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Lettres écrites de Lausanne

Chapter 13: LETTRE XV
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About This Book

A series of letters written from Lausanne presents intimate domestic scenes, character sketches, and moral reflection. A correspondent chronicles her daughter's upbringing, social presentation, and marriage prospects while interrogating sincerity, virtue, and the contradictions of polite society. Short narrative episodes and portraiture alternate with wry commentary on education, gender expectations, and the compromises demanded by reputation. The epistolary form creates close psychological observation and restrained irony, blending personal anecdote, ethical questioning, and social critique into a compact, conversational exploration of private life and public manners.

Cécile, en s'éveillant, lut ce que j'avais écrit. Je fis venir des ouvrières dont nous avions besoin. Je tâchai d'occuper et de distraire Cécile et moi, et j'y réussis. Mais après le dîner, comme nous travaillions ensemble et avec les ouvrières, elle interrompit le silence général. — Un mot, maman. Si les maris sont comme vous les avez peints, si le mariage sert à si peu de chose, serait-ce une grande perte?… — Oui, Cécile: vous voyez combien il est doux d'être mère. D'ailleurs il y a des exceptions, et chaque fille croyant que son amant et elle auraient été une exception, regrettera de n'avoir pu l'épouser, comme si c'était un grand malheur, quand même ce n'en serait pas un. Un mot, ma fille, à mon tour. Il y a une heure que je pense à ce que je vais vous dire. Vous avez entendu louer, et peut-être avait-on tort de les louer en votre présence, des femmes connues par leurs mauvaises moeurs; mais c'étaient des femmes qui n'auraient pu faire ce qu'on admire en elles si elles avaient été sages. La Le Couvreur n'aurait pu envoyer au maréchal de Saxe le prix de ses diamants si on ne les lui avait donnés, et elle n'aurait eu aucune relation avec lui si elle n'avait été sa maîtresse. Agnès Sorel n'aurait pas sauvé la France, si elle n'avait été celle de Charles VII. Mais ne serions-nous pas fâchées d'apprendre que la mère des Gracques, Octavie, femme d'Antoine, ou Porcie, fille de Caton, ait eu des amants? Mon érudition fit rire Cécile. — On voit bien, maman, dit-elle, que vous avez pensé d'avance à ce que vous venez de dire, et il vous a fallu remonter bien haut… — Il est vrai, interrompis-je, que je n'ai rien trouvé dans l'histoire moderne; mais nous mettrons, si vous voulez, à la place de ces Romaines madame Tr., Mlle des M. et Mlles de S.

Le jeune lord nous vint voir de meilleure heure que de coutume. Cécile leva à peine les yeux de dessus son ouvrage. Elle lui fit des excuses de son inattention de la veille, trouva fort naturel qu'il s'en fût impatienté, et se blâma d'avoir montré de l'humeur. Elle le pria, après m'en avoir demandé la permission, de revenir le lendemain lui donner une leçon dont elle profiterait sûrement beaucoup mieux. — Quoi! c'est de cela que vous vous souvenez! lui dit-il en s'approchant d'elle et faisant semblant de regarder son ouvrage. — Oui, dit-elle, c'est de cela. — Je me flatte, dit-il, que vous n'avez pas été en colère contre moi. — Point en colère du tout, lui répondit-elle. Il sortit désabusé, c'est-à-dire, abusé. Cécile écrivit sur une carte: "Je l'ai trompé, cela n'est pourtant pas bien agréable à faire." J'écrivis: "Non, mais cela était nécessaire, et vous avez bien fait. Je suis intéressée, Cécile. Je voudrais qu'il ne tînt qu'à vous d'épouser ce petit lord. Ses parents ne le trouveraient pas trop bon, mais comme ils auraient tort, peu m'importe. Pour cela, il faut tâcher de le tromper. Si vous réussissez à le tromper, il pourra dire: C'est une fille aimable, bonne, peu sensible de cette sensibilité à craindre pour un mari; elle sera sage, je l'aime, je l'épouserai. Si vous ne réussissez pas, s'il voit à travers de votre réserve, il peut dire: Elle sait se vaincre, elle est sage, je l'aime, je l'estime, je l'épouserai". Cécile me rendit les deux cartes en souriant. J'écrivis sur une troisième: "Au reste, je ne dis tromper que pour avoir plus tôt fait. Si je suis curieuse de lire une lettre qui m'est confiée, au point d'être tentée quelquefois de l'ouvrir, est-ce tromper que de ne l'ouvrir pas et de ne pas dire sans nécessité que j'en aie eu la tentation? Pourvu que je sois toujours discrète, la confiance des autres sera aussi méritée qu'avantageuse". — Maman, me dit Cécile, dites-moi tout ce que vous voudrez; mais, quant à me rappeler ce que vous m'avez dit ou écrit, il n'en est pas besoin: je ne puis l'oublier. Je n'ai pas tout compris, mais les paroles sont gravées dans ma tête. J'expliquerai ce que vous m'avez dit par les choses que je verrai, que je lirai, par celles que j'ai déjà vues et lues, et ces choses-là je les expliquerai par celles que vous m'avez dites. Tout cela s'éclaircira mutuellement. Aidez-moi quelquefois, maman, à faire des applications comme autrefois quand vous me disiez: "Voyez cette petite fille, c'est cela qu'on appelle être propre et soigneuse; voyez celle-là, c'est cela qu'on appelle être négligente. Celle-ci est agréable à voir, l'autre déplaît et dégoûte." Faites-en autant sur ce nouveau chapitre. C'est tout ce dont je crois avoir besoin, et à présent je ne veux m'occuper que de mon ouvrage.

Le jeune lord est venu comme on l'en avait prié. La partie d'échecs est fort bien allée. Milord me dit une fois pendant la soirée: Vous me trouverez bien bizarre, Madame: je me plaignais avant-hier de ce que Mademoiselle était trop peu attentive, ce soir je trouve qu'elle l'est trop. A son tour, il était distrait et rêveur. Cécile a paru ne rien voir et ne rien entendre. Elle m'a priée de lui procurer Philidor. Si cela continue, je l'admirerai. Adieu; je répète ce que j'ai dit au commencement de ma lettre: cette fois-ci vous me devez des remerciements. J'ai rempli ma tâche encore plus exactement que je ne pensais; j'ai copié la lettre et les cartes. Je me suis rappelé ce qui s'est dit presque mot à mot.

LETTRE XIII

Tout va assez bien. Cécile s'observe avec un soin extrême. Le jeune homme la regarde quelquefois d'un air qui dit: Me serais-je trompé, et vous serais-je tout à fait indifférent? Il devient chaque jour plus attentif à lui plaire. Nous ne voyons plus le jeune ministre mon parent, ni son ami des montagnes. Le jeune Bernois, se sentant peut-être trop éclipsé par son cousin, ne nous honore plus de ses visites. Mais ce cousin vient nous voir très souvent, et me paraît toujours très aimable. Quant aux deux autres hommes, je les appelle mes pénates. Vos hommes m'ont bien fait rire. Celui qui est étonné qu'une hérétique sache ce que c'est que le Décalogue, me rappelle un Français qui disait à mon père: Monsieur, qu'on soit huguenot pendant le jour, je le comprends; on s'étourdit, on fait ses affaires, on ne pense à rien; mais le soir, en se couchant, dans son lit, dans l'obscurité, on doit être bien inquiet; car, au bout du compte, on pourrait mourir pendant la nuit; — et un autre qui lui disait: Je sais bien, Monsieur, que vous autres huguenots, vous croyez en Dieu; je l'ai toujours soutenu, je n'en doute pas; mais en Jésus-Christ?… Quant au président, qui ne comprend pas comment une femme qui a quelque instruction et quelque usage du monde ose encore parler des dix Commandements, et en général de la religion, il est encore plus plaisant ou plus pitoyable: il a voulu raisonner; il dit, comme tant d'autres, que sans la religion nous n'aurions pas moins de morale, et cite quelques athées honnêtes gens. Répondez-lui que, pour en juger, il faudrait trois ou quatre générations et un peuple entier d'athées; car, si j'ai eu un père, une mère, des maîtres chrétiens ou déistes, j'aurai contracté des habitudes de penser et d'agir qui ne se perdront pas le reste de ma vie, quelque système que j'adopte, et qui influeront sur mes enfants sans que je le veuille ou le sache. De sorte que Diderot, s'il était honnête homme, pouvait le devoir à une religion que, de bonne foi, il soutenait être fausse. Vous n'aviez pas besoin de m'assurer que vous ne disiez jamais rien de mes lettres qui pût avoir le plus petit inconvénient. Les écrirais-je si je n'en étais assurée? Je suis bien aise que vous soyez si contente de Cécile. Vous me trouvez extrêmement indulgente, et vous ne savez pas pourquoi; en vérité, ni moi non plus. Il n'y aurait eu, ce me semble, ni justice ni prudence dans une conduite plus rigoureuse. Comment se garantir d'une chose qu'on ne connaît et n'imagine point, qu'on ne peut ni prévoir ni craindre? Y a-t-il quelque loi naturelle ou révélée, humaine ou divine, qui dise: La première fois que ton amant te baisera la main, tu n'en seras point émue? Fallait-il la menacer des chaudières bouillantes Où l'on plonge à jamais les femmes mal-vivantes? Fallait-il, en la boudant, en lui montrant de l'éloignement, l'inviter à dire, comme Télémaque: O Milord! si maman m'abandonne, il ne me reste plus que vous. Supposé que quelqu'un fût assez fou pour me dire: Oui, il le fallait; je dirais que, n'ayant ni indignation, ni éloignement dans le coeur, cette conduite, qui ne m'aurait paru ni juste ni prudente, n'aurait pas non plus été possible

LETTRE XIV

Que direz-vous d'une scène qui nous bouleversa hier, ma fille et moi, au point que nous n'avons presque pas ouvert la bouche aujourd'hui, ne voulant pas en parler et ne pouvant parler d'autre chose? Voilà du moins ce qui me ferme la bouche, et je crois que c'est aussi ce qui la ferme à Cécile. Elle a l'air encore tout effrayée. Pour la première fois de sa vie elle a mal passé la nuit, et je la trouve très-pâle.

Hier, Milord et son parent dînant au château, je n'eus l'après-dîné que mon cousin du régiment de ***. Ma fille le pria de faire une pointe à son crayon. Il prit pour cela un canif; le bois du crayon se trouva dur, son canif fort tranchant. Il se coupa la main fort avant, et le sang coula avec une telle abondance que j'en fus effrayée. Je courus chercher du taffetas d'Angleterre, un bandage, de l'eau. C'est singulier, dit-il en riant, et ridicule; j'ai mal au coeur. Il était assis. Cécile dit qu'il pâlit extrêmement. Je criai de la porte: Ma fille, vous avez de l'eau de Cologne. Elle en mouilla vite son mouchoir; d'une main elle tenait ce mouchoir, qui lui cachait le visage de M. de ***; de l'autre, elle tâchait d'arrêter le sang avec son tablier. Elle le croyait presque évanoui, dit-elle, quand elle sentit qu'il la tirait à lui. Penchée, comme elle l'était, elle n'aurait pu résister; mais l'effroi, la surprise lui en ôtèrent la pensée. Elle le crut fou; elle crut qu'une convulsion lui faisait faire un mouvement involontaire, ou plutôt elle ne crut rien, tant ses idées furent rapides et confuses. Il lui disait: Chère Cécile! charmante Cécile! Au moment où il lui donnait avec transport un baiser sur le front, ou plutôt dans ses cheveux par la manière dont elle était tombée sur lui, je rentre. Il se lève, et l'assied à sa place. Son sang coulait toujours. J'appelle Fanchon, je lui montre mon parent, je lui donne ce que je tenais, et sans dire un seul mot j'emmène ma fille. Plus morte que vive, elle me raconta ce que je viens de vous dire. — Mais, maman, disait-elle, comment n'ai-je pas eu la pensée de me jeter de côté, de détourner sa tête? J'avais deux mains; il n'en avait qu'une. Je n'ai pas fait le moindre effort pour me dégager du bras qui était autour de ma taille et qui me tirait. J'ai toujours continué à tenir mon tablier autour de la main blessée. Qu'importait qu'elle saignât un peu plus! C'est lui qui doit se faire de moi une idée bien étrange! N'est-il pas affreux de pouvoir perdre le jugement au moment où l'on en aurait le plus de besoin? Je ne répondais rien. Craignant également de graver dans son imagination d'une manière trop fâcheuse une chose qui lui faisait tant de peine, et de la lui faire envisager comme un évènement commun, ordinaire et auquel il ne fallait point mettre d'importance, je n'osais parler. Je n'osai même exprimer mon indignation contre M. de ***. Je ne disais rien du tout. Je fis dire à ma porte que Cécile était incommodée. Nous passâmes la soirée à lire de l'anglais. Elle entend passablement Robertson. L'histoire de la malheureuse reine Marie l'attacha un peu; mais de temps en temps elle disait: Mais, maman, cela n'est-il pas bien étrange? Etait-il donc fou? — Quelque chose d'approchant, lui répondais-je; mais lisez, ma fille, cela vous distrait et moi aussi. — Le voilà. Il ne s'est pas fait annoncer, de peur sans doute qu'on ne le renvoyât. Je ne sais comment lui parler, comment le regarder. Je continue d'écrire pour me dispenser de l'un et de l'autre. Je vois Cécile lui faire une grande révérence. Il est aussi pâle qu'elle, et ne parait pas avoir mieux dormi. Je ne puis pas écrire plus longtemps. Il ne faut pas laisser ma fille dans l'embarras.

Monsieur de *** s'est approché de moi quand il m'a vue poser la plume. — Me bannirez-vous de chez vous, Madame? m'a-t-il dit. Je ne sais moi-même si j'ai mérité une aussi cruelle punition. Je suis coupable, il est vrai, de l'oubli de moi-même le plus impardonnable, le plus inconcevable, mais non d'aucun mauvais dessein, d'aucun dessein. Ne savais-je pas que vous alliez rentrer? J'aime Cécile; je le dis aujourd'hui comme une excuse, et hier, en entrant chez vous, j'aurais cru ne pouvoir jamais le dire sans crime. J'aime Cécile, et je n'ai pu sentir sa main contre mon visage, ma main dans la sienne, sans perdre pour un instant la raison. Dites à présent, Madame, me bannissez-vous de chez vous? Mademoiselle, me bannissez-vous, ou me pardonnez-vous généreusement l'une et l'autre? Si vous ne me pardonnez pas, je quitte Lausanne dès ce soir. Je dirai qu'un de mes amis me prie de venir tenir sa place au régiment. Il me serait impossible de vivre ici si je ne pouvais venir chez vous, ou d'y venir si j'y étais reçu comme vous devez trouver que je le mérite. Je ne répondais pas. Cécile m'a demandé la permission de répondre. J'ai dit que je souscrivais d'avance à tout ce qu'elle dirait. — Je vous pardonne, Monsieur, a-t-elle dit, et je prie ma mère de vous pardonner. Au fond, c'est ma faute. J'aurais dû être plus circonspecte, vous donner mon mouchoir et ne le pas tenir, détacher mon tablier après en avoir enveloppé votre main. Je ne savais pas la conséquence de tout cela; me voici éclairée pour le reste de ma vie. Mais, puisque vous m'avez fait un aveu, je vous en ferai un aussi qui vous sera utile peut-être, et qui vous fera comprendre pourquoi je ne crains pas de continuer à vous voir. J'ai aussi de la préférence pour quelqu'un. — Quoi! s'écria-t-il, vous aimez! Cécile ne répondit pas. De ma vie je n'ai été aussi émue. Je le croyais; mais le savoir! savoir qu'elle aime assez pour le dire et de cette manière! pour sentir que c'est un préservatif, que les autres hommes ne sont point à craindre pour elle! M. de ***, sur qui je jetai les yeux, me fit pitié dans ce moment, et je lui pardonnai tout. — L'homme que vous aimez, Mademoiselle, lui dit-il d'une voix altérée, sait-il son bonheur? — Je me flatte qu'il n'a pas deviné mes sentiments, répondit Cécile avec le son de voix le plus doux et une expression dans l'accent la plus modeste qu'elle ait jamais eue. — Mais comment cela est-il possible? dit-il; car, vous aimant, il doit étudier vos moindres paroles, vos moindres actions, et alors ne doit-il pas démêler?… — Je ne sais pas s'il m'aime, interrompit Cécile, il ne me l'a pas dit, et il me semble que je le verrais par la raison que vous me dites. — Je voudrais savoir, reprit-il, quel est cet homme assez heureux pour vous plaire, assez aveugle pour l'ignorer. — Et pourquoi voudriez-vous le savoir? dit Cécile. — Il semble, dit-il, que je ne lui voudrais point de mal, et cela, parce que je ne le crois pas aussi amoureux que moi. Je lui parlerais tant de vous, avec tant de passion, qu'il ferait une plus grande attention à vous, qu'il vous en apprécierait mieux, et qu'il mettrait son sort entre vos mains; car je ne puis croire qu'il soit malheureusement lié comme moi. J'aurais eu au moins le bonheur de vous servir, et je trouverais quelque consolation à penser qu'un autre ne saura pas être heureux autant que je le serais à sa place. — Vous êtes généreux et aimable, lui dis-je; je vous pardonne aussi de tout mon coeur. Il pleura et moi aussi. Cécile baissait la tête, et reprit son ouvrage. — L'aviez-vous dit à votre mère? lui dit-il. — Non, lui dis-je, elle ne me l'avait pas dit. — Mais vous savez qui c'est. — Oui, je le devine. — Et si vous cessiez de l'aimer, Mademoiselle? — Ne le souhaitez pas, lui dis-je, vous êtes trop aimable pour qu'en ce cas-là je pusse ne vous pas bannir. Il me vint du monde, il se sauva. Je dis à Cécile de rester le dos tourné à la fenêtre, et je fis apporter du café que je la priai de me servir, quoiqu'il ne fût guère l'heure d'en prendre. Tout cela l'occupant et la cachant, elle essuya peu de questions sur sa pâleur et sur son indisposition de la veille. Il n'y eut que notre ami l'Anglais à qui rien n'échappa. — J'ai rencontré votre parent, me dit-il tout bas. Il m'aurait évité s'il l'avait pu. Quel air je lui ai trouvé! Dix jours de maladie ne l'auraient pas plus changé qu'il n'a changé depuis avant-hier. Vous me trouvez bien pâle, m'a-t-il dit. Figurez-vous, en me montrant sa main, qu'une piqûre, profonde à la vérité, m'a changé de la sorte. Je lui ai demandé où il s'était fait cette piqûre. Il m'a dit que c'était chez vous avec un canif, en taillant un crayon; qu'il avait perdu beaucoup de sang et s'était trouvé mal. Cela est si ridicule, a-t-il dit, que j'en rougis. En effet, il a rougi, et n'en a été le moment d'après que plus pâle. J'ai vu qu'il disait vrai, mais qu'il ne disait pas tout. En entrant ici je vous trouve un air d'émotion et d'attendrissement. Mademoiselle Cécile est pâle et abattue. Permettez-moi de vous demander ce qui s'est passé. — Parce que vous avez été confident une fois, lui ai-je répondu en souriant, vous voulez toujours l'être; mais il y a des choses que l'on ne peut dire, — et nous avons parlé d'autre chose. On a travaillé, goûté, joué au piquet, au whist, aux échecs comme à l'ordinaire. La partie d'échecs a été fort grave. Le Bernois faisait jouer Cécile d'après Philidor que j'avais fait chercher. Milord, que cela n'amusait guère, lui a cédé sa place et demandé à faire un robber au whist. A la fin de la soirée, la voyant travailler, il a dit à Cécile: — Vous m'avez refusé tout l'hiver; Mademoiselle, une bourse ou un portefeuille. Il faudra bien pourtant, quand je partirai, que j'emporte un souvenir de vous, et que vous me permettiez de vous en laisser un de moi. — Point du tout, Milord, répondit-elle; si nous devons ne nous jamais revoir, nous ferons fort bien de nous oublier. — Vous avez bien de la fermeté, Mademoiselle, dit-il, et vous prononcez ne nous jamais revoir comme si vous ne disiez rien. Je me suis approchée, et j'ai dit: Il y a de la fermeté dans son expression; mais vous, Milord, il y en a eu dans votre pensée, ce qui est bien plus beau. — Moi, Madame! — Oui, quand vous avez parlé de départ et de souvenir, vous pensiez bien à une éternelle séparation. — Cela est clair, a dit Cécile en s'efforçant pour la première fois de sa vie à prendre un air de fierté et de détachement. Au reste, je crois que si le détachement n'était que dans l'air, la fierté était dans le coeur. Le ton dont il avait dit quand je partirai l'avait blessée. Il fut blessé à son tour. N'est-il pas étrange qu'on ne se soucie d'être aimé que quand on croit ne le pas être; qu'on sente tant la privation, et si peu la jouissance; qu'on se joue du bien qu'on a, et qu'on l'estime dès qu'on ne l'a plus; qu'on blesse sans réflexion, et qu'on s'offense et s'afflige de l'effet de la blessure; qu'on repousse ce qu'on voudrait ensuite retirer à soi? — Quelle journée! me dit Cécile dès que nous fûmes seules. M'est-il permis, maman, de vous demander ce qui vous a le plus frappée? — Ce sont ces mots: J'ai aussi de la préférence pour quelqu'un. — Je ne me suis donc pas trompée, reprit-elle en m'embrassant; mais ne craignez rien, maman. Il me semble qu'il n'y a rien à craindre. Je me trouve, comme il dit, de la fermeté, et j'ai une envie si grande de ne pas vous donner de chagrins! Ce matin vous savez que nous n'avons presque point parlé. Eh bien! je me suis occupée pendant notre silence de la manière dont il me conviendrait que vous voulussiez vivre pendant quelque temps. Cela sera un peu gênant pour vous, et bien triste pour moi; mais je sais que vous feriez des choses beaucoup plus difficiles. — Comment faudrait-il vivre, Cécile? — Il me semble qu'il faudrait moins rester chez nous, et que ces trois ou quatre hommes nous trouvassent moins souvent seules. La vie que nous menons est si douce pour moi et si agréable pour eux; vous êtes si aimable, maman; on est trop bien, rien ne gêne, on pense et on dit ce qu'on veut. Il vaudra mieux, au risque de s'ennuyer, aller chercher le monde. Vous m'ordonnerez d'apprendre à jouer, il ne sera plus question d'échecs ni de dames. On se désaccoutumera un peu les uns des autres. Si on aime, on pourra bien le montrer, et enfin le dire. Si on n'aime pas, cela se verra plus distinctement, et je ne pourrai plus m'y tromper. — Je la serrai dans mes bras. — Que vous êtes aimable! que vous êtes raisonnable! m'écriai-je. Que je suis contente et glorieuse de vous! Oui, ma fille, nous ferons tout ce que vous voudrez. Qu'on ne me reproche jamais ma faiblesse ni mon aveuglement. Seriez-vous ce que vous êtes, si j'avais voulu que ma raison fût votre raison, et qu'au lieu d'avoir une âme à vous, vous n'eussiez que la mienne? Vous valez mieux que moi. Je vois en vous ce que je croyais presqu'impossible de réunir, autant de fermeté que de douceur, de discernement que de simplicité, de prudence que de droiture. Puisse cette passion, qui a développé des qualités si rares, ne vous pas faire payer trop cher le bien qu'elle vous a fait! Puisse-t-elle s'éteindre ou vous rendre heureuse! Cécile, qui était très fatiguée, me pria de la déshabiller, de l'aider à se coucher et de souper auprès de son lit. Au milieu de notre souper elle s'endormit. Il est onze heures, elle n'est pas encore levée. Dès ce soir je commencerai à exécuter le plan de Cécile, et je vous dirai dans peu de jours comment il nous réussit.

LETTRE XV

Nous vivons comme Cécile l'a demandé; et j'admire qu'on nous fasse accueil dans un monde que nous négligions beaucoup. Nous y sommes une sorte de nouveauté. Cécile, qui a pris de la contenance, assez d'aisance dans les manières, de la prévenance, de l'honnêteté, est assurément une nouveauté très agréable; et ce qui fait plus que tout cela, c'est que nous rendons à la société quatre hommes qu'on n'est pas fâché d'avoir. Les premières fois que Cécile a joué au whist, le Bernois voulut être son maître comme aux échecs, et l'assiduité qu'il a montrée auprès d'elle a un peu écarté le jeune lord. Les gens ont aussi perdu la pensée qu'il fallût le faire jouer constamment avec Cécile, comme ils l'avaient eue au commencement de l'hiver. Nous avons eu dans un même jour différentes scènes assez singulières, et des moments assez plaisants. Cécile avait dîné chez une parente malade, et j'étais seule à trois heures quand Milord et son parent entrèrent chez moi. — Il faut à présent venir de bien bonne heure pour avoir l'espérance de vous trouver, dit Milord. Il y a eu, avant ce changement, six semaines bien plus agréables que n'ont été ces derniers huit ou dix jours. Me serait-il permis de vous demander, Madame, qui, de vous ou de Mademoiselle Cécile, a souhaité qu'on se mît à sortir tous les jours? — C'est ma fille, ai-je répondu. — S'ennuyait-elle? dit Milord. — Je ne le crois pas, ai-je dit. — Mais pourquoi donc, a-t-il repris, quitter une façon de vivre si commode et si agréable, pour en prendre une pénible et insipide? Il me semble… — Il me semble à moi, a interrompu son parent, que Mademoiselle Cécile peut en avoir eu trois raisons, c'est-à-dire, une raison entre trois, qui chacune lui ferait honneur. — Et quelles trois raisons? a dit le jeune homme. — D'abord elle peut avoir craint qu'on ne trouvât à redire à la façon de vivre que nous regrettons, et que des femmes, fâchées de ne plus voir ces deux dames parmi elles, et leur enviant les empressements de tous les hommes qu'elles veulent bien souffrir, ne fissent quelque remarque injuste et maligne; or, une femme, et encore plus une jeune fille, ne peut prévenir avec trop de soin les mauvais propos et la disposition qui les fait tenir. — Et votre seconde raison? voyons, dit Milord, si je la trouverai meilleure que la première. — Mademoiselle Cécile peut avoir inspiré à quelqu'un de ceux qui venaient ici un sentiment auquel elle n'a pas cru qu'il lui convînt de répondre, et que, par conséquent, elle n'a pas voulu encourager. — Et la troisième? — Il n'est pas impossible qu'elle ne se soit senti elle-même un commencement de préférence auquel elle n'a pas voulu se livrer. — Les hommes vous remercieront de la première et de la dernière conjecture, a dit Milord. C'est dommage qu'elles soient si gratuites, et que nous ayons si peu de raisons de croire que nous attirions de l'envie sur ces dames, ou que nous donnions de l'amour. — Mais, Milord, a dit en souriant son parent, puisque vous voulez qu'on soit si modeste pour vous aussi bien que pour soi, permettez-moi de vous dire qu'il vient deux hommes ici qui sont plus aimables que nous. — Voici Mademoiselle Cécile, a dit Milord: je pense que vous ne seriez pas bien aise que je lui rendisse compte de vos conjectures, quelqu'honorables que vous les trouviez? — Comme vous voudrez, lui a-t-on répondu. Cécile était entrée. Le plaisir a brillé dans ses yeux. — Voulons-nous faire encore une pauvre partie d'échecs sans que personne s'en mêle? a dit Milord. — Je le voudrais, a répondu Cécile, mais cela n'est pas possible. Dans un quart-d'heure il faut que j'aille me coiffer et m'habiller pour l'assemblée de Madame de *** (c'était la femme de notre parent, chez qui nous avions été invitées), et j'aime mieux causer un moment que de jouer une demi-partie d'échecs. En effet, elle s'est mise à causer avec nous d'un air si tranquille, si réfléchi, si serein, que je ne l'avais jamais trouvée aussi aimable. Les deux Anglais sont restés pendant qu'elle faisait sa toilette. Elle est revenue simplement et agréablement vêtue; nous l'avons tous un peu admirée, et nous sommes sortis. A la porte de la maison où nous allions, le parent de Milord a dit qu'il ne fallait pas entrer avec nous, et a voulu faire encore une visite. — Enviera-t-on aussi à ces dames, a dit Milord, le bonheur d'avoir été accompagnées par nous? — Non, a dit son parent, mais on pourrait envier le nôtre, et je ne voudrais faire de la peine à personne. Nous sommes entrées, ma fille et moi. L'assemblée était nombreuse; Madame de *** avait mis beaucoup de soin à une parure qui devait avoir l'air négligé. Son mari n'est pas resté longtemps dans le salon, de sorte qu'il n'y était plus quand on a présenté deux jeunes Français, dont l'un avait l'air fort éveillé, l'autre fort taciturne. Je n'ai fait qu'entrevoir le premier; il était partout. L'autre est resté immobile à la place que le hasard lui avait d'abord donnée. Nos Anglais sont venus. Ils ont demandé à Madame de *** où était son mari. — Demandez à Mademoiselle, a-t-elle répondu d'un ton de plaisanterie en montrant ma fille: il n'a parlé qu'à elle, et content d'avoir eu ce bonheur, il s'en est allé aussitôt. Les Anglais se sont donc approchés de Cécile; elle a dit, sans se déconcerter, que son cousin s'étant plaint d'un grand mal de tête, il avait proposé au général d'A. de faire une partie de piquet dans un cabinet éloigné du bruit. Là-dessus, j'ai laissé Cécile sur sa bonne foi, et suis allée trouver mon cousin, à qui j'ai demandé s'il avait aussi mal à la tête que le prétendait Cécile, ou s'il avait trouvé sa situation dans le salon trop embarrassante. — Seriez-vous assez barbare pour me plaisanter? a-t-il dit (il faut vous dire en passant que le digne général d'A. est un peu sourd); mais n'importe, je vous ferai ma confession. J'avais mal à la tête, ma santé ne s'est pas remise de cette piqûre (il montrait sa main); cela ne m'aurait pourtant pas obligé à me retirer, mais j'ai senti que je serais très embarrassé; et puis, j'ai toujours trouvé qu'un homme avait mauvaise grâce chez lui dans une assemblée nombreuse, et j'ai eu la coquetterie de ne pas vouloir que vous me vissiez promener sottement ma figure de femme en femme, de table en table. Ces sortes d'assemblées étant au contraire le triomphe des maîtresses de maison, j'ai voulu laisser jouir Madame de *** de ses avantages, et ne pas courir le risque de gâter son plaisir en lui donnant de l'humeur. Je plaisantais de tout ce raffinement, quand l'un des Français est venu mettre sa tête dans le cabinet. Ouvrant tout-à-fait la porte dès qu'il m'a aperçue: Je parierais, Madame, a-t-il dit en me saluant, que vous êtes la soeur, la tante, ou la mère d'une jolie personne que je viens de voir là-dedans. — Laquelle? ai-je dit. — Ah! vous le savez bien, Madame, m'a-t-il répondu. J'ai dit: Eh bien! je suis sa mère; mais à quoi l'avez-vous deviné? — Ce n'est pas à ses traits, m'a-t-il dit, c'est à sa contenance et à sa physionomie; mais comment pouvez-vous la laisser en butte aux fureurs vengeresses de la maîtresse du logis? Je l'ai suppliée de ne pas boire une tasse de thé qu'elle lui donnait, et de dire qu'elle y avait vu tomber une araignée; mais Mademoiselle votre fille a haussé les épaules et a bu. Elle est courageuse, ou bien elle croit à la vertu comme Alexandre; mais moi je crois à la jalousie de Madame de ***. Certainement elle lui a enlevé son mari ou son amant; mais je pense que c'est son mari, car la dame a l'air plus vaine que tendre. Je voudrais bien le voir. Je suis sûr qu'il est très aimable et très amoureux. D'ailleurs, j'ai ouï dire ici, et dans la ville où son régiment est en garnison, qu'il était le plus aimable comme le plus brave cavalier du monde. Mais, Madame, ce n'est pas la seule situation intéressante que Mademoiselle votre fille donne lieu aux spectateurs de considérer. Elle a auprès d'elle deux Bernois, un Allemand et un lord anglais, qui est le seul à qui elle ne dise pas grand chose. Il a l'air d'en être consterné. Il n'est guère fin, à mon avis. Il me semble qu'à sa place j'en serais flatté. Cette distinction en vaut bien une autre. — Vos tableaux me paraissent être d'imagination, lui ai-je dit en souriant; mais j'étais au fond très peinée. Allons voir tout cela. J'ai fermé la porte du cabinet après en être sortie. — Savez-vous bien, Monsieur, ai-je dit, que vous avez parlé devant le maître de la maison, celui qui joue? — Quoi, lui! Je suis au désespoir. Je ne le croyais pas si jeune. Et r'ouvrant aussitôt la porte et me ramenant à la partie de piquet: Que faut-il, Monsieur, a-t-il dit à mon parent, que fasse un jeune écervelé vis-à-vis d'un galant homme qui a bien voulu faire semblant de ne pas entendre les sottises qui lui sont échappées? Ce que vous faites, Monsieur, a dit M. de *** en se levant. Et serrant de bonne grâce la main que lui présentait le jeune étranger, il a avancé une chaise, et nous a priés de nous asseoir. Ensuite il a demandé des nouvelles de plusieurs officiers de son régiment et d'autres personnes que le jeune homme avait vues après lui. A mon tour, je l'ai questionné. Il est parent de votre mari; il vous a vue et votre fille, mais seulement en passant, de sorte que je n'ai pu en tirer grand chose sur cet intéressant sujet. Il est plus proche parent de l'évêque de B., que nous avons vu ici encore abbé de Th., et il a un peu de sa fine et vive physionomie. Je lui ai demandé ce qu'était son frère. — Officier d'artillerie, m'a-t-il dit, rempli de talents et d'application; mais aussi il n'est que cela. — Et vous? lui ai-je dit. — Un étourdi, un espiègle, et je ne suis aussi que cela. J'avais cru que cette profession me suffirait jusqu'à vingt ans; mais, quoique je n'en aie que dix-sept, j'ai envie d'abdiquer tout de suite. Encore serait-ce trop tard d'un jour. — Et laquelle prendrez-vous à la place? — Je m'étais toujours promis, m'a-t-il répondu, d'être un héros en cessant d'être un fou. A vingt ans je veux être un héros. J'ai envie d'employer ces trois ans d'intervalle à me préparer à ce métier, mieux que je n'aurais pu faire si je n'avais quitté l'autre dès à présent. — Je vous remercie, lui ai-je dit, et suis très contente de vous et de vos réponses. Allons voir ce que fait ma fille. Je prie l'apprenti héros de penser que la loyauté, la prudence, la discrétion envers les dames faisaient partie de la profession de ses devanciers les plus célèbres, ceux dont les troubadours de son pays chantaient les amours et les exploits. Je le prie de ne pas dire un mot de ma fille qui ne soit digne du preux chevalier le plus discret. — Je vous le promets, non pas en plaisantant, mais tout de bon, m'a-t-il dit. Je ne saurais me taire trop scrupuleusement après l'extravagance avec laquelle j'ai parlé. Nous étions alors dans le salon. Ma fille jouait au whist avec des enfants, princes à la vérité, mais qui n'en étaient pas moins les petits ours les plus mal léchés du monde. — Voyez, m'a dit le Français; le lord anglais et le beau Bernois ont été placés à l'autre extrémité de la chambre. — Point de remarques, lui ai-je dit. — M'est-il donc permis de vous montrer mon frère qui, assis à la même place où nous l'avons laissé, bombarde et canonne encore la même ville; Gibraltar, par exemple? Cette table est la forteresse, ou bien c'est Maëstricht qu'il s'agit de défendre. Ce babil n'aurait jamais fini, ni je n'eusse prié qu'on me fît jouer. Je finissais ma partie quand mon cousin est rentré dans le salon. Il s'est approché de moi. — Faut-il, m'a-t-il dit, que ce petit étourdi ait vu en un instant ce que je n'ai su voir malgré toute mon application! Faut-il qu'il soit venu me tirer d'une incertitude dont à présent je connais tout le prix! Il s'assit tristement à mes côtés, n'osant s'approcher de ma fille, ne pouvant se résoudre à s'approcher de sa femme ni de Milord. — Je vous laisse croire, lui dis-je; vous porteriez vos soupçons sur quelqu'autre, et ils seraient peut-être encore plus fâcheux; car cet enfant ne me paraît pas d'une figure ni d'un esprit bien distingués. Demandez-vous pourtant s'il est bien raisonnable d'ajouter tant de foi aux observations qu'a pu faire en un demi-quart d'heure un jeune étourdi. — Cet étourdi, m'a-t-il répondu, n'a-t-il pas deviné ma femme? Nous nous retirâmes: je laissai mon cousin plongé dans la tristesse. Les Anglais nous ramenèrent, et Milord me pria si instamment de permettre qu'on portât leur souper chez moi, que je ne pus le refuser. Ils me racontèrent tous les mots piquants, les regards malveillants de notre parente. C'était l'explication de cette tasse de thé que le Français ne voulait pas que ma fille bût. On parla de la partie qu'on lui avait fait faire. A tout cela Cécile ne disait pas un mot; et me tirant à part: Ne nous plaignons pas, maman, me dit-elle, et ne nous moquons pas: à sa place, j'en ferais peut-être tout autant. — Non pas, lui dis-je, comme elle par amour-propre. Le souper fut gai. Le petit lord me parut fort aise de n'avoir point de Bernois, point de Français, point de concurrents autour de lui. En s'en allant, il me dit que cette fois-ci il adopterait les ménagements de son cousin, et ne dirait mot du souper, de peur de se faire porter envie. Je ne lui aurais pas demandé le secret, mais je ne suis pas fâchée que de lui-même il le garde. Mon cousin me fait tout de bon pitié. Les Français repartent demain. Ils ont fait grande sensation ici; mais, en admirant l'application et les talents de l'aîné, on regrettait qu'il ne parlât pas un peu plus, qu'il ne fût pas comme un autre; et, en admirant la vivacité d'esprit et la gentillesse du cadet, on aurait voulu qu'il parlât moins, qu'il fût circonspect et modeste, sans penser qu'il n'y aurait alors plus rien à admirer non plus qu'à critiquer chez aucun des deux. On ne voit point assez que, chez nous autres humains, le revers de la médaille est de son essence aussi bien que le beau côté. Changez quelque chose, vous changez tout. Dans l'équilibre des facultés vous trouverez la médiocrité comme la sagesse. Adieu. Je vous enverrai, par les parents de votre mari, la silhouette de ma fille.

LETTRE XVI

Je vais vite copier une lettre du Bernois que mon cousin vient de m'envoyer.

"Ta parente, Cécile de ***, est la première femme que j'aie jamais désiré d'appeler mienne. Elle et sa mère sont les premières femmes avec qui j'aie pu croire que je serais heureux de passer ma vie. Dis-moi, mon cher ami, toi qui les connais, si je me suis trompé dans le jugement parfaitement avantageux que j'ai porté d'elles? Dis-moi encore (car c'est une seconde question), dis, sans te croire obligé de détailler tes motifs, si tu me conseilles de m'attacher à Cécile et de la demander à sa mère?"

Plus bas, mon cousin a écrit: "A ta première question je réponds sans hésiter: oui, et cependant je réponds non à la seconde. Si ce qui me fait dire non vient à changer, ou si mon opinion à cet égard change, je t'en avertirai tout de suite."

Il a écrit dans l'enveloppe: "Faites-moi la grâce, Madame, de me faire savoir si vous et Mlle Cécile approuvez ma réponse. Supposé que vous ne l'approuviez pas, je garderai ceci, et ferai la réponse que vous me dicterez."

Cécile est sortie, je l'attends pour répondre.

Elle approuve la réponse. Je lui ai dit: Pensez-y bien, ma chère enfant! — J'y pense bien, m'a-t-elle répondu. — Ne te fâche pas de ma question, lui ai-je dit. Trouves-tu ton Anglais plus aimable? Elle m'a dit que non. — Le crois-tu plus honnête, plus tendre, plus doux? — Non. — Le trouves-tu d'une plus belle figure? — Non. — Tu vivrais, du moins en été, dans le Pays-de-Vaud. Aimerais-tu mieux vivre dans un pays inconnu? — J'aimerais cent fois mieux vivre ici, et j'aimerais mieux vivre à Berne qu'à Londres. — Te serait-il indifférent d'entrer dans une famille où l'on ne te verrait pas avec plaisir? — Non, cela me paraîtrait très fâcheux. S'il est des noeuds secrets, s'il est des sympathies, en est-il ici, ma chère enfant? — Non, maman. Je ne l'occupe tout au plus que quand il me voit, et je ne pense pas qu'il me préfère à son cheval, à ses bottes neuves, ni à son fouet anglais. Elle souriait tristement, et deux larmes brillaient dans ses yeux. — Ne vous paraît-il pas possible, ma fille, d'oublier un pareil amant? lui ai-je dit. — Cela me paraît possible; mais je ne sais si cela arrivera. — Est-il bien sûr que tu te consolasses de rester fille? — Cela n'est pas bien sûr, c'est encore une de ces choses dont il me semble qu'on ne peut juger d'avance. — Et cependant la réponse? — La réponse est bonne, maman, et je vous prie d'écrire à mon cousin de l'envoyer. — Ecris toi-même, ai-je dit. Elle a fait une enveloppe à la lettre et a écrit en dedans: "La réponse est bonne, Monsieur, et je vous en remercie. Cécile de *** ".

La lettre envoyée, ma fille m'a donné mon ouvrage et a pris le sien. — Vous m'avez demandé, maman, m'a-t-elle dit, si je me consolerais de ne pas me marier. Il me semble que ce serait selon le genre de vie que je pourrais mener. J'ai pensé déjà plusieurs fois que si je n'avais rien à faire que d'être une demoiselle, au milieu de gens qui auraient des maris, des amants, des femmes, des maîtresses, des enfants, je pourrais trouver cela bien triste, et convoiter quelquefois, comme vous disiez l'autre jour, le mari ou l'amant de mon prochain; mais si vous trouviez bon que nous allassions en Hollande ou en Angleterre tenir une boutique ou établir une pension, je crois qu'étant toujours avec vous et occupée, et n'ayant pas le temps d'aller dans le monde ni de lire des romans, je ne convoiterais et ne regretterais rien, et que ma vie pourrait être très douce. Ce qui manquerait à la réalité, je l'aurais en espérance. Je me flatterais de devenir assez riche pour acheter une maison entourée d'un champ, d'un verger, d'un jardin, entre Lausanne et Rolle, ou bien entre Vevey et Villeneuve, et d'y passer avec vous le reste de ma vie. — Cela serait bon, lui ai-je dit, si nous étions soeurs jumelles; mais, Cécile, je vous remercie: votre projet me plaît et me touche. S'il était encore plus raisonnable il me toucherait moins. — On meurt à tout âge, a-t-elle dit, et peut-être aurez-vous l'ennui de me survivre. — Oui, lui ai-je répondu; mais il est un âge où l'on ne peut plus vivre, et cet âge viendra dix-neuf ans plus tôt pour moi que pour vous… Nos paroles ont fini là, mais non pas nos pensées. Six heures ont sonné, et nous sommes sorties, car nous ne passons plus de soirées à la maison, à moins que nous n'ayons véritablement du monde, c'est-à-dire des femmes aussi bien que des hommes. Jamais je n'étais moins sortie de chez moi que pendant le mois passé, et jamais je ne suis tant sortie que ce mois-ci. La retraite était une affaire de hasard et de penchant; la dissipation est une tâche assez pénible. Si je n'étais pas la moitié du temps très inquiète dans le monde, je m'y ennuyerais mortellement. Les intervalles d'inquiétude sont remplis par l'ennui. Quelquefois je me repose et me remonte en faisant un tour de promenade avec ma fille, ou bien, comme aujourd'hui, en m'asseyant seule vis-à-vis d'une fenêtre ouverte qui donne sur le lac. Je vous remercie, montagnes, neige, soleil, de tout le plaisir que vous me faites. Je vous remercie, Auteur de tout ce que je vois, d'avoir voulu que ces choses fussent si agréables à voir. Elles ont un autre but que de me plaire. Des lois auxquelles tient la conservation de l'univers font tomber cette neige, et luire ce soleil. En la fondant, il produira des torrents, des cascades, et il colorera ces cascades comme un arc-en-ciel. Ces choses sont les mêmes là où il n'y a point d'yeux pour les voir; mais, en même temps qu'elles sont nécessaires, elles sont belles. Leur variété aussi est nécessaire; mais elle n'en est pas moins agréable, et n'en prolonge pas moins mon plaisir. Beautés frappantes et aimables de la nature, tous les jours mes yeux vous admirent, tous les jours vous vous faites sentir à mon coeur!

LETTRE XVII

Ma chère amie, vous m'avez fait encore plus de plaisir que vous ne croyez, en me disant que la silhouette de Cécile vous plaisait si fort, et que les récits du chevalier de *** vous avaient donné tant d'envie de voir la fille et de revoir la mère. Eh bien, il ne tient qu'à vous de les voir. Ma fille perd sa gaieté dans la contrainte qu'elle s'impose. Si cela durait plus longtemps, je craindrais qu'elle ne perdît sa fraîcheur, peut-être sa santé. Depuis quelques jours je méditais sur les moyens de prévenir un malheur qu'il m'est affreux de craindre, et qu'il me serait impossible de supporter. On ne me félicitait plus sur sa bonne grâce, on ne me louait plus sur son éducation, sans me donner une envie de pleurer que je ne surmontais pas toujours, et tout le temps que j'étais seule, je le passais à imaginer un moyen de distraire ma fille, de lui rendre le bonheur, de lui conserver la santé et la vie; car mes craintes n'avaient point de bornes. Je ne trouvais rien qui me satisfît. Il est de trop bonne heure pour aller à la campagne. Si j'en avais loué une dans cette saison, et que j'y fusse allée, quel propos n'aurais-je pas fait tenir? Et même plus tard, si je l'avais prise près de Lausanne, outre que c'aurait été bien cher, cela n'aurait pas assez changé la scène; et plus loin, dans nos montagnes ou dans la vallée du lac de Joux, ma fille, n'étant plus sous les yeux du public, aurait été exposée aux conjectures les plus injustes et les plus affligeantes. Votre lettre est venue: toute incertitude a cessé. J'ai dit mon dessein à ma fille. Elle accepte courageusement. Nous irons donc vous voir, à moins que vous ne nous le défendiez; mais je suis si persuadée que vous ne nous le défendrez pas, que je vais annoncer notre départ, et louer ma maison à des étrangers qui en cherchent une. Le régiment de *** est dans votre voisinage. Je ne saurais en être fâchée pour mon cousin, parce que lui-même en sera très aise, et j'en suis bien aise à cause du Bernois. Si le jeune lord nous laisse partir sans rien dire; si du moins, après notre départ, sentant ce qu'il a perdu, il ne court pas sur nos pas, ne m'écrit point, ne demande point à ses parents la permission de leur donner Cécile pour belle fille, je me flatte que Cécile oubliera un enfant si peu digne de sa tendresse, et qu'elle rendra justice à un homme qui lui est supérieur à tous égards.

Fin de la première partie.

LETTRES ECRITES DE LAUSANNE

SECONDE PARTIE.

LETTRE XVIII

Nous attendons votre réponse dans une jolie maison, à trois quarts de lieue de Lausanne, que l'on m'a prêtée. Les étrangers qui demandaient à louer la mienne, et qui l'ont louée, étaient pressés d'y entrer. J'y ai laissé tous mes meubles, de sorte que nous n'avons eu ni fatigue ni embarras. Il serait possible que la neige ne se fondant pas, ou se fondant tout-à-coup, nous ne puissions partir aussitôt que nous le voudrions. A présent cela m'est assez égal; mais au moment où nous quittâmes Lausanne, j'aurais voulu avoir plus loin à aller, et des objets plus nouveaux à présenter aux yeux et à l'imagination de ma fille; quelque tendresse qu'on ait pour une mère, il me semblait que se trouver toute seule avec elle, au mois de mars, pouvait paraître un peu triste. C'eût été la première fois que j'aurais vu Cécile s'ennuyer avec moi, et désirer que notre tête-à-tête fût interrompu. Je vous avoue que, redoutant cette mortification, j'avais fait tout ce que j'avais pu pour me l'épargner. Un portefeuille d'estampes que m'avait prêté M. d'Ey**, les Mille et une Nuits, Gil Blas; les Contes d'Hamilton et Zadig avaient pris les devants avec un piano-forté et une provision d'ouvrage. D'autres choses qui n'étaient pas dues à mes soins ont plus fait que mes soins. Milord, son parent, un malheureux chien, un pauvre nègre… Mais je veux reprendre toute notre histoire de plus haut.

Après vous avoir écrit, je me disposai à aller dans une maison où je devais trouver tout le beau monde de Lausanne. Je conseillai à Cécile de n'y venir qu'une demi-heure après moi, quand j'aurais offert ma maison et annoncé notre départ; mais elle me dit qu'elle était intéressée à voir l'impression que je ferais. — Vous la verrez, lui dis-je; il n'y aura que la première surprise et les premières questions que mon arrangement vous épargnera. — Non, maman, dit-elle, laissez-moi voir l'impression tout entière; que j'en aie tout le plaisir ou tout le chagrin. A vos côtés, appuyée contre votre chaise, touchant votre bras, ou seulement votre robe, je me sentirai forte de la plus puissante comme de la plus aimable protection. Vous savez bien, maman, combien vous m'aimez, mais non pas combien je vous aime, et que vous ayant, vous, je pourrais supporter de tout perdre et renoncer à tout. Allons, maman, vous êtes trop poltronne, et vous me croyez bien plus faible que je ne suis. Est-il besoin, mon amie, de vous dire que j'embrassai Cécile, que je pleurai, que je la serrai contre mon sein; qu'en marchant dans la rue je m'appuyai sur son bras avec encore plus de plaisir et de tendresse qu'à l'ordinaire; qu'en entrant dans la salle, j'eus soin avant tout qu'une chaise fût placée pour elle un peu derrière la mienne? Ah! sans doute, vous imaginez, vous voyez tout cela; mais voyez-vous aussi mon pauvre cousin et son ami l'Anglais venir à nous d'un air inquiet, cherchant dans nos yeux l'explication de je ne sais quoi qu'ils y voient de nouveau et d'étrange? Mon cousin, surtout, me regardait, regardait Cécile, semblait désirer et craindre à la fois que je ne parlasse; et l'autre, qui voyait cette agitation, partageait son intérêt entre lui et nous, et tantôt passait machinalement le bras autour de M***, tantôt mettait la main sur son épaule, comme pour lui dire: Je deviens véritablement votre ami; si on vous apprend quelque chose de fâcheux, vous trouverez un ami dans un étranger chez qui vous n'avez vu jusqu'ici que de la sympathie, un certain rapport de caractère ou de circonstances. Moi, qui n'avais songé tout le jour à votre lettre et à ma réponse que relativement à ma fille, qui n'avais songé qu'à elle et à ses impressions, je fus si touchée de ce que je voyais de la passion de l'un de ces hommes, de la tendre compassion de l'autre, du sentiment et de l'habitude qui s'étaient établis entre eux et nous, et de l'espèce d'adieu qu'il fallait leur dire, que je me mis à pleurer. Jugez si cela les rassura, et si ma fille fut surprise!

Notre silence n'était plus supportable: l'inquiétude augmentait, mon parent pâlissait, Cécile pressait mon bras et me disait tout bas: Mais maman, qu'est-ce donc? qu'avez-vous? — Je suis folle, leur dis-je enfin. De quoi s'agit-il? d'un voyage qui ne nous mène pas hors du monde, pas même au bout du monde. Le Languedoc n'est pas bien loin. Vous, Monsieur, vous voyagez, je puis espérer de vous revoir; et vous, mon cousin, vous allez du même côté que moi. Nous avons envie d'aller voir une parente fort aimable et qui m'est fort chère. Cette parente a aussi envie de nous voir: rien ne s'y oppose, et je suis résolue à partir bientôt. Allez, mon cousin, dire à monsieur et madame *** que ma maison est à louer pour six mois.

Il le leur dit. L'Anglais s'assit. Les tuteurs de ma fille et leurs femmes accoururent: Milord, nous voyant occupées à leur répondre, s'appuya contre la cheminée, regardant de loin. Le Bernois vint nous témoigner sa joie de ce qu'il passerait l'été plus à portée de nous qu'il ne l'aurait cru. Ensuite vinrent les étrangers, qui louèrent sur le champ ma maison. Il ne restait que l'embarras de nous loger en attendant votre réponse. On nous offrit un logement dans une maison de campagne que des Anglais ont quittée en automne. J'acceptai avec empressement, de sorte que tout fut arrangé, et devint public en un quart d'heure; mais la surprise, les questions, les exclamations durèrent toute la soirée. Les plus intéressés à notre départ en parlèrent le moins. Milord se contenta de s'informer de la distance de l'habitation qu'on nous donnait, et nous assura que de longtemps la route de Lyon ne serait praticable pour des femmes: il demanda ensuite à son parent si, au lieu de commencer par Berne, Bâle, Strasbourg, Nanci, Metz, Paris, ils ne pourraient pas commencer leur tour de France par Lyon, Marseille et Toulouse. — Vous serait-il plus aisé alors, lui dit-on, de quitter Toulouse qu'à présent de n'y pas aller? — Je ne sais, dit Milord plus faiblement et d'un air moins signifiant que je n'aurais voulu. — Après avoir été six semaines à Paris, lui dit son parent, vous irez où vous voudrez.

Cécile me pria de l'associer à mon jeu, disant qu'elle avait son voyage dans la tête, de manière qu'elle ne jouerait rien qui vaille. Après le jeu, je demandai à M. d'Ey*** qu'il nous prêtât des estampes et des livres; mon parent m'offrit son piano-forté: je l'acceptai; sa femme n'est pas musicienne. Le Bernois, qui a ici son carrosse et ses chevaux, me pria de les prendre pour me conduire à la campagne, et de permettre que son cocher pût savoir tous les matins d'une laitière qui vient en ville si je voulais me servir de lui pendant la journée. — Ce sera moi, dit Milord, qui, toutes les fois qu'il fera un temps passable, irai demander les ordres de ces dames et qui vous les porterai. — Cela est juste, dit son parent: de pauvres étrangers n'ont à offrir que leur zèle. Le Bernois nous dit ensuite qu'il n'aurait pas longtemps le plaisir de nous être bon à quelque chose, puisqu'il allait à Berne pour tâcher de se faire élire du Deux-Cents, ayant obtenu pour cela une prolongation de semestre. Comme son père est mort et qu'il n'a point d'oncle qui soit conseiller, on lui demanda s'il épouserait une fille à baretly. Le Deux-Cents est le Conseil souverain de Berne; le baretly est le chapeau avec lequel on va en Deux-Cents, et on appelle fille à baretly celle dont le père peut donner une place dans le Deux-Cents à l'homme qu'elle épouse. — Non assurément, dit-il; je n'ai pas un coeur à donner en échange d'un baretly, et je ne voudrais pas recevoir sans donner. On parla des élections. On s'étonna que M. de *** eût déjà vingt-neuf ans. Il en a trente. Le baillif parla du sénat et des sénateurs de Berne. — Sénat, sénateurs, mon oncle! s'écria le neveu. Mais pourquoi non? On m'a dit que les bourgmestres d'Amsterdam étaient quelquefois appelés consuls par leurs clients et par eux-mêmes. Et vous, mon cher oncle, ne seriez-vous point le pro-consul d'Asie, résidant à Athènes? — Mon neveu, mon neveu, dit la baillive, qui a de l'esprit, avec ces plaisanteries-là, il vous faudrait épouser deux ou trois baretly pour être sûr de votre élection. Madame de ***, la femme de mon parent, voyant tout le monde autour de nous, s'approcha à la fin, et s'adressant à son mari: Et vous, Monsieur, puisque ces dames partent, vous pourrez enfin vous résoudre à partir; vous cesserez d'avoir tous les jours des lettres à écrire, des prétextes à imaginer. Il y a huit jours, a-t-elle ajouté en affectant de rire, que ses malles sont attachées sur sa voiture. Tout le monde se taisait. — Mais tout de bon, Monsieur, reprit-elle, quand partirez-vous? — Demain, Madame, ou ce soir, dit-il en pâlissant. Et, courant vers la porte, après avoir serré la main à son ami, il sortit de la salle et de la maison. En effet, il partit cette nuit même, éclairé par la lune et la neige.

Le lendemain, qui était lundi, et le surlendemain, je fus en affaire, et ne voulus voir personne; et mercredi dernier, à midi, nous étions en carrosse, Cécile, Fanchon, Philax et moi, sur le chemin de Renens. On avait bien donné l'ordre d'ouvrir notre appartement, de faire du feu dans la salle à manger, et nous comptions faire notre dîner d'une soupe au lait et de quelques oeufs. Mais, en approchant de la maison, nous fûmes surprises de voir du mouvement, un air de vie, toutes les fenêtres ouvertes, de grands feux dans toutes les chambres qui le disputaient au soleil pour sécher et réchauffer l'air et les meubles. Arrivées à la porte, Milord et son parent nous aidèrent à descendre de carrosse, et portèrent dans la maison les boîtes et les paquets. La table était mise, le piano-forté accordé, un air favori ouvert sur le pupitre; un coussin pour le chien auprès du feu, des fleurs dans des vases sur la cheminée: rien ne pouvait être plus galant ni mieux entendu. On nous servit le meilleur dîner; nous bûmes du punch; on nous laissa des provisions, un pâté, des citrons, du rhum, et on nous supplia de permettre qu'on vînt une fois ou deux chaque semaine dîner avec nous. — Quant à prendre le thé, Madame, dit Milord, je n'en demande pas la permission, vous ne refuseriez cela à personne. A cinq heures, on leur amena des chevaux; ils les laissèrent à leurs domestiques, et comme le temps était beau, quoique très froid, nous les reconduisîmes jusqu'au grand chemin. Au moment où ils allaient nous quitter, voilà un beau chien danois qui vient à nous rasant de son museau la terre couverte de neige; c'était un dernier effort, un monceau de neige l'arrête; il cherche d'un air inquiet, chancelle, et vient tomber aux pieds de Cécile. Elle se baisse. Milord s'écrie et veut la retenir; mais Cécile, lui soutenant que ce n'est pas un chien enragé, mais un chien qui a perdu son maître, un pauvre chien à moitié mort de fatigue, de faim et de froid, s'obstine à le caresser. Les laquais sont envoyés à la maison pour chercher du lait, du pain, tout ce qu'on pourra trouver. On apporte; le chien boit et mange, et lèche les mains de sa bienfaitrice. Cécile pleurait de plaisir et de pitié. Attentive, en le ramenant avec elle, à mesurer ses pas sur ceux de l'animal fatigué, à peine regarde-t-elle son amant qui s'éloigne; toute la soirée fut employée à réchauffer, à consoler cet hôte nouveau, à lui chercher un nom, à faire des conjectures sur ses malheurs, à prévenir le chagrin et la jalousie de Philax. En se couchant, ma fille lui fit un lit de tous les habits qu'elle ôtait, et cet infortuné est devenu le plus heureux chien de la terre. Au lieu de raisonner, au lieu de moraliser, donnez à aimer à quelqu'un qui aime; si aimer fait son danger, aimer sera sa sauvegarde; si aimer fait son malheur, aimer sera sa consolation; pour qui sait aimer, c'est la seule occupation, la seule distraction, le seul plaisir de la vie.

Voilà le mercredi passé; nous voilà établies dans notre retraite, et Cécile n'a pas l'air de pouvoir s'y ennuyer; elle n'a pas eu recours encore à la moitié de ses ressources: les livres, l'ouvrage, les estampes sont restés dans un tiroir.

Le jeudi vient; les fleurs, le chien, le piano, suffisent à sa matinée. L'après-dîner, elle va voir le fermier qui occupe une partie de la maison; elle caresse ses enfants, cause avec sa femme; elle voit porter du lait hors de la cuisine, et elle apprend que c'est à un malade qu'on le porte, à un nègre mourant de consomption, que des Anglais dont il était le domestique ont laissé dans cette maison. Ils l'ont beaucoup recommandé au fermier et à la fermière, et ont laissé à un banquier de Lausanne l'ordre de leur payer toutes les semaines, tant qu'il sera en vie, une pension plus que suffisante pour les mettre en état de le bien soigner. Cécile vint me trouver avec cette information, et me supplia d'aller avec elle auprès du nègre, de lui parler anglais, de savoir de lui si nous ne pouvions rien lui donner qui lui fût agréable. — On m'a dit, maman, qu'il ne savait pas le français; qui sait, dit-elle, si ces gens, malgré toute leur bonne volonté, devinent ses besoins? Nous y allâmes. Cécile lui dit les premiers mots d'anglais qu'elle eût jamais prononcés: ce que l'amour avait fait acquérir, l'humanité en fit usage. Il parut les entendre avec quelque plaisir. Il ne souffrait pas, mais il avait à peine quelque reste de vie. Doux, patient, tranquille, il ne paraissait pas qu'il souhaitât ou regrettât rien: il était jeune cependant. Cécile et Fanchon ne l'ont presque pas quitté. Nous lui donnions tantôt un peu de vin, tantôt un peu de soupe. J'étais assise auprès de lui avec ma fille, dimanche matin, quand il expira. Nous restâmes longtemps sans changer de place.

— C'est donc ainsi qu'on finit, maman, dit Cécile, et que ce qui sent et parle et se remue, cesse de sentir, d'entendre, de pouvoir se remuer? Quel étrange sort! naître en Guinée, être vendu par ses parents, cultiver du sucre à la Jamaïque, servir des Anglais à Londres, mourir près de Lausanne! Nous avons répandu quelque douceur sur ses deniers jours. Je ne suis, maman, ni riche ni habile, je ne ferai jamais beaucoup de bien; mais puissé-je faire un peu de bien partout où le sort me conduira, assez seulement pour que moi et les autres puissions croire que c'est un bien plutôt qu'un mal que j'y sois venue! Ce pauvre nègre! mais pourquoi dire: ce pauvre nègre! Mourir dans son pays ou ailleurs, avoir vécu longtemps ou peu de temps, avoir eu un peu plus ou un peu moins de peine ou de plaisir, il vient un moment où cela est bien égal: le roi de France sera un jour comme ce nègre. — Et moi aussi, interrompis-je, et toi…. et Milord. — Oui, dit-elle, c'est vrai; mais sortons à présent d'ici. Je vois Fanchon qui revient de l'église, je le lui dirai. Elle alla à la rencontre de Fanchon, et l'embrassa, et pleura, et revint caresser ses chiens en pleurant. On enterre aujourd'hui le nègre. Nous avons vu dans cette occasion la mort toute seule, sans rien de plus: rien d'effrayant, rien de solennel, rien de pathétique. Point de parents, point de deuil, point de regrets feints ou sincères: aussi ma fille n'a-t-elle reçu aucune impression lugubre. Elle est retournée auprès du corps deux ou trois fois tous les jours; elle a obtenu qu'on le laissât couvert et dans son lit sans le toucher, et que l'on continuât à chauffer la chambre. Elle y a lu et travaillé, et il m'a fallu être aussi raisonnable qu'elle. Ah! que je suis contente de voir qu'elle n'a pas cette sensibilité qui fait qu'on fuit les morts, les mourants, les malheureux! Au reste, je ne lui vois pas non plus l'activité qui les cherche, et j'avoue que j'en suis bien aise aussi. Je ne l'aimerais que chez une Madeleine pénitente: les Madeleines pécheresses elles-mêmes ne devraient faire du bien qu'à petit bruit; autrement elles ont l'air d'acheter du monde comme de Dieu, non des pardons, mais des indulgences…. Je me tais! je me tais! et j'en ai déjà trop dit. Qu'importe aux pauvres qu'on soulage l'air qu'on a en les soulageant? Si quelqu'une des femmes dont je parle devait lire ceci, je dirais: Ne faites aucune attention à mes imprudentes paroles, ou donnez leur une attention entière; continuez à faire du bien, ne vous privez pas des bénédictions des malheureux, et n'attirez pas sur moi leurs malédictions, ni la condamnation de celui qui vous a dit que la charité couvre une multitude de péchés. Je vous ai exhortées à faire l'aumône en secret: c'est l'aumône secrète qui est la plus agréable à Dieu, et la plus satisfaisante pour notre coeur, parce que le motif en est plus simple, plus pur, plus doux, moins mêlé de cet amour-propre qui tourmente la vie; mais ici l'action est plus importante que le motif, et peut-être que la bonne action rendra les motifs meilleurs, parce que la vue du pauvre souffrant et affligé, la vue du pauvre soulagé et reconnaissant pourra attendrir votre coeur et le changer.

LETTRE XIX

Monsieur,

Vous paraissiez si triste hier, que je ne puis m'empêcher de vous demander quel sujet de chagrin vous avez. Vous refuserez peut-être de le dire, mais vous ne pourrez pas me savoir mauvais gré de l'avoir demandé: je n'ai depuis hier que votre image dans l'esprit. Milord vient nous voir presque tous les jours. Il est vrai qu'il ne reste d'ordinaire qu'un moment. Vous paraît-il qu'on y fasse attention à Lausanne, et qu'on puisse me blâmer de le recevoir? Vous le connaissez autant qu'un jeune homme est connaissable; vous connaissez ses parents, et leur façon de penser. Je ne doute pas que vous n'ayez lu dans le coeur de Cécile: dites-moi comment je dois me conduire. Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante.

LETTRE XX

Madame,

Il est vrai que je suis fort triste. Je suis si éloigné de vous savoir mauvais gré de votre question, que j'avais déjà résolu de vous faire mon histoire; mais je l'écrirai: ce sera une sorte d'occupation et de distraction, et la seule dont je sois susceptible. Tout ce que je puis vous dire, Madame, touchant Milord, c'est que je ne lui connais aucun vice. Je ne sais s'il aime mademoiselle Cécile autant qu'elle le mérite; mais je suis presque sûr qu'il ne regarde aucune autre femme avec intérêt, et qu'il n'a aucune liaison d'une autre espèce. Il y a deux mois que j'écrivis à son père qu'il paraissait s'attacher à une fille sans fortune, mais dont la naissance, l'éducation, le caractère et la figure ne laissaient rien à désirer, et je lui demandais s'il voulait que, sous quelque prétexte, je fisse quitter Lausanne à son fils; car chercher à l'éloigner de vous, Madame, et de votre fille, c'eût été lui dire: Il y a quelque chose de mieux que la beauté, la bonté, les grâces et l'esprit. J'avais plus de raisons qu'un autre de ne me pas charger de cet odieux et absurde soin. Le père et la mère m'ont écrit tous deux que, pourvu que leur fils aimât et fût aimé, qu'il épousât par amour, non par honneur, après que l'amour serait passé, ils seraient très contents, et que de la façon dont je parlais de celle à laquelle il s'attachait, et de sa mère, il n'y avait rien de pareil à craindre. Ils avaient bien raison, sans doute; cependant j'ai peint au jeune homme la honte, le désespoir qu'on sentirait en se voyant obligé à acquitter de sang-froid un engagement qu'on aurait pris dans un moment d'ivresse totale; car, de manquer à un pareil engagement, je n'ai pas voulu supposer que cela fût possible.

Je ne crois pas, Madame, qu'on trouve rien d'étrange à ses visites; il les avait annoncées avant votre départ devant tout le monde. On le voit assidu à ses leçons, et presque tous les soirs en compagnie de femmes. J'ai reçu de Lyon des nouvelles de votre parent: il ne lui était rien arrivé de fâcheux, quoiqu'il fût allé nuit et jour, et que les chemins soient couverts de neige comme ils ne l'ont jamais été dans cette saison. Il n'est pas heureux.

Je me mettrai à écrire dès ce soir peut-être. J'ai l'honneur d'être, Madame, etc., etc., William ***.

LETTRE XXI

Mon histoire est romanesque, Madame, autant que triste, et vous allez être désagréablement surprise en voyant des circonstances à peine vraisemblables ne produire qu'un homme ordinaire.

Un frère que j'avais et moi naquîmes presqu'en même temps, et notre naissance donna la mort à ma mère. L'extrême affliction de mon père, et le trouble qui régna pendant quelques instants dans toute notre maison, fit confondre les deux enfants qui venaient de naître. On n'a jamais su lequel de nous deux était l'aîné. Une de nos parentes a toujours cru que c'était mon frère, mais sans en être sûre, et son témoignage, n'étant appuyé ni contredit par personne, a produit une sorte de présomption, et rien de plus; car l'opinion qu'on avait conçue s'évanouissait toutes les fois qu'on en voulait examiner le fondement. Elle fit une légère impression sur moi, mais n'en fit jamais aucune sur mon frère. Il se promit de n'avoir rien qu'en commun avec moi; de ne se point marier si je me mariais. Je me fis et à lui la même promesse; de sorte que n'ayant qu'une famille entre nous deux, ne pouvant avoir que les mêmes héritiers, jamais la loi n'aurait eu à décider sur nos droits ou nos prétentions.

Si le sort avait mis entre nous toute l'égalité possible, il n'avait fait en cela qu'imiter la nature; l'éducation vint encore augmenter et affermir ces rapports. Nous nous ressemblions pour la figure et pour l'humeur, nos goûts étaient les mêmes, nos occupations nous étaient communes ainsi que nos jeux; l'un ne faisait rien sans l'autre, et l'amitié entre nous était plutôt de notre nature que de notre choix, de sorte qu'à peine nous nous en apercevions; c'étaient les autres qui en parlaient, et nous ne la reconnûmes bien que quand il fut question de nous séparer. Mon frère fut destiné à avoir une place dans le parlement, et moi à servir dans l'armée: on voulut l'envoyer à Oxford, et me mettre en pension chez un ingénieur; mais, le moment de la séparation venu, notre tristesse et nos prières obtinrent que je le suivrais à l'université, et j'y partageai toutes ses études comme lui toutes les miennes. J'appris avec lui le droit et l'histoire, et il apprit avec moi les mathématiques et le génie; nous aimions tous deux la littérature et les beaux-arts. Ce fut alors que nous appréciâmes avec enthousiasme le sentiment qui nous liait; et si cet enthousiasme ne rendit pas notre amitié plus forte ni plus tendre, il la rendit plus productive d'actions, de sentiments, de pensées; de sorte qu'en étant plus occupés, nous en jouissions davantage. Castor et Pollux, Oreste et Pilade, Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, David et Jonathan furent nos héros. Nous nous persuadâmes qu'on ne pouvait être lâche ni vicieux ayant un ami, car la faute d'un ami rejaillirait sur l'autre; il aurait à rougir, il souffrirait; et puis quel motif pourrait nous entraîner à une mauvaise action? Sûrs l'un de l'autre, quelles richesses, quelle ambition, quelle maîtresse pourraient nous tenter assez pour nous faire devenir coupables? Dans l'histoire, dans la fable, partout nous cherchions l'amitié, et elle nous paraissait la vertu et le bonheur.

Trois ans s'étaient écoulés; la guerre avait commencé en Amérique: on y envoya le régiment dont je portais depuis longtemps l'uniforme. Mon frère vint me l'apprendre, et, parlant du départ et du voyage, je fus surpris de lui entendre dire nous au lieu de toi; je le regardai. — Avais-tu cru que je te laisserais partir seul? me dit-il. Et voyant que je voulais parler: Ne m'objecte rien, s'écria-t-il, ce serait le premier chagrin que tu m'aurais fait, épargne-le-moi. Nous allâmes passer quelques jours chez mon père, qui, de concert avec tous nos parents, pressa mon frère de quitter son bizarre projet. Il fut inébranlable, et nous partîmes. La première campagne n'eut rien que d'agréable et d'honorable pour nous. Un sous-lieutenant de la compagnie où je servais ayant été tué, mon frère demanda et obtint sa place. Habillés de même, de même taille, ayant presque les mêmes cheveux et les mêmes traits, on nous confondait sans cesse, quoiqu'on nous vît toujours à côté l'un de l'autre. Pendant l'hiver, nous trouvâmes le moyen de continuer nos études, de lever des plans, de dessiner des cartes, de jouer de la harpe, du luth et du violon, tandis que nos camarades perdaient leur temps au jeu et avec des filles. Je ne les condamne pas: qui est-ce qui peut ne rien faire et n'être avec personne?

Au commencement de la seconde campagne…. Mais à quoi bon vous détailler ce qui amena pour moi le plus affreux des malheurs? Il fut blessé à mes côtés: Pauvre William, dit-il, pendant que nous l'emportions, que deviendrez-vous? Trois jours je vécus entre la crainte et l'espérance; trois jours je fus témoin des douleurs les plus vives et les plus patiemment souffertes. Enfin, le soir du troisième jour, voyant son état empirer de moment en moment: Fais un miracle, ô Dieu, rends-le moi! m'écriai-je. — Daigne toi-même le consoler, dit mon frère d'une voix presque éteinte. Il me serre faiblement la main et expire.

Je ne me souviens pas distinctement de ce qui se passa dans le temps qui suivit sa mort. Je me retrouvai en Angleterre; on me mena à Bristol et à Bath. J'étais une ombre errante, et j'attirais des regards de surprise et de compassion sur cette pauvre, inutile moitié d'existence qui me restait. Un jour, j'étais assis sur l'un des bancs de la promenade, tantôt ouvrant un livre que j'avais apporté, tantôt le reposant à côté de moi. Une femme, que je me souvins d'avoir déjà vue, vint s'asseoir à l'autre extrémité du même banc; nous restâmes longtemps sans rien dire, je la remarquais à peine; je tournai enfin les yeux de son côté, et je répondis à quelques questions qu'elle m'adressa d'une voix douce et discrète. Je crus ne la ramener chez elle, quelques moments après, que par reconnaissance et politesse; mais le lendemain et les jours suivants je cherchai à la revoir, et sa douce conversation, ses attentions caressantes me la firent bientôt préférer à mes tristes rêveries, qui étaient pourtant mon seul plaisir. Caliste (c'est le nom qui lui était resté du rôle qu'elle avait joué avec le plus grand applaudissement la première et unique fois qu'elle avait paru sur le théâtre), Caliste était d'une extraction honnête, et tenait à des gens riches; mais une mère dépravée et tombée dans la misère, voulant tirer parti de sa figure, de ses talents et du plus beau son de voix qui ait jamais frappé une oreille sensible, l'avait vouée de bonne heure au métier de comédienne, et on la fit débuter par le rôle de Caliste, dans The fair penitent. Au sortir de la comédie, un homme considérable l'alla demander à sa mère, l'acheta pour ainsi dire, et dès le lendemain partit avec elle pour le continent. Elle fut mise à Paris, malgré sa religion, dans une abbaye distinguée, sous le seul nom de Caliste, fille de condition, mais dont on cachait le nom de famille par des raisons importantes.

Elle fut adorée des religieuses et de ses compagnes, et le ton qu'elle aurait pu contracter avec sa mère la décelait si peu, qu'on la crut fille du feu duc de Cumberland, et cousine par conséquent de notre roi; et, quand on lui en parlait, la rougeur que lui donnait le sentiment de son véritable état fortifiait le soupçon au lieu de le détruire. Elle fit bientôt tous les ouvrages de femme avec une adresse étonnante. Elle commença à dessiner et à peindre; elle dansait déjà assez bien pour que sa mère eût pensé à en faire une danseuse; elle se perfectionna dans cet art si séduisant; elle prit aussi des leçons de chant et de clavecin. J'ai toujours trouvé qu'elle jouait et chantait comme on parle où comme on devrait parler, et comme elle parlait elle-même: je veux dire qu'elle jouait et chantait, tantôt de génie, tantôt de souvenir, tout ce qu'on lui demandait, tout ce qu'on lui présentait, se laissant interrompre et recommençant mille fois, se livrant rarement à ses propres impressions, et prenant surtout plaisir à faire briller le talent des autres. Jamais il ne fut une plus aimable musicienne, jamais talent ne para tant la personne. Mais ce degré de perfection et de facilité, ce ne fut pas à Paris qu'elle l'acquit, ce fut en Italie, où son amant passa deux mois avec elle, uniquement occupé d'elle, de son instruction et de son plaisir. Après quatre ans de voyages, il la ramena en Angleterre, et demeurant avec elle, tantôt chez lui à la campagne, tantôt à Londres chez le général D**, son oncle, il eut encore quatre ans de vie et de bonheur; mais le bonheur et l'amour ne fléchissent pas la mort: une inflammation de poitrine l'emporta. — Je ne lui laisse rien, dit-il à son oncle un moment avant de mourir, parce que je n'ai plus rien; mais vous vivez, vous êtes riche, et ce qu'elle tiendra de vous lui sera plus honorable que ce qu'elle tiendrait de moi: à cet égard je ne regrette rien, et je meurs tranquille.

L'oncle, au bout de quelques mois, lui donna, avec une rente de quatre cent pièces, cette maison à Bath, où je la voyais. Il y venait passer quelques semaines toutes les années, et, quand il avait la goutte, il la faisait venir chez lui. Elle vous ressemble, Madame, ou elle vous ressemblait, je ne sais lequel des deux il faut dire. Dans ses pensées, dans ses jugements, dans ses manières, elle avait comme vous je ne sais quoi qui négligeait les petites considérations pour aller droit aux grands intérêts, à ce qui caractérise les gens et les choses. Son âme et ses discours, son ton et sa pensée étaient toujours d'accord; ce qui n'était qu'ingénieux ne l'intéressait point, la prudence seule ne la détermina jamais, et elle disait ne savoir pas bien ce que c'était que la raison; mais elle devenait ingénieuse pour obliger, prudente pour épargner du chagrin aux autres, et elle paraissait la raison même quand il fallait amortir des impressions fâcheuses et ramener le calme dans un coeur tourmenté ou dans un esprit qui s'égarait. Vous êtes souvent gaie et quelquefois impétueuse; elle n'était jamais ni l'un ni l'autre. Dépendante, quoique adorée, dédaignée par les uns tandis qu'elle était servie à genoux par d'autres, elle avait contracté je ne sais quelle réserve triste qui tenait tout ensemble de la fierté et de l'effroi; et, si elle eût été moins aimante, elle eût pu paraître sauvage et farouche. Un jour, la voyant s'éloigner de gens qui l'avaient abordée avec empressement, et la considéraient avec admiration, je lui en demandai la raison. — Rapprochons-nous d'eux, me dit-elle; ils ont demandé qui je suis, vous verrez de quel air ils me regarderont! Nous fîmes l'essai: elle n'avait deviné que trop juste, une larme accompagna le sourire et le regard par lequel elle me le fit remarquer. — Que vous importe? lui dis-je. — Un jour peut-être cela m'importera, me dit-elle en rougissant. Je ne l'entendis que longtemps après. Je me souviens qu'une autre fois, invitée chez une femme chez qui je devais aller, elle refusa. — Mais pourquoi? lui dis-je. Cette femme, et tous ceux que vous verrez chez elle, ont de l'esprit et vous admirent. — Ah! dit-elle, ce ne sont pas les dédains marqués que je crains le plus, j'ai trop dans mon coeur et dans ceux qui me dédaignent de quoi me mettre à leur niveau; c'est la complaisance, le soin de ne pas parler d'une comédienne, d'une fille entretenue, de Milord, de son oncle. Quand je vois la bonté et le mérite souffrir pour moi, et obligés de se contraindre ou de s'étourdir, je souffre moi-même. Du vivant de Milord, la reconnaissance me rendait plus sociable; je tâchais de gagner les coeurs pour qu'on n'affligeât pas le sien. Si ses domestiques ne m'eussent pas respectée, si ses parents ou ses amis m'avaient repoussée, ou que je les eusse fuis, il se serait brouillé avec tout le monde. Les gens qui venaient chez lui s'étaient si bien accoutumés à moi, que souvent, sans y penser, ils disaient devant moi les choses les plus offensantes. Mille fois j'ai fait signe à Milord en souriant de les laisser dire; tantôt j'étais bien aise qu'on oubliât ce que j'étais, tantôt flattée qu'on me regardât comme une exception parmi celles de ma sorte, et en effet ce qu'on disait de leur effronterie, de leur manège, de leur avidité, ne me regardait assurément pas. — Pourquoi ne vous a-t-il pas épousée? lui demandai-je. — Il ne m'en a parlé qu'une seule fois, me répondit-elle; alors il me dit: Le mariage entre nous ne serait qu'une vaine cérémonie qui n'ajouterait rien à mon respect pour vous, ni à l'inviolable attachement que je vous ai voué; cependant, si j'avais un trône à vous donner ou seulement une fortune passable, je n'hésiterais pas; mais je suis presque ruiné, vous êtes beaucoup plus jeune que moi; que servirait de vous laisser une veuve titrée sans bien? Ou je connais mal le public, ou celle qui n'a rien gagné à être ma compagne que le plaisir de rendre l'homme qui l'adorait le plus heureux de mortels, en sera plus respectée que celle à qui on laisserait un nom et un titre (1) [(1) Il connaissait mal le public et raisonnait mal.].