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Lourdes

Chapter 24: III
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About This Book

A traveling column of sick and hopeful pilgrims makes a slow, cramped journey to a renowned healing sanctuary, where volunteers, nuns, and hospital attendants tend the exhausted and infirm. At its center is a young, long‑suffering woman who clings to the promise of a miraculous cure, surrounded by a devoted cleric, her father, and a mix of solicitous and worldly companions. The narrative alternates close, compassionate scenes of care and suffering with wide‑angle observations of the pilgrimage’s organization, ritual, commerce, and the tensions between faith, doubt, charity, and human vulnerability.

—Vous savez, ma sœur, que ce voyage à Lourdes, dont j'ai accepté la corvée pour rendre service à un ami, va être un des rares bonheurs de mon existence.

Elle ne comprit pas, demanda naïvement:

—Comment ça?

—Mais parce que je vous ai retrouvée, parce que je suis ici avec vous, à vous aider un peu dans vos œuvres admirables. Et si vous saviez comme je vous ai de la reconnaissance, comme je vous aime, comme je vous vénère!

Elle leva la tête pour le regarder en face, elle se mit à plaisanter, sans embarras aucun. Elle était délicieuse, avec son teint de lis candide, sa bouche petite et gaie, ses adorables yeux bleus qui souriaient toujours. Et on la sentait si fine, si souple, sans plus de poitrine qu'une fillette, toute poussée en innocence et en dévouement.

—Vous m'aimez tant que ça! pourquoi donc?

—Pourquoi je vous aime?... Vous êtes la créature la meilleure, la plus consolante, la plus fraternelle. Vous êtes, jusqu'ici, dans ma vie, le souvenir le plus profond, le plus doux, celui que j'évoque, lorsque j'ai besoin d'être soutenu et encouragé... Vous ne vous souvenez donc pas du mois que nous avons passé tous les deux, dans ma pauvre chambre, lorsque j'ai été si malade, et que vous m'avez si affectueusement soigné?

—Mais si, mais si!... Même, je n'ai jamais eu de malade si gentil que vous. Tout ce que je vous donnais, vous le preniez; et, quand je vous bordais, après vous avoir changé de linge, vous ne bougiez pas plus qu'un enfant.

Et elle continuait à le regarder, avec son rire ingénu. Il était très beau, très robuste, le nez un peu fort, les yeux superbes, la bouche rouge, sous les moustaches noires, dans tout l'éclat de sa virile jeunesse. Mais elle semblait simplement heureuse de le voir ainsi devant elle, touché aux larmes.

—Ah! ma sœur, je serais mort sans vous. C'est de vous avoir qui m'a guéri.

Alors, tandis qu'ils se regardaient avec cette gaieté attendrie, le mois adorable s'évoqua. Ils n'entendaient plus le râle de madame Vêtu, ils ne voyaient plus la salle encombrée de lits, pareille, dans son désordre, à une ambulance improvisée, après une catastrophe publique. C'était en haut d'une maison noire qu'ils se retrouvaient, dans une mansarde étroite du vieux Paris, où l'air et le jour ne leur arrivaient que par une petite fenêtre, ouverte sur un océan de toitures. Et quel charme d'être seuls, lui terrassé par la fièvre, elle tombée là comme un bon ange, venue tranquillement de son couvent, en camarade qui ne redoutait rien! Elle soignait ainsi les femmes, les enfants, les hommes, au petit bonheur de la rencontre, parfaitement heureuse, pourvu qu'elle se remuât et qu'elle soulageât quelque souffrance, sans que jamais l'idée même de son sexe apparût en elle. Lui, non plus, ne semblait pas s'être douté qu'elle pouvait être une femme, si ce n'était qu'elle avait les mains très douces, la voix caressante, l'approche bienfaisante; et il émanait d'elle, pourtant, toute la tendresse de la mère, toute l'affection de la sœur. Pendant trois semaines, ainsi qu'elle le disait, elle l'avait soigné comme un enfant, le levant et le couchant, lui rendant les soins intimes, sans gêne, sans répugnance, sauvés tous les deux par la pureté sainte de la souffrance et de la charité. Cela se passait au-dessus de la vie. Puis, quand la convalescence était venue, quelle bonne intimité, quels rires de vieux amis! Elle le veillait encore, le grondait, lui donnait des tapes sur les bras, lorsqu'il s'obstinait à les tenir hors de la couverture. Il la regardait faire de petits savonnages dans la cuvette, lui laver une chemise, pour lui éviter les cinq sous du blanchissage. Jamais personne ne montait, ils étaient seuls, à mille lieues du monde, ravis de cette solitude, où s'égayait si fraternellement leur jeunesse.

—Vous souvenez-vous, ma sœur, du matin où j'ai marché pour la première fois? Vous m'avez levé, vous m'avez soutenu, pendant que je trébuchais, maladroit, ne sachant plus me servir de mes jambes... Cela nous faisait rire.

—Oui, oui, vous étiez sauvé, j'étais bien contente.

—Et le jour où vous m'avez apporté des cerises... Je nous vois encore, moi contre mes oreillers, vous assise au bord du lit, avec les cerises entre nous deux, dans un grand papier blanc. Je n'avais pas voulu y toucher, si vous n'en mangiez pas avec moi... Alors, chacun son tour, nous en avons pris une; et le papier s'est vidé, et elles étaient très bonnes.

—Oui, oui, très bonnes... C'était comme pour le sirop de groseilles: vous ne vous décidiez à en prendre, que lorsque j'en prenais moi-même.

Ils riaient plus haut, ces souvenirs les enchantaient. Mais un soupir douloureux de madame Vêtu les ramena à l'heure présente. Il se pencha, jeta un coup d'œil sur la malade, qui n'avait pas bougé. La salle gardait sa grande paix frissonnante, troublée seulement par la voix claire de madame Désagneaux, en train de compter le linge.

Étouffé d'émotion, il reprit, plus bas:

—Ah! ma sœur, je puis vivre cent ans, je puis connaître toutes les joies, toutes les tendresses, jamais je n'aimerai une autre femme comme je vous aime!

Alors, sœur Hyacinthe, sans confusion pourtant, baissa la tête, se remit à coudre. Une imperceptible rougeur avait teinté de rose son teint de lis.

—Moi aussi, monsieur Ferrand, je vous aime bien... Seulement, il ne faut pas me rendre orgueilleuse. J'ai fait pour vous ce que je fais pour tant d'autres. C'est mon métier, à moi, vous savez. Et, là dedans, il n'y a eu qu'une chose d'agréable, c'est que le bon Dieu vous a guéri.

De nouveau, ils furent interrompus. La Grivotte et Élise Rouquet revenaient de la Grotte, avant les autres. Tout de suite, la Grivotte s'accroupit sur son matelas, par terre, au pied du lit de madame Vêtu; et elle tira de sa poche un morceau de pain, qu'elle se mit à dévorer. Ferrand, depuis la veille, s'était intéressé à cette phtisique, qui traversait une si curieuse période d'agitation, prise d'un appétit exagéré, d'un besoin fébrile de mouvement. Mais, à cette minute, le cas d'Élise Rouquet le frappa davantage encore; car il devenait certain maintenant que le lupus, dont la plaie lui mangeait la face, s'était amendé. Elle continuait les lotions à la fontaine miraculeuse, elle sortait justement du bureau des constatations, où le docteur Bonamy avait triomphé. Surpris, Ferrand s'avança, examina cette plaie, pâlie déjà, un peu séchée, qui était loin d'être guérie, mais où commençait tout un travail sourd de guérison. Et le cas lui parut si curieux, qu'il se promit de prendre quelques notes pour un de ses anciens maîtres de l'École, en train d'étudier l'origine nerveuse de certaines maladies de la peau, que détermine un trouble de la nutrition.

—Vous n'avez pas senti de picotements? demanda-t-il.

—Non, non, monsieur. Je me lave et je dis mon chapelet de toute mon âme, voilà tout!

La Grivotte, vaniteuse et jalouse, qui depuis la veille triomphait au milieu des foules, appela le médecin.

—Moi, monsieur, je suis guérie, guérie, guérie complètement!

Il eut un geste amical, en refusant de l'examiner.

—Je sais, ma fille. Vous n'avez plus rien du tout.

Mais, à ce moment, sœur Hyacinthe le rappela. Elle venait de lâcher sa couture, en voyant madame Vêtu se soulever, dans une nausée atroce. Malgré sa hâte, elle n'eut pas le temps d'arriver avec la cuvette: la malade avait rendu encore un flot de déjections noires, pareilles à de la suie; et, cette fois, du sang s'y trouvait mêlé, des filets de sang violâtre. C'était l'hémorragie, la fin prochaine que Ferrand redoutait.

—Prévenez madame la directrice, dit-il à demi-voix, en s'installant, pour rester lui-même près du lit.

Sœur Hyacinthe courut chercher madame de Jonquière. Le linge était compté, et elle la trouva en grande conversation avec sa fille Raymonde, à l'écart, pendant que madame Désagneaux se lavait les mains.

Raymonde venait de s'échapper un instant du réfectoire, où elle se trouvait de service. C'était, pour elle, la corvée la plus rude: cette longue salle étroite, avec ses deux rangées de tables graisseuses, son odeur écœurante de graillon et de misère, lui retournait le cœur. Et elle était montée très vite, profitant de la demi-heure qui lui restait, avant la rentrée des malades. Essoufflée, très rose, les yeux luisants, elle se jeta au cou de sa mère.

—Ah! maman, quel bonheur!... C'est fait!

Étonnée, la tête pleine et bourdonnante de la direction de sa salle, madame de Jonquière ne comprenait pas.

—Quoi donc, mon enfant?

Alors, Raymonde baissa la voix; et, rougissante un peu:

—Mon mariage!

Ce fut le tour de la mère à se réjouir. Une satisfaction vive éclata sur son gras visage de femme mûre, belle et agréable encore. Tout de suite, elle avait revu leur petit logement de la rue Vaneau, où, depuis la mort de son mari, elle élevait si étroitement sa fille, avec les quelques milliers de francs qu'il lui laissait. Le mariage, c'était la vie recommencée, les salons rouverts, la belle situation d'autrefois reconquise.

—Ah! mon enfant, que je suis contente!

Mais une gêne, brusquement, l'embarrasse. Dieu lui était témoin que, depuis trois ans, elle venait à Lourdes par un besoin de charité, pour la seule grande joie de soigner ses chers malades. Peut-être, dans son dévouement, si elle avait fait son examen de conscience, eût-elle trouvé aussi un peu de sa nature autoritaire, qui lui rendait très doux l'exercice du commandement. Et l'espoir de trouver un mari pour sa fille, parmi les jeunes gens de son monde qui pullulaient à la Grotte, ne serait sincèrement arrivé qu'en dernier. Elle y pensait bien, simplement comme à une chose possible, dont elle ne parlait pas.

Cependant, le bonheur lui arracha un aveu.

—Ah! mon enfant, la réussite ne m'étonne pas, je l'avais demandée ce matin à la sainte Vierge.

Puis, elle voulut une certitude, elle se fit donner des détails. Raymonde ne lui avait pas encore conté sa longue promenade de la veille, au bras de Gérard, désireuse de ne lui parler de ces choses que triomphante, certaine d'avoir conquis enfin un mari. Et c'était fait, comme elle le criait si gaiement: le matin même, elle avait revu à la Grotte le jeune homme, qui s'était engagé d'une façon formelle. Certainement, M. Berthaud ferait la demande pour son cousin, avant leur départ de Lourdes.

—Allons, déclara madame de Jonquière qui se remettait de son scrupule, souriante, ravie au fond, j'espère que tu seras heureuse, puisque tu es si raisonnable et que tu n'as pas besoin de moi pour mener à bien tes affaires... Embrasse-moi!

Ce fut alors que sœur Hyacinthe arriva, pour dire la mort imminente de madame Vêtu. Déjà, Raymonde s'en était allée en courant. Et madame Désagneaux, qui s'essuyait les mains, se fâchait contre ces dames auxiliaires qui avaient toutes disparu, précisément le matin où l'on aurait eu besoin d'elles.

—Ainsi, ajouta-t-elle, madame Volmar... Je vous demande un peu où elle a pu passer! On ne l'a pas vue une heure seulement, depuis que nous sommes ici.

—Laissez donc madame Volmar tranquille! répondit madame de Jonquière avec quelque impatience. Je vous ai dit qu'elle était malade.

D'ailleurs, toutes deux coururent auprès de madame Vêtu. Ferrand, debout, attendait; et sœur Hyacinthe lui ayant demandé s'il n'y avait rien à faire, il répondit non, d'un signe de tête. La mourante, comme soulagée par son premier vomissement, était restée inerte, les yeux fermés. Mais, une seconde fois, la nausée affreuse revint, elle vomit un nouveau flot de déjections noires, mêlées à du sang violâtre. Puis, elle eut encore un moment de calme, elle ouvrit les yeux, aperçut la Grivotte, qui mangeait goulûment son pain, par terre, sur le matelas. Et se sentant mourir:

—Elle est guérie, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

La Grivotte l'entendit, s'exalta.

—Oh! oui, madame, guérie, guérie, guérie tout à fait!

Un instant, madame Vêtu parut en proie à une tristesse abominable, à la révolte de l'être qui ne veut pas finir, quand les autres continuent à vivre. Mais déjà elle se résignait. On l'entendit qui ajoutait très bas:

—Ce sont les jeunes qui doivent rester.

Et ses yeux qui restaient grands ouverts, faisaient le tour, semblaient dire adieu à tout ce monde, qu'elle était surprise de trouver là. Elle s'efforça de sourire, en rencontrant le regard d'avide curiosité que la petite Sophie Couteau continuait à fixer sur elle: cette enfant si gentille était venue l'embrasser, le matin même, dans son lit. Élise Rouquet, ne s'occupant plus de personne, avait pris son miroir, s'était absorbée dans la contemplation de sa face, qu'elle croyait voir s'embellir à vue d'œil, depuis que la plaie séchait. Mais ce fut surtout le spectacle de Marie, si charmante dans son extase, qui parut ravir la mourante. Elle la regarda longuement, ramenée toujours à elle, comme à une vision de lumière et de joie. Peut-être croyait-elle déjà apercevoir les saintes du paradis, dans la gloire du soleil.

Brusquement, les vomissements recommencèrent; et, désormais, il n'y avait plus que du sang, ce sang gâté, d'une couleur vineuse. Le flot en était si fort, qu'il éclaboussait le drap, souillait tout le lit. Vainement, madame de Jonquière et madame Désagneaux apportaient des serviettes, l'une et l'autre très pâles, les jambes défaillantes. Et Ferrand, dans son impuissance, s'était reculé jusqu'à la fenêtre, à la place où il venait d'avoir une si délicieuse émotion; tandis que, d'un mouvement instinctif, dont elle n'avait sûrement pas conscience, sœur Hyacinthe, elle aussi, était revenue à cette fenêtre heureuse, comme pour se serrer contre lui.

—Mon Dieu! répéta-t-elle, vous ne pouvez donc rien?

—Non, rien! Elle va s'éteindre ainsi, pareille à une lampe qui se vide.

Maintenant, épuisée, avec un filet rouge qui lui coulait encore de la bouche, madame Vêtu regardait fixement madame de Jonquière, en remuant les lèvres. La directrice se pencha, entendit des phrases lentes.

—C'est pour mon mari, madame... La boutique est rue Mouffetard, oh! toute petite, pas loin des Gobelins... Il est horloger, il n'a pas pu me suivre, naturellement, à cause de la clientèle; et il va être bien embarrassé, quand il verra que je ne reviens pas... Oui, je nettoyais les bijoux, je faisais les courses...

La voix s'affaiblissait, les mots s'espaçaient dans un râle.

—Alors, madame, c'est pour vous prier de lui écrire, parce que, moi, je ne l'ai pas fait, et que c'est fini... Dites-lui que mon corps reste à Lourdes, ça ferait trop de frais... Et qu'il se remarie, il faut ça dans le commerce... La cousine, dites-lui la cousine...

Il n'y eut plus qu'un murmure confus. La faiblesse était trop grande, le souffle s'arrêtait. Pourtant, les yeux demeuraient ouverts et vivants encore, dans la face jaune, d'une pâleur de cire. Et ces yeux semblaient s'attacher désespérément au passé, à tout ce qui allait ne plus être, la petite boutique d'horlogerie au fond d'un quartier populeux, le train uniforme et doux du ménage avec un mari travailleur, toujours penché sur des montres, les grands plaisirs du dimanche, qui étaient de voir, aux fortifications, partir des cerfs-volants. Puis, les yeux élargis cherchèrent en vain dans l'affreuse nuit qui montait.

Une dernière fois, madame de Jonquière s'était penchée, en voyant de nouveau les lèvres remuer. Ce ne fut plus qu'un léger frisson de l'air, une voix de l'au-delà qui balbutiait, lointaine, avec une désolation immense.

—Elle ne m'a pas guérie.

Et madame Vêtu expira, très doucement.

Comme si elle n'attendait que cela, la petite Sophie Couteau, satisfaite, sauta du lit, retourna jouer avec sa poupée, au bout de la salle. Ni la Grivotte, occupée à finir son pain, ni Élise Rouquet, tout entière à son miroir, ne s'aperçurent de la catastrophe. Mais, dans le souffle froid qui passait, aux chuchotements éperdus de madame de Jonquière et de madame Désagneaux, à qui manquait l'habitude de la mort, Marie parut s'éveiller, sortit du ravissement d'attente, où la jetait l'oraison continue de tout son être, sans paroles, bouche close. Et, quand elle eut compris, un apitoiement fraternel de compagne de douleur, certaine de sa guérison, la mit en larmes.

—Ah! la pauvre femme, morte si loin, si seule, à l'heure de renaître!

Ferrand, remué profondément, lui aussi, malgré l'indifférence professionnelle, s'était avancé pour constater la mort; et ce fut sur un signe de lui, que sœur Hyacinthe rejeta le drap, couvrant la face de la morte, car il ne fallait pas songer à enlever le corps en ce moment. Les malades revenaient par bandes de la Grotte, la salle si calme, si ensoleillée, s'emplissait de son tumulte habituel de misère et de souffrance, des toux profondes, des jambes traînantes, l'odeur fade, le pitoyable étalage de toutes les infirmités humaines.

II

Ce jour-là, le lundi, l'affluence fut énorme à la Grotte. C'était le dernier jour que le pèlerinage national devait passer à Lourdes; et le père Fourcade, dans son instruction du matin, avait dit qu'il fallait faire un suprême effort d'amour et de foi, pour obtenir du ciel tout ce qu'il voudrait bien donner de grâces, de guérisons prodigieuses. Aussi, dès deux heures de l'après-midi, vingt mille pèlerins étaient là, fiévreux, agités des plus ardents espoirs. De minute en minute, le flot croissait toujours, à tel point que le baron Suire, effrayé, sortit de la Grotte, pour répéter à Berthaud:

—Mon ami, nous allons être débordés, c'est certain... Doublez vos équipes, rapprochez vos hommes.

L'Hospitalité de Notre-Dame de Salut se trouvait seule chargée du bon ordre, car il n'y avait là ni gardiens ni policiers d'aucune sorte; et c'était pourquoi le président de l'association s'inquiétait ainsi. Mais Berthaud, dans les circonstances graves, était un chef écouté, d'une énergie rassurante.

—Soyez sans crainte, je réponds de tout... Je ne bougerai pas d'ici, tant que la procession de quatre heures n'aura pas défilé.

Cependant, il appela Gérard d'un signe.

—Donne à tes hommes la consigne la plus sévère. Qu'ils laissent passer les seules personnes munies d'une carte... Et rapproche-les, dis-leur de tenir la corde fortement.

Là-bas, sous les lierres qui drapaient le roc, la Grotte s'ouvrait, avec l'éternel braisillement de ses cierges. De loin, elle apparaissait un peu écrasée, irrégulière, bien étroite et modeste pour le souffle d'infini qui en sortait, pâlissant et courbant toutes les têtes. La statue de la Vierge n'était plus qu'une tache blanche, qui semblait mouvante, dans le frisson de l'air, chauffé par les petites flammes jaunes. Il fallait se hausser, on distinguait mal, derrière la grille, l'autel d'argent, l'orgue-harmonium tiré de sa housse, le tas des bouquets jetés, les ex-voto bariolant les parois fumeuses. Et la journée était admirable, jamais encore un ciel plus pur ne s'était élargi au-dessus de l'immense foule, la douceur de la brise surtout paraissait délicieuse, après l'orage de la nuit, qui avait fait tomber la chaleur trop pesante des deux premiers jours.

Gérard dut jouer des coudes pour répéter les ordres. Des poussées se produisaient déjà.

—Encore deux hommes ici! Mettez-vous quatre, s'il le faut, et tendez bien la corde!

C'était instinctif, invincible: les vingt mille personnes qui étaient là, se trouvaient comme attirées par la Grotte, allaient à elle, par une irrésistible attraction, où une brûlante curiosité se mêlait à la soif du mystère. Tous les yeux convergeaient, toutes les bouches, toutes les mains, tous les corps étaient emportés vers le flamboiement pâle des cierges, vers la tache blanche, mouvante de la Vierge de marbre. Et, pour que le large espace réservé aux malades, devant la grille, ne fût pas envahi par la cohue croissante, il avait fallu l'entourer d'une grosse corde, que les brancardiers tenaient des deux mains, à des intervalles de deux ou trois mètres. Ceux-ci avaient l'ordre de ne laisser passer que les malades, portant la carte qui les hospitalisait, ou bien les quelques personnes munies d'une autorisation spéciale. Ils se contentaient de soulever la corde, puis la tendaient de nouveau derrière les élus, sans écouter aucune supplication. Même ils se montraient un peu rudes, glissant au plaisir d'user de cette autorité, dont ils étaient investis pour un jour. À la vérité, on les bousculait fort, et ils devaient se soutenir les uns les autres, résister de toute la solidité de leurs reins, pour ne pas être emportés.

Alors, pendant que les bancs, devant la Grotte, et le vaste espace réservé se remplissaient de malades, de petites voitures, de brancards, la foule, la foule immense roula aux alentours. Elle partait de la place du Rosaire, elle se perdait au fond de la promenade, le long du Gave; et, sur toute la longueur, le trottoir était noir de monde, une vague humaine si dense, que la circulation s'y trouvait arrêtée. Sur le parapet, une ligne interminable de femmes assises, quelques-unes même debout, afin de mieux voir, faisaient miroiter au soleil la soie de leurs ombrelles, des soies claires, d'une gaieté de fête. On avait voulu conserver une allée libre, pour amener les malades; mais, continuellement, elle était envahie, obstruée, de sorte que les voitures et les brancards restaient en chemin, noyés, perdus, jusqu'à ce qu'un brancardier les dégageât. C'était, cependant, un grand piétinement de troupeau docile, une foule d'une innocence, d'une douceur d'agneaux, dont on n'avait à combattre que l'involontaire poussée, l'aveugle masse roulant vers la clarté des cierges. Jamais aucun accident n'était arrivé, malgré l'excitation qui peu à peu montait et la jetait au délire déréglé de la foi.

Mais, de nouveau, le baron Suire se fraya un passage.

—Berthaud! Berthaud! veillez donc à ce que le défilé soit plus lent!... Il y a des femmes et des enfants qu'on étouffe.

Cette fois, Berthaud eut un geste d'impatience.

—Ah! dame, je ne puis pas être partout... Fermez la grille un instant, s'il le faut.

Il s'agissait du défilé qu'on organisait dans la Grotte, pendant l'après-midi entière. On laissait entrer les fidèles par la porte de gauche, et ils sortaient par la porte de droite.

—Fermer la grille! s'écria le baron. Mais ce sera pis, tous viendront s'y écraser!

Justement, Gérard était là, qui s'oubliait à causer un instant avec Raymonde, debout de l'autre côté de la corde, tenant un bol de lait qu'elle portait à une vieille femme paralytique. Et Berthaud commanda au jeune homme de poster deux brancardiers à la porte d'entrée de la grille, avec la consigne de ne plus laisser passer les pèlerins que dix par dix. Puis, quand Gérard eut exécuté cet ordre, et qu'il revint, il retrouva Berthaud avec Raymonde, riant, plaisantant. Elle s'éloigna, les deux cousins la regardèrent, pendant qu'elle faisait boire la paralytique.

—Elle est charmante, et c'est décidé, tu l'épouses, n'est-ce pas?

—Je ferai ce soir ma demande à la mère. Je compte que tu m'accompagneras.

—Mais sans doute... Tu sais ce que je t'ai dit. Rien n'est plus raisonnable. L'oncle te casera avant six mois.

Une poussée les sépara. Berthaud alla s'assurer par lui-même, à la Grotte, si le défilé, maintenant, s'opérait avec méthode, sans bousculade. C'était, pendant des heures, le même flot ininterrompu de femmes, d'hommes, d'enfants, tous ceux qui voulaient, tous ceux qui passaient, venus du monde entier. Aussi les classes se trouvaient-elles singulièrement mêlées, des mendiants en loques à côté de bourgeois cossus, des paysannes, des dames bien mises, des servantes en cheveux, des fillettes pieds nus, des fillettes pommadées, le front ceint d'un ruban. L'entrée était libre, le mystère s'ouvrait pour tous, aux incroyants comme aux fidèles, à ceux que l'unique curiosité poussait comme à ceux qui pénétraient là, le cœur défaillant d'amour. Et il fallait les voir, tous presque aussi émus, dans l'odeur tiède de la cire, un peu étouffés par cet air lourd de tabernacle qui s'amassait sous la roche, regardant à leurs pieds, par crainte de glisser sur les grilles de fonte. Beaucoup restaient ahuris, ne s'inclinaient même pas, examinaient les choses, avec la sourde inquiétude des indifférents égarés dans l'inconnu redoutable d'un sanctuaire. Mais les dévots se signaient, jetaient parfois des lettres, déposaient des cierges et des bouquets, baisaient le roc, au-dessous de la Vierge, ou bien frottaient à cette place des chapelets, des médailles, les menus objets de piété, que ce contact suffisait à bénir. Et le défilé continuait, continuait sans fin, pendant des jours, pendant des mois, depuis des années; et il semblait que toute la terre vînt passer là, au fond de ce coin de rocher, toutes les misères et toutes les souffrances humaines à la file, dans cette sorte de ronde hypnotisée et contagieuse, en quête du bonheur.

Lorsque Berthaud eut constaté que les choses, partout, s'organisaient le mieux du monde, il se promena en simple spectateur, surveillant ses hommes. Son inquiétude unique restait la procession du Saint-Sacrement, pendant laquelle une telle frénésie se déclarait, que des accidents étaient toujours à craindre. Cette dernière journée s'annonçait fervente, par le frisson de foi exaltée qu'il sentait déjà monter de la foule. L'entraînement s'achevait, la fièvre du voyage, l'obsession des mêmes cantiques répétés sans fin, la hantise entêtée des mêmes exercices religieux, et toujours les conversations sur les miracles, et toujours l'idée fixée sur le flamboiement divin de la Grotte. Beaucoup ne dormaient pas depuis trois nuits, en arrivaient à un état de veille hallucinée, marchant dans un rêve qui s'exaspérait. Aucun repos ne leur était laissé, les continuelles prières étaient comme un fouet cinglant leurs âmes. Jamais les appels à la sainte Vierge ne cessaient, des prêtres se succédaient dans la chaire, criant la douleur universelle, dirigeant les supplications désespérées de la foule, pendant tout le temps que les malades demeuraient là, devant la pâle statue de marbre, qui souriait, les mains jointes, les yeux au ciel.

À ce moment, la chaire de pierre blanche, à droite de la Grotte, contre le roc, se trouvait occupée par un prêtre de Toulouse, que Berthaud connaissait et qu'il écouta un instant, d'un air approbateur. C'était un gros homme, à la parole grasse, célèbre par ses succès oratoires. D'ailleurs, toute l'éloquence consistait ici en des poumons solides, en une façon violente de lancer la phrase, le cri, que la foule entière devait répéter; car ce n'était guère qu'une vocifération, coupée d'Ave et de Pater.

Le prêtre, qui venait d'achever le chapelet, tâcha de se grandir sur ses courtes jambes, jeta le premier appel des litanies qu'il inventait, qu'il conduisait à sa guise, selon l'inspiration dont il était possédé.

—Marie, nous vous aimons!

Et la foule répéta, d'un souffle plus bas, confus et brisé:

—Marie, nous vous aimons!

Dès lors, cela ne s'arrêta plus. La voix du prêtre sonnait à toute volée, la voix de la foule reprenait, dans un balbutiement de douleur:

—Marie, vous êtes notre seul espoir!

—Marie, vous êtes notre seul espoir!

—Vierge pure, faites-nous plus purs, parmi les purs!

—Vierge pure, faites-nous plus purs, parmi les purs!

—Vierge puissante, sauvez nos malades!

—Vierge puissante, sauvez nos malades!

Souvent, lorsque son imagination restait à court, ou lorsqu'il voulait enfoncer davantage un cri, jusqu'à trois fois il le répétait; tandis que la foule, docile, le répétait également trois fois, frémissante sous l'énervement de cette lamentation obstinée, qui augmentait sa fièvre.

Les litanies continuèrent, et Berthaud retourna vers la Grotte. Ceux qui défilaient à l'intérieur, avaient, en faisant face aux malades, un spectacle extraordinaire. Tout le vaste espace, entre les cordes, était empli par les mille à douze cents malades que le pèlerinage national avait amenés; et c'était, sous le grand ciel pur, dans la journée radieuse, le plus navrant pêle-mêle qu'on pût voir. Les trois hôpitaux avaient vidé là leurs salles d'épouvante. Au plus loin, d'abord, sur les bancs, on venait d'entasser les valides, ceux qui pouvaient encore se tenir assis. Beaucoup étaient pourtant calés avec des coussins; d'autres s'épaulaient entre eux, les forts soutenaient les faibles. Puis, en avant, devant la Grotte même, les grands malades restaient allongés, les dalles disparaissaient sous ce pitoyable flot, une mare d'horreur élargie et stagnante. Il s'était produit un enchevêtrement de voitures, de brancards, de matelas, inexprimable. Certains, dans des chariots, des gouttières, des sortes de cercueils, se soulevaient, dominaient; tandis que les plus nombreux, au ras de terre, semblaient couchés sur le sol. Il y en avait de vêtus, étendus simplement sur les toiles à carreaux des matelas. On avait apporté les autres avec leur literie, on ne voyait que leur tête et leurs mains pâles, en dehors des draps. Peu de ces grabats étaient propres. Seuls, quelques oreillers éblouissants de blancheur, ornés d'une broderie par une coquetterie dernière, éclataient parmi la misère crasseuse des autres, un déballage de loques, des couvertures fripées, des linges éclaboussés de souillures. Cela poussé, serré, empilé au petit bonheur de l'arrivée, des femmes, des hommes, des enfants, des prêtres, les gens déshabillés avec les gens vêtus, sous le plein jour aveuglant.

Et toutes les maladies y étaient, l'affreux défilé qui, deux fois par jour, sortait des hôpitaux pour traverser Lourdes épouvanté. Des têtes mangées par l'eczéma, des fronts couronnés de roséole, des nez et des bouches dont l'éléphantiasis avait fait des groins informes. Puis, des hydropiques, gonflées comme des outres, des rhumatisantes aux mains tordues, aux pieds enflés, pareils à des sacs bourrés de chiffons, une hydrocéphale dont le crâne énorme, trop lourd, se renversait en arrière. Puis, des phtisiques, tremblant la fièvre, épuisées de dysenterie, la peau livide, d'une maigreur de squelette. Puis, les difformités des contractures, les tailles déjetées, les bras retournés, les cous plantés de travers, les pauvres êtres cassés et broyés, immobilisés en des postures de pantins tragiques. Puis, de tristes filles rachitiques étalant leur teint de cire, leur nuque frêle, rongée d'humeurs froides; des femmes jaunes, hébétées, dans la stupeur douloureuse des misérables que le cancer dévore; d'autres blémissantes, n'osant bouger, redoutant le choc des tumeurs, dont la pesante angoisse les étouffait. Sur les bancs, des sourdes ahuries n'entendaient rien, chantaient quand même; des aveugles, la tête haute et droite, restaient, pendant des heures, tournées vers la statue de la Vierge, qu'elles ne pouvaient voir. Et il y avait encore la folle, frappée d'imbécillité, le nez emporté par quelque chancre, qui riait d'un rire terrifiant, avec sa bouche vide et noire; et il y avait l'épileptique qu'une récente crise avait laissée d'une pâleur de mort, l'écume aux coins des lèvres.

Mais la maladie, la souffrance n'importaient plus, depuis que tous étaient là, assis ou couchés, les yeux fixés sur la Grotte. Les pauvres visages décharnés, couleur de terre, se transfiguraient, se mettaient à brûler d'espoir. Des mains ankylosées se joignaient, des paupières trop lourdes trouvaient la force de se soulever, des voix éteintes se ranimaient, aux appels du prêtre. D'abord, ce n'étaient que des balbutiements indistincts, pareils à des petits souffles de vent qui se levaient, épars au-dessus de la foule. Ensuite, le cri montait, s'étendait, gagnait la foule elle-même, d'un bout à l'autre de l'immense place.

—Marie conçue sans péché, priez pour nous! criait le prêtre de sa voix tonnante.

Et les malades, et les pèlerins répétaient de plus en plus haut:

—Marie conçue sans péché, priez pour nous!

Ensuite, cela se dévidait, s'accélérait encore.

—Mère très pure, Mère très chaste, vos enfants sont à vos pieds!

—Mère très pure, Mère très chaste, vos enfants sont à vos pieds!

—Reine des Anges, dites un mot, et nos malades seront guéris!

—Reine des Anges, dites un mot, et nos malades seront guéris!

Cependant, du côté de la chaire, M. Sabathier se trouvait au second rang. Il s'était fait amener de bonne heure, voulant choisir sa place, en vieil habitué qui connaissait les bons coins. Puis, il lui semblait qu'il y avait un intérêt capital à être le plus près possible, sous les yeux mêmes de la Vierge, comme si elle avait eu besoin de voir ses fidèles, pour ne pas les oublier. Depuis les sept années qu'il venait, il ne nourrissait d'ailleurs que cet espoir: se faire remarquer d'elle un jour, la toucher enfin, obtenir sa guérison, sinon au choix, du moins à l'ancienneté. Cela ne lui demandait que de la patience, sans que la solidité de sa foi en fût ébranlée le moins du monde. Seulement, en pauvre homme résigné, un peu las d'être ajourné toujours, il se permettait parfois des distractions. Il avait obtenu de garder près de lui sa femme, assise sur un pliant, et il aimait à causer, à lui faire part de ses réflexions.

—Chère amie, relève-moi un peu... Je glisse, je suis très mal.

Il était vêtu, en pantalon et en veston de grosse laine, assis sur son matelas, le dos appuyé contre une chaise renversée.

—Es-tu mieux? demanda madame Sabathier.

—Oui, oui...

Puis, s'intéressant au frère Isidore, qu'on avait fini par amener quand même, et qui occupait un matelas voisin, couché, le drap au menton, les mains seules dehors, jointes sur la couverture:

—Ah! le pauvre homme... C'est bien imprudent, mais la sainte Vierge est si puissante, quand elle veut bien!

Il reprenait son chapelet, lorsqu'il s'interrompit de nouveau, en apercevant madame Maze qui venait de se glisser dans l'enceinte réservée, si mince, si discrète, qu'elle avait sans doute passé par-dessous les cordes, sans qu'on la remarquât. Elle s'était assise à l'extrémité d'un banc, elle n'y tenait pas plus de place qu'une fillette, bien sage, immobile. Et sa face longue aux traits lassés, ses trente-deux ans de blonde flétrie, fanée avant l'âge, respiraient une tristesse sans bornes, un abandon infini.

—Alors, reprit tout bas M. Sabathier, en s'adressant à sa femme, avec un petit signe du menton, c'est pour la conversion de son mari qu'elle prie, cette dame... Tu t'es rencontrée avec elle, ce matin, dans une boutique.

—Oui, oui, répondit madame Sabathier. Et puis, j'ai causé d'elle avec une autre dame qui la connaît... Son mari est voyageur de commerce. Il la quitte pendant des six mois, s'en va avec des créatures. Oh! un garçon très gai, très gentil, qui ne la laisse pas manquer d'argent. Seulement, elle l'adore, elle ne peut se faire à son abandon et vient demander à la sainte Vierge de le lui rendre... En ce moment, paraît-il, il est justement à Luchon avec deux dames, les deux sœurs...

D'un geste, M. Sabathier interrompit sa femme. Il regardait la Grotte, il redevenait l'intellectuel, l'ancien professeur que les questions d'art avaient passionné autrefois.

—Vois-tu, ils ont gâté la Grotte, en voulant trop la faire belle. Je suis certain qu'elle était beaucoup mieux, dans sa sauvagerie d'autrefois. Elle a perdu de son caractère... Et quelle affreuse boutique ils ont collée là, à gauche!

Mais il eut le brusque remords de sa distraction. Pendant ce temps-là, la sainte Vierge ne distinguait-elle pas un de ses voisins, plus fervent, d'une meilleure tenue que lui? Inquiet, il retomba dans sa modestie, dans sa patience, l'œil éteint et sans pensée, attendant le bon plaisir du ciel.

D'ailleurs, l'éclat d'une voix nouvelle le ramenait à cet anéantissement, à cette mort du raisonneur lettré qu'il avait jadis été. C'était un autre prédicateur qui venait de monter en chaire, un capucin cette fois, et dont le cri guttural, répété avec insistance, secouait la foule d'un frisson.

—Sainte Vierge des vierges, soyez bénie!

—Sainte Vierge des vierges, soyez bénie!

—Sainte Vierge des vierges, ne détournez pas la face de vos enfants!

—Sainte Vierge des vierges, ne détournez pas la face de vos enfants!

—Sainte Vierge des vierges, soufflez sur nos plaies, et nos plaies sécheront!

—Sainte Vierge des vierges, soufflez sur nos plaies, et nos plaies sécheront!

Occupant le bout du premier banc, au bord de l'allée centrale qui s'encombrait, la famille Vigneron avait réussi à se caser. Ils étaient tous là: le petit Gustave, assis et affaissé, sa béquille entre les jambes; la mère, à côté de lui, suivant les prières en bourgeoise correcte; la tante, madame Chaise, de l'autre côté, gênée par la foule, suffoquée; et M. Vigneron, silencieux, qui examinait depuis un moment cette dernière avec attention.

—Qu'avez-vous donc, ma chère? Est-ce que vous vous trouvez mal?

Elle respirait avec peine.

—Mais je ne sais pas... Je ne sens plus mes membres, et l'air me manque tout à fait.

À l'instant, il venait de songer que cette agitation, ces fièvres, ces bousculades d'un pèlerinage ne devaient guère être bonnes pour une maladie de cœur. Certes, il ne souhaitait la mort de personne, il n'avait jamais demandé à la sainte Vierge une chose pareille. Si, déjà, elle avait exaucé son vœu d'avancement, grâce à la mort subite de son chef, c'était que celui-ci, certainement, devait être condamné, dans les desseins du ciel. Et, de même, si madame Chaise mourait la première, en laissant sa fortune à Gustave, il n'aurait qu'à s'incliner devant la volonté de Dieu, qui veut d'ordinaire que les gens âgés partent avant les jeunes. Son espoir, inconsciemment, n'en fut pas moins si vif, qu'il ne put s'empêcher d'échanger un regard avec sa femme, envahie par la même pensée involontaire.

—Gustave, recule-toi, s'écria-t-il. Tu gênes ta tante.

Et, comme Raymonde passait:

—Mademoiselle, vous n'auriez pas un verre d'eau? Nous avons là une de nos parentes qui perd connaissance.

Mais madame Chaise refusa du geste. Elle se remettait, elle reprit haleine avec effort.

—Non, rien, merci... Me voilà mieux... Ah! j'ai bien cru que, cette fois, j'étouffais!

La peur la laissait tremblante, avec des yeux hagards, dans sa face blême. Elle joignit de nouveau les mains, elle supplia la sainte Vierge de la sauver des autres crises, de la guérir; tandis que les Vigneron, l'homme et la femme, braves gens, retombaient au vœu sourd de bonheur qu'ils venaient faire à Lourdes: une vieillesse heureuse, bien méritée par vingt ans d'honnêteté, une fortune solide qu'ils iraient sur le tard manger à la campagne, en cultivant les fleurs. Le petit Gustave, qui avait tout vu, tout remarqué, de ses yeux vifs, avec son intelligence affinée par la souffrance, ne priait pas, souriait au vide, de son sourire perdu et énigmatique. À quoi bon prier? il savait que la sainte Vierge ne le guérirait pas, et qu'il mourrait.

Mais M. Vigneron ne pouvait rester longtemps sans s'occuper de ses voisins. Au milieu de l'allée centrale, encombrée, on avait déposé madame Dieulafay, venue en retard; et il s'émerveillait de ce luxe, de cette sorte de cercueil capitonné de soie blanche, où la jeune femme gisait, vêtue elle-même d'un peignoir rose, garni de valenciennes. Le mari, en redingote, et la sœur, en toilette noire, d'une simple et merveilleuse élégance, restaient debout; tandis que l'abbé Judaine, agenouillé près de la malade, achevait une fervente prière.

Lorsque le prêtre se releva, M. Vigneron lui fit une petite place sur le banc, à côté de lui. Il se permit ensuite de l'interroger.

—Eh bien! monsieur le curé, cette pauvre jeune femme éprouve-t-elle un peu de mieux?

L'abbé Judaine eut un geste d'infinie tristesse.

—Hélas! non... J'étais plein d'un si grand espoir! C'est moi qui ai décidé la famille à venir. La sainte Vierge m'avait fait, il y a deux ans, une grâce tellement extraordinaire en guérissant mes pauvres yeux perdus, que je comptais obtenir d'elle encore une faveur...

Enfin, je ne veux pas désespérer. Nous avons jusqu'à demain.

M. Vigneron examinait ce visage de femme, dont on retrouvait l'ovale pur, les yeux admirables, maintenant anéanti, couleur de plomb, pareil au masque de la mort, parmi les dentelles.

—C'est vraiment bien triste, murmura-t-il.

—Et si vous l'aviez vue, l'été dernier! reprit le prêtre. Ils ont leur château à Saligny, ma paroisse, et je dînais souvent chez eux... Je ne puis regarder sans tristesse sa sœur aînée, madame Jousseur, cette dame en noir qui est là; car elle lui ressemble beaucoup, et la malade était plus jolie encore, une des beautés de Paris. Comparez, voyez cet éclat, cette grâce souveraine, à côté de cette pauvre créature pitoyable... Cela serre le cœur, quelle leçon affreuse!

Il se tut un instant. Le saint homme qu'il était si naturellement, sans passions aucunes, sans intelligence vive qui le dérangeât dans sa foi, montrait une admiration naïve pour la beauté, la richesse, la puissance, qu'il n'avait jamais enviées. Cependant, il osa exprimer un doute, un scrupule qui troublait sa sérénité habituelle.

—Moi, j'aurais voulu qu'elle vînt ici plus simplement, sans tout cet appareil de luxe, parce que la sainte Vierge préfère les humbles... Mais je comprends très bien qu'il y a des nécessités sociales. Et puis, son mari et sa sœur l'aiment tant! Songez qu'ils se sont résignés à quitter, lui ses affaires, elle ses plaisirs, si bouleversés à l'idée de la perdre, qu'ils ont toujours ces yeux humides, cet air éperdu que vous leur voyez. Aussi faut-il les excuser de lui donner la joie d'être belle jusqu'à la dernière heure.

D'un hochement de tête, M. Vigneron approuvait. Ah! ce n'étaient pas les gens riches qui avaient le plus de chance, à la Grotte! Des servantes, des paysannes, des pauvresses guérissaient, lorsque les dames s'en retournaient avec leurs maladies, sans soulagement, en dépit de leurs cadeaux et des gros cierges qu'elles faisaient brûler. Et, malgré lui, il regarda madame Chaise, qui, remise, se reposait d'un air béat.

Mais un souffle courut dans la foule, et l'abbé Judaine dit encore:

—Voici le père Massias qui monte en chaire. C'est un saint, écoutez-le.

On le connaissait, il ne pouvait paraître, sans que toutes les âmes fussent agitées d'une soudaine espérance, car on racontait que sa grande ferveur aidait aux miracles. Il passait pour avoir une voix de tendresse et de force, aimée de la Vierge.

Toutes les têtes s'étaient levées, l'émotion grandit encore, lorsqu'on aperçut le père Fourcade, venu jusqu'au pied de la chaire, en s'appuyant sur l'épaule de son frère bien-aimé, préféré entre tous; et il restait là, afin de l'entendre lui aussi. Son pied goutteux le faisait souffrir davantage depuis le matin, il lui fallait un grand courage pour demeurer ainsi debout, souriant. L'exaltation croissante de la foule le rendait heureux, il prévoyait des prodiges, des guérisons éclatantes, à la gloire de Marie et de Jésus.

Dans la chaire, le père Massias ne parla pas tout de suite. Il semblait très grand, maigre et pâle, avec une face d'ascète, que sa barbe décolorée allongeait encore. Ses yeux étincelaient, sa grande bouche éloquente se gonflait passionnément.

—Seigneur, sauvez-nous, nous périssons!

Et la foule, emportée, répéta, dans une fièvre qui augmentait de minute en minute:

—Seigneur, sauvez-nous, nous périssons!

Il ouvrait les bras, il lançait son cri de flamme, comme s'il l'eût arraché de son cœur embrasé.

—Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir!

—Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir!

—Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais dites seulement une parole, et je serai guéri!

—Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, mais dites seulement une parole, et je serai guéri!

Marthe, la sœur du frère Isidore, s'était mise à causer tout bas avec madame Sabathier, près de qui elle venait enfin de s'asseoir. Toutes deux avaient fait connaissance à l'Hôpital; et, dans le rapprochement de tant de souffrance, la servante disait familièrement à la bourgeoise combien elle était inquiète de son frère; car, elle le voyait bien, il n'avait plus qu'un souffle. La sainte Vierge pouvait se dépêcher, si elle voulait le guérir. C'était déjà un miracle qu'on l'eût amené vivant, jusqu'à la Grotte.

Dans sa résignation de pauvre créature simple, elle ne pleurait pas. Mais elle avait le cœur si gros, que ses rares paroles s'étouffaient. Puis, un flot du passé lui revint; et, la bouche empâtée de ses longs silences, elle soulagea son cœur.

—Nous étions quatorze à la maison, à Saint-Jacut, près de Vannes... Lui, tout grand qu'il était, a toujours été chétif; et c'est pour ça qu'il est resté avec notre curé, lequel a fini par le mettre dans les Écoles chrétiennes... Les aînés ont pris le bien, et moi, j'ai préféré entrer en condition. Oui, c'est une dame qui m'a ramenée avec elle à Paris, voici cinq ans déjà... Ah! que de peine dans la vie! Tout le monde a tant de peine!

—Vous avez bien raison, ma fille, répondit madame Sabathier, en regardant son mari, qui répétait avec dévotion chaque phrase du père Massias.

—Alors, continua Marthe, voilà que j'ai su, le mois dernier, qu'Isidore, revenu des pays chauds, où il était en mission, avait rapporté de là-bas une mauvaise maladie... Alors, quand j'ai couru le voir, il m'a dit qu'il allait mourir, s'il ne partait pas pour Lourdes, mais que ça lui était impossible de faire le voyage, parce qu'il n'avait personne pour l'accompagner... Alors, j'avais quatre-vingts francs d'économies, et j'ai quitté ma place, et nous sommes partis ensemble... Voyez-vous, madame, si je l'aime bien, c'est que, lorsque j'étais petite, il m'apportait des groseilles de la cure, tandis que mes autres frères me battaient.

Elle retomba dans son silence, le visage gonflé de chagrin, sans que les larmes pussent couler de ses tristes yeux brûlés par les veilles. Et elle ne bégaya plus que des mots sans suite.

—Regardez-le donc, madame... Ça fait pitié... Ah! mon Dieu, ses pauvres joues, son pauvre menton, sa pauvre figure...

C'était, en effet, un spectacle lamentable. Madame Sabathier avait le cœur retourné, à voir le frère Isidore si jaune, si terreux, glacé d'une sueur d'agonie. Il ne montrait toujours hors du drap que ses mains jointes et son visage encadré de cheveux rares; mais, si les mains de cire semblaient mortes, si la longue face douloureuse n'avait plus un trait qui remuât, les yeux vivaient encore, des yeux d'amour inextinguible, dont la flamme suffisait à éclairer tout son visage expirant de Christ en croix. Et jamais le contraste ne s'était accusé si nettement, entre le front bas, l'air borné, bestial du paysan, et la splendeur divine qui sortait de ce pauvre masque humain, dévasté, sanctifié par la souffrance, devenu sublime à l'heure dernière, dans le flamboiement passionné de la foi. La chair s'était comme fondue, il n'était plus même un souffle, il n'était qu'un regard, une lumière.

Depuis qu'on l'avait déposé là, le frère Isidore ne quittait pas des yeux la statue de la Vierge. Rien d'autre n'existait autour de lui. Il ne voyait pas la foule énorme, il n'entendait même pas les cris éperdus des prêtres, les cris incessants qui secouaient cette foule frémissante. Ses yeux seuls lui restaient, ses yeux brûlants d'une infinie tendresse, et ils s'étaient fixés sur la Vierge, pour ne jamais plus s'en détourner. Ils la buvaient jusqu'à la mort, dans une volonté dernière de disparaître, de s'éteindre en elle. Un instant, la bouche s'entr'ouvrit, une expression de béatitude céleste détendit le visage. Puis, rien ne bougea plus, les yeux demeuraient grands ouverts, obstinément fixés sur la statue blanche.

Quelques secondes s'écoulèrent. Marthe avait senti un souffle froid, qui lui glaçait la racine des cheveux.

—Dites donc, madame, regardez!

Anxieuse, madame Sabathier feignit de ne pas comprendre.

—Quoi donc? ma fille.

—Mon frère, regardez!.. Il ne bouge plus. Il a ouvert la bouche, et puis il n'a plus bougé.

Alors, toutes deux frémirent, dans la certitude qu'il était mort. Il venait de passer, sans un râle, sans un souffle, comme si la vie s'en fût allée dans son regard, par ses grands yeux d'amour, dévorants de passion. Il avait expiré en regardant la Vierge, et rien n'était d'une douceur comparable, et il continuait à la regarder de ses yeux morts, avec d'ineffables délices.

—Tâchez de lui fermer les yeux, murmura madame Sabathier. Nous saurons bien.

Marthe s'était levée; et, se penchant, pour qu'on ne la vît pas, elle s'efforça de fermer les yeux, d'un doigt qui tremblait. Mais, chaque fois, les yeux se rouvraient, regardaient de nouveau la Vierge, obstinément. Il était mort, et elle dut les laisser grands ouverts, noyés d'une extase sans fin.

—Ah! c'est fini, c'est bien fini, madame! bégaya-t-elle.

Deux larmes crevèrent de ses paupières lourdes, coulèrent sur ses joues; tandis que madame Sabathier lui saisissait la main, pour la faire taire. Des chuchotements avaient couru, une inquiétude déjà se propageait. Mais quel parti prendre? Au milieu d'une telle cohue, pendant les prières, on ne pouvait emporter ce corps, sans courir le risque de produire un effet désastreux. Le mieux était de le laisser là, en attendant un moment favorable. Il ne scandalisait personne, il ne semblait pas plus mort que dix minutes auparavant, et tout le monde pouvait croire que ses yeux de flamme vivaient toujours, dans leur ardent appel à la divine tendresse de la sainte Vierge.

Seules, parmi l'entourage, quelques personnes savaient. Effaré, M. Sabathier avait questionné sa femme d'un petit signe; et, renseigné par une muette et longue affirmation, il s'était remis sans révolte à prier, pâlissant devant la mystérieuse toute-puissance qui envoyait la mort, lorsqu'on lui demandait la vie. Les Vigneron, extraordinairement intéressés, se penchaient, chuchotaient, comme à la suite d'un accident de la rue, un de ces faits divers que le père, à Paris, rapportait parfois de son bureau et qui occupaient toute la soirée. Madame Jousseur s'était tournée, avait murmuré un simple mot à l'oreille de M. Dieulafay; puis, ils étaient retombés l'un et l'autre dans la contemplation navrée de leur chère malade; tandis que l'abbé Judaine, averti par M. Vigneron, s'agenouillait, disait à voix basse, très ému, les prières des morts. N'était-ce point un saint, ce missionnaire, revenu des pays meurtriers avec sa blessure mortelle au flanc, pour mourir là, sous le regard souriant de la sainte Vierge? Et madame Maze était prise du goût de la mort, résolue à supplier le ciel de la supprimer ainsi, discrètement, s'il ne l'exauçait pas en lui rendant son mari.

Mais le cri du père Massias monta encore, éclata avec une force de désespérance terrible, dans un déchirement de sanglot.

—Jésus, fils de David, je vais périr, sauvez-moi!

Et la foule sanglota après lui.

—Jésus, fils de David, je vais périr, sauvez-moi!

Puis, coup sur coup, les appels s'entêtèrent à crier de plus en plus haut la misère exaspérée du monde.

—Jésus, fils de David, ayez pitié de vos enfants malades!

—Jésus, fils de David, ayez pitié de vos enfants malades!

—Jésus, fils de David, venez, guérissez-les, et qu'ils vivent!

—Jésus, fils de David; venez, guérissez-les, et qu'ils vivent!

C'était du délire. Le père Fourcade, au pied de la chaire, gagné par l'extraordinaire passion qui débordait des cœurs, avait levé les bras, criant lui aussi de sa voix de foudre, pour violenter le ciel. Et l'exaltation croissait toujours, sous ce vent du désir, dont le souffle courbait la foule, de proche en proche, jusqu'aux jeunes dames simplement curieuses, assises là-bas sur le parapet du Gave, blêmissantes, sous leurs ombrelles. La misérable humanité clamait du fond de son abîme de souffrance, et la clameur passait en un frisson sur toutes les nuques, et il n'y avait plus là qu'un peuple agonisant, se refusant à la mort, voulant forcer Dieu à décréter l'éternelle vie. Ah! la vie, la vie! tous ces malheureux, tous ces moribonds accourus de si loin, parmi tant d'obstacles, ils ne voulaient qu'elle, ils ne réclamaient qu'elle, dans un besoin désordonné de la vivre encore, de la vivre toujours! Oh! Seigneur, quelle que soit notre misère, quel que soit notre tourment de vivre, guérissez-nous, faites que nous recommencions à vivre, pour souffrir de nouveau ce que nous avons souffert. Si malheureux que nous soyons, nous voulons être. Ce n'est pas le ciel que nous vous demandons, c'est la terre, c'est de la quitter le plus tard possible, c'est de ne la quitter jamais, si votre pouvoir daignait aller jusque-là. Et même, lorsque nous n'implorons plus une guérison physique, mais une faveur morale, c'est encore le bonheur que nous vous demandons, le bonheur dont la soif unique nous brûle. Oh! Seigneur, faites que nous soyons heureux et bien portants, laissez-nous vivre, laissez-nous vivre!

Ce cri fou, le cri du furieux désir de la vie, jeté par le père Massias, se brisait, sortait en larmes de toutes les poitrines.

—Oh! Seigneur, fils de David, guérissez nos malades!

—Oh! Seigneur, fils de David, guérissez nos malades!

Deux fois, Berthaud avait dû se précipiter, pour empêcher que les cordes ne fussent rompues, sous les poussées inconscientes de la foule. Désespéré, submergé, le baron Suire faisait des gestes, suppliant qu'on vînt à son secours; car la Grotte se trouvait envahie, le défilé n'était plus qu'un piétinement de troupeau, se ruant à sa passion. Vainement, Gérard quitta de nouveau Raymonde, alla se poster lui-même à la porte d'entrée de la grille, afin de rétablir la consigne, dix personnes par dix personnes. Il fut bousculé, balayé à l'écart. Tout le peuple enfiévré, exalté, entrait, passait comme un torrent dans le flamboiement des cierges, jetait des bouquets et des lettres à la sainte Vierge, baisait la roche, que des millions de bouches enflammées avaient polie. C'était la foi déchaînée, la grande force, que rien n'arrêtait plus.

Et Gérard, alors, écrasé contre la grille, entendit deux paysannes, que le défilé charriait, s'exclamer sur le spectacle des malades, gisant devant elles. L'une venait d'être frappée par la face si pâle du frère Isidore, avec ses grands yeux, démesurément ouverts, fixés sur la statue de la Vierge. Elle se signa, elle murmura, envahie d'une admiration dévote:

—Oh! vois donc celui-là, comme il prie de tout son cœur, et comme il regarde Notre-Dame de Lourdes!

L'autre paysanne répondit:

—Bien sûr qu'elle va le guérir, il est trop beau!

Dans l'acte d'amour et de foi qu'il continuait du fond de son néant, le mort, avec la fixité infinie de son regard, touchait tous les cœurs, faisait l'édification profonde de ce peuple, dont le défilé ne cessait pas.

III

C'était le bon abbé Judaine qui devait porter le Saint-Sacrement à la procession de quatre heures. Depuis que la sainte Vierge l'avait guéri d'une maladie d'yeux, miracle dont les journaux catholiques retentissaient encore, il était une des gloires de Lourdes; et on l'y mettait à la première place, on l'y honorait par toutes sortes de prévenances.

À trois heures et demie, il se leva, voulut quitter la Grotte. Mais l'affluence extraordinaire de la foule l'effraya, il craignit d'être en retard, s'il ne parvenait pas à se dégager. Heureusement, une aide lui vint.

—Monsieur le curé, expliqua Berthaud, n'essayez point de passer par le Rosaire, vous resteriez en chemin. Le mieux est de monter par les lacets... Et tenez! suivez-moi, je marche devant vous.

Il joua des coudes, fendit le flot compact, ouvrant un chemin au prêtre, qui se confondait en remerciements.

—Vous êtes trop aimable... C'est de ma faute. Je me suis oublié... Mais, bon Dieu! comment allons-nous faire tout à l'heure pour passer, avec la procession?

Cette procession restait l'inquiétude de Berthaud. Les jours ordinaires, elle déterminait sur son passage une crise folle d'exaltation, qui le forçait à prendre des mesures spéciales. Qu'allait-il arriver, au travers de cette foule entassée de trente mille personnes, fouettée d'une telle fièvre de foi, déjà prête à la divine frénésie? Aussi, très raisonnable, profita-t-il de l'occasion pour faire les recommandations les plus sages.

—Ah! monsieur le curé, je vous en prie, dites bien à ces messieurs du clergé de ne pas laisser d'espace entre eux, de marcher sans hâte, les uns dans les autres... Et surtout qu'on tienne les bannières solidement, pour qu'elles ne soient pas chavirées... Quant à vous, monsieur le curé, veillez à ce que les hommes du dais soient vigoureux, et serrez le linge autour du nœud de l'ostensoir, n'ayez pas peur de le porter à deux mains, de toute votre force.

Un peu effrayé par ces recommandations, le prêtre remerciait toujours.

—Sans doute, sans doute, vous êtes bien aimable... Ah! monsieur, que de reconnaissance je vous ai, pour m'avoir aidé à sortir de tout ce monde!

Et, dégagé enfin, il se hâta de gagner la Basilique par l'étroit chemin en lacets qui monte au travers du coteau; tandis que son compagnon se replongeait dans la cohue, pour aller reprendre son poste de surveillance.

Au même moment, Pierre, qui amenait Marie dans son chariot, se heurtait, de l'autre côté, du côté de la place du Rosaire, contre le mur impénétrable de la foule. À trois heures, la servante de l'hôtel l'avait réveillé, pour qu'il allât prendre la jeune fille à l'Hôpital. Rien ne pressait, ils avaient grandement le temps d'arriver à la Grotte, avant la procession. Mais cette foule immense, ce mur résistant qu'il ne savait par où percer, commençait à lui causer quelque inquiétude. Jamais il ne passerait avec la petite voiture qu'il traînait, si les gens n'y mettaient pas un peu de complaisance.

—Allons, mesdames, allons, je vous en prie!... Vous voyez bien, c'est pour une malade!

Les dames ne bougeaient pas, hypnotisées par la vue de la Grotte braisillante au loin, se haussant sur la pointe des pieds afin de ne rien perdre du spectacle. D'ailleurs, la clameur des litanies était si forte, à ce moment-là, qu'on n'entendait même pas les supplications du jeune prêtre.

—Monsieur, écartez-vous, laissez-moi passer... Un peu de place pour une malade, voyons, écoutez-moi donc!

Et les hommes, pas plus que les femmes, ne consentaient à bouger, hors d'eux-mêmes, dans un ravissement aveugle et sourd.

Marie, du reste, souriait avec sérénité, comme ignorante de l'obstacle, certaine que rien au monde ne l'empêcherait d'aller à la guérison. Pourtant, lorsque Pierre eut trouvé une fissure et se fut engagé dans le flot mouvant, la situation s'aggrava. De toutes parts, la houle battait le frêle chariot, menaçait par moments de le submerger. À chaque pas, il fallait s'arrêter, attendre, recommencer à supplier les gens. Pierre n'avait jamais eu une sensation si anxieuse de la foule. Elle était sans menace, d'une innocence et d'une passivité de troupeau; mais il y trouvait un frisson troublant, un souffle particulier qui le bouleversait. Et, malgré son amour des humbles, la laideur des visages, les faces communes et suantes, les haleines gâtées, les vieux vêtements sentant le pauvre, le faisaient souffrir jusqu'à la nausée.

—Voyons, mesdames, voyons, messieurs, il s'agit d'une malade... Un peu de place, je vous en prie!

Le chariot, noyé, ballotté dans cette vaste mer, continuait à s'avancer par saccades, mettant des minutes à conquérir quelques mètres de terrain. Un instant, on put le croire englouti, rien ne surnageait. Puis, il reparut, arriva à la hauteur des piscines. Une tendre sympathie finissait par se faire pour cette jeune fille malade, si ravagée de souffrance, si belle encore. Quand les gens avaient dû céder sous la poussée têtue du prêtre, ils se retournaient; et ils n'osaient se fâcher, ils s'attendrissaient devant ce maigre visage de douleur qui resplendissait dans l'auréole des beaux cheveux blonds. Des mots de pitié et d'admiration circulaient. Ah! la pauvre enfant! n'était-ce pas une cruauté d'être infirme, à cet âge? Que la sainte Vierge lui fût clémente! D'autres s'étonnaient, frappés de l'extase où ils la voyaient, de ses yeux si clairs, ouverts sur l'au-delà de son espoir. Elle voyait le ciel, elle serait guérie sûrement. C'était comme un sillage d'émerveillement, de fraternelle charité, que laissait le petit chariot, au travers du flot qu'il fendait avec tant de peine.

Pierre, cependant, se désespérait, et il était à bout de forces, lorsque des brancardiers vinrent à son aide, en s'efforçant de rétablir, pour la procession, un passage, que Berthaud leur avait donné l'ordre de protéger avec des cordes, tenues de deux mètres en deux mètres. Dès lors, il traîna Marie assez librement, il la fit entrer enfin dans l'enceinte réservée, où ils s'arrêtèrent en face de la Grotte, à gauche. On ne pouvait s'y mouvoir, l'entassement semblait y croître de minute en minute. Et ce qu'il garda de la traversée si pénible qu'il venait de faire, les membres brisés, ce fut le sentiment d'un concours de peuple prodigieux, comme s'il s'était trouvé au centre d'un océan, dont il entendait sans relâche les vagues déferler autour de lui.

Depuis l'Hôpital, Marie n'avait pas ouvert les lèvres. Il comprit qu'elle désirait lui parler, il se pencha.

—Et mon père, demanda-t-elle, est-il là? N'est-il pas revenu de son excursion?

Il dut lui répondre que M. de Guersaint n'était pas de retour, qu'il s'était sans doute attardé malgré lui. Alors, elle se contenta d'ajouter, avec son sourire:

—Ah! pauvre père, va-t-il être content, lorsqu'il me retrouvera guérie!

Pierre la regardait, plein d'une admiration émue. Il ne se souvenait pas de l'avoir vue si adorable, dans la destruction lente de la maladie. Ses cheveux, seuls respectés, la vêtaient d'or. Sa tête réduite, affinée, avait pris une expression de rêve, les yeux perdus dans la hantise de sa souffrance, les traits immobilisés, comme si elle eût dormi au fond d'une pensée fixe, en attendant que la secousse du bonheur attendu l'éveillât. Elle était absente d'elle-même, elle allait y rentrer, quand Dieu le voudrait. Et cette enfantine délicieuse, petite fille à vingt-trois ans, restée toujours à la minute où un accident l'avait frappée dans son sexe, l'attardant, l'empêchant d'être femme, était enfin prête à recevoir la visite de l'ange, le choc miraculeux qui devait la tirer de son engourdissement et la remettre debout. Son extase du matin continuait, ses mains s'étaient jointes, un élancement de tout son être l'avait ravie à la terre, dès qu'elle avait aperçu l'image de la sainte Vierge. Elle priait, elle s'offrait divinement.

Ce fut pour Pierre une heure de grand trouble. Il sentit que le drame de sa vie de prêtre allait se jouer, que s'il ne retrouvait pas la foi dans cette crise, jamais elle ne lui reviendrait. Et il était sans mauvaises pensées, sans résistance, souhaitant avec ferveur, lui aussi, d'être tous deux guéris ensemble. Oh! être convaincu par sa guérison à elle, croire ensemble, être sauvés ensemble! Il voulut prier comme elle, ardemment. Mais, malgré lui, la foule le préoccupait, cette foule sans bornes, où il avait tant de peine à se noyer, à disparaître, à n'être plus que la feuille de la forêt, perdue dans le frisson de toutes les feuilles. Il ne pouvait s'empêcher de l'analyser, de la juger. Il la savait entraînée, suggestionnée depuis quatre jours: la fièvre du long voyage, l'excitation des paysages nouveaux, les journées vécues devant la splendeur de la Grotte, les nuits sans sommeil, la douleur exaspérée, affamée d'illusion. Puis, c'était encore l'obsession de la prière, ces cantiques, ces litanies qui la secouaient sans relâche. Un autre prêtre avait succédé au père Massias, et il l'entendait, celui-là, un petit abbé maigre et noir, jeter les appels à la Vierge et à Jésus, d'une voix cinglante, pareils à des coups de fouet; tandis que le père Massias et le père Fourcade, demeurés au pied de la chaire, dirigeaient les cris de la foule, dont la lamentation montait plus haute, sous le soleil limpide. L'exaltation avait encore grandi, c'était l'heure où les violences faites au ciel déterminaient les miracles.

Tout d'un coup, une paralytique venait de se lever, de marcher vers la Grotte, en tenant sa béquille en l'air; et cette béquille toute droite au-dessus des têtes houleuses, agitée comme un drapeau, arrachait aux fidèles des acclamations. On guettait les prodiges, on les attendait, avec la certitude qu'ils se produiraient, innombrables, éclatants. Des yeux croyaient les voir, des voix fébriles les signalaient. Encore une qui était guérie! encore une autre! encore une autre! Une sourde qui entendait, une muette qui parlait, une phtisique qui ressuscitait! Comment, une phtisique? Mais certainement, cela était quotidien! Il n'y avait plus de surprise possible, on aurait constaté sans étonner personne qu'une jambe coupée repoussait. Le miracle devenait l'état même de nature, la chose habituelle, banale à force d'être commune. Pour ces imaginations surchauffées, les histoires incroyables paraissaient toutes simples, dans la logique de ce qu'elles attendaient de la sainte Vierge. Et il fallait entendre les récits qui circulaient, les affirmations tranquilles, les absolues certitudes, lorsqu'une malade délirante criait qu'elle était guérie. Encore une autre! encore une autre! Parfois, pourtant, une voix désolée s'élevait: «Ah! elle est guérie, celle-là, elle a de la chance!»

Déjà, au bureau des constatations, Pierre avait souffert de cette crédulité du milieu. Mais, ici, cela dépassait tout, il s'exaspérait des extravagances qu'il entendait, et si paisiblement dites, avec des sourires clairs d'enfant. Aussi tâchait-il de s'absorber, de n'écouter rien. «Mon Dieu! faites donc que ma raison s'anéantisse, que je ne veuille plus comprendre, que j'accepte l'irréel et l'impossible.» Pendant un instant, il se croyait mort à l'examen, il se laissait emporter par le cri de supplication: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!» Il le répétait de toute sa charité, il joignait les mains, regardait la statue de la Vierge fixement, jusqu'au vertige, jusqu'à s'imaginer qu'elle bougeait. Pourquoi donc ne redeviendrait-il pas enfant comme les autres, puisque le bonheur était dans l'ignorance et dans le mensonge? La contagion finirait bien par agir, il ne serait plus que le grain de sable parmi les grains de sable, humble parmi les humbles sous la meule, sans s'inquiéter des forces qui les écrasaient. Et, juste à cette seconde, lorsqu'il espérait avoir tué le vieil homme en lui, s'être anéanti avec sa volonté et son intelligence, le sourd travail de la pensée recommençait au fond de son crâne, incessant, invincible. Peu à peu, malgré son effort, il retournait à son enquête, il doutait, il cherchait. Ainsi, quelle était donc la force inconnue qui se dégageait de cette foule, un fluide vital assez puissant pour déterminer les quelques guérisons qui, réellement, se produisaient? Il y avait là un phénomène qu'aucun savant physiologiste n'avait encore étudié. Fallait-il croire qu'une foule n'était plus qu'un être, pouvant décupler sur lui-même la puissance de l'auto-suggestion? Pouvait-on admettre que, dans certaines circonstances d'exaltation extrême, une foule devînt un agent de souveraine volonté, forçant la matière à obéir? Cela aurait expliqué comment les coups de guérison subite frappaient, au sein même de la foule, les sujets les plus sincèrement exaltés. Tous les souffles se réunissaient en un souffle, et la force qui agissait était une force de consolation, d'espoir et de vie.

Cette pensée de charité humaine émotionna Pierre. Un moment encore, il put se ressaisir, il demanda la guérison de tous, très touché par cette croyance qu'il travaillait ainsi, un peu pour sa part, à la guérison de Marie. Mais, brusquement, sans qu'il sût par quelle liaison d'idées, un souvenir lui revint, celui de la consultation qu'il avait exigée sur le cas de la jeune fille, avant le départ pour Lourdes. La scène se précisait, d'une netteté extraordinaire, il revoyait la chambre avec son papier gris, à fleurs bleues, il entendait les trois médecins discuter et conclure. Les deux qui avaient donné des certificats, diagnostiquant une paralysie de la moelle, parlaient avec la lenteur sage de praticiens connus, estimés, d'une honorabilité parfaite; tandis qu'il avait encore dans l'oreille la voix vive et chaude de son petit-cousin Beauclair, le troisième médecin, un jeune homme d'une vaste et hardie intelligence, que ses confrères traitaient froidement, en esprit aventureux. Et Pierre était surpris de retrouver dans sa mémoire, à cette minute suprême, des choses qu'il ne savait pas y être, par ce phénomène singulier qui fait parfois que des paroles, à peine écoutées, mal entendues, emmagasinées comme malgré soi, se réveillent, éclatent, s'imposent, après de longs oublis. Il lui semblait que l'approche même du miracle évoquât les conditions dans lesquelles Beauclair lui avait annoncé qu'il s'accomplirait.

Vainement, Pierre s'efforça de chasser ce souvenir, en priant avec un redoublement de ferveur. Les images renaissaient, les paroles anciennes retentissaient, lui emplissaient les oreilles d'un éclat de trompette. C'était maintenant dans la salle à manger, où Beauclair et lui s'étaient enfermés, après le départ des deux autres. Et Beauclair faisait l'historique de la maladie: la chute de cheval, sur les pieds, à quatorze ans; la luxation de l'organe, culbuté, renversé de côté; les ligaments déchirés sans doute, et dès lors la pesanteur dans le bas-ventre et dans les reins, la faiblesse des jambes allant jusqu'à la paralysie; puis, la lente réparation des désordres, l'organe se remettant en place de lui-même, les ligaments se cicatrisant, sans que les phénomènes douloureux pussent cesser, chez cette grande enfant nerveuse dont le cerveau, frappé de l'accident, ne parvenait pas à s'en distraire, l'attention localisée sur le point où elle souffrait, immobilisée, incapable d'acquérir des notions nouvelles; de sorte que, même après la guérison, la souffrance avait persisté, un état névropathique, un épuisement nerveux consécutif, sans doute aggravé par des accidents de nutrition, mal connus encore. Aussi Beauclair expliquait-il aisément les diagnostics contraires et faux des nombreux médecins qui l'avaient soignée, sans se permettre la visite indispensable, marchant dès lors à tâtons, les uns croyant à une tumeur, les autres, les plus nombreux, convaincus d'une lésion de la moelle. Lui seul, après s'être enquis de l'hérédité de la malade, venait de soupçonner le simple état d'auto-suggestion où elle se maintenait obstinément, sous l'ébranlement, la violence première de la douleur; et il donnait ses raisons, le champ visuel rétréci, les yeux fixes, le visage absorbé, distrait, la nature surtout de la souffrance qui avait quitté l'organe pour se porter vers l'ovaire gauche, où elle se manifestait par un poids écrasant, intolérable, qui parfois remontait jusqu'à la gorge, en affreuses crises d'étouffement. Une volonté brusque de se dégager de la notion fausse de son mal, une volonté de se lever, de respirer librement, de ne plus souffrir, pouvait seule la remettre debout, guérie, transfigurée, sous le coup de fouet d'une grande exaltation.