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Lucifer

Chapter 7: VI
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About This Book

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https: //www. pgdp. net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project. ) Droits de traduction, reproduction, représentation théâtrale et adaptation cinématographique réservés pour tous pays. Copyright 1929 by Albin Michel.

 

Je me suis souvent demandé si c’était de ce moment-là, exactement, que datait la transformation qui s’opéra parmi les membres du groupe des Esséniens.

J’ai toujours eu une tendance à attribuer à des causes occultes, des événements naturels et cette tendance n’a fait que se développer. Je n’ose donc affirmer que M. Althon, l’homme qui avait un physique d’ancien officier de cavalerie, fut pour quelque chose dans ce qui suivit. Je ne peux pas le dire d’une façon certaine. Si je me questionne franchement moi-même, je me réponds que je ne le crois pas. Et pourtant une voix au plus profond de mon être m’affirme que c’est lui qui fut cause de tout.

Voici quel fut le signe avant-coureur.

Il y avait sur la hauteur qui domine la baie de Saint-Tropez, parmi les pins et les vignes, un couvent qui était un couvent de filles repenties. Jadis une bienfaitrice l’avait doté pour qu’on y recueillît les plus misérables parmi les femmes. Elles y vivaient sans sortir jamais, soumises, disait-on, à une discipline rigoureuse qui faisait ressembler le couvent à une prison. L’édifice était une bâtisse ancienne, jamais recrépie, crevassée par le soleil, travaillée par le temps, pareille aux pensionnaires fanées qu’elle abritait.

Chaque matin, une servante de ces religieuses sortait du couvent et descendait un petit chemin en pente jusqu’à la route pour y attendre l’automobile de l’épicier et en recevoir les provisions. Elle passait pour cela devant ma porte. C’était toujours la même servante, une créature sans âge précis, qu’on appelait dans le pays Marie au long cou, qui était tour à tour portière, bonne à tout faire, travaillait au jardinage et semblait un peu tombée en enfance.

De mon jardin, je la voyais passer presque chaque jour. Elle m’intéressait à cause de son cou anormalement long, de son masque de plâtre taché de marbrures rouges qu’elle avait conservé de son ancien état de fille publique. Bien que sans maquillage, redevenue paysanne, elle portait les stigmates du passé, mais ils s’étaient recouverts de cette pureté que l’idiotie donne à certains visages.

Ce matin-là, elle commença à rire de loin comme d’habitude, quand elle m’aperçut. Mais lorsqu’elle se fut approchée elle s’arrêta, regarda avec respect mon front et l’espace qui entourait ma tête, comme si j’avais porté une auréole. Puis elle plia les genoux, esquissant le geste de se prosterner devant moi, et partit en courant. Je demeurai incertain de savoir si je devais m’enorgueillir, avoir honte ou n’attacher aucune importance à l’action d’une folle. Mais y a-t-il une action sur la terre, une image entrevue, un signe si petit soit-il, qui ne soit, par des correspondances inconnues, une révélation de ce qui arrivera ?

Je demeurai obsédé par la figure blafarde et le ploiement de genoux de Marie au long cou, et ce fut presque machinalement que, dans le courant de l’après-midi, je mis sous mon bras « La case de l’oncle Tom », en me rendant chez M. de Saint-Aygulf.

Laurence ne lisait guère. Il fallait pour qu’elle prît un livre qu’elle fût tout à fait traquée par l’ennui. Elle m’avait dit la veille cette phrase que disent tous ceux qui redoutent la lecture.

— Je n’ai rien à lire en ce moment.

Or, je venais de découvrir dans une armoire le roman de Mme Beecher-Stowe.

Je m’étais dit :

— Ce genre de littérature est tout à fait celui qui convient à Laurence.

Il y avait chez moi un peu de mépris intellectuel dans cette opinion.

Quand je tendis le livre à Laurence, je lui dis :

— Voici un roman qui a passionné nos grand’mères et qui m’a passionné moi-même.

Je mentais, car je n’étais jamais arrivé à le lire jusqu’au bout. Je ne savais pas qu’il allait intéresser à ce point Laurence et avoir une aussi grande influence sur elle. Peut-être, dans les événements qui suivirent, n’y eut-il aucune magie, Lucifer ne joua-t-il aucun rôle et seule « La case de l’oncle Tom » agit-elle sur l’esprit de Laurence ? Il n’y aurait alors de responsabilité que pour le locataire antérieur à moi qui oublia ce livre au fond d’une armoire. Peut-être une volonté supérieure voila-t-elle la mémoire du locataire au moment de son départ pour que le livre qui avait un rôle à jouer fût abandonné et pût produire les événements dont on verra ensuite la succession. Peut-être faut-il remonter de responsabilité en responsabilité jusqu’à Mme Beecher-Stowe elle-même ? Mais qui connaîtra jamais le mystère des effets et des causes ?

Tous les Esséniens étaient réunis, à l’instigation de Kotzebue, et ils s’apprêtaient à le suivre dans les terrains recouverts de pins et de vignes, situés derrière la maison. Ils formaient un vague cortège sous sa direction et celle de M. de Saint-Aygulf. Voici quelle en était la raison :

Deux ans auparavant, sur les conseils de Kotzebue et par son entremise, M. de Saint-Aygulf avait acheté tous les terrains situés à l’extrémité de la baie de Saint-Tropez. Je n’ai pas élucidé si Kotzebue en le poussant à cet achat avait eu en vue un but au caractère merveilleux ou s’il avait désiré toucher une importante commission. Peut-être avait-il été à la fois sincère et intéressé.

Au cours de son voyage en Orient, il avait, racontait-il, recherché en Palestine et en Syrie les traces des anciens Esséniens. Il avait pour cela séjourné dans différents monastères, notamment dans celui de Baruth, bâti sur le reste d’une ancienne forteresse maritime des Templiers. Là il avait fouillé dans une bibliothèque ensevelie sous la poussière et négligée par des moines ignorants. Il avait découvert des manuscrits oubliés, pris connaissance de secrets perdus.

Simon le magicien, ancien grand maître de la Gnose avait été un Essénien. Il avait passé plusieurs années dans le monastère de Baruth, au retour de son voyage sur les côtes de la Méditerranée, voyage qui l’avait conduit jusqu’en Espagne et jusqu’au Maroc. Le but de ce sage avait été de purifier les hommes barbares d’Occident, de répandre parmi eux la vraie sagesse divine. Il employait pour cela une méthode qui lui était propre et qui fut pratiquée aussi par Apollonius de Tyane. Il magnétisait puissamment des objets, il en faisait des talismans imprégnés d’une grande force spirituelle et les enterrait dans certains lieux choisis par lui. Ces talismans pouvaient agir à travers les siècles. Ils devaient rappeler les hommes futurs à leurs vrais destins. Quand les forces mauvaises seraient sur le point de triompher, quand l’amour de la matière couvrirait la terre, ils seraient la réserve de l’esprit et aux Esséniens incomberait la tâche de les retrouver et de les utiliser pour le bien.

Les Esséniens avaient été dispersés depuis des siècles, leur tradition avait été perdue, ainsi que le secret des voyages de Simon le magicien. Mais Kotzebue avait pu reconstituer leur groupe sacré, il lui avait été donné, dans la bibliothèque de Baruth, de suivre pas à pas le porteur de talismans dans son voyage autour de la Méditerranée.

Une tempête avait jeté Simon sur l’une des îles de Lérins en face Cannes. De là, il avait regagné la terre, il avait marché le long de la mer sur la voie romaine creusée au flanc des montagnes et qui est aujourd’hui la route de la Corniche. Il s’était arrêté dans la villa d’un riche patricien appelé Lavinius qui avait été procurateur de Judée et qui était un ancien initié aux mystères. La Côte d’Azur était, en ce temps, pleine de villes florissantes et tout semblait faire prévoir qu’elle deviendrait plus tard un des centres de la civilisation méditerranéenne. C’est dans la terre du jardin de Lavinius, la terre qui conserve la force des objets magnétisés, que Simon le magicien cacha un de ses talismans pour qu’il fécondât l’avenir.

Kotzebue avait pu déterminer l’emplacement des jardins de Lavinius par des recherches dans les archives de la mairie de Fréjus. Ils se trouvaient vis-à-vis de Saint-Tropez et M. de Saint-Aygulf avait acheté sur ses indications le domaine qui, partant de la mer, couvrait les pentes des Maures et se prolongeait en de vastes forêts de pins.

Les recherches avaient jusqu’à présent été vaines, mais maintenant les Esséniens étaient réunis. Plusieurs, parmi eux, avaient des dons de clairvoyance et l’on était dans les premiers jours de septembre où, par une loi astrologique inconnue, ce don arrive à son apogée. Kotzebue comptait sur l’intuition inattendue d’un sensitif, sur le passage d’un courant subtil, pour la découverte du talisman. Sa conviction était si certaine qu’il portait sur son épaule une bêche pour se mettre à creuser sans perdre une minute dans l’endroit qui lui serait indiqué. Un chant de sa composition, une sorte de litanie qui se terminait par le cri d’Alleluia ! devait disposer les Esséniens à la clairvoyance.

Ils se mirent en route allègrement. Une indiscutable foi les animait et devant la gravité des visages, la profondeur des regards, la palpitation des mains tendues vers la terre pour recueillir les effluves spirituels susceptibles de s’en dégager, j’eus honte d’être dominé par le sentiment du ridicule et par les arguties de ma raison.

Que savait-on au juste de Simon le magicien ? Renan disait que c’était un thaumaturge qui avait élaboré une contrefaçon samaritaine de l’œuvre de Jésus-Christ ! Un professeur de l’Université de Strasbourg niait d’une façon absolue son existence. Il fallait faire en Kotzebue un acte de foi total, il fallait croire au monastère de Baruth, à sa bibliothèque mystérieuse pour penser que depuis deux mille ans un talisman chargé de pouvoirs sublimes fût enseveli dans cette terre ensoleillée. Et le pacte ? Il revivait dans ma mémoire d’une manière saisissante. L’homme qui devait rendre au monde la doctrine des parfaits Esséniens pouvait-il, même sans y attacher d’importance, avoir signé de son sang un pacte luciférien ?

Je considérai le visage d’Eveline. Il était rayonnant de cette pureté dont elle faisait son idéal. Elle marchait les yeux baissés et son allégresse de participer à une telle recherche était si grande, qu’elle n’avait pas l’air de poser les pieds sur le sol qu’elle foulait. Etait-ce l’effet de la malédiction que j’avais assumée, était-ce parce qu’une force démoniaque multipliait ma curiosité, mais je mesurais tout en marchant la distance qui allait de son genou à la courbe de ses hanches, je me posais le problème de la dimension de ses seins, je me représentais Eveline nue.

Je tentai d’échapper à cette pensée, mais je ne fis qu’en préciser au contraire l’obsession et cela au point que je ne l’aurais pas vue plus dépouillée, plus simple, plus parfaitement humaine, si elle avait cheminé à mes côtés sans la vaine parure de sa robe.

Il y avait longtemps que duraient les recherches ; nous descendions maintenant le chemin creux le long du mur qui sert de bordure au couvent. Le soleil allait bientôt se coucher.

— Alleluia ! chantaient les Esséniens d’une voix que la fatigue commençait à affaiblir.

Eveline regardait de mon côté comme si elle avait senti ma pensée sur elle.

Et soudain une clameur partit de derrière le mur du couvent.

— Alleluia ! hurla une voix avec un rauque accent de fureur et de folie.

Je me tournai du côté où venait le bruit et je vis encore la tête, la même tête qu’une imagination de rêve avait prêtée un instant à Eveline. Mais elle était maintenant hagarde, haineuse et à l’extrémité de son cou mobile, elle se déplaçait le long du mur. Marie au long cou devait courir dans le jardin du couvent, elle criait en courant et sa tête avait l’air de n’appartenir à aucun corps. L’alleluia terrifiant, extra-humain qu’elle clamait, exprimait par l’étrangeté des syllabes, une démence horrible et il était suivi d’imprécations, de paroles obscènes au sens précis.

Les Esséniens s’arrêtèrent, subitement remplis d’effroi. Eveline, sous le choc des mots, était pareille à une statue.

D’autres voix répondirent dans le couvent. On entendit des appels, des exclamations scandalisées, mêlés à des hurlements d’hystérie. Au-dessus du mur, apparut d’abord une main très blanche. Puis chacun comprit qu’un personnage de petite taille montait avec difficulté sur quelque chose pour apparaître et s’exprimer décemment.

De la figure figée et désolée d’une nonne ronde tombèrent avec lenteur ces mots :

— Mon Dieu ! je vous en prie, veuillez l’excuser. C’est une crise. Elle est sujette à des crises. Il faut lui pardonner. C’est une personne excellente à part ses crises.

L’apparition s’évanouit ; il n’y eut plus que des portes refermées sur quelqu’un qui se débattait, des paroles d’une grossièreté incompréhensible mourant au loin, dans des silences de cours, entre des blancheurs d’édifices.

Je redescendis le chemin à grands pas. Je courais presque. Ainsi le même chant qui élevait l’esprit d’un côté du mur le rabaissait de l’autre. Quelles inflexions de voix, où était mêlée la voix d’Eveline, en parvenant jusqu’à cette misérable créature avait fait remonter dans l’obscurité de son âme, un fond endormi de laideur et d’ordure ? Et sa génuflexion du matin ! Le signe qu’elle avait distingué sur mon front ! N’avait-elle pas salué en moi une sorte de prêtre de la lubricité, une manière de saint diabolique ?