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Lourdes

Chapter 18: III
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About This Book

A traveling column of sick and hopeful pilgrims makes a slow, cramped journey to a renowned healing sanctuary, where volunteers, nuns, and hospital attendants tend the exhausted and infirm. At its center is a young, long‑suffering woman who clings to the promise of a miraculous cure, surrounded by a devoted cleric, her father, and a mix of solicitous and worldly companions. The narrative alternates close, compassionate scenes of care and suffering with wide‑angle observations of the pilgrimage’s organization, ritual, commerce, and the tensions between faith, doubt, charity, and human vulnerability.

Cazaban, en voyant que Pierre écoutait, avait eu un dernier geste de menace, comme pour balayer toute cette superstition empoisonneuse. Puis, silencieux, il acheva de donner un coup de peigne à M. de Guersaint.

—Voilà, monsieur!

Et ce fut alors seulement que l'architecte parla de la voiture. Le coiffeur s'excusa d'abord, prétendit qu'il fallait aller voir son frère, au Champ commun. Enfin, il consentit à prendre la commande. Un landau à deux chevaux, pour Gavarnie, coûtait cinquante francs. Mais, heureux d'avoir tant causé, et flatté d'être traité d'honnête homme, il finit par le laisser à quarante francs. On était quatre, cela ferait dix francs par personne. Et il fut entendu qu'on partirait dans la nuit, vers trois heures, de façon à être de retour le lendemain, lundi soir, d'assez bonne heure.

—La voiture sera devant l'hôtel des Apparitions à l'heure indiquée, répéta Cazaban, de son air d'emphase. Comptez sur moi, monsieur!

Il tendit l'oreille. Les bruits de vaisselle remuée ne cessaient point, au fond de la pièce voisine. On y mangeait toujours, dans ce branle de voracité qui s'élargissait d'un bout de la ville à l'autre. Une voix venait de s'élever, demandant encore du pain.

—Pardon! reprit vivement Cazaban, mes pensionnaires me réclament.

Les mains grasses du peigne, il se précipita. Comme la porte restait une seconde ouverte, Pierre aperçut, aux murs de la salle à manger, des images pieuses, une vue de la Grotte surtout, qui le surprirent. Sans doute, le coiffeur ne les accrochait là que pendant les pèlerinages, pour faire plaisir à ses hôtes.

Il était près de trois heures. Dehors, Pierre et M. de Guersaint furent étonnés du grand bruit de cloches qui volait dans l'air. Au premier coup des vêpres, sonné à la Basilique, la paroisse venait de répondre; et, maintenant, c'étaient les couvents, les uns après les autres, qui se joignaient aux sonneries croissantes. La cloche cristalline des Carmélites se mêlait à la cloche grave de l'Immaculée-Conception, toutes les cloches joyeuses des sœurs de Nevers et des Dominicaines tintaient à la fois. Par les beaux jours de fête, des vols de cloches passaient ainsi du matin au soir, à pleines ailes, sur les toitures de Lourdes. Et rien n'était plus gai que cette chanson sonore dans le grand ciel bleu, au-dessus de cette ville gloutonne, qui avait enfin déjeuné, promenant son heureuse digestion au soleil.

III

Dès la nuit tombée, Marie fut prise d'impatience, à l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, car elle savait par madame de Jonquière que le baron Suire avait obtenu pour elle, du père Fourcade, l'autorisation de passer la nuit devant la Grotte. À chaque minute, elle questionnait sœur Hyacinthe.

—Ma sœur, je vous en prie, est-ce qu'il n'est pas neuf heures?

—Mais non, mon enfant, il est à peine huit heures et demie... Et tenez, voici un bon châle de laine pour vous envelopper, au lever du jour, car le Gave est tout proche, les matinées sont fraîches, dans ce pays de montagnes.

—Oh! ma sœur, les nuits sont si belles! et puis je dors si peu dans cette salle! Je ne peux pas être plus mal dehors... Mon Dieu! que je suis heureuse, quel enchantement, de passer toute la nuit avec la sainte Vierge!

La salle entière la jalousait. C'était la joie ineffable, la béatitude suprême, toute une nuit à prier ainsi devant la Grotte. On disait que les élues voyaient sûrement la sainte Vierge, dans la grande paix des ténèbres. Mais il fallait de hautes protections pour obtenir une telle faveur. Les pères n'aimaient plus guère à l'accorder, depuis que des malades étaient mortes de la sorte, comme endormies dans leur extase.

—N'est-ce pas? mon enfant, reprit sœur Hyacinthe, demain matin, vous communierez à la Grotte, avant qu'on vous ramène ici.

Neuf heures sonnèrent. Est-ce que Pierre, si exact, l'aurait oubliée? On lui parlait maintenant de la procession aux flambeaux, qu'elle verrait d'un bout à l'autre, si elle partait tout de suite. Chaque soir, les cérémonies finissaient par une procession pareille; mais celle du dimanche était toujours la plus belle, et l'on annonçait que la procession de ce soir-là serait d'une splendeur extraordinaire, comme rarement on en voyait. Près de trente mille pèlerins devaient défiler, un cierge à la main. Les merveilles nocturnes du ciel allaient s'ouvrir, les étoiles descendraient sur la terre. Et les malades se plaignaient, quelle tristesse d'être cloué sur un lit, de ne rien voir de ces prodiges!

—Ma chère fille, vint dire madame de Jonquière, voici votre père et monsieur l'abbé.

Marie, radieuse, oublia son attente.

—Oh! Pierre, je vous en supplie, dépêchons-nous, dépêchons-nous!

Ils la descendirent, le prêtre s'attela au petit chariot, qui roula doucement sous le ciel criblé d'étoiles, tandis que M. de Guersaint marchait à côté. C'était une nuit sans lune, admirablement belle, un velours d'un bleu sombre, piqué de diamants; et la douceur de l'air était exquise, un bain tiède d'air pur, embaumé par l'odeur des montagnes. Beaucoup de pèlerins se pressaient dans la rue, marchant tous vers la Grotte; mais la foule restait discrète, un flot humain recueilli, n'ayant plus la badauderie foraine de la journée. Et, dès le plateau de la Merlasse, les ténèbres s'élargissaient, on entrait sous le ciel immense, dans le lac d'ombre des pelouses et des grands arbres, d'où l'on ne voyait se dresser, à gauche, que la flèche mince et pâle de la Basilique.

Pierre fut pris d'inquiétude devant la foule de plus en plus compacte, à mesure qu'on avançait. Sur la place du Rosaire, déjà l'on marchait avec peine.

—Il ne faut pas songer à nous approcher de la Grotte, dit-il en s'arrêtant. Le mieux serait de gagner une allée, derrière l'Abri des pèlerins, et d'attendre là.

Mais Marie désirait vivement voir le départ de la procession.

—Mon ami, de grâce, tâchez d'aller jusqu'au Gave. Je verrai de loin, je ne demande pas à m'approcher.

Et M. de Guersaint, aussi curieux qu'elle, insista à son tour.

—Ne vous inquiétez pas, je suis là derrière, et je veille à ce que personne ne la bouscule.

Pierre dut se remettre à tirer le chariot. Il lui fallut un quart d'heure, avant de passer sous une des arches de la rampe de droite, tellement la foule s'y écrasait. Ensuite, il obliqua un peu, finit par se trouver sur le quai, au bord du Gave, où de simples spectateurs occupaient le trottoir; et il put s'avancer encore pendant une cinquantaine de mètres, il arrêta le chariot contre le parapet même, bien en vue de la Grotte.

—Serez-vous bien là?

—Oh! oui, merci! Seulement, il faut m'asseoir, j'en verrai davantage.

M. de Guersaint la mit sur son séant, et lui-même monta sur le banc de pierre qui règne d'un bout à l'autre du quai. Une cohue de curieux s'y entassaient, ainsi qu'aux soirs de feu d'artifice. Tous se grandissaient, allongeaient le cou. Et Pierre, comme les autres, s'intéressa, bien qu'on ne vît encore pas grand'chose.

Il devait y avoir là trente mille personnes; et du monde arrivait toujours. Tous portaient à la main un cierge, enveloppé dans une sorte de cornet de papier blanc, où était imprimée, en bleu, une image de Notre-Dame de Lourdes. Mais ces cierges n'étaient pas allumés encore. On n'apercevait, par-dessus la mer houleuse des têtes, que la Grotte braisillante, jetant une vive lueur de forge. Un grand bourdonnement montait, des souffles passaient, qui, seuls, donnaient la sensation des milliers d'êtres serrés, étouffés, perdus au fond de l'ombre, refluant comme une nappe vivante, sans cesse élargie. Il y en avait sous les arbres, au delà de la Grotte, dans des enfoncements de ténèbres, qu'on ne soupçonnait point. Enfin, cela commença par quelques cierges, çà et là, qui brillèrent: on aurait dit des étincelles brusques, trouant l'obscurité, au hasard. Le nombre s'en accrut rapidement; des îlots d'étoiles se formèrent; tandis que, sur d'autres points, des traînées, des voies lactées coulaient, au milieu des constellations. C'étaient les trente mille cierges qui s'allumaient un à un, de proche en proche, éteignant la vive lueur de la Grotte, roulant d'un bout à l'autre de la promenade les petites flammes jaunes d'un brasier immense.

—Oh! Pierre, que c'est beau! murmura Marie. On dirait la résurrection des humbles, des petites âmes pauvres qui se réveillent et qui brillent.

—Superbe! superbe! répétait M. de Guersaint, dans un élan de satisfaction artistique. Regardez donc, là-bas, ces deux ligues qui se coupent et qui forment une croix.

Mais Pierre restait touché par ce que Marie venait de dire. C'était bien cela, des flammes grêles, à peine des points lumineux, d'une modestie de menu peuple, et dont le grand nombre faisait l'éclat, un resplendissement de soleil. Il en naissait continuellement de nouvelles, plus lointaines et comme égarées.

—Ah! murmura-t-il, celle-là qui est apparue toute seule, au loin, si vacillante... La voyez-vous, Marie, comme elle flotte et comme elle vient lentement se perdre dans le grand lac de feu.

On y voyait maintenant aussi clair qu'en plein jour. Les arbres, éclairés par-dessous, étaient d'une verdure intense, pareils aux arbres peints, tels qu'ils sont dans les décors. Des bannières, au-dessus du brasier mouvant, demeuraient immobiles, violemment distinctes, avec leurs saints brodés et leurs cordons de soie. Et le grand reflet montait le long du rocher, jusqu'à la Basilique, dont la flèche, à présent, apparaissait toute blanche, sur le ciel noir; tandis que, de l'autre côté du Gave, les coteaux s'éclairaient eux aussi, montrant les façades claires des couvents, au milieu des feuillages sombres.

Il y eut encore un moment d'incertitude. Le lac flamboyant, dont chaque mèche ardente était un petit flot, roulait son pétillement d'astres, semblait près de se rompre, pour s'écouler en fleuve. Et les bannières oscillèrent, un mouvement s'indiqua.

—Tiens! s'écria M. de Guersaint, ils ne passent donc pas par ici?

Alors, Pierre, au courant, expliqua que la procession montait d'abord par le chemin en lacets, établi à grands frais dans le coteau boisé. Puis, elle tournait derrière la Basilique, avant de redescendre par la rampe de droite et de se développer au travers des jardins.

—Regardez, on voit les premiers cierges qui montent, parmi les verdures.

Ce fut un enchantement. De petites lumières tremblantes se détachaient du vaste foyer, s'élevaient doucement, d'un vol délicat, sans qu'on pût rien distinguer qui les tînt à la terre. Cela se mouvait comme de la poussière de soleil, dans les ténèbres. Bientôt, il y en eut une raie oblique; puis, la raie se replia, d'un coude brusque, et une nouvelle raie s'indiqua, qui tourna à son tour. Enfin, tout le coteau fut sillonné d'un zigzag de flamme, pareil à ces coups de foudre qu'on voit tomber du ciel noir, dans les images. Mais la trace lumineuse ne s'effaçait pas, toujours les petites lumières marchaient du même glissement doux et ralenti. Parfois, seulement, il y avait une éclipse soudaine, la procession devait passer derrière un bouquet d'arbres. Plus loin, les cierges se rallumaient, recommençaient leur marche vers le ciel, par les lacets compliqués, sans cesse interrompus et repris. Un moment arriva où ils cessèrent de monter, arrivés en haut du coteau; et ils disparurent, au dernier coude du chemin.

Des voix s'élevaient dans la foule.

—Les voilà qui tournent derrière la Basilique.

—Oh! ils en ont encore pour vingt minutes, avant de redescendre de l'autre côté.

—Oui, madame, ils sont trente mille; et, dans une heure, les derniers partiront à peine de la Grotte.

Dès le départ, un cantique s'était dégagé du sourd grondement de la foule. C'était la complainte de Bernadette, les six dizaines de couplets, où la Salutation angélique revenait au refrain, dans un rythme obsédant. Quand on avait fini ces soixante couplets, on les recommençait. Et le bercement reprenait sans fin: Ave, ave, ave, Maria! stupéfiant l'esprit, brisant les membres, emportant peu à peu ces milliers d'êtres dans une sorte de songe éveillé, en pleine vision de paradis. La nuit, lorsqu'ils dormaient, le lit en gardait le balancement, ils les chantaient encore.

—Est-ce que nous restons là? demanda M. de Guersaint, qui se fatiguait vite. Maintenant, c'est toujours la même chose.

Marie, que les voix écoutées dans la foule renseignaient, dit à son tour:

—Pierre, vous aviez raison, il vaudrait mieux retourner là-bas, sous les arbres... J'ai un si grand désir de tout voir!

—Mais certainement, répondit le prêtre, nous allons chercher une place d'où vous pourrez tout voir. Le difficile est de nous tirer d'ici, à présent.

En effet, la cohue des simples curieux les avait murés. Il fallut que Pierre s'ouvrît un passage, avec une obstination lente, en implorant un peu de place, pour une malade; et Marie se retournait, tâchait d'apercevoir encore, devant la Grotte, la nappe de flammes, le lac aux petits flots étincelants, d'où coulait à l'infini la procession, sans qu'il parût s'épuiser; tandis que M. de Guersaint fermait la marche, en protégeant le chariot contre les poussées de la foule.

Enfin, ils se trouvèrent tous les trois à l'écart, hors du monde. C'était près d'une des arches, dans un endroit désert, où ils purent respirer un instant. On n'entendait plus que la complainte lointaine, à l'entêté refrain; et l'on ne voyait que le reflet des cierges, en une sorte de nuée lumineuse, flottant du côté de la Basilique.

—La meilleure place, déclara M. de Guersaint, ce serait de monter au Calvaire. Une servante de l'hôtel me l'a dit encore ce matin. Il paraît que, de là-haut, la vue est féerique.

Mais il n'y fallait pas songer. Pierre insista sur les difficultés.

—Comment voulez-vous nous hisser à cette hauteur, avec le chariot? Puis, il faudrait redescendre, ce serait très dangereux, en pleine nuit, au milieu des bousculades.

Marie elle-même préférait rester dans les jardins, sous les arbres, où il faisait si doux. Et ils repartirent, débouchèrent sur l'Esplanade, en face de la grande Vierge couronnée. Elle était illuminée, à l'aide de verres de couleur, qui la mettaient dans une gloire de fête foraine, avec une auréole de lampions bleus et jaunes. Malgré sa dévotion, M. de Guersaint trouva cela d'un goût exécrable.

—Tenez! dit Marie, près de ce massif, nous serions très bien.

Elle indiquait une touffe d'arbrisseaux, à côté de l'Abri des pèlerins; et la place, en effet, était excellente, car elle permettrait de voir descendre la procession par la rampe de gauche, et de la suivre, jusqu'au pont neuf, le long des pelouses, dans son double mouvement parallèle d'aller et de retour. Puis, le voisinage du Gave donnait aux feuillages une fraîcheur exquise. Personne n'était là, on y jouissait d'une paix infinie, dans l'ombre épaisse des grands platanes qui bordaient l'allée.

M. de Guersaint se haussait sur la pointe des pieds, impatient de voir reparaître les premiers cierges, au tournant de la Basilique.

—Rien ne se montre encore, murmurait-il. Ah! tant pis, je vais m'asseoir un instant sur l'herbe. J'ai les jambes rompues.

Et il s'inquiéta de sa fille.

—Veux-tu que je te couvre? Il fait très frais par ici.

—Oh! non, père, je n'ai pas froid. Je suis si heureuse! Voici bien longtemps que je n'avais respiré un si bon air... Il doit y avoir des roses, ne sens-tu pas ce parfum délicieux?

Puis, se tournant vers Pierre:

—Mon ami, où sont-elles donc, ces roses? est-ce que vous les voyez?

Lorsque M. de Guersaint se fut assis près du chariot, Pierre eut l'idée de chercher si quelque corbeille de rosiers ne se trouvait pas par là. Mais, vainement, il fouilla les pelouses obscures, il ne distingua que des massifs de plantes vertes. Et, comme, en revenant, il passait devant l'Abri des pèlerins, la curiosité le fit entrer.

C'était une grande salle, très haute de plafond, que, des deux côtés, de larges fenêtres éclairaient. Dallée de pierre, les murs nus, elle n'avait d'autres meubles que des bancs, poussés au hasard, dans tous les sens. Pas une table, pas une planche; de sorte que les pèlerins sans asile, forcés de se réfugier là, avaient empilé leurs paniers, leurs paquets, leurs valises, dans les embrasures des fenêtres, qui se trouvaient ainsi changées en cases à bagages. D'ailleurs, la salle était vide, tous les pauvres gens qu'elle abritait devaient être à la procession. Et, malgré la porte restée grande ouverte, une odeur insupportable régnait, les murailles imprégnées de misère, les dalles souillées, humides malgré la belle journée de soleil, trempées de crachats, de graisse, de vin répandu. On y faisait tout, on y mangeait, on y dormait sur les bancs, dans un entassement de chair sale et de loques.

Pierre pensa que la bonne odeur de roses ne sortait pas de là. Il achevait pourtant le tour de la salle, que quatre lanternes fumeuses éclairaient, et qu'il croyait absolument vide, lorsqu'il eut la surprise d'apercevoir, contre le mur de gauche, une forme vague, une femme vêtue de noir, qui tenait sur ses genoux un paquet blanc. Elle était toute seule dans cette solitude, elle ne remuait pas, et elle avait les yeux grands ouverts.

Il s'approcha, il reconnut madame Vincent, qui lui dit d'une voix basse, brisée:

—Oui, Rose a tant souffert aujourd'hui! elle n'a fait que jeter une plainte, depuis le petit jour... Alors, comme elle s'est endormie, voici bientôt deux heures, je n'ose plus bouger, de peur qu'elle ne s'éveille et qu'elle ne souffre encore.

Et elle gardait son immobilité de mère martyre, qui, pendant des mois, avait déjà tenu sa fillette ainsi, avec l'espoir entêté de la guérir. Elle l'avait amenée à Lourdes sur ses bras, elle l'y promenait, l'y endormait sur ses bras, n'ayant ni une chambre, ni même un lit d'hôpital.

—La pauvre petite ne va donc pas mieux? demanda Pierre, dont le cœur saignait.

—Non, monsieur l'abbé, non, je ne crois pas.

—Mais, reprit-il, vous êtes très mal sur ce banc. Il fallait faire des démarches, ne pas rester ainsi dans la rue. On aurait pris votre fille quelque part, c'est certain.

—Oh! monsieur l'abbé, à quoi bon? Elle est bien sur mes genoux. Et puis, est-ce qu'on m'aurait permis d'être toujours comme ça, avec elle!... Non, non! j'aime mieux l'avoir sur moi, il me semble que ça finira par la sauver.

Deux grosses larmes coulaient sur sa face immobile. Elle continua, de sa voix étouffée:

—Je ne suis pas sans argent. J'avais trente sous en partant de Paris, et il m'en reste encore dix... Du pain me suffit, et elle, la pauvre mignonne, ne peut même plus boire du lait... J'ai bien de quoi aller jusqu'au départ, et si elle guérit, oh! nous serons riches, riches, riches!

Elle s'était penchée, elle regardait, à la lumière vacillante de la lanterne voisine, le blanc visage de Rose, dont un petit souffle entr'ouvrait les lèvres.

—Voyez donc comme elle dort!... N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que la sainte Vierge aura pitié et qu'elle la guérira? Nous n'avons plus qu'un jour, mais je ne veux pas désespérer; et je vais prier encore toute la nuit, sans bouger de cette place... C'est pour demain, il faut vivre jusqu'à demain.

Une infinie pitié envahissait Pierre, qui s'en alla, craignant de pleurer, lui aussi.

—Oui, oui, ma pauvre femme, espérez.

Et il la laissa au fond de la vaste salle déserte et nauséabonde, parmi la débandade des bancs, immobilisée dans sa passion douloureuse de mère, au point de retenir son souffle, de crainte que le tumulte de sa poitrine ne réveillât la petite malade. Crucifiée, elle priait, la bouche close, ardemment.

Lorsque Pierre revint près de Marie, elle lui demanda vivement:

—Eh bien! ces roses?... Est-ce qu'il y en a par ici?

Il ne voulut pas l'attrister, en racontant ce qu'il venait de voir.

—Non, j'ai fouillé les pelouses, il n'y a pas de roses.

—C'est singulier, reprit-elle, songeuse. Ce parfum est à la fois si doux et si pénétrant... Vous le sentez, n'est-ce pas? En ce moment, tenez! il est d'une force extraordinaire, comme si toutes les roses du paradis fleurissaient dans la nuit, aux alentours.

Mais une exclamation de son père l'interrompit. M. de Guersaint s'était remis debout, en voyant des points lumineux paraître en haut des rampes, à gauche de la Basilique.

—Enfin, les voilà!

En effet, c'était la tête de la procession qui se montrait. Tout de suite, les points lumineux pullulèrent, s'allongèrent en une double ligne oscillante. Les ténèbres noyaient tout, cela semblait se produire très haut, sortir des profondeurs noires de l'inconnu. Et, en même temps, le chant, la complainte obsédante recommençait; mais elle restait si lointaine, si légère, qu'elle paraissait n'être encore que le petit bruissement de la rafale prochaine, dans les arbres.

—Je l'avais bien dit, murmurait M. de Guersaint, il faudrait être au Calvaire, pour tout voir.

Il revenait à son idée première, avec son obstination d'enfant, se plaignant qu'on eût choisi la plus mauvaise des places.

—Mais, papa, finit par dire Marie, pourquoi n'y montes-tu pas, au Calvaire? Il est encore temps... Pierre restera avec moi.

Et elle ajouta, avec un rire triste:

—Va, personne ne m'enlèvera.

Il refusait, puis il céda tout d'un coup, incapable de résister à l'impulsion d'un désir. Il dut se hâter, traverser vivement les pelouses.

—Ne bougez pas, attendez-moi sous ces arbres. Je vous raconterai ce que j'aurai vu de là-haut.

Pierre et Marie restèrent seuls, dans ce coin d'obscure solitude, où s'exhalait le parfum des roses, sans qu'il y eût une seule rose aux alentours. Et ils ne parlèrent pas, ils regardèrent la procession qui descendait, d'un glissement doux et continu.

C'était comme une double haie d'étoiles tremblantes, qui, surgissant du coin gauche de la Basilique, suivait maintenant la rampe monumentale, dont elle dessinait la rondeur. À cette distance, on continuait à ne pas voir les pèlerins qui portaient les cierges, et il n'y avait là que des feux en voyage, disciplinés, traçant dans l'ombre des lignes correctes. Les monuments eux-mêmes, sous la nuit bleue, restaient vagues, à peine indiqués par un épaississement des ténèbres. Mais, peu à peu, à mesure que grandissait le nombre des cierges, des lignes architecturales s'éclairaient, les arêtes élancées de la Basilique, les arches cyclopéennes des rampes, la façade lourde et écrasée du Rosaire. Avec ce fleuve ininterrompu de vives étincelles qui coulait, coulait sans hâte, de l'air obstiné du flot débordé que rien ne barre, arrivait comme une aurore, une nuée lumineuse naissante et envahissante, qui allait finir par baigner tout l'horizon de sa gloire.

—Voyez donc, voyez donc, Pierre! répétait Marie, prise d'une joie enfantine. Ça ne cesse pas, il y en a toujours!

Et, en effet, là-haut, l'apparition brusque des petites clartés continuait avec une régularité mécanique, comme si quelque céleste source inépuisable eût ainsi déversé cette poussière de soleil. La tête de la procession venait d'atteindre les jardins, à la hauteur de la Vierge couronnée; de sorte que la double ligne de flammes ne dessinait encore que la courbe des toitures du Rosaire et celle de la grande rampe d'accès. Mais l'approche de la multitude se faisait sentir dans une agitation de l'air, un souffle vivant, venu de loin; et surtout les voix grossissaient, la complainte de Bernadette s'enflait, avec une clameur de marée montante qui roulait le refrain: «Ave, ave, ave, Maria», dans un bercement rythmique, de plus en plus haut.

—Ah! ce refrain, murmura Pierre, il vous entre dans la peau. Il me semble que tout mon corps finit par le chanter.

De nouveau, Marie eut son léger rire d'enfant.

—C'est vrai, il me suit partout, je l'entendais en dormant, l'autre nuit. Et, ce soir, il me reprend, il me berce au-dessus de terre.

Elle s'interrompit pour dire:

—Les voilà de l'autre côté de la pelouse, en face de nous.

La procession, alors, suivit la longue allée droite; puis, après avoir tourné à la Croix des Bretons, autour de la pelouse, elle redescendit par l'autre allée droite. Il fallut plus d'un quart d'heure pour exécuter ce mouvement. Et, à présent, la double ligne dessinait deux longs traits de flammes parallèles, que surmontait une figure de soleil triomphal. Mais le continuel émerveillement, c'était la marche ininterrompue de ce serpent de feu, dont les anneaux d'or rampaient si doucement sur la terre noire, s'allongeaient, s'allongeaient, sans que jamais l'immense corps déployé parût finir. Plusieurs fois, des poussées devaient s'être produites, les lignes fléchissaient, comme près de se rompre; et l'ordre s'était rétabli, le glissement avait repris, d'une régularité lente. Au ciel, il semblait y avoir moins d'étoiles. Une voie lactée était tombée de là-haut, roulant son poudroiement de mondes, et qui continuait sur la terre la ronde des astres. Une clarté bleue ruisselait, il n'y avait plus que du ciel, les monuments et les arbres prenaient une apparence de rêve, dans la lueur mystérieuse des milliers de cierges, dont le nombre croissait toujours.

Marie eut un soupir étouffé d'admiration; et elle ne trouvait pas de phrases, elle répétait:

—Que c'est beau, mon Dieu, que c'est beau!... Voyez donc, Pierre, que c'est beau!

Mais, depuis que la procession défilait à quelques pas d'eux, elle n'était plus seulement une marche rythmée d'étoiles que nulle main ne portait. Dans la nuée lumineuse, maintenant, ils distinguaient les corps, ils reconnaissaient par moments, au passage, les pèlerins qui tenaient les cierges. D'abord, ce fut la Grivotte, qui avait voulu être de la cérémonie, malgré l'heure tardive, exagérant sa guérison, répétant qu'elle ne s'était jamais mieux portée; et elle gardait son allure exaltée et dansante, sous la nuit fraîche qui lui donnait un frisson. Puis, les Vigneron parurent, le père en tête, avec son cierge qu'il portait très haut, suivi de madame Vigneron et de madame Chaise, traînant leurs jambes lasses; tandis que le petit Gustave, exténué, tapait le sable de sa béquille, la main droite couverte de gouttes de cire. Tous les malades valides étaient là, Élise Rouquet, entre autres, qui passa comme une apparition de damnée, avec sa face nue et rouge. Beaucoup riaient, la petite miraculée de l'année précédente, Sophie Couteau, s'oubliait, jouait avec son cierge comme avec un bâton. Des têtes, des têtes toujours se succédaient, des femmes surtout, bassement communes, parfois d'une expression superbe, qu'on entrevoyait une seconde et qui se noyaient, sous l'éclairage fantastique. Et cela ne finissait pas, et il en venait d'autres sans cesse, et ils remarquèrent encore une petite ombre noire très discrète, madame Maze, qu'ils n'auraient point reconnue, si elle n'avait levé un instant sa face pâle, inondée de larmes.

—Regardez, expliqua Pierre à Marie, voici les premières lumières de la procession qui arrivent sur la place du Rosaire, et je suis bien certain que la moitié des pèlerins est encore devant la Grotte.

Marie avait levé les yeux. Là-haut, en effet, du coin gauche de la Basilique, elle vit d'autres lumières surgir, régulières et sans relâche, dans cette sorte de mouvement mécanique, qui semblait devoir ne jamais s'arrêter.

—Ah! dit-elle, que d'âmes en peine! Chacune de ces petites flammes, n'est-ce pas? est une âme qui souffre et qui se délivre.

Pierre devait se pencher, afin de l'entendre, car le cantique, la complainte de Bernadette, les étourdissait, depuis que le flot passait si près d'eux. Les voix éclataient dans un vertige grandissant, les couplets s'étaient peu à peu mêlés, chaque tronçon de la procession chantait le sien, d'une voix de possédés qui ne s'entendaient plus eux-mêmes. C'était une immense clameur indistincte, la clameur éperdue d'une foule que l'ardeur de sa foi achevait de griser. Et, quand même, le refrain, l'Ave, ave, ave, Maria! revenait, dominait, avec son rythme d'obsession frénétique.

Brusquement, Pierre et Marie furent étonnés de revoir M. de Guersaint.

—Ah! mes enfants, je n'ai pas voulu m'attarder là-haut, je viens de couper la procession à deux reprises, pour passer... Mais quel spectacle! C'est à coup sûr la première très belle chose à laquelle j'assiste, depuis que je suis ici.

Et il se mit à leur décrire la procession, vue des hauteurs du Calvaire.

—Imaginez, mes enfants, un autre ciel, en bas, reflétant celui d'en haut, mais un ciel qu'une seule constellation, géante, tient tout entier. Ce fourmillement d'astres a l'air perdu, très loin, dans des profondeurs obscures; et la coulée de feu représente un ostensoir, oui! un véritable ostensoir, dont le pied serait dessiné par les rampes, la tige par les deux allées parallèles, l'hostie par la pelouse ronde qui les couronne. C'est un ostensoir d'or brûlant, qui flambe au fond des ténèbres, avec un perpétuel scintillement d'étoiles en marche. Il n'y a que lui, il est gigantesque et souverain... En vérité, je n'ai jamais rien vu de si extraordinaire!

Il agitait les bras, il était hors de lui, débordant d'une émotion d'artiste.

—Petit père, dit Marie tendrement, puisque te voilà, tu devrais bien aller te coucher. Il est près de onze heures, et tu sais que tu dois partir à trois heures du matin.

Elle ajouta, pour le décider:

—Cela me cause tant de plaisir, que tu fasses cette excursion!... Seulement, sois de retour de bonne heure, demain soir, parce que tu verras, tu verras...

Et elle n'osa pas affirmer la certitude qu'elle avait de guérir.

—Tu as raison, je vais aller me mettre au lit, dit M. de Guersaint, calmé. Puisque Pierre est avec toi, je n'ai pas d'inquiétude.

—Mais, s'écria-t-elle, je ne veux pas que Pierre passe la nuit. Quand il m'aura conduite à la Grotte, tout à l'heure, il te rejoindra... Moi, je n'aurai plus besoin de personne, le premier brancardier venu me ramènera bien à l'Hôpital, demain matin.

Pierre se taisait. Puis, simplement:

—Non, non, Marie, je reste... Je passerai, comme vous, la nuit à la Grotte.

Elle ouvrit la bouche, pour insister, pour se fâcher. Mais il avait dit cela si doucement, elle venait d'y sentir une soif si douloureuse de bonheur, qu'elle garda le silence, remuée jusqu'au fond de l'âme.

—Enfin, mes enfants, reprit le père, arrangez-vous, je sais que vous êtes très raisonnables tous les deux. Et bonne nuit, n'ayez aucun souci de moi.

Il embrassa longuement sa fille, serra les deux mains du jeune prêtre; puis, il s'en alla, se perdit dans les rangs pressés de la procession, qu'il dut traverser de nouveau.

Alors, ils furent seuls, dans leur coin d'ombre et de solitude, sous les grands arbres, elle toujours assise au fond de son chariot, lui agenouillé parmi les herbes, appuyé du coude à l'une des roues. Et ce fut adorable, pendant que le défilé des cierges continuait, et qu'ils se massaient tous en tournoyant sur la place du Rosaire. Ce qui le ravissait, c'était que rien ne semblait rester, au-dessus de Lourdes, des godailles de la journée. On aurait dit qu'un vent purificateur était venu des montagnes, qui avait balayé l'odeur des fortes nourritures, les joies goulues du dimanche, toute cette poussière brûlante et empestée de fête foraine, flottant sur la ville. Il n'y avait plus qu'un ciel immense, aux étoiles pures; et la fraîcheur du Gave était délicieuse, et les souffles errants apportaient des parfums de fleurs sauvages. L'infini du mystère se perdait dans la paix souveraine de la nuit, il ne demeurait de la matière lourde que ces petites flammes des cierges, comparées par sa compagne à des âmes souffrantes, en train de se délivrer. Cela était d'un repos exquis et d'un espoir sans limite. Depuis qu'il se trouvait là, les souvenirs blessants de l'après-midi, les appétits voraces, la simonie impudente, la vieille ville gâtée et prostituée, s'en allaient peu à peu, pour ne le laisser qu'à ce rafraîchissement divin, à cette nuit si belle, où tout son être se baignait comme dans une eau de résurrection.

Marie, elle aussi, pénétrée d'une infinie douceur, murmura:

—Ah! comme Blanche serait heureuse de voir toutes ces merveilles!

Elle songeait à sa sœur, restée à Paris, dans le tracas de son dur métier d'institutrice courant le cachet. Et ce simple mot, cette sœur dont elle n'avait pas parlé depuis son arrivée à Lourdes, et qui surgissait là, inattendue, venait de suffire pour évoquer tout le passé.

Marie et Pierre, sans parler, revécurent leur enfance, les jeux d'autrefois, dans les deux jardins mitoyens qu'une haie vive séparait. Ensuite, ce fut la séparation, le jour où il entra au séminaire et où elle le baisa sur les joues, avec des larmes brûlantes, en jurant de ne l'oublier jamais. Des années passaient, et ils se retrouvaient éternellement séparés, lui prêtre, elle clouée par la maladie, n'ayant plus l'espoir d'être femme. C'était toute leur histoire, une tendresse ardente qui s'était longtemps ignorée, puis une rupture totale, comme s'ils fussent morts, bien qu'ils vécussent l'un près de l'autre. Ils revoyaient, maintenant, le logement pauvre, où la sœur aînée, avec ses leçons, tâchait de mettre un peu de bien-être, ce logement pauvre d'où l'on était parti, pour venir à Lourdes, après tant de combats, tant de discussions, ses doutes à lui, sa foi passionnée à elle, qui avait vaincu. Et cela était vraiment délicieux, de se retrouver ainsi ensemble, tout seuls, dans ce coin de ténèbres, par cette admirable nuit, où il y avait, sur la terre, autant d'étoiles qu'au ciel.

Marie, jusque-là, avait gardé une petite âme d'enfant, une âme blanche, comme disait son père, la meilleure et la plus pure. Frappée par le mal dès l'âge de treize ans, elle n'avait plus vieilli. Aujourd'hui, à vingt-trois ans, elle avait treize ans toujours, restée enfantine, repliée sur elle-même, toute à la catastrophe qui l'anéantissait. Cela se voyait à ses yeux vides, à son expression d'absence, à son air de continuelle hantise, dans l'incapacité où elle était de vouloir autre chose. Et aucune âme de femme n'était plus simple, arrêtée en son développement, demeurée l'âme d'une grande fille sage, chez qui la passion à son éveil se contente de gros baisers sur les joues. Elle n'avait eu d'autre roman que l'adieu en larmes fait à son ami, et cela suffisait depuis dix années pour lui emplir le cœur. Pendant les interminables jours qu'elle avait passés sur sa couche de misère, elle n'était jamais allée au delà de ce rêve, que, si elle s'était bien portée, lui sans doute ne se serait pas fait prêtre, pour vivre avec elle. Jamais elle ne lisait de roman. Les livres pieux qu'on lui permettait l'entretenaient dans l'exaltation d'un amour surhumain. Même les bruits du dehors venaient expirer à la porte de la chambre où elle vivait cloîtrée; et, autrefois, quand on la promenait d'un bout de la France à l'autre, de ville d'eaux en ville d'eaux, elle traversait les foules en somnambule, qui ne voit et n'entend rien, possédée par l'idée fixe de sa déchéance, du lien qui nouait son sexe. De là, cette pureté et cet enfantillage, cette adorable fille de souffrance, grandie dans sa triste chair, tout en ne gardant au cœur que l'éveil lointain, l'amour ignoré de ses treize ans.

La main de Marie, au milieu des ténèbres, chercha celle de Pierre; et, quand elle l'eut rencontrée, qui venait au-devant de la sienne, elle la serra longuement. Ah! quelle joie! Jamais ils n'avaient goûté une joie si pure et si parfaite, à être ainsi ensemble, loin du monde, dans ce charme souverain de l'ombre et du mystère. Autour d'eux, il n'y avait plus que la ronde des étoiles. Les chants berceurs étaient comme le vertige même, si ailé, qui les emportait. Et elle savait bien qu'elle serait guérie le lendemain, quand elle aurait passé une nuit d'ivresse devant la Grotte: c'était une absolue conviction, elle se ferait entendre de la sainte Vierge, elle la fléchirait, du moment qu'elle serait seule, face à face, à l'implorer. Et elle comprenait bien ce que Pierre voulait dire, tout à l'heure, lorsqu'il avait exprimé le désir de passer, lui aussi, devant la Grotte, la nuit entière. N'était-ce pas qu'il était résolu à tenter un suprême effort de croyance, qu'il allait s'agenouiller comme un petit enfant, en suppliant la Mère toute-puissante de lui rendre la foi perdue? Maintenant encore, sans qu'ils eussent besoin de parler davantage, leurs mains unies se répétaient ces choses. Ils se promettaient de prier l'un pour l'autre, ils s'oubliaient jusqu'à se perdre l'un dans l'autre, avec un si ardent désir de leur guérison, de leur bonheur mutuel, qu'ils touchèrent là un instant le fond de l'amour qui se donne et qui s'immole. Ce fut une jouissance divine.

—Ah! murmura Pierre, cette nuit bleue, cet infini d'ombre qui emporte la laideur des gens et des choses, cette paix immense et fraîche, où je voudrais endormir mon doute...

Sa voix s'éteignait. Marie, à son tour, dit très bas:

—Et les roses, ce parfum des roses... Ne les sentez-vous pas, mon ami? Où sont-elles donc, que vous ne les avez pas vues?

—Oui, oui, je les sens, mais il n'y a pas de roses. Je les aurais vues certainement, car je les ai bien cherchées.

—Comment pouvez-vous dire qu'il n'y a pas de roses, quand elles embaument l'air autour de nous, et que nous baignons dans leur parfum? Tenez! à certaines minutes, ce parfum est si puissant, que je me sens défaillir de joie, à le respirer!... Elles sont là, certainement, innombrables, sous nos pieds.

—Non, je vous le jure, j'ai regardé partout, il n'y a pas de roses. Ou bien il faut qu'elles soient invisibles, qu'elles soient cette herbe même que nous foulons, ces grands arbres qui nous entourent, que leur odeur sorte de la terre, et du torrent voisin, et des bois, et des montagnes.

Ils se turent un instant. Puis, elle reprit de la même voix très basse:

—Comme elles sentent bon, Pierre! Il me semble que nos deux mains unies sont là ainsi qu'un bouquet.

—Oui, elles sentent adorablement bon; et c'est de vous, Marie, que l'odeur monte à présent, comme si les roses fleurissaient de vos cheveux.

Et ils ne parlèrent plus. La procession défilait toujours, des étincelles vives apparaissaient toujours au tournant de la Basilique, jaillissant de l'obscurité, comme d'une source inépuisable. L'immense coulée des petites flammes en marche, dans son double circuit, rayait l'ombre d'un ruban de braise. Mais, surtout, le spectacle était sur la place du Rosaire, où la tête de la procession, continuant son évolution lente, se repliait sur elle-même, en un cercle de plus en plus étroit, une sorte de tournoiement obstiné, qui achevait d'étourdir les pèlerins, brisés de fatigue, et d'exaspérer leurs chants. Bientôt, la ronde ne fut plus qu'une masse brûlante, un noyau de nébuleuse, autour duquel venait s'enrouler le ruban de braise, dont le bout semblait ne devoir jamais finir; et le noyau s'élargissait, il y eut une mare, puis un lac. Toute la vaste place du Rosaire se changeait en une mer incendiée roulant ses petits flots étincelants, dans le vertige de ce tourbillon sans fin. Un reflet d'aurore blanchissait la Basilique. Le reste de l'horizon tombait à une obscurité profonde. On ne voyait, à l'écart, que quelques cierges perdus cheminer seuls, ainsi que des lucioles cherchant leur route, à l'aide de leur petite lanterne. Sur le mont du Calvaire, pourtant, une queue vagabonde de la procession devait être montée, car des étoiles voyageaient aussi là-haut, en plein ciel. Enfin, un moment arriva où les derniers cierges parurent, firent le tour des pelouses, coulèrent et se noyèrent dans la mer de flammes. Trente mille cierges y brûlaient, tournant toujours, attisant leur braisillement, sous le grand ciel calme, où pâlissaient les astres. Une nuée lumineuse s'envolait avec le cantique, dont l'obsession n'avait pas cessé. Et le grondement des voix, les Ave, ave, ave, Maria! étaient comme le crépitement même de ces cœurs de feu, qui se consumaient en prières, pour guérir les corps et sauver les âmes.

Un à un, les cierges venaient de s'éteindre, la nuit retombait souveraine, très noire et très douce, lorsque Pierre et Marie s'aperçurent qu'ils étaient encore là, cachés sous le mystère des arbres, la main dans la main. Au loin, par les rues obscures de Lourdes, il n'y avait plus que des pèlerins égarés, demandant la route, pour retrouver leur lit. Des frôlements traversaient l'ombre, tout ce qui rôde et s'endort, à la fin des jours de fête. Et eux s'oubliaient, ne bougeaient toujours pas, délicieusement heureux, dans l'odeur des roses invisibles.

IV

Pierre roula le chariot de Marie devant la Grotte, et il l'installa le plus près possible de la grille. Il était minuit passé, une centaine de personnes se trouvaient encore là, quelques-unes assises sur les bancs, la plupart agenouillées, comme anéanties dans la prière. Du dehors, la Grotte flamboyait, braisillante de cierges, pareille à une chapelle ardente, sans qu'on pût y distinguer autre chose que cette poussière d'étoiles, d'où émergeait, dans sa niche, la statue de la Vierge, d'une blancheur de rêve. Les verdures tombantes prenaient un éclat d'émeraude, le millier de béquilles qui tapissaient la voûte ressemblaient à un inextricable lacis de bois mort, près de refleurir. Et la nuit était rendue plus noire par un si vif éclat, les alentours se noyaient d'une ombre épaissie, où rien n'était plus, ni les murs, ni les arbres; tandis que, seule, montait la voix grondante et continue du Gave, sous le grand ciel ténébreux, alourdi d'une pesanteur d'orage.

—Êtes-vous bien, Marie? demanda doucement Pierre. N'avez-vous pas froid?

Elle avait eu un frisson. Mais ce n'était que le petit vent de l'au-delà, qui lui semblait souffler de la Grotte.

—Non, non, je suis si bien! Mettez seulement le châle sur mes genoux... Et merci, Pierre, ne vous inquiétez pas de moi, je n'ai plus besoin de personne, puisque me voici avec elle...

Sa voix défaillait, elle tombait déjà à l'extase, les mains jointes, les yeux levés vers la statue blanche, dans une transfiguration béate de tout son pauvre visage dévasté.

Pierre, pourtant, resta quelques minutes encore. Il aurait voulu l'envelopper dans le châle, car il voyait trembler ses petites mains amaigries. Mais il craignit de la contrarier, il se contenta de la border comme une enfant; pendant que, les coudes aux deux bords du chariot, à demi soulevée, elle ne le voyait plus.

Un banc était là, et il venait de s'y asseoir, pour se recueillir lui-même, lorsque ses regards tombèrent sur une femme, agenouillée dans l'ombre. Vêtue de noir, elle était si discrète, si effacée, qu'il ne l'avait pas aperçue d'abord, tellement elle se confondait avec les ténèbres. Puis, il devina madame Maze. L'idée de la lettre qu'elle avait reçue, dans la journée, lui revint. Et elle l'apitoya, il sentit son abandon, à cette solitaire, qui n'avait pas de plaie physique à guérir, qui demandait seulement à la sainte Vierge de soulager le mal de son cœur, en convertissant son mari infidèle. La lettre devait être quelque réponse dure, car, la face baissée, elle semblait ne plus être, d'une humilité de pauvre créature battue. Elle ne s'oubliait volontiers là que la nuit, si heureuse de se perdre, de pouvoir pendant des heures pleurer, souffrir son martyre, implorer le retour des tendresses disparues, sans que personne soupçonnât son douloureux secret. Ses lèvres ne remuaient même pas, c'était son cœur meurtri qui priait, qui réclamait éperdument sa part d'amour et de bonheur.

Ah! cette soif inextinguible du bonheur qui les amenait tous là, ces blessés du corps et de l'âme, Pierre la sentait aussi qui lui séchait la gorge, dans l'ardent besoin de se satisfaire! Il aurait voulu se jeter à genoux, demander l'aide divine, avec la foi humble de cette femme. Mais ses membres étaient comme liés, il ne trouvait pas les paroles nécessaires. Et ce fut un soulagement pour lui, lorsqu'une main le toucha doucement à l'épaule.

—Monsieur l'abbé, venez donc avec moi, si vous ne connaissez pas la Grotte. Je vous y installerai, on y est si bien, à cette heure-ci!

Il leva la tête, reconnut le baron Suire, directeur de l'Hospitalité de Notre-Dame de Salut. Sans doute, cet homme bienveillant et simple l'avait pris en affection. Il accepta, le suivit dans la Grotte, qui était absolument vide. Même, le baron referma derrière eux la grille, dont il avait une clef.

—Voyez-vous, monsieur l'abbé, c'est l'heure où l'on est vraiment bien. Moi, lorsque je viens passer quelques jours à Lourdes, il est rare que je me couche avant le jour, parce que j'ai l'habitude de finir ici ma nuit... Il n'y a plus personne, on y est tout seul, et, n'est-ce pas? comme c'est aimable, comme on se sent chez la sainte Vierge!

Il souriait d'un air de bonhomie, il faisait les honneurs de la Grotte, en vieil habitué, un peu affaibli par l'âge, plein d'une véritable tendresse pour ce coin charmant. Du reste, malgré sa grande dévotion, il n'y était point gêné, il y causait, il y donnait des explications, avec la familiarité d'un homme qui se savait l'ami du ciel.

—Ah! vous regardez les cierges... Il y en a près de deux cents qui brûlent à la fois, nuit et jour, et cela finit tout de même par chauffer... L'hiver, on a chaud.

Pierre, en effet, étouffait un peu, dans l'odeur tiède de la cire. Ébloui par la clarté vive où il entrait, il regardait la grande herse centrale, en forme de pyramide, toute hérissée de petits cierges, pareille à un if flamboyant, constellé d'étoiles. Dans le fond, une herse droite, au ras du sol, maintenait les gros cierges, qui s'alignaient, d'inégale hauteur, ainsi que des tuyaux d'orgues, certains de la grosseur de la cuisse. Et d'autres herses encore, semblables à de lourds candélabres, étaient posées çà et là, sur les saillies du rocher. La voûte de la Grotte s'abaissait vers la gauche, la pierre y était comme cuite et noircie par ces éternelles flammes, qui la chauffaient depuis des années. Continuellement, la cire pleuvait en une imperceptible tombée de neige; les plateaux des herses en ruisselaient, blancs d'une poussière sans cesse épaissie; toute la roche en était enduite et grasse au toucher; et le sol surtout s'en trouvait tellement recouvert, que des accidents s'étaient produits, et qu'il avait fallu étaler des sortes de paillassons, pour éviter les chutes.

—Voyez-vous ces gros-là, continuait obligeamment le baron Suire, ce sont les plus chers, on les paye soixante francs, et ils mettent un mois à brûler... Les tout petits, qui coûtent cinq sous, ne durent que trois heures... Oh! nous ne les économisons pas, nous n'en manquons jamais. Tenez! voici encore deux paniers qu'on n'a pas eu le temps de porter au magasin.

Ensuite, il détailla le mobilier: un orgue-harmonium, recouvert d'une housse; un corps de buffet, à larges tiroirs, où l'on serrait les vêtements sacrés; des bancs et des chaises, réservés au petit public privilégié qu'on admettait là, pendant les cérémonies; et enfin un très bel autel roulant, recouvert de plaques d'argent gravé, don d'une grande dame, que l'on ne risquait d'ailleurs que pendant les pèlerinages riches, de crainte que l'humidité ne l'abîmât.

Pierre était gêné par ce bavardage d'homme complaisant. Son émotion religieuse y perdait de son charme. En entrant, malgré son manque de foi, il avait éprouvé un trouble, une sorte de vacillement d'âme, comme si le mystère allait lui être révélé. Cela était à la fois anxieux et délicieux. Et il voyait des choses qui le touchaient infiniment, des bouquets en tas déposés aux pieds de la Vierge, des ex-voto enfantins, des petits souliers fanés, un petit corselet de fer, une béquille de poupée, pareille à un joujou. En bas de l'ogive naturelle où l'apparition s'était produite, à l'endroit où les pèlerins frottaient les chapelets et les médailles qu'ils voulaient consacrer, la roche se trouvait usée et polie. Des millions de lèvres ardentes s'étaient posées là, avec une telle force d'amour, que la pierre s'était calcinée, veinée de noir, d'un brillant de marbre.

Mais il s'arrêta, au fond, devant un creux, dans lequel était un amas considérable de lettres, de papiers de toutes sortes.

—Ah! j'oubliais! reprit vivement le baron Suire, voici le plus intéressant. Ce sont les lettres que, journellement, des fidèles jettent dans la Grotte, à travers la grille. Nous les ramassons, nous les mettons là; et, l'hiver, c'est moi qui m'amuse à les trier... Vous comprenez, on ne peut les brûler sans les ouvrir, car elles contiennent souvent de l'argent, des pièces de dix sous, des pièces de vingt sous, et surtout des timbres-poste.

Il remuait les lettres, en prenait quelques-unes au hasard, montrait les suscriptions, les décachetait pour les lire. Presque toutes étaient de pauvres lettres d'illettrés, dont les adresses: À Notre-Dame de Lourdes, étalaient de grosses écritures irrégulières. Beaucoup contenaient des demandes ou des remerciements, en phrases incorrectes, d'une terrible orthographe; et rien n'était plus touchant parfois que la nature de ces demandes, un petit frère à sauver, un procès à gagner, un amant à conserver, un mariage à conclure. D'autres lettres se fâchaient, querellaient la sainte Vierge, qui n'avait pas eu la politesse de répondre à une première lettre, en comblant les vœux du signataire. Puis, il y en avait d'autres encore, d'écriture plus fine, de phrases soignées, des confessions, des prières brûlantes, des âmes de femme écrivant à la Reine du Ciel ce qu'elles n'osaient dire à un prêtre, dans l'ombre du confessionnal. Enfin, une enveloppe, la dernière ouverte, contenait simplement une photographie: une fillette envoyait son portrait à Notre-Dame de Lourdes, avec cette dédicace: «À ma bonne Mère». C'était, en somme, chaque jour, le courrier d'une Reine très puissante, qui recevait des suppliques et des confidences, et qui devait répondre en grâces, en bienfaits de toutes sortes. Les pièces de dix sous, les pièces de vingt sous étaient, naïvement, un simple témoignage d'amour, pour la fléchir; et, quant aux timbres-poste, ils ne devaient être qu'une commodité, facilitant l'envoi d'argent; à moins qu'ils ne fussent une pure innocence, comme dans la lettre d'une paysanne, qui avait ajouté un post-scriptum, pour dire qu'elle ajoutait un timbre et qu'elle attendait la réponse.

—Je vous assure, conclut le baron, il y en a de très gentilles, de moins bêtes qu'on ne croirait... Pendant trois ans, j'ai trouvé les lettres très intéressantes d'une dame qui ne faisait rien, sans le raconter à la sainte Vierge. C'était une dame mariée, et elle éprouvait la plus dangereuse passion pour un ami de son mari... Eh bien! monsieur l'abbé, elle a triomphé, la sainte Vierge lui a répondu, en lui envoyant l'armure de sa chasteté, la force toute divine de résister à son cœur...

Il s'interrompit, pour dire:

—Mais venez donc vous asseoir ici, monsieur l'abbé. Vous verrez comme on est bien!

Pierre alla se mettre près de lui, sur le banc, à gauche, à l'endroit où le rocher s'abaissait. Il y avait là, en effet, un coin de délicieux repos. Et ni l'un ni l'autre ne parlait plus, un profond silence régnait, lorsqu'il entendit, derrière son dos, un murmure indistinct, une légère voix de cristal, qui semblait venir de l'invisible. Il eut un mouvement, que le baron Suire comprit.

—C'est la source que vous entendez. Elle est dans le sol, derrière ce grillage... Voulez-vous la voir?

Et, sans attendre que Pierre acceptât, il s'était déjà baissé, pour ouvrir un des panneaux qui la protégeait, en faisant observer que, si on la fermait ainsi, c'était de crainte que les libres penseurs ne vinssent jeter du poison dedans. Cette imagination extraordinaire stupéfia un instant le prêtre; mais il finit par la mettre au compte du baron, qui avait en vérité beaucoup d'enfance.

Cependant, celui-ci se battait en vain avec le cadenas à lettres, qui ne voulait pas céder.

—C'est singulier, murmurait-il, le mot est Rome, et je suis bien certain qu'on ne l'a pas changé... L'humidité pourrit tout. Nous sommes obligés de remplacer, au bout de deux ans, les béquilles, là-haut, qui tombent en poussière... Apportez-moi donc un cierge.

Lorsque Pierre l'eut éclairé, avec un cierge, qu'il avait pris à une des herses, il réussit enfin à ouvrir le cadenas de cuivre, mangé de vert-de-gris. Et le panneau grillagé tourna, et la source apparut. C'était, dans une faille de la roche, sur un fond de graviers boueux, une eau lente, qui sortait limpide, sans bouillonnement; mais elle paraissait venir sur une assez large étendue. Le baron expliquait que, pour la conduire aux fontaines, on l'avait canalisée dans des tuyaux recouverts de ciment. Même il avouait que, derrière les piscines, on avait dû creuser un réservoir, afin d'amasser l'eau pendant la nuit, car le faible débit de la source n'aurait pas suffi aux besoins journaliers.

—Voulez-vous la goûter? offrit-il brusquement. Elle est encore meilleure, ici, à sa sortie de terre.

Pierre ne répondait pas, regardait cette eau tranquille, cette eau innocente, qui se moirait de reflets d'or, sous la lumière vacillante du cierge. Des gouttes de cire tombaient, l'animaient d'un frémissement. Et il songeait à tout ce qu'elle apportait de mystère, du flanc lointain des montagnes.

—Buvez-en donc un verre!

Le baron avait rempli, en le plongeant, un verre qui se trouvait toujours là; et le prêtre dut le vider. C'était de la bonne eau pure, de cette eau transparente et fraîche qui ruisselle de tous les hauts plateaux des Pyrénées.

Le cadenas remis, tous deux reprirent leur place sur le banc de chêne. Derrière lui, par moments, Pierre continuait à entendre la source, avec son petit gazouillement d'oiseau caché. Et, maintenant, le baron lui parlait de la Grotte, par toutes les saisons, par tous les temps, dans un bavardage attendri, plein de détails puérils.

L'été, ce n'était que la saison brutale, les foules foraines des grands pèlerinages, la ferveur bruyante des milliers de pèlerins accourus, priant et criant à la fois. Mais, dès l'automne, tombaient les pluies, les pluies diluviennes qui battaient le seuil de la Grotte, pendant de longs jours; et, alors, venaient les pèlerinages lointains, des Indiens, des Malais, jusqu'à des Chinois, de petites troupes silencieuses et extatiques qui s'agenouillaient dans la boue, sur un signe des Missionnaires. En France, de toutes les anciennes provinces, la Bretagne envoyait les pèlerins les plus dévots, des paroisses entières où les hommes étaient aussi nombreux que les femmes, et dont la bonne tenue pieuse, la foi simple et décente étaient faites pour édifier le monde. Puis, c'était l'hiver, décembre avec ses froids terribles, ses épaisses tombées de neige barrant les montagnes. Des familles prenaient alors leurs quartiers au fond des hôtels déserts, des fidèles se rendaient quand même chaque matin à la Grotte, tous les amants du silence, désireux de parler à la Vierge, dans la tendre intimité de la solitude. Il en était ainsi quelques-uns que personne ne connaissait, qui se montraient dès qu'ils étaient les seuls à se prosterner et à aimer, comme des amants jaloux, puis qui repartaient, effarouchés, à la première menace de foule. Et quelle douceur, par un mauvais temps d'hiver! Par la pluie, par le vent, par la neige, la Grotte gardait son flamboiement. Même, durant les nuits d'enragée tempête, lorsque pas une âme n'était là, elle incendiait les ténèbres vides, elle brûlait comme un brasier d'amour que rien ne pouvait éteindre. Le baron racontait que, pendant les grandes neiges de l'hiver précédent, il y était venu passer des après-midi entières, à cette place, sur ce banc où il était assis. Il y régnait une chaleur douce, bien qu'elle fût tournée au nord et que jamais le soleil n'y pénétrât. Sans doute la roche continuellement chauffée par les cierges expliquait cette bonne tiédeur; mais ne pouvait-on croire, en outre, à un bienfait charmant de la Vierge, qui faisait régner là un avril éternel? Aussi les petits oiseaux ne s'y trompaient pas, tous les pinsons du voisinage, quand la neige glaçait leurs pattes, s'y réfugiaient, voletaient dans le lierre, autour de la statue sainte. Et c'était, enfin, le réveil du printemps, le Gave roulant avec un fracas de tonnerre les neiges fondues, les arbres reverdissant sous la poussée de la sève, tandis que les foules de retour envahissaient bruyamment la Grotte étincelante, dont elles chassaient les petits oiseaux du ciel.

—Oui, oui, répétait le baron Suire, d'une voix ralentie, j'ai passé ici, tout seul, des journées d'hiver adorables... Je ne voyais qu'une femme, qui s'agenouillait là, contre la grille, pour ne pas mettre ses genoux dans la neige. Elle était très jeune, vingt-cinq ans peut-être, et très jolie, une brune avec des yeux bleus magnifiques. Elle ne disait rien, elle ne paraissait même pas prier, elle restait ainsi pendant des heures, d'un air infiniment triste... Je ne sais qui elle était, jamais je ne l'ai revue.

Il cessa de parler; et, deux minutes plus tard, comme Pierre le regardait, étonné de son silence, il s'aperçut qu'il s'était endormi. Les mains jointes sur le ventre, le menton contre la poitrine, il dormait avec un vague sourire, d'un bon sommeil d'enfant. Sans doute, quand il disait qu'il passait la nuit là, il voulait dire qu'il venait y faire un premier somme de vieil homme heureux, visité par les anges.

Et Pierre, alors, goûta la charmante solitude. C'était bien vrai, cette douceur qui pénétrait l'âme, dans ce coin de roche. Elle était faite de l'odeur un peu étouffante de la cire, de l'éblouissement d'extase où l'on tombait, au milieu de la splendeur des cierges. Il ne distinguait plus nettement ni les béquilles de la voûte, ni les ex-voto pendus aux parois, ni l'autel d'argent gravé, ni l'orgue-harmonium dans sa housse. Une ivresse lente le prenait, un anéantissement croissant de tout son être. Et il avait surtout la sensation divine d'être loin du monde vivant, au fond de l'incroyable et du surhumain, comme si la simple grille de fer fût devenue la barrière même de l'infini.

Un petit bruit, à la gauche de Pierre, l'inquiéta. C'était la source qui coulait, coulait toujours, avec son gazouillement d'oiseau. Ah! qu'il aurait voulu tomber à genoux, et croire au miracle, et avoir la certitude têtue que cette eau divine n'avait jailli de la roche que pour la guérison de l'humanité souffrante! N'était-il pas venu pour se prosterner, pour implorer la Vierge de lui rendre la foi des petits enfants? Pourquoi donc ne priait-il pas, ne la suppliait-il pas de lui faire le souverain cadeau de la grâce? Il étouffait davantage, les cierges l'éblouissaient jusqu'au vertige. Et cette pensée le saisit que, depuis deux jours, dans la grande liberté dont les prêtres jouissaient à Lourdes, il avait négligé de dire sa messe. Il était en état de péché, peut-être était-ce ce poids qui lui écrasait le cœur. Cela devint, en lui, une telle souffrance, qu'il dut se lever et s'en aller. Il se contenta de repousser doucement la grille, laissant le baron Suire endormi sur le banc.

Dans son chariot, Marie n'avait pas bougé, soulevée à demi sur les coudes, la face extasiée, levée vers la Vierge.

—Marie, êtes-vous bien? n'avez-vous pas froid?

Elle ne répondit point. Il lui tâta les mains, les trouva tièdes et douces, agitées pourtant d'un petit tremblement.

—Ce n'est pas le froid qui vous fait trembler, n'est-ce pas, Marie?

Et elle dit alors, d'une voix légère comme un souffle:

—Non, non! laissez-moi, je suis si heureuse! Je vais la voir, je le sens... Ah! quelles délices!

Alors, il remonta un peu le châle, et il s'éloigna, en pleine nuit, saisi d'un trouble inexprimable. Au sortir des clartés vives de la Grotte, c'était une nuit d'encre, un néant de ténèbres, dans lequel il roulait au hasard. Puis, ses yeux s'habituèrent, il se retrouva près du Gave, il en suivit le bord, une allée ombragée de grands arbres, où l'obscurité fraîche recommençait. Cela le soulageait maintenant, cette ombre, cette fraîcheur si calmantes. Et il n'éprouvait plus qu'une surprise, celle de ne s'être pas agenouillé, de n'avoir pas prié, comme Marie priait elle-même, avec tout l'abandon de son âme. Quel était donc l'obstacle en lui? D'où venait l'irrésistible révolte qui l'empêchait de se laisser glisser à la foi, même lorsque son être surmené, obsédé, souhaitait l'abandon? Il entendait bien que sa raison seule protestait; et il se trouvait dans une heure où il aurait voulu la tuer, cette raison vorace qui mangeait sa vie, qui l'empêchait d'être heureux, du bonheur des ignorants et des simples. Peut-être, s'il avait vu un miracle, aurait-il eu la volonté de croire. Par exemple, si Marie s'était levée tout d'un coup et avait marché devant lui, ne se serait-il pas prosterné, vaincu enfin? Cette image qu'il se faisait de Marie sauvée, de Marie guérie, l'émotionna à un tel point, qu'il s'arrêta, les bras tremblants et levés vers le ciel criblé d'étoiles. Ah! grand Dieu! quelle belle nuit profonde et mystérieuse, embaumée et légère, et quelle joie pleuvait, dans cet espoir de l'éternelle santé revenue, de l'éternel amour, renaissant à l'infini, comme le printemps! Puis, il marcha encore, suivit l'allée jusqu'au bout. Mais ses doutes recommençaient: quand on exige un miracle pour croire, c'est qu'on est incapable de croire. Dieu n'a pas à faire la preuve de son existence. Il était aussi repris de malaise, à la pensée que, tant qu'il n'aurait pas fait son devoir de prêtre, en disant sa messe, Dieu ne l'écouterait point. Pourquoi n'allait-il pas tout de suite à l'église du Rosaire, dont les autels, de minuit à midi, restaient à la disposition des prêtres de passage? Et il redescendit par une autre allée, se retrouva sous les arbres, dans le coin de feuillages, d'où il avait vu, avec Marie, passer la procession aux flambeaux. Plus une clarté, une mer d'ombre, sans bornes.

Là, Pierre eut une nouvelle défaillance; et il entra machinalement à l'Abri des pèlerins, comme s'il avait voulu gagner du temps. La porte restait grande ouverte, sans aérer suffisamment la vaste salle, pleine de monde. Dès les premiers pas, il fut frappé au visage par la lourde chaleur des corps entassés, par l'odeur épaisse et gâtée des haleines et des transpirations. Les lanternes fumeuses éclairaient si mal, qu'il dut prendre garde de ne pas marcher sur des membres épars; car l'encombrement était extraordinaire, beaucoup de gens qui n'avaient pu trouver de place sur les bancs, s'étaient allongés sur les dalles humides, souillées de crachats et de détritus, depuis le matin. Et il y avait là une promiscuité sans nom, des hommes, des femmes, des prêtres, couchés pêle-mêle, roulés au hasard, culbutés dans le coup de fatigue qui les terrassait, la bouche ouverte, anéantis. Un grand nombre ronflaient assis, le dos à la muraille, la tête ballante sur la poitrine. D'autres étaient tombés, les jambes se mêlaient, une jeune fille gisait en travers d'un vieux curé de campagne, dont le calme sommeil d'enfant riait aux anges. C'était l'étable, les pauvres de la route entrés et fêtant le logis de hasard, tous ceux qui n'avaient pas de chez eux, par ce beau soir de fête, et qui étaient venus s'échouer là, fraternellement endormis aux bras les uns des autres. Quelques-uns pourtant ne trouvaient pas de repos, dans l'excitation de leur fièvre, se retournaient, se relevaient pour achever les provisions de leur panier. On en apercevait d'immobiles, les yeux grands ouverts, fixés sur l'ombre. Parmi les ronflements, des cris de rêve, des plaintes de souffrance éclataient. Et une grande pitié, une sourde pitié d'angoisse montait de ce troupeau de misérables, écroulés en tas, dans le dégoût de leurs guenilles, tandis que, sans doute, leurs petites âmes blanches voyageaient ailleurs, au pays bleu de leur rêve mystique.

Pierre se retirait, le cœur soulevé, lorsqu'un gémissement faible et continu l'arrêta. Il avait reconnu, à la même place, dans la même position, madame Vincent, qui berçait la petite Rose sur ses genoux.

—Ah! monsieur l'abbé, murmura-t-elle, vous entendez, elle s'est réveillée voici bientôt une heure, et depuis ce moment elle crie... Je vous jure bien pourtant que je n'ai pas remué un doigt, tant ça me rendait heureuse de la regarder dormir.

Le prêtre s'était penché, examinant la petite, qui n'avait pas même la force de rouvrir les paupières. Sa plainte sortait de sa bouche comme son souffle même; et elle était si blanche, qu'il frémit, car il sentit venir la mort.

—Mon Dieu! qu'est-ce que je vais faire? continua la mère martyrisée, à bout de force. Ça ne peut pas continuer comme ça, je ne peux plus l'entendre crier... Si vous saviez tout ce que je lui dis: «Mon bijou, mon trésor, mon ange, je t'en supplie, ne crie plus, sois mignonne, la sainte Vierge va te guérir!» Et elle crie toujours...

Elle sanglotait, ses grosses larmes tombaient sur le visage de l'enfant, dont le râle ne cessait pas.

—S'il faisait jour, je serais déjà partie de cette salle, d'autant plus qu'elle incommode le monde. Il y a là une vieille dame qui s'est déjà fâchée... Mais j'ai peur qu'il ne fasse froid; et puis, où aller, dans la nuit?... Ah! sainte Vierge, sainte Vierge, prenez pitié de nous!

Pierre, gagné par les larmes, mit un baiser sur les petits cheveux blonds de Rose; et il se sauva, pour ne pas éclater en sanglots avec cette mère douloureuse, et il se rendit droit au Rosaire, comme décidé à vaincre la mort.

Il avait déjà vu le Rosaire au plein jour, et elle lui avait déplu, cette église que l'architecte, gêné par l'emplacement, acculé au roc, avait dû faire ronde et trop basse, avec sa grande coupole soutenue par des piliers carrés. Le pis était que, malgré son style byzantin archaïque, elle manquait de sentiment religieux, sans mystère ni recueillement aucun, pareille à une halle au blé toute neuve, que la coupole et les larges portes vitrées éclairaient d'un jour cru. Elle n'était point finie d'ailleurs, l'ornementation manquait, les pans de mur nu où s'adossaient les autels n'avaient d'autre décoration que des roses en papier de couleur et de maigres ex-voto; et cela achevait de lui donner un air de vaste salle de passage, au sol dallé, qui, par les temps de pluie, se trempait, comme le carreau d'une salle de chemin de fer. Le maître autel provisoire était en bois peint. Des rangées de bancs, innombrables, emplissaient la rotonde centrale, des bancs de refuge public, où l'on pouvait venir s'asseoir à toute heure, car nuit et jour le Rosaire restait grand ouvert à la foule des pèlerins. De même que l'Abri, c'était l'étable, où Dieu recevait ses pauvres.

Et Pierre, en entrant, retrouva cette sensation de halle commune que la rue traverse. Mais le jour trop vif n'inondait plus les murs blafards, les cierges qui brûlaient sur tous les autels étoilaient seulement les ombres vagues, endormies sous les voûtes. Il y avait eu, à minuit, une grand'messe solennelle, célébrée avec une pompe extraordinaire, dans l'éclat des lumières, des chants, des vêtements d'or, des encensoirs balancés et fumants; et, de ce flamboiement glorieux, il n'était resté, à chacun des quinze autels du pourtour, que les cierges réglementaires, nécessaires à la célébration des messes. Dès minuit, les messes commençaient, ne cessaient plus jusqu'à midi. Rien qu'au Rosaire, il s'en disait près de quatre cents, pendant ces douze heures. Pour Lourdes entier, où l'on comptait une cinquantaine d'autels, le nombre des messes dites montait à plus de deux mille par jour. Et l'affluence des prêtres était si grande, que beaucoup remplissaient difficilement leur devoir, devaient faire queue durant des heures, avant de trouver un autel libre. Cette nuit-là, ce qui étonna Pierre, ce fut de voir, dans les demi-ténèbres, les autels assiégés, des files de prêtres qui attendaient patiemment leur tour, en bas des marches, pendant que l'officiant dépêchait les phrases latines, avec de grands signes de croix; et la fatigue était si écrasante, que la plupart s'asseyaient par terre, que certains s'endormaient sur les marches, en tas et vaincus, comptant que le bedeau les réveillerait.

Un instant, il se promena, indécis. Allait-il attendre comme les autres? Mais le spectacle le retenait. À tous les autels, à toutes les messes, un flot de pèlerins se pressaient, communiaient en hâte, avec une sorte de ferveur vorace. Les ciboires se remplissaient, se vidaient sans cesse, les mains des prêtres se fatiguaient à distribuer le pain de vie; et il s'étonnait de nouveau, jamais il n'avait vu un coin de terre arrosé à ce point du sang divin, et d'où la foi s'exhalât en un tel envolement des âmes. C'était comme un retour aux temps héroïques de l'Église, lorsque les peuples s'agenouillaient sous le même vent de crédulité, dans l'épouvante de leur ignorance, qui s'en remettait, pour leur bonheur, aux mains du Dieu tout-puissant. Il pouvait se croire transporté à huit ou neuf siècles en arrière, aux époques de grande dévotion publique, quand on pensait la fin du monde prochaine. La foule des simples, toute la cohue qui avait assistée à la grand'messe, était restée sur les bancs, à l'aise chez Dieu comme chez elle. Beaucoup n'avaient pas d'asile. L'église n'était-elle pas leur maison, le refuge où jour et nuit la consolation les attendait? Ceux qui ne savaient où coucher, qui n'avaient même pas trouvé une place à l'Abri, entraient au Rosaire, finissaient par se caser sur un banc, ou bien s'allongeaient sur les dalles. Et d'autres, que leur lit attendait, s'oubliaient pour la joie de passer une nuit entière dans ce logis céleste, si pleine de beaux rêves. Jusqu'au jour, l'amas, la promiscuité étaient extraordinaires: toutes les rangées de bancs garnies, des dormeurs épars dans tous les coins, derrière tous les piliers; des hommes, des femmes, des enfants, adossés les uns aux autres, la tête tombée sur l'épaule du voisin, mêlant leurs haleines, avec une tranquille inconscience; la débâcle d'une sainte assistance que le sommeil a foudroyée, une église transformée en une hospitalité de hasard, la porte grande ouverte à la belle nuit d'août, laissant pénétrer tous les passants des ténèbres, les bons et les mauvais, les las et les perdus. Et, de partout, à chacun des quinze autels, les sonnettes de l'élévation tintaient sans relâche; et, du pêle-mêle des dormeurs, à chaque instant, se levaient des bandes de fidèles qui allaient communier, puis qui revenaient se perdre parmi le troupeau sans nom et sans gardien, roulé dans la demi-obscurité comme dans la décence d'un voile.

Pierre continuait à errer, d'un air d'indécision inquiète, au travers de ces groupes vagues, lorsqu'un vieux prêtre, assis sur la marche d'un autel, l'appela d'un signe. Depuis deux heures, il attendait là, et à l'instant où son tour venait enfin, il se sentait pris d'une faiblesse telle, que, par crainte de ne pouvoir achever sa messe, il préférait céder sa place. Sans doute la vue de Pierre perdu, torturé dans l'ombre, l'avait touché. Il lui indiqua la sacristie, attendit encore jusqu'à ce qu'il revînt avec la chasuble et le calice, puis s'endormit profondément sur un des bancs voisins. Pierre alors dit sa messe, comme il la disait à Paris, en honnête homme qui remplit son devoir professionnel. Il gardait l'apparence extérieure d'une foi sincère. Mais rien ne le toucha, ne lui fondit le cœur, de ce qu'il croyait pouvoir attendre des deux jours de fièvre qu'il venait de passer, du milieu extraordinaire et bouleversant où il vivait depuis la veille. Il espérait, au moment de la communion, lorsque le divin mystère s'accomplit, qu'une grande commotion allait le terrasser, qu'il serait baigné de la grâce, devant le ciel ouvert, face à face avec Dieu; et rien ne se produisit, son cœur glacé ne battit même pas, il prononça jusqu'au bout les paroles habituelles, fit les gestes réglementaires, avec la correction machinale du métier. Malgré son effort de ferveur, une seule idée revenait, obstinée, celle que la sacristie était bien trop petite, pour un nombre si énorme de messes. Comment les sacristains pouvaient-ils arriver à fournir les vêtements sacrés et les linges? Cela le confondait, occupait son esprit avec une persistance imbécile.