Le printemps vint et fut suivi par l’été. Je vivais seul. J’avais renvoyé ma gouvernante et mon valet de chambre et il n’y avait pas eu d’autre changement dans mon existence. Mais je savais que si mon pacte était à la ressemblance de celui de tous, je devais, par une action éclatante, effacer la trace de ma signature sur le parchemin de Lévy.
Quelle serait cette action ? Elle m’apparut un jour et je crus sentir tout de suite qu’elle seule pouvait débarrasser mon âme de son fardeau, en ébranlant le point d’appui sur lequel reposait ma vie. Il fallait la réaliser sans perdre une minute.
Je retrouvai dans un tiroir, sur un vieux bout de papier, l’adresse de cette femme de ménage qui avait été la confidente de Laurence et je rédigeai pour elle un pneumatique où je la priais de venir me voir sans retard. J’allai jeter moi-même le pneumatique à la poste. Mais je n’eus pas à faire de contour pour éviter Saint-François-de-Sales. L’archevêque de pierre avait depuis longtemps repris sa place au-dessus du portail de l’église.
Puis j’attendis avec la même impatience que j’avais éprouvée en d’autres temps, lorsque j’attendais une maîtresse dont l’arrivée était incertaine.
L’après-midi touchait à sa fin quand la sonnette retentit et quand je fis entrer Mme Honorine.
Son nez était plus rouge qu’à l’ordinaire. Elle portait, comme un uniforme de pauvre femme, un fichu grisâtre croisé sur sa poitrine et elle tenait un filet qui contenait un objet de nature graisseuse enveloppé dans du papier journal.
— Je venais justement de faire mon marché, dit-elle en soulevant ce filet, quand est arrivé le...
La prononciation du mot l’arrêta et comme je cherchais moi-même le début de ma phrase, elle entama des récriminations.
Elle savait que le valet de chambre lui en voulait. Elle n’avait pas été étonnée qu’on ne la fasse plus revenir après le départ de madame. D’abord elle avait bien prévu que madame s’en irait. Madame le lui avait dit à elle-même. Le valet de chambre lui trouvait un genre trop peuple. Elle se flattait d’être du peuple. On peut porter des savates et être plus honnête que ceux qui ont des souliers.
Je me hâtai de lui dire que cela n’avait pas d’importance et qu’il s’agissait de tout autre chose.
— Monsieur sait-il que le tarif de l’heure a augmenté de vingt-cinq centimes depuis trois mois ?
Je lui fis signe que je le savais et je la priai de s’asseoir. Elle n’en fit rien. Je m’aperçus alors qu’elle promenait son doigt sur ma table et qu’elle traçait un dessin primitif dans la poussière accumulée. Son regard erra sur les meubles et en constata le désordre. Par la porte restée ouverte, elle vit de l’autre côté de l’antichambre, la salle à manger où se trouvaient encore les restes du déjeuner que j’avais préparé moi-même. Une obscure faculté professionnelle lui permettait sans doute de mesurer la somme de travail qu’exigeait mon appartement laissé à l’abandon.
Un éclair d’orgueil passa dans son terne regard, en même temps qu’un désir de serviabilité.
On la trouvait quand on avait besoin d’elle. Le travail ne lui avait jamais fait peur. Ah ! elle savait combien il est difficile de se procurer une femme de ménage, par le temps qui court.
— Non, Honorine, lui dis-je, je ne cherche pas une femme de ménage. J’ai pensé à vous à cause des éloges que j’ai entendus à votre sujet. Je sais que vous êtes pleine de mérite, que vous avez été abandonnée par votre mari, que vous avez travaillé toute votre vie pour nourrir vos enfants. Je veux vous faire un cadeau ou plutôt une donation.
Les yeux d’Honorine s’étaient subitement mouillés car nul ne peut entendre une allusion à des malheurs qu’il a subis sans être ému de pitié pour lui-même. Mais aux derniers mots que je prononçai, son visage reprit une impassibilité hébétée.
— Je veux quitter Paris et mener une tout autre existence que celle que j’ai menée jusqu’à présent. Cet appartement et tout ce qu’il contient me sera désormais inutile. Je répugne à le vendre. J’ai pensé à en faire la donation à la personne qui, de toutes celles que je connaissais, en était la plus digne.
Honorine, impassible, garda le silence et hocha la tête en signe d’approbation.
A la fin, elle dit :
— Je ne comprends pas ce que monsieur veut dire par donation.
— Je veux dire que je vous donne tout ce qui est dans cet appartement et l’appartement lui-même dont je m’engage à payer le loyer. Les meubles, les tapis, tout ce qui est ici sera à vous. Vous pourrez le vendre ou le garder à votre guise.
Honorine se mit à rire comme on rit d’une plaisanterie incompréhensible.
— Monsieur s’amuse.
Je lui affirmai que je ne plaisantais nullement, que ma résolution était sérieuse et irrévocable. Elle pouvait dès maintenant emporter ce qui lui plaisait, notamment les couverts d’argent. Je citai les couverts sachant quel prestige ils exercent sur les simples.
Honorine s’obstinait à répéter :
— Monsieur s’amuse.
Mais son visage exprimait la plus vive inquiétude.
— On m’avait bien dit dans le quartier que depuis le départ de madame, monsieur était... Mais je ne suis pas femme à profiter de...
Je crus qu’elle allait montrer son front avec son doigt mais elle s’arrêta.
Je lui assurai que j’avais tout mon bon sens et que ma résolution était prise. Mais Honorine avait pris aussi la résolution de ne pas profiter.
Si je n’étais pas fou elle se trouvait blessée dans un amour-propre caché et elle répétait :
— Alors, ce ne sont pas des choses à dire.
— Eh bien ! réfléchissez !
— C’est tout réfléchi.
Et elle fit mine de s’en aller pour sortir du monde extraordinaire où je venais de la faire pénétrer.
— Si monsieur veut me donner quelque chose, je prendrai bien cette petite médaille en souvenir de madame que j’aimais bien... et aussi de monsieur.
La médaille que m’avait donnée l’abbé Durand reposait dans la poussière sur une coupe.
Je la lui donnai de grand cœur.
Je passai la soirée à m’émerveiller et à glorifier la sainteté des cœurs simples. C’était Laurence qui avait raison. Je n’avais pas su distinguer sous la grossière enveloppe, l’or pur du désintéressement.
Il était tard. J’allais aller me coucher quand on sonna.
C’était Honorine qui revenait. Elle avait une attitude embarrassée et pourtant résolue.
— Monsieur m’a dit : Réfléchissez. Alors, j’ai réfléchi, ou plutôt ce n’est pas moi. Moi, je pense qu’il ne faut pas profiter... Mais c’est ma fille... Ma fille m’a dit : Tu as des enfants. Nous sommes plusieurs...
— Alors, vous acceptez ?
— Puisque c’est monsieur de lui-même... Par l’effet de sa bonté... J’accepte.
— C’est parfait. Je maintiens ce que j’ai dit. Tout ce qui est ici est à vous.
Honorine secoua la tête.
— Il paraît que de toute façon il faut un papier en règle. Et pour le loyer aussi...
— Vous aurez un acte de donation et mon homme d’affaires s’occupera du loyer. Aidez-moi à faire ma valise. Je vais m’en aller tout de suite.
— Et pourquoi ?
— Je ne suis plus chez moi.
Elle se mit à rire. Elle avait pris l’expression rusée de quelqu’un qui ne veut pas se laisser tromper.
Elle me regarda presque avec regret mettre du linge dans ma valise, mais elle se ravisa et elle insista généreusement pour que j’en prisse davantage. Je lui en sus gré, car elle avait aussi des fils.
— Monsieur aime les livres, ça tient compagnie. Moi, je ne lis jamais.
Et elle bourrait ma valise au hasard avec tous les livres qui étaient à portée de sa main.
— Voulez-vous passer la nuit ici ? lui demandai-je.
Elle refusa vivement. Elle n’oserait jamais. Seulement quand elle aurait les papiers.
Je lui remis la clef de la porte d’entrée. Elle prit ma valise. Il faisait beau dehors. Je ressentais un bonheur immense.