Que faire ? Où aller ? La paix pouvait être dans une autre demeure que celle du Dieu catholique.
Je pris un taxi et alors commença une interminable course à travers Paris. J’allai rue Vergniaud, où se trouve le temple du culte Antoiniste. Le bizarre bonnet noir d’une adepte qui avait l’air de m’attendre sur le seuil me fit repartir. J’allai près du Jardin des Plantes, chez les Quakers ; on y entendait le lointain rugissement des lions et je trouvai que c’était de mauvais augure. La maison des théosophes, square Rapp, me parut trop blanche et trop vaste et il y avait trop de signes magiques sur sa façade.
Je déjeunai, en compagnie du chauffeur, au restaurant végétarien qui est attenant à cette maison et je lui donnai l’adresse, à Bourg-la-Reine, du dernier adorateur des astres, le prêtre Sabéen de l’église d’Aquarius. L’église était fermée et le prêtre absent. Mais je me souvins que la planète Vénus joue un rôle important dans le culte des astres et je me rappelai en même temps un passage des prophéties d’Isaïe où la planète Vénus est synonyme de Lucifer. Nous quittâmes Bourg-la-Reine à toute allure pour gagner les pentes du mont Valérien et parvenir chez les Soufis. Nous allions atteindre leurs premières habitations quand je vis un arbre dont le feuillage formait un globe étrangement régulier qui le rendait pareil à cet arbre du bien et du mal aux pieds duquel, dans les tableaux des primitifs, le serpent offre le fruit empoisonné. Je saisis le bras du chauffeur juste à l’instant où nous allions passer sous l’ombre de l’arbre et nous repartîmes.
Le concierge des modernistes d’Israël ressemblait à une statue de l’île de Pâques, celui des martinistes à un diable thibétain et devant la Christian science se promenait de long en large une grande femme à l’air masculin qui avait des sourcils obliques, si curieusement disposés, qu’elle faisait songer à une Méphistophélès irlandaise. Je m’enfuis sans me retourner.
Un nuage voila brusquement le soleil quand j’arrivai chez les Spirites, je glissai et tombai dans l’escalier des Swedenborgiens, et quand je tirai l’antique sonnette du représentant des millénaristes, aucun son ne retentit, par l’effet d’un prestige significatif. Chez le libraire de la rue Joseph-Dijon, chef de la secte diviniste, je vis dans la vitrine étinceler, comme un phare indicateur, un livre intitulé : le Diable à Paris, et je ne descendis même pas de taxi. Un embarras de voitures rue de Rennes m’empêcha de parvenir jusqu’aux bureaux de l’Armée de l’Eternel et quand j’arrivai rue Féron, pour parler aux disciples de Zoroastre, un coup de tonnerre retentit, la pluie commença à tomber et j’ordonnai au taxi de revenir sur ses pas.
— Où allons-nous ? me dit le chauffeur.
— Allez au hasard, lui répondis-je pour avoir le temps de réfléchir.
Nous errâmes dans Paris. La nuit vint. La pluie augmenta. Parfois la voiture s’arrêtait. C’était devant une maison de santé ou une banque moderne. Le chauffeur m’avait vu faire depuis le matin tant de stations devant des monuments hétéroclites, qu’il pensait obéir à une heureuse initiative en s’arrêtant de lui-même devant tout ce qui pouvait ressembler dans l’ombre à quelque temple. Nous eûmes même un long arrêt devant un échafaudage où une poutre en croix au centre d’un carré de planches avait l’air d’un signe hiéroglyphique.
Et je me demandais pendant ce temps si je ne ferais pas mieux de soigner le mal par le mal. S’il y avait à Paris des lucifériens organisés, pourquoi n’irais-je pas les trouver ? Pourquoi n’atteindrais-je pas cette montagne Djebel Makloub où étaient les Yezidiz ? Pourquoi n’irais-je pas aux Antilles, pour danser, la nuit, au milieu d’une forêt de cocotiers, avec les Vaudoux ? Pourquoi ne prendrais-je pas le transsibérien, ne gagnerais-je pas le mystérieux faubourg de Shang-Haï où sont les disciples de Zi-Ka, les sectateurs de la San-hohoeï, afin d’aspirer avec eux le suc du pavot nécromantique et d’adorer le Dragon de jade aux cinq griffes d’or ? Ne vaudrait-il pas mieux retrouver près de la mer Morte, au milieu des falaises calcaires, le monastère des Esséniens à rebours, pour profaner avec eux le paysage où avait marché Jésus, jusqu’à ce que je me sois fait une âme à la ressemblance de leur néant ?
Le taxi gravissait les pentes de Montmartre.
— Où allons-nous ? dit encore le chauffeur.
Je répondis machinalement :
— Place Blanche.
Je vis que le chauffeur regardait de tous les côtés, cherchant une église. Je lui montrai la brasserie Romano.
Et il fut déçu quand je le payai, non à cause du pourboire, mais parce que m’ayant considéré tout le jour comme une sorte de saint uniquement en quête d’édifices religieux, il me voyait redevenir le vulgaire consommateur d’une brasserie mal famée.
Il y avait une masse confuse à côté de la table devant laquelle je m’étais assis. Cette masse se soulevait à intervalles réguliers et je m’aperçus qu’elle était formée par la réunion d’un dos humain et d’une tête courbée. J’étais en train de l’examiner avec curiosité, quand je vis la tête se redresser et un visage apparaître.
Sur ce visage que je n’apercevais que de profil, des larmes coulaient. Je retins un cri de surprise, car je croyais reconnaître Laurence. Mais une Laurence tellement transformée et vieillie que je ne pouvais ajouter foi au témoignage de mes yeux. Etait-il possible qu’en si peu de temps, sa forme mince se fût épaissie, que des poches eussent alourdi ses paupières, que ses cheveux eussent changé de couleur.
Cette Laurence au double menton se tourna de mon côté et je reconnus Irma Pascaud.
— Ainsi on peut rester des mois, pensai-je, sans remarquer une chose qui vous saute ensuite aux yeux. Laurence ressemble à Irma Pascaud.
Une conversation entrecoupée s’engagea et je demandai par politesse à Irma pourquoi elle pleurait. Je me souvins que dans sa jeunesse elle avait aussi des crises de chagrin, mais qu’elle ne me répondait pas, quand je lui en demandais la cause. J’espérais intérieurement qu’elle allait garder la même discrétion, car hypnotisé par mon idée fixe, je ne m’intéressais qu’à moi-même.
Mais elle parla. Ce fut d’abord en phrases incohérentes et générales.
— Il n’y a pas de justice ! Il n’y a rien à espérer de personne et si l’on veut faire quelque chose de bien, autant vaut aller se jeter à la Seine tout de suite.
Je dis : mais non ! mais non ! avec douceur et je fis signe à Irma que je commandais un porto pour elle.
— Il n’y a plus de raison pour que je le cache, reprit-elle. Et d’ailleurs pourquoi l’ai-je caché ? Tu te rappelles le temps où je t’aimais, quand nous étions jeunes, au quartier latin.
Elle eut un sourire amer et elle reprit vivement :
— Non, tu ne te le rappelles pas. Moi non plus, ou à peine. Tu disais pour te moquer de moi que je n’avais pas d’âme. Tu avais raison. Je n’en ai plus. Je n’en ai plus, parce que l’on me l’a prise.
Je fis un mouvement d’effroi. Irma Pascaud me rassura.
— Tu n’y es pour rien. Ce sont les hommes, tous les hommes. Il y a une loi qui fait qu’on est puni quand on veut faire quelque chose de bien. Tu ne t’occupais pas beaucoup de moi, alors. Mais tu avais remarqué pourtant que j’avais un secret. Je cachais quelque chose qui me faisait pleurer quand j’étais toute seule. Je me souviens que tu m’as posé des questions et que j’ai gardé le silence. Tu n’as pas insisté du reste. Lorsque je t’ai connu, j’avais une fille que j’aimais plus que tout. Je n’avais pas d’âme, mais elle, cette fille, c’était mon âme. Et je l’aimais d’autant plus que je n’étais pas absolument sûre que son père était bien son père. Je peux bien te l’avouer, n’est-ce pas ? Il y a des hommes qui ne veulent jamais croire qu’ils sont les pères et d’autres, au contraire, qui par amour-propre... Eh bien ! celui dont je parle croyait. Il avait déjà au moins une quarantaine d’années à cette époque. Il s’appelait de Saint-Aygulf.
Je ne fis pas de mouvement parce que j’avais entrevu la vérité depuis qu’Irma Pascaud avait commencé à parler.
— Tu le connais, tu as été chez lui, d’après ce qu’on m’a dit, tu as vu ma fille. Le monde a l’air très grand et pourtant c’est exactement comme s’il n’y avait, en tout, que quelques personnes qui se retrouvent sans cesse. Je ne parlais jamais de Laurence autrefois, mais tu ne peux pas t’imaginer à quel point je l’aimais. Je l’aimais tellement que je consentis à m’en séparer pour toujours, à ne plus jamais la revoir.
Son père vint me trouver, après des années. Il avait des remords. Il voulait prendre sa fille avec lui, non pas parce qu’il l’aimait, mais à cause de certains principes de morale qu’ont les gens de son milieu. Il l’élèverait, me dit-il, il en ferait une jeune fille riche qu’il marierait convenablement à la condition que moi, je renoncerais complètement à elle, je ne ferais aucun effort pour la retrouver. Je ne sais pas comment une autre se serait conduite à ma place. Je me posai la question. Tu sais comment je vivais. Les chambres d’hôtel, les gargottes, la bohème... C’est comme ça que ma fille était appelée à vivre, puisqu’elle allait grandir avec le seul exemple des béguins de sa mère à côté d’elle. Je me suis représenté toute son existence, modèle chez les peintres, fille-mère à l’hôpital et la sueur de misère qu’il lui faudrait verser. Alors j’ai accepté et c’est incroyable ! j’ai accepté même avec joie parce que j’ai cru que c’était pour le bien de Laurence. Et pendant quinze ans je peux dire que quand je pensais à elle et j’y pensais tous les jours, je ne souffrais même pas, parce que j’avais conscience que ce que j’étais, elle ne le serait pas, qu’elle participerait à des choses auxquelles je ne peux atteindre, qu’elle serait meilleure que moi, plus instruite, qu’elle aurait une âme, elle...
Les yeux d’Irma Pascaud étaient secs et elle regardait droit devant elle. Je me demandais si je devais m’enfuir ou lui demander pardon. Elle parla à nouveau, mais d’une voix basse et comme si elle s’adressait à elle-même.
— Est-ce que ce n’est pas toi qui me disais autrefois que ce n’est pas le bonheur qui est le but de la vie, mais que c’est autre chose. Devenir plus intelligent, s’élever ?
Je fis signe qu’en effet j’avais pu dire quelque chose d’analogue.
— Eh bien, ce qui est arrivé, ce n’est pas la faute de quelqu’un, c’est ma faute à moi et je suis punie pour avoir cru qu’une enfant peut s’élever davantage avec de l’argent qu’à côté de sa misérable mère. Laurence vit à Montmartre maintenant, comme moi j’y ai vécu et comme j’y vis encore. Je sais qu’elle est quelque part, près d’ici. Elle habite peut-être la même rue que moi et demain elle viendra peut-être s’installer dans le même hôtel. D’après ce qu’on m’a dit, elle est partie avec le premier venu, comme un coup de tête, parce qu’elle avait assez de son genre de vie et que le sang de sa mère courait dans ses veines. Tu te demandes sans doute comment je l’ai appris. C’est un hasard... En parlant... Laurence un soir a fait des confidences à une femme, Henriette, que je connais depuis longtemps. J’avais souvent parlé de ma fille à Henriette. Alors elle a fait des rapprochements... Elle a tout compris. Laurence lui a raconté comment elle avait quitté son père, elle lui a même dit avec qui. Mais Henriette ne s’est pas souvenue du nom. Eh bien ! Elle l’a quitté, non pas parce qu’elle ne l’aimait pas assez, non pas non plus parce qu’elle l’aimait trop, mais parce qu’elle avait envie de mener la même vie que sa mère. Et elle la mène. Il paraît qu’elle a été avec l’un, puis avec l’autre. Beaucoup de gens diront que c’est par vice, par envie d’avoir des hommes. Mais moi qui ai passé par là, je sais bien que ce n’est pas cela.
Irma se tut. Je l’interrogeais des yeux. Sa puissance d’explication devait avoir une limite, car elle ébaucha deux ou trois phrases et s’arrêta. Puis une autre pensée lui vint et elle se tourna vers une horloge qui était au fond.
— Est-ce bien l’heure ? me dit-elle.
Je regardai ma montre et je confirmai qu’il était sept heures moins le quart.
— Il va falloir que je te quitte, dit Irma, et elle mit fébrilement des gants qui dégagèrent une odeur de térébenthine. Mais elle avait autre chose à dire. Elle releva la tête et je vis sur ses traits fripés une extraordinaire expression de joie : les poches des yeux, les plis de la bouche, la poudre de riz fondue en rigoles faisaient tout à coup une espèce de soleil extasié et Irma Pascaud eut tout à coup l’air d’une sainte qui contemple l’apparition de la Vierge.
— Tu ne le croirais pas, dit-elle, mais Laurence n’a pas cessé de m’aimer. Elle a toujours pensé à moi et elle a cherché à me voir. Je ne sais pas comment Kotzebue avait deviné que j’étais sa mère, mais il s’était fait fort de me retrouver. Il m’avait aperçue dans un café de la place Blanche, il le lui avait dit et il paraît que Laurence s’échappait de chez elle, quand elle le pouvait, pour rôder par ici, dans l’espoir de me rencontrer. Hein ? Tout de même ! Si on s’était trouvé face à face, crois-tu que la voix du sang nous aurait fait nous reconnaître ?
Je n’eus pas le temps de répondre, car Irma Pascaud s’était levée et ce que je pouvais dire n’avait plus la moindre importance.
— Je le saurai à sept heures, dit-elle. Je vais rencontrer Laurence chez Lucienne. C’est elle qui lui a demandé ce rendez-vous et je crois que ça va être le plus beau moment de ma vie.
— Mais alors, pourquoi pleurais-tu ?
— C’est à cause de ce que tu disais autrefois à mon sujet. Tu disais que je n’avais pas d’âme. Alors je pensais que je n’étais pas digne d’embrasser ma fille.
J’aurais voulu me mettre à genoux pour baiser le bas de sa robe et lui demander mille fois pardon.
Mais elle se dirigea vers la porte et je la vis s’éloigner rapidement.
Je marchais vite. Il pleuvait et j’avais ôté mon chapeau pour que la pluie rafraîchît mon front. J’étais ivre, non à cause du porto que j’avais bu, mais par l’effet d’un alcool intérieur que distillait l’afflux de mes pensées.
On entendait le bruit que font en retombant les devantures de fer des magasins. Des trompes d’auto retentissaient. Des gens couraient sous des parapluies. Le ciel était si bas qu’il avait l’air de toucher les toits des maisons. J’errais sous un couvercle ténébreux qui n’était éclairé que par une lumière, celle de l’amour d’Irma Pascaud pour sa fille. Cette lumière venait de briller pour moi et elle s’était éteinte. Mais je savais qu’elle existait. Il y avait une lumière qui était l’amour.
Je passai devant la vitrine d’un bijoutier et derrière les diamants faux, les perles japonaises, le ruissellement des colliers en toc, au milieu des flammes de l’électricité, j’aperçus Mammon le démon hébraïque de la richesse. Il se tenait debout dans une jaquette correcte et il élevait en souriant avec un geste de prestidigitateur devant une jeune femme blonde, une émeraude verte comme une goutte d’absinthe ou comme l’œil d’une morte. Je collai mon visage contre le carreau et j’aperçus les traits ravissants de la jeune femme qui se décomposaient sous l’action du désir. Un pacte semblable au mien allait se conclure là et je fus tenté de m’élancer dans la boutique et de forcer la jeune femme à écouter mon histoire.
Peut-être l’aurais-je fait, si en me reculant d’un pas sur le trottoir, je n’avais pas été heurté par un personnage qui avait des lunettes d’or et des bagues d’or à ses doigts osseux. Il était maigre, son visage affectait des formes géométriques, il y avait dans les lignes de ses bras, leurs rapports avec les angles de ses jambes et de ses pieds, des problèmes compliqués de trigonométrie, pareils à ceux que je n’avais pu résoudre quand je préparais mon baccalauréat. Il était semblable à Astaroth, génie de la science des nombres et des mesures, tel qu’il est représenté dans les livres de démonologie.
Derrière lui, la bouche peinte et les pommettes fardées, avec des gouttes de pluie comme des écailles sur le plâtre de son front, une rose à la boutonnière et faisant onduler ses hanches, s’avançait un jeune homme équivoque qui passa sa langue sur ses lèvres en me voyant et en qui je reconnus Belial, qui avait une statue à Sidon et qu’on avait adoré à Sodome comme un dieu.
Je m’étais arrêté imprudemment à un carrefour diabolique. Lilith, la princesse des succubes, qui fait périr les nouveau-nés, le traversait presque nue, dans un cercle de gouttes d’eau, levant au-dessus de sa tête un parapluie tellement petit qu’il ne pouvait être qu’un objet magique pour capter les forces éparses. Elle pénétra dans un restaurant et par la porte ouverte j’aperçus en train de manger, Behemoth avec son ventre énorme et sa face d’éléphant, le démon de la stupidité et de l’absorption continuelle des nourritures. Près de lui était Kamosh, le démon de la flatterie, et le monstrueux Ronwe avec ses filles qui entraînent les hommes dans des lits où elles sifflent et se changent en serpent. Un orchestre se mit à jouer et je vis un musicien frapper sur un tambourin en clignant de l’œil afin d’indiquer aux initiés qu’il se livrait à l’opération magique du Kamlat par laquelle les jouissances sensuelles sont décuplées.
Je songeai à m’éloigner. Mais partout il y avait des démons, ils avaient envahi la terre, ils en avaient pris possession et ils s’accouplaient avec les filles des hommes, comme aux premiers jours de la malédiction. Je vis Abigor qui chérit les uniformes, Adramelech qui a des plumes de paon à cause de son orgueil, les Lamies qui adorent la chaleur particulière aux lèvres des jeunes hommes et les Lemures qu’on croit vivants et qui sont morts depuis longtemps. Je vis Léonard, le grand nègre, et To, démon de la vitesse qui courait autrefois à pied dans les déserts de l’Arabie et a engendré tant de machines affreuses pour traverser le monde rapidement. Samiaxas, enveloppé d’une pelisse, reniflait le parfum qui sort des robes des femmes, cherchant à s’unir à elles avec cette ardeur qui est rapportée dans le livre d’Enoch. Samaël blanc, messager de la gourmandise, portait des plats dans un panier sur son bonnet de marmiton, et Samaël noir, préparateur de philtres et de poisons, sortait de la boutique d’un pharmacien où venaient de s’éteindre les flammes étranges des bocaux.
Ardarel, esprit du feu, soufflait dans les moteurs des autos, Talliud, esprit de l’eau, s’allongeait dans les rayons de la pluie et l’affreux Furlac rampait sur les pavés, travaillant à rendre la boue vivante.
Et sans cesse, dans toutes les maisons, sous les portes, dans les cafés et sur les places, des pactes étaient signés. Je voyais les trois bougies s’allumer, le déroulement des parchemins vierges et je sentais autour de moi l’impalpable poussière de leurs cendres.
Et alors une vérité m’apparut. Je n’étais maudit que dans la mesure où tous les hommes l’étaient. Tous s’étaient vendus à l’esprit du mal, les uns pour l’argent, les autres par ambition, les autres pour le plaisir de leur chair. La sorcellerie était naturelle. Elle fonctionnait dans les tribunaux, dans les rites du mariage, dans les transactions des banques. La signature des pactes était au bas de tous les contrats, elle était reproduite dans les journaux, elle s’escomptait en Bourse. Toute la société était diabolique. Ce que Lévy m’avait fait faire autrefois, chacun le faisait quotidiennement et sans le savoir. Les mères, dès le premier baiser, vouaient leur enfant à Lucifer. Les amants s’accouplaient selon le mode infernal. Les prêtres, quand ils levaient l’hostie dans l’église, tendaient au ciel le symbole de l’égoïsme. L’homme suivait la voie à rebours et il la suivait joyeusement, ayant éteint en lui-même jusqu’à l’espérance du but divin.
La pluie continuait à tomber et mes vêtements étaient collés à mon corps. Mais la fraîcheur que j’en ressentais était agréable, parce qu’elle était comme un bain, après une longue souillure. J’avais couru toute la journée de temple en temple, partout où il y a des hommes qui cherchent la vérité et je m’apercevais que je n’avais qu’à regarder autour de moi pour découvrir cette vérité.
A droite et à gauche, je voyais les rues se creuser profondément entre des couloirs de pierre, pour se perdre je ne sais où. Une marée de ténèbres roulait au-dessus des maisons, descendait, de plus en plus menaçante, sur les vagues palpitations des réverbères. Et moi je marchais à petits pas. J’étais un homme comme tous les autres, ni meilleur ni pire, courbé par la crainte, soulevé par le désir et qui n’avait su aimer sincèrement que lui-même.