Je reprends la plume aujourd'hui 27 décembre. Je souffre, et toujours. J'ai eu des moments horribles; mais je ne veux pas vous lasser encore de mes plaintes. Il est minuit et quelques minutes. Nous sommes donc le 28. Qu'importe! Quelques voitures roulent encore de loin en loin; mais on est sorti de l'Odéon. La tristesse, l'hiver, la solitude et la nuit règnent. Je veille au coin d'un feu au quatrième étage de la rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Ma chambre, assez élégante, est seule, et je suis face à face avec ma tristesse et mon ennui. Croiriez-vous que je n'aime plus les femmes? Pas le moindre désir physique. Il faut que la douleur m'absorbe entièrement. Mais je me laisserai facilement aller à de nouvelles rêveries. Venons au fait. Depuis longtemps je suis très lié avec ——.
Je suis encore lié intimement avec Ch. N——. Celui-là est encore plus expansif que ——; il vous plairait davantage, surtout les premières fois. N—— a souvent les larmes sur le bord des paupières, tout en vous parlant. Il a ce que vous nommez de l'humectant dans toute sa personne. Il me témoigne une affection toute paternelle. On pourrait lui reprocher peut-être d'avoir trop d'indulgence pour les médiocrités, mais cela tient à sa grande bonté. —— tomberait dans l'excès contraire; il ne verrait pas avec plaisir, je crois, un homme qu'il jugerait ordinaire. Vous me direz qu'il y a de l'amour-propre là; mais si j'étais obligé de me gêner avec vous, autant vaudrait ne pas vous écrire.
Je passe tous les dimanches soirs chez N——. Là se réunissent plusieurs hommes de lettres. J'y ai vu madame T——, j'y ai causé avec E—— D——, P——, le baron T——, M. de C——, savant célèbre qui s'intéresse beaucoup à moi; M. de R——, antiquaire et historien. Enfin M. J——, que j'ai connu là, est un ami que j'espère avoir acquis. Il est colossal par la pensée. S'il avait un peu plus de poésie dans l'âme, je n'hésiterais pas à le regarder comme un homme étonnant! Vous avez lu ses articles sur Walter Scott et d'autres. Ce n'est pas un médiocre dédommagement à ma douleur que d'être apprécié par un tel homme, d'autant plus qu'il est froid, sec, au premier abord, et surtout désespérant pour les médiocrités, qu'il méprise, lors même qu'il les voit célèbres. M. J—— ressemble à L——, il est beau de visage. Dessous sa sécheresse, il y a aussi beaucoup d'humectant, et dans tout lui, dans son accent, dans ses manières, une couleur montagnarde et anglaise. Il est né dans le Jura. Il a été souvent à Genève. Nous sympathisons par la pensée, par les inductions, et par la difficulté de rendre ce que nous éprouvons.
Je reviens à N——. Pour en finir sur lui, il a l'air et les goûts d'un gentilhomme de campagne. Je lui ai prêté vos poésies; il en est enchanté. P. L—— va publier ses Voyages en Grèce, en vers. Je lui en ai entendu lire un fragment, c'est ravissant, c'est poétique comme Byron; mais il n'y a ni cette pensée féconde, ni ce génie vaste et souffrant qui nous prennent à la gorge dans le barde anglais et dans son rival de Florence. M. L—— ressemble à Goethe (vous reconnaissez là ma manie de ressemblance). Il lit ses vers d'une manière tout à fait particulière et pleine de charme; il est simple, tranquille, réservé; il a quelque chose de protestant dans sa personne. Il a beaucoup voyagé. Il a un recueil de poésies en portefeuille, mais il a de la répugnance à les publier toutes, parce qu'il les trouve trop individuelles. Il a beaucoup goûté ma vie. Je vous dis en passant que —— et N—— font de mes poésies plus de cas peut-être qu'elles ne méritent. J'en ai plusieurs nouvelles, faites soit à Genève, soit ici. Je suis très lié avec de B——, le fils du poëte, homme d'un esprit élevé. F—— fait jouer son P—— dans un mois. C'est un drame tout à fait romantique. F—— a été au Cap et à la Martinique; du reste, c'est un homme d'un ton de cabaret. Il a un poëme en portefeuille. On ne peut lui refuser un talent frais et gracieux; mais il ne faut pas le connaître pour aimer ses poésies. Quel désenchantement! Je me rappelle que son Pêcheur, avant que V—— allât en Russie, nous émut jusqu'aux larmes, et je prêtais à l'auteur quelque chose d'idéal, n'ayant jamais vu ce nom, et le lisant au bas d'un morceau tout rêveur, tout maritime; j'en faisais un jeune ondin, etc.; et c'est un mélange de commun et de soldat. V—— (que j'ai vu une heure chez ——) est un homme de sept pieds. Quand il parle à un honnête homme, son estomac dessine une arcade et ses genoux un triangle. S'il est assis, il se divise en deux pièces qui forment l'angle aigu. Ajoutez qu'il ne dit pas six mots sans un comme ça, qu'il est homme de bon ton de l'ancien régime, et maigre comme un lézard. Il fait peur à contempler. Vous savez qu'il a fait la charmante bluette intitulée Sainte-P——. Il connaît L——. A——, l'historien duelliste, a l'air d'un boucher civilisé. Quelque chose d'âpre, et pourtant d'imposant, le caractérise. Il ne me reste pas de place pour vous parler d'Al——, des V—— père et fils, de D—— et M——, rédacteurs du G——, et de plusieurs autres littérateurs que je connais. Un mot sur S——: c'est un homme qui me paraît tenir du charlatan, de l'illuminé, du Durand, du Swedenborg, et aussi du vrai poëte. Il a un talent descriptif remarquable. Je n'ai eu qu'une entrevue avec lui; j'en ai assez. Il est vrai que le tête-à-tête a duré trois heures. Mais il y a trop de crème fouettée dans ce cerveau-là pour que je m'amuse à le faire mousser encore davantage. Je dois être présenté à Benjamin Constant par C——, bon garçon (le rédacteur de la Rev—— prot——). Je m'attendais à trouver en C—— un grave pasteur, et c'est un étourdi que j'ai trouvé, mais du moins un étourdi d'esprit et de mérite, quoique sans génie. J'aurais encore mille choses intéressantes à vous dire, mais il faut clore ma lettre.
Vos Mélodies ont paru. Jolie édition. Je les ai lues et relues avec charme. Elles ont eu un article dans la R. J'en fais un pour le F.; je les ai recommandées au G. On en parlera dans la N. Mais il faudrait, pour le succès, des prôneurs que vous n'avez pas. Il s'en vendra peu, je le crains. La poésie est dans un discrédit si complet, qu'il faut être sur les lieux pour en avoir une idée. C'est cent fois pis qu'à Genève, personne ne lit de vers. On en achète encore moins. L., D. et —— font seuls exception à la règle. D'ailleurs tout le monde fait bien les vers à Paris. On en lit tant de manuscrits, qu'un auteur étranger, qui n'a d'autre protection que son talent, ne peut percer que par un heureux hasard. Votre éloignement de Paris est nuisible aussi au succès de votre livre; mais il est favorable à votre bonheur. La grande Babylone vous saturerait de dégoût, de boue, de fatigue et de tristesse. J'ignore l'état de votre âme à Florence; mais à coup sûr il serait pire à Paris; sans parler de l'extrême difficulté d'y vivre. Jusqu'à présent je ne gagne rien, et j'ai pourtant de vrais amis qui font leurs efforts pour me trouver quelque chose. On m'a écrit que vous étiez lié avec L——. Décrivez-le-moi de la cravate à la pantoufle. Est-ce bien ce que j'ai rêvé, un lord Byron français, de l'insouciance, de la vanité, de l'affectation, du malheur, une pensée dévorante, du génie à flots, du bon ton, de l'élégance; enfin une atmosphère poétique étrangère qui n'a rien de commun avec la sale atmosphère de nos hommes de lettres parisiens? L—— n'est-il pas cet idéal de mon âme, où j'aime à retrouver jusqu'à ces petits défauts de vanité, de puérile affectation, qu'anciennement vous détestiez, et que vous avez finalement découverts en vous, comme on les découvrira toujours chez la plupart des poëtes qui auront l'esprit d'analyse et la bonne foi de l'homme supérieur? Il est une heure et demie, j'interromps ma lettre. Je compte vous mettre encore quelques mots derrière la copie de deux élégies que vous trouverez ci-incluses.
Mon ami, je continue ma lettre bien après l'avoir commencée et reprise. Il est huit heures du soir, et nous sommes le 31 mars. Je suis fou de douleur, mon désespoir surpasse mes forces. J'ai souffert aujourd'hui ce qu'il est à peine possible à un homme de se figurer. Enfin, un accès de fièvre m'a pris ce soir, c'était l'excès de la peine morale. Écoutez. Si du moins je pouvais me persuader qu'un jour je serai heureux! mais l'avenir rembrunit encore le présent. Vous me connaissez; vous savez les bizarreries de mon caractère. J'ai fait une découverte en moi, c'est que je ne suis réellement point malheureux pour telle ou telle chose, mais j'ai en moi une douleur permanente qui prend différentes formes. Vous savez pour combien de choses jusqu'ici j'ai été malheureux, ou plutôt sous combien de formes le foie, la bile, ou enfin le principe qui me tourmente s'est reproduit. Tantôt, vous le savez, c'était de n'être pas né anglais qui m'affligeait, tantôt de n'être pas propre aux sciences; plus habituellement encore de n'être pas riche, de lutter avec la misère et les préjugés, d'être inconnu. Vous savez encore que depuis Genève il me semblait que si jamais je parvenais à percer à Paris je serais enfin heureux. Eh bien, mon ami, je suis lié avec presque tous les littérateurs les plus distingués. Quelques-uns, tels que ——, Ch. N——, etc., sont d'illustres amis avec qui je suis presque aussi familier qu'avec vous. Eh bien, ma vanité est satisfaite; souvent dans les salons j'ai des moments de satisfaction mondaine; enfin quelquefois je suis enivré de ces petits triomphes d'une soirée, d'un instant; et avec cela, le fond, la presque totalité de ma vie, c'est je ne dirais pas le malheur, mais un chancre aride; un plomb liquide me coule dans les veines; si l'on voyait mon âme, je ferais pitié, j'ai peur de devenir fou. Depuis que je suis ici, ma douleur a pris cinq à six formes: d'abord ç'a été le regret de ma patrie, et mon incertitude de l'avenir; ensuite le sentiment de mon isolement, de mon néant; puis un vide occupé par cet affreux tumulte de sensations dont je vous ai tant parlé; enfin, depuis deux mois, toutes mes facultés de douleur se sont réunies sur un point. J'ose à peine vous le dire, tant il est fou; mais, je vous en supplie, ne voyez là-dedans qu'une forme de douleur, qu'une des apparences de l'ulcère qui me ronge; ne me jugez pas d'après les règles ordinaires, et voyez le mal et non pas son objet. Eh bien, ce point central de mes maux, c'est de n'être pas né anglais. Ne riez pas, je vous en supplie; je souffre tant! Les gens vraiment amoureux sont des monomanes comme moi, qui ont une seule idée, laquelle absorbe toutes leurs sensations. Moi, dont l'âme a été en butte si longtemps à un tumulte si varié, je suis monomane aussi maintenant.
Je lisais dernièrement Valérie de Mme de Krudener; je ne puis vous exprimer les sensations que j'en ai reçues. Ce livre étonnant m'avait ennuyé jadis; maintenant il m'a déchiré. C'est que Gustave est comme moi victime d'une passion dévorante, ou plutôt d'une énergie de sensations qui le dévore, et qui s'est portée sur un aliment naturel, l'amour, tandis que cette même énergie, luttant dans mon âme avec le vide, y enfante des fantômes. Je lisais ce roman, aux premiers rayons du soleil du printemps, dans les vastes et tristes allées du Luxembourg. A chaque instant, je m'arrêtais anéanti.
Maintenant, voici l'origine de ma passion pour l'Angleterre. D'abord vous savez que j'aime à revivre avec les morts, à connaître leur vie d'autrefois, à habiter avec eux, à les suivre dans les circonstances de leur existence, à me créer enfin des sympathies que pare l'illusion du temps et que la présence des individus ne puisse plus détruire. Eh bien, là, en Angleterre, j'aurais au moins cinquante poëtes d'une vie aventureuse, et dont les livres sont pleins d'imagination, de pensée, etc.; en France, je n'en ai pas trois. Outre cela, j'aurais eu une patrie dont j'aurais aimé jusqu'aux préjugés; il y a tant de poésie dans les vieilles moeurs de l'Angleterre, et tant d'imagination dans tout ce qui est de ce pays-là! D'abord, au lieu d'une littérature, il y en a quatre: l'américaine, l'anglaise, l'écossaise, l'irlandaise; et elles ont toutes avec la même langue un caractère différent. Quelles richesses littéraires! la vie du maniaque Cowper, si grand poëte, a été écrite en trois volumes in-octavo; celle de Johnson en quatre. C'est de celle-là que Walter Scott dit qu'on la trouve dans toutes les maisons de campagne, etc. Et encore, qu'au seul nom de Johnson un anglais a devant les yeux une individualité, un personnage qui a le privilège d'être encore vivant, agissant, au physique comme au moral. Il y a trente poëtes vivants, tous originaux, tous individuels, ne marchant point sur les traces les uns des autres, et très féconds. Que de richesses! Enfin quelles aventures que celles de ce malheureux Savage, de Shelley! quel colosse qu'un Byron! Que de trésors pour une âme qui aime à fuir le monde, et à chercher ses amis dans son cabinet! Quels soins ont les anglais de leurs auteurs! ils les réimpriment sous tous les formats. Quel goût dans leurs éditions! quelle imagination dans leurs vignettes! Voyez la nation elle-même; les hommes qui ont un air ignoble sont aussi rares en Angleterre que le sont en France ceux qui ont l'air distingué! Tout est excentric dans cette nation; j'aime jusqu'à leur originalité, leurs vêtements bizarres. Ce n'est que là que l'enthousiasme règne sous mille formes; que là, qu'à côté des idées positives les plus sévères, on trouve les billevesées les plus pittoresques. Ce pays réunit tout, le positif et l'idéal, la France et l'Allemagne. C'est le seul qui soit assez fort pour tout comprendre, assez grand pour ne rien rejeter.
Quelle individualité! on reconnaît un anglais entre mille, un français ressemble à tout le monde.
L'abondance des sectes religieuses en Angleterre prouve au moins de la bonne foi, des âmes qui ont besoin d'espoir, que la matière n'a pas desséchées. Les extravagances individuelles des jeunes anglais prouvent des âmes agitées. Oh! si vous voyiez la France, que vous en seriez dégoûté! Pour tout homme au monde, c'est un chagrin de se sentir déplacé. Cela vous faisait souffrir à Genève. Eh bien, je suis cruellement déplacé, moi qui ne me sens aucune sympathie avec la France, et qui m'en trouve sur tous les points avec l'Angleterre; je me trouve cruellement déplacé, au milieu d'une nation frivole, bavarde, impie, aride, et vaine et froide, quand je songe qu'il en est une religieuse ou terriblement sceptique, mais au moins pas indifférente; une où l'on trouve des amis fidèles; des âmes exaltées, et où la frivolité même, extravagante et bizarre, n'a pas ce ton railleur et fadement insipide qu'elle a en France. Chez le restaurateur où je dine, il y a des français et des anglais. Quelle différence! Presque tous les français y sont gascons, braillards et communs; tous les anglais, nobles et décents. Enfin, mon ami, je sens qu'un amant peut entretenir un ami de son amour, parce que cette passion trouve un écho dans toutes les âmes, il n'y a rien là de ridicule; mais tel est le surcroît de mes douleurs, que je n'ose les confier, parce qu'elles sont trop individuelles, et doivent paraître trop ridicules à qui ne les a pas naturellement éprouvées. Et cependant (je vous en conjure, soyez assez exempt de préjugés pour me croire), cette folie me fait souffrir des douleurs épouvantables. Tout la réveille, la vue d'un anglais, d'un livre anglais en vente chez Baudry, les moqueries mêmes dont ils sont l'objet, tout cela me dévore; ce sont autant de coups de poignard qui ravivent ma douleur, comme, sans doute, tout ce qui rappelle une maîtresse morte à un amant passionné. Enfin, ma manie me dégoûte même de la gloire. Je voudrais être célèbre en Angleterre, et, par conséquent, écrire en anglais. D'ailleurs, mes douleurs m'agitent trop pour je puisse écrire autre chose et ne sont malheureusement pas des sujets poétiques. Je sais que, si (supposition absurde, comme toutes les suppositions) j'étais anglais, je ne souffrirais pas moins avec mon tempérament maladif, mais cela me fait un effet tout différent. C'est ma raison seule qui me donne cette persuasion; car, si je n'écoutais que la sensation, il me semble que, né anglais, je pourrais supporter tous mes maux. Je me représente ce que je suis d'organisation et d'âme; mais né lord anglais et riche. Tous mes goûts, toutes mes vanités, tout serait satisfait! Lorsque je compare ce sort au mien je deviens presque fou.
Une réflexion pourtant m'est souvent venue; mais que peuvent les réflexions contre les passions? C'est celle-ci: si je n'étais pas exactement ce que je suis, je n'existerais pas; ce serait un autre que moi; mon moi homogène, identique et individuel serait détruit; j'aurais d'autres idées! Nul ne voudrait se changer contre un autre, et nul n'est content de ce qu'il est. Quelle contradiction! Acceptons-nous ce que nous sommes. Je souffre tant, qu'il me semble que je changerais volontiers; degré de douleur où je n'étais pas arrivé jusqu'ici. Dans le fait accepter le sort d'un autre, si c'était possible, ce serait mourir. La mort n'est que la destruction du moi. Mais que fais-je? quelle irrésistible manie m'entraîne? Ah! mon ami, plus je sonde notre nature, et plus je me persuade que, pièces nécessaires d'un ensemble que nous ne voyons pas, nous jouons un rôle qui nous sera révélé un jour. Si l'on me demandait: Croyez-vous à l'existence de Dieu, à l'immortalité de l'âme? je dirais: Absurdes questions! Dieu est parce qu'il est nécessaire; et je crois que nous sommes ici-bas dans un état faux, transitoire, intermédiaire. Avons-nous existé ailleurs? devons-nous revivre? Comment, avec nos langues bornées, et nos idées tourmentées, aborder le grand inconnu? Oh! Dieu! Dieu! je le vois partout. Ce désir ardent de le connaître et de deviner notre nature, ces pressentiments de l'infini et ce mur d'airain, ce mur de l'impossible, du défendu, contre lequel viennent se briser non-seulement nos systèmes, mais jusqu'à nos élancements d'idées, tout cela me prouve un être. Non, la terre n'aurait pas, avec de la boue, produit des êtres si complexes et si bizarres. Ensuite, aller plus loin me paraît impossible. J'espère et je me tais. Je sais seulement qu'ici-bas je me débats sous la douleur comme un torturé. Ces douleurs seront-elles compensées en ce monde ou ailleurs? Je n'en sais rien.
Mes maux ont été si vifs aujourd'hui, que ce qui m'effraye le plus ordinairement, je le regardais presque sans peur. A force de souffrir, la gloire, le bonheur, l'avenir, tout me semblait impossible, indifférent. Oh! si vous saviez les suggestions infernales qui se mêlent à tout cela! les idées affreuses qui me passent par la tête, les tourments du doute! Malheureux! je sais que je le suis. C'est là tout…
Ce qui me tourmente le plus, c'est que je vois des hommes que leur caractère pousse au bonheur. Je me dis alors: Si tous souffraient, une compensation générale, un paradis après la vie, me semblerait de rigueur. Mais il en est, quoi qu'on en dise, il en est d'heureux (par le caractère). Ceux-là souvent s'embarrassent peu de l'avenir, ils vivent imprévoyants et satisfaits; ici-bas tout est pour eux. Le malheur ne serait-il donc qu'une cruelle maladie? les malheureux, des pestiférés atteints d'une plaie incurable que leur organisation fait souffrir comme celle des heureux les fait jouir? Avec tout cela, j'espère, et j'avoue que Dieu me paraît tellement mêlé à toutes les choses d'ici-bas, qu'au résumé je me confie en lui. Courbons la tête, amis. Que sert de se rebiffer contre l'impossible? Souvent j'anatomise mes douleurs, je les contemple froidement. L'idée qui prédomine chez moi, c'est que je n'y peux rien.
Depuis deux mois j'ai repris l'étude de l'anglais avec une telle énergie, que je lis facilement la poésie. Rasselas, que je lie dans ce moment, voilà un livre prodigieux. Mon idée est d'aller en Angleterre, et, après quelques années, d'écrire en anglais. J. L——, avec lequel je suis très lié, me prête les poètes lakistes modernes dé l'Angleterre; ils sont ravissants. J'ai changé votre Gérando contre un Byron en un volume. J'en ai lu un petit poëme, le Rêve, qui m'a fait une impression foudroyante. Une dame anglaise, qui me donne des leçons, m'a dit qu'au bout de deux ans de séjour en Angleterre j'écrirai très bien en anglais, parce que, dit-elle, j'écris déjà comme très peu de français. En effet, j'ai traduit du L—— presque sans faute. Il est vrai que je travaille à l'anglais la moitié du jour.
Mes manies sont toujours cruelles. Quel ennui! Enfin, partout où je tourne les yeux, je vois des douleurs. Mes moyens d'existence sont encore un tourment. Je travaille maintenant à une biographie; mais j'ai besoin d'argent, je suis même dans un grand embarras.
Y. G.
[1: Le mot est souligné dans la lettre que nous avons sous les yeux.
Quand on songe que l'homme qui a écrit ceci est mort là-dessus, des réflexions de toutes sortes débordent autour de chacune des lignes de cette longue lettre.
Quel roman, quelle histoire, quelle biographie que cette lettre! Certes, ce n'est pas nous qui répéterons les banalités convenues; ce n'est pas nous qui exigerons que toutes souffrances peintes par l'artiste soient constamment éprouvées par l'artiste; ce n'est pas nous qui trouverons mauvais que Byron pleure dans une élégie et rie à son billard; ce n'est pas nous qui poserons des limites à la création littéraire et qui blâmerons le poëte de se donner artificiellement telle ou telle douleur pour l'analyser dans ses convulsions comme le médecin s'inocule telle ou telle fièvre pour l'épier dans ses paroxysmes. Nous reconnaissons plus que personne tout ce qu'il y a de réel, de vrai, de beau et de profond dans certaines études psychologiques faites sur des souffrances d'exception et sur des états singuliers du coeur par d'éminents poëtes contemporains qui n'en sont pas morts. Mais nous ne pouvons nous empêcher d'observer que ce qu'il y a de particulièrement poignant dans la lettre que nous venons de citer, c'est que celui qui l'a écrite en est mort. Ce n'est pas un homme qui dit: Je souffre, c'est un homme qui souffre; ce n'est pas un homme qui dit: Je meurs; c'est un homme qui meurt. Ce n'est pas l'anatomie étudiée sur la cire, ni même sur la chair morte; c'est l'anatomie étudiée nerf à nerf, fibre à fibre, veine à veine, sur la chair qui vit, sur la chair qui saigne, sur la chair qui hurle. Vous voyez la plaie, vous entendez le cri. Cette lettre, ce n'est pas chose littéraire, chose philosophique, chose poétique, oeuvre de profond artiste, fantaisie du génie, vision d'Hoffmann, cauchemar de Jean-Paul; non, c'est une chose réelle, c'est un homme dans un bouge qui écrit. Le voilà avec sa table chargée de livres anglais, avec sa plume, avec son encre, avec son papier, pressant les lignes sur les lignes, souffrant et disant qu'il souffre, pleurant et disant qu'il pleure, cherchant la date au calendrier, l'heure à l'horloge, quittant sa lettre, la reprenant, la quittant, allumant sa chandelle pour la continuer; puis il va dîner à vingt sous, il rentre, il a froid, il se remet à écrire, parfois même sans trop savoir ce qu'il écrit; car son cerveau est tellement secoué par la douleur, qu'il laisse ses idées tomber pêle-mêle sur le papier et s'éparpiller et courir en désordre, comme un arbre ses feuilles dans un grand vent.
Et s'il était permis de remarquer dans quel style un homme agonise, il y aurait plus d'une observation à faire sur le style de cette lettre. En général, les lettres qu'on publie tous les jours, lettres de grands hommes et de gens célèbres, manquent de naïveté, d'insouciance et de simplicité. On sent toujours, en les lisant, qu'elles ont été écrites pour être imprimées un jour. M. Paul-Louis Courier faisait jusqu'à dix-sept brouillons d'un billet de quinze lignes. Chose étrange, certes, et que nous n'avons jamais pu comprendre! Mais la lettre d'Ymbert Galloix, c'est bien, selon nous, une vraie lettre, bien écrite comme doit être écrite une lettre, bien flottante, bien décousue, bien lâchée, bien ignorante de la publicité qu'elle peut avoir un jour, bien certaine d'être perdue. C'est l'idée qui se fait jour comme elle peut, qui vient à vous toute naïve dans l'état où elle se trouve, et qui pose le pied au hasard dans la phrase sans craindre d'en déranger le pli. Quelquefois, ce que celui qui l'a écrite voulait dire s'en va dans un et caetera, et vous laisse rêver. C'est un homme qui souffre et qui le dit à un autre homme. Voilà tout. Remarquez ceci, à un autre homme, pas à vingt, pas à dix, pas à deux, car, au lieu d'un ami, s'il avait deux auditeurs seulement, ce poëte, ce qu'il fait là, ce serait une élégie, ce serait un chapitre, ce ne serait plus une lettre. Adieu la nature, l'abandon, le laisser-aller, la réalité, la vérité; la prétention viendrait. Il se draperait avec son haillon. Pour écrire une lettre pareille, aussi négligée, aussi poignante, aussi belle, sans être malheureux comme l'était Ymbert Galloix, par le seul effort de la création littéraire, il faudrait du génie. Ymbert Galloix qui souffre vaut Byron.
Toutes les qualités pénétrantes, métaphysiques, intimes, ce style les a; il a aussi, ce qui est remarquable, toutes les qualités mordantes, incisives, pittoresques. La lettre contient quelques portraits. Plusieurs ont été crayonnés trop à la hâte, et l'on sent que les modèles ont à peine posé un instant devant le peintre; mais comme ceux qui sont vrais sont vrais! comme tous sont en général bien touchés et détachés sur le fond d'une manière qui n'est pas commune! métamorphose frappante, et qui prouve, pour la millième fois, qu'il n'y a que deux choses qui fassent un homme poëte, le génie ou la passion! Cet homme qui n'avait pour les biographies qu'une prose assez incolore et pour ses élégies qu'une poésie assez languissante, le voilà tout à coup admirable écrivain dans une lettre. Du moment où il ne songe plus à être prosateur ni poëte, il est grand poëte et grand prosateur.
Nous le redisons, cette lettre restera. C'est l'amalgame d'idées le plus extraordinaire peut-être qu'ait encore produit dans un cerveau humain la double action combinée de la douleur physique et de la douleur morale. Pour ceux qui ont connu Galloix, c'est une autopsie effrayante, l'autopsie d'une âme. Voilà donc ce qu'il y avait au fond de cette âme. Il y avait cette lettre. Lettre fatale, convulsive, interminable, où la douleur a suinté goutte à goutte durant des semaines, durant des mois, où un homme qui saigne se regarde saigner, où un homme qui crie s'écoute crier, où il y a une larme dans chaque mot.
Quand on raconte une histoire comme celle d'Ymbert Galloix, ce n'est pas la biographie des faits qu'il faut écrire, c'est la biographie des idées. Cet homme, en effet, n'a pas agi, n'a pas aimé, n'a pas vécu; il a pensé; il n'a fait que penser, et, à force de penser, il a rêvé; et, à force de rêver, il s'est évanoui de douleur. Ymbert Galloix est un des chiffres qui serviront un jour à la solution de ce lugubre et singulier problème:—Combien la pensée qui ne peut se faire jour et qui reste emprisonnée sous le crâne met-elle de temps à ronger un cerveau?—Nous le répétons, dans une vie pareille il n'y a pas d'événements, il n'y a que des idées. Analysez les idées, vous avez raconté l'homme. Un grand fait pourtant domine cette morne histoire; c'est un penseur qui meurt de misère! Voilà ce que Paris, la cité intelligente, a fait d'une intelligence. Ceci est à méditer. En général, la société a parfois d'étranges façons de traiter les poëtes. Le rôle qu'elle joue dans leur vie est tantôt passif, tantôt actif, mais toujours triste. En temps de paix, elle les laisse mourir comme Malfilàtre; en temps de révolution, elle les fait mourir comme André Chénier.
Ymbert Galloix, pour nous, n'est pas seulement Ymbert Galloix, il est un symbole. Il représente à nos yeux une notable portion de la généreuse jeunesse d'à présent. Au dedans d'elle, un génie mal compris qui la dévore; au dehors, une société mal posée qui l'étouffe. Pas d'issue pour le génie pris dans le cerveau; pas d'issue pour l'homme pris sous la société.
En général, gens qui pensent et gens qui gouvernent ne s'occupent pas assez de nos jours du sort de cette jeunesse pleine d'instincts de toutes sortes qui se précipite avec une ardeur si intelligente et une patience si résignée dans toutes les directions de l'art. Cette foule de jeunes esprits qui fermentent dans l'ombre a besoin de portes ouvertes, d'air, de jour, de travail, d'espace, d'horizon. Que de grandes choses on ferait, si l'on voulait, avec cette légion d'intelligences! que de canaux à creuser, que de chemins à frayer dans la science! que de provinces à conquérir, que de mondes à découvrir dans l'art! Mais non, toutes les carrières sont fermées ou obstruées. On laisse toutes ces activités si diverses, et qui pourraient être si utiles, s'entasser, s'engorger, s'étouffer dans des culs-de-sac. Ce pourrait être une armée, ce n'est qu'une cohue. La société est mal faite pour les nouveaux venus. Tout esprit a pourtant droit à un avenir. N'est-il pas triste de voir toutes ces jeunes intelligences en peine, l'oeil fixé sur la rive lumineuse où il y a tant de choses resplendissantes, gloire, puissance, renommée, fortune, se presser, sur la rive obscure, comme les ombres de Virgile.
Palus inamabilis unda
Alligat, et novies Styx interfusa coercet.
Le Styx, pour le pauvre jeune artiste inconnu, c'est le libraire qui dit, en lui rendant son manuscrit: Faites-vous une réputation. C'est le théâtre qui dit: Faites-vous une réputation. C'est le musée qui dit: Faites-vous une réputation. Eh mais! laissez-les commencer! aidez-les! Ceux qui sont célèbres n'ont-ils pas d'abord été obscurs? Et comment se faire une réputation, quel que soit leur génie, sans musée pour leur tableau, sans théâtre pour leur pièce, sans libraire pour leur livre? Pour que l'oiseau vole, des ailes ne lui suffisent pas, il lui faut de l'air.
Pour nous, nous pensons que, dans l'art surtout, où un but désintéressé doit passionner tous les génies, il est du devoir de ceux qui sont arrivés d'aplanir la route à ceux qui arrivent. Vous êtes sur le plateau, tant mieux, tendez la main à ceux qui gravissent. Disons-le à l'honneur des lettres, en général cela a toujours été ainsi. Nous ne pouvons pas croire à l'existence réelle de ces espèces d'araignées littéraires qui tendent leur toile, dit-on, à la porte des théâtres, par exemple, et qui se jettent sans pitié sur tout pauvre jeune homme obscur qui passe là avec un manuscrit. Qu'on arrache ainsi les ailes à la mouche, la renommée, l'oeuvre, et jusqu'à l'argent au malheureux poëte inconnu et impuissant, pour l'honneur de quiconque écrit, nous voulons l'ignorer, si cela est, et nous ne croyons pas que cela soit. Quant à celui qui écrit ces lignes, tout poëte qui commence lui est sacré. Si peu de place qu'il tienne personnellement en littérature, il se rangera toujours pour laisser passer le début d'un jeune homme. Qui sait si ce pauvre étudiant que vous coudoyez ne sera pas Schiller un jour? Pour nous, tout écolier qui fait des ronds et des barres sur le mur, c'est peut-être Pascal; tout enfant qui ébauche un profil sur le sable, c'est peut-être Giotto.
Et puis, dans notre opinion, les générations présentes sont appelées à de hautes destinées. Ce siècle a fait de grandes choses par l'épée, il fera de grandes choses par la plume. Il lui reste à nous donner un grand homme littéraire de la taille de son grand homme politique. Préparons donc les voies. Ouvrons les rangs.
Toute grande ère a deux faces; tout siècle est un binôme, a + b, l'homme d'action plus l'homme de pensée, qui se multiplient l'un par l'autre et expriment la valeur de leur temps. L'homme d'action, plus l'homme de pensée; l'homme de la civilisation, plus l'homme de l'art; Luther, plus Shakespeare; Richelieu, plus Corneille; Cromwell, plus Milton; Napoléon, plus l'inconnu. Laissez donc se dégager l'Inconnu! Jusqu'ici vous n'avez qu'un profil de ce siècle, Napoléon; laissez se dessiner l'autre. Après l'empereur, le poëte. La physionomie de cette époque ne sera fixée que lorsque la révolution française, qui s'est faite homme dans la société sous la forme de Bonaparte, se sera faite homme dans l'art. Et cela sera. Notre siècle tout entier s'encadrera et se mettra de lui-même en perspective entre ces deux grandes vies parallèles, l'une du soldat, l'autre de l'écrivain, l'une toute d'action, l'autre toute de pensée, qui s'expliqueront et se commenteront sans cesse l'une par l'autre. Marengo, les Pyramides, Austerlitz, la Moskowa, Montereau, Waterloo, quelles épopées! Napoléon a ses poëmes; le poëte aura ses batailles. Laissons-le donc venir, le poëte! et répétons ce cri sans nous lasser! Laissons-le sortir des rangs de cette jeunesse, où son front plonge encore dans l'ombre, ce prédestiné qui doit, en se combinant un jour avec Napoléon selon la mystérieuse algèbre de la providence, donner complète à l'avenir la formule générale du dix-neuvième siècle.
1834
SUR MIRABEAU
I
En 1781, un sérieux débat s'agitait en France, au sein d'une famille, entre un père et un oncle. Il s'agissait d'un mauvais sujet dont cette famille ne savait plus que faire. Cet homme, déjà hors de la première phase ardente de la jeunesse, et pourtant plongé encore tout entier dans les frénésies de l'âge passionné, obéré de dettes, perdu de folies, s'était séparé de sa femme, avait enlevé celle d'un autre, avait été condamné à mort et décapité en effigie pour ce fait, s'était enfui de France, puis il venait d'y reparaître, corrigé et repentant, disait-il, et, sa contumace purgée, il demandait à rentrer dans sa famille et à reprendre sa femme. Le père souhaitait cet arrangement, voulant avoir des petits-fils et perpétuer son nom, espérant, d'ailleurs, être plus heureux comme aïeul que comme père. Mais l'enfant prodigue avait trente-trois ans. Il était à refaire en entier. Éducation difficile! Une fois replacé dans la société, à quelles mains le confier? qui se chargerait de redresser l'épine dorsale d'un pareil caractère? De là, controverse entre les vieux parents. Le père voulait le donner à l'oncle, l'oncle voulait le laisser au père.
—Prends-le, disait le père.
—Je n'en veux pas, disait l'oncle.
«—Pose d'abord en fait, répliquait le père, que cet homme-là n'est rien, mais rien du tout. Il a du goût, du charlatanisme, l'air de l'acquis, de l'action, de la turbulence, de l'audace, du boute-en-train, de la dignité quelquefois. Ni dur ni odieux dans le commandement. Eh bien, tout cela n'est que pour le faire voir livré à l'oubli de la veille, au désouci du lendemain, à l'impulsion du moment, enfant perroquet, homme avorté, qui ne connaît ni le possible ni l'impossible, ni le malaise ni la commodité, ni le plaisir ni la peine, ni l'action ni le repos, et qui s'abandonne tout aussitôt que les choses résistent. Cependant, je pense qu'on en peut faire un excellent outil en l'empoignant par le manche de la vanité. Il ne t'échapperait pas. Je ne lui épargne pas les ratiocinations du matin. Il saisit ma morale bien appuyée et mes leçons toujours vivantes, parce qu'elles portent sur un pivot toujours réel, à savoir, que sans doute on ne change guère de nature, mais que la raison sert à couvrir le côté faible et à le bien connaître pour éviter l'abordage par là.»
«—Te voilà donc, reprenait l'oncle, grâce à ta postéromanie, occupé à régenter un poulet de trente-trois ans! C'est prendre une furieuse tâche que de vouloir arrondir un caractère qui n'est qu'un hérisson tout en pointes avec très peu de corps!»
Le père insistait: «—Aie pitié de ton neveu l'Ouragan. Il avoue toutes ses sottises, car c'est le plus grand avoueur de l'univers; mais il est impossible d'avoir plus de facilité et d'esprit. C'est un foudre de travail et d'expédition. Au fond, il n'a pas plus trente-trois ans que moi soixante-six, et il n'est pas plus rare de voir un homme de mon âge suffire, quoique blanchi par les contre-temps, à fatiguer les jambes et l'esprit des jeunes gens par huit heures de courses et de cabinet, que de voir un tonneau boursouflé, gravé, et l'air vieux, dire papa, et ne pas savoir se conduire. Il a un besoin immense d'être gouverné. Il le sent fort bien. Il faut que tu t'en charges. Il sait que tu me fus toujours et que tu lui dois être et pilote et boussole. Il met sa vanité en son oncle. Je te le donne pour un sujet rare au futur. Tu as tout le saturne qui manque à son mercure. Mais quand tu le tiendras, ne le laisse pas aller. Fit-il des miracles, tiens-le toujours et le tire par la manche; le pauvre diable en a besoin. Si tu lui es père, il te contentera; si tu lui es oncle, il est perdu. Aime ce jeune homme!»
«—Non, disait l'oncle; je sais que les sujets d'une certaine trempe savent faire patte de velours quelque temps; et lui-même autrefois, quand il vivait près de moi, était comme une belle-fille pour peu que je fronçasse le sourcil. Mais je n'en veux pas. Je ne suis plus d'âge ni de goût à me colleter avec l'impossible.»
«—O frère! reprenait le vieillard suppliant, si cette créature disloquée peut jamais être recousue, ce ne peut être que par toi. Puisqu'il est à retailler, je ne saurais lui donner un meilleur patron que toi. Prends-le, sois-lui bon et ferme, et tu seras son sauveur, et tu en feras ton chef-d'oeuvre. Qu'il sache que sous ta longue mine roide et froide habite le meilleur homme qui fut jamais! un homme de la rognure des anges! Sonde-lui le coeur, élève-lui la tête. Tu es omnis spes et fortuna nostri nominis!»
«—Point, répliquait l'oncle. Ce n'est pas qu'il ait, à mon sens, commis un si grand crime dans la conjoncture. Ce ne devrait être une affaire. Une jeune et jolie femme va trouver un jeune homme de vingt-six ans. Quel est le jeune homme qui ne ramasse pas ce qu'il trouve en son chemin en ce genre? Mais c'est un esprit, turbulent, orgueilleux, avantageux, insubordonné! un tempérament méchant et vicieux! Pourquoi m'en charger? Il fait de son grossier mieux pour te plaire. C'est bien. Je sais qu'il est séduisant, qu'il est le soleil levant. Raison de plus pour ne pas m'exposer à être sa dupe. La jeunesse a toujours raison contre les vieux.»
«—Tu n'as pas toujours pensé ainsi, répondait tristement le père; il fut un temps où tu m'écrivais: Quant à moi, cet enfant m'ouvre la poitrine.»
«—Oui, disait l'oncle, et où tu me répondais: Défie-toi, tiens-toi en garde contre la dorure de son bec.»
«—Que veux-tu donc que je fasse? s'écriait le père forcé dans ses derniers raisonnements. Tu es trop équitable pour ne pas sentir qu'on ne se coupe pas un fils comme un bras. Si cela se pouvait, il y a longtemps que je serais manchot. Après tout, on a tiré race de dix mille plus faibles et plus fols. Or, frère, nous l'avons comme nous l'avons. Je passe, moi. Si je ne t'avais, je ne serais qu'un pauvre vieillard terrassé. Et pendant que nous lui durons encore, il faut le secourir.»
Mais l'oncle, homme péremptoire, coupait enfin court à toute prière par ces nettes paroles:
«—Je n'en veux pas! C'est une folie que de vouloir faire quelque chose de cet homme. Il faudrait l'envoyer, comme dit sa bonne femme, aux insurgents, se faire casser la tête. Tu es bon, ton fils est méchant. La fureur de la postéromanie te tient à présent; mais tu devrais songer que Cyrus et Marc-Aurèle auraient été fort heureux de n'avoir ni Cambyse ni Commode!»
Ne semble-t-il pas en lisant ceci qu'on assiste à l'une de ces belles scènes de haute comédie domestique où la gravité de Molière équivaut presque à la grandeur de Corneille? Y a-t-il dans Molière quelque chose de plus frappant en beau style et en grand air, quelque chose de plus profondément humain et vrai que ces deux imposants vieillards que le dix-septième siècle semble avoir oubliés dans le dix-huitième, comme deux échantillons de moeurs meilleures? Ne les voyez-vous pas venir tous les deux, affairés et sévères, appuyés sur leurs longues cannes, rappelant par leur costume plutôt Louis XIV que Louis XV, plutôt Louis XIII que Louis XIV? La langue qu'ils parlent, n'est-ce pas la langue même de Molière et de Saint-Simon? Ce père et cet oncle, ce sont les deux types éternels de la comédie; ce sont les deux bouches sévères par lesquelles elle gourmande, enseigne et moralise au milieu de tant d'autres bouches qui ne font que rire; c'est le marquis et le commandeur, c'est Géronte et Ariste, c'est la bonté et la sagesse, admirable duo auquel Molière revient toujours.
L'ONCLE
Où voulez-vous courir?
LE PÈRE.
Las! que sais-je?
L'ONCLE.
Il me semble
Que l'on doit commencer par consulter ensemble
Les choses qu'on peut faire en cet événement.
La scène est complète; rien n'y manque, pas même le coquin de neveu.
Ce qu'il y a de frappant dans le cas présent, c'est que la scène qu'on vient de retracer est une chose réelle, c'est que ce dialogue du père et de l'oncle a eu textuellement lieu par lettres, par lettres que le public peut lire à l'heure qu'il est[1]; c'est qu'à l'insu des deux vieillards il y avait au fond de leur grave contestation un des plus grands hommes de notre histoire; c'est que le marquis et le commandeur ici sont un vrai marquis et un vrai commandeur. L'un se nommait Victor de Riquetti, marquis de Mirabeau; l'autre, Jean-Antoine de Mirabeau, bailli de l'ordre de Malte. Le coquin de neveu_, c'était Honoré-Gabriel de Riquetti, qu'en 1781 sa famille appelait l'Ouragan, et que le monde appelle aujourd'hui MIRABEAU.
Ainsi, un homme avorté, une créature disloquée, un sujet dont on ne peut rien faire, une tête bonne à faire casser aux insurgents, un criminel flétri par la justice, un fléau d'ailleurs, voilà ce que Mirabeau était pour sa famille en 1781.
Dix ans après, en 1791, le 1er avril, une foule immense encombrait les abords d'une maison de la chaussée d'Antin. Cette foule était morne, silencieuse, consternée, profondément triste. Il y avait dans la maison un homme qui agonisait.
Tout ce peuple inondait la rue, la cour, l'escalier, l'antichambre. Plusieurs étaient là depuis trois jours. On parlait bas, on semblait craindre de respirer, on interrogeait avec anxiété ceux qui allaient et venaient. Cette foule était pour cet homme comme une mère pour son enfant. Les médecins n'avaient plus d'espoir. De temps en temps, des bulletins, arrachés par mille mains, se dispersaient dans la multitude, et l'on entendait des femmes sangloter. Un jeune homme, exaspéré de douleur, offrait à haute voix de s'ouvrir l'artère pour infuser son sang riche et pur dans les veines appauvries du mourant. Tous, les moins intelligents même, semblaient accablés sous cette pensée que ce n'était pas seulement un homme, que c'était peut-être un peuple qui allait mourir.
On ne s'adressait plus qu'une question dans la ville.
Cet homme expira.
Quelques minutes après que le médecin qui était debout au chevet de son lit, eut dit: Il est mort! le président de l'assemblée nationale se leva de son siège et dit: Il est mort! tant ce cri fatal avait en peu d'instants rempli Paris. Un des principaux orateurs de l'assemblée, M. Barrère de Vieuzac, se leva en pleurant et dit ceci d'une voix qui laissait échapper plus de sanglots que de paroles: «Je demande que l'assemblée dépose dans le procès-verbal de ce jour funèbre le témoignage des regrets qu'elle donne à la perte de ce grand homme, et qu'il soit fait, au nom de la patrie, une invitation à tous les membres de l'assemblée d'assister à ses funérailles.»
Un prêtre, membre du côté droit, s'écria: «Hier, au milieu des souffrances, il a fait appeler M. l'évêque d'Autun, et en lui remettant un travail qu'il venait de terminer sur les successions, il lui a demandé, comme une dernière marque d'amitié, qu'il voulût bien le lire à l'assemblée. C'est un devoir sacré. M. l'évêque d'Autun doit exercer ici les fonctions d'exécuteur testamentaire du grand homme que nous pleurons tous.»
Tronchet, le président, proposa une députation aux funérailles.
L'assemblée répondit: Nous irons tous!
Les sections de Paris demandèrent qu'il fût inhumé «au champ de la fédération, sous l'autel de la patrie».
Le directoire du département proposa de lui donner pour tombe la «nouvelle église de Sainte-Geneviève», et de décréter que «cet édifice serait désormais destiné à recevoir les cendres des grands hommes».
A ce sujet, M. Pastoret, procureur général syndic de la commune, dit: «Les larmes que fait couler la perte d'un grand homme ne doivent pas être des larmes stériles. Plusieurs peuples anciens renfermèrent dans des monuments séparés leurs prêtres et leurs héros. Cette espèce de culte qu'ils rendaient à la piété et au courage, rendons-le aujourd'hui à l'amour du bonheur et de la liberté des hommes. Que le temple de la religion devienne le temple de la patrie! que la tombe d'un grand homme devienne l'autel de la liberté!»
L'assemblée applaudit.
Barnave s'écria: «Il a en effet mérité les honneurs qui doivent être décernés par la nation aux grands hommes qui l'ont bien servie!»
Robespierre, c'est-à-dire l'envie, se leva aussi et dit: «Ce n'est pas au moment où l'on entend de toutes parts les regrets qu'excite la perte de cet homme illustre, qui, dans les époques les plus critiques, a déployé tant de courage contre le despotisme, que l'on pourrait s'opposer à ce qu'il lui fût décerné des marques d'honneur. J'appuie la proposition de tout mon pouvoir, ou plutôt de toute ma sensibilité.»
Il n'y eut plus, ce jour-là, ni côté gauche ni côté droit dans l'assemblée nationale, qui rendit tout d'une voix ce décret:
«Le nouvel édifice de Sainte-Geneviève sera destiné à réunir les cendres des grands hommes.
«Seront gravés au-dessus du fronton ces mots:
AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE
«Le corps législatif décidera seul à quels hommes cet honneur sera décerné.
«Honoré Riquetti Mirabeau est jugé digne de recevoir cet honneur.»
Cet homme qui venait de mourir, c'était Honoré de Mirabeau. Le grand homme de 1791, c'était l'homme avorté de 1781.
Le lendemain, le peuple fit à ses funérailles un cortège de plus d'une lieue, auquel manqua son père, mort, comme il convenait à un vieux gentilhomme de sa sorte, le 13 juillet 1789, la veille de la chute de la Bastille.
Ce n'est pas sans intention que nous avons rapproché ces deux dates, 1781 et 1791, les mémoires et l'histoire, Mirabeau avant et Mirabeau après, Mirabeau jugé par sa famille, Mirabeau jugé par le peuple. Il y a dans ce contraste une source inépuisable de méditations. Comment, en dix ans, ce démon d'une famille est-il devenu le dieu d'une nation? Question profonde.
[1: Voyez les Mémoires de Mirabeau, ou plutôt sur Mirabeau, récemment publiés, t. III. Ce travail, fait malheureusement d'une façon peu intelligente, contient sur Mirabeau et de Mirabeau un certain nombre de choses curieuses, authentiques et inédites. Mais ce qu'il renferme de plus intéressant, à notre gré, ce sont des extraits de la correspondance intime du marquis de Mirabeau avec le bailli, son frère. Tout un côté peu éclairé jusqu'à présent du dix-huitième siècle apparaît dans cette correspondance, où le père et l'oncle de Mirabeau, personnages originaux d'ailleurs, tous deux grands écrivains sans le savoir, grands écrivains dans des lettres, dessinent admirablement, dans un cercle d'idées qui va s'élargissant et se rétrécissant selon leur fantaisie et les accidents, leur coeur, leur famille, leur époque. Nous conseillons à l'éditeur de multiplier les citations de cette correspondance; nous regrettons même qu'on n'ait pas songé à en faire une publication à part aussi complète que possible, dans tous les cas très sobrement élaguée. Les Lettres du marquis et du bailli de Mirabeau, père et oncle de Mirabeau, eussent été un des testaments les plus importants du dix-huitième siècle. Doublement riches sous le rapport biographique et sous le rapport littéraire, ces Lettres eussent été pour l'historien une mine, pour l'écrivain un livre. Ces lettres, qui sont du meilleur style, continuent jusqu'en 1789 l'excellente langue française de Mme de Sévigné, de Mme de Maintenon, de M. de Saint-Simon. La correspondance publiée en entier ferait un précieux pendant aux Lettres de Diderot. Les lettres de Diderot peignent le dix-huitième siècle du point de vue des philosophes, les lettres des Mirabeau le peindraient du point de vue des gentilshommes; face, certes, non moins curieuse. Cette dernière collection n'importerait pas moins que la première aux études de ceux qui voudraient savoir complètement quelle est définitivement l'idée que le dix-huitième siècle a léguée au dix-neuvième.
Espérons que la personne entre les mains de laquelle se trouve cette volumineuse correspondance comprendra la responsabilité qui résulte pour elle d'un pareil dépôt, et, dans tous les cas, le conservera intact à l'avenir. D'aussi précieux documents sont le patrimoine d'une nation et non d'une famille.
II
Il ne faudrait pas croire cependant que du moment où cet homme sortit de la famille pour apparaître au peuple, il ait été tout de suite et par acclamation accepté dieu. Les choses ne vont jamais ainsi d'elles-mêmes. Où le génie se lève, l'envie se dresse. Bien au contraire, jusqu'à l'heure de sa mort, jamais homme ne fut plus complètement et plus constamment nié dans tous les sens que Mirabeau.
Lorsqu'il arriva comme député d'Aix aux états généraux, il n'excitait la jalousie de personne. Obscur et mal famé, les bonnes renommées s'en inquiétaient peu; laid et mal bâti, les seigneurs de belle mine en avaient pitié. Sa noblesse disparaissait sous l'habit noir, sa physionomie sous la petite vérole. Qui donc eût songé à être jaloux de cette espèce d'aventurier, repris de justice, difforme de corps et de visage, ruiné d'ailleurs, que les petites gens d'Aix avaient député aux états généraux dans un moment de fièvre et par mégarde sans doute et sans savoir pourquoi? Cet homme, en vérité, ne comptait pas. Le premier venu était beau, riche et considérable à côté de lui. Il n'offusquait aucune vanité, il ne gênait les coudes d'aucune prétention. C'était un chiffre quelconque que les ambitions qui se jalousaient comptaient à peine dans leurs calculs.
Peu à peu cependant, comme le crépuscule de toutes les choses anciennes arrivait, il se fit assez d'ombre autour de la monarchie pour que le sombre éclat propre aux grands hommes révolutionnaires devînt visible aux yeux. Mirabeau commença à rayonner.
L'envie alors vint à ce rayonnement comme tout oiseau de nuit à toute lumière. A dater de ce moment, l'envie prit Mirabeau et ne le quitta plus. Avant tout, chose qui semble étrange et qui ne l'est pas, ce qu'elle lui contesta jusqu'à son dernier souffle, ce qu'elle lui nia sans cesse en face, sans lui épargner d'ailleurs les autres injures, ce fut précisément ce qui est la véritable couronne de cet homme dans la postérité, son génie d'orateur. Marche que l'envie suit toujours d'ailleurs; c'est toujours à la plus belle façade d'un édifice qu'elle jette des pierres. Et puis, à l'égard de Mirabeau, l'envie, il faut en convenir, était inépuisable en bonnes raisons. Probitas, l'orateur doit être sans reproche, M. de Mirabeau est reprochable de toutes parts; praestantia, l'orateur doit être beau, M. de Mirabeau est laid; vox amaena, l'orateur doit avoir un organe agréable, M. de Mirabeau a la voix dure, sèche, criarde, tonnant toujours et ne parlant jamais; subrisus audientium, l'orateur doit être bienvenu de son auditoire, M. de Mirabeau est haï de l'assemblée, etc.; et une foule de gens, fort contents d'eux-mêmes, concluaient: M. de Mirabeau n'est pas orateur.
Or, loin de prouver cela, tous ces raisonnements ne prouvaient qu'une chose, c'est que les Mirabeaux ne sont pas prévus par les Cicérons.
Certes, il n'était pas orateur à la manière dont ces gens l'entendaient; il était orateur selon lui, selon sa nature, selon son organisation, selon son âme, selon sa vie. Il était orateur parce qu'il était haï, comme Cicéron parce qu'il était aimé. Il était orateur parce qu'il était laid, comme Hortensius parce qu'il était beau. Il était orateur parce qu'il avait souffert, parce qu'il avait failli, parce qu'il avait été, bien jeune encore et dans l'âge où s'épanouissent toutes les ouvertures du coeur, repoussé, moqué, humilié, méprisé, diffamé, chassé, spolié, interdit, exilé, emprisonné, condamné; parce que, comme le peuple de 1789 dont il était le plus complet symbole, il avait été tenu en minorité et en tutelle beaucoup au delà de l'âge de raison; parce que la paternité avait été dure pour lui comme la royauté pour le peuple; parce que, comme le peuple, il avait été mal élevé; parce que, comme au peuple, une mauvaise éducation lui avait fait croître un vice sur la racine de chaque vertu. Il était orateur, parce que, grâce aux larges issues ouvertes par les ébranlements de 1789, il avait enfin pu extravaser dans la société tous ses bouillonnements intérieurs si longtemps comprimés dans la famille; parce que, brusque, inégal, violent, vicieux, cynique, sublime, diffus, incohérent, plus rempli d'instincts encore que de pensées, les pieds souillés, la tête rayonnante, il était en tout semblable aux années ardentes dans lesquelles il a resplendi, et dont chaque jour passait marqué au front par sa parole. Enfin à ces hommes imbéciles qui comprenaient assez peu leur temps pour lui adresser, à travers mille objections, d'ailleurs souvent ingénieuses, cette question: s'il se croyait sérieusement orateur? il aurait pu répondre d'un seul mot: Demandez à la monarchie qui finit, demandez à la révolution qui commence!
On a peine à croire, aujourd'hui que c'est chose jugée, qu'en 1790 beaucoup de gens, et dans le nombre de doucereux amis, conseillaient à Mirabeau, dans son propre intérêt, de quitter la tribune, où il n'aurait jamais de succès complet, ou du moins d'y paraître moins souvent. Nous avons les lettres sous les yeux. On a peine à croire que dans ces mémorables séances où il remuait l'assemblée comme de l'eau dans un vase, où il entre-choquait si puissamment dans sa main toutes les idées sonores du moment, où il forgeait et amalgamait si habilement dans sa parole sa passion personnelle et la passion de tous, après qu'il avait parlé et pendant qu'il parlait et avant qu'il parlât, les applaudissements étaient toujours mêlés de huées, de rires et de sifflets. Misérables détails criards que la gloire a estompés aujourd'hui! Les journaux et les pamphlets du temps ne sont qu'injures, violences et voies de fait contre le génie de cet homme. On lui reproche tout à propos de tout. Mais le reproche qui revient sans cesse, et comme par manie, c'est sa voix rude et âpre, et sa parole toujours tonnante. Que répondre à cela? Il a la voix rude, parce qu'apparemment le temps des douces voix est passé. Il a la parole tonnante, parce que les événements tonnent de leur côté, et que c'est le propre des grands hommes d'être de la stature des grandes choses.
Et puis, et ceci est une tactique qui a été de tout temps invariablement suivie contre les génies, non seulement les hommes de la monarchie, mais encore ceux de son parti, car on n'est jamais mieux haï que dans son propre parti, étaient toujours d'accord, comme par une sorte de convention tacite, pour lui opposer sans cesse et lui préférer en toute occasion un autre orateur, fort adroitement choisi par l'envie en ce sens qu'il servait les mêmes sympathies politiques que Mirabeau, Barnave. Et la chose sera toujours ainsi. Il arrive souvent que, dans une époque donnée, la même idée est représentée à la fois à des degrés différents par un homme de génie et par un homme de talent. Cette position est une heureuse chance pour l'homme de talent. Le succès présent et incontesté lui appartient (il est vrai que cette espèce de succès-là ne prouve rien et s'évanouit vite). La jalousie et la haine vont droit au plus fort. La médiocrité serait bien importunée par l'homme de talent si l'homme de génie n'était pas là; mais l'homme de génie est là, elle soutient l'homme de talent et se sert de lui contre le maître. Elle se leurre de l'espoir chimérique de renverser le premier, et dans ce cas-là (qui ne peut se réaliser d'ailleurs) elle compte avoir ensuite bon marché du second; en attendant, elle l'appuie et le porte le plus haut qu'elle peut. La médiocrité est pour celui qui la gêne le moins et qui lui ressemble le plus. Dans cette situation, tout ce qui est ennemi à l'homme de génie est ami à l'homme de talent. La comparaison qui devrait écraser celui-ci l'exhausse. De toutes les pierres que le pic et la pioche, et la calomnie, et la diatribe, et l'injure, peuvent arracher à la base du grand homme, on fait un piédestal à l'homme secondaire. Ce qu'on fait crouler de l'un sert à la construction de l'autre. C'est ainsi que vers 1790 on bâtissait Barnave avec tout ce qu'on ruinait de Mirabeau.
Rivarol disait: M. Mirabeau est plus écrivain, M. Barnave est plus orateur.—Pelletier disait: Le Barnave oui, le Mirabeau non.—La mémorable séance du 13, écrivait Chamfort, a prouvé plus que jamais la prééminence déjà démontrée depuis longtemps de M. Barnave sur M. de Mirabeau comme orateur.—Mirabeau est mort, murmurait M. Target en serrant la main de Barnave, son discours sur la formule de promulgation l'a tué.—Barnave, vous avez enterré Mirabeau, ajoutait Duport, appuyé du sourire de Lameth, lequel était à Duport comme Duport à Barnave, un diminutif.—M. Barnave fait plaisir, disait M. Goupil, et M. Mirabeau fait peine.—Le comte de Mirabeau a des éclairs, disait M. Camus, mais il ne fera jamais un discours, il ne saura même jamais ce que c'est. Parlez-moi de Barnave!—M. de Mirabeau a beau se fatiguer et suer, disait Robespierre, il n'atteindra jamais Barnave, qui n'a pas l'air de prétendre tant que lui, et qui vaut plus[1]. Toutes ces pauvres petites injustices égratignaient Mirabeau et le faisaient souffrir au milieu de sa puissance et de ses triomphes. Coups d'épingle au porte-massue.
Et si la haine, dans son besoin de lui opposer quelqu'un, n'importe qui, n'avait pas eu un homme de talent sous la main, elle aurait pris un homme médiocre. Elle ne s'embarrasse jamais de la qualité de l'étoffe dont elle fait son drapeau. Mairet a été préféré à Corneille, Pradon à Racine. Voltaire s'écriait, il n'y a pas cent ans:
On m'ose préférer Crébillon le barbare!
En 1808, Geoffroy, le critique le plus écouté qui fût en Europe, mettait «M. Lafon fort au-dessus de M. Talma». Merveilleux instinct des coteries! En 1798, on préférait Moreau à Bonaparte; en 1815, Wellington à Napoléon.
Nous le répétons, parce que, selon nous, la chose est singulière, Mirabeau daignait s'irriter de ces misères. Le parallèle avec Barnave l'offusquait. S'il avait regardé dans l'avenir, il aurait souri; mais c'est en général le défaut des orateurs politiques, hommes du présent avant tout, d'avoir l'oeil trop fixé sur les contemporains et pas assez sur la postérité.
Ces deux hommes, Barnave et Mirabeau, présentaient d'ailleurs un contraste parfait. Dans l'assemblée, quand l'un ou l'autre se levait, Barnave était toujours accueilli par un sourire, et Mirabeau par une tempête. Barnave avait en propre l'ovation du moment, le triomphe du quart d'heure, la gloire dans la gazette, l'applaudissement de tous, même du côté droit. Mirabeau avait la lutte et l'orage. Barnave était un assez beau jeune homme, et un très beau parleur. Mirabeau, comme disait spirituellement Rivarol, était un monstrueux bavard. Barnave était de ces hommes qui prennent chaque matin la mesure de leur auditoire; qui tâtent le pouls de leur public; qui ne se hasardent jamais hors de la possibilité d'être applaudis; qui baisent toujours humblement le talon du succès; qui arrivent à la tribune, quelquefois avec l'idée du jour, le plus souvent avec l'idée de la veille, jamais avec l'idée du lendemain, de peur d'aventure; qui ont une faconde bien nivelée, bien plane et bien roulante, sur laquelle cheminent et circulent à petit bruit avec leurs divers bagages toutes les idées communes de leur temps; qui, de crainte d'avoir des pensées trop peu imprégnées de l'atmosphère de tout le monde, mettent sans cesse leur jugement dans la rue comme un thermomètre à leur fenêtre. Mirabeau, au contraire, était l'homme de l'idée neuve, de l'illumination soudaine, de la proposition risquée; fougueux, échevelé, imprudent, toujours inattendu partout, choquant, blessant, renversant, n'obéissant qu'à lui-même; cherchant le succès sans doute, mais après beaucoup d'autres choses, et aimant mieux encore être applaudi par ses passions dans son coeur que par le peuple dans les tribunes; bruyant, trouble, rapide, profond, rarement transparent, jamais guéable, et roulant pêle-mêle dans son écume toutes les idées de son époque, souvent fort rudoyées dans leur rencontre avec les siennes. L'éloquence de Barnave à côté de l'éloquence de Mirabeau, c'était un grand chemin côtoyé par un torrent.
Aujourd'hui que le nom de Mirabeau est si grand et si accepté, on a peine à se faire une idée de la façon excessive dont il était traité par ses collègues et par ses contemporains. C'était M. de Guillermy s'écriant tandis qu'il parlait: M. Mirabeau est un scélérat, un assassin! C'étaient MM. d'Ambly et de Lautrec vociférant: Ce Mirabeau est un grand gueux! Après quoi M. de Foucault lui montrait le poing, et M. de Virieu disait: Monsieur Mirabeau, vous nous insultez! Quand la haine ne parlait pas, c'était le mépris. Ce petit Mirabeau! disait M. de Castellanet au côté droit. Cet extravagant! disait M. Lapoule au côté gauche. Et, lorsqu'il avait parlé, Robespierre grommelait entre ses dents: Cela ne vaut rien.
Quelquefois cette haine d'une si grande partie de son auditoire laissait trace dans son éloquence, et, au milieu de son magnifique discours sur la régence, par exemple, il échappait à ses lèvres dédaigneuses des paroles comme celles-ci, paroles mélancoliques, simples, résignées et hautaines, que tout homme dans une situation pareille devrait méditer: «Pendant que je parlais et que j'exprimais mes premières idées sur la régence, j'ai entendu dire avec cette indubitabilité charmante à laquelle je suis dès longtemps apprivoisé: Cela est absurde! cela est extravagant! cela n'est pas proposable! Mais il faudrait réfléchir.» Il parlait ainsi le 25 mars 1791, sept jours avant sa mort.
Au dehors de l'assemblée, la presse le déchirait avec une étrange fureur. C'était une pluie battante de pamphlets sur cet homme. Les partis extrêmes le mettaient au même pilori. Ce nom, Mirabeau, était prononcé avec le même accent à la caserne des gardes du corps et au club des Cordeliers. M. de Champcenetz disait: Cet homme a la petite vérole à l'âme. M. de Lambesc proposait de le faire enlever par vingt cavaliers et conduire aux galères. Marat écrivait: «Citoyens, élevez huit cents potences, pendez-y tous ces traîtres, et à leur tête l'infâme Riquetti l'aîné!» Et Mirabeau ne voulait pas que l'assemblée nationale poursuivit Marat, se contentant de répondre: «Il paraît qu'on publie des extravagances. C'est un paragraphe d'homme ivre.»
Ainsi, jusqu'au 1er avril 1791, Mirabeau est _un gueux[2], un extravagant[3], un scélérat, un assassin[4], un fou[5], un orateur du second ordre[6], un homme médiocre[7], un homme mort[8], un homme enterré[9], un monstrueux bavard[10], hué, sifflé, conspué plus encore qu'applaudi[11]; Lambesc propose pour lui les galères. Marat la potence. Il meurt le 2 avril. Le 3, on invente pour lui le Panthéon.
Grands hommes! voulez-vous avoir raison demain, mourez aujourd'hui.
[1: Faute de français. Il faudrait, qui vaut davantage.
[2: MM. d'Ambly et de Lautrec.
[3: M. Lapoule.
[4: M. de Guillermy.
[5: Journaux et pamphlets du temps.
[6: Id. Id.
[7: Id. Id.
[8: Target.
[9: Duport.
[10: Rivarol.
[11: Pelletier.
III
Le peuple, cependant, qui a un sens particulier et le rayon visuel toujours singulièrement droit, qui n'est pas haineux parce qu'il est fort, qui n'est pas envieux parce qu'il est grand, le peuple, qui connaît les hommes, tout enfant qu'il est, le peuple était pour Mirabeau. Mirabeau était selon le peuple de 89, et le peuple de 89 était selon Mirabeau. Il n'est pas de plus beaux spectacles pour le penseur que ces embrassements étroits du génie et de la foule.
L'influence de Mirabeau était niée et était immense. C'était toujours lui, après tout, qui avait raison; mais il n'avait raison sur l'assemblée que par le peuple, et il gouvernait les chaises curules par les tribunes. Ce que Mirabeau avait dit en mots précis, la foule le redisait en applaudissements; et, sous la dictée de ces applaudissements, bien à contre-coeur souvent, la législature écrivait. Libelles, pamphlets, calomnies, injures, interruptions, menaces, huées, éclats de rire, sifflets, n'étaient tout au plus que des cailloux jetés dans le courant de sa parole, qui servaient par moments à la faire écumer. Voilà tout. Quand l'orateur souverain, pris d'une subite pensée, montait à la tribune; quand cet homme se trouvait face à face avec son peuple; quand il était là debout et marchant sur l'envieuse assemblée, comme l'homme-Dieu sur la mer, sans être englouti par elle; quand son regard sardonique et lumineux, fixé du haut de cette tribune sur les hommes et sur les idées de son temps, avait l'air de mesurer la petitesse des hommes sur la grandeur des idées, alors il n'était plus ni calomnié, ni hué, ni injurié; ses ennemis avaient beau faire, avaient beau dire, avaient beau amonceler contre lui, le premier souffle de sa bouche ouverte pour parler faisait crouler tous ces entassements. Quand cet homme était à la tribune dans la fonction de son génie, sa figure devenait splendide et tout s'évanouissait devant elle.
Mirabeau, en 1791, était donc tout à la fois bien haï et bien aimé; génie haï par les beaux esprits, homme aimé par le peuple. C'était une illustre et désirable existence que celle de cet homme qui disposait à son gré de toutes les âmes alors ouvertes vers l'avenir; qui, avec de magiques paroles et par une sorte d'alchimie mystérieuse, convertissait en pensées, en systèmes, en volontés raisonnées, en plans précis d'amélioration et de réforme, les vagues instincts des multitudes; qui nourrissait l'esprit de son temps de toutes les idées que sa grande intelligence émiettait sur la foule; qui, sans relâche et à tour de bras, battait et flagellait sur la table de la tribune, comme le blé sur l'aire, les hommes et les choses de son siècle, pour séparer la paille que la république devait consumer, du grain que la révolution devait féconder; qui donnait à la fois des insomnies à Louis XVI et à Robespierre, à Louis XVI, dont il attaquait le trône, à Robespierre, dont il eût attaqué la guillotine; qui pouvait se dire chaque matin en s'éveillant: Quelle ruine ferai-je aujourd'hui avec ma parole? qui était pape, en ce sens qu'il menait les esprits; qui était Dieu, en ce sens qu'il menait les événements.
Il mourut à temps. C'était une tête souveraine et sublime. 91 la couronna. 93 l'eût coupée.
IV
Quand on suit pas à pas la vie de Mirabeau depuis sa naissance jusqu'à sa mort, depuis l'humble piscine baptismale du Bignon jusqu'au Panthéon, on voit que, comme tous les hommes de sa trempe et de sa mesure, il était prédestiné.
Un tel enfant ne pouvait manquer d'être un grand homme.
Au moment où il vient au monde, la grosseur surhumaine de sa tête met la vie de sa mère en danger. Quand la vieille monarchie française, son autre mère, mit au monde sa renommée, elle manqua aussi en mourir.
A l'âge de cinq ans, Poisson, son précepteur, lui dit d'écrire ce qui lui viendrait dans la tête. «Le petit», comme dit son père, écrivit littéralement ceci: «Monsieur moi, je vous prie de prendre attention à votre écriture et de ne pas faire de pâtés sur votre exemple; d'être attentif à ce qu'on fait; obéir à son père, à son maître, à sa mère; ne point contrarier; point de détours, de l'honneur surtout. N'attaquez personne, hors qu'on ne vous attaque. Défendez votre patrie. Ne soyez point méchant avec les domestiques. Ne familiarisez pas avec eux. Cacher les défauts de son prochain, parce que cela peut arriver à soi-même[1].»
A onze ans, voici ce que le duc de Nivernois écrit de lui au bailli de Mirabeau, dans une lettre datée de Saint-Maur, du 11 septembre 1760: «L'autre jour, dans des prix qu'on gagne chez moi à la course, il gagne le prix, qui était un chapeau, se retourne vers un adolescent qui avait un bonnet, et, lui mettant sur la tête le sien, qui était encore fort bon: Tiens, dit-il, je n'ai pas deux têtes. Ce jeune homme me parut alors l'empereur du monde; je ne sais quoi de divin transpira rapidement dans son attitude; j'y rêvai, j'en pleurai, et la leçon me fut fort bonne.»
A douze ans, son père disait de lui: «C'est un coeur haut sous la jaquette d'un bambin. Cela a un étrange instinct d'orgueil, noble pourtant. C'est un embryon de matamore ébouriffé qui veut avaler tout le monde avant d'avoir douze ans[2].»
A seize ans, il avait la mine si hardie et si hautaine, que le prince de Conti lui demande: Que ferais-tu si je te donnais un soufflet? Il répond: Cette question eût été embarrassante avant l'invention des pistolets à deux coups.
A vingt et un ans (1770), il commence à écrire une histoire de la Corse au moment où quelqu'un venait d'y naître[3]. Singulier instinct des grands hommes!
A cette même époque, son père qui le tenait bien sévèrement, porte sur lui ce pronostic étrange: C'est une bouteille ficelée depuis vingt-un ans. Si elle est jamais débouchée tout à coup sans précaution, tout s'en ira.
A vingt-deux ans, il est présenté à la cour. Mme Élisabeth, alors âgée de six ans, lui demande s'il a été inoculé. Et toute la cour de rire. Non, il n'avait pas été inoculé. Il portait en lui le germe d'une contagion qui plus tard devait gagner tout un peuple.
Il se produit à la cour avec une extrême assurance, portant déjà le front aussi haut que le roi, étrange pour tous, odieux pour beaucoup. Il est aussi entrant que j'étais farouche, dit le père, qui n'avait jamais voulu s'enversailler, lui, «oiseau hagard dont le nid fut entre quatre tourelles».—«Il retourne les grands comme fagots. Il a ce terrible don de la familiarité, comme disait Grégoire le Grand.» Et puis, le vieux et fier gentilhomme ajoute: «Comme depuis cinq cents ans on a toujours souffert des Mirabeaux qui n'ont jamais été faits comme les autres, on souffrira encore celui-ci.»
A vingt-quatre ans, le père, philosophe agricole, veut prendre son fils avec lui «et le faire rural». Il n'y peut réussir. «Il est bien malaisé de manier la bouche de cet animal fougueux!» s'écrie le vieillard.
L'oncle, le bailli, examine froidement le jeune homme et dit: «S'il n'est pas pire que Néron, il sera meilleur que Marc-Aurèle».
En tout, laissons mûrir ce fruit vert, répond le marquis.