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Lourdes

Chapter 13: IV
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About This Book

A traveling column of sick and hopeful pilgrims makes a slow, cramped journey to a renowned healing sanctuary, where volunteers, nuns, and hospital attendants tend the exhausted and infirm. At its center is a young, long‑suffering woman who clings to the promise of a miraculous cure, surrounded by a devoted cleric, her father, and a mix of solicitous and worldly companions. The narrative alternates close, compassionate scenes of care and suffering with wide‑angle observations of the pilgrimage’s organization, ritual, commerce, and the tensions between faith, doubt, charity, and human vulnerability.

—Ô Vierge clémente, continuait Marie à demi-voix, ô Vierge fidèle... Vierge conçue sans péché...

Et, défaillante, les lèvres agitées encore par une oraison intérieure, elle regardait Pierre éperdument. Celui-ci crut qu'elle avait un désir à lui exprimer. Il se pencha.

—Voulez-vous que je reste ici, à votre disposition, pour vous conduire tout à l'heure aux piscines?

Mais, quand elle eut compris, elle refusa d'un signe de tête. Puis, fiévreuse:

—Non, non! je ne veux pas être baignée ce matin... Il me semble qu'il faut être si digne, si pure, si sainte, avant de tenter le miracle!... Cette matinée entière, je veux le solliciter à mains jointes, je veux prier, prier de toute ma force, de toute mon âme...

Elle suffoquait, elle ajouta:

—Ne venez me reprendre qu'à onze heures, pour retourner à l'Hôpital. Je ne bougerai pas d'ici.

Pierre, pourtant, ne s'éloigna pas, demeura près d'elle. Un instant, il se prosterna; et il aurait voulu, lui aussi, prier avec cette foi brûlante, demander à Dieu la guérison de cette enfant malade, qu'il aimait d'une si fraternelle tendresse. Mais, depuis qu'il était devant la Grotte, il sentait un singulier malaise le gagner, une sourde révolte qui gênait l'élan de sa prière. Il voulait croire, il avait espéré toute la nuit que la croyance allait refleurir en son âme, comme une belle fleur d'ignorance et de naïveté, dès qu'il s'agenouillerait sur la terre du miracle. Et il n'éprouvait là que gêne et inquiétude, en face de ce décor, de cette statue dure et blafarde dans le faux jour des cierges, entre la boutique aux chapelets, pleine d'une bousculade de clientes, et la grande chaire de pierre, d'où un père de l'Assomption lançait des Ave à pleine voix. Son âme était-elle donc desséchée à ce point? Aucune rosée divine ne pourrait-elle donc la tremper d'innocence, la rendre pareille à ces âmes de petits enfants, qui se donnent tout entières à la moindre caresse de la légende?

Puis, sa distraction continua, il reconnut le père Massias, dans le religieux qui occupait la chaire. Il l'avait rencontré autrefois, il restait troublé par cette sombre ardeur, cette face maigre, aux yeux étincelants, à la grande bouche éloquente, violentant le ciel pour le faire descendre sur la terre. Et, comme il l'examinait, étonné de se sentir si différent, il aperçut, au pied de la chaire, le père Fourcade, en grande conférence avec le baron Suire. Ce dernier semblait perplexe; pourtant, il finit par approuver, d'un branle complaisant de la tête. Il y avait également là l'abbé Judaine, qui arrêta le père un instant encore: sa large face paterne exprimait, elle aussi, une sorte d'effarement; puis, il s'inclina à son tour.

Tout d'un coup, le père Fourcade parut dans la chaire, debout, redressant sa haute taille, que l'accès de goutte dont il souffrait courbait un peu; et il n'avait pas voulu que le père Massias, son frère bien-aimé, préféré entre tous, descendît tout à fait: il le retenait sur une marche de l'étroit escalier, il s'appuyait à son épaule.

D'une voix pleine et grave, avec une autorité souveraine qui fit régner le plus profond silence, il parla.

—Mes chers frères, mes chères sœurs, je vous demande pardon d'interrompre vos prières; mais j'ai à vous faire une communication, j'ai à réclamer l'aide de toutes vos âmes fidèles... Ce matin, nous avons eu à déplorer un bien triste accident, un de nos frères est mort dans un des trains qui vous ont amenés, comme il touchait à la terre promise...

Il s'arrêta quelques secondes. Il semblait grandir encore, son beau visage se mit à rayonner, dans le flot royal de sa longue barbe.

—Eh bien! mes chers frères, mes chères sœurs, malgré tout, l'idée me vient que nous ne devons pas désespérer... Qui sait si Dieu n'a pas voulu cette mort, afin de prouver au monde sa toute-puissance?... Une voix me parle, qui me pousse à monter ici, à vous demander vos prières pour l'homme, pour celui qui n'est plus et dont le salut est quand même aux mains de la très sainte Vierge, qui peut toujours implorer son divin Fils... Oui! l'homme est là, j'ai fait apporter le corps, et il dépend peut-être de vous qu'un miracle éclatant éblouisse la terre, si vous priez avec assez d'ardeur pour toucher le ciel... Nous plongerons le corps dans la piscine, nous supplierons le Seigneur, maître du monde, de le ressusciter, de nous donner cette marque extraordinaire de sa bonté souveraine...

Un souffle glacé, venu de l'invisible, passa sur l'assistance. Tous étaient devenus pâles; et, sans que personne eût ouvert les lèvres, il sembla qu'un murmure courait dans un frisson.

—Mais, reprit violemment le père Fourcade, qu'une réelle foi soulevait, de quelle ardeur ne faut-il pas prier! Mes chers frères, mes chères sœurs, c'est toute votre âme que je veux, c'est une prière où vous allez mettre votre cœur, votre sang, votre vie, avec ce qu'elle a de plus noble et de plus tendre... Priez de toute votre force, priez jusqu'à ne plus savoir qui vous êtes, ni où vous êtes, priez comme on aime, comme on meurt; car ce que nous allons demander là est une grâce si précieuse, si rare, si étonnante, que la violence de notre adoration peut seule obliger Dieu à nous répondre... Et, pour que nos prières soient efficaces, pour qu'elles aient le temps de s'élargir et de monter aux pieds de l'Éternel, ce ne sera que cette après-midi, à trois heures, que nous descendrons le corps dans la piscine... Mes chers frères, mes chères sœurs, priez, priez la très sainte Vierge, la Reine des Anges, la Consolatrice des affligés!

Et lui-même, éperdu d'émotion, reprit le rosaire, pendant que le père Massias éclatait en sanglots. Le grand silence anxieux fut rompu, une contagion gagna la foule, l'emporta en cris, en larmes, en des bégaiements désordonnés de supplication. Ce fut comme un délire qui soufflait, abolissant les volontés, ne faisant plus de tous ces êtres qu'un être, exaspéré d'amour, lancé au désir fou de l'impossible prodige.

Pierre, un moment, avait cru que la terre manquait sous lui, qu'il allait tomber et s'évanouir. Il se releva péniblement, il s'écarta.

III

Comme Pierre s'éloignait, dans son malaise, envahi d'une invincible répugnance à rester là davantage, il aperçut M. de Guersaint agenouillé près de la Grotte, l'air absorbé, priant de toute sa foi. Il ne l'avait pas revu depuis le matin, il ignorait s'il était parvenu à louer deux chambres; et son premier mouvement fut de le rejoindre. Puis, il hésita, ne voulut point troubler son recueillement, pensant qu'il priait sans doute pour sa fille, qu'il adorait, malgré ses continuelles distractions de cervelle inquiète. Et il passa, il s'enfonça sous les arbres. Neuf heures sonnaient, il avait deux heures devant lui.

Là, de la berge sauvage, où paissaient autrefois les pourceaux, on avait fait, à coups d'argent, une avenue superbe, longeant le Gave. Il avait fallu en reculer le lit, pour gagner du terrain et établir un quai monumental, que bordait un large trottoir défendu par un parapet. L'avenue allait buter contre un coteau, à deux ou trois cents mètres; et c'était ainsi comme une promenade fermée, garnie de bancs, ombragée d'arbres magnifiques. Personne n'y passait, le trop-plein de la foule y débordait seul. Il s'y trouvait encore des coins de solitude, entre le mur gazonné qui l'isolait au midi et les vastes champs qui se déroulaient au nord, de l'autre côté du Gave, des pentes boisées, égayées par les façades blanches des couvents. Pendant les brûlantes journées d'août, on goûtait là une fraîcheur délicieuse, sous les ombrages, au bord des eaux courantes.

Et Pierre, tout de suite, se sentit reposé, comme au sortir d'un rêve pénible. Il s'interrogeait, s'inquiétait de ses sensations. Le matin, n'était-il donc pas arrivé à Lourdes avec le désir de croire, l'idée que déjà il recommençait à croire, ainsi qu'aux années dociles de son enfance, lorsque sa mère lui faisait joindre les mains, en lui apprenant à craindre Dieu? Et, dès qu'il s'était trouvé devant la Grotte, voilà que l'idolâtrie du culte, la violence de la foi, l'assaut contre la raison, venaient de l'incommoder jusqu'à la défaillance! Qu'allait-il donc devenir? Ne pourrait-il même tenter de combattre son doute, en utilisant son voyage, de façon à voir et à se convaincre? C'était un début décourageant, dont il restait troublé; et il fallait ces beaux arbres, ce torrent si limpide, cette avenue si calme et si fraîche, pour le remettre de la secousse.

Puis, comme Pierre atteignait le bout de l'allée, il fit une rencontre imprévue. Depuis quelques secondes, il regardait un grand vieillard qui venait à lui, boutonné étroitement dans une redingote, coiffé d'un chapeau à bords plats; et il cherchait à se rappeler ce visage pâle, au nez d'aigle, aux yeux très noirs et pénétrants. Mais la longue barbe blanche, les boucles blanches des longs cheveux, le déroutaient. Le vieillard s'arrêta, l'air étonné, lui aussi.

—Comment! Pierre, c'est vous, à Lourdes!

Et, brusquement, le jeune prêtre reconnut le docteur Chassaigne, l'ami de son père, son vieil ami à lui-même, qui l'avait guéri, puis réconforté, dans sa terrible crise physique et morale, au lendemain de la mort de sa mère.

—Ah! mon bon docteur, que je suis content de vous voir!

Tous deux s'embrassèrent, avec une grande émotion. Maintenant, devant cette neige des cheveux et de la barbe, devant cette marche lente, cet air infiniment triste, Pierre se rappelait l'acharnement du malheur qui avait vieilli cet homme. Quelques années à peine s'étaient écoulées, et il le retrouvait foudroyé par le destin.

—Vous ne saviez point que j'étais resté à Lourdes, n'est-ce pas? C'est vrai, je n'écris plus, je ne suis plus avec les vivants, car j'habite au pays des morts.

Des larmes parurent dans ses yeux; et il reprit, la voix brisée:

—Tenez! venez vous asseoir sur ce banc, ça me fera tant plaisir, de revivre un instant avec vous, comme autrefois!

À son tour, le prêtre sentit un sanglot le suffoquer. Il ne trouvait rien, il ne put que murmurer:

—Ah! mon bon docteur, mon vieil ami, je vous ai plaint de tout mon cœur, de toute mon âme!

C'était le désastre, le naufrage d'une vie. Le docteur Chassaigne et sa fille Marguerite, une grande, une adorable fille de vingt ans, étaient venus installer à Cauterets madame Chassaigne, l'épouse, la mère d'élection, dont la santé leur donnait des inquiétudes; et, au bout de quinze jours, elle allait beaucoup mieux, elle projetait des excursions, lorsque, brutalement, un matin, on l'avait trouvée morte dans son lit. Atterrés sous le coup terrible, le père et la fille restèrent comme étourdis par la trahison du sort. Le docteur, originaire de Bartrès, avait, dans le cimetière de Lourdes, une sépulture de famille, un tombeau qu'il s'était plu à faire construire, et où reposaient déjà ses parents. Aussi voulut-il que le corps de sa femme y vînt dormir, à côté de la case vide, où il comptait bientôt la rejoindre. Et il s'attardait là, depuis une semaine, avec Marguerite, quand celle-ci, prise d'un grand frisson, s'alita un soir, et mourut le surlendemain, sans que son père égaré pût se rendre un compte exact de la maladie. Ce fut la fille, florissante de jeunesse, rayonnante de beauté et de santé, que l'on coucha au cimetière, dans la case vide, près de la mère. L'homme heureux de la veille, l'homme aidé, adoré, qui avait à lui deux chères créatures dont la tendresse lui tenait chaud au cœur, n'était plus qu'un vieil homme misérable, bégayant et perdu, que la solitude glaçait. Toute la joie de sa vie avait croulé, il enviait les cantonniers qui cassaient les pierres sur les routes, quand il voyait des femmes et des gamines leur apporter la soupe, pieds nus. Et il s'était refusé à quitter Lourdes, il avait tout abandonné, ses travaux, sa clientèle de Paris, pour vivre là, près de cette tombe où sa femme et sa fille dormaient leur dernier sommeil.

—Ah! mon vieil ami, répéta Pierre, comme je vous ai plaint! Quelle affreuse douleur!... Mais pourquoi n'avoir pas compté un peu sur ceux qui vous aiment? pourquoi vous être enfermé ici, dans votre chagrin?

Le docteur eut un geste qui embrassait l'horizon.

—Je ne puis m'en aller, elles sont là, elles me gardent... C'est fini, j'attends de les rejoindre.

Et le silence retomba. Derrière eux, dans les arbrisseaux du talus, des oiseaux voletaient; tandis qu'ils entendaient, en face, le grand murmure du Gave. Au flanc des coteaux, le soleil s'alourdissait, en une lente poussière d'or. Mais, sous les beaux arbres, sur ce banc écarté, la fraîcheur restait délicieuse; et ils étaient comme au désert, à deux cents pas de la foule, sans que personne s'arrachât de la Grotte, pour s'égarer jusqu'à eux.

Longtemps, ils causèrent. Pierre lui avait conté dans quelles circonstances il était arrivé le matin à Lourdes, avec le pèlerinage national, en compagnie de M. de Guersaint et de sa fille. Puis, à certaines phrases, il eut un sursaut d'étonnement.

—Eh quoi! docteur, vous croyez maintenant le miracle possible? vous, grand Dieu! vous que j'ai connu incrédule, ou tout au moins d'une complète indifférence! Il le regardait, stupéfait de ce qu'il lui entendait dire de la Grotte et de Bernadette. Lui, une tête si solide, un savant d'une intelligence si exacte, dont il avait tant admiré autrefois les puissantes facultés d'analyse! Comment un esprit de cette nature, élevé et clair, dégagé de toute foi, nourri dans la méthode et l'expérience, en était-il arrivé à admettre les guérisons miraculeuses, opérées par cette divine fontaine, que la sainte Vierge avait fait jaillir sous les doigts d'une enfant?

—Mais, mon bon docteur, rappelez-vous donc! C'est vous-même qui aviez fourni des notes à mon père sur Bernadette, votre petite payse, ainsi que vous la nommiez; et c'est vous, plus tard, lorsque toute cette histoire m'a passionné un instant, qui m'avez parlé longuement d'elle. Pour vous, elle n'était qu'une malade, une hallucinée, une enfantine à demi inconsciente, incapable de vouloir... Souvenez-vous de nos causeries, de mes doutes, de la saine raison que vous m'avez aidé à reconquérir!

Et il s'émotionnait, car n'était-ce pas la plus étrange des aventures? lui, prêtre, autrefois résigné à la croyance, ayant achevé de perdre la foi, au contact de ce médecin alors incroyant, qu'il retrouvait maintenant converti, gagné au surnaturel, lorsque lui-même agonisait du tourment de ne plus croire!

—Vous qui n'acceptiez que les faits exacts, qui basiez tout sur l'observation!... Renoncez-vous donc à la science?

Alors, Chassaigne, paisible et tristement souriant jusque-là, eut un geste de violence et de souverain mépris.

—La science! est-ce que je sais quelque chose, est-ce que je peux quelque chose?... Vous me demandiez tout à l'heure de quoi ma pauvre Marguerite était morte. Mais je n'en sais rien! Moi qu'on imagine si savant, si armé contre la mort, je n'y ai rien compris, je n'ai rien pu, pas même prolonger d'une heure la vie de ma fille. Et ma femme, que j'ai trouvée froide dans son lit, lorsqu'elle s'était couchée la veille mieux portante et si gaie, est-ce que j'ai été capable seulement de prévoir ce qu'il aurait fallu faire?... Non, non! pour moi, la science a fait faillite. Je ne veux plus rien savoir, je ne suis qu'une bête et qu'un pauvre homme.

Il disait cela, dans une révolte furieuse contre tout son passé d'orgueil et de bonheur. Puis, lorsqu'il se fut apaisé:

—Tenez! je n'ai plus qu'un remords affreux. Oui, il me hante, il me pousse sans cesse par ici, à rôder au milieu de ces gens qui prient... C'est de n'être pas venu d'abord m'humilier devant cette Grotte, en y amenant mes deux chères créatures. Elles se seraient agenouillées comme toutes ces femmes que vous voyez, je me serais simplement agenouillé avec elles, et la sainte Vierge me les aurait peut-être guéries et conservées... Moi, imbécile, je n'ai su que les perdre. C'est ma faute.

Des larmes, maintenant, ruisselaient de ses yeux.

—Dans mon enfance, à Bartrès, je me souviens que ma mère, une paysanne, me faisait joindre les mains, pour demander chaque matin le secours de Dieu. Cette prière m'est nettement revenue à la mémoire, lorsque je me suis retrouvé seul, aussi faible et perdu qu'un enfant. Que voulez-vous, mon ami? mes mains se sont jointes comme autrefois, j'étais trop misérable, trop abandonné, je sentais trop vivement le besoin d'un secours surhumain, d'une puissance divine qui pensât, qui voulût pour moi, qui me berçât et m'emportât dans sa prescience éternelle... Ah! les premiers jours, quelle confusion, quel égarement au fond de ma triste tête, sous l'effroyable coup de massue qu'elle venait de recevoir! J'ai passé vingt nuits sans dormir, espérant que j'allais devenir fou. Toutes sortes d'idées se battaient, j'avais des révoltes pendant lesquelles je montrais le poing au ciel, je tombais ensuite à des humilités, suppliant Dieu de me prendre à mon tour... Et c'est enfin une certitude de justice, une certitude d'amour qui m'a calmé, en me rendant la foi. Voyons, vous avez connu ma fille, si grande, si belle, si éclatante de vie: ne serait-ce pas la plus monstrueuse injustice, si, pour elle qui n'a pas vécu, il n'y avait rien au delà du tombeau? Elle doit revivre, j'en ai l'absolue conviction, car je l'entends encore parfois, elle me dit que nous nous retrouverons, que nous nous reverrons. Oh! les êtres chers qu'on a perdus, ma chère fille, ma chère femme, les revoir, revivre ailleurs avec elles, l'unique espérance est là, l'unique consolation à toutes les douleurs de ce monde!... Je me suis donné à Dieu, puisque Dieu seul peut me les rendre.

Un petit grelottement de vieillard débile l'agitait, et Pierre comprenait enfin, rétablissait ce cas de conversion: le savant, l'intellectuel vieilli, qui retournait à la croyance, sous l'empire du sentiment. D'abord, ce qu'il n'avait pas soupçonné jusque-là, il découvrait une sorte d'atavisme de la foi, chez ce Pyrénéen, ce fils de paysans montagnards, élevé dans la légende, et que la légende reprenait, même lorsque cinquante années d'études positives avaient passé sur elle. Puis, c'était la lassitude humaine, l'homme auquel la science n'a pas donné le bonheur, et qui se révolte contre la science, le jour où elle lui paraît bornée, impuissante à empêcher ses larmes. Et, enfin, il y avait encore là du découragement, un doute de toutes choses qui aboutissait à un besoin de certitude, chez le vieil homme, attendri par l'âge, heureux de s'endormir dans la crédulité.

Pierre ne protestait pas, ne raillait pas, car ce grand vieillard foudroyé, avec sa sénilité douloureuse, lui déchirait le cœur. Sous de tels coups, n'est-ce pas une pitié que de voir les plus forts, les plus clairs, redevenir enfants?

—Ah! soupira-t-il très bas, si je souffrais assez pour faire taire aussi ma raison, et m'agenouiller là-bas, et croire à toutes ces belles histoires!

Le pâle sourire qui, parfois encore, passait sur les lèvres du docteur Chassaigne, reparut.

—Les miracles, n'est-ce pas? Vous êtes prêtre, mon enfant, et je sais votre malheur... Les miracles vous paraissent impossibles. Qu'en savez-vous? Dites-vous donc que vous ne savez rien, et que l'impossible, selon nos sens, se réalise à chaque minute... Et, tenez! nous avons causé longtemps, onze heures vont sonner, et il faut que vous retourniez à la Grotte. Mais je vous attends à trois heures et demie, je vous mènerai au bureau médical des constatations, où j'espère vous montrer des choses qui vous surprendront... N'oubliez pas, à trois heures et demie.

Il le renvoya, il resta seul sur le banc. La chaleur s'était encore accrue, les coteaux au loin brûlaient, dans l'éclat de fournaise du soleil. Et il s'oubliait, rêvant sous le petit jour verdâtre des ombrages, écoutant le murmure continu du Gave, comme si une voix de l'au-delà, une voix chère, lui avait parlé.

Tout de suite, Pierre se hâta de rejoindre Marie. Il put le faire sans trop de peine: la foule s'éclaircissait, beaucoup de monde déjà allait déjeuner. Près de la jeune fille, tranquillement assis, il aperçut le père, M. de Guersaint, qui voulut immédiatement s'expliquer sur sa longue absence. Pendant plus de deux heures, le matin, il avait battu Lourdes dans tous les sens, frappé à la porte de vingt hôtels, sans pouvoir trouver la moindre soupente, où coucher: les chambres de bonnes elles-mêmes étaient louées, on n'aurait pas découvert un matelas, pour s'étendre dans un corridor. Puis, comme il se désespérait, il était tombé sur deux chambres, étroites à la vérité, mais dans un bon hôtel, l'hôtel des Apparitions, un des mieux fréquentés de la ville. Les personnes qui les avaient retenues venaient de télégraphier que leur malade était mort. Enfin, une chance inouïe, dont il semblait tout égayé.

Onze heures sonnaient, le lamentable cortège se remit en marche, par les places, par les rues ensoleillées; et, quand elle fut à l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, Marie supplia son père et le jeune prêtre d'aller déjeuner tranquillement à l'hôtel, puis de se reposer un peu, avant de revenir la prendre vers deux heures, au moment où l'on devait reconduire les malades à la Grotte. Mais, à l'hôtel des Apparitions, après le déjeuner, les deux hommes étant montés dans leurs chambres, M. de Guersaint, brisé de fatigue, s'endormit d'un si profond sommeil, que Pierre n'eut pas le cœur de le réveiller. À quoi bon? sa présence n'était point indispensable. Et il retourna seul à l'Hôpital, le cortège redescendit l'avenue de la Grotte, fila le long du plateau de la Merlasse, traversa la place du Rosaire, au milieu de la foule sans cesse accrue, qui frémissait et se signait, dans la joie de l'admirable journée d'août. C'était l'heure glorieuse d'un beau jour.

De nouveau installée devant la Grotte, Marie demanda:

—Mon père va nous rejoindre?

—Oui, il se repose un instant.

Elle eut un geste, disant qu'il avait bien raison. Et, d'une voix pleine de trouble:

—Écoutez, Pierre, ne venez me chercher que dans une heure, pour me conduire aux piscines... Je ne suis pas assez en état de grâce, je veux prier, prier encore.

Après avoir désiré si ardemment être là, une terreur l'agitait, des scrupules la rendaient hésitante, au moment de tenter le miracle; et, comme elle racontait qu'elle n'avait pu rien manger, une jeune fille s'approcha.

—Ma chère demoiselle, si vous vous sentiez trop faible, vous savez que nous avons ici du bouillon.

Elle reconnut Raymonde. Des jeunes filles étaient ainsi employées à la Grotte, pour distribuer des tasses de bouillon et de lait aux malades. Même certaines, les années précédentes, s'étaient livrées à une telle coquetterie de fins tabliers de soie, garnis de dentelle, qu'on leur avait imposé un tablier d'uniforme, une modeste toile à carreaux blancs et bleus. Et Raymonde, malgré tout, avait réussi à se faire charmante dans cette simplicité, avec sa jeunesse et son air empressé de bonne petite ménagère.

—N'est-ce pas? répéta-t-elle, faites-moi un signe, et je vous servirai.

Marie remercia, dit qu'elle ne prendrait sûrement rien; puis, se retournant vers le prêtre:

—Une heure, une heure encore, mon ami.

Alors, Pierre voulut rester près d'elle. Mais toute la place devait être réservée aux malades, on ne tolérait pas la présence des brancardiers. Entraîné par le flot mouvant de la foule, il se trouva porté vers les piscines, il tomba sur un spectacle extraordinaire, qui le retint. Devant les trois édicules, où étaient les baignoires, trois par trois, six pour les femmes et trois pour les hommes, il y avait un long espace, sous les arbres, qu'une grosse corde, nouée aux troncs, fermait et laissait libre; des malades, dans de petites voitures ou sur des brancards, y attendaient leur tour, à la file; tandis que, de l'autre côté de la corde, se pressait une cohue immense, exaltée. À ce moment, un capucin, debout au milieu de l'espace libre, dirigeait les prières. Des Ave se succédaient, que la foule balbutiait, d'un grand murmure confus. Puis, tout d'un coup, comme madame Vincent, qui depuis longtemps attendait, pâle d'angoisse, entrait enfin, avec son cher fardeau, sa fillette pareille à un Jésus de cire, le capucin se laissa tomber sur les genoux, les bras en croix, criant: «Seigneur, guérissez nos malades!» Et il répéta ce cri dix fois, vingt fois, avec une furie croissante, et la foule le répéta chaque fois, s'exaltant davantage à chaque cri, sanglotant, baisant la terre. Ce fut un vent de délire qui passa, abattant tous les fronts. Pierre demeura bouleversé par le sanglot de souffrance qui montait des entrailles de ce peuple, une prière d'abord, de plus en plus haute, où éclatait bientôt une exigence, une voix d'impatience et de colère, assourdissante et acharnée, pour faire violence au ciel. «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Et le cri ne cessait pas.

Mais il y eut un incident. La Grivotte pleurait à chaudes larmes, parce qu'on ne voulait pas la baigner.

—Ils disent comme ça que je suis phtisique et qu'ils ne peuvent pas tremper les phtisiques dans l'eau froide... Ce matin encore, ils en ont trempé une, je l'ai vue. Alors, pourquoi pas moi?... Je me tue à leur jurer depuis une demi-heure qu'ils font de la peine à la sainte Vierge. Je vais être guérie, je le sens, je vais être guérie...

Comme elle commençait à faire scandale, un des aumôniers des piscines s'approcha, tâcha de la calmer. On verrait tout à l'heure, on allait demander l'avis des révérends pères. Si elle était bien sage, on la baignerait peut-être.

Le cri continuait: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Et Pierre, qui venait d'apercevoir madame Vêtu, attendant elle aussi devant les piscines, ne pouvait détourner les yeux de cette face torturée d'espoir, les yeux fixés sur la porte, d'où les bienheureuses, les élues, sortaient guéries. Ce fut au milieu d'un redoublement de prières, d'une frénésie de supplications, que madame Vincent reparut avec sa fillette sur les bras, sa misérable et adorée fillette qu'on avait plongée évanouie dans l'eau froide, et dont la pauvre petite figure, mal essuyée encore, restait aussi pâle, les yeux fermés, plus douloureuse et plus morte. La mère, crucifiée par cette longue agonie, désespérée du refus de la sainte Vierge, insensible au mal de son enfant, sanglotait. Et, de nouveau, lorsque madame Vêtu entra à son tour, avec un emportement de mourante qui va boire la vie, le cri obsédant éclata, sans découragement ni lassitude: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Le capucin s'était abattu la face contre le sol, et la foule, les bras en croix, hurlante, mangeait la terre de baisers.

Pierre voulut rejoindre madame Vincent, pour lui dire une bonne parole de consolation; mais un flot de pèlerins l'empêcha de passer, le rejeta vers la fontaine, qu'une autre cohue assiégeait. C'était toute une construction basse, un long mur de pierre, au chaperon taillé; et, malgré les douze robinets, qui coulaient dans l'étroit bassin, des queues avaient dû s'établir. Beaucoup emplissaient là des bouteilles, des bidons de fer-blanc, des cruches de grès. Pour éviter la trop grande perte d'eau, chaque robinet ne fonctionnait que sous l'action d'un bouton. Aussi, avec leurs frêles mains, des femmes s'attardaient-elles, en s'inondant les pieds. Celles qui n'avaient pas de bidons à remplir, venaient boire et se laver le visage. Pierre remarqua un jeune homme qui buvait sept petits verres et qui se lavait sept fois les yeux, sans s'essuyer. D'autres buvaient dans des coquillages, des timbales d'étain, des poches de cuir. Et il fut surtout intéressé par le spectacle d'Élise Rouquet qui, jugeant inutile d'aller aux piscines, pour la plaie affreuse dont sa face était rongée, se contentait, depuis le matin, de se lotionner à la fontaine, toutes les heures. Elle s'agenouillait, écartait le fichu, appliquait longuement sur la plaie un mouchoir qu'elle imbibait, comme une éponge; et, autour d'elle, la foule se ruait dans une telle fièvre, que les gens ne remarquaient plus son visage de monstre, se lavaient et buvaient au canon même où elle mouillait son mouchoir.

Mais, à ce moment, Gérard qui passait, traînant aux piscines M. Sabathier, appela Pierre, qu'il voyait inoccupé. Et il lui demanda de le suivre, pour donner un coup de main; car l'ataxique n'allait pas être commode à remuer et à descendre dans l'eau. Ce fut ainsi que Pierre demeura près d'une demi-heure dans la piscine des hommes, où il était resté avec le malade, pendant que Gérard retournait à la Grotte en chercher un autre. Cette piscine lui parut bien aménagée. Elle consistait en trois cases, en trois baignoires, où l'on descendait par des marches, et que séparaient des cloisons: l'entrée de chacune était garnie d'un rideau de toile, qu'on pouvait tirer pour isoler le malade. En avant, se trouvait une salle commune, une pièce dallée, meublée seulement d'un banc et de deux chaises, qui servait de salle d'attente. Les malades s'y déshabillaient, se rhabillaient ensuite, avec une hâte gauche, un souci inquiet de pudeur. Un homme était là, nu encore, s'enveloppant à demi dans le rideau, pour remettre un bandage, de ses mains tremblantes. Un autre, un phtisique, d'une effrayante maigreur, grelottait avec un râle, la peau grise, zébrée de taches violettes. Mais Pierre frémit en voyant le frère Isidore qu'on retirait d'une baignoire: il était inanimé, on le crut mort, puis il recommença à pousser des plaintes; et c'était une pitié affreuse, ce grand corps desséché par la souffrance, pareil à un lambeau humain jeté sur l'étal, troué à la hanche d'une plaie. Les deux hospitaliers qui venaient de le baigner, avaient toutes les peines du monde à lui remettre sa chemise, car ils craignaient de le voir s'éteindre, dans une secousse trop brusque.

—Monsieur l'abbé, vous allez m'aider, n'est-ce pas? demanda l'hospitalier qui déshabillait M. Sabathier.

Tout de suite, Pierre s'empressa; et, en le regardant, il reconnut, dans cet infirmier aux fonctions si humbles, le marquis de Salmon-Roquebert, que M. de Guersaint lui avait montré, en descendant de la gare. C'était un homme d'une quarantaine d'années, au grand nez chevaleresque, dans une figure longue. Dernier représentant d'une des plus anciennes et des plus illustres familles de France, il avait une fortune considérable, un hôtel royal à Paris, rue de Lille, des terres immenses, en Normandie. Chaque année, il venait ainsi à Lourdes, pendant les trois jours du pèlerinage national, par charité, sans aucun zèle religieux, car il pratiquait uniquement en homme de bonne compagnie. Et il s'entêtait à ne rien être, il voulait rester simple hospitalier, baignant cette année-là les malades, les bras cassés de fatigue, les mains occupées du matin au soir à remuer des loques, à ôter et à remettre des pansements.

—Faites attention, recommanda-t-il, enlevez les bas sans vous presser. Tout à l'heure, pour ce pauvre homme qu'on rhabille là, la chair est venue.

Et, comme il quittait un instant M. Sabathier, afin d'aller rechausser le malheureux, il sentit, sous ses doigts, que le soulier gauche était mouillé à l'intérieur. Il regarda: du pus avait coulé, emplissant le bout du soulier; et il dut aller le vider dehors, avant de le remettre au pied du malade, avec d'infinies précautions, en évitant de toucher à la jambe, que dévorait un ulcère.

—Maintenant, dit-il à Pierre, en revenant à M. Sabathier, tirez avec moi sur le caleçon, pour que nous l'ayons d'un coup.

Il n'y avait, dans la petite salle, que les malades et les hospitaliers chargés du service. Un aumônier aussi était présent, récitant des Pater et des Ave, car les prières ne devaient pas cesser une minute. D'ailleurs, un simple rideau volant fermait la porte, sur le large espace, que les cordes protégeaient; et les supplications de la foule arrivaient en une clameur continue, tandis qu'on entendait la voix perçante du capucin répéter sans relâche: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Des fenêtres hautes laissaient tomber une froide lumière, et il régnait là une continuelle humidité, une odeur fade de cave trempée d'eau.

Enfin, M. Sabathier était nu. On ne lui avait noué, sur le ventre, qu'un tablier étroit, pour la décence.

—Je vous en prie, dit-il, ne me descendez dans l'eau que peu à peu.

L'eau froide le terrifiait. Il racontait encore que, la première fois, il avait éprouvé un saisissement si atroce, qu'il s'était juré de ne recommencer jamais. À l'entendre, il n'y avait pas de pire torture. Puis, l'eau, comme il le disait, n'était guère engageante; car, de crainte que le débit de la source ne pût suffire, les pères de la Grotte ne faisaient alors changer l'eau des baignoires que deux fois par jour; et, comme il passait dans la même eau près de cent malades, on s'imagine quel terrible bouillon cela finissait par être. Il s'y rencontrait de tout, des filets de sang, des débris de peau, des croûtes, des morceaux de charpie et de bandage, un affreux consommé de tous les maux, de toutes les plaies, de toutes les pourritures. Il semblait que ce fût une véritable culture des germes empoisonneurs, une essence des contagions les plus redoutables, et le miracle devait être que l'on ressortît vivant de cette boue humaine.

—Doucement, doucement, répétait M. Sabathier à Pierre et au marquis, qui l'avaient saisi par-dessous les cuisses, pour le porter à la baignoire.

Et il regardait l'eau avec une terreur d'enfant, cette eau épaisse et d'aspect livide, sur laquelle des plaques luisantes, louches, flottaient. Il y avait au bord, à gauche, un caillot rouge, comme si un abcès avait crevé à cette place. Des bouts de linge nageaient ainsi que des chairs mortes. Mais son épouvante de l'eau froide était si grande, qu'il préférait pourtant ces bains souillés de l'après-midi, parce que tous les corps qui s'y trempaient, finissaient par les réchauffer un peu.

—Nous allons vous laisser glisser sur les marches, expliqua le marquis à demi-voix.

Puis, il recommanda à Pierre de le soutenir fortement par les aisselles.

—Ne craignez rien, dit le prêtre, je ne lâcherai pas.

Lentement, M. Sabathier fut descendu. On ne voyait plus que son dos, un pauvre dos de douleur, qui se balançait, se gonflait, se moirait d'un frisson. Et, quand il fut plongé, la tête se renversa dans un spasme, on entendit comme un craquement des os, pendant qu'il étouffait, d'un souffle éperdu.

L'aumônier, debout devant la baignoire, avait repris, avec une ferveur nouvelle:

—Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!

M. de Salmon-Roquebert répéta le cri, qui était réglementaire pour les hospitaliers, à chaque immersion. Pierre dut également le jeter, et sa pitié devant tant de souffrance était si grande, qu'il retrouvait un peu de sa foi: depuis bien longtemps, il n'avait pas prié ainsi, souhaitant qu'il y eût au ciel un Dieu, dont la toute-puissance pût soulager l'humanité misérable. Mais, au bout de trois ou quatre minutes, lorsqu'ils retirèrent de la baignoire, à grand'peine, M. Sabathier, blême et grelottant, il éprouva une tristesse plus désespérée, à voir l'ataxique si malheureux, comme anéanti, de ne sentir aucun soulagement: encore une tentative inutile! la sainte Vierge n'avait pas daigné l'entendre, pour la septième fois. Il fermait les yeux, deux grosses larmes coulaient de ses paupières closes, tandis qu'on le rhabillait.

Pierre, ensuite, reconnut le petit Gustave Vigneron qui entrait, avec sa béquille, pour prendre son premier bain. À la porte, la famille venait de s'agenouiller, le père, la mère, la tante, madame Chaise, tous les trois cossus et d'une dévotion exemplaire. On chuchotait dans la foule, on disait que c'était un employé supérieur du ministère des Finances. Mais, comme l'enfant commençait à se déshabiller, il y eut une rumeur, le père Fourcade et le père Massias parurent, en donnant l'ordre de suspendre les immersions. Le grand miracle allait être tenté, la faveur extraordinaire sollicitée ardemment depuis le matin, la résurrection de l'homme.

Dehors, les prières continuaient, un furieux appel de voix qui se perdaient au ciel, dans la chaude après-midi d'été. Et une civière couverte entra, que les deux brancardiers déposèrent au milieu de la salle. Le baron Suire, président de l'Hospitalité, suivait, ainsi que Berthaud, un des chefs de service; car l'aventure remuait tout le personnel, et il y eut quelques mots échangés à voix basse, entre ces messieurs et les deux pères de l'Assomption. Puis, ceux-ci tombèrent à genoux, les bras en croix, priant, la face illuminée, transfigurée par leur brûlant désir de voir se manifester l'omnipotence de Dieu.

—Seigneur, écoutez-nous!... Seigneur, exaucez-nous!

On venait d'emporter M. Sabathier, il n'y avait plus là d'autres malades que le petit Gustave, à moitié dévêtu, oublié sur une chaise. Les rideaux de la civière furent tirés, le cadavre de l'homme apparut, déjà rigide, comme réduit et aminci, avec ses grands yeux qui étaient restés obstinément ouverts. Mais il fallait le déshabiller, car il avait encore ses vêtements, et cette besogne terrible fit hésiter un moment les hospitaliers. Pierre remarqua que le marquis de Salmon-Roquebert, si dévoué aux vivants, sans répugnance, s'était mis à l'écart, s'agenouillant lui aussi, pour ne pas toucher à ce corps. Et il l'imita, se prosterna près de lui, afin d'avoir une contenance.

Peu à peu, le père Massias s'exaltait, d'une voix si haute, qu'elle couvrait celle de son supérieur, le père Fourcade.

—Seigneur, rendez-nous notre frère!... Seigneur, faites cela pour votre gloire!

Déjà, un des hospitaliers s'était décidé à tirer sur le pantalon de l'homme; mais les jambes ne cédaient pas, il aurait fallu soulever le corps; et l'autre hospitalier, qui déboutonnait la vieille redingote, fit, à demi-voix, la réflexion qu'il serait plus court de tout couper, avec des ciseaux. Autrement, jamais on ne viendrait à bout de la besogne.

Berthaud se précipita. Il avait consulté le baron Suire, d'un mot rapide. Lui, au fond, en homme politique, désapprouvait le père Fourcade d'avoir tenté une pareille aventure. Seulement, il n'était plus possible de ne pas aller jusqu'au bout: la foule attendait, suppliait le ciel depuis le matin. Et la sagesse était d'en finir tout de suite, le plus respectueusement qu'on pourrait envers le mort. Aussi, plutôt que de le trop secouer pour le mettre nu, Berthaud pensait qu'il valait mieux le plonger tout habillé dans la piscine. Il serait toujours temps de le changer, s'il ressuscitait; et, dans le cas contraire, peu importait, mon Dieu! Vivement, il dit ces choses aux hospitaliers, il les aida à passer des sangles sous les cuisses et sous les épaules de l'homme.

Le père Fourcade avait approuvé d'un signe de tête, pendant que le père Massias redoublait de ferveur.

—Seigneur, soufflez sur lui et il renaîtra!... Seigneur, rendez-lui son âme pour qu'il vous glorifie!

D'un effort, les deux hospitaliers soulevèrent l'homme sur les sangles, le portèrent au-dessus de la baignoire, le descendirent dans l'eau lentement, tourmentés de la crainte qu'il ne leur échappât. Alors, Pierre, saisi d'horreur, vit très bien le corps s'immerger, avec ses pauvres vêtements, dont l'étoffe se collait aux os, dessinant le squelette. Il flottait comme un noyé. Puis, l'abominable, ce fut que la tête, malgré la rigidité cadavérique, retombait en arrière; et elle était sous l'eau, les hospitaliers s'efforçaient vainement de relever la sangle des épaules. Un moment, l'homme faillit glisser au fond de la baignoire. Comment aurait-il pu retrouver son souffle, puisqu'il avait la bouche pleine d'eau, avec ses yeux grands ouverts, qui semblaient, sous ce voile, mourir une seconde fois?

Pendant les trois interminables minutes qu'on le trempa, les deux pères de l'Assomption, ainsi que l'aumônier, dans un paroxysme de désir et de foi, s'efforcèrent de violenter le ciel.

—Seigneur, regardez-le seulement, et il ressuscitera!... Seigneur, qu'il se lève à votre voix pour convertir la terre!... Seigneur, vous n'avez qu'un mot à dire, le monde entier célébrera votre nom!

Comme si un vaisseau se fût brisé dans sa gorge, le père Massias s'abattit sur les coudes, suffoquant, n'ayant plus que la force de baiser les dalles. Et, du dehors, arriva la clameur de la foule, le cri sans cesse répété, que le capucin lançait toujours: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Cela tombait si singulièrement, que Pierre retint un cri de révolte. Près de lui, il sentait le marquis frémir. Aussi fut-ce un soulagement général, lorsque Berthaud, décidément fâché de l'aventure, dit d'une voix brusque aux hospitaliers:

—Retirez-le, retirez-le donc!

On retira l'homme, on le déposa sur la civière, avec ses loques de noyé collées à ses membres. Ses cheveux s'égouttaient, des ruisseaux coulaient, inondaient la salle. Et le mort restait mort.

Tous s'étaient levés, le regardaient, au milieu d'un silence pénible. Puis, comme on le recouvrait et qu'on l'emportait, le père Fourcade le suivit, appuyé à l'épaule du père Massias, traînant sa jambe goutteuse, dont il avait oublié un moment la douloureuse pesanteur. Il retrouvait déjà toute sa forte sérénité, on l'entendit qui disait à la foule, pendant un silence:

—Mes chers frères, mes chères sœurs, Dieu n'a pas voulu nous le rendre. C'est que, sans doute, dans son infinie bonté, il le garde parmi ses élus.

Et ce fut tout, il ne fut plus question de l'homme. De nouveau, on amenait des malades, les deux autres baignoires étaient occupées. Cependant, le petit Gustave, qui avait suivi la scène de son œil fin et curieux, sans terreur, achevait de se déshabiller. Son misérable corps d'enfant scrofuleux apparut, avec ses côtes saillantes et l'arête épineuse de son échine, d'une maigreur qui faisait ressembler ses jambes à des cannes, la gauche surtout, desséchée, réduite à l'os; et il avait deux plaies, l'une à la cuisse, l'autre aux reins, affreuse celle-ci, la chair à nu. Il souriait pourtant, si affiné par le mal, qu'il semblait avoir la raison et la philosophie brave d'un homme, pour ses quinze ans qui en paraissaient à peine dix.

Le marquis de Salmon-Roquebert, l'ayant pris délicatement dans ses bras, refusa l'aide de Pierre.

—Merci, il ne pèse pas plus qu'un oiseau... Et n'aie pas peur, mon cher petit, j'irai doucement.

—Oh! monsieur, je ne crains pas l'eau froide, vous pouvez me plonger.

Il fut plongé ainsi dans la baignoire où l'on avait trempé l'homme. À la porte, madame Vigneron et madame Chaise, qui ne pouvaient entrer, s'étaient remises à genoux et priaient dévotement; tandis que le père, M. Vigneron, admis dans la salle, faisait de grands signes de croix.

Pierre s'en alla, puisqu'il n'était plus utile. L'idée que trois heures étaient sonnées depuis longtemps, et que Marie devait l'attendre, le fit se hâter. Mais, comme il tentait de fendre la foule, il vit arriver la jeune fille, traînée dans son chariot par Gérard, qui n'avait pas cessé d'amener des malades aux piscines. Elle s'était impatientée, soudainement envahie par la certitude qu'elle se trouvait enfin en état de grâce. Et elle eut un mot de reproche.

—Oh! mon ami, vous m'avez donc oubliée!

Il ne trouva rien à répondre, il la regarda disparaître dans les piscines des femmes, et il tomba à genoux, mortellement triste. C'était ainsi qu'il voulait l'attendre, prosterné, pour la reconduire à la Grotte, guérie certainement, chantant des louanges. Puisqu'elle était certaine d'être guérie, ne devait-elle pas l'être? D'ailleurs, lui-même cherchait en vain des mots de prière, au fond de son être bouleversé. Il restait sous le coup des choses terribles qu'il venait de voir, écrasé de fatigue physique, le cerveau déprimé, ne sachant plus ce qu'il voyait, ni ce qu'il croyait. Seule, sa tendresse éperdue pour Marie restait, le jetait à un besoin de sollicitations et d'humilité, dans cette pensée que les tout petits, quand ils aiment bien et qu'ils supplient les puissants, finissent par obtenir des grâces. Et il se surprit à répéter avec la foule, d'une voix de détresse, sortie du fond de son être:

—Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...

Cela dura dix minutes, un quart d'heure peut-être. Puis, Marie reparut, dans son chariot. Elle avait sa face désespérée et pâle, ses beaux cheveux noués en un lourd paquet d'or, que l'eau n'avait pas touché. Et elle n'était pas guérie. Une stupeur d'infini découragement fermait sa bouche, tandis que ses yeux se détournaient, comme pour ne pas rencontrer ceux du prêtre, qui, saisi, le cœur glacé, se décida à reprendre la poignée du timon, afin de la reconduire devant la Grotte.

Et le cri des fidèles, à genoux, les bras en croix, baisant la terre, reprenait dans la folie croissante, fouetté par la voix aiguë du capucin.

—Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...

Devant la Grotte, comme Pierre la réinstallait, Marie eut une défaillance. Tout de suite, Gérard qui était là, vit accourir Raymonde, avec une tasse de bouillon; et ce fut dès lors, entre eux, un assaut de zèle, autour de la malade. Raymonde, surtout, insistait pour faire accepter son bouillon, tenant gentiment la tasse, prenant des airs câlins de bonne infirmière; tandis que Gérard la trouvait tout de même charmante, cette fille sans fortune, déjà experte aux choses de la vie, prête à conduire un ménage d'une main ferme, sans cesser d'être aimable. Berthaud devait avoir raison, c'était la femme qu'il lui fallait.

—Mademoiselle, désirez-vous que je la soulève un peu?

—Merci, monsieur, je suis bien assez forte... Et puis, je la ferai boire à la cuiller, cela ira mieux.

Mais Marie, obstinée dans son silence farouche, revenait à elle, refusait le bouillon du geste. Elle voulait qu'on la laissât tranquille, qu'on ne lui parlât pas. Ce fut seulement lorsque les deux autres s'éloignèrent, en se souriant, qu'elle dit au prêtre, d'une voix sourde:

—Mon père n'est donc pas venu?

Pierre, après avoir hésité un moment, dut confesser la vérité.

—J'ai laissé votre père endormi, et il ne se sera pas réveillé.

Alors, Marie, retombant à son anéantissement, le renvoya lui-même, du geste dont elle écartait tout secours. Immobile, elle ne priait plus, elle regardait de ses grands yeux fixes la Vierge de marbre, la statue blanche, dans le flamboiement de la Grotte. Et, comme quatre heures sonnaient, Pierre, le cœur meurtri, s'en alla au bureau des constatations, en se rappelant le rendez-vous que lui avait donné le docteur Chassaigne.

IV

Le docteur Chassaigne attendait Pierre devant le bureau médical des constatations. Mais il y avait là une foule compacte, fiévreuse, guettant les malades qui entraient, les questionnant, les acclamant à la sortie, lorsque se répandait la nouvelle du miracle, un aveugle qui voyait, une sourde qui entendait, une paralytique qui retrouvait des jambes neuves. Et Pierre eut grand'peine à traverser cette cohue.

—Eh bien! demanda-t-il au docteur, allons-nous avoir un miracle, mais un vrai, incontestable?

Le docteur sourit, indulgent dans sa foi nouvelle.

—Ah! dame, un miracle ne se fait pas sur commande. Dieu intervient quand il veut.

Des hospitaliers gardaient sévèrement la porte. Tous le connaissaient, et ils s'écartèrent respectueusement, ils le laissèrent entrer, avec son compagnon. Ce bureau, où les guérisons étaient constatées, se trouvait installé fort mal dans une misérable cabane en planches, qui se composait de deux pièces, une étroite antichambre et une salle commune de réunion, insuffisante. D'ailleurs, il était question d'améliorer ce service, en le logeant plus au large, tout un vaste local, sous une des rampes du Rosaire, et dont on préparait déjà l'aménagement.

Dans l'antichambre, où il n'y avait qu'un banc de bois, Pierre aperçut deux malades assises, attendant leur tour, sous la surveillance d'un jeune hospitalier. Mais, lorsqu'il pénétra dans la salle commune, le nombre des personnes, entassées là, le surprit; tandis que la suffocante chaleur amassée entre les murs de bois, que le soleil surchauffait, lui brûlait la face. C'était une pièce carrée, peinte en jaune clair, nue, avec une seule fenêtre, aux carreaux brouillés de blanc, afin que la foule, qui s'écrasait dehors, ne pût rien voir. On n'osait pas même ouvrir la fenêtre, pour donner de l'air; car, aussitôt, un flot de têtes curieuses entraient. Et le mobilier restait rudimentaire: deux tables de sapin, d'inégale hauteur, placées bout à bout, qu'on n'avait seulement pas recouvertes d'un tapis; une sorte de grand casier, encombré de paperasses mal tenues, de dossiers, de registres, de brochures; enfin, des chaises de paille, une trentaine, tenant tout le plancher, et deux vieux fauteuils déloquetés, pour les malades.

Tout de suite, le docteur Bonamy s'était empressé au-devant du docteur Chassaigne, qui était une des dernières et une des plus glorieuses conquêtes de la Grotte. Il lui trouva une chaise, fit asseoir également Pierre, dont il salua la soutane. Puis, de son ton de grande politesse:

—Mon cher confrère, vous me permettez de continuer... Nous étions en train d'examiner mademoiselle.

Il s'agissait d'une sourde, une paysanne de vingt ans, assise dans l'un des fauteuils. Mais, au lieu d'écouter, Pierre, les jambes lasses, la tête bourdonnante encore, se contentait de regarder, tâchait de se rendre compte du personnel qui se trouvait là. On pouvait être une cinquantaine, beaucoup se tenaient debout, adossés contre le mur. Devant les deux tables, ils étaient cinq: le chef du service des piscines au milieu, penché sur un gros registre; puis, un père de l'Assomption et trois jeunes séminaristes, qui servaient de secrétaires, écrivant, passant les dossiers, les reclassant, après chaque examen. Et Pierre s'intéressa un instant à un père de l'Immaculée-Conception, le père Dargelès, rédacteur en chef du Journal de la Grotte, qu'on lui avait montré le matin. Sa petite figure mince, aux yeux clignotants, au nez pointu et à la bouche fine, souriait toujours. Il était assis modestement au bout de la plus basse des deux tables, et il prenait parfois des notes, pour son journal. Lui seul, de toute la congrégation, paraissait, pendant les trois jours du pèlerinage national. Mais, derrière lui, on devinait les autres, comme une force lentement accrue et cachée, organisant tout et ramassant tout.

Ensuite, l'assistance ne comptait guère que des curieux, des témoins, une vingtaine de médecins et quatre ou cinq prêtres. Les médecins, venus d'un peu partout, gardaient pour la plupart un absolu silence; quelques-uns se hasardaient à poser des questions; et ils échangeaient par moments des regards obliques, plus préoccupés de se surveiller entre eux que de constater les faits soumis à leur examen. Qui pouvaient-ils être? Des noms étaient prononcés, entièrement inconnus. Un seul avait causé une émotion, celui d'un docteur célèbre d'une université catholique.

Mais, ce jour-là, le docteur Bonamy, qui ne s'asseyait jamais, menant la séance, interrogeant les malades, gardait surtout son amabilité pour un petit monsieur blond, un écrivain de quelque talent, rédacteur influent d'un des journaux les plus lus de Paris, et qu'un hasard venait de faire tomber à Lourdes, le matin même. N'était-ce pas un incrédule à convertir, une influence et une publicité à utiliser? Et le docteur l'avait installé dans le second fauteuil, et il affectait une bonhomie souriante, lui donnait la grande représentation, déclarait qu'on n'avait rien à cacher, tout se passant au grand jour.

—Nous ne demandons que la lumière, répétait-il. Nous ne cessons de provoquer l'examen des hommes de bonne volonté.

Puis, comme la prétendue guérison de la sourde se présentait fort mal, il la rudoya un peu.

—Allons, allons, ma fille, il n'y a qu'un commencement... Vous repasserez.

Et, à demi-voix:

—Si on les écoutait, toutes seraient guéries. Mais nous n'acceptons que les guérisons prouvées, éclatantes comme le soleil... Remarquez que je dis guérisons, et non pas miracles; car, nous médecins, nous ne nous permettons pas d'interpréter, nous sommes là simplement pour constater si les malades, soumis à notre examen, n'offrent plus aucune trace de maladie.

Il se carrait, tirait du jeu son honnêteté, pas plus sot ni menteur qu'un autre, croyant sans croire, sachant la science si obscure, si pleine de surprises, que l'impossible y était toujours réalisable; et, sur le tard de sa vie de praticien, il s'était ainsi fait à la Grotte une situation à part, qui avait ses inconvénients et ses avantages, fort douce et heureuse en somme.

Maintenant, sur une question du journaliste de Paris, il expliquait sa façon de procéder. Chaque malade du pèlerinage arrivait avec un dossier, dans lequel se trouvait presque toujours un certificat du médecin qui le soignait; parfois même, il y avait plusieurs certificats de médecins différents, des bulletins d'hôpitaux, tout un historique de la maladie. Et, dès lors, quand une guérison venait à se produire, et que la personne guérie se présentait, il suffisait de se reporter à son dossier, de lire les certificats, pour connaître le mal dont elle souffrait, et pour constater, en l'examinant, si ce mal avait bien réellement disparu.

Pierre écoutait, attentif. Depuis qu'il était là, assis, au repos, il se calmait, il retrouvait son intelligence nette. La chaleur seule l'incommodait maintenant. Aussi, intéressé par les explications du docteur Bonamy, désireux de se faire une opinion, aurait-il pris la parole, sans la robe qu'il portait. Cette soutane le condamnait à un perpétuel effacement. Et il fut ravi d'entendre le petit monsieur blond, l'écrivain influent, formuler les objections qui, tout de suite, se présentaient. Cela ne semblait-il pas désastreux que ce fût un médecin qui diagnostiquât la maladie, et un autre médecin qui en constatât la guérison? Il y avait certainement là une continuelle source d'erreurs possibles. Le mieux aurait dû être qu'une commission médicale examinât tous les malades, dès leur arrivée à Lourdes, rédigeât des procès-verbaux, auxquels la même commission se serait reportée, à chaque cas de guérison. Mais le docteur Bonamy se récriait, disant avec justesse que jamais une commission ne suffirait à une si gigantesque besogne: pensez donc! mille cas divers à examiner dans une matinée! et que de théories différentes, que de discussions, que de diagnostics contradictoires, augmentant l'incertitude! L'examen préalable, d'une réalisation presque impossible, offrait en effet des causes d'erreurs tout aussi grandes. Dans la pratique, il fallait s'en tenir à ces certificats délivrés par les médecins, qui prenaient dès lors une importance capitale, décisive. On feuilleta des dossiers sur l'une des tables, on fit lire des certificats au journaliste de Paris. Beaucoup étaient d'une brièveté fâcheuse. D'autres, mieux rédigés, spécifiaient nettement les maladies. Quelques signatures de médecins étaient même légalisées par les maires des communes. Seulement, les doutes restaient sans nombre, invincibles: quels étaient ces médecins? avaient-ils l'autorité scientifique nécessaire? n'avaient-ils pas cédé à des circonstances ignorées, à des intérêts purement personnels? On était tenté de réclamer une enquête sur chacun d'eux. Du moment que tout se basait sur le dossier apporté par le malade, il aurait fallu un contrôle très soigneux des documents, car tout croulait, dès qu'une critique sévère n'avait pas établi l'absolue certitude des faits.

Très rouge, suant, le docteur Bonamy se démenait.

—Mais c'est ce que nous faisons, c'est ce que nous faisons!... Dès qu'un cas de guérison nous paraît inexplicable par les voies naturelles, nous procédons à une enquête minutieuse, nous prions la personne guérie de revenir se faire examiner... Et vous voyez bien que nous nous entourons de toutes les lumières. Ces messieurs qui nous écoutent sont presque tous des médecins, accourus des points les plus opposés de la France. Nous les conjurons de nous dire leurs doutes, de discuter les cas avec nous, et un procès-verbal très détaillé est dressé de chaque séance... Vous entendez, messieurs, protestez, si quelque chose ici blessait en vous la vérité.

Pas un des assistants ne bougea. Le plus grand nombre des médecins présents, qui devaient être des catholiques, s'inclinaient, naturellement. Et quant aux autres, les incrédules, les savants purs, ils regardaient, s'intéressaient à certains phénomènes, évitaient par courtoisie d'entrer dans des discussions, inutiles d'ailleurs; puis, ils s'en allaient, quand leur malaise d'hommes raisonnables devenait trop grand, et qu'ils se sentaient près de se fâcher.

Alors, personne ne soufflant mot, le docteur Bonamy triompha. Et, comme le journaliste lui demandait s'il était seul, pour un si gros travail:

—Absolument seul. Ma fonction de médecin de la Grotte n'est pas si compliquée, car elle consiste simplement, je le répète, à constater les guérisons, lorsqu'il s'en produit.

Il se reprit pourtant, il ajouta avec un sourire:

—Ah! j'oubliais, j'ai Raboin, qui m'aide à mettre ici un peu d'ordre.

Et il désignait du geste un gros homme d'une quarantaine d'années, grisonnant, à la face épaisse, à la mâchoire de dogue. Lui était un croyant exaspéré, un exalté qui ne permettait pas qu'on mît en doute les miracles. Aussi souffrait-il de sa fonction au bureau des constatations médicales, toujours prêt à gronder de colère, dès qu'on discutait. L'appel aux médecins l'ayant jeté hors de lui, le docteur dut le calmer.

—Allons, Raboin, mon ami, taisez-vous! Toutes les opinions sincères ont le droit de se produire.

Mais les malades défilaient. On amena un homme dont un eczéma couvrait le torse entier; et, quand il ôtait sa chemise, une farine grise tombait de sa peau. Il n'était pas guéri, il affirmait seulement qu'il venait chaque année à Lourdes et qu'il en repartait chaque fois soulagé. Puis, ce fut une dame, une comtesse, d'une maigreur effrayante, dont l'histoire était extraordinaire: guérie une première fois par la sainte Vierge d'une tuberculose, sept années auparavant, elle avait eu quatre enfants, puis elle était retombée à la phtisie, morphinomane à cette heure, mais déjà ranimée par son premier bain, se proposant, dès le soir, d'assister à la procession aux flambeaux, avec les vingt-sept personnes de sa famille, amenées par elle. Ensuite, il y eut une femme atteinte d'aphonie nerveuse, qui, après des mois de mutité absolue, venait de recouvrer subitement la voix, au moment de la procession de quatre heures, sur le passage du Saint Sacrement.

—Messieurs, déclara le docteur Bonamy, avec la bonne grâce affectée d'un savant aux idées larges, vous savez que nous ne retenons pas les cas, dès qu'il s'agit d'une affection nerveuse. Remarquez pourtant que cette femme a été soignée pendant six mois à la Salpêtrière et qu'elle a dû venir ici pour voir sa langue se délier tout d'un coup.

Cependant, il montrait quelque impatience, car il aurait voulu servir au monsieur de Paris un beau cas, comme il s'en produisait parfois pendant cette procession de quatre heures, qui était l'heure de grâce et d'exaltation, où la sainte Vierge intercédait pour ses élues. Jusque-là, les guérisons qui avaient défilé, restaient douteuses et sans intérêt. Et, au dehors, on entendait le piétinement, le grondement de la foule, fouettée de cantiques, enfiévrée par le besoin du miracle, s'énervant de plus en plus dans l'attente.

Mais une fillette poussa la porte, souriante et modeste, avec des yeux clairs, luisant d'intelligence.

—Ah! cria joyeusement le docteur, voici notre petite amie Sophie... Une guérison remarquable, messieurs, qui s'est produite à pareille époque, l'année dernière, et dont je demande la permission de vous montrer les résultats.

Pierre avait reconnu Sophie Couteau, la miraculée qui était montée dans son compartiment, à Poitiers. Et il assista à une répétition de la scène déjà jouée devant lui. Le docteur Bonamy donnait maintenant les explications les plus précises au petit monsieur blond, très attentif: une carie des os du talon gauche, un commencement de nécrose qui nécessitait la résection, une plaie affreuse, suppurante, guérie en une minute, à la première immersion dans la piscine.

—Sophie, racontez à monsieur.

La fillette eut son geste gentil, qui commandait l'attention.

—Alors, comme ça, mon pied était perdu, je ne pouvais seulement plus me rendre à l'église, et il fallait toujours l'envelopper dans du linge, parce qu'il coulait des choses qui n'étaient guère propres... Monsieur Rivoire, le médecin, qui avait fait une coupure, pour voir dedans, disait qu'il serait forcé d'enlever un morceau de l'os, ce qui m'aurait bien sûr rendue boiteuse... Et, alors, après avoir bien prié la sainte Vierge, je suis allée tremper mon pied dans l'eau, avec une si bonne envie de guérir, que je n'ai pas même pris le temps d'enlever le linge... Et, alors, tout est resté dans l'eau, mon pied n'avait plus rien du tout, quand je l'ai sorti.

Le docteur Bonamy approuvait chaque mot, d'un branle de la tête.

—Et, Sophie, répétez-nous le mot de votre médecin.

—Chez nous, quand monsieur Rivoire a vu mon pied, il a dit: «Que ce soit le bon Dieu ou le diable qui ait guéri cette enfant, ça m'est égal; mais la vérité est qu'elle est guérie.»

Des rires éclatèrent, le mot était d'un effet sûr.

—Et, Sophie, votre mot à madame la comtesse, la directrice de votre salle.

—Ah! oui... Je n'avais pas emporté beaucoup de linge, pour mon pied; et je lui ai dit: «La sainte Vierge a été bien bonne de me guérir le premier jour, car le lendemain ma provision allait être épuisée.»

Il y eut de nouveaux rires, une satisfaction générale, à la voir si gentille, récitant un peu trop son histoire, qu'elle savait par cœur, mais très touchante et l'air véridique.

—Sophie, ôtez votre soulier, montrez votre pied à ces messieurs... Il faut qu'on touche, il faut que personne ne puisse douter.

Lestement, le petit pied apparut, très blanc, très propre, même soigné, avec la cicatrice au-dessous de la cheville, une longue cicatrice dont la couture blanchâtre témoignait de la gravité du mal. Quelques médecins s'étaient approchés, regardaient en silence. D'autres, qui avaient leur conviction faite sans doute, ne se dérangèrent pas. Un des premiers, d'un air très poli, demanda pourquoi la sainte Vierge, pendant qu'elle y était, n'avait pas refait un pied tout neuf, ce qui ne lui aurait pas coûté davantage. Mais le docteur Bonamy répondit vivement que, si la sainte Vierge avait laissé une cicatrice, c'était sûrement pour qu'il existât une trace, une preuve du miracle. Il entrait dans des détails techniques, démontrait qu'un fragment d'os et de la chair avaient dû être refaits instantanément, ce qui restait inexplicable par les voies naturelles.

—Mon Dieu! interrompit le petit monsieur blond, il n'y a pas besoin de tant d'affaires! Qu'on me montre seulement un doigt entaillé d'un coup de canif et qui sorte cicatrisé de l'eau: le miracle sera aussi grand, je m'inclinerai.

Puis, il ajouta:

—Si j'avais, moi, une source qui refermât ainsi les plaies, je voudrais bouleverser le monde. Je ne sais pas comment, mais j'appellerais les peuples, et les peuples viendraient. Je ferais constater les miracles avec une telle évidence, que je serais le maître de la terre. Songez donc à cette puissance souveraine, toute divine!... Mais il faudrait que pas un doute ne restât, il faudrait une vérité aussi éclatante que le soleil. La terre entière verrait et croirait.

Et il discuta les moyens de contrôle avec le docteur. Il avait admis que tous les malades ne pouvaient être examinés à l'arrivée. Seulement, pourquoi ne créait-on pas, à l'Hôpital, une salle particulière, réservée aux plaies apparentes? On aurait là une trentaine de sujets au plus, qu'on soumettrait à l'examen préalable d'une commission. Des procès-verbaux de constat seraient dressés, on photographierait même les plaies. Ensuite, si une guérison venait à se produire, la commission n'aurait qu'à la constater, dans un nouveau procès-verbal. Et là il ne s'agirait plus d'une maladie interne, dont le diagnostic est difficile, toujours discutable. L'évidence se ferait.

Un peu embarrassé, le docteur Bonamy répétait:

—Sans doute, sans doute, nous ne demandons que la lumière... Le difficile serait de composer cette commission. Si vous saviez comme on s'entend peu!... Enfin, il y a certainement là une idée.

Il fut secouru par l'arrivée d'une nouvelle malade. Pendant que la petite Sophie Couteau se rechaussait, déjà oubliée, Élise Rouquet parut, avec sa face de monstre, qu'elle étala, en ôtant son fichu. Depuis le matin, elle se lotionnait avec des linges, à la fontaine, et il lui semblait bien, disait-elle, que sa plaie, si avivée, commençait à sécher et à pâlir. C'était vrai, Pierre constatait, très surpris, que l'aspect en était moins horrible. Ce fut un nouvel aliment à la discussion sur les plaies apparentes; car le petit monsieur blond s'entêtait dans son idée de la création d'une salle spéciale: en effet, si l'on avait constaté, le matin même, l'état de cette fille, et si elle guérissait, quel triomphe pour la Grotte d'avoir ainsi guéri un lupus! Le miracle ne serait plus niable.

Jusque-là, le docteur Chassaigne s'était tenu à l'écart, immobile et muet, comme s'il eût voulu laisser les faits seuls agir sur Pierre. Brusquement, il se pencha, pour lui dire à demi-voix:

—Les plaies apparentes, les plaies apparentes... Ce monsieur ne se doute pas qu'aujourd'hui nos savants médecins soupçonnent beaucoup de ces plaies d'être d'origine nerveuse. Oui, l'on découvre qu'il y aurait là simplement une mauvaise nutrition de la peau. Ces questions de la nutrition sont encore si mal étudiées!... Et l'on arrive à prouver que la foi qui guérit peut parfaitement guérir les plaies, certains faux lupus entre autres. Alors, je vous demande quelle certitude il obtiendrait, ce monsieur, avec sa fameuse salle des plaies apparentes! Un peu plus de confusion et de passion dans l'éternelle querelle... Non, non! la science est vaine, c'est la mer de l'incertitude.

Il souriait douloureusement, tandis que le docteur Bonamy engageait Élise Rouquet à continuer les lotions et à revenir chaque jour se faire examiner. Puis, il répéta, de son air prudent et affable:

—Enfin, messieurs, il y a un commencement, ce n'est pas douteux.

Mais le bureau fut bouleversé. La Grivotte venait d'entrer en coup de vent, d'une allure dansante, criant à voix pleine:

—Je suis guérie... Je suis guérie...

Et elle racontait qu'on ne voulait d'abord pas la baigner, qu'elle avait dû insister, supplier, sangloter, pour qu'on se décidât à le faire, sur une permission formelle du père Fourcade. Et elle l'avait bien dit à l'avance: elle n'était pas plongée dans l'eau glacée, depuis trois minutes, toute suante, avec son enrouement de phtisique, qu'elle avait senti les forces lui revenir, comme dans un grand coup de fouet qui lui cinglait tout le corps. Une exaltation, une flamme l'agitait, piétinante et radieuse, ne pouvant tenir en place.

—Je suis guérie, mes bons messieurs... Je suis guérie...

Stupéfait cette fois, Pierre la regardait. Était-ce donc cette fille que, la nuit dernière, il avait vue anéantie sur la banquette du wagon, toussant et crachant le sang, la face terreuse? Il ne la reconnaissait pas, droite, élancée, les joues en feu, les yeux étincelants, avec toute une volonté et une joie de vivre qui la soulevaient.

—Messieurs, déclara le docteur Bonamy, le cas me paraît très intéressant... Nous allons voir...

Il demanda le dossier de la Grivotte. Mais, parmi l'entassement des paperasses sur les deux tables, on ne le trouvait pas. Les secrétaires, les jeunes séminaristes fouillaient tout; et il fallut que le chef du service des piscines, assis au milieu, se levât, allât regarder dans le casier. Enfin, lorsqu'il eut repris sa chaise, il découvrit le dossier sous le registre qu'il gardait grand ouvert devant lui. Il contenait jusqu'à trois certificats de médecin, dont lui-même donna lecture. Tous les trois, du reste, concluaient à une phtisie avancée, que des accidents nerveux compliquaient et rendaient particulière.

Le docteur Bonamy eut un geste, pour dire qu'un tel ensemble ne laissait aucun doute. Puis, il ausculta longuement la malade. Et il murmurait:

—Je n'entends rien..., je n'entends rien...

Il se reprit.

—Ou presque rien.

Ensuite, il se tourna vers les vingt-cinq à trente médecins qui se tenaient là, silencieux.

—Messieurs, si quelques-uns d'entre vous veulent bien me prêter leurs lumières... Nous sommes ici pour étudier et discuter.

D'abord, pas un ne remua. Puis, il y en eut un qui osa se risquer. Il ausculta à son tour la jeune femme; mais il ne se prononçait pas, réfléchissait, avait un branle soucieux de la tête. Finalement, il bégaya que, pour lui, il fallait rester dans l'expectative. Mais un autre, tout de suite, le remplaça, et celui-ci fut catégorique: il n'entendait rien du tout, jamais cette femme-là n'avait été phtisique. D'autres encore le suivirent, tous finirent par défiler, excepté cinq ou six qui gardaient une attitude fermée, finement souriante. Et la confusion fut à son comble, car chacun donnait son avis, sensiblement différent; de sorte que, dans le brouhaha des voix, on ne s'entendait même plus parler. Seul, le père Dargelès montrait un calme d'absolue sérénité, car il avait flairé un de ces cas qui passionnent et qui sont la gloire de Notre-Dame de Lourdes. Déjà, il prenait des notes sur un coin de la table.

Alors, à l'écart, grâce à l'éclat des voix, Pierre et le docteur Chassaigne purent causer sans être entendus.

—Oh! ces piscines que je viens de voir! dit le jeune prêtre, ces piscines dont on renouvelle l'eau si rarement! Quelle saleté, quel bouillon de microbes!... La manie, la fureur de précautions antiseptiques où nous sommes, reçoit là un fameux soufflet. Comment se fait-il qu'une même peste n'emporte pas tous ces malades? Les adversaires de la théorie microbienne doivent bien rire.

Le docteur l'arrêta.

—Mais non, mon enfant... Si les bains ne sont guère propres, ils n'offrent aucun danger. Remarquez que l'eau ne monte pas au-dessus de dix degrés, et il en faut vingt-cinq pour la culture des germes. Puis, les maladies contagieuses ne viennent guère à Lourdes, ni le choléra, ni le typhus, ni la variole, ni la rougeole, ni la scarlatine. Nous ne voyons ici que certaines maladies organiques, les paralysies, la scrofule, les tumeurs, les ulcères, les abcès, le cancer, la phtisie; et cette dernière n'est pas transmissible par l'eau des bains. Les vieilles plaies qu'on y trempe, ne craignent rien et n'offrent aucun risque de contagion... Je vous assure que, sur ce point, la sainte Vierge n'a pas même besoin d'intervenir.

—Alors, docteur, autrefois, dans votre service, vous auriez ainsi fait tremper tous vos malades dans l'eau glacée, les femmes à n'importe quelle époque du mois, les rhumatisants, les cardiaques, les phtisiques?... Cette malheureuse fille, à demi morte, en sueur, vous l'auriez baignée?