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Lucifer

Chapter 20: XIX
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About This Book

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project. ) Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale et adaptation cinématographique réservés pour tous pays. Copyright 1929 by Albin Michel.

 

Ce n’étaient pas les talismans de Simon le Magicien qui m’attiraient dans ce point de terre. J’avais cessé de croire à leur existence. Ce n’était pas la présence d’Eveline. On m’avait dit qu’elle était repartie pour Paris. Ce n’était pas l’union du pin, du romarin et du mimosa se mêlant pour former un parfum unique et dont l’intime communion ne se rencontre guère que sur les pentes des collines qui sont en face Saint-Tropez.

Une idée s’était emparée de moi avec une telle puissance que je n’avais pu retarder d’un jour sa réalisation et que je frémissais d’impatience dans le petit train qui serpente avec lenteur le long de la côte, suit les détours des golfes et s’arrête parfois comme s’il était ivre de soleil et d’air marin.

Le commencement de l’automne avait une ardeur plus chaude que celle de l’été. Je m’élançai le long de la maison de paysan qui figure la gare de Beauvallon et j’eus presque envie de me mettre à courir, quand j’aperçus la ligne grisâtre des murailles du couvent et les quadrilatères que forment les vieux arbres de ses cours intérieures.

Là vivaient des femmes humbles qui avaient trouvé la consolation dans la pratique des prières, la réclusion et le renoncement, mais il en était une parmi elles si dépourvue de raison, si inaccessible aux enseignements élémentaires de la religion, qu’on l’avait jugée indigne d’être admise parmi les nonnes et qui ne jouait que le rôle de portière et de bonne à tout faire. Sa simplicité lui avait interdit de prononcer des vœux. D’après ce qu’on m’avait dit, elle ne priait pas, elle écoutait la messe sans comprendre et on l’avait vue rire idiotement quand le prêtre levait l’hostie. L’unique lumière de son intelligence ne brillait que pour lui permettre de recevoir des mains de l’épicier les provisions qu’elle transportait au couvent par le chemin où je l’avais jadis regardée passer. Elle savait aussi ouvrir la porte et la refermer et bêcher à l’endroit qu’on lui désignait. C’était tout. Et je m’étais plu à penser que s’il n’y avait dans cette âme aucune espérance de vie future, elle était au moins recouverte par les calmes ténèbres de l’ignorance.

Mais je m’étais rappelé quelquefois l’alleluia chanté à travers les vignes d’automne et la crise de démence ordurière que ce chant avait provoqué chez la malheureuse Marie au long cou. L’ombre en elle n’était pas si paisible ! Il y avait des remous douloureux. La vieille vie des bouges de Marseille poussait encore ses appels. Alors une folie s’emparait d’elle et la ramenait à un degré plus bas que celui où elle végétait. Porter des provisions, bêcher, rire idiotement à la messe, était peut-être le point le plus élevé qu’elle pouvait atteindre et même elle n’était pas sûre d’y demeurer, en vertu d’occultes influences parties d’en bas.

Et tout d’un coup, comme une lumière qui vient d’une étoile cachée par un nuage, j’avais été atteint par un souvenir. Cette misérable, un matin de soleil, en passant auprès de moi, s’était prosternée comme si elle avait vu une auréole autour de mon front. Je n’avais rien compris alors à cette sainteté qu’elle semblait m’attribuer. J’avais mis cette inexplicable vénération sur le compte de sa folie.

Mais maintenant, je croyais comprendre. C’est un frère qu’elle avait salué, un être semblable à elle, dévoré par un mal de la même nature, mais qui avait fait quelques pas de plus dans la possession de la vie et la conscience de ce mal. Et ce frère était un saint pour elle parce qu’elle croyait qu’il devait la sauver.

Elle attendait le salut de moi. Sous quelle forme ? Je ne savais pas au juste. Quelques paroles enfantines l’orientant vers un idéal très simple, une attitude à son égard lui montrant qu’elle était une pauvre femme pour laquelle on pouvait avoir de l’amitié... Qui sait ? Un geste avec la main ouverte aurait peut-être suffi.

Mais comme j’avais tardé ! Elle avait vu le guide au bord de la route. Elle s’était prosternée et elle attendait ! Qui sait si elle ne s’était pas lassée, si elle n’avait pas désespéré, si son âme ne s’était pas fermée à la longue à tout espoir ?

Comme je marchais vite sur la route qui conduisait au couvent ! Tout ce que je voyais, l’écriteau d’un garage, l’inclinaison des arbres, un puits au loin, prenait un sens symbolique de pardon. Je voulais me racheter à mes propres yeux. Chaque homme doit accomplir une fois dans sa vie un grand acte d’amour, librement choisi. C’était vers mon acte de rédemption que je courais, mais sans intention arrêtée et sans savoir avec quelles paroles je le rendrais plausible.

Je passai devant l’allée des eucalyptus. Ils avaient l’air d’avoir acquis avec les rousseurs de l’automne une somme nouvelle de sagesse. Je vis à travers les feuillages la maison de M. de Saint-Aygulf, fermée et silencieuse. Et comme j’allais arriver au chemin creux qui monte vers le couvent entre des bouquets de mimosas, j’entendis le petit bruit d’une clochette. Dans le même endroit où je l’avais rencontré l’année précédente, s’avançait un prêtre, précédé d’un enfant de chœur. Avec le même geste que jadis, il tenait contre sa poitrine le Saint-Sacrement.

Un gros homme qui conduisait une voiture et qui me dépassa sur la route s’arrêta brusquement à côté du prêtre, juste au moment où celui-ci allait pénétrer dans le chemin creux. Ils devaient se connaître. Le gros homme ôta respectueusement son chapeau de paille et il posa une question que je n’entendis pas en montrant du doigt le couvent. Je perçus les derniers mots que disait le prêtre :

— C’est Marie, celle qui faisait les courses, celle qu’on appelait Marie au long cou. J’arrive trop tard. Elle est morte brusquement il y a une heure.

Je vis le gros homme faire un geste vague qui semblait signifier que cette mort était la moins grave de celles que l’on pouvait redouter. Il fouetta son cheval. La clochette de l’enfant de chœur retentit. Une ombre venue on ne sait d’où sembla glisser sur les choses. Je restai immobile, au coin du chemin.

Une fois dans sa vie, un grand acte d’amour ! Comme c’est difficile ! Et quand on a laissé passer l’heure, elle ne revient plus.