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Littérature et Philosophie mêlées

Chapter 9: II
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About This Book

The volume assembles personal journals, essays, criticism and occasional verse produced at different stages of the author's development, arranged to reveal the progression of his thought. Early entries show experimental styles and tentative royalist tendencies expressed through sketches, polemical pieces, dramatic plans and youthful poetry. Later writings adopt a firmer, more socially engaged stance that extends literary freedom into political critique and institutional reflection. Interspersed fragments treat aesthetics, theatrical reform, historical observation and ethical introspection with candid self‑examination. Together the pieces map an intellectual evolution from competing impulses toward a more unified commitment to liberty, artistic integrity and moral honesty.

Voltaire a toujours l'ironie à sa gauche et sous sa main, comme les marquis de son temps ont toujours l'épée au côté. C'est fin, brillant, luisant, poli, joli, c'est monté en or, c'est garni en diamants, mais cela tue.

Il est des convenances de langage qui ne sont révélées à l'écrivain que par l'esprit de nation. Le mot barbares, qui sied à un romain parlant des gaulois, sonnerait mal dans la bouche d'un français. Un historien étranger ne trouverait jamais certaines expressions qui sentent l'homme du pays. Nous disons que Henri IV gouverna son peuple avec une bonté paternelle; une inscription chinoise, traduite par les jésuites, parle d'un empereur qui régna avec une bonté maternelle. Nuance toute chinoise et toute charmante.

[1: Le massacre des Polonais dans le faubourg de Praga.

[2: L'incendie de la flotte ottomane dans la baie de Tchesmé. Ces deux peintures étaient les seules qui décorassent le boudoir de Catherine.

[3: Ce sage docteur voulait empêcher les juifs d'être subjugués par les chrétiens. Voici ses paroles, qu'on ne sera peut-être pas fâché de retrouver: «Les sages défendent de prêter de l'argent à un chrétien, de peur que le créancier ne soit corrompu par le débiteur; mais un juif peut emprunter d'un chrétien sans crainte d'être séduit par lui, car le débiteur évite toujours son créancier.» Juif complet, qui met l'expérience de l'usurier au service de la doctrine du rabbin.

A UN HISTORIEN

Vos descriptions de bataille sont bien supérieures aux tableaux poudreux et confus, sans perspective, sans dessin et sans couleur, que nous a laissés Mézeray, et aux interminables bulletins du P. Daniel; toutefois, vous nous permettrez une observation dont nous croyons que vous pourrez profiter dans la suite de votre ouvrage.

Si vous vous êtes rapproché de la manière des anciens, vous ne vous êtes pas encore assez dégagé de la routine des historiens modernes; vous vous arrêtez trop aux détails, et vous ne vous attachez pas assez à peindre les masses. Que nous importe, en effet, que Brissac ait exécuté une charge contre d'Andelot, que Lanoue ait été renversé de cheval, et que Montpensier ait passé le ruisseau? La plupart de ces noms, qui apparaissent là pour la première fois dans le cours de l'ouvrage, jettent de la confusion dans un endroit où l'auteur ne saurait être trop clair, et lorsqu'il devrait entraîner l'esprit par une succession rapide de tableaux. Le lecteur s'arrête à chercher à quel parti tels ou tels noms appartiennent, pour pouvoir suivre le fil de l'action. Ce n'est point ainsi qu'en usait Polybe, et après lui Tacite, les deux premiers peintres de batailles de l'antiquité. Ces grands historiens commencent par nous donner une idée exacte de la position des deux armées par quelque image sensible tirée de l'ordre physique; l'armée était rangée en demi-cercle, elle avait la forme d'un aigle aux ailes étendues; ensuite viennent les détails. Les espagnols formaient la première ligne, les africains la seconde, les numides étaient jetés aux deux ailes, les éléphants marchaient en tête, etc. Mais, nous vous le demandons à vous-même, si nous lisions dans Tacite: «Vibulenus exécute une charge contre Rusticus, Lentulus est renversé de cheval, Civilis passe le ruisseau», il serait très possible que ce petit bulletin eût paru très clair et très intéressant aux contemporains; mais nous doutons fort qu'il eût trouvé le même degré de faveur auprès de la postérité. Et c'est une erreur dans laquelle sont tombés la plupart des historiens modernes; l'habitude de lire les chroniques leur rend familiers les personnages inférieurs de l'histoire, qui ne doivent point y paraître; le désir de tout dire, lorsqu'ils ne devraient dire que ce qui est intéressant, les leur fait employer comme acteurs dans les occasions les plus importantes. De là vient qu'ils nous donnent des descriptions qu'ils comprennent fort bien, eux et les érudits, parce qu'ils connaissent les masques, mais dans lesquelles la plupart des lecteurs, qui ne sont pas obligés d'avoir lu les chroniques pour pouvoir lire l'histoire, ne voient guère autre chose que des noms et de l'ennui. En général, il ne faut dire à la postérité que ce qui peut l'intéresser. Et pour intéresser la postérité, il ne suffit pas d'avoir bien exécuté une charge ou d'avoir été renversé de cheval, il faut avoir combattu de la main et des dents comme Cynégire, être mort comme d'Assas, ou avoir embrassé les piques comme Vinkelried.

EXTRAIT DU COURRIER FRANÇAIS DU JEUDI 14 SEPTEMBHE 1792 (IV DE LA LIBERTÉ).—N° 257.

«La municipalité d'Herespian, département de l'Hérault, a signifié à M. François, son pasteur, qu'elle entendait à l'avenir avoir un curé qui ne fût pas célibataire. Le curé François a répondu d'une manière qui a surpassé les espérances de ses paroissiens. Il entend, lui, avoir cinq enfants; le premier s'appellera J.-J. Rousseau; le second, Mirabeau; le troisième, Pétion; le quatrième, Brissot; le cinquième, Club-des-Jacobins. Le bon curé léguera son patriotisme à ses enfants, et il les remettra aux soins de la patrie qui veille sur tous les citoyens vertueux.»

APRÈS UNE LECTURE DU _MONITEUR

Proëthès et Cyestris, vieux philosophes dont on ne parle plus, que je sache, soutinrent jadis contradictoirement une thèse à peu près oubliée de nos jours. Il s'agissait de savoir s'il était possible à l'homme de rire à gorge déployée et de pleurer à chaudes larmes tout à la fois. Cette querelle resta sans décision, et ne fit que rendre un peu plus irréconciliables les disciples d'Héraclite et les sectateurs de Démocrite. Depuis 1789, la question est résolue affirmativement; je connais un in-folio qui opère ce phénomène, et il est convenable que la solution d'une dispute philosophique se trouve dans un in-folio. Cet in-folio est le Moniteur. Vous qui voulez rire, ouvrez le Moniteur; vous qui voulez pleurer, ouvrez le Moniteur; vous qui voulez rire et pleurer tout ensemble, ouvrez encore le Moniteur.

Quelque bonne volonté que l'on apporte à juger l'époque de notre régénération, on ne peut s'empêcher de trouver singulière la façon dont cet âge de raison préparait notre âge de lumières. Les académies, collèges des lettres, étaient détruites; les universités, séminaires des sciences, étaient dissoutes; les inégalités de génie et de talent étaient punies de mort, comme les inégalités de rang et de fortune. Cependant il se trouvait encore, pour célébrer la ruine des arts, des orateurs éclos dans les tavernes, des poëtes vomis des échoppes. Sur nos théâtres, d'où étaient bannis les chefs-d'oeuvre, on hurlait d'atroces rapsodies de circonstance, ou de dégoûtants éloges des vertus dites civiques. Je viens de tomber, en ouvrant le Moniteur au hasard, sur les spectacles du 4 octobre 1793; cette affiche justifie du reste les réflexions qu'elle m'a suggérées:

«THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE NATIONAL. La première représentation de la Fête civique, comédie en cinq actes.

—THÉÂTRE NATIONAL. La Journée de Marathon; ou le Triomphe de la
Liberté
, pièce héroïque en quatre actes.

—THÉÂTRE DU VAUDEVILLE. La Matinée et la Veillée villageoises; le
Divorce; l'Union villageoise
.

—THÉÂTRE DU LYCÉE DES ARTS. Le Retour de la flotte nationale.

—THÉÂTRE DE LA RÉPUBLIQUE. Le Divorce tartare, comédie en cinq actes.

—THÉÂTRE FRANÇAIS COMIQUE ET LYRIQUE. Buzot, roi du Calvados

En ces dix lignes littéraires, la révolution est caractérisée. Des lois immorales dignement vantées dans d'immorales parades; des opéras-comiques sur les morts. Cependant je n'aurais point dû prostituer le noble nom de poëtes aux auteurs de ces farces lugubres; la guillotine, et non le théâtre, était alors pour les poëtes.

Après l'odieux vient le risible. Tournez la page. Vous êtes à une séance des jacobins. En voici le début: «La section de la Croix-Rouge, craignant que cette dénomination ne perpétue le poison du fanatisme, déclare au conseil qu'elle y substituera celle de la section du Bonnet-Rouge…» Je proteste que la citation est exacte.

Veut-on à la fois de l'atroce et du ridicule? Qu'on lise une lettre du représentant Dumont à la Convention, en date du 1er octobre 1793: «Citoyens collègues, je vous marquais, il y a deux jours, la cruelle situation dans laquelle se trouvaient les sans-culottes de Boulogne, et la criminelle gestion des administrateurs et officiers municipaux. Je vous en dis autant de Montreuil, et j'ai usé en cette dernière ville de mon excellent remède—la guillotine.—Après avoir ainsi agi au gré de tous les patriotes, j'ai eu le doux avantage d'entendre, comme à Montreuil, les cris répétés de vive la Montagne! Quarante-quatre charrettes ont emmené devant moi les personnes…»

Le Moniteur, livre si fécond en méditations, est à peu près le seul avantage que nous ayons retiré de trente ans de malheurs. Notre révolution de boue et de sang a laissé un monument unique et indélébile, un monument d'encre et de papier.

L'hermine de premier président du parlement de Paris fut plus d'une fois ensanglantée par des meurtres populaires ou juridiques; et l'histoire recueillera ce fait singulier, que le premier titulaire de cette charge, Simon de Bucy, pour qui elle fut instituée en 1440, et le dernier qui en fut revêtu, Bochard de Saron, furent tous deux victimes des troubles révolutionnaires. Fatalité digne de méditation!

Tout historien qui se laisse faire par l'histoire, et qui n'en domine pas l'ensemble, est infailliblement submergé sous les détails.

Sindbad le marin, ou je ne sais quel autre personnage des Mille et une Nuits, trouva un jour, au bord d'un torrent, un vieillard exténué qui ne pouvait passer. Sindbad lui prêta le secours de ses épaules, et le bonhomme s'y cramponnant alors avec une vigueur diabolique, devint tout à coup le plus impérieux des maîtres et le plus opiniâtre des écuyers. Voilà, à mon sens, le cas de tout homme aventureux qui s'avise de prendre le temps passé sur son dos pour lui faire traverser le Léthé, c'est-à-dire d'écrire l'histoire. Le quinteux vieillard lui trace, avec une capricieuse minutie, une route tortueuse et difficile; si l'esclave obéit à tous ses écarts, et n'a pas la force de se faire un chemin plus droit et plus court, il le noie malicieusement dans le fleuve.

FRAGMENTS DE CRITIQUE A PROPOS D'UN LIVRE POLITIQUE ÉCRIT PAR UNE FEMME

Décembre 1819.

I

Le Baile Molino demandant un jour au fameux Ahmed pacha pourquoi Mahomet défendait le vin à ses disciples: Pourquoi il nous le défend? s'écria le vainqueur de Candie; c'est pour que nous trouvions plus de plaisir à le boire.» Et en effet, la défense assaisonne. C'est ce qui donne la pointe à la sauce, dit Montaigne; et, depuis Martial, qui chantait à sa maîtresse: Galla, nega, satiatur amor, jusqu'à ce grand Caton, qui regretta sa femme quand elle ne fut plus à lui, il n'est aucun point sur lequel les hommes de tous les temps et de tous les lieux se soient montrés aussi souvent les vrais et dignes enfants de la bonne Ève.

Je ne voudrais donc pas qu'on défendît aux femmes d'écrire; ce serait en effet le vrai moyen de leur faire prendre la plume à toutes. Bien au contraire, je voudrais qu'on le leur ordonnât expressément, comme à ces savants des universités d'Allemagne, qui remplissaient l'Europe de leurs doctes commentaires, et dont on n'entend plus parler depuis qu'il leur est enjoint de faire un livre au moins par an.

Et en effet c'est une chose bien remarquable et bien peu remarquée, que la progression effrayante suivant laquelle l'esprit féminin s'est depuis quelque temps développé. Sous Louis XIV, on avait des amants, et l'on traduisait Homère; sous Louis XV, on n'avait plus que des amis, et l'on commentait Newton; sous Louis XVI, une femme s'est rencontrée qui corrigeait Montesquieu à un âge où l'on ne sait encore que faire des robes à une poupée. Je le demande, où en sommes-nous? où allons-nous? que nous annoncent ces prodiges? quelles sont ces nouvelles révolutions qui se préparent?

Il y a une idée qui me tourmente, une idée qui nous a souvent occupés, mes vieux amis et moi; idée si simple, si naturelle, que si une chose m'étonne, c'est qu'on ne s'en soit pas encore avisé, dans un siècle où il semble que l'on s'avise de tout et où les récureurs de peuples en sont aux expédients.

Je songeais, dis-je, en voyant cette émancipation graduelle du sexe féminin, à ce qu'il pourrait arriver s'il prenait tout à coup fantaisie à quelque forte tête de jeter dans la balance politique cette moitié du genre humain, qui jusqu'ici s'est contentée de régner au coin du feu et ailleurs. Et puis les femmes ne peuvent-elles pas se lasser de suivre sans cesse la destinée des hommes? Gouvernons-nous assez bien pour leur ôter l'espérance de gouverner mieux? aiment-elles assez peu la domination pour que nous puissions raisonnablement espérer qu'elles n'en aient jamais l'envie? En vérité, plus je médite et plus je vois que nous sommes sur un abîme. Il est vrai que nous avons pour nous les canons et les bayonnettes, et que les femmes nous semblent sans grands moyens de révolte. Cela vous rassure, et moi, c'est ce qui m'épouvante.

On connaît cette inscription terrible placée par Fonseca sur la route de Torre del Greco: Posteri, posteri, vestra res agitur! Torre del Greco n'est plus; la pierre prophétique est encore debout.

C'est ainsi que je trace ces lignes, dans l'espoir qu'elles seront lues, sinon de mon siècle, du moins de la postérité. Il est bon que, lorsque les malheurs que je prévois seront arrivés, nos neveux sachent du moins que, dans cette Troie nouvelle, il existait une Cassandre, cachée dans un grenier, rue Mézières, n° 10. Et s'il fallait, après tout, que je dusse voir de mes yeux les hommes devenus esclaves et l'univers tombé en quenouille, je pourrai du moins me faire honneur de ma sagacité; et, qui sait? je ne serai peut-être pas le premier honnête homme qui se sera consolé d'un malheur public en songeant qu'il l'avait prédit.

II

La politique, disait Charles XII, c'est mon épée. C'est l'art de tromper, pensait Machiavel. Selon Mme de M——, ce serait le moyen de gouverner les hommes par la prudence et la vertu. La première définition est d'un fou, la seconde d'un méchant, celle de Mme de M—— est la seule qui soit d'un honnête homme. C'est dommage qu'elle soit si vieille et que l'application en ait été si rare.

Après avoir établi cette définition, Mme de M—— expose l'origine des sociétés. Jean-Jacques les fait commencer par un planteur de pieux, et Vitruve par un grand vent, probablement parce que le système de la famille était trop simple. Avec ce bon sens de la femme, supérieur au génie des philosophes, Mme de M—— se contente d'en chercher le principe dans la nature de l'homme, dans ses affections, dans sa faiblesse, dans ses besoins. Tout le passage dénote dans l'auteur beaucoup d'érudition et de sagacité. Il est curieux de voir une femme citer tour à tour Locke et Sénèque, l'Esprit des lois et le Contrat social; mais, ce qui est encore plus remarquable, c'est l'accent de bonne foi et de raison auquel nous n'étions plus accoutumés, et qui contraste si étrangement avec le ton rogue et sauvage qu'ont adopté depuis quelque temps les précepteurs du genre humain.

L'auteur, suivant la marche des idées, s'occupe ensuite des chefs des sociétés. On a beaucoup écrit sur les devoirs des rois, beaucoup plus que sur les devoirs des peuples. Il en a été des portraits d'un bon souverain comme de ces pyramides placées sur le bord des routes du Mexique, où chaque voyageur se faisait un devoir d'apporter sa pierre. Il n'y a si mince grimaud qui n'ait voulu charbonner à son tour le maître des nations. On dirait que les philosophes eux-mêmes se sont étudiés à inventer de nouvelles vertus pour les imposer aux princes, probablement parce que les princes sont exposés à plus de faiblesses que les autres hommes, et comme si leur présenter un modèle inimitable, ce n'était pas par cela seul les dispenser d'y atteindre. Mme de M—— ne donne pas dans ce travers. Elle convient qu'un monarque peut être bon sans posséder pour cela des qualités surhumaines. Elle ne se sert point non plus de l'idéal d'une royauté parfaite pour décrier les royautés vivantes, et ensuite des royautés vivantes pour décrier la royauté en elle-même, grande pétition de principes sur laquelle a roulé toute la philosophie du dix-huitième siècle. L'auteur cite, comme renfermant toutes les obligations d'un souverain, l'instruction que Gustave-Adolphe reçut de son père. L'histoire fait mention de plusieurs instructions pareilles laissées par des rois à leurs successeurs; mais celle-ci a cela de remarquable qu'elle est peut-être la seule à laquelle le successeur se soit conformé. En voici quelques passages:

«Qu'il emploie toutes ses finesses et son industrie à n'être ni trompé ni trompeur.

«Qu'il sache que le sang de l'innocent répandu, et le sang du méchant conservé crient également vengeance.

«Qu'il ne paraisse jamais inquiet ni chagrin, si ce n'est lorsqu'un de ses bons serviteurs sera mort ou tombé dans quelque faute.

«Enfin, qu'en toutes ses actions il se conduise de telle sorte qu'il soit avoué de Dieu.»

Charles IX, dans cette instruction, glisse légèrement sur le danger des flatteurs. Peut-être les rois en sentent-ils moins les inconvénients que leurs sujets. Peut-être aussi serait-ce pour Montesquieu une occasion de glisser sa théorie de climat, espèce de fausse clef qui lui sert à crocheter la serrure de tous les problèmes de l'histoire. C'est en se rapprochant du midi, dirait-il, que les exemples du favoritisme deviennent plus fréquents; sous le ciel énervant de l'Asie et de l'Afrique, les princes règnent rarement par eux-mêmes; au contraire, chez les peuples du nord, le climat est tonique, nous voyons beaucoup plus de tyrans que de favoris. Mais peut-être l'observation tomberait-elle si nous étions mieux instruits dans leur histoire. Nous sommes si disposés à faire science de tout, même de notre ignorance!

Il y a, dans un de nos vieux manuscrits du treizième siècle, attribué à Philippe de Mayzières, un passage qui peut servir de complément à l'instruction du monarque suédois. C'est ainsi que la reine Vérité parle à Charles VI dans le songe du vieil pèlerin s'adressant au blanc faucon, à bec et piés dorés.

«Guarde-toi, beau fils, de ces chevaliers qui ont coutume de bien plumer les rois par leurs soubtiles pratiques, qui s'en vont récitant souvent le proverbe du maréchal Bouciquault, disant: Il n'est peschier que en la mer, et ainsi n'est don que de roi; et te feront vaillant et large comme Alexandre, attrayant de toy tant d'eau à leur moulin qu'il suffiroit à trente-sept moulins qui les deux parts du jour sont oiseulx, etc.»

Je cite ce passage: 1° parce qu'il montre que dans ces temps gothiques on ne parlait pas aux rois avec autant de servilité qu'on voudrait bien nous le faire croire; 2° parce qu'il donne l'origine d'un proverbe, ce qui peut être utile aux antiquaires; 3° parce qu'il peut servir à résoudre une question d'hydraulique en prouvant que les moulins à eau existaient en 1389, ce qui est toujours bon à savoir pour ceux qui ne savent pas que les moulins à eau existent depuis un temps immémorial.

III

Après s'être occupée des sociétés en général, Mme de M—— consacre un chapitre à la guerre, c'est-à-dire au rapport le plus ordinaire des sociétés humaines entre elles.

Ce chapitre devait présenter bien des difficultés à une femme. Mme de M——, comme dans le reste de son ouvrage, y fait preuve de connaissances peu communes; elle établit, avec beaucoup de bonheur, la distinction entre les guerres permises et les guerres injustes; elle range, avec raison, parmi ces dernières, toutes les entreprises de conquête.

«II y a cette différence entre les conquérants et les voleurs de grand chemin, a dit un auteur remarquable que cite Mme de M——, que le conquérant est un voleur illustre, et l'autre un voleur obscur; l'un reçoit des lauriers et de l'encens pour le prix de ses violences, et l'autre la corde.» Il fallait être bien philosophe pour écrire ce passage de la même main qui signa la prise de possession de la Silésie.

Arrivée à ce fameux axiome que «l'argent c'est le nerf de la guerre», axiome que Mme de M—— attribue à Quinte-Curce, mais qu'elle trouvera également dans Végèce, dans Montecuculli, dans Santa-Cruz, et dans tous les auteurs qui ont écrit sur la guerre, Mme de M—— s'arrête. Ce n'est pas l'argent, dit-elle, c'est le fer. D'accord, ce n'est pas avec des écus que l'on se bat, c'est avec des soldats; toute la question se réduit à savoir s'il est plus facile d'avoir des soldats sans argent que d'en avoir avec de l'argent. Le premier moyen sera plus économique. Il ne paraît pas cependant qu'il fût du goût de Sully.

Je lisais dernièrement dans Grotius la définition de la guerre: «La guerre est l'état de ceux qui tâchent de vider leurs différends par la voie de la force.» Il est évident que cette définition est la même que celle du duel.

Mais, a-t-on dit aux duellistes, vous allez à la mort en riant, vous vous battez par partie de plaisir. Il en a été absolument de même de la guerre. Avant la révolution on ne s'égorgeait plus que le chapeau à la main. Le grand Condé fait donner l'assaut à Lérida avec trente-six violons en tête des colonnes; et dans les champs d'Ettingen et de Clostersevern, on vit les jeunes officiers marcher aux batteries comme à un bal, en bas de soie et en perruque poudrée à blanc.

Il prit un jour fantaisie à Rousseau, le don Quichotte du paradoxe, de soutenir une vérité. C'était pour lui chose nouvelle. Il s'y prit comme pour une mauvaise cause, il alla chercher des autorités comme les gens qui ne trouvent pas de bonnes raisons. C'est ainsi qu'à propos du duel il a cité les anciens. Il est probable que Rousseau n'avait pas lu Quinte-Curce. Il y aurait vu qu'il n'y avait guère de festin chez Alexandre où il n'y eût quelques combats singuliers entre les convives. Qu'était-ce d'ailleurs que le combat d'Étéocle et de Polynice? Et, dans l'Iliade, est-il probable que si Minerve n'était pas venue prendre Achille par les oreilles, Agamemnon aurait laissé son épée dans le fourreau?

Mais, ont dit les philosophes, les grecs! Ah! les grecs! Il est bien vrai que les grecs ne se battaient pas comme nos aïeux, avec juges et parrains, ainsi que nous le voyons dans La Colombière; mais voulez-vous savoir ce que faisaient sur ce point ces grecs dont on nous cite si souvent l'exemple? Les grecs faisaient mieux, ils assassinaient. Voyez, par exemple, Plutarque, dans la vie de Cléomène. On tuait son homme en trahison, cela ne tirait point à conséquence. Il lui tendit des embûches, disait tranquillement l'historien, à peu près comme nous dirions aujourd'hui: Il lui avait fait un serment.

De cela que veut-on conclure? Que je plaide pour le duel? Bien au contraire; c'est seulement une des mille et une inconséquences humaines que je m'amuse à relever; occupation philosophique. On s'étonne que nos lois ne défendent pas le duel; ce qui m'étonne, c'est qu'elles ne l'aient pas encore autorisé. Pourquoi, en effet, nos sottises n'obtiendraient-elles pas, comme nos vices, droit de vivre en payant patente, et n'est-ce pas une injustice véritable que d'interdire aux duellistes ce qui est permis à tant d'honnêtes gens, d'échapper au code en se réfugiant dans le budget?

IV

S'il n'y a point de sociétés sans guerre, il est difficile qu'il y ait des guerres sans armées. Ainsi Mme de M—— est pleinement justifiée de se livrer dans le chapitre suivant aux détails d'un camp. Mme de M—— est, je crois, le premier auteur de son sexe qui se soit occupé de cette matière après la chevalière d'Éon; non que je veuille établir la comparaison entre Mme de M—— et l'amazone du siècle dernier; c'est purement un rapprochement bibliographique, et ma remarque subsiste.

Mme de M——, comme tous les auteurs militaires, se montre grand partisan de l'obéissance absolue; c'est une question qui a été souvent agitée par les philosophes, mais qui est tous les jours parfaitement résolue à la plaine de Grenelle.

Il y a sur cette question une opinion de Hobbes que Mme de M—— aurait pu citer, et qui ne laisse pas que d'être assez singulière: «Si notre maître, dit-il, nous ordonne une action coupable, nous devons l'exécuter, à moins que cette action ne puisse être réputée nôtre.» C'est-à-dire que Hobbes, pour règle des actions humaines, n'admettrait plus que l'égoïsme.

Mme de M—— rapporte, d'après Folard, quelques-unes des qualités que doit posséder un vrai capitaine. Quant à moi, je me défie de ces définitions si parfaites par lesquelles il n'y aurait plus que des exceptions dans la nature. C'est une chose épouvantable à voir que la nomenclature des études préparatoires auxquelles doit se livrer un apprenti général; mais combien y a-t-il eu d'excellents généraux qui ne savaient pas lire? Il semblerait que la première condition, la condition sine qua non de tout homme qui se destine à la guerre, serait d'avoir de bons yeux, ou tout au moins d'être robuste et dispos. Eh bien! une foule de grands guerriers ont été borgnes ou boiteux. Philippe était borgne, boiteux, et de plus manchot; Agésilas était boiteux et contrefait; Annibal était borgne; Bajazet et Tamerlan, les deux foudres de guerre de leur temps, étaient l'un borgne et l'autre boiteux; Luxembourg était bossu. Il semble même que la nature, pour dérouter toutes nos idées, ait voulu nous montrer le phénomène d'un général totalement aveugle, guidant une armée, rangeant ses troupes en bataille, et remportant des victoires. Tel fut Ziska, chef des hussites.

V

Historiens! historiens! faiseurs d'emphase! Mes amis, n'y croyez pas.

Le sénat marche au-devant de Varron qui s'est sauvé de la bataille, et le remercie de n'avoir pas désespéré de la république…—Qu'est-ce que cela prouve? Que la faction qui avait fait nommer Varron général, pour ôter le commandement à Fabius, fut encore assez puissante pour empêcher qu'il fût puni. Elle voulait même qu'il fût nommé dictateur, afin que Fabius, le seul homme qui pût sauver la république, ne fût pas appelé à la tête des affaires. Il n'y a malheureusement là rien que de très naturel, s'il n'y a rien d'héroïque. Croit-on, par exemple, qu'après la déroute de Moscou, si Buonaparte l'avait voulu, tout son sénat n'aurait pas marché en corps au-devant de lui?

Le sénat déclare qu'il ne rachètera point les prisonniers. Qu'est-ce que cela prouve? Que le sénat n'avait pas d'argent. Il fit comme tant d'honnêtes gens qui ne sont pas des romains; il fut dur, ne voulant pas paraître pauvre. Pouvait-il en effet accuser de lâcheté des soldats qui s'étaient battus depuis le lever du soleil jusqu'à la nuit, et qui n'avaient laissé que soixante-dix mille morts sur le champ de bataille? Voilà les faits, et en histoire des faits valent au moins des phrases.—Voyez tout ce passage dans Folard.

On objectera le témoignage de Montesquieu. Montesquieu a fait un fort beau livre sur les causes de la grandeur et de la décadence des romains; mais il en a oublié une, c'est que la cavalerie d'Annibal ait eu les jambes lassées le jour qu'il vint camper à quatre milles de Rome. Il est toujours curieux de voir un français trouver chez les romains des choses dont ni Salluste, ni Cicéron, ni Tacite, ni Tite-Live ne s'étaient jamais doutés; et pourtant les romains étaient un peu comme nous; en fait de louange et de bonne opinion d'eux-mêmes, ils ne laissaient guère à dire aux autres.

Les historiens qui n'écrivent que pour briller veulent voir partout des crimes et du génie; il leur faut des géants, mais leurs géants sont comme les girafes, grands par devant et petits par derrière. En général, c'est une occupation amusante de rechercher les véritables causes des événements; on est tout étonné en voyant la source du fleuve; je me souviens encore de la joie que j'éprouvai, dans mon enfance, en enjambant le Rhône. Il me semble que la providence elle-même se plaise à ce contraste entre les causes et les effets. La peste fut une fois apportée en Italie par une corneille, et c'est en disséquant une souris qu'on découvrit le galvanisme.

Ce qui me dégoûte, disait une femme, c'est que ce que je vois sera un jour de l'histoire. Eh bien! ce qui dégoûtait cette femme est aujourd'hui de l'histoire, et cette histoire-là en vaut bien une autre. Qu'en conclure? Que les objets grandissent dans les imaginations des hommes comme les rochers dans les brouillards, à mesure qu'ils s'éloignent.

Mars 1820[1].

M. le duc de Berry vient d'être assassiné. Il y a six semaines à peine. La pierre de Saint-Denis n'est pas encore recelée, et voici déjà que les oraisons funèbres et les apologies pleuvent sur cette tombe. Le tout tronqué, incorrect, mal pensé, mal écrit; des adulations plates ou sonores; pas de conviction, pas d'accent, pas de vrai regret. Le sujet était beau cependant. Quand donc interdira-t-on les grands sujets aux petits talents? Il y avait dans les temples de l'antiquité certains vases sacrés qui ne pouvaient être portés par des mains profanes.

Et en effet, quoi de plus vaste pour le poëte, et de plus fécond que cette vie pieuse et guerrière, qui embrasse tant de déplorables événements, que cette mort héroïque et chrétienne, qui entraîne tant de fatales conséquences? Un noble triomphe est réservé au grand écrivain qui nous retracera et la trop courte carrière et le caractère chevaleresque de celui qui sera peut-être le dernier descendant de Louis XIV. Ce prince, repoussé dès l'adolescence du sol de la patrie, fit avant l'âge le rude apprentissage du casque et de l'épée. Les premières et longtemps les seules prérogatives qu'il dut à son rang auguste furent l'exil et la proscription. Passant d'un palais dans un camp, tantôt accueilli sous les tentes de l'Autriche, tantôt errant sur les flottes de l'Angleterre, il fut, durant bien des années, avec toute son illustre famille, un éclatant exemple de l'inconstance de la fortune et de l'ingratitude des hommes. Longtemps, mêlé à des chefs étrangers, il eut à combattre des soldats qui étaient nés pour servir sous lui; mais du moins sa constance et sa bravoure ne démentirent jamais le sang et le nom de ses aïeux. Il fut le digne élève de l'héritier des Condé, exilé comme lui, le digne capitaine de la vieille troupe des gentilshommes proscrits avec leurs rois. Dans ces temps de guerres, le pain des soldats valait à ses yeux les festins des princes, et, à défaut de couche royale, il savait conquérir le jour le canon sur lequel il devait reposer la nuit. Revenu enfin parmi les peuples que gouvernaient ses pères, il n'était pas réservé à jouir paisiblement de ce bonheur qu'une auguste union semblait devoir rendre durable pour lui, et éternel pour notre postérité. Hélas! après quatre ans d'une vie simple et bienfaisante, le plus jeune des derniers Bourbons, entouré de l'amour et des espérances de la nation, est tombé sous le poignard d'un français, poignard que n'a pu rencontrer sur son passage, durant les onze années de son ombrageuse tyrannie, un corse gardé par un mameluck!

Ce loyal enfant du Béarnais, destiné sans doute à commander notre brave et fidèle armée, promis peut-être aux héroïques plaines de la Vendée, est mort à la fleur et dans la force de l'âge, sans avoir même eu la consolation d'expirer, comme Épaminondas, étendu sur son bouclier.

Et quand l'historien d'une si noble vie aura rappelé le dernier pardon et les derniers adieux, il sera de son devoir de remonter, ou plutôt de descendre aux causes et aux auteurs de cet abominable forfait. Qu'il écoute alors pour dévoiler des trames ténébreuses, qu'il écoute la France désespérée, elle criera, comme l'impératrice romaine: Je reconnais les coups!

Nous ne nous livrerons pas ici à une discussion qui outrepasserait nos forces; mais nous pensons qu'il est des questions graves et importantes que doit résoudre l'historien du duc de Berry assassiné, au sujet du misérable auteur de cet attentat. Louvel est-il un fanatique? de quelle espèce est son fanatisme? appartient-il à la classe des assassins exaltés et désintéressés comme les Sand, les Ravaillac et les Clément? N'est-il pas plutôt de ces gens à qui l'on paye leur fanatisme, en ajoutant à la récompense convenue des assurances de protection et de salut?… Nous nous arrêtons à ces mots. On n'a plus droit aujourd'hui de s'étonner des choses les plus inouïes. Nous voyons d'exécrables scélérats étaler aux yeux de l'Europe leur impunité, plus monstrueuse peut-être que leurs crimes, et leur audace plus effrayante encore que leur impunité.

Il faudra de plus que, pour remplir entièrement son objet, celui de nos écrivains célèbres qui écrira l'histoire de M. le duc de Berry, se charge d'un autre devoir, humiliant sans doute, mais néanmoins indispensable; je veux dire qu'il aura à défendre l'héroïque mémoire du prince contre les insinuations perfides et les calomnies atroces dont la faction ennemie des trônes légitimes s'efforce déjà de la noircir. En d'autres temps, un pareil soin eût été injurieux pour le royal défunt, dont la bonté, la bravoure et la franchise ne sont comparables qu'aux vertus du grand Henri. Mais aujourd'hui qu'une faction régicide encense les plus abominables idoles, ne sommes-nous pas forcés chaque jour, nous autres, les vrais libéraux et les vrais royalistes, de défendre contre ses impudentes déclamations les plus nobles gloires, les réputations les plus pures, les plus irréprochables renommées? N'avons-nous pas chaque jour à venger de nouvelles insultes les Pichegru ou les Cathelineau, les Moreau ou les La Rochejaquelein? Et, à chaque nouvelle attaque portée à ces hommes illustres, nous recommençons notre pénible plaidoyer, sans même espérer qu'une voix pleine d'une indignation généreuse nous interrompra en criant comme cet homme de l'ancienne Grèce: Qui donc ose outrager Alcide?

[1: Nous avons cru devoir réimprimer textuellement tout ce morceau, enfoui sans signature dans un recueil oublié, d'où rien ne nous forçait à le tirer. Mais il nous a semblé qu'il y avait quelque chose d'instructif, pour les passions politiques d'une époque, dans le spectacle des passions politiques d'une autre époque. Dans le morceau qu'on va lire, la douleur va jusqu'à la rage, l'éloge jusqu'à l'apothéose, l'exagération dans tous les sens jusqu'à la folie. Tel était en 1820 l'état de l'esprit d'un jeune jacobite de dix-sept ans, bien désintéressé, certes, et bien convaincu. Leçon, nous le répétons, pour tous les fanatismes politiques. Il y a encore beaucoup de passages dans ce volume auxquels nous prions le lecteur d'appliquer cette note.

Avril 1820.

Il a paru ces jours-ci un recueil de Lettres de Mme de Graffigny sur Voltaire et sur Ferney. Cet ouvrage tient beaucoup moins que ne promet son titre. Le nom de Voltaire, placé en tête d'un livre quelconque, inspire une curiosité vive et tellement étendue dans ses désirs, qu'il est bien difficile de la satisfaire. Il semble que la vie privée de Voltaire devrait offrir au lecteur une foule de détails pleins d'agrément et d'intérêt, si le caractère de cet écrivain extraordinaire était reproduit par une peinture fidèle avec toute sa mobilité originale et ses brusques inégalités. Il semble encore que le pinceau fin et délicat d'une femme serait plus que tout autre capable de saisir cette foule de nuances variées dont se compose la physionomie morale de l'homme universel, surtout dans sa liaison avec l'impérieuse marquise du Châtelet. Il aurait été piquant et peut-être plus facile à une femme qu'à un homme de débrouiller les causes de cet attachement bizarre, qui rendit un homme de génie esclave d'une femme d'esprit, et résista si longtemps aux tracasseries fatigantes, aux violentes querelles que faisaient naître inopinément et à toute heure l'irascibilité de l'un et l'orgueil de l'autre. Si la collection des lettres de Voltaire à sa respectable Émilie n'avait été détruite, nous pourrions espérer encore d'obtenir le mot de cette énigme; car les lettres de Mme de Graffigny ne nous présentent sous ce rapport aucun aperçu satisfaisant. Il faut le dire et le croire pour son honneur, l'auteur des Lettres péruviennes n'avait sans doute pas écrit ces lettres sur Cirey avec l'idée qu'elles seraient imprimées un jour. On ne doit pas savoir beaucoup de gré à l'éditeur d'avoir extrait ce manuscrit du portefeuille de M. de Boufflers. Mme de Graffigny n'a pas le talent d'observer, et surtout d'observer les grands hommes. Son style, au moins insipide, gâte l'intérêt de son sujet. Mme de Graffigny, arrivée à Cirey en 1738, adresse à son ami M. Devaux, lecteur du roi Stanislas de Pologne, ses réflexions sur les habitants de ce château. M. Devaux, qu'elle appelle dans l'intimité de sa correspondance Pampan et quelquefois Pampichon par un redoublement de tendresse, reçoit ses confidences sur Voltaire et sa marquise, qu'elle désigne par plusieurs sobriquets, tous plus fades les uns que les autres, Atys, ton idole, Dorothée, etc. Elle lui transmet en style niais et précieux un journal détaillé de toutes ses occupations. A-t-elle vu le lever du jour? elle a assisté à la toilette du soleil. Je suis, dit-elle à M. Devaux, bien jolie de t'écrire, etc., etc. On aurait cependant tort de rejeter tout à fait ce livre; parmi beaucoup de redites et de détails pleins de mauvais goût, les Lettres de Mme de Graffigny renferment des faits curieux et ignorés; et les morceaux inédits de Voltaire, qui complètent le volume, suffiraient pour mériter l'attention. Plusieurs de ces cinquante épîtres présentent un haut intérêt; elles sont adressées presque toutes à des personnages éminents du dernier siècle, tels que les duchesses du Maine et d'Aiguillon, les ducs de Richelieu et de Praslin, le chancelier d'Aguesseau, le président Hénault, etc. Les lettres à la duchesse du Maine en particulier forment une correspondance entièrement inédite et vraiment charmante et curieuse. Il y a encore dans cette collection une épître au pape Benoît XIV, écrite en italien, et signé il devotissimo Voltaire. Cela veut dire le très dévot ou le très dévoué, peut-être l'un et l'autre, et à coup sûr ni l'un ni l'autre. Puisque vous voulez des citations, voici un billet assez joli de forme et de tournure, adressé au comte de Choiseul alors ministre. Vous reconnaîtrez dans ce peu de mots la touche de cet homme toujours plein d'idées neuves et piquantes; il était difficile d'échapper d'une manière plus originale aux formules banales et cérémonieuses des recommandations de cour.

«Permettez que je vous informe de ce qui vient de m'arriver avec M. Makartney, gentilhomme anglais très jeune et pourtant très sage; très instruit, mais modeste; fort riche et fort simple; et qui criera bientôt au parlement mieux qu'un autre. Il m'a nié que vous eussiez des bontés pour moi. Je me suis échauffé, je me suis vanté de votre protection; il m'a répondu que si je disais vrai, je prendrais la liberté de vous écrire; j'ai les passions vives. Pardonnez, monseigneur, au zèle, à l'attachement et au profond respect du vieux montagnard.»

Le vieux suisse libre est bon courtisan, comme on voit. Vous retrouverez dans la plupart des autres lettres la gaîté communicative, la vivacité et souvent la témérité de jugement, la flatterie adroite, la raillerie tantôt douce et tantôt mordante, auxquelles on reconnaît la touche inimitable de Voltaire prosateur. Parmi le petit nombre de pièces de vers, mêlées aux morceaux de prose, la suivante, adressée à la fameuse Mlle Raucourt, n'a jamais été imprimée:

    Raucourt, tes talents enchanteurs
    Chaque jour te font des conquêtes;
    Tu fais soupirer tous les coeurs,
    Tu fais tourner toutes les têtes.
    Tu joins au prestige de l'art
    Le charme heureux de la nature,
    Et la victoire toujours sûre
    Se range sous ton étendard.
    Es-tu Didon, es-tu Monime,
    Avec toi nous versons des pleurs;
    Nous gémissons de tes malheurs
    Et du sort cruel qui t'opprime.
    L'art d'attendrir et de charmer
    A paré ta brillante aurore;
    Mais ton coeur est fait pour aimer,
    Et ton coeur ne dit rien encore.
    Défends ce coeur du vain désir
    De richesse et de renommée;
    L'amour seul donne le plaisir,
    Et le plaisir est d'être aimée.
    Déjà l'amour brille en tes yeux,
    Il naîtra bientôt dans ton âme;
    Bientôt un mortel amoureux
    Te fera partager sa flamme.
    Heureux! trop heureux cet amant
    Pour qui ton coeur deviendra tendre,
    Si tu goûtes le sentiment
    Comme tu sais si bien le rendre!

De jolis vers sans doute. J'avoue pourtant que j'ai peu de sympathie pour cette espèce de poésie. J'aime mieux Homère.

SUR UN POËTE APPARU EN 1820

Mai 1820.

I

Vous en rirez, gens du monde, vous hausserez les épaules, hommes de lettres, mes contemporains, car, je je vous le dis entre nous, il n'en est peut-être pas un de vous qui comprenne ce que c'est qu'un poëte. Le rencontrera-t-on dans vos palais? Le trouvera-t-on dans vos retraites? Et d'abord, pour ce qui regarde l'âme du poëte, la première condition n'est-elle pas, comme l'a dit une bouche éloquente, de n'avoir jamais calculé le prix d'une bassesse ou le salaire d'un mensonge? Poëtes de mon siècle, cet homme-là se voit-il parmi vous? Est-il dans vos rangs l'homme qui possède l'os magna sonaturum, la bouche capable de dire de grandes choses, le ferrea vox, la voix de fer? l'homme qui ne fléchira pas devant les caprices d'un tyran ou les fureurs d'une faction? N'avez-vous pas été tous, au contraire, semblables aux cordes de la lyre, dont le son varie quand le temps change.

II

Franchement, on trouvera parmi vous des affranchis, prêts à invoquer la licence après avoir déifié le despotisme; des transfuges, prêts à flatter le pouvoir après avoir chanté l'anarchie, et des insensés qui ont baisé hier des fers illégitimes, et, comme le serpent de la fable, veulent aujourd'hui briser leurs dents sur le frein des lois; mais on n'y découvrira pas un poëte. Car, pour ceux qui ne prostituent pas les titres, sans un esprit droit, sans un coeur pur, sans une âme noble et élevée, il n'est point de véritable poëte. Tenez-vous cela pour dit, non pas en mon nom, car je ne suis rien, mais au nom de tous les gens qui raisonnent, et qui pensent—je veux bien ne choisir mon exemple que dans l'antiquité—que ces mots: Dulce et decorum est pro patria mori, sonnent mal dans la bouche d'un fuyard. Je l'avouerai donc, j'ai cherché jusqu'ici autour de moi un poëte, et je n'en ai pas rencontré; de là, il s'est formé dans mon imagination un modèle idéal que je voudrais dépeindre, et, comme Milton aveugle, je suis tenté quelquefois de chanter ce soleil que je ne vois pas.

III

L'autre jour, j'ouvris un livre qui venait de paraître, sans nom d'auteur, avec ce simple titre, Méditations poétiques. C'étaient des vers.

Je trouvai dans ces vers quelque chose d'André de Chénier. Continuant à les feuilleter, j'établis involontairement un parallèle entre l'auteur de ce livre et le malheureux poëte de la Jeune Captive. Dans tous les deux, même originalité, même fraîcheur d'idées, même luxe d'images neuves et vraies; seulement l'un est plus grave et même plus mystique dans ses peintures; l'autre a plus d'enjouement, plus de grâce, avec beaucoup moins de goût et de correction. Tous deux sont inspirés par l'amour. Mais dans Chénier ce sentiment est toujours profane; dans l'auteur que je lui compare, la passion terrestre est presque toujours épurée par l'amour divin. Le premier s'est étudié à donner à sa muse les formes simples et sévères de la muse antique; le second, qui a souvent adopté le style des pères et des prophètes, ne dédaigne pas de suivre quelquefois la muse rêveuse d'Ossian et les déesses fantastiques de Klopstock et de Schiller. Enfin, si je comprends bien des distinctions, du reste assez insignifiantes, le premier est romantique parmi les classiques, le second est classique parmi les romantiques.

IV

Voici donc enfin des poëmes d'un poëte, des poésies qui sont de la poésie!

Je lus en entier ce livre singulier; je le relus encore, et, malgré les négligences, le néologisme, les répétitions et l'obscurité que je pus quelquefois y remarquer, je fus tenté de dire à l'auteur: —Courage, jeune homme! vous êtes de ceux que Platon voulait combler d'honneurs et bannir de sa république. Vous devez vous attendre aussi à vous voir bannir de notre terre d'anarchie et d'ignorance, et il manquera à votre exil le triomphe que Platon accordait du moins au poëte, les palmes, les fanfares et la couronne de fleurs.

THÉATRE

I

On nomme action au théâtre la lutte de deux forces opposées. Plus ces forces se contre-balancent, plus la lutte est incertaine, plus il y a alternative de crainte ou d'espérance, plus il y a d'intérêt. Il ne faut pas confondre cet intérêt qui naît de l'action avec une autre sorte d'intérêt que doit inspirer le héros de toute tragédie, et qui n'est qu'un sentiment de terreur, d'admiration ou de pitié. Ainsi, il se pourrait très bien que le principal personnage d'une pièce excitât de l'intérêt, parce que son caractère est noble et sa situation touchante, et que la pièce manquât d'intérêt, parce qu'il n'y aurait point d'alternative de crainte et d'espérance. Si cela n'était pas, plus une situation terrible serait prolongée, plus elle serait belle, et le sublime de la tragédie serait le comte Ugolin enfermé dans une tour avec ses fils pour y mourir de faim; scène de terreur monotone qui n'a pu réussir, même en Allemagne, pays de penseurs profonds, attentifs et fixes.

II

Dans une oeuvre dramatique, quand l'incertitude des événements ne naît plus que de l'incertitude des caractères, ce n'est plus la tragédie par force, mais la tragédie par faiblesse. C'est, si l'on veut, le spectacle de la vie humaine; les grands effets par les petites causes; ce sont des hommes; mais au théâtre, il faut des anges ou des géants.

III

Il y a des poëtes qui inventent des ressorts dramatiques, et ne savent pas ou ne peuvent pas les faire jouer, semblables à cet artisan grec qui n'eut pas la force de tendre l'arc qu'il avait forgé.

IV

L'amour au théâtre doit toujours marcher en première ligne, au-dessus de toutes les vaines considérations qui modifient d'ordinaire les volontés et les passions des hommes. Il est la plus petite des choses de la terre, s'il n'en est la plus grande. On objectera que, dans cette hypothèse, le Cid ne devrait point se battre avec don Gormas. Eh! point du tout. Le Cid connaît Chimène; il aime mieux encourir sa colère que son mépris, parce que le mépris tue l'amour. L'amour, dans les grandes âmes, c'est une estime céleste.

V

Il est à remarquer que le dénoûment de Mahomet est plus manqué qu'on ne le croit généralement. Il suffit, pour s'en convaincre, de le comparer avec celui de Britannicus. La situation est semblable. Dans les deux tragédies, c'est un tyran qui perd sa maîtresse au moment où il croit s'en être assuré la possession. La pièce de Racine laisse dans l'âme une impression triste, mais qui n'est pas sans quelque consolation, parce que l'on sent que Britannicus est vengé, et que Néron n'est pas moins malheureux que ses victimes. Il semble qu'il devrait en être de même dans Voltaire; cependant le coeur, qui ne se trompe pas, reste abattu; et en effet Mahomet n'est nullement puni. Son amour pour Palmire n'est qu'une petitesse dans son caractère et qu'un moyen dérisoire dans l'action. Lorsque le spectateur voit cet homme songer à sa grandeur au moment où sa maîtresse se poignarde sous ses yeux, il sent bien qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'avant deux heures il se sera consolé de sa perte.

Le sujet de Racine est mieux choisi que celui de Voltaire. Pour le poëte tragique, il y a une profonde et radicale différence entre l'empereur romain et le chamelier-prophète. Néron peut être amoureux, Mahomet non. Néron, c'est un phallus; Mahomet, c'est un cerveau.

VI

Le propre des sujets bien choisis est de porter leur auteur: Bérénice n'a pu faire tomber Racine; Lamotte n'a pu faire tomber Inès.

VII

La différence qui existe entre la tragédie allemande et la tragédie française provient de ce que les auteurs allemands voulurent créer tout d'abord, tandis que les français se contentèrent de corriger les anciens. La plupart de nos chefs-d'oeuvre ne sont parvenus au point où nous les voyons qu'après avoir passé par les mains des premiers hommes de plusieurs siècles. Voilà pourquoi il est si injuste de s'en faire un titre pour écraser les productions originales.

La tragédie allemande n'est autre chose que la tragédie des grecs, avec les modifications qu'a dû y apporter la différence des époques. Les grecs aussi avaient voulu faire concourir le faste de la scène aux jeux du théâtre; de là, ces masques, ces choeurs, ces cothurnes; mais, comme chez eux les arts qui tiennent des sciences étaient dans le premier état d'enfance, ils furent bientôt ramenés à cette simplicité que nous admirons. Voyez dans Servius ce qu'il fallait faire pour changer une décoration sur le théâtre des anciens.

Au contraire, les auteurs allemands, arrivant au milieu de toutes les inventions modernes, se servirent des moyens qui étaient à leur portée pour couvrir les défauts de leurs tragédies. Lorsqu'ils ne pouvaient parler au coeur, ils parlèrent aux yeux. Heureux s'ils avaient su se renfermer dans de justes bornes! Voilà pourquoi la plupart des pièces allemandes ou anglaises qu'on transporte sur notre scène produisent moins d'effet que dans l'original; on leur laisse des défauts qui tiennent aux plans et aux caractères, et on leur ôte cette pompe théâtrale qui en est la compensation.

Mme de Staël attribue encore à une autre raison la prééminence des auteurs français sur les auteurs allemands, et elle a observé juste. Les grands hommes français étaient réunis dans le même foyer de lumières; et les grands hommes allemands étaient disséminés comme dans des patries différentes. Il en est de deux hommes de génie comme des deux fluides sur la batterie; il faut les mettre en contact pour qu'ils vous donnent la foudre.

VIII

On peut observer qu'il y a deux sortes de tragédies; l'une qui est faite avec des sentiments, l'autre qui est faite avec des événements. La première considère les hommes sous le point de vue des rapports établis entre eux par la nature; la seconde, sous le point de vue des rapports établis entre eux par la société. Dans l'une, l'intérêt naît du développement d'une des grandes affections auxquelles l'homme est soumis par cela même qu'il est homme, telles que l'amour, l'amitié, l'amour filial et paternel; dans l'autre, il s'agit toujours d'une volonté politique appliquée à la défense ou au renversement des institutions établies. Dans le premier cas, le personnage est évidemment passif, c'est-à-dire qu'il ne peut se soustraire à l'influence des objets extérieurs; un jaloux ne peut s'empêcher d'être jaloux, un père ne peut s'empêcher de craindre pour son fils; et peu importe comment ces impressions sont amenées, pourvu qu'elles soient intéressantes; le spectateur appartient toujours à ce qu'il craint ou à ce qu'il désire. Dans le second cas, au contraire, le personnage est essentiellement actif, parce qu'il n'a qu'une volonté immuable, et que la volonté ne peut se manifester que par des actions. On peut comparer ces deux tragédies, l'une à une statue que l'on taille dans le bloc, l'autre à une statue que l'on jette en fonte. Dans le premier cas, le bloc existe, il lui suffit pour devenir la statue d'être soumis à une influence extérieure; dans le second, il faut que le métal ait en lui-même la faculté de parcourir le moule qu'il doit remplir. A mesure que toutes les tragédies se rapprochent plus ou moins de ces deux types, elles participent plus ou moins de l'un ou de l'autre; il faut une forte constitution aux tragédies de tête pour se soutenir; les tragédies de coeur ont à peine besoin de s'astreindre à un plan. Voyez Mahomet et le Cid.

IX

E.—vient d'écrire ceci aujourd'hui 27 avril 1819:

«En général, une chose nous a frappés dans les compositions de cette jeunesse qui se presse maintenant sur nos théâtres: ils en sont encore à se contenter facilement d'eux-mêmes. Ils perdent à ramasser des couronnes un temps qu'ils devraient consacrer à de courageuses méditations. Ils réussissent, mais leurs rivaux sortent joyeux de leurs triomphes. Veillez! veillez! jeunes gens, recueillez vos forces, vous en aurez besoin le jour de la bataille. Les faibles oiseaux prennent leur vol tout d'un trait; les aigles rampent avant de s'élever sur leurs ailes.»

FANTAISIE

Février 1819.

Ce que je veux, c'est ce que tout le monde veut, ce que tout le monde demande, c'est-à-dire du pouvoir pour le roi et des garanties pour le peuple.

Et, en cela, je suis bien différent de certains honnêtes gens de ma connaissance, qui professent hautement la même maxime, et qui, lorsqu'on en vient aux applications, se trouvent n'en vouloir réellement, les uns qu'une moitié, les autres qu'une autre, c'est-à-dire les uns qu'un peu de despotisme, et les autres que beaucoup de licence, à peu près comme feu mon grand-oncle, qui avait sans cesse à la bouche le fameux précepte de l'école de Salerne: manger peu, mais souvent; mais qui n'en admettait que la première partie pour l'usage de la maison.

Février 1819.

L'autre jour je trouvai dans Cicéron ce passage: «Et il faut que l'orateur, en toutes circonstances, sache prouver le pour et le contre. »In omni causa duas contrarias orationes explicari. Eh! dis-je, c'est justement ce qu'il faut dans un siècle où l'on a découvert deux sortes de consciences, celle du coeur et celle de l'estomac.

Voilà pour la conscience de l'orateur selon Cicéron, vir probus dicendi peritus. Pour ce qui est de ses moeurs,—ce que j'en écris ici n'est que pour l'instruction de la jeunesse de nos collèges,—on connaît la simplicité des moeurs antiques. Nous n'avons aucune raison de croire que les orateurs fissent autrement que les guerriers. Après qu'Achille et Patrocle ont tant pleuré Briséis, Achille, dit madame Dacier, conduit vers sa tente la belle Diomède, fille du sage Phorbas, et Patrocle s'abandonne au doux sommeil entre les bras de la jeune Iphis, amenée captive de Scyros. C'est comme Pétrarque, qui, après avoir perdu Laure, mourut de douleur à soixante-dix ans, en laissant un fils et une fille.

Et à Athènes, où les pères envoyaient leurs fils à l'école chez Aspasie, à Athènes, cette ville de la politesse et de l'éloquence:—Qu'as-tu fait des cent écus que t'a valus le soufflet que tu reçus l'autre jour de Midias en plein théâtre? criait Eschine à Démosthène.—Eh quoi! athéniens, vous voulez couronner le front qui s'écorche lui-même à dessein d'intenter des accusations lucratives aux citoyens? En vérité, ce n'est pas une tête que porte cet homme sur ses épaules, c'est une ferme.

Que dirai-je du barreau romain? des honnêtetés que se faisaient mutuellement les Scaurus et les Catulus, en présence de toute la canaille de Rome assemblée? On ne m'écoute pas, je suis Cassandre, criait Sextius. Je ne suis pas assez sur de n'être jamais lu que par des hommes pour rapporter la sanglante réplique de Marc-Antoine. Et au triomphe de César, qui était aussi un orateur: Citoyens, cachez vos femmes! chantaient ses propres soldats. Urbani, claudite uxores, moechum caluum adducimus.

Je saisis cette occasion pour déclarer que je me repens bien sincèrement de n'être pas né dans les siècles antiques; je compte même écrire contre mon siècle un gros livre dont mon libraire vous prie, en passant, monsieur, de vouloir bien lui prendre quelques petites souscriptions.

Et, en effet, ce devait être un bien beau temps que celui où, quand le peuple avait faim, on l'apaisait avec une fable longue, et plate, qui pis est! O tempora! ô mores! vont à leur tour s'écrier nos ministres.

Et où, monsieur, pourvu que l'on ne fût ni borgne, ni bossu, ni boiteux, ni bancal, ni aveugle;

Pourvu, d'ailleurs, que l'on ne fût ni trop faible ni trop puissant, ni trop méchant homme, ni trop homme de bien;

Et surtout, ce qui était de rigueur, pourvu que l'on eût la précaution de ne point bâtir sa maison sur une butte;

Alors, dis-je, en tant que l'on ne fût point emporté par la lèpre ou par la peste, on pouvait raisonnablement espérer de mourir tranquillement dans son lit; ce qui, à la vérité, n'est guère héroïque;

Et où, monsieur, pour peu que l'on se sentit tant soit peu grand homme,—comme vous et moi, monsieur,—c'est-à-dire que l'on eût le noble désir d'être utile à la patrie par quelque action vaillante ou quelque invention merveilleuse,—désir qui, comme on sait, n'engage à rien,—alors, monsieur, il n'y avait rien aussi à quoi un honnête citoyen ne pût raisonnablement prétendre, qui sait? peut-être même à être pendu comme Phocion, ou, comme Duilius, l'accrocheur de vaisseaux, à être conduit par la ville avec une flûte et deux lanternes, à peu près comme de nos jours l'âne savant.

Avril 1819.

Il pourrait, à mon sens, jaillir des réflexions utiles de la comparaison entre les romans de Le Sage et ceux de Walter Scott, tous deux supérieurs dans leur genre. Le Sage, ce me semble, est plus spirituel, Walter Scott est plus original; l'un excelle à raconter les aventures d'un homme, l'autre mêle à l'histoire d'un individu la peinture de tout un peuple, de tout un siècle; le premier se rit de toute vérité de lieux, de moeurs, d'histoire; le second, scrupuleusement fidèle à cette vérité même, lui doit l'éclat magique de ses tableaux. Dans tous les deux, les caractères sont tracés avec art; mais dans Walter Scott ils paraissent mieux soutenus, parce qu'ils sont plus saillants, d'une nature plus fraîche et moins polie. Le Sage sacrifie souvent la conscience de ses héros au comique d'une intrigue; Walter Scott donne à ses héros des âmes plus sévères; leurs principes, leurs préjugés même ont quelque chose de noble en ce qu'ils ne savent point plier devant les événements. On s'étonne, après avoir lu un roman de Le Sage, de la prodigieuse variété du plan; on s'étonne encore plus, en achevant un roman de Scott, de la simplicité du canevas; c'est que le premier met son imagination dans les faits, et le second dans les détails. L'un peint la vie, l'autre peint le coeur. Enfin, la lecture des ouvrages de Le Sage donne, en quelque sorte, l'expérience du sort; la lecture de ceux de Walter Scott donne l'expérience des hommes.

«C'était un homme merveilleux et aussi grotesque qu'il y en ait jamais eu dans le peuple latin. Il mettait ses collections dans ses chaussons, et quand, dans l'ardeur de la dispute, nous lui contestions quelque chose, il appelait son valet:—Hem, hem, hem, Dave, apporte-moi le chausson de la tempérance, le chausson de la justice, ou le chausson de Platon, ou celui d'Aristote,—selon les matières qui étaient mises sur le tapis. Cent choses de cette sorte me faisaient rire de tout mon coeur, et j'en ris encore à présent comme si j'étais à même.» Les savants chaussons de Giraldo Giraldi méritaient, certes, d'être aussi célèbres que la perruque de Kant, laquelle s'est vendue 30,000 florins à la mort du philosophe, et n'a plus été payée que 1,200 écus à la dernière foire de Leipzick; ce qui prouverait, à mon sens, que l'enthousiasme pour Kant et son idéologie diminue en Allemagne. Cette perruque, dans les variations de son prix, pourrait être considérée comme le thermomètre des progrès du système de Kant.

Avril 1820.

L'année littéraire s'annonce médiocrement. Aucun livre important, aucune parole forte; rien qui enseigne, rien qui émeuve. Il serait temps cependant que quelqu'un sortît de la foule, et dît: me voilà! Il serait temps qu'il parût un livre ou une doctrine, un Homère ou un Aristote. Les oisifs pourraient du moins se disputer, cela les dérouillerait.

Mais que faire de la littérature de 1820, encore plus plate que celle de 1810, et plus impardonnable, puisqu'il n'y a plus là de Napoléon pour résorber tous les génies et en faire des généraux? Qui sait? Ney, Murat et Davout auraient peut-être été de grands poëtes. Ils se battaient comme on voudrait écrire.

Pauvre temps que le nôtre! Force vers, point de poésie; force vaudevilles, point de théâtre. Talma, voilà tout.

J'aimerais mieux Molière.

On nous promet le Monastère, nouveau roman de Walter Scott. Tant mieux, qu'il se hâte, car tous nos faiseurs semblent possédés de la rage des mauvais romans. J'en ai là une pile que je n'ouvrirai jamais, car je ne serais pas sûr d'y trouver seulement ce que le chien dont parle Rabelais demandait en rongeant son os: rien qu'ung peu de mouëlle.

L'année littéraire est médiocre, l'année politique est lugubre. M. le duc de Berry poignardé à l'Opéra, des révolutions partout.

M. le duc de Berry, c'est la tragédie. Voici la parodie maintenant.

Une grande querelle politique vient de s'émouvoir, ces jours-ci, à propos de M. Decazes. M. Donnadieu contre M. Decazes. M. d'Argout contre M. Donnadieu. M. Clausel de Coussergues contre M. d'Argout.

M. Decazes s'en mêlera-t-il enfin lui-même? Toutes ces batailles nous rappellent les anciens temps où de preux chevaliers allaient provoquer dans son fort quelque géant félon. Au bruit du cor un nain paraissait.

Nous avons déjà vu plusieurs nains apparaître; nous n'attendons plus que le géant.

Le fait politique de l'année 1820, c'est l'assassinat de M. le duc de Berry; le fait littéraire, c'est je ne sais quel vaudeville. Il y a trop de disproportion. Quand donc ce siècle aura-t-il une littérature au niveau de son mouvement social, des poëtes aussi grands que ses événements?

C'est sans doute par une conviction intime de mon ignorance que je tremble à l'approche d'une tête savante et que je recule à l'aspect d'un livre érudit. Quand le talent de critique se trouva dans mon cerveau, je savais tout juste assez de latin pour entendre ce que signifiait genus irritabile, et j'avais tout juste assez d'esprit et d'expérience pour comprendre que cette qualification s'applique au moins aussi bien aux savants qu'aux poëtes. Me voyant donc forcé d'exercer mon talent de critique sur l'une ou l'autre de ces deux classes constituantes du genus irritabile, je me promis bien de n'établir jamais ma juridiction que sur la dernière, parce qu'elle est réellement la seule qui ne puisse démontrer l'ineptie ou l'ignorance d'un critique. Vous dites à un poëte tout ce qui vous passe par la tête, vous lui dictez des arrêts, vous lui inventez des défauts. S'il se fâche, vous citez Aristote, Quintilien, Longin, Horace, Boileau. S'il n'est pas étourdi de tous ces grands noms, vous invoquez le goût; qu'a-t-il à répondre? Le goût est semblable à ces anciennes divinités païennes qu'on respectait d'autant plus qu'on ne savait où les trouver, ni sous quelle forme les adorer. Il n'en est pas de même avec les savants. Ce sont gens, comme disait Laclos, qui ne se battent qu'à coups de faits; et il est fort désagréable pour un grave journaliste, lequel n'a ordinairement d'un érudit que le pédantisme, de se voir rendre, par quelque savant irrité, les coups de férule qu'il lui avait administrés étourdiment. Joignez à cela qu'il n'y a rien de terrible comme la colère d'un savant attaqué sur son terrain favori. Cette espèce d'hommes-là ne sait dire d'injures que par in-folio; il semble que la langue ne leur fournisse point de termes assez forts pour exprimer leur indignation. Visdelou, cet amant platonique de la Lexicologie, raconte, dans son Supplément à la bibliothèque orientale, que l'impératrice chinoise Uu-Heu commit plusieurs crimes, tels que d'assassiner son mari, son frère, ses fils; mais un surtout qu'il appelle un attentat inouï, c'est d'avoir ordonné, au mépris de toutes les lois de la grammaire, qu'on l'appelât empereur et non impératrice.

Tout le monde a entendu parler de Jean Alary, l'inventeur de la pierre philosophale des sciences, voici quelques détails sur cet homme célèbre pour le peintre qui se proposera de faire son portrait:

«Alary portait au milieu de la cour même une longue et épaisse barbe, un chapeau d'une forme haute et carrée qui n'était pas celle du temps, et un long manteau doublé de longue peluche qui lui descendait plus bas que les talons, et qu'il portait même souvent pendant les grandes chaleurs de l'été, ce qui le distinguait des autres hommes, et le faisait connaître du peuple, qui l'appelait hautement le philosophe crotté, de quoi, dit Colletet, sa modestie ne s'offensait jamais.»

Colletet appelait Alary le philosophe crotté, Boileau appelait Colletet le poëte crotté. C'est qu'alors l'esprit et le savoir, ces deux démons si redoutés aujourd'hui, étaient de fort pauvres diables. Aujourd'hui ce qui salit le poëte et le philosophe, ce n'est pas la pauvreté, c'est la vénalité; ce n'est pas la crotte, c'est la boue.

On considère maintenant en France, et avec raison, comme le complètement nécessaire d'une éducation élégante, une certaine facilité à manier ce qu'on est convenu d'appeler le style épistolaire. En effet, le genre auquel on donne ce nom—s'il est vrai que ce soit un genre—est dans la littérature comme ces champs du domaine public que tout le monde est en droit de cultiver. Cela vient de ce que le genre épistolaire tient plus de la nature que de l'art. Les productions de cette sorte sont, en quelque façon, comme les fleurs, qui croissent d'elles-mêmes, tandis que toutes les autres compositions de l'esprit humain ressemblent, pour ainsi dire, à des édifices qui, depuis leurs fondements jusqu'à leur faîte, doivent être laborieusement bâtis d'après des lois générales et des combinaisons particulières. La plupart des auteurs épistolaires ont ignoré qu'ils fussent auteurs; ils ont fait des ouvrages comme ce M. Jourdain, tant de fois cité, faisait de la prose, sans le savoir. Ils n'écrivaient point pour écrire, mais parce qu'ils avaient des parents et des amis, des affaires et des affections. Ils n'étaient nullement préoccupés, dans leurs correspondances, du souci de l'immortalité, mais tout bourgeoisement des soins matériels de la vie. Leur style est simple comme l'intimité, et cette simplicité en fait le charme. C'est parce qu'ils n'ont envoyé leurs lettres qu'à leurs familles qu'elles sont parvenues à la postérité. Nous croyons qu'il est impossible de dire quels sont les éléments du style épistolaire; les autres genres ont des règles, celui-là n'a que des secrets.