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Lourdes

Chapter 28: I
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About This Book

A traveling column of sick and hopeful pilgrims makes a slow, cramped journey to a renowned healing sanctuary, where volunteers, nuns, and hospital attendants tend the exhausted and infirm. At its center is a young, long‑suffering woman who clings to the promise of a miraculous cure, surrounded by a devoted cleric, her father, and a mix of solicitous and worldly companions. The narrative alternates close, compassionate scenes of care and suffering with wide‑angle observations of the pilgrimage’s organization, ritual, commerce, and the tensions between faith, doubt, charity, and human vulnerability.

V

Tout de suite, comme ils descendaient les rampes, le docteur Chassaigne dit à Pierre:

—Vous venez de voir le triomphe, je vais vous montrer maintenant deux grandes injustices.

Et il le mena, rue des Petits-Fossés, visiter la chambre de Bernadette, cette chambre basse et obscure, d'où elle était sortie, le jour où la sainte Vierge lui apparut.

La rue des Petits-Fossés part de l'ancienne rue du Bois, aujourd'hui rue de la Grotte, et va couper la rue du Tribunal. C'est une ruelle tortueuse, légèrement en pente, d'une grande tristesse. Les passants y sont rares, elle n'est bordée que de longs murs, de maisons misérables, de façades mornes, où pas une fenêtre ne s'ouvre. Un arbre, dans une cour, en est toute la gaieté.

—Nous y sommes, dit le docteur.

La rue, à cet endroit, s'étranglait, très resserrée, et la maison se trouvait en face d'une haute muraille grise, la muraille nue d'une grange. Tous deux, levant la tête, regardaient la petite maison qui semblait morte, avec ses croisées étroites, son crépi grossier, violâtre, d'une laideur honteuse de pauvre. En bas, l'allée s'enfonçait toute noire, une mince grille ancienne seule la fermait; et il y avait une marche à monter, que le ruisseau, par les orages, baignait.

Le docteur reprit:

—Entrez, mon ami, entrez. Vous n'avez qu'à pousser la grille.

L'allée était profonde, Pierre suivait de la main le mur humide, par crainte de quelque faux pas. Il lui semblait descendre dans une cave, en pleine obscurité, avec la sensation, sous lui, d'un sol glissant, toujours trempé d'eau. Puis, au bout, sur une nouvelle indication du docteur, il tourna à droite.

—Baissez-vous, car vous pourriez vous cogner, la porte est basse... Là, nous y sommes.

Comme celle de la rue, cette porte de la chambre était grande ouverte, dans une insouciance d'abandon. Et Pierre, qui s'était arrêté au milieu de la pièce, hésitant, les yeux emplis de la vive clarté du dehors, ne distinguait absolument rien, tombé là en pleine nuit. Une fraîcheur glacée, pareille à la sensation d'un linge mouillé, l'avait saisi aux épaules.

Mais, peu à peu, ses yeux s'habituèrent. Les deux fenêtres, de grandeur inégale, prenaient jour sur une étroite cour intérieure, où ne descendait qu'une lumière verdâtre, comme au fond d'un puits; et, pour lire dans la chambre, en plein midi, il aurait fallu une chandelle. Cette chambre, grande de quatre mètres sur trois mètres cinquante environ, était dallée de grosses pierres raboteuses; tandis que la maîtresse poutre et les solives du plafond, apparentes, avaient noirci à la longue, d'un ton sale de suie. En face de la porte, se trouvait la cheminée, une pauvre cheminée de plâtre, dont une vieille planche vermoulue formait la tablette. Un évier était là, entre la cheminée et l'une des fenêtres. Les murs, dont un ancien badigeon s'en allait par écailles, tachés d'humidité, couturés de cicatrices, tournaient, comme le plafond, à une saleté noire. Et il n'y avait plus de meubles, la pièce paraissait abandonnée, on n'y entrevoyait que des objets confus et extraordinaires, méconnaissables dans l'ombre lourde qui en noyait les coins.

Après un silence, le docteur parla.

—Oui, c'est la chambre, tout est parti d'ici... Rien n'a été changé, seuls les meubles n'y sont plus. J'ai essayé de les replacer, les lits se trouvaient sûrement contre ce mur, en face des fenêtres; les trois lits au moins, car les Soubirous étaient sept, le père, la mère, deux garçons, trois filles... Songez-vous à cela! trois lits emplissant cette pièce! et sept personnes vivant dans ces quelques mètres carrés! et ce tas de monde enterré vif, sans air, sans lumière, presque sans pain! Quelle misère basse, quelle humilité de pauvres êtres pitoyables!

Mais il fut interrompu. Une ombre, que Pierre prit d'abord pour une vieille femme, entra. C'était un prêtre, le vicaire de la paroisse, qui justement occupait aujourd'hui la maison. Il connaissait le docteur.

—J'ai entendu votre voix, monsieur Chassaigne, et je suis descendu... Alors, voilà que vous faites encore visiter la chambre?

—En effet, monsieur l'abbé, je me suis permis... Cela ne vous dérange pas?

—Oh! du tout, du tout!... Venez tant qu'il vous plaira, amenez du monde.

Il riait d'un air engageant, il salua Pierre, qui, étonné de sa tranquille insouciance, lui demanda:

—Pourtant, les gens qui viennent doivent parfois vous importuner?

À son tour, le vicaire parut surpris.

—Ma foi, non! il ne vient personne... Vous comprenez, ce n'est guère connu, ici. Tout le monde reste là-bas, à la Grotte... Je laisse la porte ouverte, pour qu'on ne me tracasse pas. Mais des journées se passent, sans que j'entende seulement le petit bruit d'une souris.

Les yeux de Pierre, de plus en plus, s'accoutumaient à l'obscurité; et, dans les objets vagues, inquiétants, qui emplissaient les coins, il finissait par reconnaître de vieux tonneaux, des débris de cages à poule, des outils cassés, toutes les loques qu'on balaye, qu'on jette au fond des caves. Puis, pendues aux solives, il aperçut des provisions, un panier à salade plein d'œufs, des liasses de gros oignons roses.

—Et, à ce que je vois, reprit-il, avec un léger frémissement, vous avez cru devoir utiliser la chambre?

Le vicaire commençait à être gêné.

—Sans doute, c'est cela même... Que voulez-vous! la maison est petite, j'ai si peu de place! Et puis, vous n'avez pas idée comme cette pièce est humide, il est radicalement impossible de l'habiter... Alors, mon Dieu! petit à petit, tout cela s'y est entassé de soi-même, sans qu'on l'ait voulu.

—Une pièce de débarras, conclut Pierre.

—Oh! non, pourtant!... Une pièce inoccupée, et ma foi, oui! si vous y tenez, une pièce de débarras!

Sa gêne augmentait, mêlée d'un peu de honte. Le docteur Chassaigne restait silencieux, n'intervenait pas; mais il souriait, il était visiblement ravi de la révolte de son compagnon contre l'ingratitude humaine.

Celui-ci, ne pouvant se maîtriser, continua:

—Vraiment, monsieur le vicaire, excusez-moi si j'insiste. Mais songez donc que vous devez tout à Bernadette, que sans elle Lourdes serait encore une des villes les plus ignorées de France... Et, en vérité, il me semble que la reconnaissance de la paroisse aurait dû transformer cette misérable chambre en une chapelle...

—Oh! une chapelle! interrompit le vicaire, il ne s'agit que d'une créature, l'Église ne saurait lui rendre un culte.

—Eh bien! ne disons pas une chapelle, disons qu'il devrait y avoir ici des lumières, des fleurs, des gerbes de roses, toujours renouvelées par la piété des habitants et des pèlerins... Enfin, je voudrais un peu de tendresse, un souvenir ému, une image de Bernadette, quelque chose qui témoignât délicatement de la place qu'elle doit occuper dans tous les cœurs... C'est monstrueux, cet oubli, cet abandon, la saleté où l'on a laissé tomber cette pièce!

Du coup, le vicaire, un pauvre homme inconscient et inquiet, se rangea de son avis.

—Au fond, vous avez mille fois raison. Mais je n'ai aucun pouvoir, je ne puis rien, moi!... Le jour où l'on viendrait me demander la pièce pour l'arranger, je la donnerais tout de même, j'enlèverais mes tonneaux, bien que je ne sache vraiment pas où les mettre... Seulement, je le répète, ça ne dépend pas de moi, je ne puis rien, rien du tout!

Et, sous le prétexte qu'il avait à sortir, il se hâta de prendre congé, il se sauva, en disant de nouveau au docteur Chassaigne:

—Restez, restez tant qu'il vous plaira. Vous ne me gênez jamais.

Lorsqu'il se retrouva seul avec Pierre, le docteur lui saisit les mains, débordant d'une effusion heureuse.

—Ah! mon cher enfant, que vous venez de me faire plaisir! Comme vous lui avez bien dit ce qui bouillonne dans mon cœur depuis longtemps!... J'ai eu, moi, cette idée, d'apporter ici chaque matin des roses. J'aurais fait simplement nettoyer la pièce, je me serais contenté de mettre sur la cheminée deux grosses gerbes de roses; car vous savez que j'ai voué à Bernadette une infinie tendresse, et il me semblait que ces roses seraient ici la floraison même, l'éclat et le parfum de sa mémoire... Seulement, seulement...

Il eut un geste désespéré.

—Le courage m'a manqué toujours... Oui, je dis le courage, personne n'ayant osé encore se déclarer ouvertement contre les pères de la Grotte... On hésite, on recule devant un scandale religieux. Songez au tapage déplorable que cela soulèverait; et ceux qui s'indignent comme moi, en sont réduits à se taire, à mieux aimer faire le silence.

Et il ajouta, il conclut:

—C'est une grande tristesse, mon cher enfant, que l'ingratitude et la rapacité des hommes. Chaque fois que je viens ici, dans cette misère noire, j'ai le cœur si gros, que je ne peux retenir mes larmes.

Puis, il cessa de parler, ni l'un ni l'autre ne prononça plus un mot, envahis tous deux par la mélancolie poignante qui se dégageait de la pièce. Les ténèbres les baignaient, l'humidité leur donnait un frisson, au milieu du délabrement des murs, de la poussière des vieilles loques entassées. Et l'idée leur était revenue que, sans Bernadette, rien n'aurait existé des prodiges qui avaient fait de Lourdes une ville unique au monde. C'était à sa voix que la source miraculeuse avait jailli, que la Grotte s'était ouverte, flamboyante de cierges. Des travaux immenses s'exécutaient, des églises nouvelles poussaient du sol, des rampes colossales menaient jusqu'à Dieu, toute une cité neuve se bâtissait comme par prodige, avec ses jardins, ses promenades, ses quais, ses ponts, ses boutiques, ses hôtels. Et les peuples les plus lointains de la terre accouraient en foule, et la pluie des millions tombait si drue, si abondante, que la jeune cité semblait devoir grandir indéfiniment, emplir toute la vallée, d'un bout à l'autre des montagnes. Si l'on supprimait Bernadette, plus rien n'existait, l'extraordinaire aventure rentrait dans le néant, le vieux Lourdes inconnu dormait encore son sommeil séculaire, au pied du Château. Bernadette était l'ouvrière unique, la créatrice, et cette chambre d'où elle était partie, le jour où elle avait vu la Vierge, ce berceau même du miracle, de la merveilleuse fortune future, se trouvait dédaigné, laissé en proie à la vermine, bon seulement à faire une pièce de débarras, où l'on serrait les oignons et les tonneaux vides.

Alors, l'opposition, dans l'esprit de Pierre, s'évoqua avec une intensité telle, qu'il revit le triomphe auquel il venait d'assister, l'exaltation de la Grotte et de la Basilique, tandis que Marie, traînant son chariot, montait derrière le Saint-Sacrement, au milieu des clameurs de la foule. Mais, surtout, la Grotte rayonnait; non plus l'ancien creux de roche sauvage, devant lequel l'enfant s'était agenouillée autrefois, sur le bord désert du torrent; mais la chapelle arrangée, enrichie, la chapelle ardente, où les nations défilaient. Tout le bruit, toute la clarté, toute l'adoration, tout l'argent éclataient là-bas, en une splendeur de continuelle victoire. Ici, au berceau, dans ce trou glacé et sombre, pas une âme, pas un cierge, pas un chant, pas une fleur. Personne ne venait, personne ne s'agenouillait ni ne priait. Seuls, quelques visiteurs tendres avaient, pour emporter un souvenir, émietté sous leurs doigts la planche à demi pourrie qui servait de tablette à la cheminée. Le clergé ignorait ce lieu de misère, où les processions auraient dû se rendre, comme à une station de gloire. C'était là que l'enfant pauvre avait commencé son rêve, par une nuit froide, couchée entre ses deux sœurs, prise d'un accès de son mal, pendant que toute la famille dormait lourdement; c'était de là qu'elle était partie, emportant ce rêve inconscient, qui allait renaître en elle sous le plein jour, pour fleurir si joliment en une vision de légende. Et personne ne refaisait le chemin, la crèche était oubliée, on laissait aux ténèbres cette crèche où avait germé la petite semence si humble, qui poussait aujourd'hui, là-bas, en des moissons prodigieuses, que récoltaient les ouvriers de la dernière heure, au milieu de la pompe souveraine des cérémonies.

Pierre, que la grande émotion humaine de toute cette histoire attendrissait aux larmes, reprit enfin à demi-voix, résumant en un mot ses pensées:

—C'est Bethléem.

—Oui, dit le docteur Chassaigne à son tour, c'est le logis misérable, l'asile de rencontre, où naissent les religions nouvelles de la souffrance et de la pitié... Et, parfois, je me demande si tout ne va pas mieux ainsi, s'il n'est pas préférable que cette chambre reste dans cette indigence et dans cet abandon. Il me semble que Bernadette n'a rien à y perdre, car je l'aime davantage, lorsque je viens ici passer une heure.

Il se tut de nouveau, puis il eut un geste de révolte.

—Non, non! je ne peux pardonner, l'ingratitude me jette hors de moi... Je vous l'ai dit, je suis convaincu que Bernadette est allée se cloîtrer librement à Nevers. Mais, si personne ne l'a fait disparaître, quel soulagement pour ceux qu'elle commençait à gêner, ici!... Et ce sont les mêmes hommes, si désireux d'être les maîtres absolus, qui aujourd'hui s'efforcent par tous les moyens de faire le silence sur sa mémoire... Ah! mon cher enfant, si je vous disais tout!

Peu à peu, il parla, il se soulagea. Cette Bernadette, dont les pères de la Grotte exploitaient l'œuvre si âprement, ils la redoutaient plus encore morte que vivante. Tant qu'elle avait vécu, leur grande terreur était sûrement qu'elle ne revînt à Lourdes partager la proie; et son humilité seule les rassurait, car elle n'était point une dominatrice, elle-même avait choisi l'ombre de renoncement où elle devait s'éteindre. Mais, à présent, ils tremblaient davantage, à l'idée qu'une volonté autre que la leur pouvait ramener les reliques de la voyante. Dès le lendemain de la mort, cette idée était bien venue au conseil municipal: la ville voulait élever un tombeau, on parlait d'ouvrir une souscription. Nettement, les sœurs de Nevers se refusèrent à livrer le corps, qui leur appartenait, disaient-elles. Derrière les sœurs, tout le monde avait alors senti les pères, très inquiets, qui agissaient, qui s'opposaient secrètement à ce retour de cendres vénérées, dans lesquelles ils flairaient une concurrence possible à la Grotte elle-même. Imaginait-on cette chose menaçante? une tombe monumentale au cimetière, les pèlerins s'y rendant en procession, les malades allant baiser fiévreusement le marbre, des miracles s'y produisant au milieu d'une sainte ferveur! C'était la concurrence certaine, désastreuse, le déplacement de la dévotion et du prodige. Et la grande, l'unique peur revenait toujours, celle d'avoir à partager, de voir l'argent se porter ailleurs, si la ville, instruite maintenant, savait tirer parti du tombeau.

On prêtait même aux pères un projet plein d'une astuce profonde. Ils auraient eu l'idée secrète de réserver pour eux le corps de Bernadette, que les sœurs de Nevers se seraient simplement engagées à leur garder, dans la paix de leur chapelle. Seulement, ils attendaient, ils ne voulaient le ramener que le jour où l'affluence des pèlerins commencerait à décroître. À quoi bon, maintenant, ce retour solennel, puisque les foules accouraient sans cesse plus nombreuses; tandis que, lorsque l'extraordinaire succès de Notre-Dame de Lourdes déclinerait, comme toutes les choses de ce monde, on devinait quel réveil de la foi pourrait être la cérémonie solennelle et retentissante, dans laquelle la chrétienté verrait les reliques de l'élue reprendre possession de la terre sacrée où elle avait fait pousser tant de merveilles. Et les miracles recommenceraient, sur le marbre de son tombeau, devant la Grotte ou dans le chœur de la Basilique.

—Vous pouvez chercher, continua le docteur Chassaigne, vous ne trouverez pas à Lourdes, officiellement, une seule image de Bernadette. On vend son portrait, mais il n'est nulle part, dans aucun sanctuaire... C'est l'oubli systématique, c'est le même sentiment de sourde inquiétude qui a fait le silence et l'abandon, dans cette triste chambre où nous sommes. De même qu'on a peur d'un culte possible sur sa tombe, on a peur que les foules ne viennent s'agenouiller ici, le jour où deux cierges brûleraient, où deux bouquets de roses fleuriraient cette cheminée. Et si une paralytique se levait en criant qu'elle est guérie, quel scandale, quel trouble dans les âmes des bons commerçants de la Grotte, qui verraient leur monopole compromis gravement!... Ils sont les maîtres, ils entendent rester les maîtres, ils ne veulent rien lâcher de la ferme magnifique qu'ils ont conquise et qu'ils exploitent. Mais ils tremblent pourtant, oui! ils tremblent devant la mémoire des ouvriers de la première heure, de cette petite fille qui est une si grande morte, dont l'héritage énorme les brûle de convoitise, à un tel point, qu'après l'avoir envoyée vivre à Nevers, ils n'osent même pas ramener son corps, laissé en prison sous la dalle d'un couvent!

Ah! cette destinée pitoyable de pauvre être retranché des vivants, dont le cadavre à son tour était frappé d'exil! Et comme Pierre la plaignait, cette créature de misère qui semblait n'avoir été choisie que pour souffrir, dans sa vie et dans sa mort! Même en admettant qu'une volonté unique, persistante, ne l'eût pas fait disparaître, puis gardée jusque dans la tombe, quelle étrange suite de circonstances, comme il semblait que quelqu'un, inquiet du pouvoir immense qu'elle pouvait prendre, se fût toujours jalousement efforcé de la tenir à l'écart! Elle restait à ses yeux l'élue, la martyre; et, s'il ne pouvait plus croire, si l'histoire de cette malheureuse suffisait pour achever de ruiner en lui la croyance, elle ne l'en bouleversait pas moins dans toute sa fraternité, en lui révélant une religion nouvelle, la seule dont son cœur fût encore plein, la religion de la vie, de la douleur humaine.

Le docteur Chassaigne, justement, avant de quitter la chambre, s'écriait:

—Et c'est ici qu'il faut croire, mon cher enfant. Voyez-vous ce trou obscur, songez-vous à la Grotte resplendissante, à la Basilique triomphante, à toute la ville bâtie, à ce monde créé, à ces foules accourues! Mais si Bernadette n'était qu'une halluciné, une folle, est-ce que l'aventure ne serait pas plus étonnante, plus inexplicable encore? Comment! le rêve d'une folle aurait suffi pour remuer ainsi les nations!... Non, non! un souffle divin a passé, qui seul peut expliquer le prodige.

Vivement, Pierre allait répondre. Oui! c'était vrai, un souffle avait passé, le sanglot de la douleur, le désir inextinguible vers l'infini de l'espoir. Si le rêve d'une enfant souffrante avait suffi pour amener les peuples, pour faire pleuvoir les millions et pousser du sol une cité nouvelle, n'était-ce pas que ce rêve venait apaiser un peu la faim des pauvres hommes, l'insatiable besoin qu'ils ont d'être trompés et consolés? Elle avait rouvert l'inconnu, sans doute à un moment social et historique favorable; et les foules s'y étaient précipitées. Oh! se réfugier dans le mystère, quand la réalité est si dure, s'en remettre au miracle, puisque la nature cruelle semble une longue injustice! Mais on a beau organiser l'inconnu, le réduire en dogmes, en faire des religions révélées, il n'y a toujours au fond que cet appel de la souffrance, ce cri de la vie, exigeant la santé, la joie, le bonheur fraternel, jusqu'à l'accepter dans un autre monde, s'il ne peut être sur cette terre. À quoi bon croire aux dogmes? Ne suffit-il pas de pleurer et d'aimer?

Et Pierre, cependant, ne discuta point. Il retint la réponse qui lui montait aux lèvres, convaincu d'ailleurs que l'éternel besoin du surnaturel ferait vivre chez l'homme douloureux l'éternelle foi. Le miracle, qu'on ne pouvait constater, devait être un pain nécessaire à la désespérance humaine. Puis, ne s'était-il pas juré, charitablement, de ne plus affliger personne de son doute?

—Quel prodige, n'est-ce pas? insista le docteur.

—Certes! finit-il par dire. Tout le drame humain s'est joué, toutes les forces inconnues ont agi, dans cette pauvre chambre, si humide et si noire.

Silencieux, ils restèrent quelques minutes encore. Ils refirent le tour des murs, levèrent les yeux vers le plafond enfumé, jetèrent un dernier coup d'œil vers l'étroite cour verdâtre. C'était en vérité navrant, cette indigence tombée aux toiles d'araignée, cette saleté des vieux tonneaux, des outils hors d'usage, des débris de toutes sortes, qui se pourrissaient dans les coins, en tas. Et, sans ajouter une parole, lentement ils s'en allèrent enfin, la gorge serrée de tristesse.

Dans la rue seulement, le docteur Chassaigne parut se réveiller. Il eut un petit frisson, il pressa le pas, en disant:

—Ce n'est pas fini, mon cher enfant, suivez-moi... Nous allons voir, maintenant, l'autre grande iniquité.

C'était de l'abbé Peyramale et de son église qu'il parlait. Ils traversèrent la place du Porche, tournèrent dans la rue Saint-Pierre; quelques minutes devaient suffire. Mais la conversation était retombée sur les pères de la Grotte, sur la guerre terrible, sans merci, faite par le père Sempé à l'ancien curé de Lourdes. Celui-ci, vaincu, en était mort, dans une affreuse amertume; et, après l'avoir ainsi tué de chagrin, on avait achevé de tuer son église, qu'il laissait inachevée, sans toiture, ouverte au vent et à la pluie. Cette église monumentale, de quel rêve glorieux elle avait empli les dernières années de son existence! Depuis qu'on l'avait dépossédé de la Grotte, chassé de cette œuvre de Notre-Dame de Lourdes dont il était, avec Bernadette, le premier ouvrier, son église devenait sa revanche, sa protestation, sa part de gloire à lui, la maison de Dieu où il triompherait en habits sacrés, d'où il emmènerait d'interminables processions, pour réaliser le vœu formel de la sainte Vierge. L'homme d'autorité et de domination qui était au fond de son être, le pasteur de foules, le constructeur de temples, goûtait une impatiente joie à hâter les travaux, avec une imprévoyance d'homme passionné qui ne s'inquiétait pas de la dette, se laissait voler par les entrepreneurs, pourvu qu'il y eût toujours un peuple d'ouvriers sur les échafaudages. Et il la voyait grandir, son église, et il la voyait finie, par un beau matin d'été, toute neuve dans le soleil levant.

Ah! cette vision sans cesse évoquée, elle lui donnait le courage de la lutte, au milieu du meurtre sourd dont il se sentait enveloppé. Son église, dominant la vaste place, se dressait enfin dans sa majesté colossale. Il l'avait voulue de style roman, très grande, très simple, la nef longue de quatre-vingt-dix mètres, la flèche haute de cent quarante. Elle resplendissait au clair soleil, débarrassée la veille du dernier échafaudage, encore toute fraîche de jeunesse, avec ses larges assises de pierre, montées par rangs égaux. Et, en pensée, il tournait autour d'elle, ravi de sa nudité, de sa chasteté de vierge enfant, d'une candeur géante, sans une sculpture, sans un ornement qui l'aurait inutilement chargée. Les toitures de la nef, du transept et de l'abside régnaient à la même hauteur, au-dessus de l'entablement, fait de moulures sévères. De même, les baies des bas côtés et de la nef n'avaient d'autre décoration que des archivoltes moulurées, continuant les pieds-droits. Il s'arrêtait devant les grandes verrières du transept, dont les rosaces étincelaient; il faisait le tour, en passant derrière l'abside ronde, contre laquelle le bâtiment de la sacristie alignait deux étages de petites fenêtres; et il revenait, et il ne pouvait se lasser devant cette royale ordonnance, ces grandes lignes qui se découpaient sur le bleu, ces toits superposés, cette masse énorme dont la solidité défiait les siècles. Mais, lorsqu'il fermait les yeux, il évoquait surtout la façade, le clocher, dans un ravissement d'orgueil: en bas, le porche à trois travées, la travée de droite et la travée de gauche, dont les toitures de pierre formaient terrasse, tandis que le clocher, naissant de la travée centrale, s'élançait au milieu, d'un jet puissant. Là aussi, les colonnes engagées dans les pieds-droits supportaient des archivoltes simplement moulurées. Contre le pignon, à la pointe d'un pinacle, une statue de Notre-Dame de Lourdes se trouvait sous un dais, entre les deux baies hautes de la nef. Au-dessus, d'autres baies s'ouvraient encore, que garnissaient les abat-son, fraîchement peints. Les contreforts partaient du sol, aux quatre angles, s'amincissaient en montant, d'une légèreté forte, jusqu'à la flèche, une hardie flèche de pierre, flanquée de quatre clochetons, ornée également de pinacles, envolée et perdue en plein ciel. Et il lui semblait que c'était son âme de prêtre fervent qui avait grandi, qui s'était élancée avec cette flèche, pour témoigner de sa foi au travers des âges, là-haut, tout près de Dieu.

D'autres fois, une vision l'enchantait davantage encore. Il croyait voir l'intérieur de son église, le jour de la première messe solennelle qu'il y célébrerait. Les vitraux jetaient des feux comme des pierreries, les douze chapelles des bas côtés rayonnaient de cierges. Et il était au maître autel de marbre et d'or, et les quatorze colonnes de la nef, en marbre des Pyrénées d'un seul bloc, dons magnifiques venus des quatre coins de la chrétienté, se dressaient, supportant la voûte, que les voix grondantes des orgues emplissaient d'un chant d'allégresse. Un peuple de fidèles se pressait là, agenouillé sur les dalles, en face du chœur entouré d'une grille légère ainsi qu'une dentelle, revêtu d'une admirable boiserie sculptée. La chaire à prêcher, royal cadeau d'une grande dame, était une merveille d'art, fouillée en plein chêne. Les fonts baptismaux avaient été taillés dans la pierre dure par un artiste de grand talent. Des tableaux de maître ornaient les murailles, des croix, des ciboires, des ostensoirs précieux, des vêtements sacrés, pareils à des soleils, s'entassaient au fond des armoires de la sacristie. Et quel rêve d'être le pontife d'un tel temple, d'y régner après l'avoir bâti avec passion, d'y bénir les foules accourues de toute la terre, pendant que les sonneries volantes du clocher iraient dire à la Grotte et à la Basilique qu'elles avaient là-bas, dans le vieux Lourdes, une rivale, une sœur victorieuse, chez laquelle Dieu triomphait aussi!

Après avoir suivi un instant la rue Saint-Pierre, le docteur Chassaigne et son compagnon tournèrent dans la petite rue de Langelle.

—Nous arrivons, dit le docteur.

Mais Pierre regardait, ne voyait pas d'église. Il n'y avait là que des masures misérables, tout un quartier de faubourg pauvre, obstrué de constructions lépreuses. Enfin, il aperçut, au fond d'une impasse, un pan de la vieille palissade, à demi pourrie, qui entourait encore le vaste terrain carré, compris entre les rues Saint-Pierre, de Bagnères, de Langelle et des Jardins.

—Il faut tourner à gauche, reprit le docteur, qui s'était engagé dans un couloir étroit, parmi des décombres. Nous y voilà!

Et la ruine, brusquement, apparut, au milieu des laideurs et des misères qui la masquaient.

Toute la puissante carcasse de la nef et des bas côtés, du transept et de l'abside, était debout. Les murs, partout, s'élevaient jusqu'à la naissance des voûtes. On pénétrait là comme dans une église véritable, on pouvait s'y promener à l'aise, en reconnaître les parties accoutumées. Seulement, lorsqu'on levait les yeux, on voyait le ciel: les toitures manquaient, la pluie tombait, le vent soufflait librement. Depuis quinze ans bientôt, les travaux étaient abandonnés, les choses restaient dans l'état où le dernier maçon les avait laissées. Ce qui frappait d'abord, c'étaient les dix piliers de la nef, les quatre piliers du chœur, ces piliers magnifiques en marbre des Pyrénées d'un seul bloc, qu'on avait recouverts d'une chemise de planches, pour les protéger contre tout dégât. Les bases et les chapiteaux, encore bruts, attendaient les sculpteurs. Et ces colonnes isolées, ainsi vêtues de bois, avaient une grande tristesse. Puis, une mélancolie montait de l'enceinte béante, de l'herbe qui envahissait le sol ravagé, bossué, des bas côtés et de la nef, une herbe drue de cimetière, au travers de laquelle les femmes du voisinage avaient fini par tracer des sentiers. Elles entraient y étendre leurs lessives. Tout un blanchissage de pauvre, des draps épais, des chemises en loques, des langes d'enfant, achevaient justement d'y sécher, aux derniers rayons du soleil qui se glissaient là, par les larges baies vides.

Lentement, sans parler, Pierre et le docteur Chassaigne firent le tour, à l'intérieur. Les dix chapelles des bas côtés formaient des sortes de compartiments, pleins de gravats et de débris. On avait cimenté le sol du chœur, sans doute pour protéger la crypte des infiltrations, en dessous; malheureusement, les voûtes devaient se tasser, il existait là une dépression que l'orage de la nuit précédente avait transformée en un petit lac. Du reste, c'étaient ces parties du transept et de l'abside qui avaient le moins souffert. Pas une pierre ne bougeait; les grandes rosaces centrales, au-dessus du triforium, semblaient attendre leurs verrières; tandis que des madriers, oubliés en haut des murs de l'abside, auraient pu faire croire qu'on allait commencer à la couvrir, le lendemain. Mais, quand ils furent revenus sur leurs pas, et qu'ils sortirent, pour voir la façade, la détresse lamentable de cette jeune ruine se montra. De ce côté, on avait beaucoup moins poussé les travaux, le porche à triple travée était seul construit; et quinze années d'abandon avaient suffi aux hivers pour en ronger les sculptures, les colonnettes, les archivoltes, dans un travail de destruction vraiment singulier, comme si la pierre, entamée profondément, détruite, s'était fondue sous des larmes. Le cœur se serrait, à la vue de cette destruction qui s'attaquait à l'œuvre, avant même qu'elle fût finie. Ne pas être encore, et déjà s'émietter ainsi sous le ciel! s'immobiliser dans sa croissance de colosse géant, pour semer l'herbe de décombres!

Ils rentrèrent dans la nef, ils y retrouvèrent l'affreuse tristesse de cet assassinat d'un monument. Le vaste terrain vague, à l'intérieur, était obstrué par les débris des échafaudages, qu'il avait fallu abattre, pourris à moitié, dans la crainte que leur chute n'écrasât le monde; et c'étaient partout, au milieu des herbes hautes, des plats-bords, des boulins, des cintres, mêlés à des paquets de vieilles cordes, que l'humidité achevait de manger. Il y avait aussi la carcasse efflanquée d'un treuil, se dressant comme une potence. Des manches de pelle, des morceaux cassés de brouettes, traînaient encore parmi des matériaux oubliés, des tas de briques verdâtres, tachées de mousse, où fleurissaient des liserons. Sous les nappes d'orties, on revoyait, par places, les rails du petit chemin de fer, installé pour les charrois, et dont un wagonnet renversé gisait dans un coin. Mais la grande mélancolie de cette mort des choses était surtout la locomobile, restée sous le toit du hangar qui l'abritait. Depuis quinze ans, elle était là, refroidie, morte. Le hangar avait fini par s'effondrer sur elle, de larges trous laissaient la pluie la tremper, à chaque averse. Un bout de la courroie de transmission qui actionnait le treuil, pendait, semblait la lier, pareil à un fil d'araignée géant. Et ses aciers, ses cuivres se pourrissaient eux aussi, comme rouilles de lichens, recouverts d'une végétation de vieillesse, dont les plaques jaunâtres faisaient d'elle une sorte de machine très ancienne, herbue, que les hivers avaient décharnée. Cette machine morte, cette machine froide, au foyer éteint, à la chaudière muette, c'était l'âme même du travail qui s'en était allée, dans la vaine attente du grand cœur charitable, dont la venue, à travers les églantiers et les ronces, devait réveiller l'Église-au-Bois-dormant de son lourd sommeil de ruine.

Le docteur Chassaigne, enfin, parla.

—Ah! dit-il, quand on pense que cinquante mille francs auraient suffi pour empêcher un tel désastre! avec cinquante mille francs, on pouvait couvrir, le gros œuvre était sauvé, et l'on avait tout le temps d'attendre... Mais ils voulaient tuer l'œuvre, comme ils avaient tué l'homme.

D'un geste, il désigna, là-bas, les pères de la Grotte, qu'il évitait de nommer.

—Et dire qu'ils ont des recettes annuelles de neuf cent mille francs! Ils préfèrent envoyer des cadeaux à Rome, pour entretenir des amitiés puissantes.

Malgré lui, il repartait en campagne contre les adversaires du curé Peyramale. Toute cette histoire le hantait d'une sainte colère de justice. En face de la ruine lamentable, il reprenait les faits, le curé enthousiaste se lançant dans la construction de son église, s'endettant, se laissant voler, tandis que le père Sempé aux aguets profitait de chacune de ses fautes, le discréditait près de l'évêque, finissait par tarir les aumônes et par faire arrêter les travaux. Puis, après la mort du vaincu, venaient les procès interminables, quinze années de procès qui avaient donné aux hivers le temps de manger l'œuvre. Maintenant, elle était dans un si pitoyable état, la dette montait à un chiffre si gros, que tout paraissait bien fini. La mort lente, la mort des pierres s'achevait. Sous son hangar effondré, la locomobile allait tomber en loques, battue par la pluie, rongée par la mousse.

—Je le sais bien, ils chantent victoire, il n'y a plus qu'eux. C'était ce qu'ils désiraient, être les maîtres absolus, garder pour eux seuls toute la puissance, tout l'argent... Si je vous disais que leur terreur de la concurrence les a poussés jusqu'à écarter de Lourdes les ordres religieux qui ont tenté d'y venir. Des jésuites, des dominicains, des bénédictins, des capucins, des carmes ont fait des demandes; toujours, les pères de la Grotte sont parvenus à les évincer. Ils ne tolèrent que les ordres de femmes, ils ne veulent qu'un troupeau... Et la ville leur appartient, et ils y tiennent boutique, ils y vendent Dieu, en gros et en détail!

À pas lents, il était revenu au milieu de la nef, parmi les décombres. D'un grand geste, il montra la dévastation qui l'entourait.

—Voyez cette tristesse, cette misère affreuse... Là-bas, le Rosaire et la Basilique leur ont coûté plus de trois millions.

Pierre, alors, comme dans la noire et froide chambre de Bernadette, vit se dresser la Basilique, radieuse en son triomphe. Ce n'était point ici que se réalisait le rêve du curé Peyramale, officiant, bénissant les foules à genoux, pendant que les orgues grondaient d'allégresse. La Basilique, là-bas, s'évoquait, toute sonnante de la volée des cloches, toute clamante de la joie surhumaine d'un miracle, toute braisillante de flammes, avec ses bannières, ses lampes, ses cœurs d'argent et d'or, son clergé vêtu d'or, son ostensoir pareil à un astre d'or. Elle flambait dans le soleil couchant, elle touchait le ciel de sa flèche, dans l'envolement des milliards de prières dont ses murs frémissaient. Ici, l'église morte avant de naître, l'église interdite par un mandement de l'évêque, tombait en poudre, ouverte aux quatre vents. Chaque orage emportait un peu des pierres, de grosses mouches bourdonnaient seules dans les orties qui avaient envahi la nef; et il n'y avait d'autres dévotes que les femmes du voisinage, venant retourner leur pauvre linge, étendu sur l'herbe. Au milieu du morne silence, une voix sourde semblait sangloter, la voix des colonnes de marbre peut-être, pleurant leur luxe inutile, sous leur chemise de planches. Parfois, des oiseaux traversaient l'abside déserte, en jetant un petit cri. Des bandes de rats énormes, réfugiés sous les pièces des échafaudages abattus, se mordaient, bondissaient hors de leurs trous, dans un galop d'effroi. Et rien n'était d'une angoisse plus désespérée que cette ruine voulue, ne face de sa triomphante rivale, la Basilique rayonnante d'or.

De nouveau, le docteur Chassaigne dit simplement:

—Venez.

Ils sortirent de l'église, ils longèrent le bas côté de gauche, arrivèrent devant une porte, faite grossièrement de quelques planches clouées; et, quand ils eurent descendu un escalier de bois à demi rompu, dont les marches branlaient sous leurs pieds, ils se trouvèrent dans la crypte.

C'était une salle basse, aux voûtes écrasées, qui reproduisait exactement les dispositions du chœur. Les colonnes trapues, laissées à l'état brut, attendaient elles aussi leurs sculptures. Des matériaux traînaient, des bois achevaient de pourrir sur la terre battue, toute la vaste salle restait blanche de plâtre, dans le fruste abandon des bâtisses qu'on ne finit pas. Au fond, trois baies, autrefois vitrées, et dont il ne restait plus un carreau, éclairaient d'un grand jour froid la nudité désolée des murs.

Et, là, au milieu, dormait le corps du curé Peyramale. Des amis fervents avaient eu l'idée touchante de l'ensevelir ainsi dans la crypte de son église inachevée. Sur une large marche, le tombeau était tout en marbre. Les inscriptions, en lettres d'or, disaient la pensée des souscripteurs, le cri de vérité et de réparation qui sortait du monument. On lisait sur la face: «De pieuses oboles venues de tout l'univers ont élevé ce tombeau à la mémoire bénie du grand serviteur de Notre-Dame de Lourdes.» On lisait à droite ces mots d'un bref de Pie IX: «Vous vous êtes dévoué tout entier à édifier un temple à la Mère de Dieu.» On lisait à gauche cette parole de l'Évangile: «Heureux ceux qui souffrent de persécution pour la justice.» N'était-ce point la plainte véridique, l'espoir légitime du vaincu, qui avait combattu si longtemps, dans l'unique désir d'exécuter strictement les ordres de la Vierge, que Bernadette lui avait transmis? Elle se trouvait là, Notre-Dame de Lourdes, une statuette mince, placée au-dessus de l'inscription funéraire, contre la grande muraille nue, que décoraient seulement quelques couronnes de perles, pendues à des clous. Et, devant le tombeau, cinq ou six bancs étaient alignés, comme devant la Grotte, pour les fidèles qui voulaient s'asseoir.

Mais, d'un nouveau geste de pitié émue, le docteur Chassaigne, silencieusement, avait montré à Pierre une tache énorme d'humidité qui verdissait le mur du fond. Pierre se rappela le petit lac qu'il avait remarqué en haut, sur le ciment disjoint du chœur, un amas d'eau considérable laissé par l'orage de la nuit précédente. Évidemment, des infiltrations se produisaient, une source véritable coulait en bas, envahissait la crypte, par les temps de forte pluie. Tous deux eurent le cœur serré, lorsqu'ils s'aperçurent que l'eau suivait la voûte par minces filets et retombait en grosses gouttes régulières, cadencées, sur le tombeau.

Le docteur ne put retenir un gémissement.

—Il pleut maintenant, il pleut sur lui!

Pierre demeurait immobile, dans une sorte de terreur sacrée. Sous cette eau qui tombait, sous les coups de vent qui devaient entrer l'hiver, par les carreaux brisés des fenêtres, ce mort lui apparut lamentable et tragique. Il prenait une grandeur farouche, tout seul dans son riche tombeau de marbre, au milieu des gravats, au fond des ruines croulantes de son église. Il en était le gardien solitaire, le mort endormi et rêveur qui en gardait les espaces vides, ouverts à tous les oiseaux de nuit. Il y était la protestation muette, obstinée, éternelle, et il y était l'attente. Couché dans sa bière, ayant l'éternité pour prendre patience, il y attendait sans lassitude les ouvriers qui reviendraient peut-être, par un beau matin d'avril. S'ils mettaient dix ans, il serait là, et s'ils mettaient un siècle, il serait là encore. Il attendait que les échafaudages pourris, là-haut, parmi l'herbe de la nef, fussent ressuscités ainsi que des morts, dans un prodige, de nouveau debout le long des murs. Il attendait que la locomobile, sous la mousse, tout d'un coup brûlante, retrouvât son haleine, pour monter les charpentes de la toiture. Son œuvre aimée, la géante construction croulait sur sa tête, et les mains jointes, les yeux clos, il en gardait les décombres, il attendait.

À demi-voix, le docteur acheva la cruelle histoire, comment après avoir persécuté le curé Peyramale et son œuvre, on persécutait son tombeau. Anciennement, un buste du curé était là, des mains dévotes entretenaient devant lui la petite flamme d'une lampe. Mais une femme étant tombée la face contre terre, en disant qu'elle voyait l'âme du défunt, les pères de la Grotte s'émurent. Est-ce que des miracles allaient se produire? Déjà des malades passaient les journées entières, assis sur les bancs, devant le tombeau. D'autres s'agenouillaient, baisaient le marbre, imploraient leur guérison. Et ce fut une terreur: s'ils guérissaient, si la Grotte avait un concurrent dans ce martyr, couché tout seul, au milieu des vieux outils laissés par les maçons! L'évêque de Tarbes, prévenu, travaillé, publia le mandement qui interdisait l'église, en défendant tout culte, tout pèlerinage et procession au tombeau de l'ancien curé de Lourdes. Comme pour Bernadette, son souvenir était proscrit, son image ne se trouvait officiellement nulle part. De même qu'ils s'étaient acharnés contre l'homme vivant, les pères s'acharnaient contre la mémoire du grand mort. Ils le poursuivaient jusque dans la tombe. Eux seuls, aujourd'hui encore, empêchaient que les travaux de l'église ne fussent repris, créant de continuels obstacles, refusant de partager leur riche moisson d'aumônes. Et ils attendaient que la pluie des hivers tombât, achevât l'œuvre de destruction, que la voûte, les murs, toute la construction géante croulât sur le tombeau de marbre, sur le corps du vaincu, et qu'il fût enseveli, et qu'il fût broyé!

—Ah! murmura le docteur, moi qui l'ai connu si vaillant, si enthousiaste des nobles besognes! Maintenant, vous le voyez, il pleut, il pleut sur lui!

Péniblement, il se mit à genoux, il s'apaisa dans une longue prière.

Pierre, qui ne pouvait prier, restait debout. Une humanité émue débordait de son cœur. Il écoutait les pesantes gouttes de la voûte s'écraser une à une sur le tombeau, dans un rythme lent, qui semblait compter les secondes de l'éternité, au milieu du profond silence. Et il songeait à l'éternelle misère de ce monde, à cette élection de la souffrance frappant toujours les meilleurs. Les deux grands ouvriers de Notre-Dame de Lourdes, Bernadette, le curé Peyramale, revivaient devant lui, ainsi que des victimes pitoyables, torturées pendant leur vie, exilées après leur mort. Certes, cela aurait achevé de tuer en lui la foi; car la Bernadette qu'il venait de trouver, au bout de son enquête, n'était qu'une sœur humaine, chargée de toutes les douleurs. Mais il n'en gardait pas moins pour elle un culte de fraternelle tendresse, et deux larmes lentes roulèrent sur ses joues.

CINQUIÈME JOURNÉE

I

Cette nuit-là, à l'hôtel des Apparitions, Pierre, de nouveau, ne put fermer l'œil. Après être passé par l'Hôpital, pour prendre des nouvelles de Marie, qui dormait d'un profond sommeil d'enfant, délicieux et réparateur, depuis son retour de la procession, il s'était couché lui-même, inquiet de n'avoir pas vu reparaître M. de Guersaint. Il l'attendait au plus tard pour le dîner, un accident sans doute l'avait retenu à Gavarnie; et il songeait au tourment de la jeune fille, si son père n'allait pas l'embrasser, dès le lendemain matin. Avec cet homme si aimablement distrait, à la cervelle d'oiseau, toutes les suppositions, toutes les craintes étaient possibles.

Peut-être cette inquiétude avait-elle d'abord suffi à tenir Pierre éveillé, malgré sa grande fatigue. Mais, ensuite, le tapage nocturne, dans l'hôtel, avait vraiment pris des proportions intolérables. Le lendemain mardi était le jour du départ, le dernier jour que le pèlerinage national devait passer à Lourdes, et sans doute les pèlerins profitaient goulûment des heures, revenaient de la Grotte, y retournaient en pleine nuit, tâchaient de violenter le ciel par leur agitation, sans besoin aucun de repos. Les portes battaient, les planchers tremblaient, la maison entière vibrait comme sous le galop désordonné d'une foule. Jamais encore les murs n'avaient résonné de toux si opiniâtres, de si grosses voix indistinctes. Et Pierre, gagné par l'insomnie, se retournait en sursaut, se relevait, avec la continuelle idée que ce devait être M. de Guersaint qui rentrait. Pendant quelques minutes, il tendait fiévreusement l'oreille, il n'entendait que les rumeurs extraordinaires du couloir, où il ne distinguait rien de précis. Était-ce, à gauche, le prêtre, la mère et ses trois filles, le ménage de vieilles gens, qui se battaient avec les meubles? ou était-ce plutôt, à droite, l'autre famille si nombreuse, l'autre monsieur seul, la jeune dame seule, que d'incompréhensibles événements jetaient dans les aventures? Un instant, il sauta de son lit, il voulut visiter la chambre vide de son compagnon absent, certain qu'il s'y passait des choses violentes. Mais il eut beau écouter, il ne saisit plus, derrière la cloison mince, que le murmure tendre de deux voix, d'une légèreté de caresse. Le brusque souvenir de madame Volmar lui revint, et il retourna se coucher, frissonnant.

Enfin, Pierre, au grand jour, s'endormait, lorsque des coups rudes, frappés dans sa porte, le firent sursauter. Cette fois, il ne se trompait pas, une forte voix criait, étranglée par l'angoisse:

—Monsieur l'abbé! monsieur l'abbé! de grâce, éveillez-vous!

C'était décidément M. de Guersaint qu'on rapportait mort, pour le moins. Effaré, il courut ouvrir, en chemise, et se trouva devant M. Vigneron, son voisin.

—Oh! de grâce, monsieur l'abbé, habillez-vous vite! On a besoin de votre saint ministère.

Alors, il raconta qu'il venait de se lever pour regarder l'heure à sa montre, posée sur la cheminée, quand il avait entendu des soupirs atroces sortir de la chambre voisine, où était couchée madame Chaise. Elle avait laissé la porte de communication ouverte, par gentillesse, afin d'être davantage avec eux. Naturellement, il s'était précipité, poussant les persiennes, donnant du jour et de l'air.

—Et quel spectacle, monsieur l'abbé! Notre pauvre tante sur son lit, à moitié violette déjà, la bouche béante sans pouvoir reprendre haleine, les mains égarées, crispées parmi les draps... Vous comprenez, c'est sa maladie de cœur... Venez, venez vite, monsieur l'abbé, pour l'assister, je vous en supplie!

Pierre, étourdi, ne retrouvait ni son pantalon, ni sa soutane.

—Sans doute, sans doute, je vais avec vous. Mais je ne puis l'administrer, je n'ai pas ce qu'il faut.

M. Vigneron l'aidait à se vêtir, s'accroupissait, en quête des pantoufles.

—Ça ne fait rien, votre vue seule l'aidera à passer, si Dieu nous réserve cette affliction... Tenez! chaussez-vous d'abord, et suivez-moi, oh! tout de suite, tout de suite!

Il repartit en coup de vent, s'engouffra dans la chambre voisine. Toutes les portes étaient restées grandes ouvertes. Le jeune prêtre, qui le suivait, ne remarqua dans la première pièce, obstruée d'un incroyable désordre, que le petit Gustave, demi-nu, assis sur le canapé où il couchait, immobile, très pâle, oublié et grelottant, au milieu de ce drame de la mort brutale. Des valises éventrées barraient le passage, des restes de charcuterie salissaient la table, le lit du père et de la mère semblait ravagé par la catastrophe, les couvertures tirées, jetées à terre. Et, tout de suite, dans la seconde chambre, il aperçut la mère, vêtue en hâte d'un vieux peignoir jaune, debout, l'air terrifié.

—Eh bien, mon amie? eh bien, mon amie? répéta M. Vigneron, bégayant.

D'un geste, sans répondre, madame Vigneron montra madame Chaise, qui ne bougeait plus, la tête retombée sur l'oreiller, les mains retournées et raidies. La face était bleue, la bouche bâillait, comme dans le dernier souffle énorme qui s'en était échappé.

Pierre s'était penché. Puis, à demi-voix:

—Elle est morte.

Morte! ce mot retentit dans la chambre, mieux tenue, où régnait un lourd silence. Et les deux époux se regardèrent, stupéfaits, éperdus. C'était donc fini? La tante mourait avant Gustave, le petit héritait des cinq cent mille francs. Que de fois ils avaient fait ce rêve, dont la brusque réalisation les hébétait! Que de fois ils avaient désespéré, en craignant que le pauvre enfant ne partît avant elle! Morte, mon Dieu! est-ce que c'était leur faute? est-ce qu'ils avaient réellement demandé cela à la sainte Vierge? Elle se montrait si bonne pour eux, qu'ils tremblaient de n'avoir pu exprimer un souhait sans être exaucés. Déjà, dans la mort du chef de bureau, subitement emporté pour leur laisser la place, ils avaient reconnu le doigt si puissant de Notre-Dame de Lourdes. Est-ce qu'elle venait de les combler de nouveau, en écoutant jusqu'aux songeries inconscientes de leur désir? Pourtant, ils n'avaient jamais voulu la mort de personne, ils étaient de braves gens, incapables d'une action mauvaise, aimant bien leur famille, pratiquant, se confessant, communiant comme tout le monde, sans ostentation. Quand ils pensaient à ces cinq cent mille francs, à leur fils qui pouvait s'en aller le premier, à l'ennui qu'ils auraient de voir un autre neveu, moins digne, hériter de cette fortune, tout cela était si discret au fond d'eux, si naïf, si naturel en somme! Et ils y avaient certainement pensé devant la Grotte, mais la sainte Vierge n'était-elle pas la suprême sagesse, ne savait-elle pas mieux que nous-mêmes ce qu'elle devait faire pour le bonheur des vivants et des morts?

Alors, très sincèrement, madame Vigneron éclata en sanglots, pleurant sa sœur qu'elle adorait.

—Ah! monsieur l'abbé, je l'ai vue s'éteindre, elle a passé sous mes yeux. Quel malheur que vous ne soyez pas venu plus tôt, pour recevoir son âme!... Elle est morte sans prêtre, votre présence l'aurait tant consolée!

Les paupières lourdes de larmes, cédant aussi à l'attendrissement, M. Vigneron consola sa femme.

—Ta sœur était une sainte, elle a communié encore hier matin, et tu peux être sans inquiétude, son âme est allée droit au ciel... Sans doute, si monsieur l'abbé était arrivé à temps, cela lui aurait fait plaisir de le voir... Que veux-tu? la mort a été la plus prompte. J'ai couru tout de suite, nous n'aurons eu, jusqu'au bout, aucun reproche à nous faire...

Et, se tournant vers le prêtre:

—Monsieur l'abbé, c'est sa piété trop grande qui a pour sûr hâté la crise. Hier, à la Grotte, elle avait eu déjà un étouffement, dont la violence était significative. Et, malgré sa fatigue, elle s'est ensuite obstinée à suivre la procession... Je pensais bien qu'elle n'irait pas loin. Seulement, c'était si délicat, on n'osait rien lui dire, dans la crainte de l'effrayer.

Doucement, Pierre s'agenouilla, récita les prières d'usage, avec cette émotion humaine qui lui tenait lieu de croyance, devant l'éternelle vie, l'éternelle mort, si pitoyables. Puis, il demeura un instant à genoux, il entendit les voix chuchotantes du ménage.

Le petit Gustave, oublié sur son lit, dans le désordre de la chambre voisine, avait dû être pris d'impatience. Il pleurait, il criait.

—Maman! maman! maman!

Enfin, madame Vigneron alla le calmer. Et elle eut l'idée de l'apporter entre ses bras, pour qu'il embrassât une dernière fois sa pauvre tante. D'abord, il se débattit, refusant, pleurant plus fort. Si bien que M. Vigneron fut forcé d'intervenir en lui faisant honte. Comment! lui qui n'avait peur de rien! qui montrait, devant le mal, du courage autant qu'un homme! Et sa pauvre tante toujours si aimable, dont la dernière pensée avait dû être certainement pour lui!

—Donne-le-moi, dit-il à sa femme, il va être raisonnable.

Gustave finit par s'abandonner au cou de son père. Il arriva en chemise, grelottant, montrant la nudité de son misérable petit corps, que rongeait la scrofule. Loin de le guérir, il semblait que l'eau miraculeuse de la piscine eût avivé la plaie de ses reins; tandis que sa maigre jambe pendait inerte, pareille à un bâton desséché.

—Embrasse-la, reprit M. Vigneron.

L'enfant se pencha, baisa sa tante sur le front. Ce n'était pas la mort qui l'inquiétait et le faisait se révolter. Depuis qu'il était là, il regardait la morte d'un air de tranquillité curieuse. Il ne l'aimait pas, il avait souffert d'elle trop longtemps. C'étaient, chez lui, des idées, des sentiments de grande personne, dont le poids l'avait étouffé, à mesure qu'elles se développaient et s'aiguisaient, avec son mal. Il sentait bien qu'il était trop petit, que les enfants ne doivent pas comprendre les choses qui se passent au fond des gens.

Son père, s'étant assis à l'écart, le garda sur ses genoux, pendant que la mère refermait la fenêtre et allumait les bougies des deux flambeaux de la cheminée.

—Ah! mon pauvre mignon, murmura-t-il dans le besoin qu'il avait de parler, c'est une perte cruelle pour nous tous. Voilà notre voyage gâté complètement, car c'était notre dernier jour, on part cette après-midi... Et la sainte Vierge justement qui se montrait si bonne...

Mais, devant le regard étonné de son fils, un regard d'infinie tristesse et de reproche, il se hâta de reprendre:

—Oui, sans doute, je sais qu'elle ne t'a pas guéri encore tout à fait. Seulement, il ne faut jamais désespérer de sa bienveillance... Elle nous aime trop, elle nous comble trop de ses grâces, elle finira sûrement par le guérir, puisque, maintenant, elle n'a plus que cette grande faveur à nous accorder.

Madame Vigneron, qui avait entendu, s'approcha.

—Comme nous aurions été heureux de rentrer à Paris bien portants tous les trois! Jamais rien n'est complet.

—Dis donc! fit remarquer brusquement M. Vigneron, je ne vais pas pouvoir partir avec vous, cette après-midi, à cause des formalités... Pourvu que mon billet de retour reste valable jusqu'à demain!

Tous deux se remettaient de l'affreuse secousse, soulagés, malgré l'affection qu'ils avaient pour madame Chaise; et ils l'oubliaient déjà, ils n'éprouvaient plus que la hâte de quitter Lourdes, comme si le but principal du voyage se trouvait rempli. Une joie décente, inavouée, les inondait.

—Puis, à Paris, j'aurai tant à courir! continua-t-il. Moi qui n'aspire plus qu'au repos!... Ça ne fait rien, je resterai mes trois ans au ministère, jusqu'à ma retraite, maintenant surtout que je suis certain de la retraite de chef de bureau... Seulement, après, oh! après, je compte bien jouir un peu de la vie. Puisque cet argent nous arrive, je vais acheter, dans mon pays, le domaine des Billottes, cette terre superbe dont j'ai toujours rêvé. Et je vous réponds que je ne me ferai pas de mauvais sang, au milieu de mes chevaux, de mes chiens et de mes fleurs!

Le petit Gustave était resté sur ses genoux, frissonnant de tout son pauvre corps d'insecte avorté, dans sa chemise retroussée à demi, qui laissait voir sa maigreur d'enfant mourant. Lorsqu'il s'aperçut que son père ne le sentait même plus là, tout à son rêve d'existence riche, enfin réalisable, il eut un de ses sourires énigmatiques, d'une mélancolie aiguisée de malice.

—Eh bien! père, et moi?

M. Vigneron, réveillé comme en sursaut, s'agita, parut d'abord ne pas comprendre.

—Toi, mon petit?... Toi, tu seras avec nous, parbleu!

Mais Gustave continuait à le regarder fixement, profondément, sans cesser de sourire, de ses lèvres fines, si navrées.

—Oh! crois-tu?

—Certainement, je le crois!... Tu seras avec nous, ce sera très gentil d'être avec nous...

Gêné, balbutiant, M. Vigneron, qui ne trouvait pas les mots convenables, demeura glacé, lorsque son fils haussa ses maigres épaules, d'un air de philosophique dédain.

—Oh! non!... Moi, je serai mort.

Et le père, terrifié, lut tout d'un coup dans le regard profond de l'enfant, un regard d'homme très vieux, très savant en toutes matières, qui connaissait les abominations de la vie pour les avoir souffertes. Surtout, ce qui l'effarait, c'était la soudaine certitude que cet enfant l'avait toujours pénétré lui-même jusqu'au fond de l'âme, au delà de ce qu'il n'osait s'avouer. Il se rappelait, dès le berceau, les yeux du petit malade fixés sur les siens, ces yeux que la souffrance rendait si aigus, qu'elle douait sans doute d'une force de divination extraordinaire, fouillant les pensées inconscientes, dans l'obscurité des crânes. Et, par un singulier contre-coup, les choses qu'il ne s'était jamais dites, il les retrouvait toutes à cette heure dans les yeux de son enfant, il les voyait, les lisait malgré lui. L'histoire de sa longue cupidité se déroulait, sa colère d'avoir un fils si chétif, son angoisse à l'idée que la fortune de madame Chaise reposait sur une existence si fragile, son âpre souhait qu'elle se hâtât de mourir, pour que le petit fût encore là, de façon à lui assurer l'héritage. C'était simplement une question de jours, ce duel à qui partirait le premier. Puis, au bout, c'était quand même la mort, le petit à son tour s'en allait, lui seul empochait l'argent, vieillissait longtemps dans l'allégresse. Et ces choses affreuses sortaient si nettes des yeux fins, mélancoliques et souriants du pauvre être condamné, s'échangeaient entre eux avec une telle clarté d'évidence, qu'un instant il sembla au père et au fils qu'ils se les criaient à voix très haute.

Mais M. Vigneron se débattit, tourna la tête, protesta violemment.

—Comment! tu seras mort?... En voilà des idées! C'est absurde, des idées pareilles!

Madame Vigneron s'était remise à sangloter.

—Méchant enfant, peux-tu nous causer une telle peine, au moment où nous pleurons une perte si cruelle déjà!

Il fallut que Gustave les embrassât, en leur promettant de vivre, de faire cela pour eux. Cependant, il n'avait pas cessé de sourire, sachant bien que le mensonge était nécessaire, quand on voulait ne pas trop s'attrister, résigné d'ailleurs à laisser après lui ses parents heureux, puisque la sainte Vierge elle-même ne pouvait lui donner, en ce monde, le petit coin de bonheur pour lequel toute créature aurait dû naître.

Sa mère alla le recoucher, et Pierre enfin se releva, au moment où M. Vigneron achevait de disposer la chambre d'une façon convenable.

—Vous m'excusez, n'est-ce pas? monsieur l'abbé, dit-il en accompagnant le jeune prêtre jusqu'à la porte. Je n'ai pas la tête bien à moi... Enfin, c'est un mauvais quart d'heure à passer. Il faudra tout de même que je m'en tire.

Dans le corridor, Pierre s'arrêta une minute, écoutant un bruit qui montait de l'escalier. Il avait songé encore à M. de Guersaint, il croyait reconnaître sa voix. Puis, comme il restait là, immobile, un événement se produisit, qui lui causa une gêne atroce. Avec une lenteur prudente, la porte de la chambre, occupée par le monsieur tout seul, venait de s'ouvrir; et une dame vêtue de noir était sortie, si légère, que, dans l'entre-bâillement, on avait eu à peine le temps de distinguer le monsieur, debout, les doigts sur les lèvres. Mais, quand la dame se retourna, elle se trouva soudain face à face avec Pierre. Cela fut si net, si brutal, qu'ils ne purent se détourner, en feignant de ne pas s'être reconnus.

C'était madame Volmar. Après les trois jours et les trois nuits qu'elle venait de passer là, au fond de cette chambre d'amour, dans une claustration absolue, elle s'en échappait de grand matin, avec un arrachement de tout son être. Six heures n'étaient pas sonnées, elle espérait n'être vue de personne, s'évanouir par les couloirs et l'escalier vides, d'une légèreté d'ombre; et elle avait le désir aussi de se montrer un peu à l'Hôpital, d'y passer cette matinée dernière, pour justifier sa présence à Lourdes. Quand elle aperçut Pierre, elle fut prise d'un tremblement, elle bégaya d'abord:

—Oh! monsieur l'abbé, monsieur l'abbé...

Puis, en remarquant que le prêtre avait laissé sa porte grande ouverte, elle parut céder à la fièvre qui la brûlait, à un besoin de parler de cette flamme, de s'expliquer, de s'innocenter. Le sang au visage, elle passa la première, elle entra dans la chambre, où il dut la suivre, fort troublé de l'aventure. Et, comme il laissait la porte ouverte encore, ce fut elle qui, d'un signe, le pria de la fermer, voulant se confier à lui.

—Oh! monsieur l'abbé, je vous en supplie, ne me jugez pas trop mal!

Il eut un geste, pour dire qu'il ne se permettait pas de porter un jugement sur elle.

—Si, si, je sais bien que vous connaissez mon malheur... À Paris, vous m'avez aperçue une fois, derrière la Trinité, avec une personne. Et, l'autre jour, ici, vous m'avez reconnue, sur le balcon. N'est-ce pas? vous vous doutiez que je vivais là, près de vous, cachée avec cette personne, dans cette chambre... Seulement, si vous saviez, si vous saviez!

Ses lèvres frémissaient, des larmes montaient à ses paupières. Il la regardait, et il restait surpris de l'extraordinaire beauté qui transfigurait son visage. Cette femme, toujours en noir, très simple, sans un bijou, lui apparaissait dans un éclat de sa passion, hors de l'ombre où elle s'effaçait, s'éteignait d'habitude. Elle qui n'était point jolie au premier aspect, trop brune, trop mince, les traits tirés, la bouche grande, le nez long, prenait, à mesure qu'il l'examinait, un charme troublant, une puissance de conquête irrésistible. Ses yeux surtout, ses larges yeux magnifiques, dont elle cachait d'ordinaire le brasier sous un voile d'indifférence, brûlaient comme des torches, aux heures où elle s'abandonnait toute. Il comprit qu'on l'adorât, qu'on pût la désirer à en mourir.

—Si vous saviez, monsieur l'abbé, si je vous racontais ce que j'ai souffert!... Ce sont des choses que vous avez soupçonnées sans doute, puisque vous connaissez ma belle-mère et mon mari. Les rares fois que vous êtes venu chez nous, vous n'êtes pas sans avoir compris les abominations qui s'y passaient, malgré mon air d'être toujours contente, dans mon petit coin de silence et d'effacement... Mais vivre ainsi dix ans, mais ne jamais être, ne jamais aimer, ne jamais être aimée, non, non, je n'ai pas pu!

Alors, elle conta la douloureuse histoire, son mariage avec le marchand de diamants, désastreux dans son apparent coup de fortune, sa belle-mère une âme dure de bourreau et de geôlier, son mari un monstre de laideur physique, de vilenie morale. On l'emprisonnait, on ne la laissait pas même se mettre seule à une fenêtre. On l'avait battue, on s'était acharné contre ses goûts, ses envies, ses faiblesses de femme. Elle savait qu'au dehors son mari entretenait des filles; et, si elle souriait à un parent, si elle avait une fleur au corsage, en un jour rare de gaieté, il arrachait la fleur, entrait dans des rages jalouses, lui brisait les poignets, avec d'affreuses menaces. Pendant des années, elle avait vécu dans cet enfer, espérant quand même, ayant en elle un tel flot de vie, un si ardent besoin de tendresse, qu'elle attendait le bonheur, croyant toujours le voir entrer, au moindre souffle.

—Monsieur l'abbé, je vous jure que je n'ai pas pu ne pas faire ce que j'ai fait. J'étais trop malheureuse, tout mon être brûlait de se donner... Quand mon ami, la première fois, m'a dit qu'il m'aimait, j'ai laissé tomber ma tête sur son épaule; et c'était fini, j'étais sa chose pour toujours. Il faut comprendre ces délices, être aimée, ne trouver chez son ami que des gestes de caresse, des paroles de douceur, la continuelle préoccupation de se montrer prévenant et aimable; et savoir qu'il pense à vous, qu'il y a quelque part un cœur où vous vivez; et n'être que vous deux, n'être plus qu'un, s'oublier dans une étreinte où tout se fond, les corps et les âmes!... Ah! si c'est un crime, monsieur l'abbé, je ne puis en avoir le remords. Je ne dis même pas qu'on m'y a poussée, je dis que je l'ai commis aussi naturellement que je respire, parce qu'il était nécessaire à ma vie.

Elle avait porté la main à ses lèvres, comme pour donner un baiser au monde. Et Pierre se sentit bouleversé, devant cette amoureuse, qui était la passion, l'éternel désir. Puis, une immense pitié commença à naître en lui.

—Pauvre femme! murmura-t-il.

—Ce n'est pas au prêtre que je me confesse, reprit-elle c'est à l'homme que je parle, à un homme dont je serais heureuse d'être comprise... Non, je ne suis pas une croyante, la religion ne m'a pas suffi. On prétend que des femmes s'y contentent, qu'elles y trouvent une protection solide contre la faute. Moi, j'ai toujours eu froid dans les églises, j'y meurs de néant... Et je sais bien que cela est mal, de feindre la religion, de paraître la mêler aux choses de mon cœur. Mais, que voulez-vous? on m'y force. Si vous m'avez rencontrée, à Paris, derrière la Trinité, c'est que cette église est le seul endroit où l'on me laisse aller seule; et, si vous me trouvez ici, à Lourdes, c'est que, de toute l'année, je n'ai que ces trois jours de liberté absolue, d'absolu bonheur.

Un frisson la reprenait, des larmes chaudes coulèrent sur ses joues.

—Ah! ces trois jours, ces trois jours! vous ne pouvez pas savoir avec quelle ardeur je les attends, avec quelle flamme je les vis, avec quelle rage j'en emporte le souvenir!

Tout s'évoquait, devant la longue chasteté de Pierre. Ces trois jours, ces trois nuits, si âprement désirés, si goulûment vécus, il se les imaginait, au fond de cette chambre d'hôtel, les fenêtres et la porte closes, dans l'ignorance où les bonnes elles-mêmes se trouvaient qu'une femme fût enfermée là. L'étreinte sans fin, le continuel baiser, un don de tout l'être, un oubli du monde, un anéantissement dans l'inextinguible amour! Il n'y avait plus de lieu, il n'y avait plus de temps, rien ne restait que la hâte de s'appartenir, de s'appartenir encore. Et quel déchirement, à l'heure de la séparation! C'était de cette cruauté qu'elle tremblait, c'était dans la douleur d'avoir quitté son paradis qu'elle s'oubliait, elle si muette, jusqu'à crier son mal. Se prendre une dernière fois aux bras l'un de l'autre, vouloir se confondre pour demeurer l'un dans l'autre, et s'arracher comme si la moitié de votre chair s'en allait, et se dire que de longs jours, que de longues nuits se passeraient, sans qu'on pût même se voir!

Pierre, le cœur éperdu à l'évocation de ce tourment de de la chair, répéta:

—Pauvre femme!

—Et, monsieur l'abbé, continua-t-elle, songez à l'enfer dans lequel je vais rentrer. Pendant des semaines, pendant des mois, mon ciel se ferme, je vis mon martyre, sans une plainte... C'est fini encore une fois d'être heureuse, en voilà pour un an. Grand Dieu! trois pauvres jours, trois pauvres nuits par an, n'est-ce pas à devenir folle, de ma violence à en jouir et de ma patience à attendre qu'ils reviennent?... Je suis si malheureuse, monsieur l'abbé, ne croyez-vous pas tout de même que je suis une honnête femme?

Il était profondément ému par ce grand élan, par cette fougue de passion et de douleur sincères. Il sentait là le souffle de l'universel désir, une flamme souveraine qui purifiait tout. Sa pitié déborda, il fut le pardon.

—Madame, je vous plains et je vous respecte infiniment.

Alors, elle ne parla plus, elle le regarda de ses grands yeux, obscurcis de larmes. Puis, d'une brusque étreinte, elle lui saisit les deux mains, les tint serrées entre ses doigts brûlants. Et elle partit, elle disparut au fond du couloir, avec sa légèreté d'ombre.

Mais, lorsqu'elle ne fut plus là, Pierre souffrit davantage de sa présence. Il ouvrit toute large la fenêtre, pour chasser l'odeur d'amour qu'elle avait laissée. Déjà, le dimanche, quand il s'était aperçu qu'une femme vivait cachée dans la chambre voisine, il avait eu cette terreur pudique, en se disant qu'elle était la revanche de la chair, au milieu de l'exaltation mystique de Lourdes l'immaculée. Et, maintenant, cette épouvante revenait, il comprenait la toute-puissance, l'invincible volonté de la vie qui veut être. L'amour était plus fort que la foi, peut-être n'y avait-il de divin que la possession. S'aimer, s'appartenir malgré tout, faire de la vie, continuer la vie, n'était-ce pas l'unique but de la nature, en dehors des polices sociales et religieuses? Un instant, il eut conscience de l'abîme: sa chasteté était son dernier soutien, la dignité même de son existence manquée de prêtre incroyant. Il comprenait qu'après avoir cédé à sa raison, s'il cédait à sa chair, il serait perdu. Tout son orgueil de pureté, toute sa force, qu'il avait mise dans son honnêteté professionnelle, lui revint; et il se jura de nouveau de n'être pas un homme, puisqu'il s'était volontairement retranché du nombre des hommes.

Sept heures sonnèrent. Pierre ne se recoucha pas, se lava à grande eau, heureux de cette eau fraîche qui achevait de calmer sa fièvre. Comme il finissait de s'habiller, la pensée de M. de Guersaint se réveilla en lui, anxieuse, à un bruit de pas qu'il entendit dans le corridor. On s'arrêta devant sa porte, on frappa; et il alla ouvrir, soulagé.

Mais il eut un cri de vive surprise.

—Comment, c'est vous! Comment, vous voilà déjà levée, à courir les rues, à monter voir les gens!

Marie était debout sur le seuil, souriante. Derrière elle, sœur Hyacinthe, qui l'accompagnait, souriait aussi de ses jolis yeux candides.

—Ah! mon ami, dit la jeune fille, je n'ai pas pu rester couchée. Dès que j'ai vu le soleil, j'ai sauté du lit, tant j'avais besoin de marcher, de courir, de sauter comme une enfant... Et j'ai tant fait, j'ai tant supplié, que ma sœur a été assez aimable pour sortir avec moi... Je crois bien que je m'en serais allée par la fenêtre, si l'on avait fermé la porte.

Pierre les avait fait entrer, et une émotion indicible le serrait à la gorge, en l'entendant plaisanter si gaiement, en la regardant se mouvoir à l'aise, si vive, si gracieuse. Elle, mon Dieu! elle qu'il avait vue pendant des années, les jambes mortes, la face couleur de plomb! Depuis qu'il l'avait quittée, la veille, dans la Basilique, elle s'était épanouie en jeunesse et en beauté. Une nuit venait de suffire pour qu'il retrouvât, grandie, la chère créature de tendresse, l'enfant superbe, éclatante, embrassée si follement autrefois, derrière la haie en fleur, sous les arbres criblés de soleil.

—Comme vous voilà grande, comme vous voilà belle, Marie! ne put-il s'empêcher de dire.

Sœur Hyacinthe, alors, intervint.

—N'est-ce pas, monsieur l'abbé, que la sainte Vierge a bien fait les choses? Quand elle s'en mêle, vous voyez, on sort de ses mains fraîche comme une rose et sentant bon.

—Ah! reprit la jeune fille, je suis si heureuse, je me sens toute forte, toute saine, toute blanche, comme si je venais de naître!

Et cela fut délicieux pour Pierre. Il lui sembla que ce qui restait encore là de l'haleine éparse de madame Volmar, se dissipait, était purifié. Marie emplissait la chambre de sa candeur, du parfum et de l'éclat de sa jeunesse innocente. Et, cependant, cette joie de la beauté pure, de la vie qui refleurissait, n'allait pas pour lui sans une grande tristesse. Au fond, la révolte qu'il avait eue dans la Crypte, la blessure de son existence manquée devait laisser son cœur à jamais saignant. Tant de grâce ressuscitée, toute la femme adorée qui renaissait en sa fleur! et jamais il ne connaîtrait la possession, il était hors du monde, au sépulcre. Mais il ne sanglotait plus, il goûtait une mélancolie sans bornes, un néant immense, à se dire qu'il était mort, que cette aube de femme se levait sur la tombe où dormait sa virilité. C'était le renoncement, accepté, voulu, dans la grandeur désolée des existences hors nature.

Comme l'autre, la passionnée, Marie avait pris les mains de Pierre. Mais ses petites mains, à elle, étaient si douces, si fraîches, si calmantes! Elle le regardait, confuse un peu, avec une grosse envie qu'elle n'osait formuler. Puis, bravement:

—Pierre, voulez-vous m'embrasser? ça me rendrait bien contente.