Et Pierre, alors, se retrouva en face de madame Volmar. Leurs regards se rencontrèrent. Mais il ne la reconnaissait pas, elle eut à peine un léger battement de cils. C'était de nouveau la femme vêtue de noir, lente, indolente, d'une modestie effacée, heureuse de disparaître. Le brasier de ses larges yeux était mort, se ravivant par instants d'une étincelle sous leur voile d'indifférence, une moire d'ombre qui semblait les éteindre.
—Oh! une migraine atroce! répétait-elle à madame Désagneaux. Vous voyez, je n'ai pas encore ma pauvre tête à moi... C'est le voyage qui me donne ça. Tous les ans, je suis sûre de mon affaire.
Plus vive, plus rose, plus ébouriffée que jamais, l'autre s'agitait.
—Ma chère, pour le moment, j'en ai autant à votre service. Oui, ça m'a prise ce matin, une névralgie à tout casser... Seulement...
Elle se pencha, poursuivit à voix basse:
—Seulement, je crois que ça y est. Oui! ce bébé, que je désire tant, qui ne veut pas pousser... J'ai supplié la sainte Vierge, et j'ai été malade, oh! malade, à mon réveil! Enfin, tous les signes!... Voyez-vous la tête de mon mari, qui m'attend à Trouville! Sera-t-il heureux!
Très sérieuse, madame Volmar écoutait. Puis, de son air tranquille:
—Eh bien! moi, ma chère, je connais une personne qui ne voulait plus avoir d'enfants... Elle est venue ici, elle n'en a plus fait.
Mais Gérard et Berthaud, ayant aperçu ces dames, se hâtèrent d'accourir. Le matin, à l'Hôpital de Notre-Dame des Douleurs, les deux hommes s'étaient présentés, et madame de Jonquière les avait reçus dans un petit bureau, voisin de la lingerie. Là, très correctement, en s'excusant avec une bonhomie souriante de cette démarche un peu bousculée, Berthaud avait demandé la main de mademoiselle Raymonde pour son cousin Gérard. Tout de suite, on s'était senti à l'aise, la mère avait eu un attendrissement, en disant que Lourdes porterait bonheur au jeune ménage. De sorte que le mariage se trouva ainsi conclu en quelques paroles, au milieu de la satisfaction générale. Même on prit rendez-vous, le quinze septembre, au château de Berneville, près de Caen, une propriété de l'oncle, le diplomate, que Berthaud connaissait et chez lequel il promit de mener Gérard. Puis, Raymonde, appelée, avait rougi de plaisir, en mettant ses deux petites mains dans celles de son fiancé.
Ce dernier s'empressait, demandait à la jeune fille:
—Voulez-vous des oreillers pour la nuit? Ne vous gênez pas, je puis vous en donner, ainsi qu'à ces dames qui vous accompagnent.
Raymonde refusa gaiement.
—Non, non! nous ne sommes pas si douillettes. Il faut réserver ça aux pauvres malades.
D'ailleurs, ces dames parlaient toutes à la fois. Madame de Jonquière déclarait qu'elle était si fatiguée, si fatiguée, qu'elle ne se sentait plus vivre; et elle se montrait pourtant bien heureuse, ses regards riaient en couvant sa fille et le jeune homme, pendant qu'ils causaient ensemble. Mais Berthaud ne pouvait rester là, son service le réclamait, ainsi que Gérard. Tous deux prirent congé, après avoir rappelé le rendez-vous. N'est-ce pas, le quinze septembre, au château de Berneville? Oui, oui, c'était chose entendue! Et il y eut encore des rires, des poignées de main, tandis que les yeux, des yeux de caresse et de ravissement, achevaient ce qu'on n'osait dire tout haut, au milieu de cette foule.
—Comment! s'écria la petite madame Désagneaux, vous allez le quinze à Berneville. Mais si nous restons à Trouville jusqu'au vingt, comme mon mari le désire, nous irons vous voir!
Et elle se tourna vers madame Volmar, silencieuse.
—Venez donc aussi, vous. Ce serait si drôle de se retrouver toutes là-bas!
La jeune femme eut un geste lent, en répondant de son air d'indifférence lasse:
—Oh! moi, c'est fini, le plaisir. Je rentre.
Ses yeux, de nouveau, se rencontrèrent avec ceux de Pierre, qui était resté près de ces dames; et il crut la voir se troubler une seconde, tandis qu'une expression d'indicible souffrance passait sur sa face morte.
Les sœurs de l'Assomption arrivaient, ces dames les rejoignirent devant le fourgon de la cantine. Ferrand, venu en voiture avec les religieuses, y monta d'abord, puis aida sœur Saint-François à franchir le haut marchepied; et il resta debout, au seuil de ce fourgon, transformé en cuisine, où se trouvaient les provisions pour le voyage, du pain, du bouillon, du lait, du chocolat; pendant que sœur Hyacinthe et sœur Claire des Anges, demeurées sur le trottoir, lui passaient sa petite pharmacie, ainsi que d'autres paquets, de menus bagages.
—Vous avez bien tout? lui demanda sœur Hyacinthe. Bon! maintenant, vous n'avez qu'à vous coucher dans votre coin et à dormir, puisque vous vous plaignez qu'on ne vous utilise pas.
Ferrand se mit à rire doucement.
—Ma sœur, je vais aider sœur Saint-François... J'allumerai le fourneau à pétrole, je laverai les tasses, je porterai les portions aux heures d'arrêt, marquées sur le tableau qui est là... Et, tout de même, si vous avez besoin de médecin, vous viendrez me chercher.
Sœur Hyacinthe s'était aussi mise à rire.
—Mais nous n'avons plus besoin de médecin, puisque toutes nos malades sont guéries!
Et, les yeux dans les siens, de son air calme et fraternel:
—Adieu, monsieur Ferrand.
Il sourit encore, tandis qu'une émotion infinie mouillait ses yeux. Le son tremblé de sa voix dit l'inoubliable voyage, la joie de l'avoir revue, le souvenir d'éternelle et divine tendresse qu'il emportait.
—Adieu, ma sœur.
Madame de Jonquière parlait d'aller à son wagon avec sœur Claire des Anges et sœur Hyacinthe. Mais celle-ci lui assura que rien ne pressait, puisqu'on amenait à peine les malades. Elle la quitta, emmena l'autre sœur, promit de veiller à tout; et même elle voulut absolument la débarrasser de son petit sac, en lui disant qu'elle le retrouverait à sa place. De sorte que ces dames continuèrent à se promener, à causer gaiement entre elles, sur le large trottoir, où il faisait si doux.
Cependant, Pierre, qui, les yeux sur la grande horloge, regardait marcher les minutes, commençait à être surpris de ne pas voir Marie arriver avec son père. Pourvu que M. de Guersaint ne se perdît pas en route! Et il guettait, lorsqu'il aperçut M. Vigneron exaspéré, poussant furieusement devant lui sa femme et le petit Gustave.
—Oh! monsieur l'abbé, je vous en prie, dites-moi où est notre wagon, aidez-moi à y fourrer mes bagages et cet enfant... Je perds la tête, ils m'ont jeté hors de mon caractère...
Puis, devant le compartiment de seconde classe, il éclata, saisissant les mains du prêtre, au moment où celui-ci allait monter le petit malade.
—Vous imaginez-vous cela! ils veulent que je parte, ils m'ont répondu que, si j'attendais à demain, mon billet de retour ne serait plus valable!... J'ai eu beau leur conter l'accident. N'est-ce pas? ce n'est déjà pas si drôle de rester avec cette morte, pour la veiller, la mettre en bière, l'emmener demain, dans les délais voulus... Eh bien! ils prétendent que ça ne les regarde pas, qu'ils font déjà d'assez grosses réductions sur les billets de pèlerinage, sans entrer dans les histoires des gens qui meurent.
Madame Vigneron, tremblante, l'écoutait, pendant que Gustave, oublié, chancelant de fatigue sur sa béquille, levait sa pauvre face d'agonisant curieux.
—Enfin, je le leur ai crié sur tous les tons, il y a cas de force majeure... Que veulent-ils que je fasse de ce corps? Je ne puis pas le prendre sous mon bras et le leur apporter aujourd'hui comme bagage. Je suis donc bien forcé de rester... Non! ce qu'il y a des gens bêtes et méchants!
—Est-ce que vous avez parlé au chef de gare? demanda Pierre.
—Ah! oui, le chef de gare! Il est par là, dans la bousculade. On n'a jamais pu me le trouver. Comment voulez-vous que les choses se fassent proprement, au milieu d'une pétaudière pareille?... Mais il faut que je le déterre, il faut que je lui dise ma façon de penser!
Et, avisant sa femme figée, immobile:
—Qu'est-ce que tu fais là? Monte donc, pour qu'on te passe les bagages et le petit.
Alors, ce fut un engouffrement, il la poussa, il lui jeta des paquets, pendant que le prêtre soulevait Gustave dans ses bras. Le pauvre être, d'une légèreté d'oiseau, semblait avoir maigri encore, dévoré de plaies, si douloureux, qu'il eut un faible cri.
—Oh! mon mignon! est-ce que je t'ai fait du mal?
—Non, non! monsieur l'abbé, on m'a remué beaucoup, je suis très fatigué, ce soir.
Il souriait, de son air fin et si triste. Il s'enfonça dans son coin, ferma les yeux, achevé par ce mortel voyage.
—Vous comprenez, reprit M. Vigneron, ça ne m'amuse guère de me morfondre ici, tandis que ma femme et mon fils vont rentrer à Paris sans moi. Il le faut bien, la vie n'est plus tenable à l'hôtel; et, d'ailleurs, me voyez-vous forcé de repayer trois places, s'ils ne veulent pas entendre raison... Avec ça, ma femme n'a pas beaucoup de tête. Jamais elle ne saura se débrouiller.
Alors, dans un dernier essoufflement, il accabla madame Vigneron des observations les plus minutieuses, et ce qu'elle devait faire pendant le voyage, et de quelle façon elle rentrerait dans leur appartement, et comment elle soignerait Gustave, s'il avait une crise. Docile, un peu effarée, elle répondait à chaque phrase:
—Oui, oui, mon ami... Sans doute, mon ami...
Mais il fut repris d'une brusque colère.
—Définitivement, oui ou non, sera-t-il valable, mon billet de retour? Je veux le savoir pourtant... Il faut qu'on me le trouve, ce chef de gare!
Il se lançait de nouveau parmi la foule, lorsqu'il aperçut, sur le quai, restée à terre, la béquille de Gustave. Ce fut un désastre, qui lui fit lever les bras au ciel, pour prendre Dieu à témoin que jamais il ne sortirait de tant de complications. Et il la jeta à sa femme, il s'éloigna, éperdu, en criant:
—Tiens! tu oublies tout!
Maintenant, les malades affluaient; et, ainsi qu'à l'arrivée, dans la bousculade, c'était un charriage sans fin, le long des trottoirs, au travers des voies. Tous les maux abominables, toutes les plaies, toutes les difformités défilaient une fois encore, sans que la gravité ni le nombre en parussent moindres, comme si les quelques guérisons fussent l'humble clarté inappréciable au milieu du deuil immense. On les remportait tels qu'on les avait apportés. Les petites voitures, chargées de vieilles femmes impotentes, avec leurs cabas à leurs pieds, sonnaient sur les rails. Les brancards, où gisaient des corps ballonnés, des faces pâles aux yeux luisants, se balançaient, parmi les poussées de la cohue. C'était une hâte folle, sans raison, une confusion inexprimable, des demandes, des appels, des courses brusques, le tournoiement sur place d'un troupeau qui ne trouve plus la porte de la bergerie. Et les brancardiers finissaient par perdre la tête, ne sachant quel chemin suivre, devant les cris d'alerte des hommes d'équipe, qui, chaque fois, épouvantaient les gens, les égaraient d'angoisse.
—Attention! attention, là-bas!... Dépêchez-vous donc! Non, non, ne traversez plus!... Le train de Toulouse! le train de Toulouse!
Pierre, revenu sur ses pas, aperçut encore ces dames, madame de Jonquière et les autres, qui continuaient à causer gaiement. Près d'elles, il écouta Berthaud que le père Fourcade avait arrêté, pour le féliciter du bon ordre, pendant tout le pèlerinage. L'ancien magistrat s'inclinait, flatté.
—N'est-ce pas? mon révérend père, c'est une leçon donnée à leur république. On se tue, à Paris, quand des foules pareilles célèbrent quelque date sanglante de leur exécrable histoire... Qu'ils viennent donc ici s'instruire!
La pensée d'être désagréable au gouvernement qui l'avait forcé de se démettre, le ravissait. Il n'était jamais si heureux, à Lourdes, qu'au milieu des grandes affluences de fidèles, lorsque des femmes manquaient d'être écrasées. Pourtant, il ne paraissait pas satisfait du résultat de la propagande politique qu'il y venait faire chaque année, pendant trois jours. Des impatiences le prenaient, ça ne marchait pas assez vite. Quand donc Notre-Dame de Lourdes ramènerait-elle la monarchie?
—Voyez-vous, mon révérend père, l'unique moyen, le vrai triomphe, ce serait d'amener ici en masse les ouvriers des villes. Moi, je ne vais plus songer, je ne vais plus m'employer qu'à cela. Ah! si l'on pouvait créer une démocratie catholique!
Le père Fourcade était devenu très grave. Ses beaux yeux d'intelligence s'emplirent de rêve, se perdirent au loin. Que de fois il avait donné pour but à ses efforts la création de ce nouveau peuple! Mais n'y fallait-il pas le souffle d'un autre Messie?
—Oui, oui, murmura-t-il, une démocratie catholique, ah! l'histoire de l'humanité recommencerait!
Le père Massias l'interrompit passionnément, en disant que toutes les nations de la terre finiraient par venir; tandis que le docteur Bonamy, qui sentait poindre déjà un léger refroidissement dans la ferveur des pèlerins, hochait la tête, était d'avis que les fidèles de la Grotte devaient redoubler de zèle. Lui, mettait surtout le succès dans la plus grande publicité possible, donnée aux miracles. Et il affectait de rayonner, il riait complaisamment, en montrant le défilé tumultueux des malades.
—Voyez-les donc! Est-ce qu'ils ne partent pas avec une mine meilleure? Beaucoup n'ont pas l'air guéri, qui emportent le germe de la guérison, soyez-en sûrs!... Ah! les braves gens! ils font plus que nous tous pour la gloire de Notre-Dame de Lourdes.
Mais il dut se taire. Madame Dieulafay passait devant eux, dans sa caisse capitonnée de soie. Et on la déposa devant la portière du wagon de première classe, où une femme de chambre, déjà, rangeait les bagages. Une pitié serrait les cœurs, la misérable femme ne paraissait pas s'être éveillée de son anéantissement, pendant les trois jours vécus à Lourdes. Telle qu'ils l'avaient descendue au milieu de son luxe, le matin de l'arrivée, telle les brancardiers allaient la remonter, vêtue de dentelle, couverte de bijoux, avec sa face morte et imbécile de momie, qui se liquéfiait; et on aurait dit même qu'elle s'était réduite encore, qu'on la remportait diminuée, de plus en plus rapetissée à la taille d'une enfant, dans cet horrible mal qui, après avoir détruit les os, achevait de fondre la guenille molle des muscles. Son mari et sa sœur inconsolables, les yeux rougis, écrasés par la perte de leur dernier espoir, la suivaient avec l'abbé Judaine, comme on suit un corps au cimetière.
—Non, non! pas tout de suite! dit le prêtre aux porteurs, en les empêchant de la monter. Elle a le temps de rouler là dedans. Qu'elle garde au moins sur elle la douceur de ce beau ciel, jusqu'à la dernière minute!
Puis, voyant Pierre près de lui, il l'emmena à quelques pas, reprit, la voix brisée de chagrin:
—Ah! je suis navré... Ce matin encore, j'espérais. Je l'ai fait porter à la Grotte, j'ai dit ma messe pour elle, je suis revenu prier jusqu'à onze heures. Et rien, la sainte Vierge ne m'a pas entendu... Moi qu'elle a guéri, moi un pauvre vieil homme inutile, je n'ai pu obtenir d'elle la guérison de cette femme si belle, si jeune, si riche, dont la vie devrait être une continuelle fête!... Certes, la sainte Vierge sait mieux que nous autres ce qu'elle doit faire, et je m'incline, je bénis son nom. Mais, en vérité, mon âme est pleine d'une tristesse affreuse.
Il ne disait pas tout, il n'avouait pas la pensée qui le bouleversait ainsi, dans sa simplicité de brave homme enfant, que jamais n'avaient visité la passion ni le doute. C'était que ces pauvres gens qui pleuraient, le mari, la sœur, avaient trop de millions; c'était qu'ils avaient apporté de trop beaux cadeaux, qu'ils avaient donné trop d'argent à la Basilique. On n'achète pas le miracle, les richesses de ce monde nuisent plutôt, devant Dieu. Sûrement, la sainte Vierge n'était restée sourde pour eux, ne leur avait montré un cœur froid et sévère, que pour mieux écouter la voix faible des misérables venus à elle les mains vides, riches de leur seul amour, les comblant ceux-là de sa grâce, les inondant de sa tendresse brûlante de Mère divine. Et ces pauvres riches inexaucés, cette sœur, ce mari si malheureux près du triste corps qu'ils remportaient, ils se sentaient eux-mêmes des parias, au milieu de la foule des humbles consolés ou guéris, ils semblaient embarrassés de leur luxe, ils se reculaient, pris de gêne et de malaise, avec la honte de voir que Notre-Dame de Lourdes avait soulagé des mendiantes, tandis qu'elle était restée dédaigneuse, sans un regard, pour la belle et puissante dame, agonisant dans ses dentelles.
Pierre eut l'idée brusque qu'il avait pu ne pas voir M. de Guersaint et Marie arriver, et que peut-être ils étaient déjà au wagon. Il y retourna, il n'y aperçut toujours que sa valise, sur la banquette. Sœur Hyacinthe et sœur Claire des Anges commençaient à s'y installer, en attendant leurs malades; et, comme Gérard amenait M. Sabathier dans une petite voiture, Pierre donna un coup de main pour le monter, rude besogne qui les mit en nage. L'ancien professeur, l'air abattu, très calme et résigné pourtant, se tassa aussitôt, reprit possession de son coin.
—Merci, messieurs... Enfin, ça y est, ce n'est pas malheureux! Maintenant, on n'aura plus qu'à me déballer, à Paris.
Madame Sabathier, après lui avoir enveloppé les jambes dans une couverture, redescendit, resta debout près de la portière ouverte du wagon. Et elle causait avec Pierre, lorsqu'elle s'interrompit pour dire:
—Tiens! voilà madame Maze qui vient reprendre sa place... Elle m'a fait des confidences, l'autre jour. Une petite femme bien malheureuse!
Obligeamment, elle l'interpella, lui offrit de veiller sur ses affaires. Mais la nouvelle venue se récriait, riait, s'agitait d'un air fou.
—Non, non! je ne pars pas.
—Comment! vous ne partez pas?
—Non, non! je ne pars pas... C'est-à-dire, je pars, mais pas avec vous, pas avec vous!
Et elle était si extraordinaire, si ensoleillée, que tous les deux avaient peine à la reconnaître. Son visage de blonde fanée avant l'âge rayonnait, elle semblait rajeunie de dix ans, tout à coup tirée de l'infinie tristesse de son abandon.
Elle eut un cri, une joie qui débordait.
—Je pars avec lui... Oui, il est venu me chercher, il m'emmène... Oui, oui, nous partons à Luchon, ensemble, ensemble!
Puis, indiquant d'un regard extasié un gros garçon brun, l'air gai, la lèvre en fleur, en train d'acheter des journaux:
—Tenez! le voilà, mon mari, ce bel homme qui rit là-bas avec la marchande... Il est tombé chez moi, ce matin, et il m'enlève, nous prenons le train de Toulouse, dans deux minutes... Ah! chère madame, vous à qui j'ai dit mes peines, vous comprenez mon bonheur, n'est-ce pas?
Mais elle ne pouvait se taire, elle reparla de l'affreuse lettre qu'elle avait reçue le dimanche, une lettre où il lui signifiait que, si elle profitait de son séjour à Lourdes, pour le relancer à Luchon, il lui refuserait sa porte. Un homme épousé par amour! un homme qui la négligeait depuis dix ans, qui profitait de ses continuels déplacements de voyageur de commerce pour promener des créatures d'un bout de la France à l'autre! Cette fois, c'était fini, elle avait demandé au ciel de la faire mourir; car elle n'ignorait pas que l'infidèle était en ce moment même à Luchon avec deux dames, les deux sœurs, ses maîtresses. Et que s'était-il donc passé, mon Dieu? Un coup de foudre, certainement! Les deux dames avaient dû recevoir un avertissement d'en haut, la brusque conscience de leur péché, un rêve peut-être où elles s'étaient vues en enfer. Sans explication, un soir, elles s'étaient sauvées de l'hôtel, elles l'avaient planté là; tandis que lui, qui ne pouvait vivre seul, s'était senti puni à un tel point, qu'il avait eu l'idée soudaine d'aller chercher sa femme, pour la ramener, la garder huit jours. Il ne le disait pas, mais la grâce l'avait sûrement frappé, elle le trouvait trop gentil pour ne pas croire à un vrai commencement de conversion.
—Ah! quelle reconnaissance j'ai à la sainte Vierge! continua-t-elle. Elle seule a dû agir, et je l'ai bien compris, hier soir. Il m'a semblé qu'elle me faisait un petit signe, juste au moment où mon mari prenait la décision de venir me chercher. Je lui ai demandé l'heure exacte, ça concorde parfaitement... Voyez-vous, il n'y a pas eu de plus grand miracle, les autres me font sourire, ces jambes remises, ces plaies disparues. Ah! que Notre-Dame de Lourdes soit bénie, elle qui a guéri mon cœur!
Le gros garçon brun se retournait, et elle s'élança pour le rejoindre, elle en oublia de faire ses adieux. Cette aubaine inespérée d'amour, ce regain tardif de lune de miel, toute une semaine passée à Luchon avec l'homme tant regretté, la rendait réellement folle de joie. Lui, bon prince, après l'avoir reprise dans une heure de dépit et de solitude, finissait par s'attendrir, amusé de l'aventure, en la trouvant beaucoup mieux qu'il n'aurait cru.
À ce moment, dans le flot croissant des malades qu'on apportait, le train de Toulouse arriva enfin. Ce fut un redoublement de tumulte, une confusion extraordinaire. Des sonneries tintaient, des signaux manœuvraient. On vit le chef de gare qui accourait, qui criait de tous ses poumons:
—Attention là-bas!... Déblayez donc la voie!
Et il fallut qu'un employé se précipitât pour pousser hors des rails une petite voiture oubliée là, avec une vieille femme dedans. Une bande effarée de pèlerins traversa encore, à trente mètres de la locomotive, qui s'avançait, lente, grondante, fumante. D'autres, perdant la tête, allaient retourner sous les roues, si les hommes d'équipe ne les avaient saisis brutalement par les épaules. Enfin, le train s'arrêta, sans avoir écrasé personne, au milieu des matelas, des oreillers, des coussins qui traînaient, des groupes ahuris qui continuaient à tournoyer. Et les portières s'ouvrirent, un flot de voyageurs descendit, tandis qu'un autre flot montait, dans un double courant contraire, d'une obstination qui acheva de mettre le tumulte à son comble. Aux fenêtres des portières fermées, des têtes avaient paru, d'abord curieuses, puis frappées de stupeur devant l'étonnant spectacle, deux têtes de jeunes filles surtout, adorablement jolies, dont les grands yeux candides finirent par exprimer la plus douloureuse pitié.
Mais madame Maze était montée dans un wagon, suivie de son mari, si heureuse, si légère, qu'elle avait vingt ans, comme au soir déjà lointain de son voyage de noce. Et les portières furent refermées, la locomotive lâcha un grand coup de sifflet, puis s'ébranla, repartit lentement, lourdement, parmi la cohue qui, derrière le train, reflua sur les voies en un dégorgement d'écluse lâchée, de nouveau envahissante.
—Barrez donc le quai! criait le chef de gare à ses hommes. Et veillez, quand on amènera la machine!
Au milieu de cette alerte, les pèlerins et les malades en retard venaient d'arriver. La Grivotte passa, avec ses yeux de fièvre, son excitation dansante, suivie d'Élise Rouquet et de Sophie Couteau, très gaies, essoufflées d'avoir couru. Toutes trois se hâtèrent de gagner le wagon, où sœur Hyacinthe les gronda. Elles avaient failli rester à la Grotte, où parfois des pèlerins s'oubliaient, ne pouvant s'en arracher, implorant, remerciant encore la sainte Vierge, lorsque le train les attendait à la gare.
Tout d'un coup, Pierre, inquiet lui aussi, ne sachant plus que penser, aperçut M. de Guersaint et Marie, tranquillement arrêtés sous la marquise, en train de causer avec l'abbé Judaine. Il courut les rejoindre, il dit son impatience.
—Qu'avez-vous donc fait? Je commençais à perdre espoir.
—Comment, ce que nous avons fait? répondit M. de Guersaint étonné, l'air paisible. Mais nous étions à la Grotte, vous le savez bien... Un prêtre se trouvait là, qui prêchait d'une façon remarquable. Nous y serions encore, si je ne m'étais pas rappelé que nous partions... Et nous avons même pris une voiture, comme nous vous l'avions promis...
Il s'interrompit, pour regarder la grande horloge.
—Rien ne presse, que diable! Le train ne partira pas avant un quart d'heure.
C'était vrai, et Marie eut un sourire de joie divine.
—Oh! Pierre, si vous saviez quel bonheur j'emporte de cette dernière visite à la sainte Vierge! Je l'ai vue qui me souriait, je l'ai sentie qui me donnait la force de vivre... Vraiment, ce sont des adieux délicieux, et il ne faut pas nous gronder, Pierre!
Lui-même s'était mis à sourire, un peu gêné de son énervement anxieux. Avait-il donc un si vif désir d'être loin de Lourdes? Craignait-il que Marie, gardée par la Grotte, ne revînt plus? Maintenant qu'elle était là, il s'étonnait, il se sentait très calme.
Comme il leur conseillait pourtant d'aller s'installer dans le wagon, il reconnut le docteur Chassaigne, qui accourait vers eux.
—Ah! mon bon docteur, je vous attendais. Cela m'aurait fait un si gros chagrin, de ne pas vous embrasser avant de partir!
Mais le vieux médecin, tremblant d'émotion, l'interrompit.
—Oui, oui, je me suis attardé... Il y a dix minutes, imaginez-vous, en arrivant ici, je causais là-bas avec le Commandeur, vous savez cet original. Il ricanait de voir vos malades reprendre le train, comme il disait, pour rentrer mourir chez eux, ce qu'ils auraient dû commencer par faire. Et voilà, subitement, qu'il est tombé devant moi, foudroyé... C'était sa troisième attaque de paralysie, celle qu'il attendait...
—Oh! mon Dieu! murmura l'abbé Judaine qui avait entendu, il blasphémait, le ciel l'a puni!
M. de Guersaint et Marie écoutaient très intéressés, très émus.
—Je l'ai fait porter là, sous un coin de hangar, continua le docteur. C'est bien fini, je ne puis rien, il sera mort avant un quart d'heure sans doute... Alors, j'ai songé à un prêtre, je me suis hâté de courir...
Et, se tournant:
—Monsieur le curé, vous qui le connaissiez, venez donc avec moi. On ne peut pas laisser un chrétien s'en aller ainsi. Peut-être va-t-il s'attendrir, reconnaître son erreur, se réconcilier avec Dieu.
Vivement, l'abbé Judaine le suivit; et, derrière eux, M. de Guersaint emmena Marie et Pierre, se passionnant à l'idée de ce drame. Tous les cinq arrivèrent sous le hangar des messageries, à vingt pas de la foule, qui grondait, sans que personne soupçonnât qu'un homme était si voisin, en train d'agoniser.
Là, dans un coin de solitude, entre deux tas de sacs d'avoine, le Commandeur gisait sur un matelas de l'Hospitalité, qu'on avait pris à la réserve. Il était vêtu de son éternelle redingote, la boutonnière garnie de son large ruban rouge; et quelqu'un, ayant eu la précaution de ramasser sa canne à pomme d'argent, l'avait soigneusement posée près du matelas, par terre.
Tout de suite, l'abbé Judaine s'était penché.
—Mon pauvre ami, vous nous reconnaissez, vous nous entendez, n'est-ce pas?
Le Commandeur ne paraissait plus avoir que les yeux de vivants; mais ils vivaient, ils luisaient encore avec une flamme d'énergie obstinée. En frappant cette fois le côté droit, l'attaque devait avoir aboli la parole. Pourtant, il bégayait quelques mots, il parvint à faire comprendre qu'il voulait finir là, sans qu'on le bougeât, sans qu'on l'ennuyât davantage. N'ayant aucun parent à Lourdes, où personne ne savait rien de son passé ni de sa famille, y vivant depuis trois années de son petit emploi à la gare, l'air parfaitement heureux, il voyait enfin son ardent désir, son désir unique se réaliser, celui de s'en aller, de tomber à l'éternel sommeil, au néant réparateur. Et ses yeux, en effet, disaient toute sa grande joie.
—Avez-vous quelque vœu à exprimer? reprit l'abbé Judaine. Ne pouvons-nous pas vous être utiles en quelque chose?
Non, non! ses yeux répondaient qu'il était bien, qu'il était content. Depuis trois années déjà, il ne s'était pas levé un matin, sans espérer qu'il coucherait le soir au cimetière. Quand le soleil brillait, il avait coutume de dire d'un air d'envie: «Ah! quel beau jour pour partir!» Et elle était la bien reçue, la mort qui venait le délivrer de cette exécrable existence.
Le docteur Chassaigne, amèrement, répéta tout bas au vieux prêtre, qui le suppliait de tenter quelque chose:
—Je ne puis rien, la science est impuissante... Il est condamné.
Mais, à ce moment, une vieille femme, une pèlerine de quatre-vingts ans, égarée, ne sachant où elle allait, entra sous le hangar. Elle se traînait sur une canne, bancale et bossue, revenue à la taille d'une enfant, affligée de tous les maux de l'extrême vieillesse; et elle emportait, pendu en sautoir, un bidon plein d'eau de Lourdes, pour prolonger cette vieillesse encore, dans l'effroyable état de ruine où elle était. Un instant, son imbécillité sénile s'effara. Elle regarda cet homme étendu, raidi, qui se mourait. Puis, une bonté d'aïeule reparut au fond de ses yeux troubles, une fraternité de créature très vieille et très souffrante la fit s'approcher davantage. Et, de ses mains agitées d'un continuel tremblement, elle prit son bidon, elle le tendit à l'homme.
Ce fut, pour l'abbé Judaine, une clarté brusque, comme une inspiration d'en haut. Lui, qui avait tant prié pour la guérison de madame Dieulafay, et que la sainte Vierge n'avait pas écouté, se sentit embrasé d'une foi nouvelle, convaincu que, si le Commandeur buvait, il serait guéri. Il tomba sur les genoux, au bord du matelas.
—Ô mon frère, c'est Dieu qui vous envoie cette femme... Réconciliez-vous avec Dieu, buvez et priez, pendant que nous-mêmes allons implorer de toute notre âme la miséricorde divine... Dieu voudra vous prouver sa puissance, Dieu va faire le grand miracle de vous remettre debout, pour que vous passiez encore de longues années sur cette terre, à l'aimer et à le glorifier.
Non, non! les yeux étincelants du Commandeur criaient non! Lui être aussi lâche que ces troupeaux de pèlerins, venus de si loin, à travers tant de fatigues, pour se traîner par terre et sangloter, en suppliant le ciel de les laisser vivre un mois, une année, dix années encore! C'était si bon, c'était si simple de mourir tranquillement dans son lit! On se tourne contre le mur, et l'on meurt.
—Buvez, ô mon frère, je vous en conjure... C'est la vie que vous allez boire, la force, la santé; et c'est aussi la joie de vivre... Buvez pour redevenir jeune, pour recommencer une existence pieuse! buvez pour chanter les louanges de la divine Mère qui aura sauvé votre corps et votre âme!... Elle me parle, votre résurrection est certaine.
Non, non! les yeux refusaient, repoussaient la vie avec une obstination croissante; et il s'y mêlait maintenant une sourde crainte du miracle. Le Commandeur ne croyait pas, haussait depuis trois ans les épaules devant leurs prétendues guérisons. Mais savait-on jamais, dans ce drôle de monde? Il arrivait parfois des choses tellement extraordinaires! Et si, par hasard, leur eau avait eu réellement une vertu surnaturelle, et si, de force, ils lui en faisaient boire, ce serait terrible de revivre, de recommencer son temps de bagne, l'abomination que Lazare, l'élu pitoyable du grand miracle, avait soufferte deux fois! Non, non! il ne voulait pas boire, il ne voulait pas tenter l'affreuse chance de la résurrection.
—Buvez, buvez, mon frère, répétait le vieux prêtre, gagné par les larmes, ne vous endurcissez pas dans votre refus des grâces célestes!
Et l'on vit alors cette chose terrible, cet homme à demi mort déjà se soulever, secouer les liens étouffants de la paralysie, dégager pour une seconde sa langue nouée, bégayant, grondant d'une voix rauque:
—Non, non, non!
Il fallut que Pierre emmenât, remît dans son chemin la vieille pèlerine hébétée. Elle n'avait pas compris ce refus de l'eau qu'elle emportait comme un trésor inestimable, le cadeau même de l'éternité de Dieu aux pauvres gens qui ne veulent pas mourir. Bancale, bossue, traînant sur sa canne le triste reste de ses quatre-vingts ans, elle disparut parmi la foule piétinante, dévorée de la passion d'être, avide de grand air, de soleil et de bruit.
Marie et son père venaient de frémir devant cet appétit de la mort, cette faim goulue du néant, que montrait le Commandeur. Ah! dormir, dormir sans rêve, dans l'infini des ténèbres, éternellement, rien ne pouvait être si doux au monde! Ce n'était point l'espoir d'une autre vie meilleure, le désir d'être heureux enfin, dans un paradis d'égalité et de justice; c'était le seul besoin de la nuit noire, du sommeil sans fin, la joie de ne plus être, à jamais. Et le docteur Chassaigne avait eu un frisson, car lui aussi ne nourrissait qu'une pensée, la félicité de la minute où il partirait. Mais, par delà cette existence, ses chères mortes, sa femme et sa fille l'attendaient au rendez-vous de la vie éternelle, et quel froid de glace, s'il s'était dit un seul moment qu'il ne les y retrouverait pas!
Péniblement, l'abbé Judaine se releva. Il avait cru remarquer que le Commandeur fixait à présent ses yeux vifs sur Marie. Désolé de ses supplications inutiles, il voulut lui montrer un exemple de cette bonté de Dieu, qu'il repoussait.
—Vous la reconnaissez, n'est-ce pas? Oui, c'est la jeune fille qui est arrivée samedi, si malade, paralysée des deux jambes. Et vous la voyez à cette heure, si bien portante, si forte, si belle... Le ciel lui a fait grâce, la voilà qui renaît à sa jeunesse, à la longue vie qu'elle est née pour vivre... N'avez-vous aucun regret à la regarder? La voudriez-vous donc morte aussi, cette enfant, et lui auriez-vous conseillé de ne pas boire?
Le Commandeur ne pouvait répondre; mais ses yeux ne quittaient plus le jeune visage de Marie, où se lisait un si grand bonheur de la résurrection, une si vaste espérance aux lendemains sans nombre; et des larmes parurent, grossirent sous ses paupières; roulèrent le long de ses joues déjà froides. Il pleurait certainement sur elle, il songeait à l'autre miracle qu'il avait souhaité pour elle, si elle guérissait, celui d'être heureuse. C'était l'attendrissement d'un vieil homme, connaissant la misère de ce monde, s'apitoyant sur toutes les douleurs qui attendaient cette créature. Ah! la triste femme, que de fois peut-être regretterait-elle de n'être pas morte à ses vingt ans!
Puis, les yeux du Commandeur s'obscurcirent, comme si ces larmes de pitié dernière les avaient fondus. C'était la fin, le coma arrivait, l'intelligence s'en allait avec le souffle. Il se tourna, et il mourut.
Tout de suite, le docteur Chassaigne écarta Marie.
—Le train part, dépêchez-vous, dépêchez-vous!
En effet, une volée de cloche leur arrivait distinctement, au milieu du tumulte grandi de la foule. Et le docteur, ayant chargé deux brancardiers de veiller le corps, qu'on enlèverait plus tard, quand le train ne serait plus là, voulut accompagner ses amis jusqu'à leur wagon.
Tous se hâtaient. L'abbé Judaine, désespéré, les avait rejoints, après avoir dit une courte prière pour le repos de cette âme révoltée. Mais, comme Marie, suivie de Pierre et de M. de Guersaint, courait le long du quai, elle fut arrêtée encore par le docteur Bonamy, qui triompha en la présentant au père Fourcade.
—Mon révérend père, voici mademoiselle de Guersaint, la jeune fille qui a été guérie si miraculeusement hier lundi.
Le père eut un sourire rayonnant de général auquel on rappelle sa victoire la plus décisive.
—Je sais, je sais, j'étais là... Ma chère fille, Dieu vous a bénie entre toutes, allez et faites adorer son nom.
Puis, il félicita M. de Guersaint, dont l'orgueil paternel jouissait divinement. C'était l'ovation qui recommençait, ce concert de paroles tendres, de regards émerveillés, qui avaient suivi la jeune fille, le matin, au travers des rues de Lourdes, et qui, de nouveau, l'entouraient, à la dernière minute du départ. La cloche avait beau sonner encore, un cercle de pèlerins ravis s'était formé, il semblait qu'elle emportât dans sa personne la gloire du pèlerinage, le triomphe de la religion, désormais retentissant aux quatre coins de la terre.
Et Pierre, à ce moment, fut ému, en remarquant le groupe douloureux que formaient, près de là, M. Dieulafay et madame Jousseur. Leurs regards s'étaient fixés sur Marie, ils s'étonnaient comme les autres de la résurrection extraordinaire de cette jeune fille, si belle, qu'ils avaient vue inerte, maigrie, la face terreuse. Pourquoi donc cette enfant? Pourquoi pas la jeune femme, la chère femme qu'ils remportaient mourante? Leur confusion, leur honte semblait avoir grandi; et ils se reculaient, dans leur malaise de parias trop riches; et ce fut un soulagement pour eux, lorsque, trois brancardiers ayant à grand'peine monté madame Dieulafay dans le compartiment de première classe, ils purent y disparaître à leur tour, en compagnie de l'abbé Judaine.
Mais déjà les employés criaient: «En voiture! en voiture!» Le père Massias, chargé de la direction pieuse du train, avait repris sa place, laissant sur le trottoir le père Fourcade, appuyé à l'épaule du docteur Bonamy. Vivement, Gérard et Berthaud saluèrent encore ces dames, pendant que Raymonde montait rejoindre madame Désagneaux et madame Volmar, installées dans leur coin; et madame de Jonquière, enfin, courut à son wagon, où elle arriva en même temps que les Guersaint. On se bousculait, il y avait des cris, des courses effarées, d'un bout à l'autre du train interminable, auquel on venait d'attacher la locomotive, une machine toute en cuivre, luisante comme un astre.
Pierre faisait passer Marie devant lui, lorsque M. Vigneron, qui revenait au galop, lui cria:
—Il est valable! il est valable!
Très rouge, il montrait, il agitait son billet. Et il galopa jusqu'au compartiment où se trouvaient sa femme et son fils, pour leur annoncer la bonne nouvelle.
Quand Marie et son père furent installés, Pierre resta une minute encore sur le quai, avec le docteur Chassaigne, qui l'embrassa paternellement. Il voulait lui faire promettre de revenir à Paris, de se reprendre un peu à l'existence. Mais le vieux médecin hochait la tête.
—Non, non, mon cher enfant, je reste... Elles sont ici, elles me gardent.
Il parlait de ses chères mortes. Puis, doucement, très attendri:
—Adieu!
—Pas adieu, mon bon docteur, au revoir!
—Si, si, adieu... Le Commandeur avait raison, voyez-vous. Il n'y a rien d'aussi bon que de mourir, mais pour revivre.
Le baron Suire donnait l'ordre d'enlever les drapeaux blancs, en tête et en queue du train. Plus impérieux, les cris des employés continuaient: «En voiture! en voiture!» Et c'était la bousculade suprême, le flot des attardés s'affolant, arrivant en nage, hors d'haleine. Dans le wagon, madame de Jonquière et sœur Hyacinthe comptaient leur monde. La Grivotte, Élise Rouquet, Sophie Couteau étaient bien là. Madame Sabathier s'était assise à sa place, en face de son mari, qui, les yeux à demi clos, attendait patiemment le départ.
Mais une voix demanda:
—Et madame Vincent, elle ne repart donc pas avec nous?
Sœur Hyacinthe, qui se penchait, échangeant encore un sourire avec Ferrand, debout au seuil du fourgon, s'écria:
—La voici!
Madame Vincent traversait les voies, accourait, la dernière, essoufflée, hagarde. Et, tout de suite, d'un coup d'œil involontaire, Pierre regarda ses bras. Ils étaient vides.
Toutes les portières se refermaient maintenant, claquaient les unes après les autres. Les wagons étaient pleins, il n'y avait plus que le signal à donner. Soufflante, fumante, la machine jeta un premier coup de sifflet, d'une allégresse aiguë; et, à cette minute, le soleil, voilé jusque-là, dissipa la nuée légère, fit resplendir le train, avec cette machine toute en or, qui semblait partir pour le paradis des légendes. C'était un départ d'une gaieté enfantine, divine, sans amertume aucune. Tous les malades semblaient guéris. On avait beau les emporter tels qu'on les avait apportés, ils partaient soulagés, heureux, pour une heure au moins. Et pas la moindre jalousie ne gâtait leur fraternité, ceux qui n'étaient pas guéris s'égayaient, triomphaient avec la guérison des autres. Leur tour viendrait sûrement, le miracle d'hier leur était la formelle promesse du miracle de demain. Au bout de ces trois journées de supplications ardentes, la fièvre du désir continuait, la foi des oubliés demeurait aussi vive, dans la certitude que la sainte Vierge les avait simplement remis à plus tard, pour le salut de leur âme. En eux tous, chez tous ces misérables affamés de vie, brûlaient l'inextinguible amour, l'invincible espérance. Aussi était-ce, débordant des wagons pleins, un dernier éclat de joie, une turbulence d'extraordinaire bonheur, des rires, des cris. «À l'année prochaine! nous reviendrons, nous reviendrons!» Et les petites sœurs de l'Assomption, si gaies, tapèrent dans leurs mains, et le chant de reconnaissance, le Magnificat, chanté par les huit cents pèlerins, s'éleva.
—Magnificat anima mea Dominum...
Alors, le chef de gare, enfin rassuré, les bras ballants, fit donner le signal. De nouveau, la machine siffla, puis s'ébranla, roula dans l'éclatant soleil, comme dans une gloire. Sur le quai, le père Fourcade était resté, appuyé à l'épaule du docteur Bonamy, souffrant beaucoup de sa jambe, saluant quand même d'un sourire le départ de ses chers enfants; tandis que Berthaud, Gérard, le baron Suire formaient un autre groupe, et que, près d'eux, le docteur Chassaigne et M. Vigneron agitaient leur mouchoir. Aux portières des wagons qui fuyaient, des têtes se penchaient joyeuses, des mouchoirs volaient aussi, dans le vent de la course. Madame Vigneron forçait le petit Gustave à montrer sa figure pâle. Longtemps, on put suivre la main potelée de Raymonde envoyant des saluts. Et Marie demeura la dernière, à regarder Lourdes décroître parmi les verdures.
Triomphal, au travers de la campagne claire, le train disparut, resplendissant, grondant, chantant à pleine voix.
—Et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo.
IV
De nouveau, vers Paris, en route pour le retour, le train blanc roulait. Et, dans le wagon de troisième classe, où le Magnificat, à toute volée des voix aiguës, couvrait le grondement des roues, c'était la même chambrée, la même salle d'hôpital mouvante et commune, qu'on enfilait d'un regard par-dessus les cloisons basses, en son désordre, en son pêle-mêle d'ambulance improvisée. À demi cachés sous la banquette, les vases, les bassins, les balais, les éponges traînaient. Un peu partout, s'empilaient les colis, le pitoyable amas de pauvres choses usées, dont l'encombrement recommençait en l'air, des paquets, des paniers, des sacs, pendus aux patères de cuivre, où ils se balançaient sans repos. Les mêmes sœurs de l'Assomption, les mêmes dames hospitalières étaient là, avec leurs malades, parmi l'entassement des pèlerins valides, souffrant déjà de la chaleur accablante, de l'insupportable odeur. Et il y avait toujours, au fond, le compartiment entier de femmes, les dix pèlerines serrées les unes contre les autres, des jeunes, des vieilles, toutes de la même laideur triste, qui chantaient violemment, sur un ton lamentable et faux.
—À quelle heure serons-nous donc à Paris? demanda M. de Guersaint à Pierre.
—Demain, vers deux heures de l'après-midi, je crois, répondit le prêtre.
Depuis le départ, Marie regardait ce dernier d'un air d'inquiète préoccupation, comme hantée par un brusque chagrin qu'elle ne disait pas. Elle retrouva pourtant son sourire de belle santé reconquise.
—Vingt-deux heures de voyage, ah! ce sera moins long et moins dur que pour venir!
—Et puis, reprit son père, nous avons semé du monde là-bas, nous sommes très à l'aise.
En effet, l'absence de madame Maze laissait un coin libre, au bout de la banquette, que Marie, assise maintenant, n'encombrait plus de son chariot; et l'on avait même fait passer la petite Sophie dans le compartiment voisin, où ne se trouvait plus le frère Isidore, ni sa sœur Marthe, restée en service à Lourdes, disait-on, chez une dame pieuse. De l'autre côté, madame de Jonquière et sœur Hyacinthe bénéficiaient également d'une place, celle de madame Vêtu. Elles avaient d'ailleurs eu l'idée de se débarrasser aussi d'Élise Rouquet, en l'installant avec Sophie, de façon à ne garder que le ménage Sabathier et la Grivotte. Grâce à cette organisation nouvelle, on étouffait moins, on pourrait peut-être dormir un peu.
Le dernier verset du Magnificat venait d'être chanté, ces dames achevèrent de s'installer le plus confortablement possible, en faisant leur petit ménage. Il fallut surtout caser les brocs de zinc, pleins d'eau, qui gênaient leurs jambes. On avait tiré les stores de toutes les portières de gauche, car le soleil oblique frappait le train, entrait en nappes ardentes. Mais les derniers orages devaient avoir abattu la poussière, et la nuit serait certainement fraîche. Puis, la souffrance était moindre, la mort avait emporté les plus malades, il ne restait là que des maux stupéfiés, engourdis de fatigue, glissant à une torpeur lente. Bientôt allait se produire la réaction d'anéantissement dont les grandes secousses morales sont toujours suivies. Les âmes avaient donné leur effort, les miracles étaient faits, et la détente commençait, dans l'hébétude d'un soulagement profond.
Jusqu'à Tarbes, on fut ainsi très occupé, chacun s'arrangea, reprit possession de sa place. Et, comme on quittait cette station, sœur Hyacinthe se leva, tapa dans ses mains.
—Mes enfants, il ne faut pas oublier la sainte Vierge, qui a été si bonne... Commençons le rosaire.
Tout le wagon dit avec elle le premier chapelet, les cinq mystères joyeux, l'Annonciation, la Visitation, la Nativité, la Purification et Jésus retrouvé. Puis, on entonna le cantique: «Contemplons le céleste archange...», d'une voix si haute, que les paysans, dans les cultures, levaient la tête, regardaient passer ce train qui chantait.
Marie admirait, au dehors, la campagne vaste, le ciel immense, peu à peu entièrement dégagé de sa brume de chaleur, devenu d'un bleu éclatant. C'était la fin délicieuse d'un beau jour. Et ses regards se reportaient, s'attachaient sur Pierre avec cette muette tristesse qui les avait voilés déjà, lorsque, devant elle, éclatèrent de furieux sanglots. Le cantique était fini, madame Vincent criait, bégayait des paroles confuses, étranglées par les larmes.
—Ah! ma pauvre petite... Ah! mon bijou, mon trésor, ma vie...
Elle était, jusque-là, restée dans son coin, s'enfonçant, disparaissant. Farouche, elle n'avait pas dit un mot, les lèvres serrées, les paupières closes, comme pour s'isoler davantage, au fond de son abominable douleur. Mais, ayant rouvert les yeux, elle venait d'apercevoir la bretelle de cuir qui pendait près de la portière; et la vue de cette bretelle que son enfant avait touchée, avec laquelle son enfant avait joué, la bouleversait d'un désespoir, dont la frénésie emportait toute sa volonté de silence.
—Ah! ma pauvre petite Rose... Sa petite main avait pris ça, et elle tournait ça, elle regardait ça, et c'est bien sûr son dernier joujou... Ah! nous étions là toutes les deux, elle vivait encore, je l'avais encore sur mes genoux, dans mes bras. C'était encore si bon, si bon!... Et je ne l'ai plus, et je ne l'aurai jamais plus, ma pauvre petite Rose, ma pauvre petite Rose!
Égarée, sanglotante, elle regardait ses genoux vides, ses bras vides, dont elle ne savait plus que faire. Elle y avait si longtemps bercé, si longtemps porté sa fille, que, maintenant, c'était comme une amputation dans son être, une fonction de moins, qui la laissait diminuée, inoccupée, affolée de les sentir inutiles. Et ses bras, ses genoux la gênaient.
Pierre et Marie, très émus, s'étaient empressés, cherchant de bonnes paroles, tâchant de consoler la misérable mère. Peu à peu, par les phrases décousues qui se mêlaient à ses larmes, ils surent le calvaire qu'elle venait de monter, depuis la mort de sa fille. La veille au matin, lorsqu'elle l'avait emportée morte dans ses bras, sous l'orage, elle devait avoir longtemps marché de la sorte, aveugle, sourde, battue par la pluie torrentielle. Elle ne se souvenait plus des places qu'elle avait traversées, des rues qu'elle avait suivies, au travers de ce Lourdes infâme, de ce Lourdes tueur d'enfants, qu'elle maudissait.
—Ah! je ne sais plus, je ne sais plus... Oui, des gens m'ont recueillie, ont eu pitié de moi, des gens que je ne connais pas, qui habitent quelque part... Ah! je ne sais plus, quelque part, là-haut, très loin, à l'autre bout de la ville... Mais sûrement ce sont des gens très pauvres, parce que je me revois dans une chambre pauvre, avec ma chère petite, toute froide, qu'ils avaient couchée sur leur lit...
À ce souvenir, une nouvelle crise de sanglots la secoua, l'étouffa.
—Non, non! je ne voulais pas me séparer de son cher petit corps, en le laissant dans cette ville abominable... Et, je ne peux pas dire au juste, mais ça doit être les pauvres gens qui m'ont conduite. Nous avons fait des courses, oh! des courses, nous avons vu tous ces messieurs du pèlerinage et du chemin de fer... Je leur répétais: «Qu'est-ce que ça vous fait? Permettez-moi de la ramener à Paris dans mes bras. Je l'ai apportée comme ça vivante, je puis bien la remporter morte. Personne ne s'apercevra de rien, on croira qu'elle dort...» Et tout ce monde, toutes ces autorités ont crié, m'ont renvoyée, comme si je leur demandais des choses vilaines. Alors, j'ai fini par leur dire des sottises. N'est-ce pas? quand on fait tant d'histoires, quand on amène tant de malades à l'agonie, on devrait bien se charger de ramener les morts... Et, à la gare, savez-vous ce qu'ils ont fini par me demander? trois cents francs! oui, il paraît que c'est le prix. Seigneur! trois cents francs, à moi qui suis venue avec trente sous dans ma poche et qui n'en ai plus que cinq! Je ne les gagne pas en six mois de couture. Ils auraient dû me demander ma vie, je l'aurais donnée si volontiers... Trois cents francs! trois cents francs pour ce pauvre petit corps d'oiseau que j'aurais été si consolée d'emporter sur mes genoux!
Puis, elle ne balbutia plus que des plaintes sourdes.
—Ah! si vous saviez tout ce que les pauvres gens m'ont dit de raisonnable, pour me décider à partir!... Une ouvrière comme moi, que son travail attendait, devait retourner à Paris; et puis, je n'avais pas le moyen de perdre mon billet de retour, il me fallait reprendre le train à trois heures quarante... Ils ont dit aussi qu'on est bien forcé d'accepter les choses, quand on n'est pas riche. Il n'y a que les riches, n'est-ce pas? qui gardent leurs morts, qui font de leurs morts ce qu'ils veulent... Et je ne me rappelle plus, je ne me rappelle plus encore une fois! Je ne savais même pas l'heure, jamais je n'aurais été capable de retrouver la gare. Après l'enterrement, là-bas, dans un endroit où il y avait deux arbres, ce sont ces pauvres gens qui ont dû m'emmener de là, à moitié folle, qui m'ont conduite et poussée dans le wagon, juste au moment où le train partait... Mais quel arrachement, comme si mon cœur était resté sous la terre! et c'est affreux, cela, c'est affreux, mon Dieu!
—Pauvre femme! murmura Marie. Ayez du courage, demandez à la sainte Vierge le secours qu'elle ne refuse jamais aux affligés.
Alors, une rage la secoua.
—Ce n'est pas vrai! la sainte Vierge se moque bien de moi, la sainte Vierge est une menteuse!... Pourquoi m'a-t-elle trompée? Jamais je ne serais allée à Lourdes, si je n'avais entendu cette voix dans une église. Ma fillette vivrait encore, peut-être les médecins me la sauveraient-ils... Moi qui pour rien au monde n'aurais mis les pieds chez les curés! Ah! que j'avais raison! Il n'y a pas de sainte Vierge! il n'y a pas de bon Dieu!
Et elle continua, sans résignation, sans illusion ni espérance, celle-là, blasphémant avec sa furieuse grossièreté de peuple, clamant la souffrance de sa chair si rudement, que sœur Hyacinthe dut intervenir.
—Malheureuse, taisez-vous! C'est le bon Dieu qui vous punit en faisant saigner votre plaie.
La scène avait duré longtemps, et comme on passait à toute vapeur devant Riscle, elle tapa de nouveau dans ses mains, donnant le signal pour qu'on chantât le Laudate, laudate Mariam.
—Allons, allons, mes enfants, toutes ensemble et de tout votre cœur.
Au ciel et sur terre,
Que toutes les voix
Pour vous, ô ma Mère,
Chantent à la fois.
Laudate, laudate, laudate Mariam.
La voix couverte par ce cantique d'amour, madame Vincent ne sanglotait plus qu'entre ses deux mains, à bout de révolte, sans force, d'une faiblesse balbutiante de pauvre femme hébétée de douleur et de lassitude.
Dans le wagon, après le cantique, la fatigue se fit aussi sentir pour toutes. Il n'y avait guère que sœur Hyacinthe, si vive, et sœur Claire des Anges, douce, sérieuse et menue, qui fussent comme au départ de Paris, comme pendant le séjour à Lourdes, d'une sérénité professionnelle accoutumée à tout, victorieuse de tout, dans la gaieté claire de leur guimpe et de leur cornette blanches. Madame de Jonquière, qui n'avait presque pas dormi depuis cinq jours, faisait des efforts pour tenir ouverts ses pauvres yeux, ravie du voyage cependant, rentrant avec la grande joie au cœur d'avoir marié sa fille et de ramener avec elle le plus beau miracle, une miraculée dont tout le monde parlait. Elle se promettait bien de dormir cette nuit-là, malgré les durs cahots, reprise pourtant d'une sourde crainte au sujet de la Grivotte, qui lui paraissait singulière, excitée, hagarde, avec des yeux troubles, des joues enfiévrées de taches violâtres. À dix reprises, elle avait voulu la faire tenir tranquille, sans obtenir d'elle qu'elle ne remuât plus, les mains jointes, les paupières closes. Heureusement, les autres malades ne lui donnaient aucune inquiétude, toutes soulagées ou si lasses, qu'elles sommeillaient déjà. Élise Rouquet s'était acheté un miroir de poche, un grand miroir rond, dans lequel elle ne se lassait pas de se regarder, se trouvant belle, constatant de minute en minute les progrès de sa guérison, avec une coquetterie qui lui faisait pincer les lèvres, essayer des sourires, maintenant que sa face de monstre redevenait humaine. Quant à Sophie Couteau, elle jouait gentiment, elle s'était déchaussée d'elle-même en voyant que personne ne demandait à examiner son pied, elle répétait que bien sûr elle devait avoir un caillou dans son bas; et, comme on ne faisait toujours aucune attention à ce petit pied visité par la sainte Vierge, elle le gardait entre ses mains, le caressait, semblait ravie de le toucher et de faire joujou avec.
M. de Guersaint s'était mis debout, accoudé à la cloison, regardant M. Sabathier.
—Oh! père, père, dit soudain Marie, vois donc cette entaille dans le bois! C'est la ferrure de mon chariot qui a fait ça!
Ce vestige retrouvé la rendit si heureuse, qu'un instant elle oublia le secret chagrin qu'elle semblait vouloir taire. De même que madame Vincent avait sangloté en apercevant la bretelle de cuir, touchée par sa fillette, elle, brusquement, éclatait de joie, à la vue de cette écorchure qui lui rappelait son long martyre, à cette place, toute cette abomination disparue, évanouie comme un cauchemar.
—Dire qu'il y a quatre jours à peine! J'étais couchée là, je ne pouvais pas bouger, et maintenant, maintenant je vais, je viens, je suis si à l'aise, mon Dieu!
Pierre et M. de Guersaint lui souriaient. Puis, M. Sabathier, qui avait entendu, dit lentement:
—C'est bien vrai, on laisse un peu de soi dans les choses, de ses souffrances, de ses espérances, et quand on les retrouve, elles vous parlent, elles vous redisent ces choses, qui vous attristent ou vous égayent.
De son air résigné, il était resté silencieux dans son coin, depuis le départ de Lourdes; et sa femme elle-même, quand elle lui enveloppait les jambes, en lui demandant s'il souffrait, n'en tirait que des hochements de tête. Il ne souffrait pas, mais il était envahi d'un accablement invincible.
—Ainsi, moi, tenez! continua-t-il, pendant le long voyage, en venant, je m'étais distrait à compter les frises, au plafond, là-haut. Il y en avait treize, de la lampe à la portière. Je viens de les recompter, et il y en a toujours treize, naturellement... C'est comme ce bouton de cuivre, à côté de moi. Vous ne vous imaginez pas les rêves que j'ai faits, en le regardant briller, pendant la nuit où monsieur l'abbé nous a lu l'histoire de Bernadette. Oui, je me voyais guéri, je faisais à Rome le voyage dont je parle depuis vingt ans, je marchais, je courais le monde; enfin, des rêves fous et délicieux... Et puis, voilà que nous retournons à Paris, il y a là-haut treize frises, le bouton brille, tout ça me dit que je me trouve de nouveau sur cette banquette avec mes jambes mortes... Allons, c'est entendu, je suis et je resterai une pauvre vieille bête finie.
Deux grosses larmes parurent dans ses yeux, il devait traverser une heure d'amertume affreuse. Mais il releva sa grosse tête carrée, à la mâchoire de patiente obstination.
—C'était la septième année que j'allais à Lourdes, et la sainte Vierge ne m'a pas écouté. N'importe, ça ne m'empêchera pas d'y retourner l'année prochaine. Peut-être daignera-t-elle enfin m'entendre.
Lui, ne se révoltait pas. Et Pierre, en causant, resta stupéfait de la crédulité persistante, vivace, repoussant quand même, dans ce cerveau cultivé d'intellectuel. De quel ardent désir de guérison et de vie étaient faits ce refus de l'évidence, cette volonté d'aveuglement? Il s'entêtait à être sauvé, en dehors de toutes les probabilités naturelles, quand l'expérience du miracle avait elle-même échoué tant de fois; et il en était à expliquer son nouvel échec, des distractions qu'il avait eues devant la Grotte, une contrition sans doute insuffisante, toutes sortes de petits péchés qui devaient avoir mécontenté la sainte Vierge. Il se promettait déjà, l'année prochaine, de faire une neuvaine quelque part, avant de se rendre à Lourdes.
—À propos, reprit-il, vous savez la chance qu'a eue mon remplaçant, oui! vous vous rappelez, ce tuberculeux pour lequel j'ai donné les cinquante francs du voyage, en me faisant hospitaliser... Eh bien! il a été radicalement guéri.
—En vérité, un tuberculeux! s'écria M. de Guersaint.
—Parfaitement, monsieur, guéri comme avec la main!... Je l'avais vu si bas, si jaune, si efflanqué, et il est venu me rendre visite à l'Hôpital, tout ragaillardi. Ma foi, je lui ai donné cent sous.
Pierre dut réprimer un sourire, car il savait l'histoire, il la tenait du docteur Chassaigne. Le miraculé en question était un simulateur, qu'on avait fini par reconnaître au bureau médical des constatations. Ce devait être au moins la troisième année qu'il s'y présentait, une première fois pour une paralysie, la seconde pour une tumeur, toutes deux guéries de même complètement. Chaque fois, il se faisait promener, héberger, nourrir, et il ne partait que comblé d'aumônes. Ancien infirmier des hôpitaux, il se grimait, se transformait, se donnait la tête de son mal, avec un art si extraordinaire, qu'il avait fallu un hasard pour que le docteur Bonamy se rendît compte de la supercherie. D'ailleurs, tout de suite les pères avaient exigé le silence sur l'aventure. À quoi bon livrer ce scandale aux plaisanteries des journaux? Quand ils découvraient de la sorte des escroqueries au miracle, ils se contentaient de faire disparaître les coupables. Les simulateurs étaient, du reste, assez rares, malgré les joyeuses histoires répandues sur Lourdes par les esprits voltairiens. Hélas! en dehors de la foi, la bêtise et l'ignorance suffisaient.
M. Sabathier était très remué par cette idée que le ciel avait guéri cet homme venu à ses frais, tandis que lui rentrait impotent, réduit au même état lamentable. Il soupira, il ne put s'empêcher de conclure, avec une pointe d'envie, dans sa résignation:
—Enfin, que voulez-vous? la sainte Vierge doit bien savoir ce qu'elle fait. Ce n'est ni vous ni moi, n'est-ce pas? qui irons lui demander compte de ses actions... Quand il lui plaira de jeter sur moi un regard, elle me trouvera toujours à ses pieds.
À Mont-de-Marsan, après l'Angélus, sœur Hyacinthe fit dire le second chapelet, les cinq mystères douloureux: Jésus au Jardin des Oliviers, Jésus flagellé, Jésus couronné d'épines, Jésus portant sa croix, Jésus mourant sur la croix. Et l'on dîna ensuite dans le wagon, car il n'y avait pas d'arrêt avant Bordeaux, où l'on devait arriver seulement à onze heures du soir. Tous les paniers des pèlerins étaient bourrés de provisions, sans compter le lait, le bouillon, le chocolat, les fruits que sœur Saint-François avait envoyés de la cantine. Puis, des partages fraternels se faisaient: on mangeait sur ses genoux, on voisinait, chaque compartiment n'était plus qu'une tablée de hasard, une dînette où chacun apportait son écot. Et l'on avait fini, on remballait le reste du pain et les papiers gras, lorsqu'on passa devant Morcenx.
—Mes enfants, dit sœur Hyacinthe en se levant, la prière du soir!
Alors, il y eut un bourdonnement confus, des Pater, des Ave, un examen de conscience, un acte de contrition, un abandon de soi-même à Dieu, à la sainte Vierge et aux saints, tout un remerciement de l'heureuse journée, que termina une prière pour les vivants et pour les fidèles trépassés.
—À dix heures, quand nous serons à Lamothe, reprit la religieuse, je vous préviens que je ferai faire le silence. Mais je crois que vous allez être bien sages et qu'on n'aura pas besoin de vous bercer.
Cela fit rire. Il était huit heures et demie, une nuit lente avait submergé la campagne. Seuls, les coteaux gardaient l'adieu vague du crépuscule, tandis que la nappe épaissie des ténèbres noyait les terres basses. Le train, à toute vapeur, déboucha dans une immense plaine; et il n'y eut plus que cette mer d'ombre où il roulait sans fin, sous un ciel d'un bleu noir, criblé d'étoiles.
Depuis un instant, Pierre s'étonnait des allures de la Grivotte. Pendant que les pèlerins et les malades s'assoupissaient déjà, affaissés parmi les bagages, que balançaient les continuelles secousses, elle s'était levée toute droite, elle se cramponnait à la cloison, dans une angoisse brusque. Et, sous la lampe, dont la pâle lueur jaune dansait, elle apparaissait comme amaigrie de nouveau, la face livide et torturée.
—Madame, prenez garde, elle va tomber! cria le prêtre à madame de Jonquière, qui, les paupières closes, cédait au sommeil.
Celle-ci se hâta. Mais sœur Hyacinthe s'était retournée d'un mouvement plus vif. Et elle reçut dans les bras la Grivotte, qu'un furieux accès de toux abattait sur la banquette. Pendant cinq minutes, la misérable étouffa, secouée d'une telle quinte que son pauvre corps en craquait. Puis, des filets rouges coulèrent, elle cracha le sang à pleine gorge.
—Mon Dieu! mon Dieu! ça la reprend! répétait madame de Jonquière désespérée. Et je m'en doutais, je n'étais pas tranquille, à la voir si singulière... Attendez, je vais m'asseoir près d'elle.
La religieuse n'y consentit pas.
—Non, non, madame, dormez un peu, je veillerai... Vous n'avez pas l'habitude, vous finiriez par vous rendre malade, vous aussi.
Et elle s'installa, elle garda contre son épaule la tête de la Grivotte, dont elle essuyait les lèvres sanglantes. La crise se calma, mais la faiblesse revenait si grande, que la malheureuse eut à peine la force de bégayer:
—Oh! ce n'est rien, ce n'est rien du tout... Je suis guérie, je suis guérie, guérie complètement!
Pierre restait bouleversé. Cette foudroyante rechute avait glacé le wagon. Beaucoup se soulevaient, regardaient avec terreur. Puis, tous se renfoncèrent dans leur coin, personne ne parla, personne ne bougea plus. Et Pierre songeait à l'étonnant cas médical offert par cette fille, les forces rétablies là-bas, le gros appétit, les longues courses, le visage rayonnant, les membres dansants, puis ce sang craché, cette toux, cette face plombée d'agonisante, le brutal retour de la maladie, quand même victorieuse. Était-ce donc une phtisie particulière, compliquée d'une névrose? Était-ce même quelque autre maladie, un mal inconnu qui faisait tranquillement son œuvre, au milieu des diagnostics contradictoires? La mer des ignorances et des erreurs commençait, ces ténèbres où se débat encore la science humaine. Et il revoyait le docteur Chassaigne hausser les épaules de dédain, tandis que le docteur Bonamy, plein de sérénité, continuait tranquillement sa besogne des constatations, dans l'absolue certitude que personne ne lui prouverait l'impossibilité de ses miracles, pas plus qu'il n'aurait pu en démontrer la possibilité lui-même.
—Oh! je n'ai pas peur, bégayait toujours la Grivotte, ils me l'ont bien tous dit là-bas, je suis guérie, guérie complètement!
Le wagon roulait, roulait dans la nuit noire. Chacun prenait ses dispositions, s'allongeait pour dormir plus à l'aise. On força madame Vincent à s'étendre sur la banquette, on lui donna un oreiller, où elle pût reposer sa pauvre tête endolorie; et, devenue d'une docilité d'enfant, hébétée, elle sommeillait dans une torpeur de cauchemar, avec de grosses larmes silencieuses qui continuaient à couler de ses yeux clos. Élise Rouquet, elle aussi, ayant toute une banquette à elle, s'apprêtait à s'y coucher; mais, la face toujours dans son miroir, elle faisait auparavant une grande toilette de nuit, se nouait sur la tête le fichu noir qui lui avait servi à cacher sa plaie, regardait si elle était belle ainsi, avec sa lèvre désenflée. Et, de nouveau, Pierre s'étonnait de cette plaie en voie de guérison, sinon guérie, de ce visage de monstre qu'on pouvait maintenant regarder sans horreur. La mer des incertitudes recommençait. N'était-ce même pas un vrai lupus? n'était-ce qu'une sorte inconnue d'ulcère, d'origine hystérique? Ou bien fallait-il admettre que certains lupus mal étudiés, provenant de la mauvaise nutrition de la peau, pouvaient être amendés par une grande secousse morale? C'était un miracle, à moins que, dans trois semaines, dans trois mois ou dans trois ans, il ne reparût, comme la phtisie de la Grivotte.
Il était dix heures, tout le wagon s'ensommeillait, quand on quitta Lamothe. Sœur Hyacinthe, qui avait gardé sur ses genoux la tête de la Grivotte assoupie, ne put se lever; et elle se contenta de dire, pour la forme, d'une voix légère, qui se perdit dans le grondement des roues:
—Le silence, le silence, mes enfants!
Mais quelque chose continua de remuer, au fond d'un compartiment voisin, un bruit qui l'agaçait et qu'elle finit par comprendre.
—Sophie, qu'est-ce que vous avez donc à donner des coups de pied dans la banquette? Il faut dormir, mon enfant.
—Je ne donne pas de coups de pied, ma sœur. C'est une clef qui roulait sous mon soulier.
—Comment, une clef? Passez-la-moi.
Elle l'examina: une très pauvre, une très vieille clef, noirâtre, amincie et polie par l'usage, dont l'anneau, ressoudé, gardait la cicatrice. Tout le monde s'était fouillé, personne n'avait perdu de clef.
—J'ai trouvé ça dans le coin, reprit Sophie. Ça doit être à l'homme.
—Quel homme? demanda la religieuse.
—Mais l'homme qui est mort là.
On l'avait déjà oublié. Sœur Hyacinthe se rappela: oui, oui, c'était sûrement à l'homme, car elle avait entendu tomber quelque chose, pendant qu'elle lui épongeait le front. Et elle retournait la clef, elle continuait à la regarder, dans sa laideur de pauvre clef lamentable, de clef désormais inutile, qui n'ouvrirait jamais plus la serrure inconnue, quelque part, au fond du vaste monde. Un instant, elle voulut la mettre dans sa poche, par une sorte de pitié pour ce petit morceau de fer si humble, si mystérieux, tout ce qui restait de l'homme. Puis, la pensée dévote lui vint qu'il ne fallait s'attacher à rien sur cette terre; et, par la glace baissée à demi, elle lança la clef, qui alla tomber dans la nuit noire.
—Sophie, il ne faut plus jouer, il faut dormir, reprit-elle. Allons, allons, mes enfants, le silence!
Ce fut seulement après le court arrêt à Bordeaux, vers onze heures et demie, que le sommeil reprit et accabla le wagon entier. Madame de Jonquière n'avait pu lutter davantage, la tête contre le bois de la cloison, la face heureuse dans sa fatigue. Les Sabathier dormaient de même, sans un souffle; tandis que pas un bruit non plus ne venait de l'autre compartiment, celui que Sophie Couteau et Élise Rouquet occupaient, allongées face à face sur les banquettes. De temps à autre, une plainte sourde s'élevait, un cri étranglé de douleur ou d'épouvante, qui s'échappait des lèvres de madame Vincent assoupie, torturée de mauvais rêves. Et il ne restait guère que sœur Hyacinthe les yeux grands ouverts, très préoccupée de l'état de la Grivotte, immobile maintenant, comme assommée, respirant avec effort, d'un râle continu. D'un bout à l'autre de ce dortoir mouvant, secoué par la trépidation du train lancé à toute vapeur, les pèlerins et les malades s'abandonnaient, des membres pendaient, des têtes roulaient, sous la pâle lueur dansante des lampes. Au fond, dans le compartiment des dix pèlerines, c'était un pêle-mêle lamentable de pauvres figures laides, les vieilles, les jeunes, que le sommeil semblait avoir foudroyées à la fin d'un cantique, la bouche ouverte. Et une grande pitié montait de ces tristes gens, las, écrasés par cinq journées d'espoirs fous, d'extases infinies, qui allaient, le lendemain, se réveiller à la dure réalité de l'existence.
Alors, Pierre se sentit comme seul avec Marie. Elle n'avait pas voulu s'allonger sur la banquette, disant qu'elle était restée trop longtemps couchée, pendant sept ans; et lui, pour donner de l'aise à M. de Guersaint, qui, depuis Bordeaux, avait repris son profond sommeil d'enfant, était venu s'asseoir près d'elle. La clarté de la lampe la gênait, il tira l'écran, ils se trouvèrent dans l'ombre, une ombre transparente, infiniment douce. À ce moment, le train devait rouler en plaine, il glissait dans la nuit, comme en un vol sans fin, avec un bruit d'ailes énorme et régulier. Par la glace qu'ils avaient baissée, une fraîcheur exquise venait des champs noirs, des champs insondables, où ne luisait même pas la petite lueur perdue d'un village. Un instant, il s'était tourné vers elle, il avait vu qu'elle tenait ses yeux fermés. Mais il devinait qu'elle ne dormait pas, goûtant ce grand calme, dans ce grondement de foudre, dans cette fuite à toute vapeur au fond des ténèbres; et, comme elle, il ferma les paupières, il rêva longuement.