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Lucifer

Chapter 10: IX
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About This Book

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project. ) Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale et adaptation cinématographique réservés pour tous pays. Copyright 1929 by Albin Michel.

 

Il y avait longtemps que Marie au long cou était remontée vers le couvent et que l’automobile de l’épicier s’était éloignée sur la route. L’air ailé du matin faisait place à une chaleur pesante. Je rencontrai le pauvre Jacques sur la route.

Il marchait vite. Je remarquai l’abondance de sa chevelure qui était mouillée parce qu’il sortait du bain. Je fus frappé aussi par l’élan de sa démarche, la hâte qu’il paraissait avoir.

Il me tendit la main avec cet air joyeux que lui donnait toute action, même la plus petite :

— Puisque je vous rencontre, me dit-il, je vous demande de transmettre mes excuses à M. de Saint-Aygulf. Je pars et je ne compte pas revenir.

— Ne deviez-vous pas, lui dis-je, rester encore quelques jours et même assister ce soir...

Il me fit vivement « non » avec la main.

— Je ne suis venu que pour serrer la main à quelques amis, mais je les ai trouvés tellement changés ! C’est peut-être moi, d’ailleurs, qui suis devenu un homme tout à fait sauvage, à force de vivre dans la solitude. Je dois l’avouer, cette solitude me manque. Puis il y a beaucoup de choses que je ne comprends plus.

Je lui demandai assez sottement s’il ne s’ennuyait pas tout seul, au milieu des pins, devant la mer.

Il se mit à rire :

— Comment serait-ce possible ? Je n’ai pas le temps. Je vais me baigner. Je fais la cuisine. J’ai un petit champ que je cultive. Puis j’ai des amis qui sont très exigeants. Une famille de couleuvres et puis une taupe pour laquelle je fais six kilomètres par jour afin de pouvoir lui offrir du lait dans une assiette.

Son regard devint songeur. Une inquiétude y passa.

— Je me demande quelle a pu être sa déception de ne pas me voir pendant plusieurs jours et d’être privée de lait.

Il me tendit la main et je compris qu’il voulait me dire autre chose encore et qu’il ne trouvait pas ses mots.

— Et vous-même, restez-vous longtemps ? Ne croyez-vous pas qu’il vaudrait mieux...

Je retenais sa main dans la mienne pour qu’il achevât sa pensée.

— Dites.

Il sembla se décider.

— Je m’en vais surtout à cause de la taupe qui doit m’attendre et être malheureuse de mon absence. Mais je crois bien que je serais parti sans cela. Il y a ici quelque chose que je ne peux m’expliquer, une influence, un charme... Comment dire exactement ? L’air est moins pur. Je sens que je dois partir.

Je voulus le retenir encore, le faire parler. Mais il avait hâte de s’éloigner. Il reprit sa gaîté, il leva un doigt vers le ciel et me dit en me quittant :

— Qu’importe, du reste. Le soleil purifie tout.

Il allait vite. Ses vêtements flottaient autour de son corps comme des ailes. La poussière de la route soulevée par ses pieds nus faisait une sorte de nimbe et retombait dans la lumière.

Et je pensai en moi-même : le pauvre Jacques est devenu un pauvre paysan !


M. de Saint-Aygulf m’entraîna dans le jardin pour me parler de la cérémonie qui devait avoir lieu le soir. Il était fier d’y participer, fier qu’elle eût lieu sur des terrains qui lui appartenaient. Il me désigna de la main un groupe d’arbres qui dominait une hauteur.

— C’est là, fit-il. M. Althon amènera une Swedenborgienne et aussi un disciple de Vintras. Notre groupe finira par réunir en un seul faisceau tous les groupes spiritualistes. C’est le désir secret de Kotzebue.

Il se pencha vers moi et à voix basse, car il aspirait à donner à tout ce qu’il disait un caractère confidentiel, il ajouta :

— Kotzebue est vraiment un grand homme, n’est-ce pas ? On ne saura que plus tard le rôle qu’il aura joué dans le développement de l’esprit. J’ai perpétuellement à son sujet des avertissements qui viennent de mes guides.

Je savais qu’avant d’être consacrée aux communications avec les esprits, la vie de M. de Saint-Aygulf avait été orientée vers l’argent et le plus vulgaire désir des femmes. J’avais eu maint exemple de son égoïsme féroce, de son respect borné pour les rites de la société. Il m’était difficile de croire que des guides, penchés sur l’humanité pour la diriger, eussent choisi entre tous ce vieillard pour en faire leur porte-parole. Je murmurai les paroles confuses d’approbation que je devais au père d’Eveline et de Laurence.

Mais il me prit par le bras familièrement. Il avait à m’entretenir d’un autre sujet. Sa fille Laurence l’inquiétait beaucoup et depuis longtemps. Il avait tant fait pour elle ! Sa femme vénérée, dont il ne pouvait prononcer le nom sans émotion, s’était sacrifiée aussi pour une enfant qui avait toujours rendu le mal pour le bien. Grand problème que celui des enfants et quel mystère que celui de l’hérédité ! Il venait d’avoir avec sa fille des scènes très graves. Ne s’avisait-elle pas de vouloir rentrer à Paris. Elle allait jusqu’à le menacer d’y rentrer sans son autorisation, s’il ne l’y ramenait pas. Et cela au moment où il se passait chez lui des choses si belles, d’un ordre moral si élevé ! Et qu’est-ce que c’était que ces histoires de nègres, d’esclaves dont elle lui cassait la tête depuis quelques jours ? Eveline ne pouvait rien sur sa sœur. Personne n’avait d’influence sur elle. C’était une révoltée. Sa sainte femme avait peut-être eu raison quand elle avait prédit que Laurence tournerait mal. Lui, avait conscience d’avoir fait tout son devoir. Ah ! l’idéal serait de la marier le plus vite possible. Mais là encore il fallait s’entendre. Les sacrifices ont une limite. Il tenait à ce qu’on le sache — il ne dit pas, bien entendu, à ce que je le sache — et il se hâta d’ajouter qu’il parlait d’une façon générale et parce que cela venait dans la conversation. Il avait fait pour Laurence tout ce qu’il avait pu. Elle n’aurait presque rien en se mariant. C’est que tout le monde s’imaginait qu’il était plus riche qu’il ne l’était ! Le devoir d’un homme qui a un rôle à jouer est de ne pas se déposséder pour ses enfants. Il avait lu le « Roi Lear », et cette lecture l’avait frappé. Dieu merci ! sa fille Eveline était bien décidée à ne pas se marier.

— Vous me comprenez, n’est-ce pas ? fit-il pour terminer.

Je répondis ingénuement que je le comprenais à merveille et il me serra la main plus fortement qu’à l’ordinaire.

Quand je vins chez M. de Saint-Aygulf après le dîner, Laurence s’était déjà retirée dans sa chambre. J’eus l’impression que l’atmosphère gardait les traces d’une discussion récente, mais comme plusieurs personnes arrivaient en même temps que moi, je ne pus analyser cette impression.

M. de Saint-Aygulf et Eveline étaient prêts à partir.

— Il y a à peine une demi-heure de marche, dit quelqu’un.

Je vis qu’on avait préparé plusieurs lanternes ; j’appris que Kotzebue, qui avait dîné chez M. Althon, avait dû nous précéder avec celui-ci.

Sur une hauteur, vis-à-vis de la mer, au milieu des arbres, en pleine nature, il avait été décidé qu’une sorte de messe mystique serait célébrée. Le rituel en avait été préparé depuis longtemps par Kotzebue. Il croyait fermement aux pouvoirs des cérémonies et il avait résolu, d’accord avec M. Althon, d’en célébrer une aux rayons de la lune, sur la terre qui gardait l’influence de leur maître Simon.

Plusieurs chemins en lacets se dirigeaient vers la hauteur sur laquelle nous nous rendions. Ces lacets étaient assez raides et notre groupe — nous devions être une quinzaine — se dispersa sur le flanc de la colline. La nuit était claire et chaude et un orage peu éloigné chargeait l’air d’électricité. Parfois un de ceux qui portaient une lanterne s’arrêtait et la balançait pour faire signe aux retardataires de se hâter. Et l’on voyait, sur un autre côté de la colline, une clarté rougeâtre qui devait conduire le groupe de M. Althon.

L’atmosphère versait aux nerfs une surexcitation bizarre. Toutes les conversations n’avaient pas le ton de recueillement qui aurait convenu. Mme Vigerie, qui plaisantait et s’appuyait sur le bras du jeune Charlie, laissait parfois éclater un rire dont la qualité musicale prenait une valeur inattendue et qui tombait dans le silence comme une cascade métallique. Les deux jeunes Suédoises se tenaient si étroitement enlacées en marchant qu’elles semblaient appartenir à une seule forme. Le professeur de danse levantin serrait de près Mlle Longève. Comme s’ils obéissaient à une loi, tous s’en allaient par couples.

Je suivais les lacets à côté d’Eveline et nous n’échangions que peu de paroles. Elle avait mis un châle, mais l’avait ôté et le portait sur le bras. Le tissu de sa robe était léger et laissait voir l’aisance de son corps. La lune en tombant sur la blancheur laiteuse du cou et des bras, le souffle humain qui venait d’elle me donnait le sentiment d’avancer à côté d’une statue chaude et vivante.

Comme le chemin tournait, Eveline écarta une branche de mimosa qui s’étendait devant elle. J’étais tout près d’elle et nous vîmes en même temps deux formes arrêtées à quelques pas de nous. C’était Mme Vigerie et son compagnon. Elle était pâmée dans ses bras et sa tête était renversée sous la sienne. Elle aspirait les lèvres du jeune homme, goûtant un baiser dont la volupté semblait d’autant plus grande qu’elle était furtive et pressée.

Cela dura quelques secondes. Le soupir qu’ils poussèrent en se désenlaçant fut suivi d’un rire de plaisir.

J’avais saisi le bras d’Eveline et je le serrai d’une pression qui augmenta tant que dura l’étreinte que j’avais sous les yeux. Tenant toujours de sa main droite la branche de mimosa qu’elle écartait, Eveline se pencha vers moi. La lune éclairait l’ovale clair de son visage et je fixais ses yeux. Ils étaient profonds, bleuâtres, indéfinis. Je ne pouvais pas deviner ce qu’ils exprimaient. Il y avait une interrogation, une angoisse peut-être. Cette lumière de pureté que je m’étais accoutumé à y voir était mélangée à un élément un peu trouble. Mon visage se rapprocha du sien, non par une volonté arrêtée de ma part, mais par l’attirance qu’exerce cette profondeur du regard qui semble recéler très loin la solution d’une énigme de l’âme.

Eveline crut sans doute que j’allais tenter de prendre ses lèvres. Elle dégagea son bras de ma main qui le pressait avec un geste brusque et le mouvement de la tête de quelqu’un qui se ressaisit. La branche de mimosa me frappa le visage comme un soufflet. J’entendis en même temps, pendant qu’elle me dépassait, un petit rire insultant et je la vis me regarder par-dessus son épaule, mesurer la distance qui nous séparait, comme si elle craignait de me voir me jeter sur elle et comme si cette action eût été la plus répugnante que son cerveau pût concevoir. Je voulus la suivre, mais, plus légère que moi, elle me distança et je la vis qui courait presque, désireuse d’échapper à ma présence.

Je continuai à monter, solitaire, envahi par un étrange sentiment de basse colère.

Les sentiers expiraient parmi des bouquets de pins et de chênes-liège, des cactus sauvages, des ceps de vigne abandonnée. Une lanterne était posée sur le sol pour guider les arrivants ; un peu plus loin il y en avait d’autres accrochées à des cyprès. Je vis que ces cyprès étaient au nombre de sept et que, plantés d’une façon circulaire, ils dessinaient vaguement la forme d’un croissant.

Les massifs étaient pleins de chuchotements ; bien qu’on ne dût pas être nombreux, j’eus la sensation d’être entouré par une foule agitée et mystérieuse.

Je reconnus l’accent russe de M. Althon ; je l’aperçus auprès de Kotzebue et d’une femme grande et pâle qui avait autour du cou un collier de grosses perles et dont la beauté hautaine me frappa. Je pensai que ce devait être la Swedenborgienne. J’entendis des phrases que je connaissais, mais qui prenaient dans la bouche de Kotzebue une valeur nouvelle, à cause du paysage et de la nuit :

— Recueillir la puissance de la lune !... L’esprit d’Hélène va descendre... mais ne négligez pas la chair... Vous serez peut-être conduits vers l’esprit par un frisson surnaturel de nature physique et la torture de la jouissance...

Je vis dans l’ombre des silhouettes qui prenaient des postures d’adoration. Un oiseau de nuit qu’effrayait le bruit s’envola avec un lourd battement d’ailes. Une des deux Suédoises, séparée un instant de son amie, lui tendit des mains effilées et en la saisissant la fit presque tomber contre elle. Il me sembla que des lointaines forêts qui nous entouraient venait un souffle grandiose comme la religion, terrible comme la peur.

Je n’eus pas le temps de m’étonner. La cérémonie était commencée. Kotzebue, debout au milieu du cercle des cyprès, prononçait une invocation rituelle. Je ne distinguai pas d’abord ses paroles, mais je mesurai sa sincérité au tremblement de sa voix, à son émotion contenue. Quelques mots parvinrent jusqu’à moi :

— Pensée de Dieu ! Sœur du Verbe ! par le feu de l’amour la nature se renouvelle... O toi, qui es descendue dans la chair... Toi qui es Hélène...

Derrière les cyprès des voix de femmes entonnèrent une litanie. Ces voix étaient peu nombreuses. Il ne devait pas y avoir plus de trois femmes qui chantaient. Ce n’était du reste pas un chant, mais une prière doucement modulée.

— Nous sommes trois et nous sommes une... Les trois ne sont qu’un... Je suis exilé du Plérome... Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia Achamoth !...

Et soudain je me sentis seul. Je me trouvais dans une solitude dont la perfection me remplissait d’une allégresse exaltée. Seul au sommet d’une montagne, avec la mer qui bleuissait au loin devant moi, parmi ces frères immobiles qu’étaient les chênes, les figuiers et les pins ! J’étais le point central du monde, sa cause et sa fin et je jouissais de le comprendre pour la première fois.

— Laisse-nous communier avec toi, ô Sophia Achamoth ! répétaient des voix qui ne venaient de nulle part.

Cette communion s’était accomplie. Il y avait un grand nuage qui faisait un dessin dans le ciel et menaçait de recouvrir la lune. Mais je le dirigeais à ma volonté, je l’orientais vers la droite, j’étais moi-même les contours de ce nuage, l’essence même du nuage. A mes pieds, je voyais la masse de l’hôtel avec ses fenêtres éclairées et les flèches de ses paratonnerres. J’étais les chambres de l’hôtel, l’automobile qui faisait un cercle en arrivant devant son perron, j’étais le gérant en smoking et j’aurais pu lire toutes les pensées écrites dans son cerveau. La conscience de cet agrandissement de mon être me procurait une joie sereine comme ma clairvoyance, immense comme mon orgueil.

— O Ennoïa, esprit divin dans le corps d’Hélène !...

Il y avait autour de moi le frémissement d’une vie si illimitée que j’éprouvai le besoin de prendre contact avec elle. De même qu’en s’éveillant, après certains rêves, on touche son corps pour s’assurer qu’on est bien soi-même, je voulus toucher le bois d’un tronc d’arbre, la matière terrestre qui était sous moi. Je tombai à genoux et j’étendis les mains en avant, en sorte que j’étais à quatre pattes dans la posture des bêtes.

Mais cela ne me gênait nullement, car d’étonnantes facultés se révélaient à moi. J’étais nyctalope. Il n’y avait plus de ténèbres. Je distinguais les cigales endormies sur les troncs des pins, même celles qui se trouvaient à une grande distance. Je voyais les suçoirs avec lesquels elles aspirent la résine, leurs courtes antennes, leurs ailes hyalines, leurs yeux à facettes et triangulaires. Je jouissais de la paix de leur sommeil. Je jouissais en même temps du mouvement des oiseaux de nuit, de l’activité nocturne de tous les êtres sylvestres. Après avoir porté mille brins de paille dans la fourmilière, je reposais avec les milliers de fourmis. Nocturne voyageur, j’accompagnais les lapins le long des vignobles et je me vautrais dans les fondrières avec les blaireaux. Je les aimais tous parce qu’ils faisaient partie de moi et qu’ils me permettaient de grandir. Car je croissais sans cesse avec la vie des animaux, je m’élevais dans les rameaux des arbres et les vols d’oiseaux et c’était la lune, la planète morte, qui était mon but.

— Hélène, Ennoïa, répétaient des voix chuchotées, pénètre la substance de notre chair avec ton baiser !

J’avais la notion que mon corps démesurément accru était fait d’une pourriture vivifiée par la lumière lunaire, mais j’en étais heureux et cette vie artificielle me comblait, pourvu qu’elle fût toujours multipliée. Et, à quatre pattes, comme les animaux, j’attendais le baiser promis de cette Hélène, pour être brûlé de sa bouche, inondé de sa sève, transporté de son ardeur.

Ma face était tournée du côté de la mer et je reçus le baiser. Il n’y a pas de sensation, dans le rêve ou dans la réalité, qui soit éprouvée, telle qu’on l’a imaginée. Aucune lèvre charnelle ne m’effleura. Et pourtant un baiser chaud, humide, triste en même temps, se posa sur ma bouche. Dans la demi-conscience qui subsistait en moi, j’identifiai les lèvres qui me donnèrent ce baiser avec celles de Laurence et avec celles d’Eveline à la fois, les lèvres que j’avais eues et celles qui s’étaient éloignées de moi avec dégoût.

Ennoïa, immatérielle beauté idéale que j’incarnais dans deux jeunes filles, étais-tu sortie de la nuit et de la lune, par la magie des incantations, pour me toucher avec la braise du désir ?

Le nuage que j’avais dirigé précédemment dans sa course, abandonné à lui-même, venait de recouvrir la lune. L’obscurité me rendit à moi-même.

Une pierre meurtrissait ma main droite. J’étais courbaturé par ma pose de bête. On enlevait les lanternes des cyprès. J’entendis des soupirs étouffés. Je vis des formes étendues. Un sein nu sortait d’un corsage déchiré et une main le caressait. Il était rosâtre, marbré, plus grand que nature et comme chargé d’une pourriture laiteuse. Il me fit penser à une sorte de bête malsaine qu’une caresse trop forte ferait éclater.

Je fis quelques pas. Tous les êtres vivants s’étaient fondus, avaient disparu. La colline avait l’air déserte.

Une panique s’empara de moi. Je me mis à courir. Je descendis au hasard. Je me heurtai à des arbres. Des chiens aboyèrent. Je longeai une ferme dont j’ignorais l’existence à cet endroit et qui me parut s’être dressée par un sortilège. J’atteignis enfin la route et je gagnai la mer, car j’avais besoin de contempler l’eau illimitée. Dieu merci ! on ne pouvait apercevoir la blancheur trop mystérieuse de Saint-Tropez.

Jamais les flots, la nuit, ne m’avaient paru si menaçants. Il y avait dans la nature le même aspect de mystère que dans l’âme humaine. Quelle vanité de se pencher sur cette ombre et de l’interroger ! Et je me souvins de cette parole de je ne sais plus quel auteur ancien :

— Ils s’aventurèrent sur la mer des ténèbres pour y découvrir l’inconnu et ils ne revinrent jamais...