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Lucifer

Chapter 3: II
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About This Book

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project. ) Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale et adaptation cinématographique réservés pour tous pays. Copyright 1929 by Albin Michel.

 

Le hasard voulut que de la même ombre surgît un deuxième taxi dans lequel je montai et qui s’élança sur mon ordre à la suite du premier.

Ce que j’éprouvais comportait un égal mélange de douleur parce que Laurence allait peut-être m’échapper et d’allégresse parce que je courais sur la piste d’une énigme.

Chemin faisant, j’essayais de me tromper moi-même : Les femmes sont toutes les mêmes. Au fond, je l’avais deviné. Et puis d’ailleurs qu’importe !

Je n’avais rien deviné. Je trouvais que cet événement avait beaucoup d’importance. Mon amertume allait grandissant. Je vis comme en rêve les boutiques des marchands de vins avec leurs terrasses qui débordaient sur les trottoirs, les garçons affairés, les consommateurs s’épongeant le front. On sentait traîner cette atmosphère de joie triste que répandent sur Paris les premières grandes chaleurs. Je m’aperçus tout à coup qu’un des carreaux du taxi était levé. Je le fis tomber d’un geste irrité mais sans regarder si une buée n’y avait pas tracé un dessin quelconque.

C’est bien cela ! murmurai-je sans savoir pourquoi, quand je vis que nous approchions de Montmartre. Une foire était en train de s’y installer. Je vis des wagons avec des fenêtres minuscules, des masses carrées recouvertes de toiles grises, des chevaux de bois démontés qui jonchaient le sol. Devant l’hippodrome une foule se dispersait.

Nos taxis avaient ralenti leur course et je fis des vœux secrets pour que Laurence ne s’arrêtât pas à Montmartre, poursuivît sa route plus loin.

— Qui sait ? me disais-je. Son père ou sa sœur sont peut-être malades, le téléphone est dérangé et elle est allée elle-même chercher un médecin pour le ramener immédiatement.

Hélas ! Un peu avant d’arriver à la place Blanche sa voiture s’arrêta. Je fis signe à mon chauffeur de s’arrêter aussi. Je remarquai de loin que Laurence semblait tout à fait à son aise et qu’en attendant la monnaie qu’on lui rendait, elle regardait à droite et à gauche avec une tranquille curiosité. Elle traversa le boulevard d’un pas léger et se dirigea vers le Moulin-Rouge.

J’avais le sentiment que la chaleur augmentait. Les orchestres des cafés évoquaient en mourant des langueurs de casino. Un feu tournant, qui venait de je ne sais quelle réclame lumineuse, lançait un éclair régulier. Je fus frôlé par un tramway d’après minuit. Il débordait de petits bourgeois qui, parce qu’ils ont passé leur soirée au cinéma, prennent des airs de fêtards lassés. Un murmure d’ivresse s’élevait autour de moi et je me sentis subitement las et inutile. Le ciel était criblé d’étoiles indifférentes.

Laurence n’entra pas dans le Moulin-Rouge. Elle longeait maintenant, sans hâte, des cafés pleins d’hommes affreux qui regardaient en ricanant et en soufflant les femmes qui passaient devant eux sur le trottoir. La rue Lepic était encombrée de créatures qui offraient des journaux, qui achetaient des oranges ou les mangeaient, de bohèmes hirsutes, de bossus, de femmes avec des visages de revenants. Laurence traversait ce peuple bizarre que la sortie des théâtres fait éclore des pavés de Montmartre, comme si elle en avait fait partie. Son naturel était si grand que je n’aurais pas été surpris davantage si je lui avais vu échanger des bonjours de la main, à droite et à gauche.

Brusquement elle disparut dans un café. C’était un établissement assez mal famé, rendez-vous de filles et de marchands de coco. Je fus frappé comme par un trait de lumière. La coco ! N’était-ce pas cela qu’elle venait chercher ? Je m’efforçai de regarder par-dessus la tête des consommateurs assis à la terrasse et j’aperçus Laurence qui marchait parmi les tables de l’intérieur, souple, la tête un peu en avant, regardant les gens en train de boire des bocks comme une panthère qui va s’élancer, comme une raccrocheuse qui est sur le point de s’asseoir avec l’homme qui lui fera signe.

La curiosité supprimait chez moi l’angoisse. Deux goujats, assez jolis garçons, avec des visages rasés firent un geste pour l’inviter. L’un d’eux se souleva à demi, montrant la banquette à côté de lui avec son index renversé et je surpris dans ses yeux et sur son rire cette expression d’idiotie qu’ont les hommes quand ils font une proposition à une femme qu’ils ne connaissent pas.

Laurence n’eut même pas un frisson de l’épaule. Les ayant regardés bien en face, elle passa, avec une absence totale de réponse à l’invitation, comme si l’image matérielle des deux goujats n’avait pas été perceptible pour ses sens.

Il n’y eut aucun achat, aucune vente, aucun paquet glissé furtivement.

Je fus obligé de m’effacer brusquement et ce fut un hasard si Laurence ne me vit pas. Elle passa à côté de moi et je sentis qu’elle jetait un long regard sur les personnages étalés devant le café, comme pour les examiner.

Elle cherchait quelqu’un. Mais qui ? Qui avait pu donner à la fille de M. de Saint-Aygulf un aussi singulier rendez-vous que celui de ce café, hanté d’hommes louches, de policiers, de fournisseurs de coco ? Mais alors je m’aperçus que le rendez-vous n’était pas précisément dans cet endroit, que c’était un rendez-vous vague dans un des cafés environnant la place Blanche, car je vis Laurence pousser une porte un peu plus loin. Elle hésita une seconde sur cette porte, jetant un regard circulaire dans un intérieur enfumé, puis elle reprit sa course sur le trottoir. Un peu plus loin, elle colla encore son visage contre un carreau, elle stationna devant une boutique de marchand de vins presque vide et comme un gros homme court, à la figure couperosée, avec une expression joviale, la regardait sous le nez et ouvrait les bras pour lui barrer le chemin, elle se détourna et traversa à nouveau le boulevard. Elle revint sur ses pas et marcha de l’autre côté de l’avenue qui était presque désert. Elle croisa deux raccrocheuses immobiles l’une à côté de l’autre et je remarquai qu’elle les dévisageait sans gêne aucune et même avec une insistance assez grande pour se faire insulter. Mais cela n’arriva pas. Les raccrocheuses ne sortirent pas d’une immobilité de pierre et Laurence passa avec lenteur devant le café qui est à l’angle de la rue Blanche, frôlant les tables, examinant les couples assis.

Je souffrais de sa tranquillité. Je me dis que le mieux que je pouvais faire était de me présenter brusquement devant elle. D’abord, j’aurais la satisfaction de mettre un terme à cette aisance qui m’était insupportable. Je considérais ensuite comme possible un cri joyeux de surprise, un accueil favorable, des explications plausibles. Peut-être avait-elle besoin d’un guide pour une démarche tout à fait naturelle. J’imaginais aussitôt des confidences, une causerie intime dans un taxi la ramenant vers chez elle, peut-être la volupté de ses lèvres qui serait plus grande à cause d’un secret partagé. Mais Laurence prit sans doute une brusque résolution, car elle se mit tout d’un coup à descendre la rue Blanche avec une rapidité déconcertante. Un rassemblement retarda mon élan. Je la perdis un instant de vue puis je la découvris à une grande distance. Elle courait presque. M’avait-elle aperçu derrière elle et était-ce moi qu’elle fuyait ? Résolu à l’atteindre, je me mis à courir aussi. Elle avait tourné et avait pris la rue Ballu. Quand j’arrivai à l’entrée de cette rue, j’eus la sensation qu’elle était entièrement déserte. Je m’y précipitai, insoucieux du ridicule que j’assumais, du manque de droit que j’avais à poursuivre cette jeune fille. Une forme, vaguement, sur la droite, disparut quelque part et j’entendis un bruit sourd de porte fermée.

— Elle vient d’aller retrouver son amant ! pensai-je en atteignant un bureau de poste. Je me retournai et je trouvai à la rue Ballu un caractère sinistre. Je me rappelai avoir entendu dire que beaucoup de ses petits hôtels étaient des maisons de rendez-vous. J’embrassai d’un coup d’œil le square Vintimille et je murmurai :

— Quel paysage de crime !

Je m’assis sur la terrasse déserte d’un marchand de vins où il n’y avait qu’une seule petite table ronde et une chaise boiteuse. Je commandai un bock et j’attendis.

Des phrases toutes faites me venaient à l’esprit, telles que celles-ci :

— Voilà bien les jeunes filles parisiennes !

Ou bien :

« Et moi qui allais prendre cette aventure au sérieux ! »

J’ai toujours remarqué que nos plus basses formes de pensée trouvent naturellement pour se traduire le moyen d’expression le plus banal. Mais ce soir-là j’écartai cette observation.

Eveline venait de reculer, de disparaître presque dans une buée d’indifférence. J’avais encore sur les lèvres un sourire méprisant à l’adresse de Laurence et déjà je voyais avec netteté toute l’importance qu’elle venait de prendre à mes yeux depuis une heure. Rapidement, une série de questions et de réponses se succédèrent en moi.

Avais-je songé à l’épouser ? Non, jamais. Mais j’aurais pu y songer. Je professais l’opinion que l’on ne doit épouser qu’une femme qui a été votre maîtresse, dont on a expérimenté l’amour. J’avais fait la cour à Laurence, au petit bonheur, pour voir ce qui arriverait. Aucun souci de responsabilité n’avait, même une seconde, pesé sur moi. Or, voici que l’événement me donnait raison. D’abord, ce souci des responsabilités n’est-il pas un piège absurde qui tend à restreindre toute action agréable. On ne ferait jamais rien si on pensait à la conséquence de ses actes. Puis qui peut savoir comment les choses s’enchaînent ? Le plus grand service que l’on peut rendre à quelqu’un n’est-il pas de le débarrasser du fardeau de la famille ?

Est-elle seulement susceptible d’éprouver de l’amour pour quelqu’un ? me disais-je encore. Non, non, sensuelle, purement sensuelle ! et je me mettais à tapoter du bout des doigts le marbre gras de la table, en jetant un long regard vers l’obscurité des maisons de la rue Ballu... Et puis enfin sa mère ! Il faut penser à l’hérédité... Et je reconstituais ce que je savais de l’existence de Laurence.

Quelques années auparavant, M. de Saint-Aygulf avait été frappé par une sorte de révélation spirite. Les morts s’étaient mis tout d’un coup à lui parler par l’intermédiaire de guéridons, au moyen de coups frappés dans les murs. Cela avait amené un changement total dans son caractère et sa manière de vivre. Il avait abandonné les femmes pour lesquelles il avait toujours eu un goût excessif, afin de se consacrer à sa femme, une sainte laïque qui vivait dans l’amour cultuel de son propre foyer et la haine sans merci de tout ce qu’elle rangeait sous l’étiquette d’immoral. Et une notion de devoir, nouvelle pour lui, avait brusquement fait irruption dans son âme. Il fallait dire la vérité, accomplir des actions désintéressées. M. de Saint-Aygulf avoua à sa femme l’existence d’une fille naturelle qu’il avait eue avec une maîtresse de rencontre aussitôt abandonnée et dont il n’avait plus voulu entendre parler. Il fut décidé que l’enfant qui avait alors huit ans, serait reprise à sa mère pour être régénérée par les bons exemples et le contact de la perfection morale d’Eveline, sa demi-sœur. Il paraît que la mère consentit sans difficultés et renonça à tous ses droits sur sa fille, pensant sans doute, comme tout le monde, qu’elle assurait le bonheur de son enfant en lui assurant la richesse.

Entre la petite fille « aux mauvais instincts » et la vertueuse madame de Saint-Aygulf une lutte s’était engagée, lutte sur laquelle je n’avais que peu de détails, par quelques conversations avec Mme de Saint-Aygulf, ou par de brèves confidences de Laurence. De cette lutte, Laurence était sortie vaincue et matée. Il semblait que Mme de Saint-Aygulf avait veillé avec une sollicitude redoutable à ce que l’âme sortie « des bas fonds les plus abjects de la société » fût refondue et pétrie selon sa loi.

— C’est la justice qui a le plus d’action sur les enfants, me dit-elle une fois en me parlant de cette période de sa vie. Il ne m’est jamais arrivé de faire un cadeau à Eveline sans donner le même exactement à Laurence.

Mais elle ne me dit pas si elle avait su le faire avec le même amour.

Mme de Saint-Aygulf n’avait d’autre religion que celle de la famille, mais elle croyait à une sorte de Providence qui punit les méchants et récompense les bons.

— C’est en regardant ces deux enfants grandir, me dit-elle une autre fois, que j’ai vu le plus nettement combien la Providence est équitable pour chacun. La pureté morale d’Eveline se changeait en beauté des traits, en grâce du corps tandis que toute la laideur du péché originel prenait possession du visage de Laurence.

Pourtant cette laideur dut se transformer. Le désir contenu agrandit les yeux. Des dents lumineuses donnèrent à la chair des lèvres une allégresse de rire qui animait le visage trop large, sur le cou un peu court. Les cheveux poussèrent dans tous les sens et s’éclairèrent de lueurs rougeâtres.

— Laurence à quatorze ans, disait encore Mme de Saint-Aygulf, dégageait avec ses seins précoces, un léger duvet fauve sur les bras et la mobilité perpétuelle de ses traits, une expression d’animalité inquiétante qui me faisait éprouver auprès d’elle le sentiment d’une souillure. C’est à ce moment-là qu’il me fallut à tout prix triompher de la Bête.

Mme de Saint-Aygulf avait pensé que les irrémédiables mauvais instincts de la Bête ne pourraient être vaincus que par la discipline de fer d’une maison spéciale d’éducation où le travail manuel alterne sans arrêt avec celui de l’esprit. Elle y avait placé Laurence qui y resta jusqu’à sa dix-septième année et n’en sortit que parce que M. de Saint-Aygulf avait cru discerner dans certains coups frappés par une table l’indication de cette délivrance.

C’est à ce moment-là que je la vis pour la première fois. Le contact de la brutalité, la souffrance, l’absence de pitié lui avait appris l’hypocrisie.

Mme de Saint-Aygulf disait d’elle :

— Il faut se méfier des eaux dormantes...

Et elle ajoutait avec un air soucieux :

— Qu’est-ce qu’on pourra bien faire d’elle plus tard ?

Mais elle avait un sujet d’inquiétude autrement grave. M. de Saint-Aygulf, de plus en plus éberlué par tout ce qu’il ne comprenait pas, avait fait de sa maison le centre de tous les groupes spirites, rosicrutiens, christiques, néo-platoniciens. Les chercheurs de pierre philosophale, les mages hindous, les fakirs de passage étaient accueillis chez lui. Il venait de fonder, avec mon ancien camarade Michel Kotzebue et moi-même, un nouveau groupe, celui des Esséniens et nous jetions avec ardeur les bases d’une religion nouvelle.

Mme de Saint-Aygulf avait subi jusque-là en spectatrice hostile et patiente ce qu’elle appelait les folies de son mari. Elle avait trouvé que ces folies avaient un caractère normal puisqu’elles avaient ramené M. de Saint-Aygulf au vrai Dieu, qui était la famille. Mais elle vit avec effroi sa fille Eveline partager les rêveries de son père, tomber dans un mysticisme incompréhensible pour elle.

Elle tenta d’abord de lutter contre un ennemi plus redoutable que les mauvais instincts de Laurence et elle ne trouva d’allié que dans celle qu’elle nommait toujours la Bête. Elle chercha tardivement à pénétrer les secrets de la religion essénienne afin de pouvoir en démontrer l’absurdité à sa fille. La lecture de quelques livres, quelques conversations avec moi et Michel Kotzebue la frappèrent d’une douloureuse surprise en la renseignant sur les premiers Esséniens.

Des ermites qui vivaient au bord de la mer morte ! De soi-disant saints qui, à certaines époques, envoyaient des Messies dans le monde pour l’instruire. Elle retint surtout qu’ils pratiquaient le communisme et elle s’attacha à des détails ridicules pour essayer d’en rire. Une tache d’huile sur leur robe blanche était considérée par eux comme un opprobre ! Ils ne crachaient jamais qu’en se détournant à gauche ! Sans doute des hurluberlus dans le genre de son mari ! Mais ils étaient en même temps des révolutionnaires ! Est-ce que le monde avait besoin de l’instruction d’un Messie ? Ne suffisait-il pas de suivre les règles établies ?

Elle s’aperçut que ces Esséniens primitifs, ces ascètes qu’on aurait pu croire à tout jamais endormis au bord de la mer Morte, dans la terre pierreuse du pays de Moab, avaient conservé à travers les siècles un étrange pouvoir sur l’esprit de sa fille. Pour eux seulement, Eveline avait de l’amour. Ne leur offrait-elle pas une vénération qui n’était due qu’à ses parents ?

Eveline s’oubliait parfois devant sa mère et prononçait des paroles mystérieuses, telles que celle-ci : Je suis candidate au baptême. Et quand on lui disait que ces Esséniens du temps de Jésus-Christ avaient disparu depuis bien longtemps, elle souriait, elle haussait les épaules et elle faisait entendre qu’ils étaient toujours présents et que même ils pouvaient apparaître d’une minute à l’autre à ceux qui croyaient en eux.

Ce fut pendant quelque temps la caractéristique curieuse de cette maison et aussi son charme que cette possibilité de voir apparaître derrière un rideau ou le mouvement d’une porte, un grave vieillard en robe de lin immatérielle, venu pour donner quelque sage instruction.

Mme de Saint-Aygulf était exaspérée de n’avoir que Laurence pour la seconder dans ses attaques. Elle souffrait aussi en pensant que ses ennemis invisibles avaient professé une pureté bien au-dessus de celle qu’elle se flattait d’avoir. Ainsi elle avait rétrogradé. Par un revirement dont elle ne saisissait pas les rouages, elle, l’apôtre de toutes les vertus, était devenue dans sa propre maison, une créature grossière, l’alliée de la Bête. Elle ne put mesurer longtemps l’étendue de cette monstrueuse contradiction. Le hasard voulut que je fusse témoin de la dernière scène du drame et cela coïncida avec la première d’une autre histoire plus importante pour moi, la scène de la salle à manger.

Mme de Saint-Aygulf, atteinte depuis longtemps de la maladie de cœur pour laquelle elle soignait son mari, avait eu successivement deux crises graves et elle semblait à la dernière extrémité. J’étais allé plusieurs fois prendre de ses nouvelles, malgré mon habitude d’écrire en pareil cas une lettre où j’annonce que je quitte Paris pour quelque temps. J’avais pensé, dans le désarroi de la maison, trouver une occasion de parler plus intimement avec Eveline ou avec Laurence.

C’était un vendredi à six heures de l’après-midi. J’avais été introduit tout de suite. J’avais compris à un je ne sais quoi dans l’affairement du domestique, à l’électricité de l’escalier qui n’était pas allumée comme à l’ordinaire, à la qualité trouble de l’air déjà mortuaire que quelque chose de grave devait se passer.

M. de Saint-Aygulf me rejoignit au salon. Il avait besoin de parler à quelqu’un, me dit-il, de respirer un autre air que celui de la chambre de la malade. Je vis dans ses yeux qu’il regrettait d’avoir laissé éclater trop de plaisir en voyant quelqu’un qui venait de l’extérieur. Je compris qu’il brisait artificiellement sa voix et il le faisait si mal, je sentais tellement son absence de douleur réelle que je faillis lui dire de parler comme tout le monde.

— J’en suis averti depuis longtemps par mes guides. Je vais perdre ma chère femme, dit-il.

Ce n’était pas vrai. Cette maladie était inattendue pour lui. Il ne chérissait nullement sa femme. Il l’avait toujours redoutée comme l’ange sans grâce d’un foyer sans joie.

Il était très frappé de ce que Mme de Saint-Aygulf considérât la mort sans terreur. Il professait l’idée simpliste que seuls ceux qui ont une foi sont susceptibles de ne pas redouter la mort. Il s’était même servi de la menace de l’au-delà pour diminuer la puissance du tyran aux bandeaux plats. Eh bien ! il n’en revenait pas ! Dans ces minutes solennelles, Mme de Saint-Aygulf n’avait cessé d’écarter comme de coupables niaiseries les théories sur l’immortalité de l’âme qu’il avait cru devoir formuler à nouveau. Ainsi le néant qu’il redoutait tellement pour lui n’effrayait pas sa femme. Je compris qu’il aurait bien préféré voir ses dernières heures empoisonnées par l’épouvante. Il laissait presque éclater sa déception.

Il me pria de rester. Il sortit puis il revint. Il me fit part de son étonnement. Mme de Saint-Aygulf tenait, paraît-il, la main d’Eveline dans la sienne et, légèrement soulevée, elle avait donné d’une voix changée l’ordre péremptoire de chasser tous ces jardiniers qui avaient envahi sa chambre et voulaient forcer son enfant à travailler la terre, comme les paysans.

Nous n’eûmes qu’un peu plus tard l’explication de cet ordre.

Eveline, quelques jours auparavant, avait décrit à sa mère la vie des Esséniens entre leurs monastères de pierre et les rivages de la mer Morte. Quand ils n’étaient pas plongés dans la méditation, ils s’adonnaient, lui avait-elle dit, à des travaux de jardinage qu’ils considéraient comme le meilleur exercice pour élever l’esprit. Portant des rateaux et des bêches, Mme de Saint-Aygulf avait eu la vision de sordides ouvriers entraînant sa fille bien-aimée le long de sombres eaux et de falaises bitumeuses, dans un paysage maudit.

Un grand médecin appelé en consultation venait d’arriver. Je voulais prendre congé. M. de Saint-Aygulf, désireux de garder encore auprès de lui quelqu’un qui ne portait pas sur sa personne la douleur d’uniforme dont il était lui-même accablé, me dit en me poussant dans la salle à manger :

— Laurence vous tiendra compagnie.

Laurence était en effet assise là, à côté d’un grand buffet sombre et elle lisait un livre qu’elle ferma quand j’entrai. Elle se leva. L’ennui qui était peint sur sa physionomie disparut à ma vue. Elle m’adressa la parole sans donner à sa voix cette teinte grave que tout le monde avait dans la maison. Je savais quelle haine farouche et justifiée elle nourrissait pour Mme de Saint-Aygulf, et je lui sus gré intérieurement de ne pas laisser paraître une tristesse de convention.

La nuit était tout à fait venue. C’était le commencement du printemps et il faisait assez tiède pour que la fenêtre fût ouverte. Cette fenêtre donnait sur un de ces petits jardins parisiens entourés de murs, où il y a quatre arbres et deux plate-bandes. Il sortit de ce morceau de terre une odeur végétale que nous sentîmes en même temps. Toutes nos paroles avaient été banales. J’avais cru même délicat d’atténuer par le ton ce qui aurait pu être interprété comme aimable ou tendre. Je suis sûr que Laurence avait été sans arrière-pensée jusqu’à la minute où nous nous étions approchés de la fenêtre. Alors, sans savoir pourquoi, je passai mon bras autour de la taille de Laurence, mais en l’effleurant à peine. Ce geste, à la rigueur, pouvait passer pour la marque d’amitié, un peu plus affectueuse qu’à l’ordinaire, que l’on doit dans une circonstance douloureuse.

Brusquement Laurence glissa dans mes bras. Elle était contre moi et je l’y serrais sans que je me fusse rendu compte comment c’était arrivé et quelle était ma part personnelle dans ce geste. Ses lèvres s’écrasèrent sous les miennes, se fondirent et je sentis alors matériellement quelque chose qui était sa joie, sa joie terrible et inavouable que personne ne devait connaître, mais qui prenait pour s’exprimer la forme de ce baiser plein d’allégresse.

Durant les quelques mois qui avaient suivi la mort de Mme de Saint-Aygulf, Laurence avait à peine eu l’air de se souvenir du lien qu’avait créé entre nous cette rapide étreinte, dans la salle à manger entre le buffet sombre et le jardin odorant. Et maintenant j’étais là, à l’angle de la rue Ballu et du square Vintimille, et Laurence, avec la même ardeur, étreignait peut-être quelqu’un qui n’était pas moi.

Il n’y avait guère plus d’une demi-heure que j’étais assis et que je réfléchissais quand un taxi s’arrêta à quelque distance de moi. J’aperçus confusément quelqu’un qui en descendait. Comme si l’arrivée de ce taxi eût été une sorte de signal, une vague de découragement passa sur moi. J’appelai le garçon et je payai mon bock. Laurence ne sortirait pas sans doute avant une heure avancée de la nuit. J’étais fatigué. J’étais triste. A quoi bon attendre ?

Je m’étais levé, hésitant sur ce que j’allais faire et dans la même seconde le visage de Laurence glissa à côté de moi, encadrée par la portière du taxi. Elle était seule. Elle ne me vit pas. Sans doute on avait envoyé chercher ce taxi pour elle. Il allait extraordinairement vite car j’avais à peine eu conscience de son passage et déjà il avait tourné le square Vintimille et il avait disparu.

Je fus mécontent de moi-même. Je songeais au mensonge de certains romans où l’on voit des héros policiers suivre d’autres personnages, pendant des journées entières, sans jamais être en défaut. Je repassai rue Ballu. Toutes les portes étaient silencieuses et muettes. Au fond de moi, une voix joyeuse commençait à formuler vaguement qu’une maîtresse passionnée, si elle vient voir son amant à minuit, y reste plus d’une demi-heure.

Ma fatigue s’était accrue brusquement en même temps qu’une envie désespérée de ne pas rentrer chez moi. Je remontai vers la place Blanche et je m’assis sur la terrasse de la brasserie Romano avec je ne sais quelle espérance de divertissement. A la table voisine de la mienne, une femme écrivait une lettre sur un papier quadrillé, dans ce format qui fait penser à une lettre anonyme. Tous les hommes étaient découverts comme pour une cérémonie, mais c’était seulement à cause de la chaleur. Un mendiant me regardait fixement comme s’il m’avait connu.

Quelqu’un me toucha légèrement l’épaule du bout du doigt. Je n’aime pas ces contacts inattendus et je fis presque un bond sur ma chaise.

J’avais devant moi Michel Kotzebue. Il me tendait une main molle et selon son habitude, au lieu de me regarder en face, il examinait mon épaule droite, comme si un objet précieux qui y était posé fût sur le point de tomber.

Je restais immobile. J’avais plusieurs fois entendu dire qu’il habitait les environs de la place Blanche, n’était-ce pas rue Ballu ?