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Lucifer

Chapter 14: XIII
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About This Book

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project. ) Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale et adaptation cinématographique réservés pour tous pays. Copyright 1929 by Albin Michel.

 

— J’ai à te parler, dit-il.

Et je répondis :

— Moi aussi.

Je sentis quand il fut entré que nous étions en proie tous les deux à une excitation extraordinaire.

— Si je t’ai offensé en quoi que ce soit, dis-je, je suis prêt à m’en expliquer loyalement avec toi.

Il se contenta de ricaner.

— C’est toi qui le premier m’a rappelé le pacte signé jadis et m’en a fait entrevoir la portée. D’abord je n’ai pas pris tes paroles au sérieux. Je me suis refusé à croire à la gravité de ce qui n’avait été qu’un enfantillage. Mais j’ai réfléchi. Les événements m’ont apporté des preuves. Peut-être ne suis-je atteint que d’une maladie de l’imagination. Je suis sûr que tu es atteint de la même maladie que moi. En tout cas tu sais quelque chose. Tu as étudié les questions qui me préoccupent. Tu sais quelles forces nous avons pu jadis, sans nous en douter, mettre en action... Tu peux me délivrer d’une obsession...

Je ne m’aperçus pas que je le tutoyais pour la première fois depuis quinze ans, tellement j’étais hanté par l’idée de notre égalité dans le pacte.

Kotzebue ne songea pas à relever ce changement de ton. Il ne cessait pas de ricaner pendant que je parlais. En même temps il considérait mon pyjama, mes cheveux défaits, mes traits altérés. Comme la porte de la chambre était restée entr’ouverte il fit deux ou trois pas qui lui permirent de voir le lit en désordre. Il dut trouver à cette vue une réponse aux questions qui motivaient sa visite et sa physionomie exprima cette phrase :

— Je suis fixé.

Il restait silencieux, la tête basse.

— Eh bien !

— Il est trop tard. Tu as pris le chemin de gauche où l’on ne peut pas revenir en arrière. Ce serait trop commode, d’ailleurs. N’as-tu pas reçu ce que tu as demandé ? N’as-tu pas vu tes désirs exaucés ? Tu as été un parfait instrument de Lucifer, sans t’en douter. Mais lui le savait et il te guidait. Tu voudrais maintenant te détacher de lui. Il est vain de l’essayer. Il est le compagnon que l’on ne quitte jamais, qui vous accompagne non seulement dans le voyage de la vie, mais dans celui qu’on fait après la mort.

— Voyons, tu ne parles pas sérieusement, m’écriai-je. Tu m’en veux, avoue-le. Tu crois avoir des griefs contre moi. Alors, tu veux te venger. Mais tu ne crois pas à l’existence de Lucifer en tant que personne, en tant que volonté agissante ? Tu ne crois pas à l’Ange déchu ?

— Tu te trompes, j’y crois. Il y a des anges déchus. Il y en avait un ici tout à l’heure. Et redoutable, ma foi. Il le deviendra plus encore. Pourquoi n’y en aurait-il pas un plus grand qui l’aurait envoyé ?

— Mais tu m’as dit toi-même, il n’y a pas bien longtemps, que le monde était dirigé par la volonté de l’homme. Au-dessus de lui il n’y avait que des forces, que des lois. Le mal n’était que sa propre tendance à l’égoïsme.

— J’ai pu me tromper. Depuis que je t’ai vu, j’ai appris des choses que j’ignorais. Mes idées ont complètement changé à ce sujet.

J’étais persuadé que Kotzebue n’était venu me trouver que sous l’empire de la jalousie, pour prendre sa revanche sur moi et me tourmenter. Aussi je ne crus qu’à demi ses paroles. J’examinai son visage où il y avait une nuance de gravité soudaine et je découvris avec angoisse qu’il parlait en toute sincérité.

— Mais alors, si tu crois à l’existence de Lucifer, tu as fait un pacte avec lui comme moi, tu es maudit comme moi. Nous en sommes au même point.

Il secoua la tête en plissant les yeux et en souriant avec mépris.

— Qui te dit que moi je n’ai pas accepté le pacte dans toutes ses conséquences et que je n’en suis pas très heureux ? Toi, tu es comme un misérable papillon effrayé par la flamme d’une lampe et qui se heurte à tous les carreaux. Tu te brûleras tôt ou tard les ailes, si ce n’est pas déjà fait. En tout cas, tu peux renoncer à voler dans la lumière de l’air.

Un frisson glacé me parcourait le corps en même temps que j’étais envahi d’une terreur innommable. De très lointains souvenirs d’enfance réapparurent. Je revis un livre de contes et une image de Diable qui m’avait effrayé quand j’avais quatre ou cinq ans. Je revis aussi l’escalier d’un grenier qui était dans mes jeux l’antre du démon. J’essayai de faire bonne contenance et je me mis à rire. Mon rire sonna faux.

— Je ne crois pas un mot de ce que tu dis.

Il haussa les épaules.

— Allons donc ! mais tu sues de peur et tu as raison. Tu as peur et tu ne sais rien. Que serait-ce si tu savais ! Tu es un misérable ignorant. Tu fais partie de ces innombrables naïfs qui laissent aux simples, aux imbéciles, comme ils disent, la croyance en l’Esprit du mal. Ils s’estiment très forts avec leur silence, avec leur raison. Les imbéciles ce sont eux ! Lucifer existe. Moi qui ai fait par hasard autrefois un pacte avec lui, je l’ai cherché et je l’ai trouvé. Il y en a aussi qui cherchent Dieu et qui le trouvent. Cela les regarde.

Oui, Kotzebue parlait sincèrement et ma peur augmentait. J’essayais en vain de ne pas la laisser voir. Mais je sentais mes yeux s’arrondir et il me semblait que j’étais frappé d’immobilité.

— Vois-tu, quand on appartient aussi complètement que toi à Lucifer — il appuya sur ces mots — quand on a été comblé de ses bienfaits — il jeta un regard oblique à la chambre à coucher — à quoi bon se débattre inutilement. Il vaut mieux être franchement avec lui, profiter de sa grandeur, se servir de sa puissance.

— Etre avec lui. Je ne comprends pas bien. Tu veux dire qu’il vaut mieux faire le mal avec amour ?

Kotzebue haussa les épaules.

— Tu en reviens toujours au bien et au mal. Oui, si tu veux, tu peux appeler Lucifer, le mal. C’est un de ses noms, mais il en a d’autres et de plus beaux.

Il fit quelques pas dans la chambre. Entre les rideaux des vitrages un réverbère faisait filtrer une lueur triste qui l’éclaira.

— Tu dis que j’ai été comblé de ses bienfaits. Mais je ne vois pas en quoi. Ma vie a été moyenne. Je n’ai pas réussi dans ce que j’ai tenté. J’ai voulu faire de la peinture, puis de la littérature. A quoi ai-je abouti ? Si j’avais eu sur moi une protection...

Kotzebue éclata de rire.

— Tu as eu ce que tu désirais au fond de toi-même. Tu ne désirais que des choses basses. Le corps des femmes. Tu étais un être uniquement de chair. Ta chair a été comblée. Cela a commencé autrefois avec Irma Pascaud. Rappelle-toi. Elle n’avait pas beaucoup de goût pour toi au début. Moi, je n’osais pas lever les yeux sur elle. J’étais timide. Je la plaçais tellement haut. Eh bien ! Tu n’as eu qu’à faire un signe et tu l’as eue. La femme qui n’a pas d’âme ! C’est toi qui lui avais donné ce surnom parmi nos camarades et tout le monde l’avait adopté. Il n’y avait que moi qui ne l’appelais pas ainsi parce que je ne comprenais pas. Je lui trouvais une âme très belle. Mais tu savais bien que tu avais raison en disant qu’elle n’avait pas d’âme. Elle en avait une, mais tu devais la lui ôter.

— Moi !

— Oui. Car le Luciférien prend à ceux qui ont le malheur de l’aimer, leur chance, leur capacité de bonheur, le petit patrimoine de bonté qui constitue leur âme. Il les dépossède inconsciemment. Je ne t’ai pas suivi dans la vie, mais je suis certain que si tu veux bien jeter un regard en arrière, tu verras se donnant la main une chaîne de créatures sans âme, toutes celles que tu as laissées au bord de la route, après leur avoir volé leur invisible trésor, leur modeste bagage pour l’éternité.

— Ce n’est pas vrai ! criai-je.

Mais je savais bien quelle part de vérité il y avait dans ce que disait Kotzebue. Je contemplai au fond de mon souvenir des visages de maîtresses disparues, et j’entendis comme si elle résonnait dans la chambre, la voix d’une petite femme blonde et douce rencontrée, à minuit dans un café et qui m’avait dit quelques jours après :

— C’est toi, toi seul qui m’as perdue !

J’avais ri à ce moment-là car cette petite femme était connue comme une professionnelle et elle ne s’en cachait pas. Mais maintenant je pensais que ses paroles avaient peut-être un sens plus profond que leur apparente signification et qui m’avait échappé jusqu’à présent. Oui, je l’avais peut-être perdue, comme elle l’avait dit.

— Mais alors, tu prétends sérieusement que Lucifer existe et qu’il y a des hommes qui obéissent à sa volonté, lui rendent un culte, croient en lui.

J’avais élevé le ton. Je parlais sur un timbre dont je n’étais plus le maître. La voix de Kotzebue me parut d’autant plus basse.

— C’était Lévy qui avait raison, lui dont nous nous moquions si fort, quand il nous parlait de certaines communautés secrètes où l’on adore Lucifer, comme l’on adore Jésus-Christ dans les monastères. Ces communautés ne sont secrètes que chez nous. Si tu veux voir tes frères, nos frères célébrer des cérémonies publiques à l’esprit du mal, va-t’en dans l’ancienne Assyrie, sur les versants d’une montagne appelée Djebel Makloub, parmi les Yezidiz, c’est-à-dire les adorateurs du Diable. Va-t’en dans l’Inde chez les juifs nègres de Cochin, ou aux Antilles avec les Vaudoux. Il y a des cultes infernaux dans la Chine du Nord, près du lac Tchad en Afrique. Et je vais te dire ce qu’il y a de plus étonnant et que j’ai vu de mes yeux. Au cours de mon voyage en Orient, je me suis rendu au bord de la mer Morte pour contempler l’emplacement où avaient vécu autrefois les Esséniens, ces hommes sages et parfaits, au milieu desquels Jésus fut instruit. Je croyais à ce moment-là à cette sagesse et à cette perfection. J’espérais je ne sais quelle inspiration, je ne sais quelle rencontre merveilleuse. Eh bien ! pas très loin de l’endroit où Jésus a été baptisé par Jean-Baptiste, il y a un monastère, un monastère sans chapelle et dont le seuil n’est dominé par aucune croix. Là tu pourrais voir les disciples conscients de Lucifer...

Il s’arrêta comme quelqu’un qui regrette d’avoir trop parlé.

— Mais enfin, tu ne veux pas dire qu’il existe des confréries d’êtres mauvais qui travaillent volontairement au développement du mal. C’est impossible. Si c’était vrai, cela se saurait, on en parlerait, on serait arrivé à les détruire.

— C’est vrai et il y a des gens qui connaissent l’existence de ces confréries, mais ils ne songent ni à en parler ni à les détruire par prudence et ils ont raison. Je vais peut-être t’étonner beaucoup en te disant que ces confréries ont de nombreux affiliés et t’étonner plus encore en te disant que toi, tu en es un.

Je poussai un cri de fureur :

— Tu mens !

Et je constatai avec désespoir que je m’étais déjà dit ce qu’il me disait.

Ses petit yeux dont je n’avais peut-être jamais saisi le regard fuyant se posèrent sur les miens.

— Il n’est pas nécessaire de crier. De toute façon tu as entendu. Même si tu n’articulais aucun son, si tu ne formulais pas ta pensée, elle serait vue et elle serait jugée.

— Par qui ?

— Par eux, les maîtres de la voie de gauche qui ont poussé l’amour d’eux-mêmes au point de devenir divins. Ce sont eux qui te dirigent et tu ne peux plus leur échapper. Tu es leur instrument. Ils ont un contact invisible avec toi. Ce sont eux qui ont envoyé Eveline ici, afin que tu fasses redescendre une créature qui avait voulu s’élever trop haut. Tu as exécuté fidèlement ta mission. Tu as poussé dans ton lit cette jeune fille qui aurait pu être le symbole vivant de l’esprit pur et qui est désignée pour incarner désormais la matière et son plaisir. Car ils n’accordent de prix qu’à la déchéance. Va, crois-moi, suis le conseil que je te donne. On ne peut pas lutter avec eux. Il vaut mieux être franchement leur serviteur et en avoir au moins l’avantage. Je n’ai aucun intérêt à te parler ainsi.

— Alors pourquoi le fais-tu ?

— Pour t’éviter la torture de certains appels nocturnes, des cauchemars d’une nature trop affreuse, des apparitions qui pourraient troubler ta raison.

Le regard de Kotzebue était enfoncé dans le mien. Il me dominait de toute sa haute stature. Il allait continuer.

Je ne peux m’expliquer maintenant encore la violence qui s’empara de moi. Peut-être avais-je mesuré en une seconde la peur que les paroles que je venais d’entendre allaient faire naître et la qualité misérable de cette peur à venir fut-elle cause de ma colère. Peut-être m’en voulais-je moi-même d’avoir pensé déjà ce que Kotzebue venait d’exprimer.

Je me jetai sur lui et je le saisis par le col de son veston, en criant :

— Va-t’en ! Tu n’es qu’un misérable !

A ma grande surprise, il ne résista pas. Je le poussai sans difficulté, malgré son poids, jusqu’à l’antichambre en m’étonnant de ma force. J’avais le sentiment que sa masse était irrésistante et que si je secouais un peu plus fort, il se disperserait tout d’un coup, comme ces grandes formes menaçantes que l’on voit dans les rêves et qu’une pensée suffit à faire évanouir.

Il avait ouvert lui-même la porte d’entrée. Je lui tendis son chapeau. Sous la lumière de l’escalier sa puissante carrure sembla se condenser à nouveau. Il souffla, il se ressaisit et il dit en tendant vers moi la pointe de son index, comme une épée :

— Tu es un malheureux ! mais je te pardonne à cause de ce qu’il te reste à souffrir.

Je fis claquer la porte. Je me retournai et je m’aperçus dans une glace. J’étais hagard et mon visage était plus étroit qu’à l’ordinaire. Mais est-ce qu’il n’y avait pas derrière le mien un autre visage qui me considérait ?

Je rentrai dans l’atelier et j’inspectai la chambre. Il me semblait que quelqu’un y avait prononcé mon nom.

Le valet de chambre apparut presque aussitôt. Etait-ce le bruit qui l’attirait ou avait-il une pensée secrète. Quelle expression singulière il avait ! Mais comment était-il entré à mon service et depuis combien de temps ? J’entendis à peine la phrase qu’il proféra, où il était question d’un dîner servi, mais j’en remarquai l’ironie démoniaque.

Je lui fis signe de ne plus avoir à me surveiller et j’allai m’habiller pour sortir en évitant de regarder les miroirs, parce que c’est au fond de leur distance indéfinie que se mettent en marche les visiteurs de l’au-delà.