Combien de temps après la scène que je viens de raconter eut lieu ma visite dans cette exposition de Nice ? Je ne saurais me le rappeler.
Autour de moi, quelques rares visiteurs riaient et montraient du doigt des toiles qu’ils jugeaient incompréhensibles. Mais moi, à peine entré, je demeurai frappé d’étonnement devant le premier tableau que je contemplai, tellement je sentais la vie profonde de la couleur et du paysage pénétrer jusqu’à la racine de mon être.
C’était un crépuscule sur des champs abandonnés. Il y avait des pieds de vigne malades, tordus par d’anciens orages et des arbres dépourvus de feuilles et qu’on sentait tellement pauvres de sève qu’ils allaient expirer. Au premier plan, enfoncée jusqu’aux genoux dans des sillons boueux, une créature à demi humaine faisait un effort puissant pour s’arracher à la terre mouvante. Cette créature n’était pas une femme, car l’extrémité de ses jambes s’allongeait en racines et ses jambes même étaient faites de tissus végétaux. Mais le corps avait une forme animale, était velu et la grosseur du ventre pouvait faire penser qu’elle était enceinte. Un de ses bras tirait du sol redoutable une sorte de larve, un fantôme d’enfant ruisselant de glaise et couvert de filaments herbeux. Mais les seins et les épaules de la créature étaient humains et recouverts de cette teinte doucement voilée qu’a la chair féminine. Le contour devenait de plus en plus délicat, à mesure qu’il s’élevait vers le visage. Et ce visage recouvert d’une beauté douloureuse, où brillait distinctement dans la flamme des yeux l’espérance et le courage, ce visage dont les tempes rayonnaient d’amour avait la parfaite ressemblance de Laurence.
Le peintre, sur cette lutte de la créature enchaînée à l’obscure matière et qui veut devenir esprit, avait fait tomber d’un soleil couleur de sang une surnaturelle lumière. Une ligne de collines stériles coupait l’horizon, mais la nuance du ciel au-dessus de ces collines suffisait à faire penser qu’il y avait plus loin une vallée plus favorisée avec des raisins aux vignes et des fleurs aux arbres.
Je me mis à considérer les autres tableaux. Il y avait dans tous le visage de Laurence et dans tous, sous des symboles différents, à travers des sujets multiples, je retrouvai la même conception d’arrachement à une matière impérieuse qui tient l’homme par des racines et dans tous, il y avait, évoqué par un rayon de lumière, un horizon inachevé ou une étoile dans une épaisse nuit, le sentiment d’un paysage idéal qui était plus loin, invisible, inaccessible et pourtant réel, dans un autre monde.
Quel était ce peintre qui ne pouvait imaginer un personnage qu’avec le regard de Laurence ? Mon étonnement grandit encore. Il y avait des tableaux où mes imaginations personnelles avaient pris corps, et cela au point que je me demandai un instant si ce n’était pas moi qui avais enfanté cette galerie de rêves dans des heures d’inconscience.
Je vis un bal public plein d’animaux avec un orchestre de nègres chargés de carcans et de chaînes. Les consommations étaient représentées par des charbons incandescents et ceux qui y avaient porté leurs lèvres avaient d’affreuses brûlures qui agrandissaient le dessin de leur bouche. Au centre de ce bal flottait une nébuleuse, une aérienne forme dont la tête était celle de Laurence, et à l’extrémité de sa robe de clarté se traînait un chien à face de démon sur lequel Laurence jetait un regard plein de pitié. Je reconnus le bal Wagram au style des colonnes qui encadraient le tableau et à la gigantesque porte des water-closet vers laquelle refluaient les couples d’hommes-animaux. Comme je n’étais assurément pas l’auteur du tableau je pensai que c’était moi qui étais représenté sous l’aspect du chien à tête de démon, et en le considérant davantage, je trouvai qu’il était en effet peint à mon image avec une exactitude rigoureuse.
Les démons revenaient souvent dans les toiles de ce peintre si fraternellement proche de moi. Il y en avait un qui embrassait Laurence sur les lèvres mais qui pleurait si tristement en lui donnant ce baiser que mon cœur en fut ému, se ressouvenant de moi-même. Il y avait un démon de l’avarice représenté par un gros homme avec une pelisse et une rosette de la Légion d’honneur, qui était vautré sur des billets de banque et qui venait de s’apercevoir de la vanité de son amour, car ses yeux exprimaient un désespoir infini.
Un tableau montrait Laurence couchée et s’offrant aux démons de la luxure. C’était une toile plus grande que les autres, où rougeoyaient des chairs pantelantes et grasses, des ventres débordants, des torses gélatineux et des faces d’hommes couperosées avec d’abjects rictus de désir. Le bas du corps de Laurence, campé sur un lit ravagé de maison publique, avait un mouvement obscène, l’élan d’une offrande résolue et sans remords. Mais ses traits étaient ceux d’une martyre dont on torture la chair, et qui atteint par l’excès de la souffrance l’illumination extasiée de la sainteté.
Le tableau qui me frappa le plus, parce qu’il ouvrait une porte nouvelle à mes méditations, représentait un chemin creux montant vers une hauteur au delà de laquelle on apercevait à l’infini des paysages de désolation. Le chemin creux était semé de pierres, sombre et encaissé, la hauteur était désolée, l’horizon au loin était une succession de déserts. Un Christ maigre, nu et voûté, si maigre qu’on voyait ses côtes, si voûté qu’il paraissait bossu, s’avançait péniblement accoté du bras et de l’épaule à un Lucifer aussi efflanqué et aussi bossu qui gravissait avec lui le profond chemin de pierres. La fatigue se voyait à la saillie des muscles, aux gouttes de sueur, au sang des pieds. Une énorme croix pesait sur leurs communes épaules et l’on sentait au mouvement des bras et à la tension des cous le double effort que chacun faisait pour assumer la plus lourde part du poids et libérer un peu son compagnon. Le Christ et le démon se soutenaient comme deux frères. Ils ne considéraient pas le ciel bas et pesant au-dessus de leur tête, l’immense étendue des déserts qu’ils avaient à franchir. Ils tournaient l’un vers l’autre leur visage plein de pitié et l’on voyait qu’ils tiraient un merveilleux réconfort du partage de leur misère et du sentiment de leur réciproque amour.
Quel était ce peintre dont l’âme renfermait une si haute conception de la fraternité ? Je m’élançai vers une petite case vitrée où se tenait un employé aussi hâve, aussi décharné que le Christ et que le Lucifer du tableau. Mais à cette maigreur s’arrêtait la ressemblance. Le regard, derrière le lorgnon, était vil. Avec un geste de mépris qui embrassait à la fois le peintre et celui qui s’intéressait au peintre, il me tendit un catalogue où je lus un nom : Drevet.
Ce nom tout d’abord ne me dit rien, mais en considérant un portrait qui était sur le catalogue, il me sembla voir flotter une face qui ressemblait à ce portrait, dans le nuage d’anciens souvenirs. Cette face était accoudée auprès d’un verre vide et de plusieurs sous-tasses, dans le bar d’Alberte, et elle reflétait l’abrutissement et l’hostilité à mon égard.
Drevet ! C’était le peintre alcoolique, le bohème déchu que j’avais connu dans le bar d’Alberte et que Laurence, avec son goût inné des ratés et des misérables, avait tout de suite trouvé si sympathique !
Des phrases d’elle me revinrent à la mémoire.
— Je suis sûre qu’il aurait beaucoup de talent, s’il arrivait à travailler, si quelqu’un l’aimait assez pour le faire travailler.
Et comme je lui avais demandé comment elle pouvait avoir une idée quelconque à ce sujet, elle avait répondu d’un ton naturel :
— Mais moi je reconnais tout de suite ceux qui ont besoin d’être aidés par un peu de bonheur. Et il y a tellement de gens qui ne se réalisent pas à cause de ce tout petit peu de bonheur que personne ne leur donne jamais !
J’étais dans l’exposition des œuvres de Drevet et je voyais Laurence idéalisée sur toutes les toiles. Et ces toiles, incompréhensibles peut-être pour le public qui les regardait en se moquant, me paraissaient profondes, révélatrices, sublimes.
Où était Drevet ? Où peignait-il mes propres rêves ? Comment avait-il échappé aux cauchemars de l’alcool et par quelle étonnante communication répandait-il mon âme dans ses visions ?
La vilenie du regard de l’employé m’avait averti que je pouvais, avec de l’argent, obtenir de lui ce que je désirais savoir, concernant Drevet.
Je l’interrogeai et il parla en entrecoupant ses discours de hochements de tête méprisants et de ricanements de haine.
Ce Drevet était un malheureux. Il entendait malheureux dans le sens de pauvre et il insista sur cette pauvreté qui lui paraissait, à lui, minable employé d’une petite salle d’exposition de Nice, ce que l’on peut dire de plus flétrissant sur quelqu’un, le dernier degré de l’abjection. Ce pauvre était un alcoolique qui ne buvait plus pour le moment, mais qui reboirait, c’était certain. Il était en outre poitrinaire et ici, l’employé se tapa la poitrine avec force pour exprimer la gravité du mal et aussi la joie qu’il éprouvait à annoncer la fin prochaine de ce Drevet. Car il y a des hommes qui ont des chances imméritées et l’alcoolique Drevet était de ceux-là. Il avait trouvé, Dieu sait où une femme qui était prête à aller avec n’importe qui pour lui être utile. Elle lui était dévouée comme une chienne. Elle l’admirait, elle le faisait peindre, elle lui trouvait les sujets de ses tableaux. Qui sait ? C’était peut-être elle-même qui peignait. Et elle se donnait du mal pour vendre ces croûtes ! S’il y avait une exposition, c’est qu’elle s’était arrangée avec le patron. Ah ! Ah ! Et les amateurs ! Ils achetaient quelquefois ces horreurs très cher, parce qu’ils savaient qu’ils avaient la femme par-dessus le marché. Ah ! Ah ! Le peintre était très content. Il peignait maintenant. Mais il reboirait bientôt. Pauvres gens ! Des pauvres ! Des malheureux !
Je demandai s’ils habitaient Nice.
Oui, oui, ils s’y étaient installés comme tous ces poitrinaires qui viennent pour mourir. Ils avaient une baraque dans la banlieue...
Je notai l’adresse et je m’enfuis.
Je pris un tramway. Je cherchai longtemps ce chemin bordé de maisons de jardiniers dans un faubourg étagé au milieu des pierres et qui domine la mer. L’après-midi touchait à sa fin.
C’était un tout petit chemin tout droit. Il y avait d’un côté une file de barrières de bois absolument semblables, avec des maisons modestes construites sur le même modèle, et de l’autre des terrains vagues, parsemés de cactus sauvages, de vieux journaux, de boîtes de conserves. Chaque barrière avait un numéro peint en bleu, beaucoup trop grand pour l’exiguité du domaine dont il décorait le seuil. Les jardins qu’on apercevait étaient presque tous composés de choux bien alignés, sur lesquels des tomates accrochées à des piquets faisaient des taches rouges. Seul, le numéro dix, devant lequel je me proposais de passer, avait un jardin sans légumes où il n’y avait qu’un pliant et un chevalet vide.
Ce paysage, avec sa nostalgie crépusculaire, m’aurait en d’autres temps donné envie de pleurer, et je me serais enfui sans même atteindre le seuil du numéro dix.
Mais il passa sur moi un petit souffle de tiède douceur, semblable à cet effluve qui se dégage d’un endroit où des êtres sont heureux. Je m’avançai sur le chemin. A une fenêtre de la maison, il y avait un rideau rose soulevé. Je reconnus derrière le carreau Irma Pascaud qui cousait. Elle avait un profil tranquille et doux et elle suivait le mouvement de son aiguille avec une paisible attention. La barrière de bois n’était que poussée comme si quelqu’un allait bientôt revenir.
Je continuai à marcher, droit devant moi.
Et tout à coup je les aperçus. Mais je n’eus pas à craindre d’être vu moi-même, tant ils pensaient l’un à l’autre et étaient occupés de leur propre présence. Laurence tenait le bras de Drevet et elle le serrait avec orgueil. Lui marchait comme un homme qui vient d’échapper à un grand danger et est maintenant sauvé. Ils s’appuyaient l’un sur l’autre avec une attitude pareille à celle du Christ et du Lucifer dans le tableau que je venais de voir. Ils étaient le Christ et Lucifer, la rédemptrice et le pécheur, et je devinais au-dessus de leurs têtes l’invisible croix de la vie qu’il leur faudrait porter ensemble jusqu’à la fin des temps.
J’étais sur une hauteur. Je me mis à la descendre à petits pas. La lumière du soleil couchant m’éclairait obliquement. Des réverbères s’allumaient au loin, de-ci, de-là. Le paysage qui se déroulait devant mes yeux, des pentes rocailleuses, un petit bouquet de plus, trois figuiers au milieu d’un champ, m’apparut revêtu d’une grandeur noble et familière. Le ciel, sur ce faubourg, était d’un bleu plus profond, plus illimité. La résonance des bruits pénétrait davantage le cœur.
La vitrine d’une petite épicerie qui se dressait à l’angle de deux chemins s’éclaira tout à coup. Ah ! comme il m’aurait été doux d’aller y acheter de l’huile ou du café et de les rapporter allégrement vers une maison où m’auraient attendu des êtres aimés ! Ah ! comme la croix devait être légère aux deux compagnons du chemin creux qui se soutenaient l’un l’autre !
Je m’aperçus que des larmes coulaient sur mon visage, mais cela m’était égal. Je regardais intérieurement avec une curiosité pieuse et une totale absence de pitié pour moi-même, se dérouler les images de la vie qui ne devait pas être la mienne.
Non, ce n’était pas de la douleur que j’éprouvais, mais une soudaine compréhension de la valeur des âmes et de ma propre âme et cette découverte était si passionnante qu’elle faisait s’effacer tout regret.
J’étais arrivé à un carrefour où des gens passaient.
Des volets se refermèrent à une fenêtre. Je fus croisé par des enfants qui rentraient chez eux.
— Mon Dieu, comme la vie est simple, en somme. Tout s’éclaire. Les derniers sont réellement les premiers. Le don de soi, auquel je donnais le nom de péché, est le plus divin holocauste de l’amour. Heureux ceux qui ont compris qu’il faut s’arracher aux sillons de la boue terrestre et tendre vers le beau paysage de lumière, qui est toujours plus loin derrière la montagne et dont on n’est pas certain qu’il existe. Mon Dieu ! vous n’avez étendu de malédiction sur personne. Aucun pacte ne lie au mal. Chacun a quelque part sa tâche sur la terre. Il suffit de la découvrir et de l’exécuter humblement.
Un tramway s’arrêta devant moi. J’y montai. Le conducteur, frappé sans doute du trouble de mon visage, me demanda où j’allais. Je lui répondis que cela m’était égal et que je descendrais au point terminus.