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Lucifer

Chapter 4: III
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About This Book

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project. ) Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale et adaptation cinématographique réservés pour tous pays. Copyright 1929 by Albin Michel.

 

Michel Kotzebue avait porté longtemps la vulgarité de ses traits comme un masque peu convenable pour un sensitif et un religieux. Il s’y était accoutumé à la longue. Je l’avais connu jadis, pauvre, au quartier latin, quand il arrivait d’Autriche, son pays d’origine et qu’il préparait des examens de théologie. Je l’avais retrouvé quinze ans après, menant un assez grand train et devenu le grand homme de tout un milieu où quelques personnes l’appelaient même Monseigneur. On disait qu’il se donnait le titre d’évêque du culte essénien. Une énorme améthyste qu’il portait à la main gauche en était le témoignage. Ma présence ne semblait jamais lui être agréable. Je pensais qu’il n’aimait pas retrouver le témoin d’un temps oublié où il s’était montré quelquefois un joyeux compagnon, bien différent de ce qu’il était aujourd’hui. Nous nous tutoyions à cette époque. Il m’avait demandé de lui dire vous, estimant que c’était plus convenable à cause de son titre d’évêque. J’avais accepté et il avait été assez peu délicat pour continuer à me dire tu. Il savait parfois parler de très haut et de très loin. Il passait pour un charlatan et il m’arrivait de croire qu’il en était un. Mais il avait une faculté de se perdre dans une certaine tristesse d’ordre élevé qui le faisait considérer comme un homme supérieur.

Son front ne s’était pas rembruni comme d’habitude en me voyant et il s’assit assez lourdement sur une chaise, avant même que j’aie dit :

— Voulez-vous prendre quelque chose avec moi.

Il commanda une liqueur en spécifiant qu’il la voulait dans un verre à dégustation et il murmura à demi-voix, mais avec un regard de côté qui ne m’échappa pas :

— Rien n’est triste comme une soirée ratée.

Raté est un mot que je ne peux pas entendre. Il me fait faire immédiatement un retour sur moi-même, sur les étapes de ma vie, sur mes essais infructueux pour réussir dans divers arts tour à tour aimés avec passion et abandonnés. Je pensai qu’il avait fait exprès de prononcer ce mot. Mais non, il regardait à droite et à gauche avec attention les gens qui étaient autour de lui.

Alors je lui posai la seule question importante :

— Vous habitez tout près d’ici, n’est-ce pas ?

Il aurait dû normalement répondre, oui, rue Ballu, si toutefois mes craintes étaient fondées ou prononcer le nom d’une autre rue.

Il fit semblant de ne pas entendre et dit, comme s’il s’agissait de ranimer une conversation près de s’éteindre :

— Il y a longtemps que vous avez vu les Saint-Aygulf ?

Je faillis crier au garçon de m’apporter le Tout Paris afin d’y chercher ostensiblement son adresse. Je me contentai de lui dire que j’avais vu Laurence dans la journée. Mais il ne me demanda pas si c’était dans l’après-midi ou le soir. J’avais dit à dessein Laurence tout court en guettant le mouvement de ses paupières. Elles ne battirent pas plus vite. Il commanda un autre verre à dégustation, le but d’un trait et je vis qu’il se désintéressait de plus en plus de ce que je pouvais dire. Il suivait une pensée familière et de temps en temps, par un geste de sa main étonnamment blanche et soignée qu’il dirigeait de mon côté, il daignait me faire participer à la conversation qu’il avait avec lui-même.

— Conformer sa vie à ses idées ! Oui, l’on devrait. Mais c’est difficile. Chacun veut bien l’exiger d’autrui, mais est trop lâche pour l’obtenir de lui-même.

Et il me jeta un regard qui alla de mon chapeau à mes souliers, comme si je synthétisais la foule de ces hommes lâches et exigeants.

— Il y a des gens qui s’indigneraient, s’ils me voyaient à la terrasse d’un café après minuit. Et pourtant la recherche de la sagesse ne nous dépouille pas du désir.

Et il ajouta après un silence, d’une voix sans timbre :

— Et ce désir est d’autant plus grand quelquefois qu’on va plus loin dans la poursuite de la spiritualité.

Ces paroles me furent insupportables. Depuis que nous étions assis face à face, je revoyais certaines attitudes de Kotzebue en présence de Laurence. Le prestige dont il était entouré l’autorisait à des privautés qui auraient paru extraordinaires chez un autre. Je me souvenais qu’une fois il avait gardé dans la sienne la main de la jeune fille pendant un temps assez long en répétant : Ma chère enfant ! avec une onction ecclésiastique. Et brusquement je me souvins aussi de certains regards accompagnés d’une humidité de ses lèvres épaisses, en présence d’Eveline. Tout cela ne m’avait pas frappé alors parce que je croyais comme tout le monde, Michel Kotzebue uniquement occupé de recherches occultes, orienté vers les joies exclusives de l’esprit. Je comprenais tout à coup qu’il n’en était rien et une violente indignation me saisit à la pensée qu’il osait poursuivre les deux sœurs d’un égal désir, de ce désir qu’il venait de déclarer plus grand que celui des autres. J’aurais peut-être laissé éclater cette indignation si je n’avais pas pensé soudain qu’il était simplement dans le même cas que moi.

Oui, mais plus âgé ! beaucoup plus âgé ! cria la voix intérieure de ma jalousie. Au fait, plus âgé de combien ? La différence d’âge qui nous séparait n’était peut-être pas si grande.

— Quel âge avez-vous ? demandai-je. Et je préparais une phrase pour lui dire que cet âge aurait dû suffire à tempérer ses passions.

Kotzebue n’ajouta aucune importance à cette insignifiante question. Il reprit avec lenteur :

— Je me demande quelquefois s’il n’y a pas des êtres qui ont en eux la prédestination du mal, qui sont touchés de la grâce à rebours. Ils sont remplis de bonnes intentions, ils disent des paroles justes et élevées, ils aspirent de tout leur cœur à monter et il semble qu’une volonté, peut-être extérieure à eux, organise leur existence pour le mal. Et par mal j’entends naturellement, et il fit un geste qui semblait balayer toutes les étroites conceptions du mal, la force rétrograde, ce qui diminue l’esprit. Alors, comment remédier à cette initiale fatalité ? Que doivent faire ces prédestinés ?

Il m’interrogeait d’un regard oblique, mais je ne voulais pas avoir l’humiliation d’une réponse qui ne serait pas entendue. Il fit du bruit avec son améthyste contre le marbre de la table et il reprit :

— Les passions sont peut-être créatrices. Mais il faut savoir s’y adonner. Elles sont comme le feu qui est utile et qui chauffe, si on le circonscrit dans la cheminée. Peut-être devons-nous nous laisser aller à notre sensualité dans le but d’enfanter une force sublime et cachée.

Il se pencha vers moi et il me dit comme une confidence :

— J’ai toujours pensé que l’acte physique de l’amour était un rite magique dont les hommes avaient perdu le secret. Celui qui retrouverait la grandeur cérémonielle du plaisir à deux, qui lui rendrait son caractère de messe mystique, qui ferait de l’homme et de la femme couchés l’un contre l’autre des prêtres rapprochés de Dieu, celui-là serait plus utile à l’humanité que Gutenberg ou Christophe Colomb.

Il me toucha du bout du doigt, peut-être pour me demander mon avis. Ma pensée était concentrée sur le temps que Laurence avait passé rue Ballu. A peine une demi-heure. Je me raccrochais à la brièveté de cette visite comme un naufragé après une planche. L’amour, surtout s’il est conçu comme un rite magique, doit demander infiniment plus de temps.

Il y eut entre nous un silence et je me demandais pourquoi le grand homme des Esséniens me faisait des confidences qui auraient tellement scandalisé ceux qui croyaient en lui, s’ils avaient pu l’entendre.

Je ne formulai pas cette question. Mais sans doute Kotzebue ne répondait ce soir-là qu’aux questions qui n’étaient pas exprimées. Il se mit à ricaner et il me dit en me regardant en face, ce qui lui arrivait très rarement.

— Tu te demandes pourquoi je te dis cela ? C’est parce qu’il y a entre nous quelque chose de commun, c’est parce que toi, à la rigueur — il eut un petit haussement d’épaules de mépris — tu peux me comprendre, ou du moins essayer.

Je vis tout à coup où il voulait en venir et je demeurai indifférent pour me donner le change à moi-même, mais mon cœur battit.

— Tu te souviens du pacte ? Nous avons fait tout de même un pacte. Nous n’en parlons jamais, mais nous ne l’oublions pas.

Je me mis à rire. Je fis semblant de pouffer.

— Ah ! oui, fis-je, comme si je me souvenais soudain pour la première fois d’une chose oubliée depuis longtemps. La plaisanterie du pacte ! Qu’est-ce qu’a pu devenir Lévy depuis cette époque ?

Je ne me souciais pas de Lévy. Je voulais détourner la conversation. Ce fut en vain.

— Ce n’était pas une plaisanterie, dit Kotzebue, nous l’avons cru tout d’abord. Mais tout de même, nous avons accompli les prescriptions, suivi minutieusement les rites, Lévy s’y entendait. Nous avons fait tout ce qu’il fallait pour rendre le pacte valable.

J’avais souvent, dans le cours de ma vie, repensé à ce pacte absurde, à la soirée passée avec Kotzebue et ce Lévy et j’avais toujours conclu hypocritement :

— Farce de la vingtième année ! Heureux temps du quartier latin où l’on trouvait encore un camarade assez naïf pour croire au Diable !

Pourtant je savais bien que Lévy n’était pas un naïf et que le pacte avait dépassé la portée d’une farce.


J’avais connu Lévy avec Kotzebue dans un petit restaurant de la rue Monge. Nous n’avions d’argent ni les uns ni les autres, mais il y a des degrés dans la pauvreté, même quand elle est très grande et Lévy était le plus misérable de nous trois. Petit et laid, intelligent et hostile à tous, il passait ses journées dans les bibliothèques. D’une érudition extraordinaire sur l’occultisme et les questions religieuses, il raillait sans cesse mon ignorance. Je prenais ma revanche en tournant en dérision sa croyance au Diable. Car il croyait à l’existence réelle du Malin, du mauvais esprit, de celui qui a tour à tour porté le nom d’Ahriman, d’Iblis et de Satan. Quelquefois nous marchions ensemble après le dîner nous raccompagnant plusieurs fois, de façon à éviter la dépense du café et atteindre ainsi l’heure raisonnable où l’on peut se coucher sans honte.

Naturellement, Lévy ne se faisait pas la conception grossière du Diable tel que les procès de sorcellerie du moyen âge nous l’ont représenté. Il y croyait en tant qu’une force opposée au bien, active et consciente susceptible de se matérialiser et avec laquelle on peut traiter. Il allait jusqu’à prétendre que de même qu’il y a des associations de moines réunis pour prier Dieu et faire le bien, il y a des groupes secrets d’hommes égoïstes qui augmentent leur puissance par leur union et s’efforcent ardemment vers le mal.

— C’est logique, ajoutait-il. On ne peut imaginer une médaille sans revers. La lumière n’existe que par son rapport avec l’ombre.

Cela soulevait nos éclats de rire.

Nous parlâmes un jour des anciens pactes qui avaient lié des sorciers au démon. Lévy y croyait fermement. D’après lui l’humanité entière aurait été damnée avec une extrême rapidité et elle n’avait pas été tenue dans l’ignorance de quelques détails nécessaires à la forme du pacte et à la cérémonie dont il devait être entouré. Lui, Lévy, connaissait ces détails et le rite de la cérémonie.

Nous nous exclamâmes, Kotzebue et moi. Que ne sortait-il de la pauvreté en faisant alliance avec le diable ! Il répondit que la pauvreté était sans importance, mais qu’il songeait sérieusement à acquérir par un pacte quelque chose de plus précieux que la richesse. Nous lui déclarâmes aussitôt que nous étions prêts à vendre notre vie future contre un avantage matériel immédiat.

On était en hiver, j’avais un pardessus assez mince et je crois bien avoir dit que je signerais volontiers le pacte en échange d’un grog chaud. Lévy ne s’étonna pas du faible prix auquel j’évaluais mon âme et il se déclara enchanté de notre déclaration. Je me souviens que lorsqu’il nous eut quittés, Kotzebue et moi nous étonnâmes longuement d’une crédulité plus grande chez lui que celle que nous avions supposée.

Quelques jours après il entra dans le restaurant où nous dînions avec une certaine solennité dans l’allure. Il posa un petit paquet ficelé à côté de lui et il nous demanda si nous étions dans les mêmes intentions. Nous ne comprîmes pas d’abord de quoi il voulait parler. Des bonnes couraient autour de nous et criaient à haute voix à une cuisinière invisible l’annonce des demi-portions commandées. Il éleva la voix pour se faire entendre et le hasard voulut que les conversations fissent silence, juste à la minute où il disait :

— Il s’agit du Diable !

Notre joie à Kotzebue et à moi fut immense. Nous affectâmes une gravité analogue à celle de Lévy et nous le suivîmes avec empressement après le dîner. C’est dans ma chambre d’hôtel que la chose eut lieu.

Lévy nous fit remarquer que la lune était dans son plein, ce qui était une condition essentielle. Il alluma trois bougies qui étaient contenues dans le paquet qu’il avait apporté, ainsi qu’un morceau de charbon dont il ne se servit pas et dont je ne devais apprendre l’utilité que bien des années après.

Il nous dit qu’il était inutile de le remercier — ce que nous ne songions pas à faire — car c’était pour lui seul qu’il agissait, la puissance des pactes étant en raison directe du nombre de ceux qui les faisaient.

— Trois est un chiffre luciférien, ce que les Kabbalistes ignorent d’ordinaire, ajouta-t-il gravement.

Kotzebue me dit alors à voix basse que c’était lui qui était en train de nous mystifier. Pourtant quand nous lui vîmes dérouler une grande feuille de parchemin, nous échangeâmes un coup d’œil, estimant qu’il n’aurait pas fait la dépense de ce parchemin pour une plaisanterie. Il nous fit remarquer encore que le nom de Dieu était écrit à rebours, en caractères hébreux sur le parchemin. Cela impressionne toujours un peu. Je demandai pourquoi en hébreu plutôt que dans une autre langue. Il haussa doucement les épaules.

Nous faillîmes déclarer que tout cela était une comédie ridicule à laquelle nous ne nous prêtions plus, quand il fallut se faire une légère piqûre, parce que la signature devait être tracée avec du sang. Mais Kotzebue et moi eûmes une fausse honte, l’un vis-à-vis de l’autre. Les trois bougies jetaient un éclat sinistre et Lévy, au milieu, était en proie à une émotion que trahissait le tremblement de ses lèvres. Celui de nous deux qui aurait reculé aurait avoué par cela même qu’il avait, en ce Diable inexistant, la croyance qui lui faisait se moquer de Lévy, depuis plusieurs jours. Ce que disait le pacte, nous l’avions à peine demandé. Nous ne savions ni ce qui nous était promis, ni ce que nous nous engagions à payer, puisqu’il ne s’agissait que de rire. Mais en vérité, nous ne riions plus. Nous signâmes tant bien que mal en trempant une plume d’or ou peut-être simplement dorée, dans une gouttelette de sang chichement répandu.

Lévy mit alors le feu au parchemin et il souffla successivement les trois bougies. La chambre ne fut éclairée que par ce parchemin qui craquait et avait de la difficulté à se consumer et la minute pendant laquelle dura sa combustion me parut extrêmement longue.

Kotzebue me touchait du coude et murmurait : « Ce pauvre Lévy ! » pour essayer de dissiper la fâcheuse impression qu’il avait comme moi. Enfin, les cendres soigneusement recueillies par Lévy sur une serviette de toilette, furent réduites en poussière dans l’obscurité. Il s’approcha de la fenêtre, l’ouvrit et il les lança le plus haut qu’il put dans la direction de la lune qu’on apercevait au-dessus des toits.

Je poussai un soupir et je rallumai enfin la lampe, n’ayant plus que l’ardent désir de voir Lévy s’éloigner. Il était singulièrement abattu. Il tomba sur une chaise en disant qu’il était brisé. Il espérait avoir réussi, disait-il, c’est-à-dire pu communiquer avec Lucifer, mais il n’en était pas sûr. Il s’étonnait de ne pas avoir une réponse immédiate — ce dont moi je me félicitai secrètement. Il nous expliqua encore longuement que le pacte n’est qu’un signe matériel pour canaliser la force de la pensée. Le nombre trois n’était peut-être pas suffisant. Il regrettait les grandes assemblées du Moyen Age, le Sabbat où des foules entières s’associaient pour participer au courant de puissance qui anime le monde. On pouvait l’appeler Lucifer si l’on voulait. Il avait d’autres noms. Les simples le représentaient avec des cornes, velu et tenant une fourche. Chacun, à son gré, pouvait lui donner une autre image. Lucifer, c’était un philosophe chauve, une jeune femme nue sur un lit, un officier qui sort de Saint-Cyr.

Il se leva enfin pour partir. Il était triste. Moins que moi, cependant. Il regarda avec soin s’il n’y avait point sur le plancher quelque fragment de cendre qui lui eût échappé. Selon son habitude, il voulut dire quelque chose de désagréable en s’en allant :

— Lucifer, pour toi, c’est la femme nue, me dit-il, belle mais surtout stupide. Pour Kotzebue, c’est un personnage en costume religieux, n’importe lequel, pourvu qu’il ait une chasuble et qu’il brûle de l’encens. Malheureux êtres tous les deux !

Je cessai les jours suivants d’aller au restaurant de la rue Monge. Je ne rencontrai plus Kotzebue qu’à de rares intervalles. Quant à Lévy, je ne le revis plus qu’une seule fois. Il vint m’emprunter dix francs. Je pensai à part moi qu’un pacte avec le Diable n’enrichit pas son homme. Je les lui donnai avec joie, car je savais déjà que, si petite que soit la somme prêtée, elle creuse entre le créancier et le débiteur un fossé qu’aucune amitié ne saurait plus combler.


Et maintenant cette scène que la marée des souvenirs avait rapportée quelquefois au bord de mon âme et que j’avais volontairement rejetée, revivait avec la présence d’un de ses acteurs. Je l’associais pour la première fois au dessin apparu jadis, sur le carreau d’un wagon et je lui donnais comme suite cette image diabolique qu’avait figuré pour moi, dans cette même soirée, l’hôtel de M. de Saint-Aygulf.

— Je ne suppose pas que vous attachiez une importance quelconque à cette histoire ? dis-je.

Fidèle à son habitude de ne pas répondre directement, il souleva sa main trop blanche et un peu grasse et il dit :

— Comment expliquer que je porte toujours mon améthyste à la main gauche ? Je ne peux pas faire autrement. L’améthyste, dans le symbolisme chrétien, est le signe de l’humilité, mais à la main droite. Sais-tu ce que l’améthyste signifie à la main gauche ?

Je ne le savais pas et je pensais qu’on pouvait toujours selon son bon plaisir, mettre une bague à sa main droite ou à sa main gauche.

Kotzebue reprit :

— Comment expliquer aussi que je tremble, que j’entre dans une sorte de transe, toutes les fois que je pénètre dans une pièce où il y a une hostie ? Evidemment Lévy n’y est peut-être pour rien. Mais si je te disais au sujet des Esséniens...

On prétendait que Kotzebue avait reçu des communications de ces sages invisibles dont les derniers représentants authentiques passaient pour habiter certaines solitudes de la Palestine. Il se montrait d’habitude excessivement réservé à ce sujet. Je prêtai avidement l’oreille. Il s’arrêta.

— Et toi-même, je ne te demande pas de l’avouer, mais sois sincère vis-à-vis de toi... Est-ce que tu n’as pas remarqué quelque chose de particulier dans ta vie, depuis la soirée de Lévy. Oh ! presque rien... D’abord, Lucifer, personne ne sait qui il est exactement. Une nuance à peine et l’on est dans ses griffes. Seulement on l’ignore. Les griffes sont de velours... Moi j’appelle Lucifer, l’égoïsme.

Il se leva brusquement après ces mots en jetant sur la table, pour régler les consommations, un billet de cinquante francs dont il négligea de ramasser la monnaie.

Je voulus lui faire remarquer que c’était moi qui l’avais invité, mais il traversait déjà la place Blanche à grands pas et je fus obligé de courir pour le rattraper.

Il se dirigea vers le café où j’avais vu Laurence pénétrer. Il y avait maintenant très peu de monde. Kotzebue resta sur le seuil et inspecta les tables d’un regard circulaire. Puis il marcha un peu sur le boulevard, regardant les quelques personnes assises aux terrasses. Il revint ensuite sur ses pas, à peu près comme avait fait Laurence.

Nous nous retrouvâmes non loin de la terrasse de la brasserie Romano, où nous étions quelques minutes auparavant. Une femme était accroupie sur une pile de journaux invendus et sommeillait. Un chasseur de bar en uniforme hélait un taxi avec importance. Un souffle frais qui paraissait venir de la place Clichy, comme l’aurait fait un promeneur, nous effleura au passage.

Kotzebue murmura avec un accent lugubre :

— Je m’ennuie.

Puis :

— Je rentre.

Ce n’était pas à moi qu’il adressait ces syllabes, mais à lui-même, pour se notifier sa propre décision. Je me mis à marcher à ses côtés et je murmurai :

— Je vous accompagne.

— J’habite tout près, rue Ballu, fit-il enfin avec lassitude.