DEUXIÈME JOURNÉE
I
L'horloge de la gare, dont un réflecteur éclairait le cadran, marquait trois heures vingt. Et, sous la marquise qui couvrait le quai, long d'une centaine de mètres, des ombres allaient et venaient, résignées à l'attente. Au loin, dans la campagne noire, on ne voyait que le feu rouge d'un signal.
Deux des promeneurs s'arrêtèrent. Le plus grand, un père de l'Assomption, le révérend père Fourcade, directeur du pèlerinage national, arrivé de la veille, était un homme de soixante ans, superbe sous la pèlerine noire à long capuchon. Sa belle tête aux yeux clairs et dominateurs, à l'épaisse barbe grisonnante, était celle d'un général qu'enflamme la volonté intelligente de la conquête. Mais il traînait un peu la jambe, pris subitement d'un accès de goutte, et il s'appuyait à l'épaule de son compagnon, le docteur Bonamy, le médecin attaché au bureau de la constatation des miracles, un petit homme trapu, à la figure rasée, aux yeux ternes et comme brouillés, dans de gros traits paisibles.
Le père Fourcade avait interpellé le chef de gare, qui sortait de son bureau en courant.
—Monsieur, est-ce que le train blanc a beaucoup de retard?
—Non, mon révérend père, dix minutes au plus. Il sera ici à la demie... Mais ce qui m'inquiète, c'est le train de Bayonne, qui devrait être passé.
Et il reprit sa course, pour donner un ordre; puis, il revint, maigre et nerveux, agité, dans ce coup de fièvre qui le tenait debout, durant des nuits et des jours, au moment des grands pèlerinages. Ce matin-là, il attendait, en dehors du service habituel, dix-huit trains, plus de quinze mille voyageurs. Le train gris et le train bleu, partis les premiers de Paris, étaient déjà arrivés, à l'heure réglementaire. Mais le retard du train blanc aggravait tout, d'autant plus que l'express de Bayonne, lui non plus, n'était pas signalé; et l'on comprenait la continuelle surveillance nécessaire, l'alerte de chaque seconde, où vivait le personnel.
—Dans dix minutes, alors? répéta le père Fourcade.
—Oui, dans dix minutes, à moins qu'on ne soit obligé de fermer la voie! jeta le chef de gare, qui courait au télégraphe.
Lentement, le religieux et le médecin reprirent leur promenade. Leur étonnement était qu'il ne fût jamais arrivé d'accident sérieux, au milieu d'une telle bousculade. Autrefois surtout, régnait un incroyable désordre. Et le père se plut à rappeler le premier pèlerinage qu'il avait organisé et conduit, en 1875: le terrible, l'interminable voyage, sans oreillers, sans matelas, avec des malades à demi morts, qu'on ne savait comment ranimer; puis, l'arrivée à Lourdes, le déballage pêle-mêle, pas le moindre matériel préparé, ni bretelles, ni brancards, ni voitures. Aujourd'hui, existait une organisation puissante, des hôpitaux attendaient les malades, qu'on n'était plus réduit à coucher sous des hangars, dans de la paille. Quelle secousse pour ces misérables! Quelle force de volonté chez l'homme de foi qui les menait au miracle! Et le père souriait doucement à l'œuvre qu'il avait faite.
Il questionnait maintenant le docteur, tout en s'appuyant à son épaule.
—Combien avez-vous eu de pèlerins, l'année dernière?
—Deux cent mille environ. Cette moyenne se maintient... L'année du couronnement de la Vierge, le nombre s'est élevé à cinq cent mille. Mais il fallait une occasion exceptionnelle, un effort de propagande considérable. Naturellement, de pareilles foules ne se retrouvent pas.
Il y eut un silence, puis le père murmura:
—Sans doute... L'œuvre est bénie, elle prospère de jour en jour, nous avons réuni près de deux cent cinquante mille francs d'aumônes pour ce voyage; et Dieu sera avec nous, vous aurez demain des guérisons nombreuses à constater, j'en suis convaincu.
Puis, s'interrompant:
—Est-ce que le père Dargelès n'est pas venu?
Le docteur Bonamy eut un geste vague, pour dire qu'il l'ignorait. Ce père Dargelès était chargé de la rédaction du Journal de la Grotte. Il appartenait à l'ordre des pères de l'Immaculée-Conception, installés à Lourdes par l'évêché, et qui étaient les maîtres absolus. Mais, lorsque les pères de l'Assomption amenaient de Paris le pèlerinage national, auquel se joignaient les fidèles des villes de Cambrai, Arras, Chartres, Troyes, Reims, Sens, Orléans, Blois, Poitiers, ils mettaient une sorte d'affectation à disparaître complètement: on ne les voyait plus, ni à la Grotte, ni à la Basilique; ils semblaient livrer toutes les clefs, avec toutes les responsabilités. Leur supérieur, le père Capdebarthe, un grand corps noueux, taillé à coups de serpe, une sorte de paysan dont le visage fruste gardait le reflet roux et morne de la terre, ne se montrait même pas. Il n'y avait que le père Dargelès, petit et insinuant, qu'on rencontrait partout, en quête de notes pour le journal. Seulement, si les pères de l'Immaculée-Conception disparaissaient, on les sentait quand même derrière tout le vaste décor, ainsi que la force cachée et souveraine, qui battait monnaie, qui travaillait sans relâche à la prospérité triomphale de la maison. Ils utilisaient jusqu'à leur humilité.
—Il est vrai, reprit le père Fourcade gaiement, qu'il a fallu se lever de bonne heure, à deux heures... Mais je voulais être là. Qu'auraient dit mes pauvres enfants?
Il appelait ainsi les malades, la chair à miracles; et jamais il n'avait manqué de se trouver à la gare, quelle que fût l'heure, pour l'arrivée du train blanc, ce train lamentable, aux grandes souffrances.
—Trois heures vingt-cinq, encore cinq minutes, dit le docteur Bonamy, qui étouffa un bâillement en regardant l'horloge, très maussade au fond, malgré son air obséquieux, d'avoir quitté son lit de si grand matin.
Sur le quai, pareil à un promenoir couvert, la lente promenade continuait, au milieu de l'épaisse nuit, que les becs de gaz éclairaient de nappes jaunes. Des gens vagues, par petits groupes, des prêtres, des messieurs à redingote, un officier de dragons, allaient et venaient sans cesse, avec de discrets murmures de voix. D'autres, assis le long de la façade, sur des bancs, causaient aussi ou patientaient, les regards perdus en face, dans la campagne ténébreuse. Les bureaux et les salles d'attente, vivement éclairés, découpaient leurs portes claires; et, déjà, tout flambait dans la buvette, dont on apercevait les tables de marbre, le comptoir chargé de corbeilles de pain et de fruits, de bouteilles et de verres.
Mais, surtout, à droite, au bout de la marquise, il y avait un grouillement confus de monde. C'était de ce côté, par une porte des messageries, qu'on sortait les malades. Tout un encombrement de brancards et de petites voitures, parmi des tas de coussins et de matelas, barrait le large trottoir. Et trois équipes de brancardiers étaient là, des hommes de toutes les classes, spécialement des jeunes gens du meilleur monde, portant sur leur vêtement la croix rouge lisérée d'orange et la bretelle de cuir jaune. Beaucoup avaient adopté le béret, la coiffure commode du pays. Quelques-uns, équipés comme pour une expédition lointaine, avaient de belles guêtres montant jusqu'aux genoux. Et les uns fumaient, tandis que les autres, installés dans leurs petites voitures, dormaient ou lisaient un journal, à la lueur des becs de gaz voisins. Il y en avait un groupe, à l'écart, qui discutaient une question de service.
Brusquement, les brancardiers saluèrent. Un homme paterne arrivait, tout blanc, à la figure épaisse et bonne, aux gros yeux bleus d'enfant crédule. C'était le baron Suire, une des grandes fortunes de Toulouse, président de l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut.
—Où est Berthaud? demandait-il à chacun d'un air affairé, où est Berthaud? Il faut que je lui parle.
Chacun répondait, donnait un renseignement contraire. Berthaud était le directeur des brancardiers. Les uns venaient de voir monsieur le directeur avec le révérend père Fourcade, d'autres affirmaient qu'il devait être dans la cour de la gare, à visiter les voitures d'ambulance.
—Si monsieur le président désire que nous allions chercher monsieur le directeur...
—Non, non, merci! je le trouverai bien moi-même.
Et, pendant ce temps, Berthaud, qui venait de s'asseoir sur un banc, à l'autre extrémité de la gare, causait avec son jeune ami Gérard de Peyrelongue, en attendant l'arrivée du train. C'était un homme d'une quarantaine d'années, à belle figure large et régulière, qui avait gardé ses favoris soignés de magistrat. Appartenant à une famille légitimiste militante, et lui-même d'opinions très réactionnaires, il était procureur de la république dans une ville du Midi, depuis le 24 mai, lorsque, au lendemain des décrets contre les congrégations, il s'était démis, bruyamment, par une lettre insultante, adressée au ministre de la justice. Et il n'avait pas désarmé, il s'était mis de l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut en manière de protestation, il venait chaque année manifester à Lourdes, convaincu que les pèlerinages étaient désagréables et nuisibles à la république, et que la sainte Vierge seule pouvait rétablir la monarchie, dans un de ces miracles qu'elle prodiguait à la Grotte. Au demeurant, il avait un grand bon sens, riait volontiers, se montrait d'une charité joviale, pour les pauvres malades dont il avait à assurer le transport, pendant les trois jours du pèlerinage national.
—Alors, mon bon Gérard, disait-il au jeune homme assis près de lui, c'est pour cette année, ton mariage?
—Sans doute, si je trouve la femme qu'il me faut, répondait celui-ci. Voyons, cousin, donne-moi un bon conseil!
Gérard de Peyrelongue, petit, maigre, roux, avec un nez accentué et des pommettes osseuses, était de Tarbes, où son père et sa mère venaient de mourir, en lui laissant au plus sept à huit mille francs de rentes. Très ambitieux, il n'avait pas découvert dans sa province la femme qu'il voulait, bien apparentée, capable de le pousser loin et haut. Aussi s'était-il mis de l'Hospitalité et se rendait-il chaque année à Lourdes, avec l'espoir vague qu'il y découvrirait, dans la foule des fidèles, parmi le flot des dames et des jeunes filles bien pensantes, la famille dont il avait besoin pour faire son chemin en ce bas monde. Seulement, il demeurait perplexe; car, s'il avait déjà plusieurs jeunes filles en vue, aucune ne le satisfaisait complètement.
—N'est-ce pas? cousin, toi qui es un homme d'expérience, conseille-moi... Il y a mademoiselle Lemercier, qui vient ici avec sa tante. Elle est fort riche, plus d'un million, à ce qu'on raconte. Mais elle n'est pas de notre monde, et je la crois bien écervelée.
Berthaud hochait la tête.
—Je te l'ai dit, moi je prendrais la petite Raymonde, mademoiselle de Jonquière.
—Mais elle n'a pas le sou!
—C'est vrai, à peine de quoi payer sa nourriture. Mais elle est suffisamment bien de sa personne, correctement élevée, surtout sans goût de dépense; et c'est décisif, car à quoi bon prendre une fille riche, si elle te mange ce qu'elle t'apporte? Et puis, vois-tu, je connais beaucoup ces dames, je les rencontre l'hiver dans les salons les plus puissants de Paris. Et, enfin, n'oublie pas l'oncle, le diplomate, qui a eu le triste courage de rester au service de la république et qui fera de son neveu tout ce qu'il voudra.
Ébranlé un instant, Gérard retomba dans sa perplexité.
—Pas le sou, pas le sou, non! c'est impossible... Je veux bien y réfléchir encore, mais vraiment j'ai trop peur!
Cette fois, Berthaud se mit à rire franchement.
—Allons, tu es ambitieux, il faut oser. Je te dis que c'est un secrétariat d'ambassade... Ces dames sont dans le train blanc, que nous attendons. Décide-toi, fais ta cour.
—Non, non!... Plus tard, je veux réfléchir.
À ce moment, ils furent interrompus. Le baron Suire, qui était passé une fois déjà devant eux, sans les apercevoir, tellement l'ombre les enveloppait, dans ce coin écarté, venait de reconnaître le rire bon enfant de l'ancien procureur de la république. Et, tout de suite, avec la volubilité d'un homme dont la tête éclate aisément, il lui donna plusieurs ordres concernant les voitures, les transports, déplorant qu'on ne pût conduire les malades à la Grotte, dès l'arrivée, à cause de l'heure vraiment trop matinale. On irait les installer à l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, ce qui leur permettrait de prendre quelque repos, après un si dur voyage.
Pendant que le baron et le chef des brancardiers s'entendaient ainsi sur les mesures à prendre, Gérard serrait la main à un prêtre, qui était venu s'asseoir près de lui, sur le banc. L'abbé Des Hermoises, âgé de trente-huit ans à peine, avait une tête jolie d'abbé mondain, peigné avec soin, sentant bon, adoré des femmes. Très aimable, il venait à Lourdes en prêtre libre, comme beaucoup s'y rendaient, pour leur plaisir; et il gardait, au fond de ses beaux yeux, la vive étincelle, le sourire d'un sceptique, supérieur à toute idolâtrie. Certes, il croyait, il s'inclinait; mais l'Église ne s'était pas prononcée sur les miracles; et il semblait prêt à les discuter. Il avait vécu à Tarbes, il connaissait Gérard.
—Hein? lui dit-il, est-ce assez impressionnant, cette attente des trains, dans la nuit!... Je suis ici pour une dame, une de mes anciennes pénitentes de Paris; mais je ne sais pas bien par quel train elle arrivera; et, vous le voyez, je reste, tant ça me passionne.
Puis, un autre prêtre, un vieux prêtre de campagne, étant venu également s'asseoir, il se mit à causer indulgemment avec lui, en lui parlant de la beauté de ce pays de Lourdes, du coup de théâtre, tout à l'heure, quand les montagnes apparaîtraient, au lever du soleil.
De nouveau, il y eut une brusque alerte. Le chef de gare courait, criait des ordres. Et le père Fourcade, malgré sa jambe goutteuse, quitta l'épaule du docteur Bonamy, pour s'approcher vivement.
—Eh! c'est cet express de Bayonne, qui est resté en détresse, répondit le chef de gare aux questions. Je voudrais être renseigné, je ne suis pas tranquille.
Mais des sonneries retentirent, un homme d'équipe s'enfonça dans les ténèbres, en balançant une lanterne, tandis qu'un signal, au loin, manœuvrait. Et le chef de gare s'écria:
—Ah! cette fois, c'est le train blanc. Espérons que nous aurons le temps de débarquer les malades, avant le passage de l'express.
Il reprit sa course, disparut. Berthaud appelait Gérard, qui était chef d'une équipe de brancardiers; et tous deux, de leur côté, se hâtèrent de rejoindre leur personnel, que le baron Suire activait déjà. Les brancardiers revenaient de toutes parts, s'agitaient, commençaient à traîner les petites voitures, au travers des voies, jusqu'au quai de débarquement, un quai à découvert, en pleine obscurité. Il se fit bientôt là un entassement de coussins, de matelas, de brancards, qui attendaient; tandis que le père Fourcade, le docteur Bonamy, les prêtres, les messieurs, l'officier de dragons, traversaient, eux aussi, pour assister à la descente des malades. Et l'on ne voyait encore, très lointaine, au fond de la campagne noire, que la lanterne de la locomotive, pareille à une étoile rouge qui grandissait. Des coups de sifflet stridents déchiraient la nuit. Ils se turent, il n'y eut plus que le halètement de la vapeur, le sourd grondement des roues, se ralentissant peu à peu. Alors, distinctement, on entendit le cantique, la complainte de Bernadette, que le train entier chantait, avec les Ave obsédants du refrain. Et ce train de souffrance et de foi, ce train gémissant et chantant, qui faisait son entrée à Lourdes, s'arrêta.
Tout de suite, les portières furent ouvertes, la cohue des pèlerins valides et des malades qui pouvaient marcher, descendit, encombra le quai. Les rares becs de gaz n'éclairaient que faiblement cette foule pauvre, aux vêtements neutres, embarrassée de paquets de toutes sortes, de paniers, de valises, de caisses de bois; et, au milieu des coups de coude, parmi ce troupeau effaré, cherchant de quel côté tourner pour trouver la sortie, s'élevaient des exclamations, des cris de familles perdues qui s'appelaient, des embrassades de gens attendus là par des parents ou des amis. Une femme déclarait d'un air de satisfaction béate: «J'ai bien dormi.» Un curé s'en allait avec sa valise, en disant à une dame estropiée: «Bonne chance!» La plupart avaient la figure ahurie, fatiguée et joyeuse des gens qu'un train de plaisir jette dans une gare inconnue. Enfin, la bousculade devenait telle, la confusion s'aggravait à ce point, au fond des ténèbres, que les voyageurs n'entendaient pas les employés qui s'enrouaient à crier: «Par ici! par ici!», pour hâter le déblaiement du quai.
Lestement, sœur Hyacinthe était descendue du wagon, en laissant l'homme mort sous la garde de sœur Claire des Anges; et elle courut au fourgon de la cantine, perdant un peu la tête, avec l'idée que Ferrand l'aiderait. Heureusement, elle trouva devant le fourgon le père Fourcade, auquel, tout bas, elle conta l'accident. Il retint un geste de contrariété, il appela le baron Suire qui passait, se pencha à son oreille. Pendant quelques secondes, il y eut des chuchotements. Puis, le baron Suire s'élança, fendit la foule, avec deux brancardiers qui portaient une civière couverte. Et l'homme fut emporté, ainsi qu'un malade simplement évanoui, sans que la foule des pèlerins s'occupât de lui davantage, dans l'émotion de l'arrivée; et les deux brancardiers, précédés du baron, allèrent le déposer, en attendant, dans une salle des messageries, derrière des tonneaux. L'un des deux, un petit blond, le fils d'un général, resta près du corps.
Sœur Hyacinthe, cependant, était retournée au wagon, après avoir prié sœur Saint-François de l'attendre dans la cour de la gare, près de la voiture réservée, qui devait les conduire à l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs. Et, comme elle parlait, avant de partir, d'aider ses malades à descendre, Marie ne voulut pas qu'on la touchât.
—Non, non! ne vous occupez pas de moi, ma sœur. Je resterai la dernière... Mon père et l'abbé Froment sont allés chercher les roues, au fourgon; et je les attends, ils savent comment tout ça se remonte, ils m'emmèneront, soyez tranquille.
De même, M. Sabathier et le frère Isidore désiraient qu'on ne les bougeât point, tant que la foule ne se serait pas un peu écoulée. Madame de Jonquière, qui se chargeait de la Grivotte, promettait de veiller aussi à ce que madame Vêtu fût transportée dans une voiture d'ambulance.
Alors, sœur Hyacinthe résolut de partir immédiatement, pour tout préparer à l'Hôpital. Elle emmenait avec elle la petite Sophie Couteau, ainsi qu'Élise Rouquet, dont elle enveloppa la face, soigneusement. Madame Maze les précédait, tandis que madame Vincent se débattait dans la foule, en emportant sa fillette évanouie dans ses bras, n'ayant plus que l'idée fixe de courir, d'aller la déposer à la Grotte, aux pieds de la sainte Vierge. Maintenant, la cohue s'écrasait à la porte de sortie. Il fallut ouvrir les portes de la salle des bagages, pour faciliter l'écoulement de tout ce monde; et les employés, ne sachant comment recevoir les billets, tendaient leurs casquettes, des casquettes qui s'emplissaient de la pluie des petits cartons.
Dans la cour, une grande cour carrée que bordaient sur trois côtés les bâtiments bas de la gare, c'était aussi un brouhaha extraordinaire, un pêle-mêle de véhicules de toutes sortes. Les omnibus des hôtels, acculés contre la bordure du trottoir, portaient, sur leurs grandes pancartes, les noms les plus vénérés, ceux de Marie et de Jésus, de Saint-Michel, du Rosaire, du Sacré-Cœur. Puis, s'enchevêtraient des voitures d'ambulance, des landaus, des cabriolets, des tapissières, de petites charrettes à âne, dont les cochers criaient, juraient, au milieu du tumulte accru par l'obscurité, que trouaient les lueurs vives des lanternes. L'orage avait duré une partie de la nuit, une mare de boue liquide s'éclaboussait sous les pieds des chevaux; et les piétons pataugeaient jusqu'à la cheville. M. Vigneron, que madame Vigneron et madame Chaise suivaient, éperdues, souleva Gustave pour l'installer, avec sa béquille, dans l'omnibus de l'hôtel des Apparitions, où ces dames et lui-même montèrent ensuite. Madame Maze, avec un petit frisson de chatte soigneuse qui craint de se salir le bout des pattes, fit signe au cocher d'un vieux coupé, monta, disparut discrètement, en donnant pour adresse le couvent des Sœurs bleues. Et sœur Hyacinthe, enfin, put s'installer avec Élise Rouquet et Sophie Couteau, dans un vaste char à bancs, que déjà occupaient Ferrand et les sœurs Saint-François et Claire des Anges. Les cochers fouettaient leurs petits chevaux vifs, les voitures partaient d'un train d'enfer, parmi les cris du monde et les rejaillissements de la boue.
Mais, devant le flot qui se ruait, madame Vincent hésitait à passer, avec son cher fardeau. Il y avait, par moments, des rires autour d'elle. Ah! ce gâchis! et toutes se retroussaient, s'en allaient. Puis, la cour se vidant un peu, elle se risqua. Quelle terreur de glisser dans les flaques, de tomber, par cette nuit noire! Comme elle arrivait à la route qui dévale, elle remarqua des groupes de femmes du pays, aux aguets, offrant des chambres à louer, le lit et la table, selon les bourses.
—Madame, demanda-t-elle à une vieille femme, le chemin pour aller à la Grotte, s'il vous plaît?
Celle-ci ne répondit pas, proposa une chambre pas chère.
—Tout est plein, vous ne trouverez rien dans les hôtels... Peut-être encore mangerez-vous, mais vous n'aurez certainement pas un trou pour coucher.
Manger, coucher, ah! mon Dieu, est-ce que madame Vincent y songeait, elle qui était partie avec trente sous dans sa poche, tout ce qui lui était resté, après les dépenses qu'elle avait dû faire!
—Madame, le chemin pour aller à la Grotte, s'il vous plaît.
Il y avait là, parmi les femmes qui raccolaient, une grande et forte fille, vêtue en belle servante, l'air très propre, les mains soignées. Elle haussa doucement les épaules. Et, comme un prêtre passait, de poitrine large, le sang au visage, elle se précipita, lui offrit une chambre meublée, continua à le suivre, en chuchotant à son oreille.
—Tenez! finit par dire à madame Vincent une autre fille apitoyée, descendez par cette route, vous tournerez à droite et vous arriverez à la Grotte.
Sur le quai de débarquement, à l'intérieur de la gare, la bousculade continuait. Pendant que les pèlerins valides et les malades ayant encore des jambes pouvaient s'en aller, déblayant un peu le trottoir, les grands malades s'attardaient là, difficiles à descendre et à emporter. Et, surtout, les brancardiers s'effaraient, couraient follement avec leurs brancards et leurs voitures, au milieu de cette débordante besogne, qu'ils ne savaient par quel bout commencer.
Comme Berthaud, suivi de Gérard, passait en gesticulant, il aperçut deux dames et une jeune fille, debout près d'un bec de gaz, et qui paraissaient attendre. Il reconnut Raymonde, il arrêta vivement son compagnon du geste.
—Ah! mademoiselle, que je suis heureux de vous voir! Madame votre mère se porte bien, vous avez fait un bon voyage, n'est-ce pas?
Puis, sans attendre:
—Mon ami, monsieur Gérard de Peyrelongue.
Raymonde regardait fixement le jeune homme, de ses yeux clairs, souriants.
—Oh! j'ai le plaisir de connaître un peu monsieur. Nous nous sommes déjà rencontrés à Lourdes.
Alors, Gérard, trouvant que son cousin Berthaud menait les choses trop rondement, bien résolu à ne pas se laisser engager ainsi, se contenta de saluer d'un air de grande politesse.
—Nous attendons maman, reprit la jeune fille. Elle est très occupée, elle a de gros malades.
La petite madame Désagneaux, avec sa jolie tête blonde aux cheveux fous, se récria, dit que c'était bien fait, que madame de Jonquière avait refusé ses services; et elle piétinait d'impatience, elle brûlait de s'en mêler, d'être utile; tandis que madame Volmar, effacée, muette, se désintéressait, tâchait simplement de percer l'ombre, comme si elle eût cherché quelqu'un, de ses yeux magnifiques, voilés d'ordinaire, où s'allumait un brasier.
Mais, à ce moment, il y eut une poussée. On descendait madame Dieulafay de son compartiment de première classe; et madame Désagneaux ne put retenir une plainte de pitié.
—Ah! la pauvre femme!
C'était navrant, en effet, cette jeune femme, parmi son grand luxe, couchée avec ses dentelles comme en un cercueil, si fondue, qu'elle semblait une loque, et gisant sur ce trottoir, dans l'attente d'être emportée. Son mari et sa sœur restaient debout près d'elle, tous les deux très élégants et très tristes; pendant qu'un domestique courait avec des valises, allait s'assurer que la grande calèche, commandée par télégramme, était bien dans la cour. L'abbé Judaine, lui aussi, assistait la malade; et, quand deux hommes la soulevèrent, il se pencha, lui dit au revoir, prononça quelques bonnes paroles, qu'elle parut ne pas entendre. Puis, la regardant partir, il ajouta, en s'adressant à Berthaud qu'il connaissait:
—Les pauvres gens! s'ils pouvaient acheter la guérison! Je leur ai dit que l'or le plus précieux, auprès de la sainte Vierge, était la prière; et j'espère bien avoir assez prié moi-même pour que le ciel se laisse toucher... Ils n'en apportent pas moins un magnifique présent, une lanterne d'or pour la Basilique, une véritable merveille, enchâssée de pierreries... Que Marie Immaculée daigne en sourire!
Beaucoup de cadeaux étaient apportés ainsi, d'énormes bouquets venaient de passer, un surtout, une sorte de triple couronne de roses, montée sur un pied en bois. Et le vieux prêtre expliqua qu'il voulait, avant de quitter la gare, se faire remettre une bannière, don de la belle madame Jousseur, la sœur de madame Dieulafay.
Mais madame de Jonquière qui arrivait, aperçut Berthaud et Gérard.
—Je vous en supplie, messieurs, allez à ce wagon, là, tout près. On a besoin d'hommes, il y a trois ou quatre malades qu'il faut descendre... Moi, je me désespère, je ne puis rien.
Déjà, après avoir salué Raymonde, Gérard courait, tandis que Berthaud conseillait à madame de Jonquière de ne pas rester davantage sur ce trottoir, en lui jurant qu'on n'avait nullement besoin d'elle, qu'il se chargeait de tout et qu'elle aurait ses malades là-bas, à l'Hôpital, avant trois quarts d'heure. Elle finit par céder, elle prit une voiture en compagnie de Raymonde et de madame Désagneaux. Au dernier moment, madame Volmar venait de disparaître, comme cédant à une brusque impatience. On l'avait vue s'approcher d'un monsieur inconnu, sans doute pour lui demander un renseignement. D'ailleurs, on allait la retrouver à l'Hôpital.
Devant le wagon, Berthaud rejoignit Gérard, au moment où celui-ci, aidé de deux autres camarades, travaillait à descendre M. Sabathier. C'était une rude besogne, car il était très gros, très lourd, et l'on croyait bien que jamais il ne sortirait par la portière du compartiment. Pourtant, il était entré. Deux brancardiers encore durent faire le tour par l'autre portière, on réussit enfin à le déposer sur le quai de débarquement. Le jour se levait, un petit jour pâle; et ce quai apparaissait lamentable, avec son déballage d'ambulance improvisée. Déjà, la Grivotte sans connaissance gisait là, sur un matelas, en attendant qu'on vînt la prendre; tandis qu'on avait dû asseoir contre un bec de gaz madame Vêtu, souffrant d'une telle crise, qu'elle jetait un cri à la moindre secousse. Des hospitaliers, les mains gantées, roulaient difficilement, dans leurs petites voitures, de pauvres femmes sordides, ayant à leurs pieds de vieux cabas; d'autres ne pouvaient dégager leurs brancards, où s'allongeaient des corps raidis, de tristes corps muets, aux yeux d'angoisse; et des infirmes, cependant, des estropiés parvenaient à se glisser, un jeune prêtre boiteux, un petit garçon avec des béquilles, bossu et amputé d'une jambe, qui se traînait parmi les groupes, pareil à un gnôme. Tout un embarras s'était fait devant d'un homme courbé en deux, tordu par une paralysie, à ce point, qu'il fallait le transporter, plié ainsi, sur une chaise renversée, les jambes et la tête en bas.
Alors, l'effarement fut à son comble, lorsque le chef de gare se précipita, criant:
—L'express de Bayonne est signalé... Dépêchons! dépêchons! Vous avez trois minutes.
Le père Fourcade, dominant la cohue, au bras du docteur Bonamy, l'air gai, encourageant les plus malades, appela d'un geste Berthaud, pour lui dire:
—Finissez de les descendre tous, vous les emporterez bien ensuite.
Le conseil était plein de sagesse, on acheva le déballage. Dans le wagon, il ne restait que Marie, qui attendait patiemment. M. de Guersaint et Pierre venaient enfin de reparaître, avec les deux paires de roues; et, en hâte, Pierre descendit la jeune fille, aidé seulement de Gérard. Elle était d'une légèreté de pauvre oiseau frileux, il n'y eut que la caisse qui leur donna du mal. Puis, les deux hommes la posèrent sur les paires de roues, qu'ils boulonnèrent. Et Pierre aurait pu emmener Marie, la rouler tout de suite, sans la foule qui l'entravait.
—Dépêchons, dépêchons! répétait le chef de gare.
Lui-même aidait, donnait un coup de main, soutenait les pieds d'un malade, pour qu'on le tirât plus vite d'un compartiment. Il poussait les petites voitures, déblayait le bord du trottoir. Mais, dans un wagon de seconde, une femme, la dernière à descendre, était prise d'une atroce crise nerveuse. Elle hurlait, se débattait. On ne pouvait songer à la toucher en ce moment. Et cet express qui arrivait, que signalait le tintement ininterrompu des sonneries électriques! Il fallut se décider, refermer la portière, conduire le train sur la voie de garage, où il allait rester tout formé pendant trois jours, en attendant de reprendre son chargement de pèlerins et de malades. Tandis qu'il s'éloignait, on entendit encore les cris de la misérable, qui, seule, avait dû y rester avec une religieuse, des cris de plus en plus faibles, des cris d'enfant sans force, qu'on finit par calmer.
—Bon Dieu! murmura le chef de gare, il était temps!
En effet, l'express de Bayonne arrivait à toute vapeur, et il passa dans un coup de foudre, le long de ce trottoir pitoyable, où traînait la douloureuse misère d'une débâcle d'hôpital. Les petites voitures, les brancards en furent secoués; mais il n'y eut pas d'accident, les hommes d'équipe veillaient, écartaient des voies le troupeau affolé qui continuait à se bousculer pour sortir. D'ailleurs, la circulation se rétablit aussitôt, les brancardiers purent achever le transport des malades, avec une lenteur prudente.
Le jour augmentait, une aube limpide qui blanchissait le ciel, dont le reflet éclairait la terre, noire encore. On commençait à distinguer les gens et les choses.
—Non, tout à l'heure! répétait Marie à Pierre, qui cherchait à se dégager. Attendons que le flot s'écoule.
Et elle s'intéressa à un homme de soixante ans environ, d'aspect militaire, qui se promenait parmi les malades. La tête carrée, les cheveux blancs et taillés en brosse, il aurait eu l'air solide encore, s'il n'avait point traîné le pied gauche, qu'il jetait en dedans, à chaque pas. Il s'appuyait, de la main gauche, sur une grosse canne.
M. Sabathier, qui venait depuis sept ans, l'aperçut et s'égaya.
—Ah! c'est vous, Commandeur!
Peut-être s'appelait-il M. Commandeur. Mais, comme il était décoré et qu'il portait un large ruban rouge, peut-être le surnommait-on ainsi, à cause de sa décoration, bien qu'il fût simple chevalier. Personne ne savait au juste son histoire; et il devait avoir encore de la famille quelque part, des enfants sans doute; mais ces choses restaient vagues. Depuis trois ans déjà, il était à la gare, chargé d'une surveillance aux messageries, une simple occupation, une petite place qu'on lui avait donnée par grande faveur, et dont le maigre salaire lui permettait de vivre parfaitement heureux. Frappé d'une première attaque d'apoplexie à cinquante-cinq ans, il en avait eu une seconde deux ans plus tard, qui lui avait laissé un peu de paralysie du côté gauche. Maintenant, il attendait la troisième, d'un air d'absolue tranquillité. Comme il le disait, il était au bon plaisir de la mort, ce soir, demain, à l'instant même. Et tout Lourdes le connaissait bien, pour sa manie, au moment des pèlerinages, l'habitude qu'il avait prise d'aller, tirant le pied et s'appuyant sur sa canne, à chaque train qui arrivait, s'étonner violemment et reprocher aux malades la rage qu'ils avaient de vouloir guérir.
Il voyait depuis trois ans M. Sabathier, toute sa colère tomba sur lui.
—Comment! vous voilà encore? Vous tenez donc bien à vivre cette exécrable vie?... Mais, sacrebleu! mourez donc tranquillement chez vous, dans votre lit! Est-ce que ce n'est pas ce qu'il y a de meilleur au monde?
M. Sabathier riait, sans se fâcher, brisé pourtant par la façon rude dont il avait fallu le descendre.
—Non, non, j'aime mieux guérir!
—Guérir, guérir, ils demandent tous cela! Faire des centaines de lieues, arriver en morceaux, hurlant de souffrance, et pour guérir, et pour recommencer toutes les peines, toutes les douleurs!... Voyons, vous, monsieur, à votre âge, avec votre corps en ruine, vous seriez bien attrapé, si votre sainte Vierge vous rendait les jambes. Qu'est-ce que vous en feriez, mon Dieu? Quelle joie trouveriez-vous à prolonger, pendant quelques années encore, l'abomination de la vieillesse?... Eh! pendant que vous y êtes, mourez donc tout de suite! C'est le bonheur!
Et il disait cela, non pas en croyant qui aspire à la récompense de l'autre vie, mais en homme las qui compte tomber au néant, à la grande paix éternelle de n'être plus.
Pendant que M. Sabathier haussait les épaules, comme s'il avait eu affaire à un enfant, l'abbé Judaine, qui venait enfin de retrouver sa bannière, s'arrêta au passage pour gronder doucement le Commandeur, qu'il connaissait, lui aussi.
—Ne blasphémez pas, cher monsieur, c'est offenser le ciel, que de refuser la vie et que de ne pas aimer la santé. Vous-même, si vous m'aviez cru, vous auriez déjà demandé à la sainte Vierge la guérison de votre jambe.
Alors, le Commandeur s'emporta.
—Ma jambe! elle n'y peut rien, je suis tranquille! Et que la mort vienne donc, et que ce soit fini, à jamais!... Quand il faut mourir, on se tourne contre le mur, et l'on meurt, c'est si simple!
Mais le vieux prêtre l'interrompit. Il lui montra Marie, qui les écoutait, étendue dans sa caisse:
—Vous renvoyez tous nos malades mourir chez eux, même mademoiselle, n'est-ce pas? qui est en pleine jeunesse et qui veut vivre.
Marie, ardemment, ouvrait ses grands yeux, dans son désir d'être, de prendre sa part du vaste monde; et le Commandeur, s'étant approché, la regardait, saisi brusquement d'une profonde émotion, qui fit trembler sa voix.
—Si mademoiselle guérit, je lui souhaite un autre miracle, celui d'être heureuse.
Et il s'en alla, continua sa promenade de philosophe courroucé, au milieu des malades, en traînant le pied et en tapant les dalles du fer de sa grosse canne.
Peu à peu, le trottoir se déblayait, on avait emporté madame Vêtu et la Grivotte; et ce fut Gérard qui emmena M. Sabathier dans une petite voiture; tandis que le baron Suire et Berthaud donnaient déjà des ordres, pour le train suivant, le train vert, qu'on attendait. Il n'y avait plus là que Marie, dont Pierre se chargeait jalousement. Mais il s'était attelé, il l'avait traînée dans la cour de la gare, lorsqu'ils remarquèrent que, depuis un instant, M. de Guersaint avait disparu. Tout de suite, d'ailleurs, ils l'aperçurent en grande conversation avec l'abbé Des Hermoises, dont il venait de faire la connaissance. Une égale admiration de la nature les avait rapprochés. Le jour achevait de paraître, les montagnes environnantes se montraient dans leur majesté. Et M. de Guersaint poussait des cris de ravissement.
—Quel pays, monsieur! Voici trente ans que je désire visiter le cirque de Gavarnie. Mais c'est encore loin, et si cher, que je ne pourrai sûrement faire cette excursion.
—Monsieur, vous vous trompez, rien n'est plus faisable. En se mettant à plusieurs, la dépense est modique.
Et, justement, je compte y retourner, cette année, de sorte que si vous voulez bien être des nôtres...
—Comment donc, monsieur!... Nous en recauserons. Mille fois merci!
Sa fille l'appelait, il la rejoignit, après un cordial échange de saluts. Pierre avait décidé qu'il traînerait Marie jusqu'à l'Hôpital, pour lui éviter le transbordement dans une autre voiture. Les omnibus, les landaus, les tapissières revenaient déjà, obstruant de nouveau la cour, attendant le train vert; et il eut quelque peine à gagner la route, avec le petit chariot, dont les roues basses entraient dans la boue, jusqu'aux moyeux. Des agents de police, chargés du service d'ordre, pestaient contre cet affreux gâchis qui éclaboussait leurs bottes. Seules, les raccoleuses, les vieilles et les jeunes, brûlant de louer leurs chambres, se moquaient des flaques, les traversaient avec leurs sabots, à la poursuite des pèlerins.
Comme le chariot roulait plus librement sur la route en pente, Marie leva la tête pour demander à M. de Guersaint, qui marchait près d'elle:
—Père, quel jour sommes-nous aujourd'hui?
—Samedi, ma mignonne.
—C'est vrai, samedi, le jour de la sainte Vierge... Est-ce aujourd'hui qu'elle me guérira?
Et, derrière elle, furtivement, sur une civière couverte, deux porteurs descendaient le cadavre de l'homme, qu'ils étaient allés prendre au fond de la salle des messageries, dans l'ombre des tonneaux, pour le conduire en un lieu secret que le père Fourcade venait de désigner.
II
L'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, bâti par un chanoine charitable, et inachevé, faute d'argent, est un vaste bâtiment de quatre étages, beaucoup trop haut, où il est difficile de monter les malades. D'ordinaire, une centaine de vieillards infirmes et pauvres l'occupent. Mais, pendant le pèlerinage national, ces vieillards sont abrités ailleurs pour trois jours, et l'Hôpital est loué aux pères de l'Assomption, qui parfois y installent jusqu'à cinq et six cents malades. On a beau, d'ailleurs, les y entasser, les salles sont insuffisantes. On distribue les trois ou quatre centaines de malades qui restent, les hommes à l'Hôpital du Salut, les femmes à l'Hospice de la ville.
Ce matin-là, sous le soleil levant, la confusion était grande, dans la cour sablée, devant la porte que gardaient deux prêtres. Depuis la veille, le personnel de la Direction temporaire avait pris possession des bureaux, avec un luxe de registres, de cartes, de formules imprimées. On voulait faire beaucoup mieux que l'année précédente: les salles du bas devaient être réservées aux malades impotents; d'autre part, la distribution des cartes, portant le nom de la salle et le numéro du lit, serait contrôlée avec soin, car des erreurs d'identité s'étaient produites. Mais, devant le flot de grands malades que le train blanc venait d'amener, toutes les bonnes intentions s'effaraient, et les formalités nouvelles compliquaient tellement les choses, qu'il avait fallu prendre le parti de déposer les malheureux dans la cour, au fur et à mesure qu'ils arrivaient, en attendant de pouvoir les admettre avec un peu d'ordre. C'était le déballage de la gare qui recommençait, le pitoyable campement en plein air, tandis que les brancardiers et que les employés du secrétariat, de jeunes séminaristes, couraient de toutes parts, d'un air éperdu.
—On a voulu trop bien faire! criait désespérément le baron Suire.
Et le mot était juste, jamais on n'avait pris tant de précautions inutiles, on s'apercevait qu'on avait classé dans les salles du haut les malades les plus difficiles à remuer, par suite d'erreurs inexplicables. Il était impossible de refaire le classement, tout allait de nouveau s'organiser au petit bonheur; et la distribution des cartes commença, pendant qu'un jeune prêtre écrivait sur un registre les noms et les adresses, pour le contrôle. Chaque malade, d'ailleurs, devait produire sa carte d'hospitalité, de la couleur du train, portant son nom, son numéro d'ordre, et sur laquelle on inscrivait le nom de la salle et le numéro du lit. Cela éternisait le défilé des admissions.
Alors, de bas en haut du vaste bâtiment, au travers des quatre étages, ce fut un piétinement sans fin. M. Sabathier se trouva un des premiers installés, dans une salle du rez-de-chaussée, la salle dite des ménages, où les hommes malades étaient autorisés à garder leurs femmes près d'eux. On n'admettait du reste que des femmes, dans les autres salles, à tous les étages. Et, bien que le frère Isidore fût avec sa sœur, on consentit à les considérer comme un ménage, on le plaça près de M. Sabathier, dans le lit voisin. La chapelle se trouvait à côté, encore blanche de plâtre, les baies fermées par de simples planches. D'autres salles aussi restaient inachevées, garnies quand même de matelas, où les malades s'entassaient rapidement. Mais, déjà, la foule de celles qui pouvaient marcher, assiégeait le réfectoire, une longue galerie dont les fenêtres ouvraient sur une cour intérieure; et les sœurs Saint-Frai, les desservantes habituelles de l'Hôpital, demeurées à leur poste pour faire la cuisine, distribuaient des bols de café au lait et de chocolat à toutes ces pauvres femmes, épuisées par le terrible voyage.
—Reposez-vous, prenez des forces, répétait le baron Suire, qui se prodiguait, se montrait partout à la fois. Vous avez trois bonnes heures. Il n'est pas cinq heures et les révérends pères ont donné l'ordre de n'aller à la Grotte qu'à huit heures, pour éviter la trop grande fatigue.
En haut, au second étage, madame de Jonquière avait pris, une des premières, possession de la salle Sainte-Honorine, dont elle était la directrice. Elle avait dû laisser en bas sa fille Raymonde, qui était attachée au service du réfectoire, le règlement interdisant aux jeunes filles de pénétrer dans les salles, où elles auraient pu voir des choses malséantes et trop affreuses. Mais la petite madame Désagneaux, simple dame hospitalière, n'avait pas quitté la directrice, à qui elle demandait déjà des ordres, ravie de pouvoir se dévouer enfin.
—Madame, est-ce que tous ces lits sont bien faits? Si je les refaisais avec sœur Hyacinthe?
La salle, peinte en jaune clair, mal éclairée sur la cour intérieure, contenait quinze lits, alignés sur deux rangs, le long des murs.
—Tout à l'heure, nous verrons, répondit madame de Jonquière, l'air absorbé.
Elle comptait les lits, elle examinait cette salle longue et étroite. Puis, à demi-voix:
—Jamais je n'aurai assez de place. On m'a annoncé vingt-trois malades, et il va falloir mettre des matelas par terre.
Sœur Hyacinthe, qui avait suivi ces dames, après avoir laissé sœur Saint-François et sœur Claire des Anges s'installer dans une petite pièce voisine, transformée en lingerie, soulevait les couvertures, examinait la literie. Et elle rassura madame Désagneaux.
—Oh! les lits sont bien faits, tout est propre. On voit que les sœurs Saint-Frai ont passé par là... Seulement, la réserve des matelas est tout à côté, et si madame veut me donner un coup de main, nous pouvons, sans attendre, en mettre une rangée, ici, entre les lits.
—Mais certainement! cria la jeune femme, exaltée par l'idée de porter des matelas, avec ses bras frêles de jolie blonde.
Il fallut que madame de Jonquière la calmât.
—Tout à l'heure, rien ne presse. Attendons que nos malades soient là... Je n'aime pas beaucoup cette salle, qu'il est difficile d'aérer. L'année dernière, j'avais la salle Sainte-Rosalie, au premier étage... Enfin, nous allons nous organiser tout de même.
D'autres dames hospitalières arrivaient, une ruche débordante d'abeilles travailleuses, pressées de se mettre à la besogne. C'était même une cause de confusion de plus, ce trop grand nombre d'infirmières, venues du grand monde et de la bourgeoisie, avec une ferveur de zèle où il se mêlait un peu de vanité. Elles étaient plus de deux cents. Comme chacune, à son entrée dans l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut, devait faire un don, on n'osait en refuser aucune, de crainte de tarir les aumônes; et leur nombre croissait d'année en année. Heureusement, il y en avait, parmi elles, à qui il suffisait de porter au corsage la croix de drap rouge, et qui, dès leur arrivée à Lourdes, partaient en excursions. Mais celles qui se dévouaient étaient vraiment méritoires, car elles passaient cinq jours d'abominable fatigue, dormant à peine deux heures par nuit, vivant au milieu des spectacles les plus terribles et les plus répugnants. Elles assistaient aux agonies, elles pansaient les plaies empestées, elles vidaient les cuvettes et les vases, changeaient de linge les gâteuses, retournaient les malades, toute une besogne atroce, écrasante, dont elles n'avaient pas l'habitude. Aussi en sortaient-elles courbaturées, mortes, avec des yeux de fièvre, brûlant de cette joie de la charité qui les exaltait.
—Et madame Volmar? demanda madame Désagneaux. Je croyais la retrouver ici.
Doucement, madame de Jonquière coupa court, comme si elle était au courant et qu'elle eût voulu faire le silence, par une indulgence de femme tendre aux misères humaines.
—Elle n'est pas forte, elle se repose à l'hôtel. Il faut la laisser dormir.
Puis, elle partagea les lits entre ces dames, donna deux lits à chacune. Et toutes achevèrent de prendre possession du local, allant et venant, montant et descendant, pour se rendre compte où étaient l'administration, la lingerie, les cuisines.
—Et la pharmacie? demanda encore madame Désagneaux.
Mais il n'y avait pas de pharmacie. Aucun personnel médical n'était même là. À quoi bon? puisque les malades étaient des abandonnées de la science, des désespérées qui venaient demander à Dieu une guérison que les hommes impuissants ne pouvaient leur promettre. Tout traitement, pendant le pèlerinage, se trouvait logiquement interrompu. Si quelque malheureuse entrait en agonie, on l'administrait. Et, seul, le jeune médecin qui accompagnait d'ordinaire le train blanc, était là, avec sa petite boîte de secours, pour tenter de la soulager un peu, dans le cas où une malade le réclamerait, pendant une crise.
Justement, sœur Hyacinthe amenait Ferrand, que la sœur Saint-François avait gardé avec elle, dans un cabinet voisin de la lingerie, où il se proposait de se tenir en permanence.
—Madame, dit-il à madame de Jonquière, je suis à votre entière disposition. En cas de besoin, vous n'aurez qu'à m'envoyer chercher.
Elle l'écoutait à peine, se querellait avec un jeune prêtre de l'administration, parce qu'il n'y avait que sept vases de nuit pour toute la salle.
—Certainement, monsieur, s'il nous fallait une potion calmante...
Mais elle n'acheva pas, retourna à sa discussion.
—Enfin, monsieur l'abbé, tâchez de m'en avoir encore quatre ou cinq... Comment voulez-vous que nous fassions? C'est déjà si pénible!
Et Ferrand écoutait, regardait, effaré de ce monde extraordinaire, où un hasard l'avait fait tomber, depuis la veille. Lui qui ne croyait pas, qui n'était là que par dévouement, s'étonnait de l'effroyable bousculade de tant de misère et de souffrance, se ruant à l'espoir du bonheur. Surtout, ses idées de jeune médecin étaient bouleversées, devant cette insouciance de toutes précautions, ce mépris des plus simples indications de la science, dans la certitude que, si le ciel le voulait, la guérison se produirait avec l'éclat d'un démenti aux lois mêmes de la nature. Alors, pourquoi cette dernière concession au respect humain, d'emmener un médecin qu'on employait si mal? Il retourna dans son cabinet, vaguement honteux, en se sentant inutile et un peu ridicule.
—Préparez tout de même des pilules d'opium, lui dit sœur Hyacinthe qui l'avait accompagné jusqu'à la lingerie. On vous en demandera, nous avons des malades qui m'inquiètent.
Elle le regardait de ses grands yeux bleus, si doux, si bons, au continuel et divin sourire. Le mouvement qu'elle se donnait, rosait d'un sang vif sa peau éclatante de jeunesse. Et, en bonne amie qui consentait à partager avec lui les besognes de son cœur:
—Puis, si j'ai besoin de quelqu'un pour lever ou coucher une malade, vous me donnerez bien un coup de main?
Alors, il fut content d'être venu, d'être là, à l'idée qu'il lui serait utile. Il la revoyait à son chevet, lorsqu'il avait failli mourir, le soignant avec des mains fraternelles, d'une bonne grâce rieuse d'ange sans sexe, où il y avait du camarade et de la femme.
—Mais tant que vous voudrez, ma sœur! Je vous appartiens, je serai si heureux de vous servir! Vous savez quelle dette de reconnaissance j'ai à payer envers vous?
Gentiment, elle mit un doigt sur ses lèvres, pour le faire taire. Personne ne lui devait rien. Elle n'était que la servante des souffrants et des pauvres.
À ce moment, une première malade faisait son entrée dans la salle Sainte-Honorine. C'était Marie, que Pierre, aidé de Gérard, venait de monter, couchée au fond de sa caisse de bois. Partie la dernière de la gare, elle arrivait ainsi avant les autres, grâce aux complications sans fin, qui, après les avoir toutes arrêtées, les libéraient maintenant, au hasard de la distribution des cartes. M. de Guersaint, devant la porte de l'Hôpital, avait dû quitter sa fille, sur le désir de celle-ci: elle s'inquiétait de l'encombrement des hôtels, elle voulait qu'il s'assurât immédiatement de deux chambres, pour lui et pour Pierre. Et elle était si lasse, qu'après s'être désespérée de ne pas être conduite à la Grotte tout de suite, elle consentit à ce qu'on la couchât un instant.
—Voyons, mon enfant, répétait madame de Jonquière, vous avez trois heures devant vous. Nous allons vous mettre sur votre lit. Cela vous reposera, de n'être plus dans cette caisse.
Elle la souleva par les épaules, tandis que sœur Hyacinthe tenait les pieds. Le lit se trouvait au milieu de la salle, près d'une fenêtre. Un moment, la malade demeura les yeux clos, comme épuisée, d'avoir été remuée ainsi. Puis, il fallut que Pierre rentrât, car elle s'énervait, disait avoir des choses à lui expliquer.
—Ne vous en allez pas, mon ami, je vous en conjure. Emportez cette caisse sur le palier, mais restez là, parce que je veux être descendue, dès qu'on m'en donnera la permission.
—Êtes-vous mieux, couchée? demanda le jeune prêtre.
—Oui, oui, sans doute... Et, d'ailleurs, je ne sais pas... J'ai une telle hâte, mon Dieu! d'être là-bas, aux pieds de la sainte Vierge!
Pourtant, lorsque Pierre eut emporté la caisse, elle fut distraite par l'arrivée successive des malades. Madame Vêtu, que deux brancardiers avaient montée en la soutenant sous les bras, fut posée par eux, toute habillée, sur le lit voisin; et elle y resta immobile, sans un souffle, avec son masque jaune et lourd de cancéreuse. On n'en déshabillait aucune, on se contentait de les allonger, en leur conseillant de s'assoupir, si elles le pouvaient. Celles qui n'étaient point alitées, s'asseyaient au bord de leur matelas, causaient entre elles, rangeaient leurs petites affaires. Déjà, Élise Rouquet, qui était également près de Marie, à gauche, défaisait son panier, pour en tirer un fichu propre, très ennuyée de n'avoir pas de glace. Et, en moins de dix minutes, tous les lits se trouvèrent occupés, de sorte que, lorsque la Grivotte parut, à demi portée par sœur Hyacinthe et sœur Claire des Anges, il fallut commencer à mettre des matelas par terre.
—Tenez! en voici un! criait madame Désagneaux. Elle sera très bien, à cette place, loin du courant d'air de la porte.
Bientôt, sept autres matelas furent ajoutés à la file, occupant toute l'allée centrale. On ne pouvait plus circuler, il fallait prendre des précautions pour suivre les sentiers étroits, ménagés autour des malades. Chacune gardait son paquet, son carton, sa valise; et c'était, au pied des couches improvisées, un entassement de pauvres choses, de loques traînant parmi les draps et les couvertures. On aurait dit une ambulance pitoyable, organisée à la hâte après quelque grande catastrophe, un incendie, un tremblement de terre, qui aurait jeté à la rue des centaines de blessés et de pauvres.
Madame de Jonquière allait d'un bout de la salle à l'autre, répétant toujours:
—Voyons, mes enfants, ne vous excitez pas, tâchez de dormir un peu.
Mais elle n'arrivait pas à les calmer, et elle-même, ainsi que les dames hospitalières, placées sous ses ordres, augmentaient la fièvre, par leur effarement. Il fallait changer de linge plusieurs malades, d'autres avaient des besoins. Une, qui souffrait d'un ulcère à la jambe, poussait de telles plaintes, que madame Désagneaux avait entrepris de refaire le pansement; mais elle était malhabile, et malgré tout son courage d'infirmière passionnée, elle manquait de s'évanouir, tant l'insupportable odeur l'incommodait. Les mieux portantes demandaient du bouillon, des bols circulaient, au milieu des appels, des réponses, des ordres contradictoires qu'on ne savait comment exécuter. Et, très gaie, lâchée à travers cette bousculade, la petite Sophie Couteau, qui demeurait avec les sœurs, se croyait en récréation, courait, dansait, sautait à cloche-pied, appelée par toutes, aimée et cajolée, pour l'espoir du miracle qu'elle apportait à chacune.
Les heures pourtant s'écoulaient, dans cette agitation. Sept heures venaient de sonner, lorsque l'abbé Judaine entra. Il était aumônier de la salle Sainte-Honorine, et la difficulté de trouver un autel libre pour dire sa messe, l'avait seule attardé. Dès qu'il parut, un cri d'impatience s'éleva de tous les lits.
—Oh! monsieur le curé, partons, partons tout de suite!
Un désir ardent les soulevait, accru, irrité de minute en minute, comme si une soif de plus en plus vive les eût brûlées, que, seule, pouvait calmer la fontaine miraculeuse. Et la Grivotte, surtout, assise sur son matelas, joignait les mains, implorait, pour qu'on l'emmenât à la Grotte. N'était-ce pas un commencement de miracle, ce réveil de sa volonté, ce besoin fiévreux de guérison qui la redressait? Arrivée évanouie, inerte, elle était sur son séant, tournant de tous côtés ses regards noirs, guettant l'heure bienheureuse où l'on viendrait la chercher; et son visage livide se colorait, elle ressuscitait déjà.
—De grâce! monsieur le curé, dites qu'on m'emporte! Je sens que je vais être guérie.
L'abbé Judaine, avec sa bonne face, son sourire de père tendre, les écoutait, trompait leur impatience par d'aimables paroles. On allait partir dans un petit moment. Mais il fallait être raisonnable, laisser aux choses le temps de s'organiser; et puis, la sainte Vierge, elle non plus, n'aimait pas qu'on la bousculât, attendant son heure, distribuant ses faveurs divines aux plus sages.
Comme il passait devant le lit de Marie, et qu'il l'aperçut, les mains jointes, bégayante de supplications, il s'arrêta de nouveau.
—Vous aussi, ma fille, vous êtes si pressée! Soyez tranquille, il y aura des grâces pour toutes.
—Mon père, murmura-t-elle, je me meurs d'amour. Mon cœur est trop gros de prières, il m'étouffe.
Il fut très touché de cette passion, chez cette pauvre enfant amaigrie, si durement frappée dans sa beauté et dans sa jeunesse. Il voulut l'apaiser, il lui montra sa voisine, madame Vêtu, qui ne bougeait pas, les yeux grands ouverts pourtant, fixés sur les gens qui passaient.
—Voyez donc, madame, comme elle est tranquille! Elle se recueille, elle a bien raison de s'abandonner ainsi qu'un petit enfant, entre les mains de Dieu.
Mais, d'une voix qu'on n'entendait pas, d'un souffle à peine, madame Vêtu bégayait:
—Oh! je souffre, je souffre!
Enfin, à huit heures moins un quart, madame de Jonquière avertit les malades qu'elles feraient bien de se préparer. Elle-même, aidée de sœur Hyacinthe et de madame Désagneaux, reboutonna des robes, rechaussa des pieds impotents. C'était une véritable toilette, car toutes désiraient paraître à leur avantage devant la sainte Vierge. Beaucoup eurent la délicatesse de se laver les mains. D'autres déballaient leurs chiffons, mettaient du linge propre. Élise Rouquet avait fini par découvrir un miroir de poche, entre les mains d'une de ses voisines, une femme énorme, hydropique, très coquette de sa personne; elle se l'était fait prêter, elle l'avait posé debout contre son traversin; et, absorbée, avec un soin infini, elle nouait le fichu élégamment autour de sa tête, pour cacher sa face de monstre, à la plaie saignante. Droite devant elle, l'air intéressé profondément, la petite Sophie la regardait faire.
Ce fut l'abbé Judaine qui donna le signal du départ pour la Grotte. Il y voulait accompagner ses chères filles de souffrance en Dieu, comme il disait; tandis que ces dames de l'Hospitalité et les sœurs resteraient là, afin de mettre un peu d'ordre dans la salle. Tout de suite, la salle se vida, les malades furent descendues, au milieu d'un nouveau tumulte. Pierre, qui avait replacé sur les roues la caisse où Marie était couchée, prit la tête du cortège, formé d'une vingtaine de petites voitures et de brancards. Les autres salles se vidaient également, la cour était pleine, le défilé s'organisait en grande confusion. Bientôt il y eut une queue interminable, descendant la pente assez raide de l'avenue de la Grotte, de sorte que Pierre arrivait déjà au plateau de la Merlasse, lorsque les derniers brancards quittaient à peine la cour de l'Hôpital.
Il était huit heures, le soleil déjà haut, un soleil d'août triomphal, flambait dans le grand ciel d'une pureté admirable. Lavé par l'orage de la nuit, il semblait que le bleu de l'air fût tout neuf, d'une fraîcheur d'enfance. Et l'effrayant défilé, cette cour des miracles de la souffrance humaine, roulait sur le pavé en pente, dans l'éclat de la radieuse matinée. Cela ne finissait pas, la queue des abominations s'allongeait toujours. Aucun ordre, le pêle-mêle de tous les maux, le dégorgement d'un enfer où l'on aurait entassé les maladies monstrueuses, les cas rares et atroces, donnant le frisson. C'étaient des têtes mangées par l'eczéma, des fronts couronnés de roséole, des nez et des bouches dont l'éléphantiasis avait fait des groins informes. Des maladies perdues ressuscitaient, une vieille femme avait la lèpre, une autre était couverte de lichens, comme un arbre qui se serait pourri à l'ombre. Puis, passaient des hydropiques, des outres gonflées d'eau, le ventre géant sous les couvertures; tandis que des mains tordues par les rhumatismes pendaient hors des civières, et que des pieds passaient, enflés par l'œdème, méconnaissables, tels que des sacs bourrés de chiffons. Une hydrocéphale, assise dans une petite voiture, balançait un crâne énorme, trop lourd, retombant à chaque secousse. Une grande fille, atteinte de chorée, dansait de tous ses membres, sans arrêt, avec des sursauts de grimaces, qui tiraient la moitié gauche de son visage. Une plus jeune, derrière, avait un aboiement, une sorte de cri plaintif de bête, chaque fois que le tic douloureux dont elle était torturée, lui tordait la bouche. Puis, venaient des phtisiques, tremblant la fièvre, épuisées de dysenterie, d'une maigreur de squelettes, la peau livide, couleur de la terre où elles allaient bientôt dormir; et il y en avait une, la face très blanche, avec des yeux de flamme, pareille à une tête de mort dans laquelle on aurait allumé une torche. Puis, toutes les difformités des contractures se succédaient, les tailles déjetées, les bras retournés, les cous plantés de travers, les pauvres êtres cassés et broyés, immobilisés en des postures de pantins tragiques: une surtout dont le poing droit s'était rejeté derrière les reins, tandis que la joue gauche se renversait, collée sur l'épaule. Puis, de pauvres filles rachitiques étalaient leur teint de cire, leur nuque frêle, rongée d'humeurs froides; des femmes jaunes avaient la stupeur douloureuse des misérables dont le cancer dévore les seins; d'autres encore, couchées et leurs tristes yeux au ciel, semblaient écouter en elles le choc des tumeurs, grosses comme des têtes d'enfant, qui obstruaient leurs organes. Et il y en avait toujours, il en arrivait toujours de plus épouvantables, celle-ci qui suivait celle-là augmentait le frisson. Une enfant de vingt ans, à la tête écrasée de crapaud, laissait pendre un goitre si énorme, qu'il descendait jusqu'à sa taille, ainsi que la bavette d'un tablier. Une aveugle s'avançait, la figure d'une pâleur de marbre, avec les deux trous de ses yeux enflammés et sanglants, deux plaies vives qui ruisselaient de pus. Une vieille folle, frappée d'imbécillité, le nez emporté par quelque chancre, la bouche noire, riait d'un rire terrifiant. Et, tout d'un coup, une épileptique se convulsa, écuma sur son brancard, sans que le cortège ralentît sa marche, comme fouetté par le vent de la course, dans cette fièvre de passion qui l'emportait vers la Grotte.
Les brancardiers, les prêtres, les malades elles-mêmes venaient d'entonner un cantique, la complainte de Bernadette, et tout roulait au milieu de l'obsession des Ave, et les petites voitures, les brancards, les piétons descendaient la pente de la rue, en un ruisseau grossi et débordant, charriant ses flots à grand bruit. Au coin de la rue Saint-Joseph, près du plateau de la Merlasse, une famille d'excursionnistes, des gens qui arrivaient de Cauterets ou de Bagnères, restaient plantés au bord du trottoir, dans un étonnement profond. Ce devaient être de riches bourgeois, le père et la mère très corrects, les deux grandes filles vêtues de robes claires, avec des visages riants d'heureuses personnes qui s'amusent. Mais, à la surprise première du groupe, succédait une terreur croissante, comme s'ils avaient vu s'ouvrir une maladrerie des temps anciens, un de ces hôpitaux de la légende qu'on aurait vidé, après quelque grande épidémie. Et les deux filles pâlissaient, le père et la mère demeuraient glacés, devant le défilé ininterrompu de tant d'horreurs, dont ils recevaient le vent empesté à la face. Mon Dieu! tant de laideur, tant de saleté, tant de souffrance! Était-ce possible, sous ce beau soleil si radieux, sous ce grand ciel de lumière et de joie, où montait la fraîcheur du Gave, où le vent du matin apportait l'odeur pure des montagnes!
Lorsque Pierre, en tête du cortège, déboucha sur le plateau de la Merlasse, il se sentit baigné par ce soleil si clair, par cet air si vif et si embaumé. Il se retourna, sourit doucement à Marie; et tous deux, dans la splendeur du matin, comme ils arrivaient au centre de la place du Rosaire, furent enchantés par l'admirable horizon qui se déroulait autour d'eux.
En face, à l'est, c'était le vieux Lourdes, couché dans un large pli de terrain, de l'autre côté de son rocher. Le soleil se levait, derrière les monts lointains, et ses rayons obliques découpaient en lilas sombre ce roc solitaire, que couronnaient la tour et les murs croulants de l'antique Château, jadis la clef redoutable des sept vallées. Dans la poussière d'or volante, on ne voyait guère que des arêtes fières, des pans de constructions cyclopéennes, puis de vagues toitures au delà, les toits décolorés et perdus de l'ancienne ville; tandis qu'en deçà du Château, débordant à droite et à gauche, la ville nouvelle riait parmi les verdures, avec ses façades blanches d'hôtels, de maisons garnies, de beaux magasins, toute une cité riche et bruyante, poussée là en quelques années, comme par miracle. Le Gave passait au pied du roc, roulant le fracas de ses eaux limpides, vertes et bleues, profondes sous le vieux pont, bondissantes sous le pont neuf, construit par les Pères, pour relier la Grotte à la gare et au boulevard ouvert récemment. Et, comme fond à ce tableau délicieux, à ces eaux fraîches, à ces verdures, à cette ville rajeunie, éparse et gaie, se dressaient le petit Gers et le grand Gers, deux croupes énormes de roche nue et d'herbe rase, qui, dans l'ombre portée où elles baignaient, prenaient des teintes délicates, un mauve et un vert pâlis qui se mouraient dans du rose.
Puis, au nord, sur la rive droite du Gave, au delà des coteaux que suit la ligne du chemin de fer, montaient les hauteurs du Buala, des pentes boisées, noyées de clartés matinales. C'était de ce côté que se trouvait Bartrès. Plus à gauche, la serre de Julos se dressait, dominée par le Miramont. D'autres cimes, très loin, s'évaporaient dans l'éther. Et, au premier plan, s'étageant parmi les vallonnements herbus, de l'autre côté du Gave, la gaieté de ce point de l'horizon était les couvents nombreux qu'on avait bâtis. Ils semblaient avoir grandi comme une végétation naturelle et prompte sur cette terre du prodige. Il y avait d'abord un Orphelinat, créé par les Sœurs de Nevers, et dont les vastes bâtiments resplendissaient au soleil. Puis, c'étaient les Carmélites, en face de la Grotte, sur la route de Pau; et les Assomptionnistes, plus haut, au bord du chemin de Poueyferré; et les Dominicaines, perdues au désert, ne montrant qu'un angle de leurs toitures; et enfin les sœurs de l'Immaculée-Conception, celles qu'on appelait les sœurs Bleues, qui avaient fondé, tout au bout du vallon, une maison de retraite, où elles prenaient en pension les dames seules, les pèlerines riches, désireuses de solitude. À cette heure des offices, toutes les cloches de ces couvents sonnaient d'allégresse, à la volée, dans l'air de cristal; pendant que, de l'autre bout de l'horizon, au midi, des cloches d'autres couvents leur répondaient, avec le même éclat de joie argentine. Près du Pont-Vieux, surtout, la cloche des Clarisses égrenait une gamme de notes si claires, qu'on aurait dit le caquetage d'un oiseau. De ce côté de la ville, des vallées encore se creusaient, des monts dressaient leurs flancs nus, toute une nature tourmentée et souriante, une houle sans fin de collines, parmi lesquelles on remarquait les collines de Visens, moirées précieusement de carmin et de bleu tendre.
Mais, lorsque Marie et Pierre tournèrent les yeux vers l'ouest, ils restèrent éblouis. Le soleil frappait en plein le grand Bêout et le petit Bêout, aux coupoles d'inégale hauteur. C'était comme un fond de pourpre et d'or, un mont éblouissant, où l'on ne distinguait que le chemin qui serpente et monte au Calvaire, parmi des arbres. Et là, sur ce fond ensoleillé, rayonnant ainsi qu'une gloire, se détachaient les trois églises superposées, que la voix grêle de Bernadette avait fait surgir du roc, à la louange de la sainte Vierge. En bas, d'abord, était l'église du Rosaire, écrasée et ronde, taillée à demi dans la roche, au fond de l'esplanade qu'enserraient les bras immenses, les rampes colossales s'élevant en pente douce jusqu'à la Crypte. Il y avait là un travail énorme, toute une carrière de pierres remuées et taillées, des arches hautes comme des nefs, deux avenues de cirque géant, pour que la pompe des processions se déroulât et que la petite voiture d'une enfant malade pût monter à Dieu, sans peine. Puis, c'était la Crypte, l'église souterraine, qui montrait seulement sa porte basse, par-dessus l'église du Rosaire, dont la toiture dallée, aux vastes promenoirs, continuait les rampes. Et, enfin, la Basilique s'élançait, un peu mince et frêle, trop neuve, trop blanche, avec son style amaigri de fin bijou, jaillie des roches de Massabielle ainsi qu'une prière, une envolée de colombe pure. La flèche si menue, au-dessus des rampes gigantesques, n'apparaissait que comme la petite flamme droite d'un cierge, parmi l'immense horizon, la houle sans fin des vallées et des montagnes. À côté des verdures épaisses de la colline du Calvaire, elle avait une fragilité, une candeur pauvre de foi enfantine; et l'on songeait aussi au petit bras blanc, à la petite main blanche de la chétive fillette qui montrait le ciel, dans une crise de sa misère humaine. On ne voyait pas la Grotte, dont l'ouverture se trouvait à gauche, au bas du rocher. Derrière la Basilique, on n'apercevait plus que l'habitation des Pères, un lourd bâtiment carré, puis le palais épiscopal, beaucoup plus loin, au milieu du vallon ombreux qui s'élargissait. Et les trois églises flambaient dans le soleil du matin, et la pluie d'or des rayons battait la campagne entière, pendant que la volée sonnante des cloches semblait être la vibration même de la clarté, le réveil chanteur de ce beau jour naissant.
De la place du Rosaire, qu'ils traversaient, Pierre et Marie jetèrent un coup d'œil sur l'Esplanade, le jardin à la longue pelouse centrale, que bordent deux allées parallèles, et qui va jusqu'au nouveau pont. Là se trouvait, tournée vers la Basilique, la grande Vierge couronnée. Et toutes les malades, en passant, se signaient. Et l'effrayant cortège roulait toujours, emporté dans son cantique, au travers de la nature en fête. Sous le ciel éclatant, parmi les monts de pourpre et d'or, dans la santé des arbres centenaires, dans l'éternelle fraîcheur des eaux courantes, le cortège roulait ses damnés des maladies de la peau, à la chair rongée, ses hydropiques enflées comme des outres, ses rhumatisantes, ses paralytiques, tordues de souffrance; et les hydrocéphales défilaient, et les danseuses de Saint-Guy, et les phtisiques, les rachitiques, les épileptiques, les cancéreuses, les goitreuses, les folles, les imbéciles. Ave, ave, ave, Maria! La complainte obstinée s'enflait davantage, charriait vers la Grotte le flot abominable de la pauvreté et de la douleur humaines, dans l'effroi et l'horreur des passants, qui restaient plantés sur leurs jambes, glacés devant ce galop de cauchemar.
Pierre et Marie, les premiers, passèrent sous l'arcade haute d'une des rampes. Puis, comme ils suivaient le quai du Gave, tout d'un coup, ce fut la Grotte. Et Marie, que Pierre poussait le plus possible près de la grille, ne put que se soulever dans son chariot, en murmurant:
—Ô très sainte Vierge... Bien-aimée Vierge...
Elle n'avait rien vu, ni les édicules des piscines, ni la fontaine aux douze canons, devant lesquels elle venait de passer; et elle ne distinguait pas davantage, à gauche la boutique des articles de sainteté, à droite la chaire de pierre, qu'un religieux occupait déjà. Seule, la splendeur de la Grotte l'éblouissait, cent mille cierges lui semblaient brûler là, derrière la grille, emplissant d'un éclat de fournaise l'ouverture basse, mettant dans un rayonnement d'astre la statue de la Vierge, posée, plus haut, au bord d'une excavation étroite, en forme d'ogive. Et rien n'était, en dehors de cette glorieuse apparition, ni les béquilles dont on avait tapissé une partie de la voûte, ni les bouquets jetés en tas, se fanant parmi les lierres et les églantiers, ni l'autel lui-même placé au centre, à côté d'un petit orgue roulant, couvert d'une housse. Mais, comme elle levait les yeux, elle retrouva, au sommet du rocher, dans le ciel, la mince Basilique blanche, qui se présentait de profil maintenant, avec la fine aiguille de sa flèche, perdue au bleu de l'infini, ainsi qu'une prière.
—Ô Vierge puissante... Reine des vierges... Sainte Vierge des vierges...
Cependant, Pierre avait réussi à pousser le chariot de Marie au premier rang, en avant des bancs de chêne, qui s'alignaient très nombreux, au plein air, comme dans la nef d'une église. Déjà, ces bancs se trouvaient complètement garnis de malades qui pouvaient s'asseoir. Les espaces vides s'emplissaient de brancards posés à terre, de petites voitures dont les roues s'enchevêtraient, d'un entassement d'oreillers et de matelas, où pêle-mêle voisinaient tous les maux. Et il avait reconnu, en arrivant, les Vigneron, avec leur triste enfant Gustave, le long d'un banc; tandis que, sur les dalles, il venait d'apercevoir le lit garni de dentelles de madame Dieulafay, au chevet de qui son mari et sa sœur priaient, agenouillés. D'ailleurs, tous les malades du wagon se rangeaient là, M. Sabathier et le frère Isidore côte à côte, madame Vêtu affaissée dans une voiture, Élise Rouquet assise, la Grivotte exaltée, se soulevant sur les deux poings. Il retrouva même madame Maze, à l'écart, anéantie dans une prière; pendant que, tombée à genoux, madame Vincent, qui avait gardé sur les bras sa petite Rose, la présentait ardemment à la Vierge, d'un geste éperdu de mère, pour que la Mère de la divine grâce eût pitié. Et la foule des pèlerins, autour de cette enceinte réservée, grandissait toujours, une cohue qui se pressait, qui débordait peu à peu jusqu'au parapet du Gave.