Je fis signe au chauffeur de s’arrêter et je sortis de la voiture.
— Je pense que nous n’aurons pas trop longtemps à attendre, lui dis-je pour le rassurer.
Mais il appartenait à cette espèce d’hommes du Midi pour qui la notion du temps ne compte pas et qui se trouvent aussi bien dans un endroit que dans un autre.
Il fit un geste large qui signifiait que rien n’a d’importance.
Je regardai ma montre. Il était minuit. Comme les phares faisaient sur la route un large cercle de lumière je les fis éteindre et je me mis à marcher de long en large. Laurence ne pouvait tarder.
— Eh ! eh ! me dis-je intérieurement, c’est un enlèvement. Et je savourai le caractère romanesque que prenait cette action si on lui donnait le nom d’enlèvement au lieu de celui de départ. Je m’efforçais de chasser de mon esprit la pensée des ennuis qui pouvaient survenir. Je savais que toutes les heures agréables de la vie, celles que l’on se plaît à retracer plus tard en en faisant le récit embelli, étaient toujours gâtées sur le moment par de petites préoccupations.
Ma conscience était tranquille. Laurence ne m’avait pas dit qu’elle m’aimait. J’avais assez de confiance en moi pour croire que ce n’était que par un manque d’élan et penser que cet amour viendrait ensuite, plus tard, s’il n’était déjà venu. Il n’avait pas été question de mariage entre nous. Laurence avait écarté vivement, à plusieurs reprises, les allusions d’ailleurs vagues que j’avais pu faire à ce sujet. Elle s’était déclarée affranchie de ce qui n’était pour elle qu’une forme plus étroite de l’esclavage des jeunes filles. Je la délivrais de son esclavage actuel et je lui permettais de quitter une famille dont elle n’était pas aimée et qu’elle n’aimait pas.
Je ne me faisais donc aucun reproche. D’ailleurs, je savais ma fortune suffisante pour compenser largement ce que Laurence pouvait perdre au point de vue matériel en quittant son père. Ce sujet n’avait pas été effleuré entre nous et je me demandais si Laurence, absorbée par des considérations d’esclavage et de liberté, y avait même songé un seul instant. La suite des événements m’a fait penser que non. Les êtres n’agissent quelquefois ni par amour, ni par intérêt personnel, mais en vertu d’un mouvement obscur de leur nature qu’ils seraient bien incapables eux-mêmes de définir.
Comme Laurence n’arrivait pas je me décidai à m’avancer vers la maison de façon à voir si la fenêtre de sa chambre était éclairée ou non. Mais il y eut soudain, au fond de la nuit, un petit bruit de clochette et une lueur mouvante venue de la route tourna à droite et s’éloigna dans le chemin creux.
A ma grande surprise je vis un enfant de chœur qui balançait une lanterne d’une main et soutenait une croix de l’autre. Il précédait un prêtre. Je distinguai le dos voûté, volontairement solennel de celui-ci et la blancheur de son surplis. Il avait les coudes serrés au corps et il portait à deux mains un objet voilé d’une étoffe.
— Le Saint-Sacrement ! murmurai-je !
Le prêtre se dirigeait vers le couvent, où il était appelé sans doute auprès de quelqu’un qui allait mourir. Il allait vite et je m’élançai sur ses pas.
Rien ne pouvait davantage me remplir d’aise que cette rencontre. Il y avait là un avertissement occulte, un signe favorable ! Je marchais derrière la représentation symbolique de Dieu. L’acte que j’accomplissais participait d’une sorte de bénédiction. Je l’avais examiné sous toutes ses faces. Je ne le considérais pas comme répréhensible, selon ma morale personnelle. Mais non seulement il n’était pas répréhensible, mais il était bien au sens élevé du mot, il était divin puisque le Saint-Sacrement me précédait au moment où j’allais l’accomplir. Je crus une seconde, dans mon allégresse, entrevoir sous les mimosas inclinés, comme si aucun prêtre ne l’eût porté, aucun voile ne l’eût caché, le cercle rayonnant du ciboire aux lames d’or, glissant tout seul pour me montrer le chemin.
La contradiction de mon manque absolu de foi catholique et de cette intervention en ma faveur essaya bien de traverser mon esprit, mais je la rejetai aussitôt.
Je m’arrêtai à l’endroit où le chemin se rapproche de la maison. Une fenêtre était éclairée. C’était celle de la chambre que Laurence partageait avec sa sœur. Pendant la première partie de leur séjour elles avaient eu chacune leur chambre, mais quand les invités de M. de Saint-Aygulf avaient été au complet, Laurence avait été obligée d’abandonner la sienne et de partager celle de sa sœur.
La veille, en calculant, elle et moi, les difficultés que nous allions avoir à surmonter pour partir sans être inquiétés, cette question de chambre commune avait été considérée comme la seule cause d’ennuis possibles. Laurence devait pour partir attendre que sa sœur fût endormie. D’ordinaire, sans avoir échangé de paroles, elles lisaient chacune de leur côté. Laurence avait sommeil la première et insistait pour que l’électricité fût éteinte. Pendant deux ou trois soirs la Case de l’Oncle Tom avait été cause d’une trêve à cette discussion. Eveline, qui lisait en ce moment les Châteaux intérieurs de sainte Thérèse, en avait profité pour railler sa sœur sur la médiocrité de ses lectures. Mais la Case de l’Oncle Tom était terminée. Laurence s’était promis de simuler ce soir-là la fatigue et d’obliger sa sœur à interrompre les Châteaux intérieurs. Elle comptait se lever dans l’ombre, s’habiller en silence et pouvoir quitter la chambre sans réveiller Eveline, qui ne s’apercevrait que le lendemain de son départ.
La fenêtre éclairée était donc de mauvais augure. Ou bien Eveline lisait encore et il allait falloir attendre longtemps, ou bien elle s’était réveillée au bruit qu’avait fait Laurence et une discussion s’en était suivie. Laurence avait prévu le cas et elle comptait passer outre à toute protestation de sa sœur.
Les volets de la fenêtre étaient entr’ouverts et je crus voir à plusieurs reprises des ombres passer sur les carreaux. J’en conclus que la seconde hypothèse était la vraie. J’examinai sans joie les choses qui pouvaient arriver si Eveline, indignée, allait réveiller M. de Saint-Aygulf et si celui-ci s’élançait sur les traces de Laurence dans le même moment où elle me rejoindrait dans le jardin.
De l’endroit où j’étais, je voyais la porte d’entrée ; Laurence ne pouvait donc sortir à mon insu. Je savais que cette porte n’était pas fermée à clef, pour permettre aux invités de rentrer et de sortir à leur fantaisie.
— La porte d’entrée ne fait pas de bruit en se refermant, m’avait dit Laurence, en m’énumérant toutes les facilités qu’elle aurait à partir sans que ce départ nocturne fût remarqué.
Mon énervement devint si grand qu’il me fut impossible d’attendre plus longtemps sans accomplir une action quelconque, même insensée. J’écartai les branches du massif qui séparait le petit chemin du jardin, juste à l’endroit où M. Althon avait failli s’élancer quelques jours auparavant. Je fis quelques pas sur un gravier qui craquait et j’atteignis le perron. Seulement alors je songeai à mon imprudence. La nuit était chaude et quelqu’un, pris d’insomnie, pouvait être allé s’asseoir sur un banc ou errer dans le jardin. Un domestique ayant passé sa soirée aux environs pouvait rentrer. J’écoutai anxieusement, mais je n’entendis aucun bruit.
Alors je fis tourner la porte, qui était en effet silencieuse. Elle donnait sur un vaste hall plein de ténèbres. Je n’avais pas d’idée arrêtée et certes, je ne serais pas allé plus loin, si je n’avais pas perçu un chuchotement, des paroles à voix basse et quelque chose qui pouvait ressembler au bruit de deux êtres qui luttent. Je me souvins que je n’avais qu’à contourner une table pour atteindre la rampe de l’escalier qui était au fond du hall et parvenir au premier étage. Le bruit sortait du couloir qui séparait en deux ce premier étage et sur lequel donnaient les chambres.
Je sus un peu plus tard par Laurence tous les détails de la scène.
Laurence, comme elle l’avait projeté, avait fait semblant d’avoir sommeil de bonne heure. Sa sœur avait renoncé sans difficulté aux Châteaux intérieurs et elle s’était endormie. Laurence s’était alors rhabillée en silence ; elle avait déjà la main sur la poignée de la porte quand Eveline avait sauté à bas de son lit, en chemise. Sans doute le prêtre portant le Saint-Sacrement et son enfant de chœur avaient-ils échangé quelques paroles en passant devant la maison et ce bruit inusité l’avait réveillée. Elle s’écria :
— Qu’est-ce que c’est ?
Elle tourna le bouton de l’électricité et fut stupéfaite de voir sa sœur debout, prête à partir. Laurence avait mis un manteau d’automobile et tenait un petit sac à la main, ce qui ne lui permit pas de prétexter une promenade dans le jardin. D’ailleurs Eveline comprit tout de suite. On aurait dit qu’elle avait eu un pressentiment. Ses premières paroles furent :
— Tu ne partiras pas.
Laurence fut surprise d’abord par son énergie, car elle pensait que sa sœur serait trop heureuse d’être débarrassée d’elle. Mais il n’en était rien. Elle s’était trompée sur les sentiments d’Eveline. D’ailleurs sa résistance ne semblait pas venir d’un amour sincère, mais d’une rigoureuse notion du devoir.
Laurence ne nia pas qu’elle partait définitivement et une discussion s’ensuivit :
— Il en résultait, me dit Laurence, que j’étais un monstre d’ingratitude, que j’avais abrégé les jours de Mme de Saint-Aygulf, que je faisais le malheur de mon père à cause de ma conduite. J’allumais tous les hommes, paraît-il. Ma sœur, qui évitait avec tant de soin de me parler, en profita pour me dire en quelques minutes tout ce qu’elle avait sur le cœur depuis des années. Je répondais à peine pour ne pas prolonger la scène et tout ce qu’elle me disait me confirmait dans ma résolution de partir, parce que je comprenais davantage que mon père et ma sœur m’avaient toujours considérée comme un être très inférieur à eux, une bête instinctive dont il fallait redouter les écarts.
Laurence pensait que je l’attendais. Elle ouvrit la porte de la chambre pour s’en aller. Elle savait qu’Eveline serait arrêtée par la crainte des cris, d’un scandale immédiat.
— Je vais prévenir notre père, avait-elle dit.
Elle était bien décidée à n’en rien faire. Mais brusquement elle fut saisie d’une résolution. Elle prit sa sœur à bras le corps et elle tenta de la faire rentrer de force dans la chambre, sans doute avec l’intention de fermer la porte à clef. Elles se mirent à lutter silencieusement, échangeant des injures à voix basse figure contre figure.
C’est ce bruit que j’entendis du hall ténébreux où je me trouvais. Alors, tenant la rampe, je commençai à monter l’escalier. Je m’arrêtai quand je découvris la longueur du couloir. Il était éclairé par une lampe en veilleuse et une vive lumière, venant de la chambre des deux sœurs, lançait une projection oblique, comme au théâtre, sur les personnages en train de jouer le drame.
L’étonnement me cloua sur place. Ce qui me frappa ce fut l’impressionnante beauté d’Eveline. Sa chemise de nuit collée à son corps était transparente. Ses cheveux, qu’elle n’avait jamais voulu couper, tombaient en gerbes cendrées sur ses épaules nues. Elle avait l’air d’une sorte d’ange biblique luttant corps à corps avec une femme en costume d’automobile, dans le tableau d’un peintre moderne. Seule la dureté de pierre de son visage contredisait son état angélique.
Aucune des deux sœurs ne pouvait me voir. J’entendis Eveline dire :
— Tu es bien la digne fille de ta mère.
Et Laurence chuchota quelques mots où il y avait mon nom et elle ajouta :
— C’est parce que tu es jalouse ! Avoue-le donc !
Toutes les deux restèrent immobiles, comme pour laisser au poison des paroles le temps d’envenimer les blessures faites.
Leur étreinte se desserra, les derniers coups étant portés. La dureté des traits d’Eveline fit place à une expression de dégoût pour la bassesse d’âme que supposait une telle hypothèse. Et comme ses mains lâchaient Laurence, sa chemise de nuit dont les deux épaulettes s’étaient rompues dans la lutte glissa tout à coup le long de son corps et elle se trouva toute nue.
J’eus une seconde la vision de ce corps parfait que je m’étais complu si souvent à imaginer, dans la licence des rêves.
Mais déjà Laurence passait en courant à côté de moi.
Je la suivis et je la rattrapai sur le perron. Elle craignait d’avoir trop tardé et de ne plus me trouver sur la route. Elle se mit à courir avec moi dans le jardin. Comme elle allait vite ! Comme elle avait hâte d’être loin !
Une suavité venait de l’odeur des arbres, de la clarté du ciel, d’un léger souffle de vent dans les feuilles. Je sentais à l’élan de ma compagne qu’elle était animée pas une ivresse sauvage de liberté. Nous nous étions élancés dans l’allée des vieux eucalyptus qui était le chemin le plus court pour atteindre l’auto.
— Les Esséniens, me dit Laurence en riant. Elle le dit à haute voix sur un ton de bravade. Elle avait envie de crier.
Jamais je n’avais si bien senti le rapport entre les eucalyptus aux troncs blancs et des vieillards ascétiques en cortège. J’en étais impressionné. Je voyais à côté de moi Laurence regarder à droite et à gauche, comme si elle toisait des ennemis impuissants, attachés au sol par des racines. Elle devait penser à bien des soirées ennuyeuses, à des repas sans vin, à des humiliations qu’elle leur devait. Et elle riait de leur échapper.
Mais moi, j’avais la sensation que les antiques ascètes en marche sur deux rangs parallèles vers la sagesse, s’affligeaient de me voir cheminer aussi vite vers un but si éloigné du leur.
Je poussai un soupir de soulagement quand nous atteignîmes la route. L’auto était toujours là. Le chauffeur dormait. Je le réveillai et nous partîmes.
Quand Laurence se blottit contre moi, je sentis dans la poche de son manteau quelque chose de dur ; je lui demandai ce que c’était.
— La Case de l’Oncle Tom, me répondit-elle.
Le chauffeur corna avec bruit. Nous croisions l’enfant de chœur et le prêtre, porteur du Saint Sacrement, qui s’en revenaient. Ils s’étaient arrêtés tous les deux pour nous laisser passer et la voiture frôla la croix que l’enfant de chœur tenait inclinée en avant.
Cette nouvelle rencontre avait-elle un sens caché ? J’avais marché derrière Dieu, tout à l’heure. Maintenant je l’obligeais à s’arrêter, à recevoir la poussière que je soulevais et je le dépassais. Quel symbole cela recélait-il ? Aucun assurément. Je ne croyais pas en Dieu, du moins sous cette forme religieuse. Je me penchai pour dire au chauffeur d’aller aussi vite qu’il le pouvait et je pris Laurence dans mes bras.
J’aurais voulu penser à elle quand mes lèvres rencontrèrent les siennes. Je n’imaginais même pas la possibilité de n’y pas penser. Mais l’image d’Eveline nue, telle que je venais de l’apercevoir sous le déroulement de ses cheveux cendrés, se présenta devant moi avec une impérieuse netteté. Je ne distinguais dans l’ombre ni les traits, ni les yeux de Laurence ; je voyais comme s’ils étaient contre mon visage, les traits durcis par la colère, les yeux bleuâtres, pleins de profondeurs, d’Eveline.
Jalouse ! avait dit Laurence à sa sœur, et Eveline avait reçu cette parole comme une injure qui la blessait et qui était en même temps révélatrice. Pourquoi pas ? N’avais-je pas depuis longtemps constaté en moi un bizarre pouvoir, une faculté d’attraction qui m’était extérieure. Qui sait si le mépris d’Eveline à mon égard n’était pas simulé ? Et cette chemise qui était tombée dans le même instant, comme si les forces qui régissent les coïncidences avaient voulu que son corps fût nu, quand son âme était mise à nu pour la première fois !
Je comptais atteindre dans la nuit un petit hôtel après Toulon auquel j’avais télégraphié le matin. Je m’étais promis un grand plaisir de cette arrivée au petit jour, avec Laurence, au milieu des palmiers qui entouraient le seuil. Nous pouvions y être vers cinq heures. Le soleil commencerait à se lever. Je me représentais le portier endormi qui nous ouvrirait et à qui je dirais :
— C’est moi qui ai envoyé un télégramme pour retenir une chambre sur la mer.
Je voyais le salon banal, l’escalier étroit, le couloir avec des souliers devant les portes et une chambre au lit énorme et dont j’ouvrirais les fenêtres pour respirer cette ineffable odeur d’algues et de jeunesse qu’exhale une plage au soleil levant.
Mais l’attente de ces choses, qui aurait dû être délicieuse, était gâtée pour moi. J’avais dans mes bras Laurence habillée et je voyais Eveline nue. La vitesse de l’auto contribuait par son vertige à troubler la notion que j’avais de la réalité. Nous longions des villas avec leur jardin de plaisance, nous traversions des villages et des bois de pins. Quelquefois une baie minuscule où une barque était endormie sur un peu de sable se dessinait à notre gauche. J’étreignais les deux sœurs en même temps et tantôt me précédant, tantôt me suivant, dominant les collines boisées ou flottant sur la mer, il y avait un Saint-Sacrement de rêve dont la signification était incompréhensible.