LUCIFER
Je faillis pousser un cri de surprise. La porte cochère du petit hôtel, les deux fenêtres éclairées symétriquement et la muraille plâtrée avec sa coiffure de tuiles représentaient un énorme et bizarre visage en train de me regarder.
— Ceci est un avertissement, pensai-je.
Et j’arpentai avec satisfaction le trottoir de cette solitaire rue de Passy sans m’inquiéter de quelle nature pouvait être cet avertissement. Mon goût du mystère était si grand que je peuplais le monde d’énigmes, non pour les résoudre mais pour m’y complaire et m’émerveiller.
Je jetai un nouveau coup d’œil sur l’hôtel et je m’aperçus que cette grossière représentation de visage s’était modifiée et ressemblait à une autre image créée aussi par une puissance secrète, au temps de ma vingtième année.
Je revis la lointaine gare en hiver, les yeux innocents de l’ami qui m’accompagnait. J’étais sur le point de monter en wagon. Je fus frappé par les enluminures que le givre avait dessinées sur les carreaux. Au milieu de ces paysages polaires il y avait la représentation d’un diable avec ses cornes et son rire démoniaque sur la vitre de mon compartiment. Les yeux, sous les sourcils en ligne oblique, me regardaient avec une fixité gênante. J’étais tellement surpris que je crus à une hallucination et je dis à mon compagnon :
— Vois-tu quelque chose sur ce carreau ?
— Rien du tout, répondit-il.
Un sifflet retentit, je refermai la portière et comme le train s’ébranlait, j’entendis sur le quai mon ami qui criait :
— Si, si, je vois. Il y a un diable sur le carreau.
J’avais admiré d’abord l’art subtil déployé par le hasard, mais à la longue il m’était venu un peu d’énervement. La figure ne s’occupait nullement des trois ou quatre personnes assises dans le compartiment et elle s’obstinait à me regarder. Je passai la main sur la glace pour la réduire à néant, mais c’était de l’autre côté que le mystérieux artiste avait travaillé. Alors j’approchai mon visage tout près et je projetai mon haleine humide. Je ne parvins qu’à agrandir les yeux et à rendre le rictus de la bouche plus intolérable.
Je me souviens que j’allais braver les protestations des voyageurs et ouvrir la portière malgré le froid, pour échapper à cette obsession quand j’en fus délivré par l’arrêt du train.
J’avais eu du mal à oublier cet incident. Il aurait disparu pourtant avec les milliers d’images du cinématographe qu’est notre vie, si la figure ridicule qui venait d’apparaître, ne l’avait soudain fait revivre.
Je haussai les épaules. Je clignai des yeux. Je n’avais plus devant moi que l’hôtel de M. de Saint-Aygulf que j’étais venu considérer par cette chaude nuit de juin.
Je regardai ma montre et repris ma promenade. Il était un peu plus de onze heures et les deux sœurs devaient être en train de se coucher dans cette chambre qui était la leur et où elles dormaient ensemble. Peut-être étaient-elles déjà dans leur lit et lisaient-elles, chacune de leur côté, à la clarté de deux lampes.
Deux jeunes filles ! deux lampes ! Mon double amour ! Le bien et le mal ! Comme tout était harmonieux et mystérieux en même temps !
Je m’arrêtai et passai ma main sur mon visage comme pour en ôter une certaine expression de stupidité qui s’y posait quelquefois et y demeurait malgré mes efforts. Je venais de songer aux corps des deux jeunes filles, à la grâce des bras découverts, au contour et à la fermeté de leurs seins qui devaient apparaître sous leur chemise. On était en juin et la chaleur était excessive. Peut-être avaient-elles rejeté les draps et reposaient-elles avec cet abandon que procurent les soirs d’été.
Je fus à ce moment frôlé sur le trottoir par un homme à jambe de bois qui marchait avec une vitesse singulière pour un infirme. Je pensai que si j’allongeais vers la tige de son pied ma canne au manche recourbé, il tomberait, il crierait, croyant à une agression, et le bruit ferait ouvrir comme des paupières les volets des deux fenêtres. Je surprendrais la naissance des épaules, le creux des aisselles, un élan des bustes minces au-dessus de la pierre. Folie ! Le rapide infirme avait disparu à l’extrémité de la rue et je demeurais béant en face des fenêtres brusquement éteintes.
Pourquoi étais-je venu rôder dans cette rue ? Je n’avais plus l’âge de telles équipées. M. de Saint-Aygulf, le père d’Eveline et de Laurence pouvait sortir brusquement, me voir et s’étonner de ma présence devant sa maison. J’étais pour lui, non pas un ami, mais une relation qui tendait par un effort constant à entrer davantage dans son intimité. Il croyait que nous étions réunis par notre commun goût du mystère et l’admiration que j’étais censé avoir pour ses idées. Il les exposait toujours abondamment devant moi et je lui avais caché, grâce à une faculté d’arrondir les yeux et de hocher la tête en pensant à autre chose, le mépris absolu que m’inspirait sa sottise. Beaucoup d’hommes, enveloppés du nuage de leur vanité, ne s’aperçoivent pas que ce sont leur femme, leur fille ou leur maîtresse que l’on recherche à travers eux.
Puisque j’étais là, j’étais amoureux. Mais de laquelle des deux ? Je ne m’étais jamais entendu avec moi-même sur la signification du mot amour. Ce que j’éprouvais pouvait à la rigueur s’appeler ainsi. Mais aimer deux sœurs à la fois ! Il y avait là une sorte de mystère. C’était Eveline que je désirais le plus. D’abord parce que je la sentais inaccessible à tout désir. C’était une mystique. Si elle avait été chrétienne, elle serait entrée dans un couvent. Son père lui avait mis en tête les plus folles idées. Je n’étais pas éloigné de croire qu’elle s’attribuait une mission spirituelle. Comme si une mission spirituelle pouvait être dévolue à un corps si désirable ! Mais qu’elle fût missionnaire ou non, cela n’avait pour moi aucune importance ! Eveline considérait secrètement qu’un homme qui a dépassé trente-cinq ans, qui a atteint cet âge avancé, doit se retirer de la vie, devenir ermite, que sais-je ? Et je savais, sans qu’elle l’eût jamais exprimé, qu’elle estimait que moi en particulier, je n’aurais dû me permettre de lever les yeux ni sur elle, ni sur sa sœur, ni sur toute autre femme. J’avais compris cela à la façon dont elle considérait mes tempes, à l’attention qu’elle mettait à compter mes cheveux, pourtant nombreux, à mesurer la maigreur de mon cou, où se trahit l’âge. Cet examen dédaigneux n’était pas le fait de quelqu’un qui a une mission spirituelle. Elle me haïssait, j’en étais sûr et aussi j’avais juré... Mais ce serment était enfoui au fond de mon cœur.
Laurence m’aimait. Je me le déclarais sans vanité. Elle avait dit à plusieurs reprises et intentionnellement devant moi que les jeunes gens n’avaient pas d’intérêt pour elle. Cela était un signe certain et je ne parle pas des pressions de main, des paroles à double entente et de la scène de la salle à manger. Mais s’il y avait une balance et des poids immatériels pour peser l’amour, j’aimais moins Laurence qu’Eveline. Elle était moins jolie que sa sœur, assurément. Ses traits étaient irréguliers, sa bouche trop grande et trop sensuelle, ses dents éclatantes évoquaient des images de morsures et elle avait un léger balancement du corps qui me faisait penser à une panthère que j’avais vue l’année précédente dans une ménagerie. Puis elle était brune et un goût invincible m’attirait vers les blondes. Il y avait bien des lueurs d’or fauve dans sa chevelure, mais pas assez à mon gré ! Son principal défaut était son manque d’intelligence ou plutôt du genre d’intelligence que j’aime. Elle n’avait aucun mysticisme. On disait d’elle que c’était une créature absolument matérielle. Je l’avais vue manger avec un appétit étonnant. Elle se moquait des efforts de son père et de sa sœur pour communiquer avec l’au-delà, elle considérait comme des hurluberlus, les membres du groupe des Esséniens et les étudiants des anciennes religions et de leurs mystères. Elle faisait une exception pour moi, parce qu’en sa présence je savais, en relevant un coin de ma bouche, ou par un habile clignement d’œil, lui faire supposer que je n’étais qu’un faux croyant, un amateur un peu ironique, venu seulement pour elle chez son père.
J’aimais moins Laurence qu’Eveline, mais quand je songeais à son indépendance naturelle, à une sorte de révolte contre toute chose qu’elle laissait éclater dans ses paroles et qui se trahissait dans ses mouvements, je l’aimais davantage car j’ai toujours été séduit par la révolte bien qu’obéissant moi-même assez servilement aux préjugés du monde. Je savais que Laurence n’était pas de la même mère qu’Eveline et que M. de Saint-Aygulf l’avait recueillie à huit ans pour la sauver de la misère. Comme une plante dont les racines ont trempé dans un fumier fécond, elle avait gardé de ses premières années quelque chose de vivace, d’audacieux et de malsain qui me la rendait plus attirante. Le monstre vertueux, le bourreau aux bandeaux plats qu’était Mme de Saint-Aygulf l’avait martyrisée sur la claie des devoirs de famille, avec la roue des bonnes intentions. Elle l’avait même fait enfermer durant quelques années dans une maison de correction.
Mais Eveline la pure, l’orgueilleuse avait reçu de la nature l’élévation de l’esprit en même temps que le don d’un corps parfait. Je ne songeais qu’en frémissant à ses cheveux couleur de cendre qu’elle n’avait pas coupés, à la fuite de sa nuque, au rayonnement émané de sa personne qui enlevait au tissu des robes leurs qualités de transparence, les rendaient pesantes, insoulevables, comme le voile de la chasteté.
Si j’étais là c’est qu’un pressentiment m’avait poussé et alors il fallait qu’un événement se produisît. L’idée de m’en revenir après la contemplation inutile d’un hôtel où deux fenêtres qui étaient allumées venaient de s’éteindre, me fut tout à coup insupportable. Je faillis m’élancer vers la porte et crier à haute voix : Laurence ! Eveline ! insoucieux de l’apparition possible d’un père irrité et stupéfait.
Ce fut un parfum d’acacia qui m’arrêta. Une branche fleurie émergeait d’un mur et laissait tomber sur moi une odeur fade de sexe et de printemps. Je voulus couper cette branche mais elle était trop haute. Pour la seconde fois en quelques minutes, j’éprouvai l’utilité du manche crochu de ma canne. Je la tendis par son extrémité en me félicitant intérieurement de l’idée poétique de rapporter au moins une fleur de ma course nocturne.
Ce fut à ce moment que j’entendis un léger bruit à la porte de l’hôtel de M. de Saint-Aygulf. Je demeurai immobile. Cette porte s’ouvrit et pendant que la branche en fleur remontait vers le ciel une silhouette de femme parut sur le seuil.
J’étais dans l’ombre et je ne pouvais être aperçu. Ma première pensée fut joyeuse. Ainsi, j’avais eu un pressentiment. C’était un avertissement secret qui m’avait poussé à venir. Un conseiller plein de sagesse était caché dans mon inconscient. Ma deuxième pensée fut inquiète. Quelle conduite fallait-il tenir ? Devais-je m’élancer ? Et d’abord qui venait de sortir de l’hôtel ?
La porte s’était refermée sans bruit et la silhouette, — Eveline ou Laurence — glissa avec rapidité le long de la rue. Instinctivement je me précipitai derrière elle. Le manteau d’été que je voyais flotter au loin me gênait pour distinguer à laquelle des deux sœurs j’avais affaire. N’était-ce pas d’ailleurs une femme de chambre ? Je rejetai une hypothèse qui anéantissait la portée du pressentiment. Puis l’air de famille qu’avaient les deux sœurs était visible dans la démarche.
Au tournant de la rue seulement mon cœur se mit à battre comme à l’annonce brusque d’une nouvelle désagréable. Pourquoi une jeune fille sort-elle ainsi furtivement de chez elle au milieu de la nuit ? La précaution qu’elle avait prise de ne pas faire claquer la porte indiquait qu’elle voulait laisser son père dans l’ignorance de son départ. Je songeai à tourner à droite, à atteindre une avenue éclairée que j’avais traversée dans la soirée, puis à revenir sur mes pas. Je me trouverais face à face avec celle que je poursuivais et j’aurais l’air de la rencontrer par hasard. Je réfléchis à l’essoufflement qui en résulterait. Puis je risquais de la perdre.
Comme ces pensées se succédaient en moi, un taxi sortit à pas lents de l’ombre et je vis la jeune fille lui faire un signe. Elle ouvrit la portière et monta avec un mouvement félin qui me la fit reconnaître. C’était Laurence.