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Lucifer

Chapter 21: XX
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About This Book

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project. ) Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale et adaptation cinématographique réservés pour tous pays. Copyright 1929 by Albin Michel.

 

Du soleil sur des quais ! Mais était-ce sur ceux de Marseille, sur ceux de Toulon, ou ceux d’ailleurs ?... J’allais partir ou peut-être étais-je déjà parti et cela se passait-il dans un pays éloigné ?...

Je m’étais assis dans une petite buvette qu’abritait un velum rapiécé et que le vent faisait claquer. J’attendais qu’il fût six heures pour m’embarquer sur un vapeur dont la cheminée fumait et je buvais un breuvage que j’avais élevé à la hauteur de mes yeux pour en regarder la couleur.

Je perçus soudain — car ma sensibilité s’était accrue démesurément — qu’il y avait non loin de moi quelqu’un qui me regardait et me tourmentait avec sa pensée.

Je posai mon verre sur la table et je vis en effet un homme inconnu qui se tenait immobile à côté d’un fardeau posé à terre et qui me fixait avec des yeux recouverts d’épais sourcils.

C’était un ouvrier, un débardeur. Il était sans col et il avait aux pieds des sandales déchirées. Ce qui me frappa tout d’abord, ce fut la disproportion qui existait entre son apparence chétive et l’énormité du fardeau qui était à côté de lui.

J’allais laisser voir que j’étais importuné par son insistance à me regarder, quand il se décida tout d’un coup et il s’approcha de moi. D’un geste familier, sans hâte, il prit une chaise et il s’installa à ma table. Il n’était nullement gêné. Il sourit même, sous des moustaches incultes et grisonnantes.

— Tu as peu de mémoire, fit-il. Mais moi, je te reconnais. Je suis Lévy.

Et comme je demeurais béant d’étonnement, il ajouta :

— Lévy, celui du quartier latin.

Nous échangeâmes les habituelles paroles de reconnaissance. Je m’excusai de ne pas l’avoir reconnu tout de suite.

— Tu as bigrement vieilli, me dit-il avec satisfaction.

Je lui demandai s’il était marié et il se mit à rire comme à l’énonce d’une folie.

— Est-ce que tu te souviens du pacte ? fit-il.

J’inclinai la tête pour dire oui et il comprit à la lourdeur de mon crâne que ce souvenir avait dû jouer un grand rôle dans ma vie.

— Veux-tu que je te dise ce qu’est devenu Kotzebue ? dis-je, croyant l’intéresser.

— Non, cela m’est égal.

— Veux-tu que je te dise ce que moi-même...

Il m’arrêta, me faisant comprendre du geste que tout ce qui me concernait lui était indifférent.

— Ah ! je l’ai échappé belle, ce soir-là, fit-il. Toi aussi, d’ailleurs.

— Comment ?

— Ce ne fut pas par calcul. Je n’étais pas assez intelligent à cette époque pour duper Lucifer. Maintenant, ce serait une autre affaire. Ce fut par oubli, tout simplement. Le pacte, tel qu’il fut conçu et signé dans ta chambre, nous laissait une porte de sortie. Il est inutile que je t’explique des choses que tu ne comprendrais pas. Sache seulement que j’avais oublié de dessiner, avec du charbon, le triangle magique.

— Et alors ?

— Le pacte était valable pour lui comme pour nous. Mais dans ces conditions, l’homme garde la capacité d’échapper à Lucifer, s’il le veut avec une volonté d’homme et s’il rend ce qu’il a reçu.

Je considérai Lévy attentivement. Il parlait avec la même sincérité que jadis. Il était pénétré de son ancienne conviction dans l’existence et la puissance du démon.

— Veux-tu dire que tu as eu du regret de ce pacte et que tu as cherché à échapper à ses conséquences ?

— Je l’avoue, fit-il d’une voix forte et ses yeux brillèrent sous la broussaille de ses sourcils. Je me suis trompé. C’est quand j’ai vu le peu de valeur de ce que j’avais demandé et obtenu que j’ai compris mon erreur.

— Tu as demandé et tu as reçu ?

— Oui, et j’ai rendu.

— Quoi ?

— L’intelligence. J’ai été assez insensé pour désirer être intelligent quand j’avais vingt ans.

Je me murmurai à moi-même :

— Moi aussi, j’ai reçu et j’ai rendu.

Il eut un petit rire de mépris, mais sans ostentation. Il y avait une tristesse sincère dans ce rire.

— Oui, Lucifer donne honnêtement ce qu’on lui demande. C’est même assez curieux. Lucifer est honnête, tandis que Dieu promet beaucoup et ne tient pas. Tu t’en es peut-être aperçu. Eh ! bien, en vertu de l’honnêteté de Lucifer, j’ai été l’homme le plus intelligent de la terre. Mais l’intelligence, c’est le mal. Ce n’est rien. Il m’a fallu me débarrasser de ce néant. Ç’a été long. Mais j’y suis arrivé pourtant.

— Et comment ?

Lévy désigna le sac qu’il avait déposé en me voyant et d’où émergeaient de vieilles ferrailles.

— Par le travail physique, en peinant, en suant. En me rapprochant de la matière au point d’être presque semblable à elle. Etre déchargeur de bateaux est la profession idéale pour le sage.

— Et tu es heureux ?

Il haussa les épaules et parut irrité de cette question.

— Tu es comme tout le monde, tu crois que c’est le bonheur qu’il faut chercher.

— Que faut-il chercher alors ?

Il fit un geste qui semblait projeter une flamme vers le ciel.

— Dieu.

— Où le trouver ?

— En ne pensant pas. En regardant au fond de soi-même. Là il dort. Il s’éveille quelquefois, rarement. Je me suis demandé souvent... Et justement, quand je t’ai aperçu...

La voix de Lévy devint plus basse. Il se pencha au-dessus de la table. Je compris qu’il avait quelque chose à me dire et qu’il hésitait.

— Tu vois ce petit môle qui s’avance dans la mer, à l’extrémité du port ?

— Oui.

— Chaque soir, je vais m’asseoir sur ce môle. Je ne bouge pas. J’attends. La nuit vient. Les bruits de la terre s’apaisent. Ceux de la mer deviennent plus réguliers. Le ciel a l’air de descendre. Alors Dieu s’éveille. Timidement d’abord. C’est difficile à expliquer... Pourquoi Dieu est-il timide quand Lucifer est si audacieux ? Il suffit du pas d’un promeneur, du falot d’une barque frôlant le môle, pour qu’il disparaisse. Alors...

— Alors ?

— Alors, j’ai pensé que tu pourrais peut-être m’aider. Je te l’ai expliqué jadis. C’est un secret que seuls les grands maîtres ont connu. Il faut être trois.

Je ne comprenais pas. Je ne voulais pas comprendre.

— Trois. Pourquoi ?

— Puisque l’on peut faire un pacte avec Lucifer et même, dans certains cas, rompre ce pacte, pourquoi n’en ferait-on pas un de tout à fait valable avec Dieu ?

Je pris dans ma poche un billet de dix francs et je le donnai au garçon en lui faisant signe de garder la monnaie.

— J’ai appris jadis la puissance magique des cérémonies. Je sais qu’il est possible de signer un pacte avec Dieu. Veux-tu le signer avec moi ? Je connais un malheureux qui, moyennant un peu d’argent, remplacera avec avantage Kotzebue. Ah ! cette fois-ci, je suis certain de ne rien oublier !

Je ne pus me contenir. Je me dressai, je saisis Lévy par sa chemise déchirée et je lui criai, mon visage tout près du sien :

— Non ! Non ! plus de pacte ! Tu ne sais pas tout ce qu’il m’a fallu pour arracher de mon esprit l’épouvante qui s’en était emparé par ta faute. Tu as peiné, tu as sué, me dis-tu ? Mais tu as trouvé une sorte de consolation dans ta folie solitaire. Tu crois encore que Lucifer et Dieu sont deux êtres séparés et tu tends naïvement les bras vers l’un après les avoir tendus vers l’autre. Moi je les ai vus s’en aller fraternellement portant le fardeau de la même croix vers une région où enfin il n’y a plus ni lumières, ni ténèbres. Je préfère en rester là et les aimer également puisqu’ils sont moi-même.

Je saisis ma valise, je fis un geste d’adieu et je m’éloignai sans me retourner.

Environ une heure après, le bateau sur lequel je m’étais embarqué sortait du port. Il allait lentement, faisant à l’arrière un cercle d’écume. Je regardais du pont les lumières de la ville étinceler sur les eaux mouvantes.

Il me sembla reconnaître à ma gauche le môle que Lévy m’avait désigné. Il y avait une forme humaine accroupie à son extrémité et je pensai que c’était mon ami qui se livrait à sa méditation de chaque soir.

Voyait-il Dieu ? N’était-il pas tourmenté au contraire par un retour de Lucifer ? Je regardai s’il n’y avait pas dans sa silhouette découpée sur des mâtures de bateaux un contour révélateur, une figure symbolique comme le hasard en avait si souvent dessiné pour moi.

Mais non, je ne voyais que la réalité. Il n’y avait qu’un pauvre homme immobile dans l’ombre.