Il est inutile que je décrive les regrets que j’éprouvai et comment, selon mon habitude, je récapitulai mille fois les événements qui avaient eu lieu depuis quelques mois en me représentant ce que j’aurais dû faire en telle circonstance, en imaginant les phrases exactes que j’aurais dû prononcer, tel jour, à telle heure. Je me laissai aller à un abattement extrême. Tout était de ma faute et moi seul connaissais l’étendue de cette faute. Je n’avais pas assez aimé Laurence pour la retenir. Elle ne serait pas partie si elle avait craint de me causer une douleur profonde et vraie. Je n’avais éprouvé que du désir pour elle. Qui sait si ce désir lui-même n’avait pas été insuffisant ! Je revécus toutes les minutes passées avec Laurence, depuis le premier baiser dans la salle à manger, depuis la première étreinte dans une chambre qui sentait le renfermé et les algues marines, jusqu’aux dernières nuits à Paris et j’en arrivai à me persuader que je ne l’avais pas aimée du tout.
Face à face avec moi-même, je fus obligé de m’avouer que toutes les fois que je l’avais prise dans mes bras, mon pouvoir imaginatif avait, par une transposition involontaire, mis à sa place l’image de sa sœur. J’avais commencé dans l’auto qui m’emportait sur la route de Toulon, au moment où je venais de croiser le Saint-Sacrement et peut-être la cause initiale du mal était-elle dans la rencontre du Dieu catholique avec le possédé que j’étais. J’avais continué. Je n’avais jamais cessé de me représenter Eveline quand je tenais sa sœur contre moi et que de fois, visage contre visage, j’avais fermé les yeux pour mieux la voir, avec son nom sur mes lèvres.
Je n’avais pas articulé les syllabes de ce nom mais qui sait si Laurence ne l’avait tout de même pas entendu !
J’eus la confirmation que je ne me trompais pas quand, le surlendemain de son départ, je reçus une lettre de Laurence.
Elle me disait assez brièvement de ne pas m’inquiéter à son sujet. Elle avait voulu vivre à sa guise. Elle ne méritait pas l’intérêt — elle ne disait pas l’amour, que je lui avais porté. Elle s’excusait de la brusquerie de son abandon et de la peine dont elle pouvait être la cause.
La phrase qui me frappa le plus dans sa lettre fut celle-ci : « D’ailleurs, j’ai deviné que vous pensiez sans cesse à ma sœur et je ne vous en ai pas voulu. »
Elle ne me donnait pas son adresse. Je ne pouvais ni lui envoyer ses affaires, ni lui venir en aide. Ce fut pour moi un grand soulagement de me rappeler que quelques jours auparavant, je lui avais donné, pour un achat de robes qui avait été ensuite ajourné, une somme assez importante qui était encore dans son sac le soir de Noël.
Des jours mornes passèrent. J’allai un soir questionner Alberte. Elle n’avait pas revu Laurence. Elle me l’assura à plusieurs reprises avec vivacité et même elle étendit la main en me le jurant sur la tête de sa mère, ce que je ne lui avais pas demandé. En faisant ce serment, elle serrait un citron dont elle allait découper l’écorce, pour un cocktail, et ce fruit m’apparut soudain comme le symbole du mensonge doré. Puis elle ne s’occupa plus de moi tout en me regardant pourtant du coin de l’œil et je crus discerner dans son indifférence volontaire l’intention de me décourager de revenir chez elle. Le peintre Drevet qui était affalé sur une banquette devant une consommation ne me salua pas et évita avec soin mon regard.
Je fis de longues stations dans les cafés du voisinage, mais elles furent inutiles. Je pris alors le parti de ne plus sortir de chez moi et j’entamai la lecture des livres de ma bibliothèque. J’étudiai les religions. Je lus tout ce qui était relatif aux Esséniens, aux gnostiques et aux différentes sectes qui avaient perpétué leurs croyances. Je lus aussi tout ce qui était relatif aux possessions, aux démons et aux rapports de ces démons avec l’homme. Je vis que, selon les Pères qui avaient traité ce sujet, ces rapports étaient singulièrement étroits et multiples.
Mais je ne lisais qu’avec la moitié de mon esprit. L’autre moitié était ailleurs que sur les livres, concentrée dans le sens de l’ouïe, avide d’entendre si un coup de sonnette n’allait pas retentir. Un coup de sonnette retentissait quelquefois. C’était l’électricien ou le plombier ou quelqu’un qui se trompait.
J’énonçais alors pour moi-même :
— Je n’attends personne.
En réalité, j’attendais sans cesse. Mais était-ce bien Laurence que j’attendais ?
Ce fut un dimanche, vers cinq heures. La partie de mon être occupée à guetter, à l’insu de l’autre, les bruits de la maison, perçut un coup de sonnette court, timide, le coup de sonnette de quelqu’un qui ne resonnera pas une seconde fois si on ne répond pas à la première. J’avais donné congé à tout le monde, ce jour-là, j’étais en pyjama, et d’une humeur plus sombre que de coutume. J’étais résolu à ne pas recevoir. Pourtant, je posai mon livre et à pas lents, j’allai moi-même ouvrir la porte.
Sur le seuil, dans la demi-obscurité du palier, Eveline se tenait debout. Je ne peux pas dire que je fus surpris de la voir. Non, je l’attendais. C’était elle que j’attendais. Il était donc naturel qu’elle vînt. Nous restâmes pourtant presque une minute à nous considérer. A la fin, je dis :
— Entrez.
Et elle entra tout simplement.
Je balbutiai pour m’excuser de mon costume, de l’obscurité de l’antichambre où on risquait de se heurter à un porte-parapluie et je la fis pénétrer dans l’atelier.
Elle jeta avec curiosité un regard circulaire sur la pièce et le calme de ce regard me fit penser qu’elle ne s’attendait pas à voir une porte s’ouvrir. Elle savait donc que Laurence m’avait quitté. Elle ne parla qu’après cette rapide inspection.
La démarche qu’elle faisait lui était très pénible et je devais le comprendre. Elle avait cru pourtant de son devoir de la faire, à l’insu de son père, bien entendu.
Elle parlait avec un ton volontairement grave et sévère.
— Je suis venue le dimanche, parce que j’ai pensé que vous ne sortiez pas ce jour-là.
Et elle répéta deux fois cette phrase insignifiante et évidemment inutile.
Elle avait changé. La cendre bleuâtre de ses yeux était plus profonde. Ses traits étaient plus mobiles et animés d’une espèce de vie qui n’y était pas auparavant. Elle me parut plus belle, moins éloignée et j’eus la sensation bizarre qu’elle était de retour de voyage, après une saison dans une planète lointaine. Il faisait très chaud dans mon atelier et, sans y penser, elle dégrafa sa fourrure. Elle avait une robe blanche, simple et droite. Je revis la scène du couloir et je détournai les yeux en lui faisant signe de s’asseoir. Elle resta debout.
Elle ne voulait pas me faire de reproches. Elle n’était pas venue pour cela. Chacun doit s’arranger avec sa conscience. Je ne devais sans doute pas ignorer que tout le monde avait jugé sévèrement ma conduite. Trop sévèrement peut-être. Elle seule savait la part de responsabilité qu’avait sa sœur Laurence. Elle seule savait jusqu’à quel point allait sa coquetterie, et encore le mot coquetterie était trop faible. Sa mère lui avait prédit bien souvent ce qui devait arriver. Oui, j’avais des excuses. Mais enfin, il y avait entre Laurence et moi une différence d’âge qui aurait dû me donner à réfléchir.
En disant cela, elle eut un éclair de triomphe dans les yeux et les plis de sa bouche exprimèrent une délicieuse et pure cruauté.
Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait allusion à mon âge. Cela m’avait toujours été fort désagréable. Je fis un geste évasif ; je m’apprêtai à répondre que Laurence était majeure et qu’elle n’avait pas trouvé mon âge tellement disproportionné avec le sien, mais elle m’arrêta :
— Peu importe ! Là n’est pas la question. Je crois que si Laurence n’était pas partie avec vous, elle serait partie avec le premier venu.
Le premier venu ! C’était l’expression dont Laurence s’était servie elle-même, devant la maison abandonnée, quand le projet de fuite avait été formé entre nous.
— Ce qui m’a poussée à venir vous voir, reprit Eveline en me fixant de ses yeux immenses, c’est l’inquiétude que m’inspire maintenant ma sœur. Est-ce que vous savez ce qu’elle est devenue ? Est-ce que vous connaissez son existence ?
Je répondis que j’avais reçu une lettre d’elle, que j’avais fait tout mon possible pour la retrouver et que je n’y étais pas parvenu.
— D’ailleurs, à quoi bon ? Laurence m’a quitté volontairement. Elle savait ce qu’elle faisait. J’estime que chacun est libre de disposer de lui-même.
Peut-être ma voix eut-elle une nuance de mélancolie en disant cela. Comme si elle était brusquement intéressée par l’élément de chagrin qu’elle croyait discerner, Eveline s’assit, m’invita d’un geste à m’asseoir en face d’elle et penchée en avant, elle dit :
— Et avez-vous souffert d’être abandonné ? Souffrez-vous encore maintenant ? Car vous l’aimiez, n’est-ce pas ?
Je ne répondis pas.
— L’aimiez-vous ? reprit-elle.
Je lui fis observer à mon tour que là n’était pas la question et que si je souffrais, c’était la punition de ma faute, si toutefois il y en avait une.
— Eh bien ! dit Eveline, moi, j’ai eu des nouvelles de ma sœur. Oh ! indirectes, car elle ne m’aimait pas assez pour m’écrire. Des amis l’ont rencontrée et ils sont venus me prévenir de l’existence qu’elle mène. Mais j’hésite, je ne voudrais pas vous porter un coup trop douloureux.
La même cruauté immatérielle que j’avais déjà vue sur son visage affina ses traits, mit une buée dans ses yeux. Puis avec fermeté, en articulant ses mots pour qu’aucun ne fût perdu, et en parlant vite pourtant, car toutes les exécutions sont rapides, elle dit :
— Laurence mène une vie abominable. On l’a vue avec des gens qui appartiennent aux bas-fonds de la société. Il semble qu’elle ait atteint le dernier degré de la dépravation. Moi, j’avais prévu tout ce qui arrive et je ne suis pas atteinte par ce que peut faire ma sœur. Mais c’est à cause de mon père. Il faudrait qu’il ignorât, autant que possible... Il faudrait demander à Laurence de ne pas s’afficher, lui offrir au besoin de l’argent pour cela. Vous devez avoir au moins une idée des gens avec qui elle peut vivre. Peut-être, presque sûrement d’ailleurs, elle les a connus avec vous ? Il faut absolument essayer de la joindre.
J’affirmai à nouveau à Eveline que je n’avais pas la moindre idée de ce que Laurence était devenue.
— De toute façon, je ne me crois pas qualifié pour lui donner des conseils de morale.
Les vibrations de ma voix avaient ce soir-là une grande importance. Il y eut, dans la façon dont je prononçai ces mots, une intonation d’indifférence qui m’étonna moi-même et produisit un effet aussi grand que la mélancolie de naguère.
Eveline se leva. Elle était comme un archer qui a lancé une flèche et vient de s’apercevoir que le but est traversé de part en part. Elle fit quelques pas dans la chambre, sans me perdre de vue. Comme elle était nerveuse et différente de ce que je l’avais connue ! Quel était ce mouvement de ses reins ignorants où il y avait presque une esquisse de volupté ?
Elle affectait de regarder avec intérêt les titres des livres qui couvraient les murs.
— Et les Esséniens ? dis-je. A-t-on célébré là-bas d’autres messes nocturnes après mon départ ?
Elle se détourna brusquement et sa voix devint plus basse pour me répondre. Le crépuscule avait maintenant envahi la pièce.
— Ah ! les messes ! dit-elle. Oui, il va y avoir des cérémonies, mais ici, à Paris. Il paraît que les messes pourraient avoir une puissance magique extraordinaire si on les accomplissait selon les rites primitifs. Elles servaient autrefois à attirer les forces spirituelles sur les hommes. M. Althon et Kotzebue ont retrouvé le cérémonial antique.
Eveline avait prononcé ces noms avec respect, presque avec crainte.
— Vous voyez beaucoup M. Althon ?
Elle détourna la tête.
— Non. Mais enfin... Je suis allée une fois chez lui avec Kotzebue, précisément à cause des messes... Tout est changé parmi les Esséniens, depuis que M. Althon est avec nous.
Comme je distinguais à peine le visage d’Eveline dans le demi-jour, je crus bon de tourner le bouton de l’électricité. Une lampe s’alluma. Il y avait une inquiétude sur le visage de la jeune fille. Elle fit presque le geste de se cacher avec la main.
— Pourquoi allumer ? dit-elle. Le demi-jour est très agréable. Nous pouvons en profiter encore pendant quelques minutes.
J’éteignis. Alors Eveline, avec vivacité, dit :
— Je ne sais pas pourquoi je vous ai parlé des messes. C’est vous qui m’en avez parlé le premier. Alors je me suis laissée aller, mais je vous demande de n’en rien dire à personne. Si Kotzebue savait que j’y ai fait même une allusion...
— Je croyais que tout le monde était admis à ces messes. J’ai moi-même assisté dans le Midi...
— Oh ! ce n’est plus la même chose. Il n’y aura désormais qu’un tout petit nombre d’initiés qui auront le droit d’y prendre part.
— Mais pourquoi ?
Eveline fit entendre un rire singulier, dont la résonance me fit mal, un rire qui détonait avec sa nature et je vis ses yeux bleus fixés vers le plafond, comme si elle voyait des formes imaginaires et d’un caractère inattendu.
— La beauté physique a une action sur le développement de l’âme. Le plaisir du corps aussi, paraît-il. Il y a dans l’amour un secret qui s’est perdu depuis des âges et que Simon le magicien avait retrouvé. Bien entendu, ni M. Althon, ni Kotzebue ne doivent savoir que je vous ai parlé de ce secret. Mais vous êtes peut-être au courant du rôle qu’a joué Hélène.
Je voulus dissiper le sentiment de gêne que j’éprouvais et je dis :
— L’obscurité est tout à fait venue, maintenant.
Je fis la lumière.
Puis je m’approchai du vitrage donnant sur la rue et je tirai les rideaux. En faisant ce geste, mon regard plongea par hasard sur le trottoir qui était en face. J’aperçus Kotzebue qui marchait d’une façon impatiente dans l’attitude d’un homme qui attend.
Ma première pensée fut qu’il avait accompagné Eveline, qu’ils s’étaient entendus tous les deux et que j’étais dupe, je ne savais pas de quoi, mais de quelque chose.
Le rideau retomba. Je me retournai. Mais Eveline ne semblait pas pressée de partir. Elle n’avait pas donné de caractère succinct à ses paroles, comme l’on fait quand on sait que quelqu’un est devant la porte et vous attend. Kotzebue n’était pas venu avec elle, mais il l’avait suivie sans doute et à son insu. C’était à elle qu’il destinait le rôle d’Hélène dans le culte dont il se proposait d’être le grand-prêtre et dont les rites n’étaient secrets qu’à cause de leur caractère équivoque. Je me remémorai en une seconde les projets qu’il m’avait exposés jadis, que j’avais écoutés avec admiration et qu’il avait dédaigné de développer parce qu’il ne me jugeait pas digne de les entendre.
Je me remémorai aussi les instants que j’avais passés rue Ballu, devant sa porte, et mesurant sa jalousie par la mienne, je savourai une sorte de revanche dans ce juste retour des choses.
Non, Eveline n’avait aucune hâte. L’abat-jour de la lampe que je venais d’allumer était fait d’une soie de Chine aux teintes pourpres. La lumière qui filtrait sur elle lui donnait une apparence de rêve. Sa lourde chevelure débordait sous la fourrure de sa toque. Je pensai à la lampe oblique du couloir, au cercle qu’avait la chemise de nuit à ses pieds.
Et soudain j’eus la connaissance du chemin que le mal suivait dans l’âme de l’homme. Il faisait naître le désir et le désir était créateur. J’avais souvent rêvé d’avoir Eveline chez moi et elle y était, si invraisemblable que ce fût ! J’avais souvent rêvé de la prendre contre moi, de l’entraîner dans ma chambre, et un pressentiment me disait que si je le tentais à l’instant je ne rencontrerais qu’une résistance à peine assez forte pour donner plus de prix à la réussite.
Je n’avais pas à me demander comment cela était possible. J’avais déjà constaté qu’au cours de ma vie, beaucoup de femmes s’étaient abandonnées à moi avec une facilité trop grande pour être expliquée par des raisons ordinaires. Un pouvoir m’avait été dévolu et je n’ignorais pas de qui je l’avais reçu. J’avais le témoignage éclatant de ce pouvoir et je comprenais qu’il s’exerçait aussi en dehors de moi, puisqu’une cause inconnue avait jeté Eveline dans l’état de trouble où je la voyais.
Je frissonnai, mais je ne songeai pas à réagir contre la force qui semblait diriger mes actions.
— Est-il indiscret de vous demander à voir la lettre que Laurence vous a écrite, me dit Eveline pour rompre le silence et pour rappeler aussi le but de sa visite.
— Pas du tout.
La lettre était dans un tiroir de ma chambre et cette chambre communiquait par une porte avec l’atelier. Je n’avais qu’à aller la chercher. Au lieu de cela, je dis :
— Venez avec moi. Vous verrez en même temps le reste de ma bibliothèque. La lettre est à côté dans ma chambre.
J’avais baissé la voix pour prononcer les derniers mots, en sorte qu’Eveline ne les entendît peut-être pas.
Elle répondit avec une grande simplicité :
— Bien.
J’ouvris la porte et elle entra. Je me rappelai en même temps que dans toutes les créations de mon cerveau, après avoir imaginé Eveline dans mon atelier, je me la représentais franchissant le seuil de ma chambre à coucher. Ses pieds ne faisaient pas de bruit sur les tapis et la porte se refermait silencieusement derrière elle.
Tout se passa de même. Et à partir de ce moment, je fus entraîné par la force de mes imaginations passées. Je n’étais plus maître de mes actes. Ils étaient déterminés par mes désirs anciens, mes désirs, enfants du mal. J’en avais conscience et je me disais en moi-même :
— Personne n’est libre. Chaque acte est l’irrésistible aboutissement d’une longue série de causes.
— Comme il fait chaud, ici, me dit Eveline.
Et je réponds :
— Oui, le calorifère est ouvert.
La banalité des phrases dites avec calme est toujours le signe de l’agitation de l’esprit. Un petit vent ordinaire précède les orages.
Je pris la lettre de Laurence et je la tendis à Eveline.
— Est-ce que vous y voyez suffisamment ? lui demandai-je.
Elle fit signe que oui et je me penchai par-dessus son épaule, comme pour relire la lettre. Il vint jusqu’à moi un souffle humain, presque imperceptible, où ne se mélangeait aucune essence de parfum.
Les épaules d’Eveline se soulevèrent. Elle se mit à rire. Elle en était arrivée à cette phrase :
— J’ai deviné que vous pensiez sans cesse à ma sœur et je ne vous en ai pas voulu.
Eveline se tourna vers moi en disant :
— Vraiment ! Est-ce possible ? Vous pensiez sans cesse à moi.
J’eus conscience qu’elle avait dans le regard quelque chose d’égaré. J’aurais dû lui répondre qu’en effet, j’avais pensé à elle et depuis longtemps. Mais je vivais une scène déjà rêvée et ceux qui rêvent ne parlent pas aux femmes désirées, mais se jettent sur elles.
Je pris Eveline dans mes bras et je la poussai sur le lit bas où nous nous trouvâmes tous les deux à demi couchés. J’éprouvai alors l’ivresse de sa présence contre moi au point d’en être entièrement bouleversé. C’était comme si la position inclinée que je venais brusquement de prendre m’eût fait tomber dans un autre univers où tout était volupté légère et délice de réalisation.
Mais dans cette ivresse mon intelligence demeurait active, pesait les mouvements, jugeait les motifs avec une inconcevable rapidité.
Eveline l’inaccessible, ne se défendait que faiblement. Elle ébauchait à peine les gestes habituels de la pudeur. A l’égarement de ses yeux s’était ajoutée une expression d’effroi indicible. Comme ma bouche était sur la sienne, elle détourna la tête d’un brusque mouvement, préservant ses lèvres, mais offrant son corps.
Pourquoi ? D’où venait ce demi-consentement ? Voulait-elle, par jalousie féminine, prendre une revanche sur sa sœur ? N’était-ce pas une sorte de sacrifice, d’holocauste à mon désir, en vertu d’idées extravagantes dont on avait troublé son esprit ? Oui, là était le prétexte, et une volonté étrangère à moi le lui avait imposé. J’étais le jouet du mal en vertu d’une convention lointaine et Eveline était venue pour sa déchéance et pour la mienne.
Il me semblait soulever la robe d’une prêtresse, porter la main sur un zaimph sacré, offenser une déesse chaste dans l’enceinte de son temple. Et je jouissais de l’offense, j’étais pénétré délicieusement par la profanation du divin. Le rêve suivait sa marche inexorable dans la réalité.
Je ne voyais plus le visage d’Eveline retourné sur l’oreiller et caché par l’épanouissement des cheveux, mais je contemplais la perfection de son corps. L’allongement des jambes était si parfait qu’il faisait songer à un poème finissant sur un cri d’espoir. Dans la naissance des seins, dans le mouvement du bras replié pour une confuse défense il y avait des grâces de statue, la matité d’un marbre poli pour une adoration de culte. Et ce corps évoquait dans son immobilité, comme il l’avait fait par la danse, au milieu des pins et des mimosas, l’élan de l’esprit qui veut se dégager de la matière.
Alors, il y eut en moi comme une lumière qui parut. Personne n’est libre, avais-je pensé quelques minutes auparavant, nous sommes entraînés par notre propre vitesse. Je compris que j’étais libre, que je pouvais choisir et je vis pour la première fois la mystérieuse ligne de démarcation du bien et du mal.
J’avais eu Laurence, j’allais avoir Eveline. Je n’avais pas eu de remords de prendre Laurence et même en y réfléchissant ensuite, je m’étais approuvé de l’avoir entraînée dans la vie, hors de sa famille, pour la joie et la douleur. J’étais sur le point de jouer le même rôle auprès d’Eveline et je sentais qu’aucune mauvaise action ne pouvait égaler en mal celle que j’allais accomplir. Car si l’amour et la vie étaient la loi de Laurence, Eveline avait dépassé ce but et en avait un autre plus élevé.
L’amour physique lui avait toujours inspiré du dégoût. Aucune sensualité n’était éveillée en elle. Elle avait voulu se consacrer exclusivement à l’esprit, négliger les jouissances matérielles pour la chasteté créatrice. Elle était comme une vestale égarée dans notre temps.
Et moi j’allais la faire rétrograder, accomplir le plus grand crime, celui qui n’est pas pardonné, qui s’exerce contre l’esprit.
C’est que j’étais alors véritablement maudit. Quelque part, dans un monde tout proche du nôtre et qui pourtant ne communiquait pas avec lui, des êtres mauvais, avec des visages où la beauté et la laideur ne faisaient qu’un, se réjouissaient, s’avertissaient entre eux de l’acte que j’allais accomplir. Je voyais leurs signes, je comprenais leur langage et je m’étonnais de leur ressembler, d’avoir la même dualité, d’être si beau et si laid à la fois.
Mais non, il était encore temps, l’acte n’était pas accompli et par une volonté délibérée je renonçai à l’accomplir.
Je dégageai le bras avec lequel je pressais les deux seins d’Eveline et je la laissai doucement retomber près de moi, comme le fardeau splendide de la responsabilité de l’homme.
J’effleurai de mes lèvres sa tempe dorée, je lui rendis le baiser léger que sa sœur avait posé sur la mienne en me quittant.
Elle se détourna, comme un blessé sur le champ de bataille, qui s’étonne de n’être pas achevé par l’ennemi. Mais je compris que dans sa parfaite ignorance, elle pensait que peut-être il n’y avait pas lieu de s’étonner.
Au moment où je murmurais quelques paroles incompréhensibles où il y avait le mot pardon, la pendule sonna sept heures sur la cheminée.
Eveline poussa un cri. Elle se redressa, remit à la hâte sa robe. J’essayai de lui parler, de lui expliquer qu’elle ne devait plus voir ni Kotzebue, ni M. Althon. Ces noms mirent une expression de terreur sur sa physionomie, mais elle eut l’air de ne pas saisir le sens de ce que je lui disais. Comme j’insistais, elle me fit signe de parler plus bas et elle parut craindre que quelqu’un ne m’entendît, non pas quelqu’un qui aurait guetté derrière la porte, mais qui aurait été partout, dans l’ambiance de l’air.
A cette heure, le valet de chambre avait dû rentrer. Je sonnai et je l’envoyai chercher un taxi. Il revint presque tout de suite. Eveline était déjà dans l’antichambre.
J’aurais voulu la revoir, la mettre en garde, lui faire comprendre le danger que je pressentais autour d’elle et que je ne pouvais pas préciser. Je n’osai pas lui demander de revenir et je sentis qu’elle ne le désirait pas. Il n’y avait pas d’amertume dans le bleu limpide de ses yeux, mais seulement le trouble du désordre.
Elle descendit l’escalier très vite et j’entendis la portière du taxi qui se refermait.
Je revins dans l’atelier et je soulevai le rideau. J’aperçus la silhouette de Kotzebue. Il était immobile, incertain de ce qu’il devait faire. Dans la même attitude que moi-même, jadis, rue Ballu, quand j’avais vu Laurence s’éloigner, il regardait disparaître la voiture d’Eveline. Il partit dans la même direction et je faillis m’élancer pour le rejoindre. Il disparut dans l’ombre, mais ne dut pas aller bien loin.
J’avais laissé tomber le rideau et je fixais le tapis. Il était plein de figures familières et absurdes que je connaissais bien. Mais leur expression m’apparut transformée. Ces figures étaient menaçantes comme celles des ennemis redoutables avec lesquels je venais d’entrer en lutte. J’avais désobéi à Lucifer. Quelque part, dans le sanctuaire de mon âme, une lampe était allumée dont je devais défendre la flamme. Mais y avait-il assez de courage en moi ?
La sonnette retentit. J’allai ouvrir moi-même, pensant à un retour d’Eveline. Je vis Kotzebue sur le palier. Je n’avais jamais autant remarqué sa haute stature, son cou épais, sa mâchoire carrée.