J’ai entendu dire que des gens blessés par un coup de revolver ou par un éclat d’obus voyaient quelquefois leur blessure se refermer et guérir sans qu’on eût pu retirer de leur corps la balle ou le morceau de métal. Ils vivaient de longues années dans une parfaite quiétude, avec l’illusion de la santé. Et puis, sans raison apparente, leur organisme entrait en lutte contre cette matière étrangère qu’il avait pourtant supportée jusque-là sans se plaindre. Il voulait la rejeter. La blessure se rouvrait et devenait une plaie plus large, plus corrompue que celle de la blessure initiale. Ainsi, après avoir enseveli la soirée du pacte sous une couche d’indifférence, mon âme s’avisa de souffrir de son existence et de vouloir l’anéantir.
Quand je me réveillai, le lendemain du jour où j’avais suivi Laurence et fait la rencontre de Kotzebue, j’eus la sensation qu’un malheur m’était arrivé la veille, et que ses conséquences allaient modifier ma manière de vivre. Je m’assis sur mon lit avec ce goût de récapitulation que l’on a souvent à son réveil. Il faisait aussi chaud que la veille, mais il pleuvait. Je pris ma tête dans mes mains. Je me sentais accablé.
Ce n’était pas parce que Laurence était allée, la nuit, courir Montmartre et avait passé une demi-heure chez Kotzebue. Une demi-heure c’était trop peu ! D’ailleurs la tristesse de ce dernier, son absence de satisfaction orgueilleuse et la qualité des choses qu’il m’avait dites me faisaient écarter l’hypothèse d’un rendez-vous où l’amour aurait été pour quelque chose. Il y avait là un mystère. J’arriverais bien à l’éclaircir.
Mon accablement venait du souvenir ressuscité par Kotzebue.
— Lucifer ! répétai-je à plusieurs reprises. Et j’appelai à mon secours toutes mes connaissances philosophiques. Le Diable n’existait pas. C’était une imagination puérile enfantée par la terreur et l’ignorance des hommes. Alors ? Un pacte avec rien ne pouvait sous aucun prétexte avoir un caractère effrayant. Pourquoi, dans ce cas, un homme comme Kotzebue s’en préoccupait-il de cette façon ? Son érudition en théologie était très grande et s’il s’inquiétait à ce sujet je ne pouvais négliger cette inquiétude. Je me souvins avoir lu ou entendu dire que, même au Moyen Age, beaucoup de sorciers ne croyaient pas à la personne du Diable sous la forme ridicule qu’on lui donne d’ordinaire. Ils pensaient déjà que ce n’était qu’un des deux courants de la vie, celui qui est contraire à l’orientation de l’univers. Ils croyaient que certaines actions symboliques pouvaient réagir sur nous-mêmes et nous pousser désormais dans un sens rétrograde. Nous découvrons chaque jour tant de choses ! Il y avait peut-être là une loi qui nous échappait. Si le bien, ce qu’on appelle Dieu, est identique à l’amour, Lucifer alors serait la haine et moi sans raison, par le caprice d’un certain Lévy, je me serais voué à la haine.
Je récapitulais les années qui venaient de s’écouler et je voyais un sens de haine dans tous les actes de ma vie. Peu après la soirée du pacte, j’avais perdu ma mère et j’avais hérité de sa fortune. N’était-ce pas moi qui l’avais tuée par une projection démoniaque ? Mes amis, mes maîtresses n’avaient-ils pas été frappés à mon insu par des séries de mauvaise chance, par des malheurs dont j’étais la cause sans le savoir.
Je me disais bien que lorsqu’on fait un pacte, il y a un échange. Si j’avais renoncé à l’accroissement de mon âme perfectible, qu’avais-je reçu pour ce don divin ? Et je croyais voir alors une sorte de protection maligne et organisée qui s’était étendue sur moi dans la suite des années et m’avait accordé des avantages que je n’aurais pas eus sans elle. Je discutais avec moi-même sur cette intervention, sans pouvoir m’affirmer qu’elle n’était pas réelle.
Les soucis d’argent avaient brusquement disparu. Cela tenait à la mort de ma mère et à son héritage. Mais cette brusque mort n’avait-elle pas eu un caractère singulier ? Je n’avais eu aucune maladie. La cause naturelle en était ma bonne santé. Oui, mais avant le pacte, je souffrais de petits maux, de névralgies, de commencements de rhumatismes qui ne s’étaient pas développés. Il aurait été plus logique que ma santé allât déclinant, tandis qu’elle semblait grandir en excellence avec le temps.
J’avais désiré les femmes et Lévy avait même précisé que ce désir exprimait plus particulièrement Lucifer chez moi. Eh bien ! il y avait des femmes qui s’étaient abandonnées à moi avec une facilité que je n’avais jamais pu comprendre. Je trouvais à la réflexion que ma séduction personnelle ne suffisait pas à l’expliquer. Un de mes amis, don Juan professionnel, appelé Leubas, que je méprisais à cause de sa conception donjuanesque de la vie, prétendait dégager un fluide qui forçait toutes les femmes à courir après lui. Certes, je ne pensais pas avoir possédé un tel fluide. Mais il me semblait qu’à une période de mon existence, qui commençait à peu près au moment du pacte, les femmes avaient changé d’attitude à mon égard. Il est vrai que cette période avait été celle où ma pauvreté du quartier latin s’était changée en aisance et où un appartement près de la place Péreire avait remplacé ma chambre d’hôtel. Or, la qualité des logis, la magnificence des appartements ont une grande action sur les amours des femmes. D’autre part, le fait de désirer Laurence et Eveline sans les posséder était aussi un argument. Celui qui, par un pacte démoniaque, a acquis des pouvoirs sur les créatures, n’est pas obligé d’aller rôder la nuit furtivement, de s’élancer dans des taxis, de faire des stations misérables à l’angle du square Vintimille et de la rue Ballu.
Et ma vie, la précieuse vie de mon corps, comment avait-elle été si étrangement protégée pendant la guerre ? Il est vrai que, dès le début, je n’avais pas sollicité des départs précipités pour le front. J’en avais eu des remords. Mais je m’étais dit : Laissons faire la destinée. N’intervenons pas personnellement. Que les lois mystérieuses qui ont voulu cette guerre gardent toute la responsabilité de la vie et de la mort des hommes dont je ne suis qu’une pauvre unité. Je m’étais confié à ce qu’il me plaisait d’appeler ma bonne étoile. Cette bonne étoile avait été peut-être une mauvaise étoile. Pourquoi avais-je été envoyé au Maroc où aucun antécédent d’ordre colonial ne m’appelait ? Quel était ce futile prétexte d’une licence en droit dont l’administration militaire s’était saisie pour faire de moi un rapporteur de conseil de guerre. Mais d’autre part, cette situation même n’était-elle pas le signe éclatant que j’avais été l’allié des bons contre les méchants, le défenseur de la justice dans ce qu’elle a de plus sacré ?
Cette pensée dissipa mes inquiétudes et je poussai un soupir de soulagement. Oui, durant quelques mois, j’avais accompli au Maroc les fonctions de juge, de juge militaire, mais enfin de juge. Si cette guerre avait eu lieu quelques siècles plus tôt j’aurais pu faire brûler des sorciers. Je me rappelai combien j’avais pris mon rôle au sérieux et que dans un prétoire sur le mur duquel il y avait un Christ, j’avais requis avec sévérité contre des déserteurs et des criminels, n’hésitant pas à faire retentir à la fin de mes phrases, pour obtenir des peines plus sévères, les mots justice, patrie, Dieu, surtout Dieu. J’avais donc été au Maroc le représentant de Dieu et quelques vieux officiers pleins de gravité et réunis en tribunal m’avaient considéré comme tel. Alors ? Est-ce qu’un personnage luciférien aurait pu jouer ce rôle, être l’allié du Christ du prétoire, faire condamner les vrais suppôts de Satan ?
Le soupir que j’avais poussé n’était pas encore sorti de ma poitrine qu’une voix intérieure me parlait et que je reconnaissais son accent de vérité.
— Est-ce que tu n’as pas eu du remords de ta misérable fonction de juge ? Rappelle-toi le mépris que tu avais pour les membres du conseil de guerre, pour leur foi professionnelle, leur incapacité à voir les deux faces de toutes choses, leur absence de pitié. Toi, tu faisais condamner, mais tu avais pitié au fond de toi-même. Tu n’étais que lâche. Tu savais quelles excuses avaient des hommes presque sauvages pour ne pas croire à une patrie qui n’était pas la leur. De quel côté était l’amour et de quel côté était la haine ? Rappelle-toi cet Arabe de vingt ans dont le regard était si triste que tu n’osais pas le regarder parce que ta voix se serait brisée. C’était peut-être le Malin, le principe du Mal qui te donnait alors cette éloquence admirée par les vieux officiers de carrière.
Je sautai hors de mon lit et je m’habillai à la hâte. La pluie avait fait mille dessins, mille figures sur les carreaux. Mais je tirai les rideaux pour ne pas voir les étranges imaginations du hasard.
J’avais acheté, dix ans auparavant, une vaste bibliothèque d’ouvrages traitant des religions, de leurs mystères et des questions d’occultisme qui m’intéressaient. Je ne touchais jamais aucun de ces volumes, mais j’étais rassuré par leur masse. J’ajournais sans cesse leur lecture, me disant, pour m’excuser, que l’intuition est supérieure à l’étude livresque.
Dans la demi-obscurité de ma chambre, je me mis à chercher fébrilement les auteurs qui avaient traité des pactes avec le diable. Un certain Bergier était une grande autorité en ces matières. Le secret des pactes était contenu d’après lui dans les grandes clavicules de Salomon. Mais qu’étaient ces clavicules ? Le grand Larousse auquel je m’en référai ne parlait que « d’un os long qui joint la tête de l’humérus à la partie supérieure du sternum ». L’éminent théologien Bergier, avec une sincérité impressionnante, croyait à l’efficacité des pactes. D’après lui, une baguette d’amandier coupée exactement au premier rayon de l’aurore était nécessaire. Il fallait aussi se trouver au carrefour de trois routes, répandre le sang d’une poule et tracer un triangle avec une pierre ématille. Je ne pus découvrir ce qu’était cette pierre, non mentionnée par le dictionnaire.
Lévy avait fait le pacte, négligeant une partie des conditions jugées indispensables par le docte Bergier. Le pacte n’était donc pas valable. J’estimai, à la réflexion, que Lévy était peut-être plus savant que Bergier, lequel semblait ajouter foi aux pires sottises. Lévy, un moderne en matière de pacte, avait employé des méthodes plus scientifiques et partant plus efficaces.
Je restai perplexe. La journée passa en recherches de cet ordre. Le soir, j’eus la naïveté de me rendre rue des Feuillantines, à l’hôtel meublé où Lévy habitait jadis. L’hôtel meublé avait été démoli et y avait à sa place un immeuble moderne.
Un palais remplace la masure. C’est logique, pensai-je. Cela se voit tout le temps dans les contes où il est parlé du Diable.
Oui, mais le maudit n’avait pas bénéficié de la transformation. La concierge que j’interrogeai ne connaissait pas Lévy.
Je dînai n’importe où, je rentrai à Montmartre et j’allai m’asseoir près de la place Blanche, dans le café des marchands de coco où j’avais vu Laurence pénétrer la veille.
Il y avait à peine cinq minutes que j’étais installé lorsque je vis entrer une femme très maquillée, dont la jupe était trop courte et dont le corsage laissait voir la naissance des épaules. Elle marchait en se dandinant et en regardant à droite et à gauche, un peu comme Laurence l’avait fait la veille.
Presque tout de suite, je reconnus que c’était Irma Pascaud ou plutôt la caricature d’Irma Pascaud. Elle m’aperçut, son visage prit une expression joyeuse et elle vint s’asseoir à côté de moi. Nous échangeâmes les phrases banales qu’échangent les gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps et notre conversation affectueuse fut une caricature de nos anciennes conversations.
— Alors ! si je m’attendais à te voir ici, disait-elle.
— Je suis bien content de te rencontrer ! répétais-je de mon côté avec froideur, en lui posant plusieurs fois la main sur le poignet et sur l’épaule pour me donner le change et me stimuler à une allégresse familière.
Et autour de moi erraient des garçons sans joie, la fumée d’un fumeur de pipe faisait des spirales, des groupes grimaçaient, les glaces reflétaient le vide, tout contribuait à me faire revivre une caricaturale scène du passé. Loi singulière de la vie qui, à quelques années d’intervalle, reproduit ce qui a été, faussant les lignes, rayant les traits, déformant les images comme si les plaques du cinéma, usées par l’usage, avaient l’obligation de repasser, afin de gâter le souvenir !
Irma Pascaud surprit mon regard et elle me dit :
— C’est comme autrefois ! Tu te rappelles ? On ne se voyait guère qu’au café.
C’est dans les cafés, en effet, que se déroulent la joie et la tristesse des amours de la jeunesse. Mais je songeai combien la couleur des bocks était alors d’une nuance plus délicate, le marbre des tables plus harmonieusement veiné, l’air empesté de tabac plus doux à respirer.
Quand je pensais à Irma Pascaud, je me disais :
— C’est peut-être la seule femme qui m’ait aimé.
Sa conquête n’avait pas été difficile et je n’y avais pas attaché d’importance. J’avais été attiré vers elle à cause de son visage régulièrement joli et à cause d’un chagrin mystérieux qu’elle venait d’éprouver, qui la faisait pleurer de temps en temps et dont elle ne voulut jamais dire la cause. Irma Pascaud avait été avant moi la maîtresse de deux ou trois camarades des mêmes cafés de la rive gauche. Mais cela n’avait pas créé de situation fausse entre nous. On disait : Comment est-elle avec toi ? Avec moi elle était comme ceci. Et on riait ensemble. Je l’avais surnommée : la femme qui n’a pas d’âme et ce surnom avait été adopté par tous.
Irma Pascaud prétendait qu’elle m’aimait bien plus que tous les autres et qu’avec moi « c’était autre chose ». Je faisais semblant de ne pas la croire, mais au fond de moi je la croyais et je me disais : Eh bien ! Rien n’est plus naturel. Je lui annonçai un matin avec simplicité que nous allions bientôt nous quitter. Elle pleura, mais se résigna. Quand ? me dit-elle. Il fut décidé que ce serait dans trois jours et trois jours après je déclarais solennellement au café devant un groupe d’amis communs que cette soirée était celle de notre divorce.
Qui va le remplacer ? demanda-t-on à Irma Pascaud. Elle déclara, les yeux secs, que cela lui était bien égal et que puisque nous jouions aux cartes elle rentrerait le soir même avec le gagnant de la partie.
J’étais parmi les cinq joueurs. Le hasard voulut que ce fut moi le gagnant. Un étudiant en médecine, appelé Méricant, dont la tête était posée sur les épaules sans intermédiaire de cou et qui avait des mains carrées, en éprouva une profonde déception. Par contre, je vis les traits charmants d’Irma s’éclairer d’une lumière subite. Elle songeait à une dernière nuit, susceptible peut-être de prolonger notre liaison, car le cœur des hommes est sujet au changement. Je détournai les yeux pour ne pas voir cette espérance enfantine et je fus impitoyable.
— Je donne mes droits à Méricant, dis-je.
La lumière du visage s’éteignit, Irma Pascaud s’en alla avec une grosse main qui lui tenait le bras et je rentrai tout seul chez moi, ayant la sensation que je venais de manquer un bonheur inattendu pour moi et pour une femme qui m’aimait, ce qu’il y a de plus précieux au monde peut-être.
Je crois bien que je n’avais plus revu Irma Pascaud depuis cette époque.
Et maintenant j’étais hypnotisé par les poches des yeux, l’épaisseur extraordinaire que les bras avaient pris à leur sortie des épaules, la pesanteur des anciens seins légers entrevus sous le corsage, cette maturité d’autant plus visible que celle qui la possède affecte de l’ignorer. Je songeai au nombre d’amants qu’elle devait avoir eu depuis moi et Méricant, je me fixai un chiffre approximatif et je fus confus pour elle.
— Et ce grand chagrin, dis-je, afin de me raccrocher à un souvenir qui ne fût pas douloureux pour moi, il a dû s’envoler avec le temps, n’est-ce pas ?
Elle secoua la tête en ayant l’air de dire que non.
Elle demeura silencieuse, puis devint nerveuse et distraite. Elle me donna la sensation de s’ennuyer. Elle laissait voir qu’elle avait envie de partir. J’en fus vexé comme si j’avais espéré que ses sentiments n’eussent pas changé à mon égard, malgré les années. Elle se leva.
— Je te demande pardon de te quitter si vite. Tu comprends...
— Ne te dérange pas, fis-je sur un ton presque désagréable.
— On se reverra, je l’espère, fit-elle. Où habites-tu maintenant ?
Et je vis à son inattention, quand je lui répondis, qu’elle ne me demandait cela que par politesse.
Je crus, pour la même raison, devoir lui poser la même question. Je le regrettai, car elle hésita et parut gênée pour me dire qu’elle était installée en camp volant, dans un hôtel, au haut de la rue Lepic.
J’aurais bien voulu faire quelque chose pour elle, mais je n’osai lui offrir de l’argent.
Brusquement elle fit un geste d’adieu et elle s’éloigna d’un pas rapide.
Ce fut comme si un voile tombait et la vie me parut soudain triste infiniment.
Je la suivis des yeux sur le boulevard et j’eus tout à coup la sensation que cette rencontre venait à sa place, dans l’enchaînement des causes et des effets et qu’Irma Pascaud, sans que je puisse savoir de quelle façon, devait être encore mêlée à ma vie.