Quand son père et le prêtre l'eurent réinstallée dans la salle Sainte-Honorine, elle leur donna congé pour la journée entière.
—Non, ne venez pas me chercher, je ne retournerai pas à la Grotte cette après-midi, c'est inutile... Mais, ce soir, dès neuf heures, vous serez là pour m'emmener, n'est-ce pas, Pierre? C'est convenu, vous m'avez donné votre parole.
Il répéta qu'il tâcherait d'obtenir la permission, qu'il s'adresserait au père Fourcade, s'il le fallait.
—Alors, mignonne, à ce soir, dit à son tour M. de Guersaint en l'embrassant.
Et ils la laissèrent très tranquille dans son lit, l'air absorbé, avec ses grands yeux rêveurs et souriants, perdus au loin.
Lorsqu'ils rentrèrent à l'hôtel des Apparitions, il n'était pas dix heures et demie. M. de Guersaint, que le beau temps ravissait, parla de déjeuner tout de suite, pour se lancer le plus tôt possible au travers de Lourdes. Mais il tint cependant à remonter dans sa chambre; et, comme Pierre l'avait suivi, ils tombèrent au milieu d'un drame. La porte des Vigneron était grande ouverte, on apercevait le petit Gustave allongé sur le canapé, qui lui servait de lit. Il était livide, il venait d'avoir un évanouissement, qui avait fait croire un instant au père et à la mère que c'était la fin. Madame Vigneron, affaissée sur une chaise, restait hébétée de la peur qu'elle avait eue; tandis que, lancé par la chambre, M. Vigneron bousculait tout, en préparant un verre d'eau sucrée, dans lequel il versait des gouttes d'un élixir. Mais comprenait-on cela? Un garçon encore très fort, s'évanouir de la sorte, devenir blanc comme un poulet! Et il regardait madame Chaise, la tante, debout devant le canapé, l'air bien portant, ce matin-là; et ses mains tremblaient davantage, à l'idée sourde que, si cette bête de crise avait emporté son fils, l'héritage de la tante, à cette heure, n'aurait plus été a eux. Il était hors de lui, il desserra les dents de l'enfant, lui fit boire de force tout le verre. Pourtant, lorsqu'il l'entendit soupirer, sa bonhomie paternelle reparut, il pleura, l'appela son petit homme. Alors, madame Chaise s'étant approchée, Gustave la repoussa, d'un geste de haine brusque, comme s'il avait compris la perversion inconsciente où l'argent de cette femme jetait ses parents. Blessée, la vieille dame s'assit à l'écart, pendant que le père et la mère, maintenant rassurés, remerciaient la sainte Vierge de leur avoir conservé ce mignon, qui leur souriait de son sourire fin et si triste, sachant les choses, n'ayant plus, à quinze ans, le goût de vivre.
—Pouvons-nous vous être utiles? demanda Pierre obligeamment.
—Non, non, merci bien, messieurs, répondit M. Vigneron, qui sortit un instant dans le couloir. Oh! nous avons eu une alerte! Songez donc, un fils unique, et qui nous est si cher!
Autour d'eux, l'heure du déjeuner mettait en branle la maison entière. Toutes les portes tapaient, les couloirs et l'escalier résonnaient de continuelles cavalcades. Trois grandes filles passèrent, dans le vent de leurs jupes. Des enfants en bas âge pleuraient, au fond d'une chambre voisine. Puis, c'étaient de vieilles gens affolés, des prêtres éperdus, sortant de leur caractère, soulevant leurs soutanes à pleines mains pour courir plus vite. Du bas en haut, les planchers tremblaient, sous la charge trop lourde des gens entassés. Et une servante, qui portait tout un déjeuner sur un grand plateau, étant venue frapper à la porte du monsieur seul, cette porte mit longtemps à s'ouvrir; enfin, elle s'entre-bâilla, laissa voir la chambre calme, où le monsieur était seul, tournant le dos; et, quand la servante se retira, elle se referma sur elle, discrètement.
—Oh! j'espère bien que c'est fini et que la sainte Vierge va le guérir, répétait M. Vigneron, qui ne lâchait plus ses deux voisins. Nous allons déjeuner, car je vous avoue que ça m'a creusé l'estomac, j'ai une faim terrible.
Lorsque Pierre et M. de Guersaint descendirent, ils eurent le désagrément de ne pas trouver le moindre bout de table libre, dans la salle à manger. La plus extraordinaire des cohues s'entassait là, et les quelques places vides encore étaient retenues. Un garçon leur déclara que, de dix heures à une heure, la salle ne désemplissait pas, sous l'assaut des appétits, aiguisés par l'air vif des montagnes. Ils durent se résigner à attendre, en priant le garçon de les prévenir, dès qu'il y aurait deux couverts vacants. Et, ne sachant que faire, ils allèrent se promener sous le porche de l'hôtel, béant sur la rue, où défilait sans arrêt toute une population endimanchée.
Mais le propriétaire de l'hôtel des Apparitions, le sieur Majesté en personne, apparut, tout vêtu de blanc; et, avec une grande politesse:
—Si ces messieurs voulaient attendre au salon?
C'était un gros homme de quarante-cinq ans, qui s'efforçait de porter royalement son nom. Chauve, glabre, les yeux bleus et ronds dans un visage de cire, aux trois mentons étagés, il montrait une grande dignité. Il était venu de Nevers, avec les sœurs qui desservaient l'Orphelinat, et il avait épousé une femme de Lourdes, petite et noire. À eux deux, en moins de dix ans, ils avaient fait de leur hôtel une des maisons les plus cossues, les mieux fréquentées de la ville. Depuis quelques années, il y avait joint un commerce d'articles religieux, qui occupait, à gauche, tout un vaste magasin, et que tenait une jeune nièce, sous la surveillance de madame Majesté.
—Ces messieurs pourraient s'asseoir au salon? répéta l'hôtelier, que la soutane de Pierre rendait très prévenant.
Mais tous deux préféraient marcher, attendre debout, au grand air. Et, alors, Majesté ne les quitta pas, voulut causer un instant avec eux, comme il le faisait d'habitude avec les clients qu'il désirait honorer. La conversation roula d'abord sur la procession aux flambeaux du soir, qui promettait d'être superbe, par ce temps admirable. Il y avait plus de cinquante mille étrangers dans Lourdes, des promeneurs étaient venus de toutes les stations d'eaux voisines; et cela expliquait l'encombrement des tables d'hôte. Peut-être la ville allait-elle manquer de pain, comme cela était arrivé l'année d'auparavant.
—Vous voyez la bousculade, conclut Majesté, nous ne savons où donner de la tête. Ce n'est vraiment pas de ma faute, si l'on vous fait attendre un peu.
À ce moment, le facteur arriva, avec un courrier considérable, un paquet de journaux et de lettres qu'il posa sur une table, dans le bureau. Puis, comme il avait gardé à la main une dernière lettre, il demanda:
—Vous n'avez pas ici madame Maze?
—Madame Maze, madame Maze, répéta l'hôtelier. Non, non, certainement.
Pierre avait entendu, et il s'approcha, pour dire:
—Madame Maze, il y en a une qui doit être descendue chez les sœurs de l'Immaculée-Conception, les Sœurs bleues, comme on les appelle ici, je crois.
Le facteur remercia et s'en alla. Mais un sourire amer était monté aux lèvres de Majesté.
—Les Sœurs bleues, murmura-t-il, ah! les Sœurs bleues...
Il jeta un coup d'œil oblique sur la soutane de Pierre, puis s'arrêta net, dans la crainte d'en trop dire. Son cœur pourtant débordait, il aurait voulu se soulager, et ce jeune prêtre de Paris, qui avait l'air d'être d'esprit libre, ne devait pas faire partie de la bande, comme il nommait tous les servants de la Grotte, tous ceux qui battaient monnaie avec Notre-Dame de Lourdes. Peu à peu, il se risqua.
—Monsieur l'abbé, je vous jure que je suis bon catholique. Ici, d'ailleurs, nous le sommes tous. Et je pratique, je fais mes Pâques... Mais, en vérité, je dis que des religieuses ne devraient pas tenir un hôtel. Non, non, ce n'est pas bien!
Et il exhala sa rancune de commerçant atteint par une concurrence déloyale. Est-ce que ces sœurs de l'Immaculée-Conception, ces Sœurs bleues, n'auraient pas dû s'en tenir à leur vrai rôle, la fabrication des hosties, l'entretien et le blanchissage des linges sacrés? Mais non! elles avaient transformé leur couvent en une vaste hôtellerie, où les dames seules trouvaient des chambres séparées, mangeaient en commun, quand elles ne préféraient pas se faire servir à part. Tout cela était très propre, très bien organisé, et pas cher, grâce aux mille avantages dont elles jouissaient. Aucun hôtel de Lourdes ne travaillait autant.
—Enfin, est-ce que c'est convenable? des religieuses se mêler de vendre de la soupe! Ajoutez que la supérieure est une maîtresse femme. Lorsqu'elle a vu la fortune venir, elle l'a voulue pour sa maison seule, elle s'est séparée résolument des pères de la Grotte, qui s'efforçaient de mettre la main sur elle. Oui, monsieur l'abbé, elle est allée jusqu'à Rome, elle a eu gain de cause, elle empoche maintenant tout l'argent des additions. Des religieuses, des religieuses, mon Dieu! louer des chambres garnies et tenir une table d'hôte!
Il levait les bras au ciel, il suffoquait.
—Mais, finit par objecter doucement Pierre, puisque votre maison regorge, puisque vous n'avez plus de libre ni un lit ni une assiette, où mettriez-vous donc les voyageurs, s'il vous en arrivait encore?
Majesté se récria vivement.
—Ah! monsieur l'abbé, on voit bien que vous ne connaissez pas le pays. Pendant le pèlerinage national, c'est vrai, nous travaillons tous, nous n'avons pas à nous plaindre. Mais cela ne dure que quatre ou cinq jours; et, dans les temps ordinaires, le courant est moins fort... Oh! moi, Dieu merci! je suis toujours satisfait. La maison est connue, elle vient sur le même rang que l'hôtel de la Grotte, où il s'est fait déjà deux fortunes... N'importe! c'est vexant de voir ces Sœurs bleues écrémer la clientèle, nous prendre des dames de la bourgeoisie qui passent à Lourdes des quinze jours, des trois semaines; et cela aux époques tranquilles, quand il n'y a pas beaucoup de monde: vous comprenez, n'est-ce pas? des personnes bien élevées qui détestent le bruit, qui vont prier à la Grotte toutes seules, pendant des journées entières, et qui payent largement, sans marchander jamais.
Madame Majesté, que Pierre et M. de Guersaint n'avaient pas aperçue, penchée sur un registre, où elle additionnait des comptes, intervint alors de sa voix aiguë.
—L'année dernière, messieurs, nous avons gardé une voyageuse comme ça pendant deux mois. Elle allait à la Grotte, en revenait, y retournait, mangeait, se couchait. Et jamais un mot, toujours un sourire content. Elle a payé sa note sans même la regarder... Ah! des voyageuses pareilles, ça se regrette.
Elle s'était levée, petite, maigre, très brune, toute vêtue de noir, avec un mince col plat. Et elle fit ses offres.
—Si ces messieurs désirent emporter quelques petits souvenirs de Lourdes, il ne faut pas qu'ils nous oublient. Nous avons à côté un magasin, où ils trouveront un grand choix des objets les plus demandés... Les personnes qui descendent à l'hôtel, veulent bien, d'habitude, ne pas s'adresser autre part que chez nous.
Mais Majesté, de nouveau, hochait la tête, de son air de bon catholique attristé par les scandales du temps.
—Certes, je ne voudrais pas manquer de respect aux révérends pères, et pourtant, il faut bien le dire, ils sont trop gourmands... Vous avez vu la boutique qu'ils ont installée près de la Grotte, cette boutique toujours pleine, où l'on vend des articles de piété et des cierges. Beaucoup de prêtres déclarent que c'est une honte et qu'il faut de nouveau chasser les vendeurs du temple... À ce qu'on raconte aussi, les pères commanditent le grand magasin qui est en face de chez nous, dans la rue, et qui approvisionne les petits détaillants de la ville. Enfin, si l'on écoutait les bruits, ils auraient la main dans tout le commerce des objets religieux, ils prélèveraient un tant pour cent sur les millions de chapelets, de statuettes et de médailles, qui se débitent par an à Lourdes...
Il avait baissé la voix, car ses accusations se précisaient, et il finissait par trembler de se confier ainsi à des étrangers. La douce figure attentive de Pierre le rassurait pourtant; et il continua, dans sa passion de concurrent blessé, décidé à aller jusqu'au bout.
—Je veux bien qu'il y ait de l'exagération en tout ceci. Il n'en est pas moins vrai que c'est un grand dommage pour la religion, de voir les révérends pères tenir boutique, comme le dernier de nous... Moi, n'est-ce pas? je ne vais pas partager l'argent de leurs messes, ni demander mon tant pour cent sur les cadeaux qu'ils reçoivent? Alors, pourquoi se mettent-ils à vendre de ce que je vends? Notre dernière année a été médiocre, à cause d'eux. Nous sommes déjà trop, tout le monde trafique du bon Dieu à Lourdes, si bien qu'on n'y trouve même plus du pain à manger et de l'eau à boire... Ah! monsieur l'abbé, la sainte Vierge a beau être avec nous autres, il y a des instants où les choses vont très mal!
Un voyageur le dérangea, mais il reparut, au moment où une jeune fille venait chercher madame Majesté. C'était une fille de Lourdes, très jolie, petite et grasse, avec de beaux cheveux noirs et une figure un peu large, d'une gaieté claire.
—Notre nièce Appoline, reprit Majesté. Elle tient depuis deux ans notre magasin. Elle est la fille d'un frère pauvre de ma femme, elle gardait les troupeaux à Bartrès, lorsque, frappés de sa gentillesse, nous nous sommes décidés à la prendre ici; et nous ne nous en repentons pas, car elle a beaucoup de mérite, elle est devenue une très bonne vendeuse.
Ce qu'il ne disait pas, c'était que des bruits assez légers couraient sur Appoline. On l'avait vue, avec des jeunes gens, s'égarer le soir, le long du Gave. Mais, en effet, elle était précieuse, elle attirait la clientèle, peut-être à cause de ses grands yeux noirs qui riaient si volontiers. L'année d'auparavant, Gérard de Peyrelongue ne quittait pas la boutique; et, seules, ses idées de mariage l'empêchaient sans doute de revenir. Il semblait remplacé par le galant abbé Des Hermoises, qui amenait beaucoup de dames faire des emplettes.
—Ah! vous parlez d'Appoline, dit madame Majesté, de retour du magasin. Messieurs, vous n'avez pas remarqué une chose, son extraordinaire ressemblance avec Bernadette... Tenez! il y a là, au mur, une photographie de cette dernière, quand elle avait dix-huit ans.
Pierre et M. de Guersaint s'approchèrent, tandis que Majesté s'écriait:
—Bernadette, parfaitement! c'était Appoline, mais en beaucoup moins bien, en triste et en pauvre.
Enfin, le garçon parut et annonça qu'il avait une petite table libre. Deux fois, M. de Guersaint était allé jeter vainement un coup d'œil dans la salle à manger, car il brûlait du désir de déjeuner et d'être dehors, par ce beau dimanche. Aussi s'empressa-t-il, sans écouter davantage Majesté, qui faisait remarquer, avec un sourire aimable, que ces messieurs n'avaient pas attendu trop longtemps. La petite table se trouvait au fond, ils durent traverser la salle, d'un bout à l'autre.
C'était une longue salle, décorée en chêne clair, d'un jaune huileux, mais dont les peintures s'écaillaient déjà, éclaboussées de taches. On y sentait l'usure et la souillure rapides, sous le galop continu des gros mangeurs qui s'y attablaient. Tout le luxe consistait en une garniture de cheminée, la pendule reluisante d'or, flanquée des deux candélabres maigres. Il y avait aussi des rideaux de guipure aux cinq fenêtres, ouvrant sur la rue, en plein soleil. Des stores baissés laissaient quand même entrer des flèches ardentes. Et, au milieu, quarante personnes étaient tassées à la table d'hôte, longue de huit mètres, et qui pouvait, avec peine, en contenir trente; tandis que, aux petites tables, à droite et à gauche, le long des murs, une quarantaine d'autres convives se serraient, bousculés au passage de chacun des trois garçons. Dès l'entrée, on restait assourdi d'un brouhaha extraordinaire, d'un bruit de voix, de fourchettes et de vaisselle; et il semblait qu'on pénétrât dans un four humide, le visage fouetté d'un buée chaude, chargée d'une odeur suffocante de nourriture.
Pierre, d'abord, n'avait rien distingué. Puis, quand il se trouva installé à leur petite table, une table de jardin, rentrée pour la circonstance, et où les deux couverts se touchaient, il fut troublé, un peu écœuré même, par le spectacle de la table d'hôte, qu'il enfilait d'un regard. Depuis une heure, on y mangeait, deux fournées de voyageurs s'y étaient succédé, et les couverts s'en allaient à la débandade, des taches de vin et de sauce salissaient la nappe. On ne s'inquiétait déjà plus de la symétrie des compotiers, décorant la table. Mais, surtout, le malaise venait de la cohue des convives, des prêtres énormes, des jeunes filles grêles, des mamans débordantes, des messieurs très rouges et seuls, des familles à la file, alignant des générations d'une laideur aggravée et pitoyable. Tout ce monde suait, avalait gloutonnement, assis de biais, les bras collés au corps, les mains maladroites. Et, dans ces gros appétits décuplés par la fatigue, dans cette hâte à s'emplir pour retourner plus vite à la Grotte, il y avait, au centre de la table, un ecclésiastique corpulent qui ne se pressait pas, qui mangeait de chaque plat avec une sage lenteur, d'un broiement digne de mâchoires, ininterrompu.
—Fichtre! dit M. de Guersaint, il ne fait pas froid ici! Je vais quand même manger volontiers; car, je ne sais pas, depuis que je suis à Lourdes, je me sens toujours l'estomac dans les talons... Et vous, avez-vous faim?
—Oui, oui, je mangerai, répondit Pierre, qui avait le cœur sur les lèvres.
Le menu était copieux: du saumon, une omelette, des côtelettes à la purée de pommes de terre, des rognons sautés, des choux-fleurs, des viandes froides, et des tartes aux abricots; le tout trop cuit, noyé de sauce, d'une fadeur relevée de graillon. Mais il y avait d'assez beaux fruits sur les compotiers, des pêches superbes. Et les convives, d'ailleurs, ne semblaient pas difficiles, sans goût, sans nausée. Une délicate jeune fille, charmante, avec ses yeux tendres et sa peau de soie, serrée entre un vieux prêtre et un monsieur barbu, fort sale, mangeait d'un air ravi les rognons, délavés dans l'eau grise qui leur servait de sauce.
—Ma foi! reprit M. de Guersaint lui-même, il n'est pas mauvais, ce saumon... Ajoutez donc un peu de sel, c'est parfait.
Et Pierre dut manger, car il fallait bien se soutenir. À une petite table, près de la leur, il venait de reconnaître madame Vigneron et madame Chaise. Ces dames attendaient, descendues les premières, assises face à face; et, bientôt, M. Vigneron et son fils Gustave parurent, ce dernier pâle encore, s'appuyant plus lourdement sur sa béquille.
—Assieds-toi près de ta tante, dit-il. Moi, je vais me mettre à côté de ta mère.
Puis, apercevant ses deux voisins, il s'approcha.
—Oh! il est complètement remis. Je viens de le frictionner avec de l'eau de Cologne, et tantôt il pourra prendre son bain à la piscine.
Il s'attabla, dévora. Mais quelle alerte! il en reparlait tout haut, malgré lui, tellement la terreur de voir partir son fils avant la tante l'avait secoué. Celle-ci racontait que, la veille, agenouillée devant la Grotte, elle s'était sentie brusquement soulagée; et elle se flattait d'être guérie de sa maladie de cœur, elle donnait des détails précis, que son beau-frère écoutait, avec des yeux ronds, involontairement inquiets. Certes, il était un bon homme, il n'avait jamais souhaité la mort de personne: seulement, une indignation lui venait, à l'idée que la sainte Vierge pouvait guérir cette femme âgée, en oubliant son fils, si jeune. Il en était déjà aux côtelettes, il engloutissait de la purée de pommes de terre, à fourchette pleine, lorsqu'il crut s'apercevoir que madame Chaise boudait son neveu.
—Gustave, dit-il tout à coup, est-ce que tu as demandé pardon à ta tante?
Le petit, étonné, ouvrit ses grands yeux clairs, dans sa face amincie.
—Oui, tu as été méchant, tu l'as repoussée, là-haut, quand elle s'est approchée de toi.
Madame Chaise, très digne, se taisait, attendait; tandis que Gustave, qui achevait sans faim la noix de sa côtelette coupée en petits morceaux, restait les yeux baissés sur son assiette, s'entêtant cette fois à se refuser au triste métier de tendresse qu'on lui imposait.
—Voyons, Gustave, sois gentil, tu sais combien ta tante est bonne et tout ce qu'elle compte faire pour toi.
Non, non! il ne céderait pas. Il l'exécrait, en ce moment, cette femme qui ne mourait pas assez vite, qui lui gâtait l'affection de ses parents, au point qu'il ne savait plus, quand il les voyait s'empresser autour de lui, si c'était lui qu'ils voulaient sauver ou bien l'héritage que son existence représentait.
Mais madame Vigneron, si digne, se joignit à son mari.
—Vraiment, Gustave, tu me fais beaucoup de peine. Demande pardon à ta tante, si tu ne veux pas me fâcher tout à fait.
Et il céda. Pourquoi lutter? ne valait-il pas mieux que ses parents eussent cet argent? lui-même ne mourrait-il pas à son tour, plus tard, puisque cela arrangeait les affaires de la famille? Il savait cela, il comprenait tout, même les choses qu'on taisait, tellement la maladie lui avait donné des oreilles subtiles, qui entendaient les pensées.
—Ma tante, je vous demande pardon de n'avoir pas été gentil avec vous, tout à l'heure.
Deux grosses larmes roulèrent de ses yeux, tandis qu'il souriait de son air d'homme tendre et désabusé, ayant beaucoup vécu. Tout de suite, madame Chaise l'embrassa, en lui disant qu'elle n'était pas fâchée; et, dès lors, la joie de vivre des Vigneron s'étala, en toute bonhomie.
—Si les rognons ne sont pas fameux, dit M. de Guersaint à Pierre, voici vraiment des choux-fleurs qui ont du goût.
Et, d'un bout à l'autre de la salle, la mastication formidable continuait. Jamais Pierre n'avait vu manger à ce point, et dans une telle sueur, dans un tel étouffement de buanderie ardente. L'odeur de la nourriture s'épaississait, ainsi qu'une fumée. Pour s'entendre, il fallait crier, car tous les convives causaient très haut, pendant que les garçons, ahuris, remuaient la vaisselle, à la volée; sans compter le bruit des mâchoires, un broiement de meule qu'on saisissait distinctement. Ce qui blessait de plus en plus le jeune prêtre, c'était la promiscuité extraordinaire de cette table d'hôte, où les hommes, les femmes, les jeunes filles, les ecclésiastiques se tassaient, au petit bonheur de la rencontre, assouvissant leur faim comme une meute lâchée, qui happe les morceaux en hâte. Les corbeilles de pain circulaient, se vidaient. Il y eut un massacre des viandes froides, tous les débris des viandes de la veille, du gigot, du veau, du jambon, entourés d'un éboulement de gelée claire. On avait déjà trop mangé, et ces viandes pourtant réveillaient les appétits, dans la pensée qu'il ne fallait laisser de rien. Le prêtre beau mangeur, au milieu de la table, s'attardait aux fruits, en était à sa troisième pêche, des pêches énormes, qu'il pelait lentement et avalait par tranches, avec componction.
Mais une émotion agita la salle, un garçon distribuait le courrier, dont madame Majesté avait achevé le tri.
—Tiens! dit M. Vigneron, une lettre pour moi! C'est surprenant, je n'ai donné mon adresse à personne.
Puis, il se souvint.
—Ah! si, ça doit être de Sauvageot, qui me remplace aux Finances.
Et, la lettre ouverte, ses mains se mirent à trembler, il eut un cri.
—Le chef est mort!
Madame Vigneron, bouleversée, ne sut pas retenir sa langue.
—Alors, tu vas être nommé!
C'était leur rêve caché, caressé: la mort du chef de bureau, pour que lui, sous-chef depuis dix ans, pût enfin monter au grade suprême, son maréchalat. Et sa joie était si forte, qu'il lâcha tout.
—Ah! ma bonne amie, la sainte Vierge est décidément avec moi... Ce matin encore, je lui ai demandé mon avancement, et elle m'exauce!
Soudain, il sentit qu'il ne fallait pas triompher ainsi, en rencontrant les yeux de madame Chaise, fixés sur les siens, et en voyant son fils Gustave sourire. Chacun, dans la famille, faisait sûrement ses affaires, demandait à la Vierge les grâces personnelles dont il avait besoin. Aussi se reprit-il, de son air de brave homme:
—Je veux dire que la sainte Vierge nous aime bien tous, et qu'elle nous renverra tous satisfaits... Ah! ce pauvre chef, ça me fait de la peine. Il va falloir que j'envoie une carte à sa veuve.
Malgré son effort, il exultait, il ne doutait plus de voir accomplis enfin ses plus secrets désirs, ceux mêmes qu'il ne s'avouait pas. Et les tartes aux abricots furent fêtées, Gustave eut la permission d'en manger une petite part.
—C'est surprenant, fit remarquer à Pierre M. de Guersaint qui s'était fait servir une tasse de café, c'est surprenant qu'on ne voie pas ici plus de malades. Ce tas de monde m'a l'air, vraiment, d'avoir un riche appétit.
Cependant, en dehors de Gustave, qui ne mangeait que des miettes comme un petit poulet, il avait fini par découvrir un goitreux assis à la table d'hôte, entre deux femmes, dont l'une était certainement une cancéreuse. Plus loin, une jeune fille semblait si maigre, si pâle, qu'on devait soupçonner une phtisique. Et, en face, il y avait une idiote, qui était entrée, soutenue par deux parentes, et qui, les yeux vides, le visage mort, avalait maintenant sa nourriture à la cuiller, en bavant sur sa serviette. Peut-être se trouvait-il encore d'autres malades, noyés au milieu de ces faims bruyantes, des malades que le voyage fouettait, qui mangeaient comme ils n'avaient pas mangé depuis longtemps. Les tartes aux abricots, le fromage, les fruits, tout s'engouffrait, dans la débandade du couvert, et il n'allait rester que les taches de sauce et de vin, élargies sur la nappe.
Il était près de midi.
—Nous retournerons tout de suite à la Grotte, n'est-ce pas? dit M. Vigneron.
On n'entendait d'ailleurs que ces mots: À la Grotte! à la Grotte! Les bouches pleines se dépêchaient, revenaient aux prières et aux cantiques.
—Ma foi! déclara M. de Guersaint à son compagnon, puisque nous avons l'après-midi devant nous, je vous propose de visiter un peu la ville; et je vais m'occuper de trouver une voiture pour mon excursion à Gavarnie, puisque ma fille le désire.
Pierre, qui suffoquait, fut heureux de quitter la salle à manger. Sous le porche, il respira. Mais il y avait là un flot nouveau de convives, faisant queue, attendant des places; et on se disputait les petites tables, le moindre trou à la table d'hôte se trouvait immédiatement occupé. Pendant plus d'une heure encore, l'assaut continuerait, le menu défilerait et s'engloutirait, au milieu du bruit des mâchoires, de la chaleur et de la nausée croissantes.
—Ah! pardon, il faut que je remonte, dit Pierre, j'ai oublié ma bourse.
Et, en haut, dans le silence de l'escalier et des couloirs déserts, il entendit un léger bruit, comme il arrivait à la porte de sa chambre. C'était, au fond de la pièce voisine, un rire tendre, qui avait suivi le choc trop vif d'une fourchette. Puis, il y eut, insaisissable, plutôt deviné que perçu, le frisson d'un baiser, des lèvres se posant sur d'autres lèvres, pour les faire taire. Le monsieur seul, lui aussi, déjeunait.
II
Dehors, Pierre et M. de Guersaint marchèrent lentement, au milieu du flot sans cesse accru de la foule endimanchée. Le ciel était d'un bleu pur, le soleil embrasait la ville; et il y avait dans l'air une gaieté de fête, cette joie vive des grandes foires qui mettent au plein jour la vie de tout un peuple. Quand ils eurent descendu le trottoir encombré de l'avenue de la Grotte, ils se trouvèrent arrêtés au coin du plateau de la Merlasse, tellement la cohue y refluait, parmi le continuel défilé des voitures.
—Nous ne sommes pas pressés, dit M. de Guersaint. Mon idée est de monter à la place du Marcadal, dans la vieille ville; car la servante de l'hôtel m'y a indiqué un coiffeur, dont le frère loue des voitures à bon compte... Ça ne vous fait rien d'aller par là?
—Moi! s'écria Pierre. Mais où vous voudrez, je vous suis!
—Bon! et, par la même occasion, je me ferai raser.
Ils arrivaient à la place du Rosaire, devant les gazons qui s'étendent jusqu'au Gave, lorsqu'une rencontre les arrêta de nouveau. Madame Désagneaux et Raymonde de Jonquière étaient là, qui causaient gaiement avec Gérard de Peyrelongue. Toutes deux avaient des robes claires, des robes légères de plage, et leurs ombrelles de soie blanche luisaient au grand soleil. C'était une note jolie, un coin de caquetage mondain, avec des rires frais de jeunesse.
—Non, non! répétait madame Désagneaux, nous n'allons bien sûr pas visiter votre popote comme ça, au moment où tous vos camarades mangent!
Gérard insistait, très galant, se tournant surtout vers Raymonde, dont la face un peu épaisse s'éclairait, ce jour-là, d'un charme rayonnant de santé.
—Mais je vous assure, c'est très curieux à voir, vous seriez admirablement reçues... Mademoiselle, vous pouvez vous confier à moi; et, d'ailleurs, nous trouverions là certainement mon cousin Berthaud, qui serait enchanté de vous faire les honneurs de notre installation.
Raymonde souriait, disait de ses yeux vifs qu'elle voulait bien. Et ce fut alors que Pierre et M. de Guersaint s'approchèrent, pour saluer ces dames. Tout de suite, ils furent mis au courant. On nommait «la popote» une sorte de restaurant, de table d'hôte, que les membres de l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut, les brancardiers, les hospitaliers de la Grotte, des piscines et des hôpitaux, avaient fondée, pour manger en commun, à bon marché. Comme beaucoup d'entre eux n'étaient pas riches, l'Hospitalité se recrutant dans toutes les classes, ils étaient parvenus, en versant chacun trois francs par jour, à faire trois bons repas; et il leur restait même de la nourriture, qu'ils distribuaient aux pauvres. Mais ils administraient tout eux-mêmes, achetaient les provisions, recrutaient un cuisinier, des aides, ne reculaient pas devant la nécessité de donner en personne un coup de main, pour la bonne tenue du local.
—Ça doit être très intéressant! s'écria M. de Guersaint. Allons donc voir ça, si nous ne sommes pas de trop!
La petite madame Désagneaux, dès lors, consentit.
—Ah! du moment qu'on y va en bande, je veux bien! Je craignais que ce ne fût pas convenable.
Et, comme elle riait, tous se mirent à rire. Elle avait accepté le bras de M. de Guersaint, tandis que Pierre marchait à sa gauche, pris de sympathie pour cette gaie petite femme, si vivante, si charmante, avec ses cheveux blonds ébouriffés et son teint de lait.
Derrière, Raymonde venait au bras de Gérard, qu'elle entretenait de sa voix posée, en demoiselle très sage, sous son air de jeunesse insoucieuse. Et, puisqu'elle tenait enfin le mari tant rêvé, elle se promettait bien de le conquérir cette fois. Aussi le grisait-elle de son parfum de belle fille saine, tout en l'émerveillant par son entente du ménage, de l'économie sur les petites choses; car elle se faisait donner des explications au sujet de leurs achats, elle lui démontrait qu'ils auraient pu réduire encore leur dépense.
—Vous devez être horriblement fatiguée? demanda M. de Guersaint à madame Désagneaux.
Elle eut une révolte, un cri de véritable colère.
—Mais non! Imaginez-vous que la fatigue m'a terrassée dans un fauteuil, hier, dès minuit, à l'Hôpital. Et, alors, ces dames ont eu le cœur de me laisser dormir.
De nouveau, on se mit à rire. Mais elle restait hors d'elle.
—De façon que j'ai dormi pendant huit heures, comme une souche. Moi qui avais juré de passer la nuit!
Le rire finissait par la gagner; et elle éclata, à belles dents blanches.
—Hein? une jolie garde-malade!... C'est cette pauvre madame de Jonquière qui a veillé jusqu'au jour. J'ai tâché en vain de la débaucher, de l'emmener avec nous, tout à l'heure.
Raymonde, qui avait entendu, éleva la voix.
—Oh! oui, cette pauvre maman, elle ne tenait plus sur ses jambes. Je l'ai forcée à se mettre au lit, en lui jurant qu'elle pouvait dormir tranquille, que tout marcherait très bien.
Et elle eut, pour Gérard, un clair regard rieur. Il crut même sentir une pression imperceptible du bras frais et rond qu'il avait sous le sien, comme si elle s'était montrée heureuse d'être ainsi seule avec lui, pouvant régler ensemble, sans personne, leurs petites affaires. Cela le ravissait; et il expliqua que, s'il n'avait pas mangé avec ses camarades, ce jour-là, c'était qu'une famille amie, qui partait, l'avait invité, dès dix heures, au buffet de la gare, et rendu à sa liberté, après le départ du train de onze heures trente.
—Ah! les gaillards! reprit-il. Vous les entendez?
On arrivait, on entendait en effet tout un vacarme de jeunesse, qui sortait d'un bouquet d'arbres, sous lequel se cachait le vieux bâtiment de plâtre et de zinc, où «la popote» s'était installée. D'abord, il leur fit traverser la cuisine, une vaste pièce, fort bien aménagée, occupée par un grand fourneau et une vaste table, sans compter des marmites immenses; et il leur montra que le cuisinier, un gros homme réjoui, portait lui-même la croix rouge sur sa veste blanche, car il faisait partie du pèlerinage. Ensuite, il poussa une porte, il les introduisit dans la salle commune.
C'était une longue salle, où un double rang de simples tables de sapin était aligné. Il n'y avait pas d'autres meubles, rien qu'une autre table pour la desserte, et des chaises de cabaret, au siège de paille. Mais les murs passés à la chaux, le carreau d'un rouge luisant, tout paraissait très propre, dans ce dénuement voulu de réfectoire monacal. Et, surtout, ce qui faisait sourire, dès le seuil, c'était la gaieté enfantine qui régnait là, cent cinquante convives environ, de tous les âges, en train de manger avec un bel appétit, criant, chantant, applaudissant. Une fraternité extraordinaire les unissait, venus de partout, de toutes les classes, de toutes les fortunes, de toutes les provinces. Beaucoup ne se connaissaient pas, se coudoyaient chaque année pendant trois jours, vivaient en frères, puis repartaient et s'ignoraient le reste du temps. Rien n'était charmant comme de se retrouver dans la charité, de mener ces trois journées communes de grande fatigue, de joie gamine aussi; et cela tournait un peu à la partie de grands garçons lâchés ensemble, sous un beau ciel, heureux de se dévouer et de rire. Il n'était pas jusqu'à la frugalité de la table, à l'orgueil de s'administrer soi-même, de manger ce qu'on avait acheté et ce qu'on avait fait cuire, qui n'ajoutât à la belle humeur générale.
—Vous voyez, expliqua Gérard, que nous ne sommes pas tristes, malgré le dur métier que nous faisons... L'Hospitalité compte plus de trois cents membres, mais il n'y a guère là que cent cinquante convives, car on a dû organiser deux tables, pour faciliter le service, à la Grotte et dans les hôpitaux.
La vue du petit groupe de visiteurs, resté sur le seuil, semblait avoir redoublé la joie de tous. Et Berthaud, le chef des brancardiers, qui mangeait à un bout de table, se leva galamment pour recevoir ces dames.
—Mais ça sent très bon! s'écria madame Désagneaux, de son air d'étourdie. Est-ce que vous ne nous invitez pas à goûter votre cuisine, demain?
—Ah! non, pas les dames! répondit Berthaud en riant. Seulement, si ces messieurs voulaient bien être des nôtres demain, ils nous feraient le plus grand plaisir.
D'un coup d'œil, il avait remarqué la bonne intelligence qui régnait entre Gérard et Raymonde; et il semblait ravi, il souhaitait beaucoup pour son cousin ce mariage.
—N'est-ce pas le marquis de Salmon-Roquebert, demanda la jeune fille, là-bas, entre ces deux jeunes gens, qu'on prendrait pour des garçons de boutique?
—Ce sont, en effet, répondit Berthaud, les fils d'un petit papetier de Tarbes... Et c'est bien le marquis, votre voisin de la rue de Lille, le propriétaire de ce royal hôtel, un des hommes les plus riches et les plus nobles de France... Voyez comme il se régale de notre ragoût de mouton!
Et c'était vrai. Le marquis, avec ses millions, semblait tout heureux de se nourrir pour ses trois francs par jour, de s'attabler, démocratiquement, en compagnie de petits bourgeois et même d'ouvriers, qui n'auraient point osé le saluer, dans la rue. Ces convives de hasard, n'était-ce point la communion sociale, en pleine charité? Lui, ce matin-là, avait d'autant plus faim, qu'il avait baigné, aux piscines, une soixantaine de malades, tous les maux abominables de la triste humanité. Et, autour de lui, il y avait, à cette table, la réalisation de la communauté évangélique; mais elle n'existait sans doute, si charmante et si gaie, qu'à la condition de ne durer que trois jours.
M. de Guersaint, bien qu'il sortit de déjeuner, eut la curiosité de goûter le ragoût de mouton: il le déclara parfait. Pendant ce temps, Pierre, qui avait aperçu le baron Suire, le directeur de l'Hospitalité, se promenant avec quelque importance, comme s'il se fût donné la tâche d'avoir l'œil à tout, même à la façon dont se nourrissait son personnel, se rappela brusquement le désir ardent que Marie lui avait exprimé de passer la nuit devant la Grotte; et il pensa que le baron pourrait prendre sur lui d'accorder la permission demandée.
—Certainement, répondit celui-ci, devenu grave, nous tolérons cela parfois; mais c'est toujours si délicat! Vous me certifiez bien au moins que la jeune personne n'est pas phtisique?... Allons! puisque vous dites qu'elle y tient si fort, j'en dirai un mot au père Fourcade et je préviendrai madame de Jonquière, pour qu'elle vous la laisse emmener.
Il était brave homme au fond, malgré son air d'homme indispensable, accablé des responsabilités les plus lourdes. À son tour, il retint les visiteurs, il leur donna, sur l'organisation de l'Hospitalité, des détails complets: les prières dites en commun, les deux conseils d'administration tenus par jour, où assistaient les chefs de service, ainsi que les pères et certains des aumôniers. On communiait le plus souvent possible. Puis, c'étaient des besognes compliquées, un roulement de personnel extraordinaire, tout un monde à gouverner d'une main ferme. Il parlait en général qui remporte chaque année une grande victoire sur l'esprit du siècle; et il renvoya Berthaud finir de déjeuner, il voulut absolument reconduire ces dames jusqu'à la petite cour sablée, ombragée de beaux arbres.
—Très intéressant, très intéressant! répétait madame Désagneaux. Oh! monsieur, combien nous vous remercions de votre obligeance!
—Mais du tout, du tout, madame! C'est moi qui suis enchanté d'avoir eu l'occasion de vous montrer mon petit peuple.
Gérard n'avait pas quitté Raymonde. M. de Guersaint et Pierre se consultaient déjà du regard, pour se rendre enfin à la place du Marcadal, lorsque madame Désagneaux se rappela qu'une amie l'avait chargée de lui expédier une bouteille d'eau de Lourdes. Et elle questionna Gérard sur la façon dont elle devait s'y prendre.
—Voulez-vous, dit-il, m'accepter encore pour guide? Et, tenez! si ces messieurs consentent à nous suivre, je vous ferai voir d'abord le magasin où l'on emplit les bouteilles, qui sont bouchées, mises en boîte, puis expédiées. C'est très curieux.
Tout de suite, M. de Guersaint consentit; et les cinq se remirent en marche, madame Désagneaux entre l'architecte et le prêtre, tandis que Raymonde et Gérard allaient devant. La foule grandissait au brûlant soleil, la place du Rosaire débordait d'une cohue vague et badaude, comme en un jour de réjouissance publique.
D'ailleurs, l'atelier se trouvait là, à gauche, sous une des arches. C'était une série de trois salles fort simples. Dans la première, on emplissait les bouteilles, et de la façon la plus ordinaire du monde: un petit tonneau de zinc, peint en vert, traîné par un homme, revenait plein de la Grotte, assez semblable à un tonneau d'arrosage; puis, au robinet, tout bonnement, les bouteilles de verre pâle étaient emplies, une à une, sans que l'ouvrier en bourgeron veillât toujours à ce que l'eau ne débordât pas. Il y avait une continuelle mare, par terre. Les bouteilles ne portaient pas d'étiquette; la capsule de plomb, par-dessus le bouchon de beau liège, avait seule une inscription, indiquant la provenance; et on l'enduisait d'une sorte de céruse, pour la conservation sans doute. Ensuite, les deux autres salles servaient à l'emballage, un véritable atelier d'emballeur, avec les établis, les outils, les tas de copeaux. On y fabriquait surtout des boîtes d'une et de deux bouteilles, des boîtes joliment faites, dans lesquelles les bouteilles étaient couchées sur un lit de fines rognures. Cela ressemblait assez aux magasins d'expédition, pour les fleurs, à Nice, et pour les fruits confits, à Grasse.
Gérard donna des explications, d'un air tranquille et satisfait.
—Vous le voyez, l'eau vient bien de la Grotte, ce qui met à néant les plaisanteries déplacées qui circulent. Et il n'y a pas de complications, tout est naturel, se passe au grand jour... Je vous ferai remarquer, en outre, que les pères ne vendent pas l'eau, comme on les en accuse. Ainsi, une bouteille pleine, achetée ici, se paye vingt centimes, le prix du verre. Si vous vous la faites expédier, naturellement il y aura en plus l'emballage et l'expédition: elle vous coûtera un franc soixante-dix... Vous êtes d'ailleurs libre d'emplir à la source tous les bidons et tous les récipients qu'il vous plaira d'apporter.
Pierre songeait que, là-dessus, le bénéfice des pères ne devait pas être gros; car ils ne gagnaient guère que sur la fabrication des boîtes et que sur les bouteilles, qui, prises par milliers, ne leur coûtaient certainement pas vingt centimes pièce. Mais Raymonde et madame Désagneaux, ainsi que M. de Guersaint, à l'imagination vive, éprouvaient une grande déception devant le petit tonneau vert, les capsules empâtées de céruse, les tas de copeaux autour des établis. Ils devaient s'être imaginé des cérémonies, un certain rite pour mettre en bouteilles l'eau miraculeuse, des prêtres en vêtements sacrés donnant des bénédictions, tandis que des voix pures d'enfants de chœur chantaient. Et Pierre finit par penser, en face de cet embouteillage et de cet emballage vulgaires, à la force active de la foi. Quand une de ces bouteilles arrive très loin, dans la chambre d'un malade, qu'on la déballe et qu'il tombe à genoux, quand il s'exalte à regarder, à boire cette eau pure, jusqu'à provoquer la guérison de son mal, il faut vraiment un saut extraordinaire dans la toute-puissante illusion.
—Ah! s'écria Gérard, comme tous sortaient, voulez-vous voir le magasin des cierges, avant de monter à l'administration? C'est près d'ici.
Et il n'attendit même pas leur réponse, il les entraîna de l'autre côté de la place du Rosaire, n'ayant au fond que le désir d'amuser Raymonde. À la vérité, le spectacle du magasin des cierges était encore moins récréatif que celui des ateliers d'emballage, d'où ils sortaient. C'était, sous une des arches de droite, une sorte de caveau, de cellier profond, que des bois de charpente divisaient en vastes cases. Au fond de ces cases, s'entassait la plus extraordinaire provision de cierges, triés et classés par grandeur. Le trop-plein des cierges donnés à la Grotte dormait là; et ils étaient, chaque jour, si nombreux, que des chariots spéciaux, où les pèlerins les déposaient, près de la grille, venaient se déverser plusieurs fois dans les cases, puis retournaient s'emplir. Le principe était que tout cierge offert devait être brûlé, aux pieds de la Vierge. Mais ils étaient trop, deux cents de toutes les grosseurs avaient beau flamber jour et nuit, jamais on n'arrivait à épuiser cet effroyable approvisionnement, dont le flot montait sans cesse. Et le bruit courait que les pères se trouvaient forcés de revendre de la cire. Certains amis de la Grotte avouaient eux-mêmes, avec une pointe d'orgueil, que le rendement des cierges aurait suffi à faire marcher toute l'affaire.
La quantité seule stupéfia Raymonde et madame Désagneaux. Que de cierges! que de cierges! Les petits surtout, ceux qui coûtaient de dix sous à un franc, s'empilaient en nombre incalculable. Et M. de Guersaint, exigeant des chiffres, s'était lancé dans une statistique, où il se perdit. Pierre, muet, regardait cet amas de cire offerte pour être brûlée en plein soleil, à la gloire de Dieu; et bien qu'il ne fût pas utilitaire, qu'il comprît le luxe des joies, des satisfactions illusoires qui nourrissent l'homme autant que le pain, il ne pouvait s'empêcher de songer aux aumônes qu'on aurait faites, avec l'argent de toute cette cire, destinée à s'en aller en fumée.
—Eh bien! et ma bouteille que je dois envoyer? demanda madame Désagneaux.
—Nous allons au bureau, répondit Gérard. C'est l'affaire de cinq minutes.
Il leur fallut retraverser la place du Rosaire et monter par l'escalier qui conduisait à la Basilique. Le bureau se trouvait en haut, à gauche, à l'entrée du chemin du Calvaire. Le bâtiment était tout à fait mesquin, une cahute de plâtre, ruinée par les vents et la pluie, portant un écriteau, une simple planche, avec ces mots: «S'adresser ici pour messes, dons, confréries. Intentions recommandées. Envoi d'eau de Lourdes. Abonnements aux Annales de N.-D. de Lourdes.» Et que de millions déjà avaient passé par ce bureau misérable, qui devait dater de l'âge d'innocence, lorsqu'on jetait à peine les fondations de la Basilique voisine!
Tous entrèrent, curieux de voir. Mais ils ne virent qu'un guichet. Madame Désagneaux dut se baisser, pour donner l'adresse de son amie; et, quand elle eut versé un franc soixante-dix centimes, on lui tendit un mince reçu, le bout de papier que délivre l'employé aux bagages, dans les gares.
Dehors, Gérard reprit, en montrant un vaste bâtiment, à deux ou trois cents mètres:
—Regardez, voici l'habitation des pères de la Grotte.
—Mais on ne les voit jamais, fit remarquer Pierre.
Le jeune homme, étonné, resta un instant sans répondre.
—On ne les voit jamais, évidemment, puisqu'ils abandonnent tout, la Grotte et le reste, aux pères de l'Assomption, pendant le pèlerinage national.
Pierre regardait l'habitation, qui ressemblait à un château fort. Les fenêtres restaient closes, on aurait cru la maison déserte. Tout sortait de là pourtant, et tout y aboutissait. Et le jeune prêtre croyait entendre le muet et formidable coup de râteau qui s'étendait sur la vallée entière, ramassant le peuple accouru, ramenant chez les pères l'or et le sang des foules.
Mais Gérard continua, à voix basse:
—Et, tenez! vous voyez bien qu'ils se montrent. Voici justement le révérend père directeur Capdebarthe.
Un religieux passait en effet, un paysan à peine dégrossi, au corps noueux, avec une grosse tête, taillée comme à coups de serpe. On ne lisait rien dans ses yeux opaques, et son visage fruste gardait une pâleur terreuse, le reflet roux et morne de la terre. Mgr Laurence, autrefois, avait fait un choix vraiment politique, en confiant l'organisation et l'exploitation de la Grotte à ces missionnaires de Garaison, si tenaces et si âpres, presque tous fils de montagnards, amants passionnés du sol.
Alors, lentement, les cinq redescendirent par le plateau de la Merlasse, le large boulevard qui contourne la rampe de gauche et qui rejoint l'avenue de la Grotte. Il était déjà une heure passée, mais le déjeuner continuait dans toute la ville débordante de foule, les cinquante mille pèlerins et curieux n'avaient pu encore s'asseoir à la file devant les tables. Pierre, qui avait laissé, à l'hôtel, la table d'hôte pleine, qui venait de voir les hospitaliers se serrer de si bon cœur à la table de «la popote», retrouvait des tables nouvelles, toujours des tables. Partout, on mangeait, on mangeait. Mais ici, au grand air, aux deux côtés de la vaste chaussée, c'était le petit peuple qui envahissait les tables dressées sur les trottoirs, de simples planches longues, flanquées de deux bancs, couvertes d'une étroite tente de toile. On y vendait du bouillon, du lait, du café à deux sous la tasse. Les pains, dans de hautes corbeilles, coûtaient également deux sous. Pendus aux bâtons qui soutenaient la tente, se balançaient des liasses de saucissons, des jambons, des andouilles. Quelques-uns de ces restaurateurs en plein vent faisaient frire des pommes de terre, d'autres accommodaient de basses viandes à l'oignon. Une fumée âcre, des odeurs violentes montaient dans le soleil, mêlées à la poussière que soulevait le continuel piétinement des promeneurs. Et des queues patientaient devant chacune des cantines, les convives se succédaient sur les bancs, le long de la planche, garnie de toile cirée, où il y avait à peine, en largeur, la place des deux bols de soupe. Tous se hâtaient, dévoraient, dans la fringale de leur fatigue, cet appétit insatiable que donnent les grandes secousses morales. La bête retrouvait son tour, se gorgeait, après l'épuisement des prières infinies, l'oubli du corps au ciel des légendes. Et c'était, par ce ciel éclatant des beaux dimanches, un véritable champ de foire, la gloutonnerie d'un peuple en goguette, la joie de vivre, malgré les maladies abominables et les miracles trop rares.
—Ils mangent, ils s'amusent, que voulez-vous! dit Gérard, qui devina les réflexions de l'aimable société qu'il promenait.
—Ah! murmura Pierre, c'est bien légitime, les pauvres gens!
Lui, était vivement touché de cette revanche de la nature. Mais, quand ils se retrouvèrent au bas du boulevard, sur le chemin de la Grotte, il fut blessé par l'acharnement des vendeuses de cierges et de bouquets, dont les bandes errantes assaillaient les passants, avec une rudesse de conquête. C'étaient pour la plupart des jeunes femmes, les cheveux nus, ou la tête couverte d'un mouchoir, qui montraient une extraordinaire effronterie; et les vieilles n'étaient guère plus discrètes. Toutes, un paquet de cierges sous le bras, brandissant celui qu'elles offraient, poussaient leur marchandise jusque dans les mains des promeneurs. «Monsieur, madame, achetez-moi un cierge, ça vous portera bonheur!» Un monsieur, entouré, secoué par trois des plus jeunes, faillit y laisser les pans de sa redingote. Puis, l'histoire recommençait pour les bouquets, de gros bouquets ronds, ficelés rudement, pareils à des choux. «Un bouquet, madame, un bouquet pour la sainte Vierge!» Si la dame s'échappait, elle entendait derrière elle de sourdes injures. Le négoce, l'impudent négoce raccrochait ainsi les pèlerins jusqu'aux abords de la Grotte. Non seulement il s'installait triomphant dans toutes les boutiques, serrées les unes contre les autres, transformant chaque rue en un bazar; mais il courait le pavé, barrait le chemin, promenait sur des voitures à bras des chapelets, des médailles, des statuettes, des images pieuses. De toutes parts, on achetait, on achetait presque autant qu'on mangeait, pour rapporter un souvenir de cette kermesse sainte. Et la note vive, la gaieté de cette âpreté commerciale, de cette bousculade des camelots, venait encore des gamins, lâchés au travers de la foule, et qui criaient le Journal de la Grotte. Leur mince voix aiguë entrait dans les oreilles: «Le Journal de la Grotte! le numéro paru ce matin! deux sous, le Journal de la Grotte!»
Au milieu des poussées continuelles, dans les remous du flot sans cesse mouvant, la société se trouva séparée. Raymonde et Gérard restèrent en arrière. Tous deux s'étaient mis à causer doucement, d'un air d'intimité souriante. Il fallut que madame Désagneaux s'arrêtât, les appelât.
—Arrivez donc, nous allons nous perdre!
Comme ils se rapprochaient, Pierre entendit la jeune fille dire:
—Maman est si occupée! Parlez-lui, avant notre départ.
Et Gérard répondit:
—C'est entendu. Vous me rendez bien heureux, mademoiselle.
C'était le mariage conquis et décidé, pendant cette promenade charmante, parmi les merveilles de Lourdes. Elle, toute seule, avait achevé de vaincre, et lui, venait enfin de prendre une résolution, en la sentant à son bras si gaie et si raisonnable.
Mais M. de Guersaint, les yeux en l'air, s'écria:
—Là-haut, sur ce balcon, n'est-ce pas ces gens très riches qui ont voyagé avec nous, vous savez bien cette jeune dame malade, accompagnée de son mari et de sa sœur?
Il parlait des Dieulafay; et, en effet, c'étaient eux, au balcon de l'appartement qu'ils avaient loué, dans une maison neuve, dont les fenêtres donnaient sur les pelouses du Rosaire. Ils occupaient là le premier étage, meublé avec tout le luxe que Lourdes avait pu fournir, des tapis, des rideaux; sans compter le personnel de domestiques envoyé à l'avance de Paris. Et, comme il faisait beau temps, on avait roulé au plein air la malade, allongée dans un grand fauteuil. Elle était vêtue d'un peignoir de dentelle. Le mari, toujours en redingote correcte, se tenait debout à sa droite; tandis que la sœur, habillée divinement, en mauve clair, s'était assise à sa gauche, souriant et se penchant vers elle parfois, pour causer, sans recevoir de réponse.
—Oh! raconta la petite madame Désagneaux, j'ai entendu souvent parler de madame Jousseur, cette jeune dame en mauve. Elle est la femme d'un diplomate, qui la délaisse, malgré sa grande beauté; et l'on a causé beaucoup, l'année dernière, de la passion qu'elle a eue pour un jeune colonel bien connu du monde parisien. Mais les salons catholiques affirment qu'elle a triomphé, grâce à la religion.
Tous restaient la face en l'air, regardant.
—Dire, continua-t-elle, que sa sœur, la malade que vous voyez là, était son vivant portrait. Même elle avait, dans le visage, un air de bonté et de gaieté beaucoup plus doux... Maintenant, regardez! c'est une morte au soleil, une chair réduite, livide et sans os, qu'on n'ose bouger de place. Ah! la malheureuse!
Raymonde, alors, assura que madame Dieulafay, mariée depuis trois ans à peine, avait apporté tous les bijoux de sa corbeille, pour en faire don à Notre-Dame de Lourdes; et Gérard confirma le détail, on lui avait dit, le matin, que les bijoux venaient d'être remis au trésor de la Basilique; sans parler d'une lanterne d'or, enchâssée de pierreries, et d'une grosse somme d'argent, destinée aux pauvres. Mais la sainte Vierge ne devait pas s'être laissé toucher encore, car l'état de la malade semblait empirer plutôt.
Et, dès ce moment, Pierre ne vit plus que cette jeune femme, à ce balcon luxueux, cette créature pitoyable dans sa grande fortune, dominant la foule en liesse, le Lourdes en train de godailler et de rire au beau ciel du dimanche. Les deux êtres chers qui la veillaient si tendrement, la sœur qui avait quitté ses succès de femme adorée, le mari oublieux de sa banque, dont les millions roulaient aux quatre coins du monde, ajoutaient par leur correction irréprochable à la détresse du groupe qu'ils formaient, là-haut, au-dessus de toutes les têtes, en face de l'admirable vallée. Il n'y avait plus qu'eux, et ils étaient infiniment riches, infiniment misérables.
Mais les cinq promeneurs, qui s'attardaient au milieu de l'avenue, manquaient d'être écrasés, à toute minute. Sans cesse des voitures arrivaient, par les larges voies, surtout des landaus attelés à quatre, conduits grand train et dont les grelots sonnaient joyeusement. C'étaient les touristes, les baigneurs de Pau, de Barèges, de Cauterets, que la curiosité amenait, ravis du beau temps, égayés par la course vive au travers des montagnes; et ils ne devaient rester que quelques heures, ils couraient à la Grotte, à la Basilique, en toilettes de plage, puis repartaient avec des rires, contents d'avoir vu ça. Des familles vêtues de clair, des bandes de jeunes femmes, aux ombrelles éclatantes, circulaient ainsi parmi la foule grise et neutre du pèlerinage, qu'elles achevaient de changer en une cohue de fête foraine, où le beau monde daigne venir s'amuser.
Tout d'un coup, madame Désagneaux jeta un cri.
—Comment! c'est toi, Berthe?
Et elle embrassa une grande brune, charmante, qui descendait d'un landau, avec trois autres jeunes dames, très rieuses, très animées. Les voix se croisaient, de petits cris, tout un ravissement à se rencontrer de la sorte.
—Mais, ma chère, nous sommes à Cauterets. Alors, nous avons fait la partie de venir toutes les quatre, comme tout le monde. Et ton mari est ici avec toi?
Madame Désagneaux se récria.
—Eh! non, il est à Trouville, tu sais bien. J'irai le rejoindre jeudi.
—Oui, oui, c'est vrai! reprit la grande brune, qui avait aussi l'air d'une aimable étourdie. J'oubliais, tu es avec le pèlerinage... Et dis donc...
Elle baissa la voix, à cause de Raymonde, demeurée là, souriante.
—Dis donc, ce bébé en retard, l'as-tu demandé à la sainte Vierge?
Un peu rougissante, madame Désagneaux la fit taire, en lui disant à l'oreille:
—Sans doute, depuis deux ans, et bien ennuyée, je t'assure, de ne rien voir venir... Mais, cette fois, je crois que ça y est. Oh! ne ris pas, j'ai senti positivement quelque chose, ce matin, quand j'ai prié à la Grotte.
Le rire pourtant la gagna, toutes s'exclamaient, s'amusaient comme des folles. Et, immédiatement, elle s'offrit pour les piloter, promettant de leur faire tout voir, en moins de deux heures.
—Venez donc avec nous, Raymonde. Votre mère ne s'inquiétera pas.
Il y eut des saluts échangés avec Pierre et M. de Guersaint. Gérard, lui aussi, prit congé, serra la main de la jeune fille, d'une pression tendre, les yeux dans les siens, comme pour s'engager de façon définitive. Puis, ces dames s'éloignèrent, se dirigèrent vers la Grotte; et elles étaient six, heureuses de vivre, promenant le charme délicieux de leur jeunesse.
Lorsque Gérard, à son tour, fut parti de son côté, retournant à son service, M. de Guersaint dit à Pierre:
—Et notre coiffeur de la place du Marcadal? Il faut pourtant que j'aille chez lui... Vous m'accompagnez toujours, n'est-ce pas?
—Sans doute, où vous voudrez. Je vous suis, puisque Marie n'a pas besoin de nous.
Ils gagnèrent le pont neuf, par les allées des vastes pelouses qui s'étendent devant le Rosaire. Et là, ils firent encore une rencontre, celle de l'abbé Des Hermoises, en train de guider deux jeunes dames, arrivées le matin de Tarbes. Il marchait au milieu d'elles, de son air galant de prêtre mondain, et il leur montrait, leur expliquait Lourdes, en leur en évitant les côtés fâcheux, les pauvres, les malades, toute l'odeur de basse misère humaine, qui en avait presque disparu, par cette belle journée ensoleillée.
Au premier mot de M. de Guersaint, qui lui parlait de la location de la voiture, pour l'excursion de Gavarnie, il dut avoir peur de quitter ses jolies promeneuses.
—Comme il vous plaira, cher monsieur. Chargez-vous de ces choses; et, vous avez bien raison, au plus juste prix, car j'aurai avec moi deux ecclésiastiques peu fortunés. Nous serons quatre... Ce soir, faites-moi seulement dire l'heure du départ.
Et il rejoignit ses dames, il les emmena vers la Grotte, en suivant l'allée ombreuse qui borde le Gave, une allée fraîche et discrète d'amoureux.
Pierre s'était tenu à l'écart, las, s'adossant au parapet du pont neuf. Et, pour la première fois, le pullulement extraordinaire des prêtres, parmi la foule, le frappait. Il les regarda passer, innombrables, sur le pont. Toutes les variétés défilaient devant lui: les prêtres corrects, arrivés avec le pèlerinage, que l'on reconnaissait à leur assurance et à leurs soutanes propres; les pauvres curés de campagne, plus timides, mal vêtus, ayant fait des sacrifices pour venir, marchant par les rues effarés; enfin, la nuée des ecclésiastiques libres, tombés à Lourdes on ne savait d'où, y jouissant d'une liberté absolue, sans qu'il fût même possible de constater s'ils disaient leur messe chaque matin. Cette liberté devait leur paraître d'une telle douceur, que, certainement, le plus grand nombre, comme l'abbé Des Hermoises, se trouvaient là en vacances, délivrés de tout devoir, heureux de vivre ainsi que de simples hommes, grâce à la cohue dans laquelle ils disparaissaient. Et, depuis le jeune vicaire soigné, sentant bon, jusqu'au vieux curé en soutane sale, traînant des savates, l'espèce entière était représentée, les gros, les gras, les maigres, les grands, les petits, ceux que la foi amenait, brûlant d'ardeur, ceux qui faisaient simplement leur métier en braves gens, ceux encore qui intriguaient, qui ne venaient là que par sage politique. Pierre restait surpris de ce flot de prêtres passant devant lui, chacun avec sa passion particulière, courant tous à la Grotte, comme on va à un devoir, à une croyance, à un plaisir, à une corvée. Il en remarqua un, très petit, mince et noir, au fort accent italien, dont les yeux luisants semblaient lever le plan de Lourdes, pareil à ces espions qui battent le pays avant la conquête; et il en vit un autre, énorme, à l'air paterne, soufflant d'avoir trop mangé, qui s'arrêta devant une vieille femme malade et finit par lui glisser cent sous dans la main.
M. de Guersaint le rejoignait.
—Nous n'avons qu'à prendre par le boulevard et par la rue Basse, dit-il.
Il le suivit, sans répondre. Lui-même venait de sentir sa soutane sur ses épaules; et jamais il ne l'avait promenée si légère qu'au milieu de cette bousculade du pèlerinage. Il vivait dans une sorte d'étourdissement et d'inconscience, espérant toujours le coup de foudre de la foi, malgré le sourd malaise qui grandissait en lui, au spectacle des choses qu'il voyait. Et le flot croissant des prêtres ne le blessait plus, il retrouvait une fraternité pour eux: combien, sans croire, remplissaient comme lui honnêtement leur mission de guides et de consolateurs!
M. de Guersaint haussa la voix.
—Vous savez que ce boulevard est neuf. Ce qu'on a bâti de maisons, depuis vingt ans, est inimaginable! Il y a là, véritablement, toute une ville nouvelle.
Le Lapaca coulait à droite, derrière les maisons. Ils eurent la curiosité de s'engager dans une ruelle, et ils tombèrent sur de vieilles bâtisses curieuses, qui bordaient le mince ruisseau. Plusieurs anciens moulins alignaient leurs roues. On leur montra celui que Mgr Laurence avait donné aux parents de Bernadette, après les apparitions. On faisait aussi visiter là une masure, la prétendue maison de Bernadette, celle où s'étaient installés les Soubirous, en quittant la rue des Petits-Fossés, et dans laquelle la jeune fille, déjà en pension chez les sœurs de Nevers, n'avait dû coucher que rarement. Enfin, par la rue Basse, ils atteignirent la place du Marcadal.
C'était une longue place triangulaire, la plus animée et la plus luxueuse de l'ancienne ville, celle où se trouvaient les cafés, les pharmaciens, les belles boutiques. Et, entre toutes, une éclatait, peinte en vert clair, garnie de hautes glaces, surmontée d'une large enseigne portant en lettres d'or: Cazaban, coiffeur.
M. de Guersaint et Pierre étaient entrés. Mais il n'y avait personne dans le salon de coiffure, ils durent attendre. Un terrible bruit de fourchettes venait de la pièce voisine, l'ordinaire salle à manger, changée en table d'hôte, et où déjeunaient une dizaine de personnes, bien qu'il fût deux heures déjà. L'après-midi s'avançait, on mangeait toujours, d'un bout à l'autre de Lourdes. Ainsi que tous les autres propriétaires de la ville, quelles que fussent leurs opinions religieuses, Cazaban, pendant la saison des pèlerinages, louait sa propre chambre, abandonnait sa salle à manger, pour se réfugier à la cave, où il mangeait, dormait, s'empilait avec sa famille, dans un trou sans air de trois mètres carrés. C'était une rage de négoce, la population disparaissait comme celle d'une cité conquise, en livrant aux pèlerins jusqu'aux lits des femmes et des enfants, les asseyant à leurs tables, les faisant manger dans leurs assiettes.
—Il n'y a personne? cria M. de Guersaint.
Enfin, un petit homme parut, le type du Pyrénéen vif et noueux, à la face longue, aux pommettes saillantes, le teint hâlé, éclaboussé de rouge. Ses gros yeux luisants ne restaient jamais immobiles; et il y avait, dans toute sa maigre personne, un frémissement, une exubérance continue de gestes et de paroles.
—C'est pour monsieur, une barbe, n'est-ce pas?... Je demande pardon à monsieur; mais mon garçon est sorti, et j'étais là, avec mes pensionnaires... Si monsieur veut s'asseoir, je vais lui expédier ça tout de suite.
Et Cazaban, daignant opérer en personne, battait le savon, affilait le rasoir. Il avait eu un coup d'œil inquiet sur la soutane de Pierre, qui, sans dire un mot, s'était assis et avait ouvert un journal, dans lequel il semblait plongé.
Il y eut un silence. Mais Cazaban en souffrit tout de suite; et, comme il couvrait de savon le menton de son client:
—Imaginez-vous, monsieur, que mes pensionnaires se sont oubliés si tard à la Grotte, qu'ils déjeunent à peine. Vous les entendez? Je restais avec eux par politesse... Mais, n'est-ce pas? je me dois aussi à mes clients, il faut bien contenter tout le monde.
Alors, M. de Guersaint, qui aimait également à causer, le questionna.
—Vous logez des pèlerins?
—Oh! monsieur, nous en logeons tous, répondit simplement le coiffeur. C'est le pays qui veut ça.
—Et vous les accompagnez à la Grotte?
Du coup, Cazaban se révolta, le rasoir en l'air, très digne.
—Jamais, monsieur, jamais! Voici cinq ans que je ne suis pas descendu dans cette ville nouvelle qu'ils bâtissent.
Il se retenait encore, il regarda de nouveau la soutane de Pierre, disparu derrière le journal; et la vue de la croix rouge, épinglée sur le veston de M. de Guersaint, le rendait prudent. Mais sa langue l'emporta.
—Écoutez, monsieur, toutes les opinions sont libres, je respecte la vôtre, mais je ne donne pas dans ces fantasmagories, moi! Et je ne l'ai jamais caché... Sous l'empire, monsieur, j'étais déjà républicain et libre penseur. Nous n'étions pas quatre dans la ville, à cette époque. Oui! je m'en fais gloire.
Il avait attaqué la joue gauche, il triomphait. Dès ce moment, ce fut un déluge de paroles, intarissable. D'abord, il reprit les accusations de Majesté contre les pères de la Grotte: le trafic sur les objets religieux, la concurrence déloyale faite aux marchands, aux hôteliers et aux loueurs. Ah! les sœurs bleues de l'Immaculée-Conception, il les avait aussi en grande haine, car elles lui avaient pris deux locataires, deux vieilles dames qui passaient à Lourdes trois semaines par an. Et l'on sentait en lui, surtout, la rancune lentement amassée, aujourd'hui débordante, de la vieille ville contre la ville neuve, cette ville poussée si vite, de l'autre côté du Château, cette riche cité aux maisons grandes comme des palais, où allait toute la vie, tout le luxe, tout l'argent, de sorte qu'elle grandissait et s'enrichissait sans cesse, tandis que l'aînée, l'antique ville pauvre des montagnes, achevait d'agoniser, avec ses petites rues désertes, où l'herbe poussait. La lutte continuait pourtant, la ville ancienne ne voulait pas mourir, tâchait de forcer au partage son ingrate sœur cadette, en logeant des pèlerins, en ouvrant des boutiques, elle aussi; mais les boutiques ne s'achalandaient qu'à la condition d'être près de la Grotte, de même que les pèlerins pauvres consentaient seuls à loger au loin; et ce combat inégal aggravait la rupture, faisait deux ennemies irréconciliables de la ville haute et de la ville basse, qui se dévoraient sourdement, en continuelles intrigues.
—Ah! certes, non! ce n'est pas moi qu'on verra à leur Grotte, reprit Cazaban de son air rageur. En abusent-ils, de leur Grotte, la mettent-ils assez à toutes les sauces! Une pareille idolâtrie, une superstition si grossière, au dix-neuvième siècle!... Demandez-leur donc si, depuis vingt ans, ils ont guéri un seul malade de la ville? Nous avons pourtant assez d'estropiés dans nos rues. Au début, ce furent des gens d'ici qui bénéficièrent des premiers miracles. Mais il paraît que, depuis longtemps, leur eau miraculeuse a perdu toute vertu pour nous: nous sommes trop près, il faut venir de loin, si l'on veut que ça agisse... Vrai! c'est trop bête, vous ne me feriez pas descendre là-bas, pour cent francs!
L'immobilité de Pierre devait l'irriter. Il venait de passer à la joue droite, il concluait furieusement contre les pères de l'Immaculée-Conception, dont l'âpreté était l'unique cause du désaccord. Ces pères, qui se trouvaient chez eux, puisqu'ils avaient acheté à la commune les terrains où ils voulaient construire, ne respectaient même pas le traité signé avec la ville, car ils s'y interdisaient formellement tout commerce, la vente de l'eau et des articles de piété. Chaque jour, on aurait pu leur intenter des procès. Mais ils s'en moquaient, ils se sentaient si forts, qu'ils ne laissaient plus un seul don aller à la paroisse, et que tout l'argent récolté s'amassait, roulait en un fleuve à la Grotte et à la Basilique.
Cazaban eut un cri ingénu.
—Encore, s'ils étaient gentils, s'ils consentaient à partager!
Puis, lorsque M. de Guersaint, qui se lavait, se fut rassis:
—Et si je vous disais, monsieur, ce qu'ils ont fait de notre pauvre ville! Les filles y étaient très sages, je vous assure, il y a quarante ans. Je me souviens que, dans ma jeunesse, lorsqu'un garçon voulait rire, il n'y avait pas ici plus de trois ou quatre dévergondées pour le satisfaire; si bien que, les jours de foire, j'ai vu les hommes faire queue à leur porte, ma parole d'honneur!... Ah bien! les temps sont changés, les mœurs ne sont plus les mêmes. Maintenant, les filles du pays se livrent presque toutes à la vente des cierges et des bouquets; et vous les avez vues raccrocher les passants, leur mettre de force leur marchandise dans les mains. C'est une vraie honte que des effrontées pareilles! Elles gagnent beaucoup, se donnent des habitudes de paresse, ne font plus rien, l'hiver, en attendant le retour de la saison des grands pèlerinages. Et je vous assure que les garçons coureurs trouvent aujourd'hui à qui parler... Ajoutez la population flottante et louche dont nous sommes envahis, dès les premiers beaux jours: les cochers, les camelots, les cantiniers, tout un bas peuple nomade suant la grossièreté et le vice; et vous aurez l'honnête nouvelle ville qu'ils nous ont faite, avec les foules qui viennent à leur Grotte et à leur Basilique!
Pierre, très frappé, avait laissé tomber son journal. Il écoutait, il avait pour la première fois l'intuition des deux Lourdes, l'ancien Lourdes si honnête, si pieux dans sa tranquille solitude, le nouveau Lourdes gâté, démoralisé par tant de millions remués, tant de richesses provoquées et accrues, par le flot croissant d'étrangers qui traversaient la ville au galop, par la pourriture fatale de l'entassement, la contagion des mauvais exemples. Et quel résultat, lorsqu'on songeait à la candide Bernadette agenouillée devant la sauvage grotte primitive, à toute la naïve foi, toute la pureté fervente des premiers ouvriers de l'œuvre! Était-ce donc cet empoisonnement du pays par le lucre et par l'ordure humaine qu'ils avaient voulu? Il suffisait que les peuples vinssent, pour que la peste se déclarât.