Ce n'est pas seulement en politique, naturellement, que se manifeste la décadence de la race latine qui peuple le sud de l'Amérique, mais bien dans tous les éléments de la civilisation. Réduites à elles-mêmes, ces malheureuses républiques retourneraient à la pure barbarie. Toute l'industrie et tout le commerce sont dans les mains des étrangers : Anglais, Américains et Allemands. Valparaiso est devenu une ville anglaise ; et il ne resterait rien au Chili, si on lui ôtait ses étrangers. C'est grâce à eux que ces contrées conservent encore ce vernis extérieur de civilisation qui trompe encore l'Europe. La République Argentine compte 4 millions de blancs d'origine espagnole ; je ne sais si on en citerait un seul, en dehors des étrangers, à la tête d'une industrie vraiment importante.
Cette effroyable décadence de la race latine, abandonnée à elle-même, mise en présence de la prospérité de la race anglaise, dans un pays voisin, est une des plus sombres, des plus tristes et, en même temps, des plus instructives expériences que l'on puisse citer à l'appui des lois psychologiques que j'ai exposées.
CHAPITRE III
COMMENT L'ALTÉRATION DE L'AME DES RACES MODIFIE L'ÉVOLUTION HISTORIQUE DES PEUPLES
L'influence d'éléments étrangers transforme aussitôt l'âme d'une race, et par conséquent sa civilisation. - Exemple des Romains. - La civilisation romaine ne fut pas détruite par les invasions militaires, mais par les invasions pacifiques des Barbares. - Les Barbares ne songèrent jamais à détruire l'Empire. - Leurs invasions n'eurent pas le caractère de conquêtes. - Les premiers chefs Francs se considérèrent toujours comme des fonctionnaires au service de l'Empire romain. - Ils respectèrent toujours la civilisation romaine et ne songèrent qu'à la continuer. - Ce n'est qu'à partir du VIIe siècle que les chefs barbares de la Gaule cessèrent de considérer l'empereur comme leur chef. - La transformation complète de la civilisation romaine ne fut pas la conséquence d'une destruction, mais de l'adoption d'une civilisation ancienne par une race nouvelle. - Les invasions modernes aux Etats-Unis. - Luttes civiles et séparation en Etats indépendants et rivaux qu'elles préparent. - Les invasions des étrangers en France et leurs conséquences.
Les exemples que nous avons cités montrent que l'histoire d'un peuple ne dépend pas de ses institutions, mais de son caractère, c'est-à-dire de sa race. Nous avons vu d'autre part, en étudiant la formation des races historiques, que leur dissolution se fait par des croisements ; et que les peuples qui ont conservé leur unité et leur force, comme jadis les Aryens dans l'Inde, et, de nos jours, les Anglais dans leurs diverses colonies, sont ceux qui ont toujours évité soigneusement de se mêler à des étrangers. La présence d'étrangers, même en petit nombre, suffit à altérer l'âme d'un peuple. Elle lui fait perdre son aptitude à défendre les caractères de sa race, les monuments de son histoire, les œuvres de ses aïeux.
Cette conclusion ressort de tout ce qui précède. Si les divers éléments d'une civilisation doivent être considérés comme la manifestation extérieure de l'âme d'un peuple, il est évident que, dès que l'âme de ce peuple change, sa civilisation doit également changer.
L'histoire du passé nous en fournit d'incontestables preuves, et l'histoire de l'avenir en fournira bien d'autres encore.
La transformation progressive de la civilisation romaine est un des plus frappants exemples qu'on puisse invoquer. Les historiens nous représentent généralement cet événement comme le résultat d'invasions destructives des Barbares ; mais une étude plus attentive des faits montre, d'une part, que ce sont des invasions pacifiques, et nullement guerrières, qui amenèrent la chute de l'Empire ; d'autre part, que, loin de vouloir renverser la civilisation romaine, les Barbares en furent toujours de respectueux admirateurs, et firent tous leurs efforts pour l'adopter et la continuer. Ils essayèrent de s'approprier sa langue, ses institutions et ses arts. Jusque sous les derniers Mérovingiens, ils essayaient de continuer encore la grande civilisation dont ils avaient hérité. Tous les actes du grand empereur Charlemagne sont imprégnés de cette pensée.
Mais nous savons qu'une telle tâche fut toujours irréalisable. Il fallut aux Barbares plusieurs siècles pour former, par des croisements répétés et des conditions d'existence identiques, une race un peu homogène ; et quand cette race fut formée, elle possédait par ce seul fait des arts nouveaux, une langue nouvelle, des institutions nouvelles et par conséquent une civilisation nouvelle. La grande mémoire de Rome ne cessa de peser sur cette civilisation ; mais ce fut en vain qu'à plusieurs reprises on essaya de la faire revivre. En vain, la Renaissance essaya de ressusciter ses arts, la Révolution de ramener ses institutions.
Les Barbares qui envahirent progressivement l'Empire dès le premier siècle de notre ère, et finirent par l'absorber, ne songèrent donc jamais à détruire sa civilisation, mais uniquement à la continuer. Alors même qu'ils n'eussent jamais combattu Rome, et se fussent bornés à se mêler de plus en plus aux Romains chaque jour moins nombreux, le cours de l'histoire n'eût pas changé, ils n'auraient pas détruit l'Empire, mais la simple influence de leur mélange eût suffi à détruire l'âme romaine. On peut donc dire que la civilisation romaine n'a jamais été renversée, mais s'est simplement continuée en se transformant dans le cours des âges par le fait seul qu'elle est tombée dans les mains de races différentes.
Un simple coup d'œil sur l'histoire des invasions barbares justifie amplement ce qui précède.
Les travaux des érudits modernes, et notamment de Fustel de Coulanges, ont bien montré que ce furent les invasions pacifiques des Barbares, et nullement les invasions agressives - aisément repoussées par les Barbares à la solde de l'Empire - qui amenèrent l'évanouissement progressif de la puissance romaine. Dès les premiers empereurs, la coutume s'était introduite d'employer des Barbares dans les armées. Elle s'accentua de plus en plus à mesure que les Romains devenaient plus riches et plus réfractaires au service militaire ; et, au bout de quelques siècles, il n'y eut plus dans l'armée, comme dans l'administration, que des étrangers: «Les Wisigoths, les Burgondes, les Francs ont été des soldats fédérés au service de l'Empire romain. »
Quand Rome n'eut plus à son service que des Barbares, et que ses provinces furent gouvernées par des chefs barbares, il était évident que ces chefs se rendraient progressivement indépendants. Ils y réussirent, en effet, mais Rome exerçait un tel prestige qu'il ne vint jamais à l'idée d'aucun d'eux de renverser l'Empire, alors même que Rome tombait en son pouvoir. Lorsqu'un de ces chefs, Odoacre, roi des Hérules à la solde de l'Empire, s'empara de Rome, en 470, il s'empressa de solliciter de l'empereur résidant alors à Constantinople l'autorisation de gouverner l'Italie avec le titre de patrice. Aucun autre chef ne procéda autrement. C'était toujours au nom de Rome qu'ils gouvernaient les provinces. Ils n'eurent jamais l'idée de disposer du sol ni de toucher aux institutions. Clovis se considérait comme un fonctionnaire romain et fut très fier d'obtenir de l'empereur le titre de consul. Trente ans après sa mort, ses successeurs recevaient encore les lois édictées par les empereurs et se considéraient comme tenus de les faire observer. Il faut arriver au commencement du VIIe siècle pour voir les chefs Barbares de la Gaule oser frapper des monnaies à leur effigie. Jusqu'alors elles portaient toujours l'effigie des empereurs. Ce n'est que de cette époque que l'on peut dire que les populations gauloises ne considérèrent plus l'empereur comme leur chef. Les historiens font donc commencer, en réalité, deux cents ans trop tôt l'histoire de France et nous donnent une dizaine de rois de trop.
Rien ne ressemble moins à une conquête que les invasions barbares, puisque les populations conservèrent leurs terres, leur langue et leurs lois, ce qui n'est jamais le cas dans les vraies conquêtes, telles, par exemple, que celle de l'Angleterre par les Normands.
Il est probable que la disparition de la puissance romaine fut si progressive que les contemporains ne s'en aperçurent même pas. Les provinces étaient habituées depuis des siècles à être gouvernées par des chefs agissant au nom des empereurs. Très progressivement et très lentement ces chefs finirent par agir pour leur propre compte. Rien donc ne fut changé. Le même régime continua sous de nouveaux maîtres pendant toute la durée de l'époque mérovingienne 16.
Le seul changement réel, et celui-là finit par devenir très profond, fut la formation d'une race historique nouvelle, et comme conséquence nécessaire - suivant les lois que nous avons exposées - la naissance d'une civilisation nouvelle.
Avec cette répétition éternelle des mêmes choses, qui semble la plus solide des lois de l'histoire, nous sommes probablement appelés de nos jours à constater des invasions pacifiques analogues à celle qui amena la transformation de la civilisation romaine. Avec l'extension générale de la civilisation moderne, il peut sembler aujourd'hui qu'il n'y ait plus de Barbares, ou du moins que ces Barbares, perdus au fond de l'Asie et de l'Afrique, soient trop loin de nous pour être bien redoutables. Assurément nous n'avons pas à craindre leurs invasions ; et, s'ils sont redoutables, ce ne sera, comme je l'ai montré dans un autre ouvrage, que par la concurrence économique qu'ils feront un jour à l'Europe. Ce n'est donc pas d'eux qu'il s'agit ici, mais si les Barbares semblent bien loin, ils sont pourtant en réalité bien près, beaucoup plus près qu'à l'époque des empereurs romains. C'est dans le sein même des nations civilisées qu'ils se trouvent en effet. Par suite de la complication de notre civilisation moderne, de la différenciation progressive des individus, dont j'ai parlé, chaque peuple contient un nombre immense d'éléments inférieurs incapables de s'adapter à une civilisation trop élevée pour eux. C'est un énorme déchet sans cesse grandissant, et dont l'invasion sera redoutable pour les peuples qui la subiront.
C'est, aujourd'hui, vers les Etats-Unis d'Amérique que se dirigent comme d'un commun accord ces nouveaux Barbares, et c'est par eux que la civilisation de cette grande nation est sérieusement menacée. Tant que l'immigration étrangère a été rare, et composée surtout d'éléments anglais, l'absorption a été facile et utile. Elle a fait l'étonnante grandeur de l'Amérique. Aujourd'hui les Etats-Unis sont soumis à une gigantesque invasion d'éléments inférieurs qu'ils ne veulent ni ne peuvent s'assimiler. Entre 1880 et 1890 ils ont reçu près de 6 millions d'émigrants, presque exclusivement composés de travailleurs médiocres de toutes origines. Actuellement sur 1,100,000 habitants, Chicago ne compte pas un quart d'Américains. Cette ville renferme 400,000 Allemands, 220,000 Irlandais, 30,000 Polonais, 33,000 Tchèques, etc. Aucune fusion n'existe entre ces émigrants et les Américains. Ils ne se donnent même pas la peine d'apprendre la langue de leur nouvelle patrie et y forment de simples colonies occupées à des travaux mal rétribués. Ce sont des mécontents, et par conséquent des ennemis. Dans la grève récente des chemins de fer, ils ont failli incendier Chicago et il a fallu les mitrailler sans pitié. C'est uniquement parmi eux que se recrutent les adeptes de ce socialisme niveleur et grossier, réalisable peut-être dans une Europe affaiblie, mais tout à fait antipathique au caractère des vrais Américains. Les luttes que ce socialisme va engendrer sur le sol de la grande république seront, en réalité, des luttes de races arrivées à des niveaux d'évolution différents.
Il semble évident que dans la guerre civile qui se prépare entre l'Amérique des Américains et l'Amérique des étrangers, le triomphe ne sera pas du côté des Barbares. Cette lutte gigantesque se terminera sans doute par une de ces hécatombes reproduisant sur une échelle immense l'extermination complète des Cimbres par Marius. Si la lutte tarde un peu, et que l'invasion continue, la solution ne pourra être une destruction totale. La destinée des Etats-Unis sera probablement alors celle de l'Empire romain, c'est-à-dire une séparation des provinces actuelles de la République en Etats indépendants, aussi divisés et aussi fréquemment en guerre que ceux de l'Europe ou que ceux de l'Amérique espagnole.
Ce n'est pas l'Amérique seule que menacent de telles invasions. Il est en Europe un Etat, la France, qui en est menacé également. C'est un pays riche, dont la population ne s'accroît plus, entouré de pays pauvres dont la population s'accroît constamment. L'immigration de ces voisins est fatale, et d'autant plus fatale que les exigences croissantes de nos ouvriers la rendent nécessaire pour les besoins de l'agriculture et de l'industrie. Les avantages que trouvent ces émigrants sur notre sol sont évidents. Pas de régime militaire à subir, peu ou pas d'impôts en leur qualité de nomades étrangers, un travail plus facile et mieux rétribué que sur leur territoire natal. Ils se dirigent vers notre pays, non seulement parce qu'il est plus riche, mais aussi parce que la plupart des autres édictent chaque jour des mesures pour les repousser.
L'invasion des étrangers est d'autant plus redoutable, que ce sont, naturellement, les éléments les plus inférieurs, ceux qui n'arrivaient pas à se suffire à eux-mêmes dans leur patrie, qui émigrent. Nos principes humanitaires nous condamnent à subir une invasion croissante d'étrangers. Ils n'étaient pas 400,000 il y a quarante ans, ils sont plus de 1,200,000 aujourd'hui, et ils arrivent en rangs chaque jour plus pressés. Si l'on ne considérait que le nombre d'Italiens qu'elle contient, Marseille pourrait être qualifiée de colonie italienne. L'Italie ne possède même aucune colonie qui contienne un pareil nombre d'Italiens. Si les conditions actuelles ne changent pas, c'est-à-dire si ces invasions ne s'arrêtent pas, il faudra un temps bien court pour qu'en France un tiers de la population soit devenu allemand et un tiers italien. Que devient l'unité, ou simplement l'existence d'un peuple, dans des conditions semblables ? Les pires désastres sur les champs de bataille seraient infiniment moins redoutables pour lui que de telles invasions 17. C'est un instinct très sûr que celui qui enseignait aux peuples anciens à redouter les étrangers ; ils savaient bien que la valeur d'un pays ne se mesure pas au nombre de ses habitants, mais à celui de ses citoyens.
Nous voyons donc, une fois encore, qu'à la base de toutes les questions historiques et sociales se retrouve toujours l'inévitable problème des races. Il domine tous les autres.
LIVRE IV
COMMENT SE MODIFIENT LES CARACTÈRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES
CHAPITRE PREMIER
LE ROLE DES IDEES DANS LA VIE DES PEUPLES
Les idées directrices de chaque civilisation sont toujours en très petit nombre. - Lenteur extrême de leur naissance et de leur disparition. - Les idées n'agissent sur la conduite qu'après s'être transformées en sentiments. - Elles font alors partie du caractère. - C'est grâce à la lenteur de l'évolution des idées que les civilisations possèdent une certaine fixité. - Comment s'établissent les idées. - L'action du raisonnement est totalement nulle. - Influence de l'affirmation et du prestige. - Rôle des convaincus et des apôtres. - Déformation qu'éprouvent les idées en descendant dans les foules. - L'idée universellement admise agit bientôt sur tous les éléments de la civilisation. - C'est grâce à la communauté des idées que les hommes de chaque âge ont une somme de conceptions moyennes qui les rend fort semblables dans leurs pensées et leurs œuvres. - Le joug de la coutume et de l'opinion. - Il ne diminue qu'aux âges critiques de l'histoire où les vieilles idées ont perdu de leur influence et ne sont pas encore remplacées. - Cet âge critique est le seul où la discussion des opinions puisse être tolérée. - Les dogmes ne se maintiennent qu'à la condition de n'être pas discutés. - Les peuples ne peuvent changer leurs idées et leurs dogmes sans être aussitôt obligés de changer de civilisation.
Après avoir montré que les caractères psychologiques des races possèdent une grande fixité et que de ces caractères l'histoire des peuples dérive, nous avons ajouté que les éléments psychologiques pouvaient, de même que les éléments anatomiques des espèces, se transformer à la longue par de lentes accumulations héréditaires. C'est en grande partie de ces transformations que l'évolution des civilisations dépend.
Les facteurs susceptibles de provoquer les changements psychologiques sont variés. Les besoins, la concurrence vitale, l'action de certains milieux, les progrès des sciences et de l'industrie, l'éducation, les croyances et bien d'autres encore exercent leur action. Nous avons consacré déjà un volume 18 à l'étude du rôle de chacun d'eux. Il ne saurait donc être question de traiter en détail ce sujet maintenant. Nous n'y revenons ici que pour montrer, en choisissant quelques facteurs essentiels, le mécanisme de leur action. C'est à cette étude que sera consacré ce chapitre et ceux qui vont suivre.
L'étude des diverses civilisations qui se sont succédé depuis l'origine du monde prouve qu'elles ont toujours été guidées dans leurs développements par un très petit nombre d'idées fondamentales. Si l'histoire des peuples se réduisait à celle de leurs idées, cette histoire ne serait jamais bien longue. Lorsqu'une civilisation a réussi à créer en un siècle une ou deux idées fondamentales dans le domaine des arts, des sciences, de la littérature ou de la philosophie, on peut considérer qu'elle a été exceptionnellement brillante.
Les idées ne sauraient avoir d'action réelle sur l'âme des peuples que lorsque, à la suite d'une élaboration très lente, elles sont descendues des régions mobiles de la pensée dans cette région stable et inconsciente des sentiments où s'élaborent les motifs de nos actions. Elles deviennent alors des éléments du caractère et peuvent agir sur la conduite. Le caractère est en partie formé d'une stratification d'idées inconscientes.
Quand les idées ont subi cette lente élaboration, leur puissance est considérable, parce que la raison cesse d'avoir prise sur elles. Le convaincu que domine une idée quelconque, religieuse ou autre, est inaccessible à tous les raisonnements, quelque intelligent qu'on le suppose. Tout ce qu'il pourra tenter, et encore le plus souvent ne le tentera-t-il pas, ce sera de faire rentrer, par des artifices de pensée et des déformations souvent très grandes, l'idée qu'on lui objecte dans le cadre des conceptions qui le dominent.
Si les idées ne peuvent avoir d'action qu'après être lentement descendues des régions du conscient dans celles de l'inconscient, nous comprenons avec quelle lenteur elles doivent se transformer et pourquoi les idées directrices d'une civilisation sont si peu nombreuses et demandent si longtemps pour évoluer. Il faut nous féliciter qu'il en soit ainsi : car, autrement, les civilisations n'auraient pu avoir aucune fixité. Il est heureux également que des idées nouvelles puissent finir à la longue par se faire accepter, car si les anciennes idées étaient absolument immuables, les civilisations n'auraient pu réaliser aucun progrès. Grâce à la lenteur de nos transformations mentales, il faut plusieurs âges d'hommes pour faire triompher des idées nouvelles, et plusieurs âges d'hommes encore pour les faire disparaître. Les peuples les plus civilisés sont ceux dont les idées directrices ont su se maintenir à une égale distance de la variabilité et de la fixité. L'histoire est jonchée des débris de ceux qui n'ont pas su maintenir cet équilibre.
Il est donc facile de concevoir que ce qui frappe le plus, quand on parcourt l'histoire des peuples, ce ne soit pas la richesse et la nouveauté de leurs idées, mais au contraire l'extrême pauvreté de ces idées, la lenteur de leurs transformations, et la puissance qu'elles exercent. Les civilisations sont les résultats de quelques idées fondamentales et quand ces idées viennent à changer les civilisations sont aussitôt condamnées à changer. Le moyen âge a vécu sur deux idées principales : l'idée religieuse et l'idée féodale. De ces deux idées sont issus ses arts, sa littérature et sa conception de la vie tout entière. Au moment de la Renaissance, ces deux idées s'altèrent un peu ; l'idéal retrouvé du vieux monde gréco-latin s'impose à l'Europe, et aussitôt la conception de la vie, les arts, la philosophie, la littérature commencent à se transformer. Puis l'autorité de la tradition s'ébranle, les vérités scientifiques se substituent graduellement à la vérité révélée, et de nouveau encore la civilisation se transforme. Aujourd'hui les vieilles idées religieuses semblent avoir définitivement perdu la plus grande partie de leur empire, et par cela seul toutes les institutions sociales qui s'appuyaient sur elle menacent de s'effondrer.
L'histoire de la genèse des idées, de leur domination, de leur usure, de leurs transformations, et de leur disparition ne saurait être faite qu'en l'appuyant de nombreux exemples. Si nous pouvions entrer dans les détails, nous montrerions que chaque élément de civilisation : philosophie, croyances, arts, littérature, etc., est soumis à un fort petit nombre d'idées directrices dont l'évolution est fort lente. Les sciences elles-mêmes n'échappent pas à cette loi. Toute la physique moderne dérive de l'idée d'indestructibilité de la force, toute la biologie, de l'idée du transformisme, toute la médecine, de l'idée de l'action des infiniment petits, et l'histoire de ces idées montre que, bien qu'elles s'adressent aux esprits les plus éclairés elles ne s'établissent que peu à peu et avec peine. Dans un siècle où tout va si vite, dans un ordre de recherches où les passions et les intérêts ne parlent guère, l'établissement d'une idée scientifique fondamentale ne prend pas moins de vingt-cinq ans. Les plus claires, les plus faciles à démontrer, celles qui devraient prêter le moins à la controverse, telles par exemple que l'idée de la circulation du sang, n'ont pas demandé un temps moins long.
Qu'il s'agisse d'une idée scientifique, artistique, philosophique, religieuse, en un mot d'une idée quelconque, sa propagation se fait toujours par un mécanisme identique. Il faut qu'elle soit d'abord adoptée par un petit nombre d'apôtres auxquels l'intensité de leur foi ou l'autorité de leur nom donnent un grand prestige. Ils agissent alors beaucoup plus par suggestion que par démonstration. Ce n'est pas dans la valeur d'une démonstration qu'il faut chercher les éléments essentiels du mécanisme de la persuasion. On impose ses idées soit par le prestige qu'on possède, soit en s'adressant aux passions, mais on n'exerce aucune influence en s'adressant uniquement à la raison. Les foules ne se laissent jamais persuader par des démonstrations, mais seulement par des affirmations, et l'autorité de ces affirmations dépend uniquement du prestige exercé par celui qui les énonce.
Lorsque les apôtres ont réussi à convaincre un petit cercle d'adeptes et formé ainsi de nouveaux apôtres, l'idée nouvelle commence à entrer dans le domaine de la discussion. Elle soulève tout d'abord une opposition universelle, parce qu'elle heurte forcément beaucoup de choses anciennes et établies. Les apôtres qui la défendent, se trouvent naturellement excités par cette opposition, qui ne fait que les persuader de leur supériorité sur le reste des hommes, et ils défendent avec énergie l'idée nouvelle, non pas parce qu'elle est vraie - le plus souvent ils n'en savent rien - mais simplement parce qu'ils l'ont adoptée. L'idée nouvelle est alors de plus en plus discutée, c'est-à-dire, en réalité, acceptée en bloc par les uns, rejetée en bloc par les autres. On échange des affirmations et des négations, et fort peu d'arguments, les seuls motifs d'acceptation ou de rejet d'une idée ne pouvant être, pour l'immense majorité des cerveaux, que des motifs de sentiment dans lesquels le raisonnement ne saurait jouer aucun rôle.
Grâce à ces débats toujours passionnés, l'idée progresse lentement. Les générations nouvelles qui la trouvent contestée tendent à l'adopter par le fait seul qu'elle est contestée. Pour la jeunesse, toujours avide d'indépendance, l'opposition en bloc aux idées reçues est la forme d'originalité qui lui est le plus accessible.
L'idée continue donc à grandir, et bientôt elle n'a plus besoin d'aucun appui. Elle va maintenant se répandre partout par le simple effet de l'imitation par voie de contagion, faculté dont les hommes sont généralement doués à un aussi haut degré que les grands singes anthropoïdes, que la science moderne leur assigne pour pères.
Dès que le mécanisme de la contagion intervient, l'idée entre dans la phase qui la conduit forcément au succès. L'opinion l'accepte bientôt. Elle acquiert alors une force pénétrante et subtile qui la répand progressivement dans tous les cerveaux, créant du même coup une sorte d'atmosphère spéciale, une manière générale de penser. Comme cette fine poussière des routes qui pénètre partout, elle se glisse dans toutes les conceptions et toutes les productions d'une époque. L'idée et ses conséquences font alors partie de ce stock compact de banalités héréditaires que nous impose l'éducation. Elle a triomphé et est entrée dans le domaine du sentiment, ce qui la met désormais pour longtemps à l'abri de toute atteinte.
De ces idées diverses qui guident une civilisation, les unes, celles relatives aux arts ou à la philosophie par exemple, restent dans les couches supérieures d'une nation ; les autres, celles relatives aux conceptions religieuses et politiques notamment, descendent parfois jusque dans la profondeur des foules. Elles y arrivent généralement fort déformées, mais, lorsqu'elles y arrivent, le pouvoir qu'elles exercent sur des âmes primitives incapables de discussion est immense. L'idée représente alors quelque chose d'invincible, et ses effets se propagent avec la violence d'un torrent qu'aucune digue ne contient plus. Il est toujours facile de trouver chez un peuple cent mille hommes prêts à se faire tuer pour défendre une idée dès que cette idée les a subjugués. C'est alors que surviennent ces grands événements qui révolutionnent l'histoire et que seules les foules peuvent accomplir. Ce n'est pas avec des lettrés, des artistes et des philosophes que se sont établies les religions qui ont gouverné le monde, ni ces vastes empires qui se sont étendus d'un hémisphère à l'autre, ni les grandes révolutions religieuses et politiques qui ont bouleversé l'Europe. C'est avec des illettrés assez dominés par une idée pour sacrifier leur vie à sa propagation. Avec ce bagage théoriquement très mince, mais pratiquement très fort, les nomades des déserts de l'Arabie ont conquis une partie du vieux monde gréco-romain et fondé un des plus gigantesques empires qu'ait connus l'histoire. C'est avec un semblable bagage moral - la domination d'une idée - que les héroïques soldats de la Convention ont victorieusement tenu tête à l'Europe en armes.
Une forte conviction est tellement irrésistible que seule, une conviction égale a des chances de lutter victorieusement contre elle. La foi n'a d'autre ennemi sérieux à craindre que la foi. Elle est sûre du triomphe quand la force matérielle qu'on lui oppose est au service de sentiments faibles et de croyances affaiblies. Mais si elle se trouve en face d'une foi de même intensité, la lutte devient très vive et le succès est alors déterminé par des circonstances accessoires, le plus souvent d'ordre moral, telles que l'esprit de discipline et la meilleure organisation. En étudiant de près l'histoire des Arabes, que nous citions à l'instant, nous constaterions que, dans leurs premières conquêtes, - et ce sont toujours ces conquêtes qui sont à la fois les plus difficiles et les plus importantes - ils rencontrèrent des adversaires moralement très faibles, bien que leur organisation militaire fût assez savante. Ce fut d'abord en Syrie qu'ils portèrent leurs armes. Ils n'y trouvèrent que des armées byzantines formées de mercenaires peu disposés à se sacrifier pour une cause quelconque. Animés d'une foi intense qui décuplait leurs forces, ils dispersèrent ces troupes sans idéal, aussi facilement que jadis une poignée de Grecs, soutenus par l'amour de la cité, dispersèrent les innombrables soldats de Xerxès. L'issue de leur entreprise eût été tout autre si quelques siècles plus tôt ils s'étaient heurtés aux cohortes de Rome. Il est évident que lorsque des forces morales également puissantes sont en présence, ce sont toujours les mieux organisées qui l'emportent. Les Vendéens avaient assurément une foi très vive, c'étaient des convaincus énergiques ; mais les soldats de la Convention avaient, eux aussi, des convictions très fortes, et, comme ils étaient militairement mieux organisés, ce furent eux qui l'emportèrent.
En religion comme en politique le succès est toujours aux croyants, jamais aux sceptiques, et si aujourd'hui l'avenir semble appartenir aux socialistes, malgré l'inquiétante absurdité de leurs dogmes, c'est qu'il n'y a plus qu'eux qui soient réellement convaincus. Les classes dirigeantes modernes ont perdu la foi en toutes choses. Elles ne croient plus à rien, pas même à la possibilité de se défendre contre le flot menaçant des barbares qui les entourent de toutes parts.
Lorsque, après une période plus ou moins longue de tâtonnements, de remaniements, de déformations, de discussion, de propagande, une idée a acquis sa forme définitive et a pénétré dans l'âme des foules, elle constitue un dogme, c'est-à-dire une de ces vérités absolues qui ne se discutent plus. Elle fait alors partie de ces croyances générales sur lesquelles l'existence des peuples repose. Son caractère universel lui permet de jouer un rôle prépondérant. Les grandes époques de l'histoire, le siècle d'Auguste comme celui de Louis XIV, sont celles où les idées sorties des périodes de tâtonnements et de discussion se sont fixées et sont devenues maîtresses souveraines de la pensée des hommes. Elles deviennent alors des phares lumineux, et tout ce qu'elles éclairent de leurs feux revêt une teinte semblable.
Dès qu'une idée nouvelle a triomphé, elle marque son empreinte sur les moindres éléments de la civilisation ; mais pour qu'elle produise tous ses effets, il faut qu'elle pénètre aussi dans l'âme des foules. Des sommets intellectuels où elle a pris naissance, elle descend de couche en couche en s'altérant et se modifiant sans cesse jusqu'à ce qu'elle ait revêtu une forme accessible à l'âme populaire qui la fera triompher. Elle se présente alors concentrée en un petit nombre de mots, parfois en un seul, mais ce mot évoque de puissantes images, séduisantes ou terribles, et par conséquent impressionnantes toujours. Tels le paradis et l'enfer au moyen âge, courtes syllabes qui ont le pouvoir magique de répondre à tout, et pour les âmes simples d'expliquer tout. Le mot socialisme représente pour l'ouvrier moderne une de ces formules magiques et synthétiques capables de dominer les âmes. Elle évoque, suivant les masses où elle pénètre, des images variées, mais puissantes malgré leurs formes toujours rudimentaires.
Pour le théoricien français, le mot socialisme évoque l'image d'une sorte de paradis où les hommes devenus égaux jouiront sous la direction incessante de l'Etat d'une félicité idéale. Pour l'ouvrier allemand, l'image évoquée se présente sous forme d'une fumeuse taverne où le gouvernement servirait gratuitement à tout venant de gigantesques pyramides de saucisses et de choucroute, et un nombre infini de cruches de bière. Nul, bien entendu, rêveur de choucroute ou rêveur d'égalité, ne s'est jamais préoccupé de connaître la somme réelle des choses à partager et le nombre des partageants. Le propre de l'idée est de s'imposer avec une forme absolue qu'aucune objection ne saurait atteindre.
Lorsque l'idée a peu à peu fini par se transformer en sentiment et est devenue un dogme, son triomphe est acquis pour une longue période, et tous les raisonnements tenteraient vainement de l'ébranler. Sans doute l'idée nouvelle finira, elle aussi, par subir le rôle de celle qu'elle a remplacée. Elle vieillira et déclinera ; mais avant sa complète usure, il lui faudra subir toute une série de transformations régressives, de déformations variées, qui demanderont pour s'accomplir plusieurs générations. Avant de mourir tout entière elle fera longtemps partie des vieilles idées héréditaires que nous qualifions de préjugés, mais que nous respectons pourtant. L'idée ancienne, alors même qu'elle n'est plus qu'un mot, un son, un mirage, possède un pouvoir magique qui nous subjugue encore.
Ainsi se maintient ce vieil héritage d'idées surannées, d'opinions, de conventions, que nous acceptons dévotement, et qui ne résisteraient pas à quelques efforts de raisonnement si nous voulions les discuter un instant. Mais combien d'hommes sont-ils capables de discuter leurs propres opinions, et combien est-il de ces opinions qui subsisteraient après le plus superficiel examen ?
Mieux vaut ne pas le tenter, cet examen redoutable. Nous y sommes heureusement peu exposés. L'esprit critique constituant une faculté supérieure fort rare, alors que l'esprit d'imitation représente une faculté infiniment répandue, l'immense majorité des cerveaux accepte sans discussion les idées toutes faites que lui fournit l'opinion et que l'éducation, lui transmet.
Et c'est ainsi que, de par l'hérédité, l'éducation, le milieu, la contagion, l'opinion, les hommes de chaque âge et de chaque race ont une somme de conceptions moyennes qui les rendent singulièrement semblables les uns aux autres, et semblables à ce point que lorsque les siècles se sont appesantis sur eux, nous reconnaissons par leurs productions artistiques, philosophiques et littéraires, l'époque où ils ont vécu. Sans doute on ne pourrait dire qu'ils se copiaient absolument, mais ce qu'ils ont eu en commun c'étaient des modes identiques de sentir, de penser, conduisant nécessairement à des productions fort parentes.
Il faut se féliciter qu'il en soit ainsi, car c'est précisément ce réseau de traditions, d'idées, de sentiments, de croyances, de modes de penser communs qui forment l'âme d'un peuple. Nous avons vu que cette âme est d'autant plus solide que ce réseau est plus fort. C'est lui en réalité, et lui seul, qui maintient les nations, et il ne saurait se désagréger sans que ces nations se dissolvent aussitôt. Il constitue à la fois leur vraie force et leur vrai maître. On représente parfois les souverains asiatiques comme des sortes de despotes n'ayant que leurs fantaisies pour guide. Ces fantaisies sont, au contraire, enfermées dans des limites singulièrement étroites. C'est en Orient, surtout, que le réseau des traditions est puissant. Les traditions religieuses, si ébranlées chez nous, y ont conservé tout leur empire, et le despote le plus fantaisiste ne se heurterait jamais à ces deux souverains qu'il sait infiniment plus puissants que lui : la tradition et l'opinion.
L'homme civilisé moderne se trouve à une de ces rares périodes critiques de l'histoire où les idées anciennes, d'où sa civilisation dérive, ayant perdu leur empire, et les idées nouvelles n'étant pas encore formées, la discussion est tolérée. Il lui faut se reporter soit aux époques des civilisations antiques, soit seulement à deux ou trois siècles en arrière pour concevoir ce qu'était alors le joug de la coutume et de l'opinion, et savoir ce qu'il en coûtait au novateur assez hardi pour s'attaquer à ces deux puissances. Les Grecs, que d'ignorants rhéteurs nous disent avoir été si libres, étaient soumis étroitement au joug de l'opinion et de la coutume. Chaque citoyen était entouré d'un faisceau de croyances absolument inviolables ; nul n'aurait songé à discuter les idées reçues et les subissait sans esprit de révolte. Le monde grec n'a connu ni la liberté religieuse ni la liberté de la vie privée, ni libertés d'aucune sorte. La loi athénienne ne permettait pas même à un citoyen de vivre à l'écart des assemblées, ou de ne pas célébrer religieusement une fête nationale. La prétendue liberté du monde antique n'était que la forme inconsciente, et par conséquent parfaite, de l'assujettissement absolu du citoyen au joug des idées de sa cité. Dans l'état de guerre générale où les sociétés vivaient alors, une société dont les membres eussent possédé la liberté de penser et d'agir n'eût pas subsisté un seul jour. L'âge de la décadence pour les dieux, les institutions et les dogmes a toujours commencé le jour où ils ont supporté la discussion.
Dans les civilisations modernes, les vieilles idées qui servaient de base à la coutume et à l'opinion étant presque détruites, leur empire sur les âmes est devenu très faible. Elles sont entrées dans cette phase d'usure durant laquelle les idées anciennes passent à l'état de préjugé. Tant qu'elles ne sont pas remplacées par une idée nouvelle, l'anarchie règne dans les esprits. Ce n'est que grâce à cette anarchie que la discussion peut être tolérée. Écrivains, penseurs et philosophes doivent bénir l'âge actuel et se hâter d'en profiter, car ils ne le reverront plus. C'est un âge de décadence peut-être, mais c'est un des rares moments de l'histoire du monde où l'expression de la pensée est libre. Il ne saurait durer. Avec les conditions actuelles de la civilisation les peuples européens marchent vers un état social qui ne tolérera ni discussion ni liberté. Les dogmes nouveaux qui vont naître ne sauraient s'établir, en effet, qu'à la condition de n'accepter de discussions d'aucune sorte et d'être aussi intolérants que ceux qui les ont précédés.
L'homme actuel cherche encore les idées qui devront servir de base à un futur état social, et là est le danger pour lui. Ce qui importe dans l'histoire des peuples, et ce qui influe profondément sur leur destinée, ce ne sont ni les révolutions, ni les guerres - leurs ruines s'effacent vite - ce sont les changements dans les idées fondamentales. Ils ne sauraient s'accomplir sans que, du même coup, tous les éléments d'une civilisation soient condamnés à se transformer. Les vraies révolutions, les seules dangereuses pour l'existence d'un peuple, sont celles qui atteignent sa pensée.
Ce n'est pas tant l'adoption d'idées nouvelles qui est dangereuse pour un peuple, que l'essai successif d'idées auquel il est condamné avant de trouver celle sur laquelle il pourra solidement asseoir un édifice social nouveau destiné à remplacer l'ancien. Ce n'est pas certes parce que l'idée est erronée qu'elle est dangereuse - les idées religieuses dont nous avons vécu jusqu'ici étaient fort erronées - mais c'est parce qu'il faut des expériences longtemps répétées pour savoir si les idées nouvelles peuvent s'adapter aux besoins des sociétés qui les adoptent. Leur degré d'utilité n'est malheureusement appréciable pour les foules qu'au moyen de l'expérience. Sans doute, il n'est pas besoin d'être un grand psychologue, ni un grand économiste, pour prédire que l'application des idées socialistes actuelles conduira les peuples qui les adopteront à un état d'abjecte décadence et de honteux despotisme: mais comment empêcher les peuples qu'elles séduisent d'accepter l'évangile nouveau qui leur est prêché ?
L'histoire nous montre fréquemment ce qu'a coûté l'essai des idées inacceptables pour une époque, mais ce n'est pas dans l'histoire que l'homme puise ses leçons. Charlemagne essaya vainement de refaire l'Empire romain, mais l'idée d'unité n'était plus réalisable alors, et son œuvre périt avec lui, comme devait périr plus tard celle de Napoléon. Philippe II usa inutilement son génie et la puissance de l'Espagne - prédominante alors - à combattre l'esprit de libre examen qui, sous le nom de protestantisme, se répandait en Europe. Tous ses efforts contre l'idée nouvelle ne réussirent qu'à jeter l'Espagne dans un état de ruine et de décadence dont elle ne s'est jamais relevée. De nos jours, les idées chimériques d'un visionnaire couronné, inspiré par l'incurable sensiblerie internationale de sa race, ont fait l'unité de l'Italie et de l'Allemagne, et nous ont coûté deux provinces et la paix pour longtemps. L'idée si profondément fausse que le nombre fait la force des armées a couvert l'Europe d'une sorte de garde nationale en armes, et la mène à une inévitable faillite. Les idées socialistes sur le travail, le capital, la transformation de la propriété privée en propriété de l'Etat, etc., achèveront les peuples que les armées permanentes et la faillite auront épargné.
Le principe des nationalités, si cher jadis aux hommes d'Etat et dont ils faisaient tout le fondement de leur politique, peut être encore cité parmi les idées directrices dont il a fallu subir la dangereuse influence. Sa réalisation a conduit l'Europe aux guerres les plus désastreuses, l'a mise sous les armes et conduira successivement tous les Etats modernes à la ruine et à l'anarchie. Le seul motif apparent qu'on pouvait invoquer pour défendre ce principe était que les pays les plus grands et les plus peuplés sont les plus forts et les moins menacés. Secrètement, on pensait aussi qu'ils étaient les plus aptes aux conquêtes. Or, il se trouve aujourd'hui que ce sont précisément les pays les plus petits et les moins peuplés : le Portugal, la Grèce, la Suisse, la Belgique, la Suède, les minuscules principautés des Balkans, qui sont les moins menacés. L'idée de l'unité a ruiné l'Italie, jadis si prospère, au point qu'elle est aujourd'hui à la veille d'une révolution et d'une faillite. Le budget annuel des dépenses de tous les Etats italiens, qui, avant la réalisation de l'unité italienne, s'élevait à 550 millions, atteints 2 milliards aujourd'hui.
Mais il n'est pas donné aux hommes d'arrêter la marche des idées lorsqu'elles ont pénétré dans les âmes. Il faut alors que leur évolution s'accomplisse et elles ont le plus souvent pour défenseurs ceux-là même qui sont marqués pour leurs premières victimes. Il n'y a pas que les moutons qui suivent docilement le guide qui les conduit à l'abattoir. Inclinons-nous devant la puissance de l'idée. Quand elle est arrivée à une certaine période de son évolution, il n'y a plus ni raisonnements, ni démonstrations qui pourraient prévaloir contre elle. Pour que les peuples puissent s'affranchir du joug d'une idée, il faut des siècles ou des révolutions violentes ; les deux parfois. L'humanité n'en est plus à compter les chimères qu'elle s'est forgées et dont elle a été successivement victime.
CHAPITRE II
LE ROLE DES CROYANCES RELIGIEUSES DANS L'ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS
Influence prépondérante des idées religieuses. - Elles ont toujours constitué l'élément le plus important de la vie des peuples. - La plupart des événements historiques, ainsi que les institutions politiques et sociales, dérivent des idées religieuses. - Avec une idée religieuse nouvelle naît toujours une civilisation nouvelle. - Puissance de l'idéal religieux. - Son influence sur le caractère. - Il tourne toutes les facultés vers un même but. - L'histoire politique artistique et littéraire des peuples est fille de leurs croyances. - Le moindre changement dans l'état des croyances d'un peuple a pour conséquence toute une série de transformations dans son existence. - Exemples divers.
Parmi les idées diverses qui conduisent les peuples et qui sont les phares de l'histoire, les pôles de la civilisation, les idées religieuses ont joué un rôle trop prépondérant et trop fondamental pour que nous ne leur consacrions pas un chapitre spécial.
Les croyances religieuses ont toujours constitué l'élément le plus important de la vie des peuples et par conséquent de leur histoire. Les plus considérables des événements historiques, ceux qui ont eu la plus colossale influence, ont été la naissance et la mort des dieux. Avec une idée religieuse nouvelle naît une civilisation nouvelle. A tous les âges de l'humanité, aux temps anciens comme aux temps modernes, les questions fondamentales ont toujours été des questions religieuses. Si l'humanité pouvait permettre à tous ses dieux de mourir, on pourrait dire d'un tel événement qu'il serait par ses conséquences le plus important de ceux qui se sont accomplis à la surface de notre planète depuis la naissance des premières civilisations.
Il ne faut pas oublier en effet que, depuis l'aurore des temps historiques, toutes les institutions politiques et sociales ont été fondées sur des croyances religieuses, et que, sur la scène du monde, les dieux ont toujours joué le premier rôle. En dehors de l'amour, qui est, lui aussi, une religion puissante, mais personnelle et transitoire, les croyances religieuses peuvent seules agir d'une façon rapide sur le caractère. Les conquêtes des Arabes, les Croisades, l'Espagne sous l'Inquisition, l'Angleterre pendant l'époque puritaine, la France avec la Saint-Barthélemy et les guerres de la révolution, montrent ce que devient un peuple fanatisé par ses chimères. Celles-ci exercent une sorte d'hypnotisation permanente tellement intense que toute la constitution mentale en est profondément transformée. C'est l'homme sans doute qui a créé les dieux, mais après les avoir créés il a été promptement asservi par eux. Ils ne sont pas fils de la peur, comme le prétend Lucrèce, mais bien de l'espérance, et c'est pourquoi leur influence sera éternelle.
Ce que les dieux ont donné à l'homme, et eux seuls jusqu'à présent ont pu le lui donner, c'est un état d'esprit comportant le bonheur. Aucune philosophie n'a jamais su encore réaliser une telle tâche.
La conséquence, sinon le but, de toutes les civilisations, de toutes les philosophies, de toutes les religions, est d'engendrer certains états d'esprit. Or, de ces étals d'esprit, les uns impliquent le bonheur, les autres ne l'impliquent pas. C'est très peu des circonstances extérieures et beaucoup de l'état de notre âme que dépend le bonheur. Les martyrs sur leurs bûchers se trouvaient probablement beaucoup plus heureux que leurs bourreaux. Le cantonnier dévorant avec insouciance sa croûte de pain frottée d'ail peut être infiniment plus heureux qu'un millionnaire que les soucis assiègent.
L'évolution de la civilisation a malheureusement créé chez l'homme moderne une foule de besoins sans lui donner les moyens de les satisfaire et produit ainsi un mécontentement général dans les âmes. Elle est mère du progrès sans doute, la civilisation, mais elle est mère aussi du socialisme et de l'anarchie, ces expressions redoutables du désespoir des foules, qu'aucune croyance ne soutient plus. Comparez l'Européen inquiet, fiévreux, mécontent de son sort, avec l'Oriental, toujours heureux de sa destinée. En quoi diffèrent-ils, sinon par l'état de leur âme ? On a transformé un peuple quand on a transformé sa façon de concevoir et par conséquent de penser et d'agir.
Trouver les moyens de créer un état d'esprit rendant l'homme heureux, voilà ce qu'une société doit avant tout chercher, sous peine de ne pouvoir subsister longtemps. Toutes les sociétés fondées jusqu'ici ont eu pour soutien un idéal capable de subjuguer les âmes, et elles se sont toujours évanouies dès que cet idéal a cessé de les subjuguer.
Une des grandes erreurs de l'âge moderne est de croire que c'est seulement dans les choses extérieures, que l'âme humaine peut trouver le bonheur. Il est en nous-mêmes, créé par nous-mêmes et presque jamais hors de nous-mêmes. Après avoir brisé les idéals des vieux âges, nous constatons aujourd'hui qu'il n'est pas possible de vivre sans eux, et que, sous peine d'avoir à disparaître, il faut trouver le secret de les remplacer.
Les véritables bienfaiteurs de l'humanité, ceux qui méritent que les peuples reconnaissants leur élèvent de colossales statues d'or, ce sont ces magiciens puissants, créateurs d'idéals, que l'humanité produit quelquefois, mais qu'elle produit si rarement. Au-dessus du torrent des vaines apparences, seules réalités que l'homme puisse jamais connaître, au-dessus de l'engrenage rigide et glacial du monde, ils ont fait surgir de puissantes et pacifiantes chimères, qui cachent à l'homme les côtés sombres de sa destinée, et créent pour lui les demeures enchantées du rêve et de l'espoir.
En se plaçant exclusivement au point de vue politique, on constate que là encore l'influence des croyances religieuses est immense. Ce qui fait leur irrésistible force, c'est qu'elles constituent le seul facteur qui puisse momentanément donner à un peuple une communauté absolue d'intérêts, de sentiments et de pensées. L'esprit religieux remplace ainsi d'un seul coup ces lentes accumulations héréditaires nécessaires pour former l'âme d'une nation. Le peuple subjugué par une croyance ne change pas sans doute de constitution mentale mais toutes ses facultés sont tournées vers un même but : le triomphe de sa croyance, et, par ce seul fait, sa puissance devient formidable. C'est aux époques de foi que, momentanément transformés, les peuples accomplissent ces efforts prodigieux, ces fondations d'empires qui étonnent l'histoire. C'est ainsi que quelques tribus arabes, unifiées par la pensée de Mahomet, conquirent en peu d'années des nations qui ignoraient jusqu'à leurs noms, et fondèrent leur immense empire.
Ce n'est pas la qualité des croyances qu'il faut considérer, mais le degré de domination qu'elles exercent sur les âmes. Que le dieu invoqué soit Moloch ou toute autre divinité plus barbare encore, il n'importe. Il importe même pour son prestige qu'il soit tout à fait intolérant et barbare. Les dieux trop tolérants et trop doux ne donnent aucune puissance à leurs adorateurs. Les sectateurs du rigide Mahomet dominèrent pendant longtemps une grande partie du monde et sont redoutables encore ; ceux du pacifique Bouddha n'ont jamais rien fondé de durable et sont déjà oubliés par l'histoire.
L'esprit religieux a donc joué un rôle politique capital dans l'existence des peuples, parce qu'il fut toujours le seul facteur capable d'agir rapidement sur leur caractère. Sans doute, les dieux ne sont pas immortels, mais l'esprit religieux, lui, est éternel. Assoupi pour quelque temps, il se réveille dès qu'une nouvelle divinité est créée. Il a permis à la France, il y a un siècle, de tenir victorieusement tête à l'Europe en armes. Le monde a vu, une fois encore, ce que peut l'esprit religieux ; car ce fut vraiment une religion nouvelle qui se fondait alors, et qui anima de son souffle tout un peuple. Les divinités qui venaient d'éclore étaient sans doute trop fragiles pour pouvoir durer ; mais aussi longtemps qu'elles durèrent, elles exercèrent un empire absolu.
Le pouvoir de transformer les âmes que les religions possèdent est d'ailleurs assez éphémère. Il est rare que les croyances se maintiennent pendant un temps un peu long à ce degré d'intensité qui transforme entièrement le caractère. Le rêve finit par pâlir, l'hypnotisé se réveille un peu, et le vieux fond du caractère reparaît.
Alors même que les croyances sont toutes-puissantes, le caractère national se reconnaît toujours à la façon dont ces croyances sont adoptées et aux manifestations qu'elles provoquent. Voyez la même croyance en Angleterre, en Espagne et en France : quelles différences ! La Réforme eût-elle jamais été possible en Espagne, et l'Angleterre eût-elle jamais consenti à se soumettre à l'effroyable joug de l'Inquisition ? Chez les peuples qui ont adopté la Réforme, ne perçoit-on pas aisément les caractères fondamentaux de races qui, malgré l'hypnotisation des croyances, avaient conservé les traits spéciaux de leur constitution mentale : l'indépendance, l'énergie, l'habitude de raisonner et de ne pas subir servilement la loi d'un maître ?
L'histoire politique, artistique et littéraire des peuples est fille de leurs croyances ; mais ces dernières, tout en modifiant le caractère, sont également profondément modifiées par lui. Le caractère d'un peuple et ses croyances, telles sont les clefs de sa destinée. Le premier est, dans ses éléments fondamentaux, invariable, et c'est précisément parce qu'il ne varie pas que l'histoire d'un peuple conserve toujours une certaine unité. Les croyances, elles, peuvent varier, et c'est justement parce qu'elles varient que l'histoire enregistre tant de bouleversements.