Je ne savais pas où j’allais. Je descendis la rue Ampère, je tournai et j’aperçus une petite église de pierre que je ne connaissais pas. Je passais chaque jour devant elle pour aller acheter des cigarettes au bureau de tabac et prendre les journaux à un kiosque voisin. Mais j’eus la sensation qu’elle n’était pas là, la veille, qu’elle venait de surgir brusquement du pavé de la rue. Ma première pensée fut celle d’un miracle d’ordre religieux. Je m’arrêtai pour la contempler.
Comme elle était belle, avec cet archevêque barbu qui, la crosse en main, se tenait au-dessus de son portail, avec l’élan de son architecture vers le ciel, la pointe de son clocher terminé par un paratonnerre !
Mon admiration fut gâtée par le paratonnerre. Cette maison divine n’aurait pas dû avoir besoin d’une telle protection. Il y avait donc un ennemi qui menaçait l’église du côté du ciel et contre lequel la croix ne suffisait pas.
Et soudain je me dis que je pouvais en finir avec mon tourment, échapper à la menace des cauchemars, des voix mystérieuses, des ordres donnés par les invisibles frères du mal. Les possessions étaient bien connues de l’Eglise catholique. J’avais chez moi les ouvrages d’hommes pieux et érudits qui avaient catalogué les démons et enseignaient les moyens de triompher d’eux. Pourquoi ne pas me mettre sous la protection de l’Eglise ? C’est vrai, je ne pratiquais plus depuis mon enfance et j’étais sincèrement incroyant. Mais le désarroi de mon esprit était si grand que j’étais disposé à croire comme au jour oublié de ma première communion, si un peu de paix pouvait me revenir. Puis il y avait dans la singulière rencontre de cette église jamais vue auparavant, une sorte d’indication.
La lecture d’une affiche manuscrite qui était sous le porche fut déjà un apaisement. Cette affiche convoquait pour des dates prochaines les enfants de Marie. Elle annonçait une fête de sainte Geneviève et la réunion de la Sainte Famille.
Les enfants de Marie ! La Sainte Famille ! Comme ces groupements devaient être éloignés, différents de ceux dont je venais d’entendre parler et dont l’existence me remplissait de terreur.
J’entrai et je fus étonné du nombre des cierges qui brûlaient et formaient comme une procession circulaire. Il y en avait de grands et de petits, proportionnés sans doute à la fortune de ceux qui avaient fait des vœux, ou à la grandeur de leur faute. J’en vis un qui était si minuscule que je fus pris de pitié pour celui qui l’avait fait brûler, en songeant que c’était peut-être un maudit comme moi, un maudit très pauvre, deux fois maudit.
Je fus rassuré par un grand nombre de demeures en bois sculpté qui se trouvaient à droite et à gauche et qui devaient être les confessionnaux. Je regardai une inscription sur la porte de l’une d’elles et je lus : Abbé Durand. Au même moment, un homme âgé, qui avait un pardessus et tenait son chapeau à la main s’approcha de moi. Il avait commencé à souffler les bougies allumées et il s’était interrompu pour me considérer quand j’étais entré.
— On va fermer l’église, monsieur, me dit-il.
Je lui répondis qu’il fallait absolument que je voie immédiatement le curé.
Il fit le geste de lever les bras au ciel.
Le curé de Saint-François-de-Sales ! Mais c’est impossible ! A la rigueur vous pourriez voir le prêtre de garde, qui est justement l’abbé Durand, et il désigna la petite maison sculptée à côté de laquelle nous étions, mais il est trop tard à présent. L’abbé Durand est en train de dîner. Revenez demain matin à huit heures.
Cet homme ne devait occuper qu’une fonction ecclésiastique modeste. Je lui mis quelque argent dans la main et le priai d’aller chercher l’abbé Durand.
— Dites-lui qu’il s’agit d’une chose très grave et très urgente.
L’abbé Durand dînait justement dans la maison contiguë à l’église. Je vis l’homme disparaître au fond de l’église, près d’une crèche où des personnages de cire entouraient un Enfant Jésus de la même matière.
Je me représentai la famille pieuse au sein de laquelle devait dîner l’abbé Durand. La nappe de la table devait ressembler à celle d’un autel. Que de bons sentiments ! Quelle absence totale de malédiction !
L’abbé Durand arriva quelques minutes après. Il avait un visage rond et chargé de bienveillance. Il faisait un effort pour paraître sévère et pressé. Je devinai qu’il avait hâte de reprendre son repas interrompu.
Il me demanda aussitôt s’il s’agissait de donner les Sacrements. Quand je lui eus répondu que non et expliqué que je voulais me confesser, son effort de mécontentement augmenta.
— Il y a des heures pour cela, fit-il.
Mais il ouvrit la porte où son nom était inscrit et il me fit signe de m’agenouiller en face de lui. En même temps son visage s’était recouvert d’une douceur qui devait lui être naturelle et qui me remplit d’émotion. Je faillis me lever et partir pour ne pas scandaliser un homme aussi excellent.
L’abbé Durand était sans doute habitué à la révélation des fautes les plus diverses. Quand je l’eus prévenu à voix basse que ce qu’il allait entendre avait un caractère particulièrement terrible et singulier, il hocha la tête d’un air distrait en ayant l’air de dire :
— Faisons vite, j’en ai entendu bien d’autres.
Et il m’invita à réciter un pater pendant que lui-même se signait.
Je lui répondis que j’avais oublié le texte exact de cette prière. Cela ne parut pas l’étonner le moins du monde. D’autres pécheurs avaient dû venir, poussés par l’espoir de l’absolution et aussi ignorants que moi.
— Répétez après moi, dit-il.
Et il récita le pater avec une rapidité si grande que je ne pus que bredouiller à mon tour des choses inintelligibles.
— Je vous écoute, mon enfant, dit l’abbé Durand en baissant les yeux, dans l’attitude d’un auditeur.
Alors je réunis tout mon courage et je lui fis, sans omettre aucun détail, le récit de la soirée passée autrefois avec Lévy et Kotzebue. Je lui racontai dans quelles conditions ce pacte, oublié par moi, avait revécu dans ma mémoire, comment il m’obsédait et de quelle façon j’en étais arrivé à croire qu’il avait influencé toutes les actions de ma vie.
L’abbé Durand tapota d’abord à plusieurs reprises le bois du confessionnal sur lequel il s’appuyait, comme pour me dire d’aller plus vite, de glisser sur des choses sans importance. Puis il s’arrêta, il eut un mouvement en arrière et je crus qu’il allait s’enfuir. Il me regarda avec une extrême attention, comme l’on regarde un être extraordinaire ou un fou. Je sentis, sans que cela fût exprimé par rien, que le dîner abandonné perdait toute importance à ses yeux, étant donné la gravité du cas. Et il y avait aussi en lui un peu de méfiance, comme si j’étais susceptible de me livrer à une extravagance soudaine. J’affectais l’allure la plus modeste et la plus simple pour le rassurer.
Mais je sentais l’espoir me quitter. Je m’étais dit vaguement, en présence de la majesté de l’église, que peut-être mon histoire avait moins d’importance que je le croyais, que beaucoup de gens concluaient secrètement de semblables pactes et que j’allais être tout de suite rassuré et peut-être délivré par quelque prestige ecclésiastique. J’étais détrompé par la tristesse qui se peignait sur le visage de l’abbé Durand.
Pendant que je poursuivais mon récit, le personnage grisonnant qui m’avait accueilli soufflait sur les bougies circulaires. Il se retournait de temps en temps et il regardait de mon côté. Je pensai qu’il était pressé de voir partir le pécheur importun qui l’empêchait de rentrer chez lui.
Quand le dernier ex-voto fut éteint, l’église était remplie de ténèbres. J’avais fini. L’abbé Durand gardait le silence et je ne pouvais distinguer ses traits. Je levai les yeux. La voûte au-dessus de ma tête était lointaine, immense. Il me sembla que j’avais pénétré dans un édifice si vaste que jamais plus je ne pourrais en sortir.
Enfin l’abbé Durand parla. Il me demanda d’abord quelques renseignements sur les Esséniens, sur Kotzebue, sur moi. Puis il dit :
— Votre cas est très grave, mon enfant, et il dépasse de beaucoup ma faible compétence. Il faut que j’en réfère à une autorité supérieure. D’ici là, vous devrez prier, d’une façon constante, jeûner même dans une certaine mesure et vous viendrez me retrouver dans quelques jours.
Dans quelques jours ! Il m’était impossible d’attendre si longtemps. J’étais là comme chez un médecin. Il me fallait un breuvage consolateur. Je lui demandai si l’autorité supérieure ne pouvait pas être consultée sur-le-champ. La perspective de la nuit sans sommeil m’apparaissait trop redoutable.
L’abbé Durand secoua la tête. Il réfléchit. Il ne demandait pas mieux que d’alléger mes maux selon ses moyens, mais il y a des heures... il y a des hiérarchies...
— Venez me prendre ici, demain matin, à neuf heures. Je me lèverai tôt et je ferai le nécessaire auparavant. Il n’y aura pas de personne plus qualifiée que celle que vous verrez demain.
Il se leva et je fis de même.
— Mais ce soir, dis-je, avec angoisse.
— La prière est la puissance souveraine contre les démons.
Il se souvint qu’il avait affaire à un pécheur qui ne connaissait même pas le Pater et il me fit signe de l’attendre.
Il s’en alla dans la sacristie et il en revint avec un petit livre.
— Vous trouverez là les sept psaumes de la pénitence, et aussi le Pater et l’Ave Maria. Dites-les autant de fois que vous le pourrez.
— Est-il nécessaire de penser en même temps à ce que je lirai ? demandai-je.
Cette question l’étonna. Il réfléchit.
— Lisez les prières. Cela suffit.
Comme je prenais congé de lui il me glissa dans la main un petit objet rond et je crus d’abord que c’était un sou.
— Mettez ce soir cette médaille autour de votre cou. Elle m’a été donnée autrefois et elle est miraculeuse.
En m’en allant avec mon livre de prières et ma médaille il me sembla que j’étais revenu au temps lointain de ma première communion. J’avais alors la crainte du Diable, mais le sentiment de mon enfantine pureté me rendait invincible. Si les démons m’environnaient, il y avait aussi des anges pour les combattre. Maintenant, j’avais perdu tous mes alliés et l’ennemi était plus puissant que jamais.
Je faillis jeter dans la rue le livre et la médaille. Ils ne pouvaient m’être d’aucun secours sans la foi que j’avais perdue.
A neuf heures, l’abbé Durand était déjà sur le seuil de Saint-François-de-Sales en train de m’attendre. Il s’était occupé de moi, me dit-il. Il avait prévenu l’autorité compétente dans un cas comme le mien et nous étions attendus par un haut personnage de l’Eglise.
Chemin faisant, l’abbé Durand se frottait les mains. Son désir de me venir en aide était embelli par la satisfaction de jouer un rôle et de voir un grand théologien, un maître de la science religieuse.
Je savais qu’à chaque évêché est attaché un exorciste, bien que l’exorcisme ne se pratique que très rarement.
— C’est chez l’exorciste que nous allons, pensai-je.
Je ne me trompais pas. Le père Théodore habitait un petit pavillon, au fond d’une cour, après l’avenue du Maine. Nous fûmes introduits dans un salon modeste, bien tenu, et où malgré la modestie perçait une pointe de faste espagnol.
— C’est un homme de premier ordre, me dit l’abbé Durand qui était intimidé, un peu sévère au premier abord, mais de premier ordre.
La porte s’ouvrit brusquement, d’une façon théâtrale. Un regard fulgurant me traversa et je vis un prêtre espagnol debout devant moi en train de m’examiner. Il était espagnol par les dents, par la mâchoire et par un nez écrasé. Il ne paraissait avoir ni chair, ni muscle, rien que des os. Je fus surpris de ne lui découvrir, quand il parla, aucun accent étranger.
Il me fit un imperceptible signe de tête et il salua l’abbé Durand avec une nuance de hauteur dédaigneuse.
— Je suis au courant, me cria-t-il. Etes-vous seulement baptisé ?
Et sur un geste de l’abbé Durand il murmura, en se tournant vers lui :
— Il y a de ces dévoyés qui sont tellement inconscients.
J’étais résigné à tout. Je répondis que j’avais été élevé dans la religion catholique, mais que j’avais cessé de pratiquer depuis bien longtemps.
— Depuis combien de temps ?
— C’est vers ma douzième ou peut-être treizième année que j’ai perdu la foi.
— Vous avez été sans doute élevé dans un lycée ?
— Oui, dans un lycée.
Il me montra des dents redoutables. Je me demandai si c’était pour mordre ou pour rire. Il fit entendre un bruit sourd, une sorte de grondement. Il allait me poser d’autres questions, mais il se ravisa.
— Ce n’est pas la peine de me faire perdre mon temps si, comme c’est possible...
Il se toucha le front du doigt.
Puis il s’assit devant un petit bureau et il écrivit un nom et une adresse.
— Allez voir de ma part le docteur Tallier. Vous le trouverez avant midi. Je lui téléphonerai dans la journée. Et vous reviendrez me trouver ensuite. Demain, par exemple, à la même heure.
— Le docteur Tallier ? Mais je ne crois pas qu’il soit nécessaire... Je me porte très bien.
Cette assurance pourtant naturelle parut l’exaspérer.
— La première condition, au point où vous en êtes, est l’obéissance, une obéissance absolue. Si vous ne consentez pas à abdiquer totalement votre orgueil, il est inutile de revenir.
L’entrevue était terminée.
Dehors, l’abbé Durand respira comme un homme qui cesse d’être oppressé.
— Je vais vous expliquer, me dit-il, tout en marchant. Les instants du père Théodore sont précieux. C’est une lumière de la théologie. La situation qu’il occupe lui fait voir bien des importuns et aussi des gens qui, — comment dirai-je ? — n’ont pas leurs facultés dans un parfait équilibre. Alors il est obligé de se défendre. Et comme il est d’une nature vive il a quelquefois l’apparence de la brusquerie. Mais il a un cœur d’or et je suis sûr qu’il vous aime déjà, — sans toutefois le laisser paraître. Allez voir le docteur Tallier. Il soigne en principe les maladies mentales, mais il s’agit d’une simple formalité.
Je demandai à l’abbé Durand s’il avait une idée de ce qui se passerait le lendemain quand je reviendrais chez le père Théodore.
Il hésita. Il ne savait pas au juste. On ne pratiquait plus que très rarement les cérémonies d’exorcisme. Mais un théologien comme le père Théodore sait tant de choses ! Je ne pouvais pas être en de meilleures mains. Il termina en disant :
— Ayez confiance et surtout, soyez humble !
Je voulais raccompagner en taxi l’abbé Durand. Mais il insista pour rentrer à pied. Il semblait considérer le taxi comme un luxe inutile dont l’apparat était un peu gênant. Je le quittai à regret. J’aurais voulu l’inviter à dîner. Je n’osai pas. Tout en me rendant compte de l’absurdité de ce désir, je sentais nettement que rien ne m’aurait fait du bien comme de voir manger ce prêtre débonnaire qui transmettait professionnellement le pardon et devait rehausser le message de Dieu avec la couleur de sa bonté d’homme.
Les jours qui suivirent furent les plus amers que j’aie connus, ils furent ceux de ma véritable possession.
Le docteur Tallier reconnut que je jouissais de toutes mes facultés et que ma guérison n’était pas de sa compétence. Le père Théodore en était prévenu quand je me présentai chez lui. Il en éprouvait une horrible satisfaction que trahissait le bruit de ses dents et l’éclair de son regard. Il me fit lui raconter en détails toute ma vie. Pendant que je le faisais, il m’interrompait d’exclamations :
— Toujours le péché de fornication !
Ce qui mit son exaspération à son comble, ce fut le récit de mes inquiétudes religieuses et ma participation à la secte des Esséniens.
J’étais un hérétique majeur, un ennemi de la sainte Eglise ! Que de pénitences allaient être nécessaires ! Et encore n’était-il pas certain qu’elles fussent suffisantes.
— Est-ce que Dieu ne pardonne pas toujours, demandai-je ?
Sa fureur redoubla. N’avais-je pas entendu parler du péché qui n’est pas pardonné, qui conduit à la damnation éternelle ? Il allait falloir jeûner, prier, me repentir.
Derrière le pavillon occupé par le père Théodore, il y avait un petit jardin charmant avec des buis et un acacia et au fond de ce petit jardin s’ouvrait la porte d’une chapelle qui donnait sur une autre rue. C’est dans cette chapelle ignorée qu’il me conduisit et qu’il me prescrivit de venir passer plusieurs heures par jour.
Cette chapelle n’était pas chauffée et j’y grelottais. Elle était étrangement nue et vide et il n’y avait qu’un grand christ peint, tout neuf, avec une barbe frisée et une beauté régulière. Le sang des mains et des pieds tombait en petites gouttes qui faisaient bas-relief. Parfois la porte s’entr’ouvrait et une sorte de paysan épais, en habit de moine, et qui avait aussi un caractère espagnol sur la physionomie, venait rôder autour de moi avec un air hostile.
— Ici, au moins, me dit le père Théodore, quand je le quittai le premier soir, vous serez à l’abri de toute manifestation démoniaque. Vous prendrez l’habitude d’y venir comme dans un refuge, le seul où vous ne souffrirez pas des atteintes du démon.
Ces paroles me parurent horribles. Ainsi le père Théodore comptait me faire revenir longtemps ! Ainsi il pensait que je pouvais être victime des manifestations de l’esprit du mal !
— Je croyais, lui dis-je, que ma possession était intérieure et que l’Eglise rejetait la possibilité des apparitions démoniaques ?
Je crus que l’indignation allait lui faire faire un bond et qu’il disparaîtrait à mes yeux. Puis il sembla saisi d’une joie féroce.
— Toujours l’esprit de recherche personnelle, source de toute hérésie ! Ah ! vous croyez ! Ah ! vous examinez ! Vous cherchez à savoir ce que pense l’Eglise au lieu de prier humblement et d’implorer votre pardon. Malheureux qui s’est vendu à Lucifer et qui espère que Lucifer n’aura pas le pouvoir de lui apparaître et de le tourmenter ! Malheureux et ignorant ! Lisez donc saint Augustin, saint Thomas ou seulement les Elévations sur les mystères, de Bossuet.
— Et qu’y verrai-je ?
— Vous y verrez qu’ils ont tous cru à l’intervention du Malin dans l’existence des hommes et vous ne vous demanderez plus si le danger que vous courez est réel. Vous côtoyez l’abîme et vous ouvrez éperdument les yeux pour mesurer sa profondeur. Vous allez tomber ! Vous êtes tombé ! Chaque faute enfante en naissant son châtiment. Satan est une forme de la justice de Dieu et si vous avez besoin de le voir pour faire pénitence, eh bien ! vous le verrez, vous le toucherez, la nuit, couché à côté de vous et vous respirerez son odeur.
Ce fut à partir de ce jour que divers phénomènes inexplicables se produisirent autour de moi.
Je savais que les bois des meubles ont une vie propre et qu’ils craquent naturellement. La chaleur, l’humidité, les font se contracter, émettre des bruits dont l’origine n’est pas surnaturelle. Mais les craquements de mes meubles devinrent si réguliers et si étranges que je ne doutai pas qu’ils n’exprimassent un langage et que des paroles ne me fussent adressées. Heureusement j’ignorais la clef de ce langage et je me gardai de la rechercher. Les meubles étaient silencieux jusqu’à l’heure où je me couchais. A la minute où j’entr’ouvrais les draps de mon lit et où je m’étendais avec une espérance de repos, ils commençaient à parler, ils chassaient le sommeil.
Je me bouchai les oreilles avec du coton, mais ce ne fut pas suffisant. Je vendis une armoire ancienne et ma table de travail, qui me parurent les organes choisis par les voix pour s’exprimer. Les bruits diminuèrent d’abord puis ils sortirent des parquets, des murs et surtout des portes. Je crus remarquer que les portes étaient plus bruyantes quand elles étaient fermées. Je me contentai de les pousser. Alors, sans que j’en pusse attribuer la cause à un courant d’air, elles se déplacèrent toutes seules silencieusement comme si elles étaient poussées par la main d’un visiteur invisible.
Des buées se formèrent dans les glaces et des figures s’esquissèrent dans ces buées. Je voilai toutes les glaces avec des étoffes. Je fus obligé de changer ces étoffes qui étaient des foulards ou des morceaux de soieries, parce que mes regards s’y portaient machinalement et que je voyais dans les dessins de la soie les mêmes esquisses de figures. Je les remplaçai par des toiles unies. Mais, bien que fixées sur les cadres avec de petits clous, les toiles avaient des tremblements, des agitations inexplicables comme si une tête placée derrière les eût poussées malicieusement.
Les livres de ma bibliothèque devinrent aussi un sujet d’obsession. J’étais obligé de penser à certains d’entre eux, aux mêmes toujours. Quelquefois je m’élançais brusquement vers un de ceux que je m’étais juré de ne plus ouvrir et je me mettais à le feuilleter fébrilement pour me repaître de la vue d’une gravure, jouir douloureusement d’une image qui me faisait peur.
Il y avait d’abord un ouvrage sur le Thibet avec la reproduction des diables de ces pays, prise dans certains monastères de l’Himalaya. Ah ! combien la conception du mal qui s’en dégageait apparaissait plus terrible, plus infernale que ce que pouvaient évoquer nos Satans un peu comiques avec leurs pieds en fourche et leur queue en tire-bouchon. Ce devait être un artiste damné qui avait créé ces yeux qui ne regardaient qu’en eux-mêmes, cette bouche sans lèvres, ces traits muets où il n’y avait pas de possibilité de rédemption.
Je regardais longtemps la figure du diable thibétain jusqu’au moment où je trouvais avec ma propre figure une ressemblance parfaite.
J’étais obligé aussi de prendre un ancien livre de voyage in-folio où il y avait sous tous leurs aspects les étranges statues de pierre de l’île de Pâques. Vestiges de cultes éteints, sculptures taillées par un peuple qui vraisemblablement avait adoré le mal, rien de plus cruel n’avait été enfanté par l’imagination de l’homme ! Ces dieux mauvais regardaient l’océan et l’on sentait qu’ils étaient tristes parce que, tournant le dos à la terre, ils étaient pourtant sans espérance dans l’au-delà. Je les détachais du livre de voyage, je les éparpillais autour de moi et je m’identifiais à eux. Entre ces frères maudits, je contemplais sur un rivage de pierre un océan de malédiction.
Je pris le parti de brûler tous ces livres dans ma cheminée.
Et quand les craquements s’interrompirent, que je fus dans l’impossibilité de céder à l’obsession des livres, j’eus encore du mal à m’endormir à cause d’une autre image. Son souvenir remontait à mon enfance. Je l’avais vue dans une vieille publication appelée : « Le Journal pour tous. » Elle représentait un homme couché, dont la main dépassait hors du lit. Il s’éveillait, parce qu’une autre main avait saisi la sienne et son visage exprimait la plus grande épouvante. La main étrangère était longue, blanchâtre, et appartenait à une sorte de larve que le dessinateur avait à peine ébauchée pour laisser à l’imagination de chacun le soin d’en créer l’horreur.
Ce qui m’empêchait de dormir était la crainte que ma main ne dépassât par mégarde les draps, durant que je dormais, et ne fût saisie par cette larve sans forme, saisie pour ne plus être lâchée.
Lorsque je sortais de chez moi ou que j’y rentrais après plusieurs heures chez le père Théodore, j’avais du plaisir à passer devant l’église de Saint-François-de-Sales, où j’avais été bienveillamment accueilli par le débonnaire abbé Durand. J’admirais les vieilles pierres du seuil vénérable, l’harmonie de la construction lancée vers le ciel. Cette petite joie me fut interdite.
Comme je revenais au crépuscule et que j’entrais dans la rue Brémontier, je vis que l’archevêque barbu, qui était au-dessus de la porte sur un socle de pierre et s’y tenait immobile, avait été délogé, — ou avait subi une étrange transformation. Il était remplacé par un singe de haute stature. Ce singe guettait mon passage car il agita sa mâchoire animale quand je parus et il brandit de mon côté la massue qu’il tenait au lieu de crosse épiscopale.
Je revins précipitamment sur mes pas et je fis un détour pour atteindre ma maison.
Cette persécution des images et des formes ne fit que grandir avec l’augmentation de mes heures de pénitence dans la chapelle du père Théodore.
Je le voyais chaque jour. Il priait quelquefois à mes côtés. Il me fixait avec son regard de flamme et je sentais alors la colère divine qui m’enveloppait comme d’un nuage redoutable. Car le père Théodore ne songeait qu’à mon châtiment. Il ne voyait en moi qu’un ennemi de l’Eglise, un hérétique qu’on aurait justement brûlé sur un bûcher, en des temps meilleurs. Et à son insu, peut-être, il ressuscitait l’antique procédure des inquisiteurs. Il m’avait enfermé dans le cachot de la peur. Il me mettait sur la roue avec le questionnaire de la confession. Devant une cathédrale idéale, dans la Tolède de son rêve, ne pouvant me brûler en réalité, il me brûlait moralement avec le feu des démons qu’il attisait de ses paroles irritées.
Mais surtout il me haïssait. Je symbolisais à ses yeux le péché de fornication. J’étais l’opprobre et la laideur devant lesquelles le pardon recule. Comme ma sensibilité croissait, je sentais sa haine de façon palpable, avant même d’avoir franchi sa porte. Elle entourait comme d’une auréole son crâne carré planté de cheveux noirs, elle résonnait dans le bruit d’os qu’il faisait en marchant, elle sortait comme un courant noir du bout de son index qu’il tournait vers moi. La chapelle était si remplie de cette haine qu’elle se reflétait même sur le christ frisé de la muraille et qu’elle altérait la banalité de son visage indifférent.
Ce matin-là, quand je sonnai chez le père Théodore, je ne le trouvai pas dans son salon, comme à l’ordinaire. Une vieille bonne, qui était pareille à un lis flétri par la sève de sa pureté intérieure, me dit qu’il m’avait précédé dans la chapelle et qu’il m’y attendait.
Je passai sous l’acacia, au milieu des buis du jardin et je remarquai que la terre, au lieu d’être durcie par la gelée matinale, était tendre et humide en vertu de l’éternel mystère du printemps. Contre un mur, dans un petit pot, un géranium étalait avec délice une variation de nuances orangées.
J’avais à peine éprouvé cette douceur qui sort des végétaux quand ils sont heureux, que déjà j’ouvrais la porte de la chapelle. Elle se referma avec un bruit inusité et je fus étonné de la lumière qui éclairait le lieu inconnu où je pénétrais. Elle était grise et la voûte de la chapelle était basse, elle s’était abaissée au point que je pensai la heurter de mon front. Ses arcs faisaient des demi-cercles écrasants et les murailles étaient massives, comme si elles étaient formées par l’accumulation de blocs cyclopéens. Le Christ avait recroquevillé ses bras et il semblait rongé par une humidité souterraine. Je venais de pénétrer dans une prison moyennageuse.
Au milieu de la chapelle, devant l’autel, quatre cierges formaient un carré au centre duquel était un prie-Dieu. Le père Théodore tenait un assez gros livre relié de noir et il le parcourait du regard. Il maniait nerveusement une croix de métal avec sa main gauche. Derrière lui, le paysan espagnol se tenait immobile dans une attitude qui trahissait un effort de solennité.
— Nous allons procéder aujourd’hui à l’adjuration déprécative, dit le père Théodore avec autorité et il me fit comprendre d’un geste que ma place était derrière le prie-Dieu, entre les quatre cierges.
J’aurais dû m’écrier : Enfin ! et me réjouir d’approcher du but désiré.
Je regardai avec inquiétude le père Théodore et je demeurai immobile.
Un éclair impérieux passa dans ses yeux et il me désigna à nouveau le prie-Dieu. Je m’avançai lentement jusqu’à l’endroit qu’il m’indiquait et j’eus le sentiment qu’un grand danger planait sur mon front.
— Peut-être, mon enfant, peut-être pourrai-je vous donner aujourd’hui l’absolution.
C’était la première fois que le père Théodore m’appelait mon enfant et c’était la première fois qu’une certaine douceur s’insinuait dans sa voix.
— Mettez-vous à genoux, dit-il sur le même ton.
Mais je restai immobile, debout.
— Mettez-vous à genoux !
Il crut que je n’avais pas compris et avec une voix de commandement il reprit :
— A genoux !
Je secouai la tête. J’étais plongé dans l’incertitude et je m’étonnais de ma rébellion. J’étais toujours debout, la tête levée, et alors une lumière se fit en moi.
Le pardon n’était pas ici. Il ne pouvait pas m’être donné par cet homme sans bonté. Je ne savais pas où il était. Peut-être à côté, dans le petit jardin, avec l’acacia, le buis et le géranium, peut-être ailleurs, très loin dans un autre pays et peut-être nulle part. Peut-être n’était-il pas nécessaire qu’il me fût donné, n’avais-je accompli aucune faute, étais-je plus innocent, moi le fornicateur et l’hérétique, qu’un enfant qui vient de naître. Peut-être le désir de pardon suffisait-il pour recevoir le pardon. Mais si j’étais la proie de l’esprit du mal, si le pacte conclu me liait à lui, aucun fonctionnaire divin n’avait le pouvoir de rompre ce lien. Non, je ne voulais pas entendre les paroles écrites dans le livre de l’exorciste, les invocations millénaires, les formules de prière par lesquelles les âmes deviennent esclaves. Je ne voulais pas me forger de nouvelles chaînes, signer un nouveau pacte. La foi ne se conférait pas par une cérémonie. Je n’avais besoin que d’amour. Aucune eau bénite, aucune prière récitée ne pouvait me conférer cet amour dont le miracle ne relevait pas de l’Eglise.
Je sortis de l’espace compris entre les quatre cierges et je poussai un soupir de soulagement.
— Décidément, je renonce, dis-je au père Théodore, qui me considérait avec stupéfaction. Je préfère rester damné.
Il poussa un cri et fit un geste pour m’ordonner de reprendre ma place.
Ne sachant comment gagner décemment la porte, j’ajoutai :
— Je vous prie de m’excuser.
Mais le père Théodore me barra la route. Ses yeux flamboyaient. Il dut pendant une seconde émettre l’hypothèse d’une mystification. Il la repoussa et il pensa à un cas d’inconscience inouï ou une perte de raison, peut-être à une manifestation du Malin.
Il leva sa croix et nos regards se mêlèrent. Il avait fait un signe au paysan espagnol qui s’était avancé pour lui prêter main forte. Et dans ce signe il avait appelé des inquisiteurs absents, des soldats avec des hallebardes, des bourreaux avec des cagoules. Je vivais une scène du XVe siècle.
Je ne songeais qu’à sortir. J’eus la bizarre sensation que si j’avais eu à lutter contre les deux hommes qui se trouvaient en face de moi, j’aurais rencontré la même irrésistance, la même sensation de néant, que lorsque j’avais secoué Kotzebue dans mon appartement.
Je n’en fis pas l’expérience. Je ne sais pas si je passai au travers du père Théodore ou s’il s’écarta brusquement pour ne pas être heurté par le maudit, mais j’atteignis la porte et je me trouvai dans le jardin. Il y régnait une extraordinaire beauté de couleurs qu’animait un souffle terrestre.
Je traversai d’un seul élan l’appartement et je gagnai la rue ensoleillée. J’allai à pas lents jusqu’à l’avenue du Maine, regardant les boutiques et les marchandes qui poussaient devant elles des voitures pleines de légumes. Je n’étais pas délivré de Lucifer, mais j’étais délivré de Dieu.
Je n’avais qu’un peu de mélancolie parce qu’il ne me serait jamais donné, comme je l’avais rêvé puérilement, de dîner avec l’excellent abbé Durand.