Eveline et Laurence m’ont-elles aimé dans le secret de leur cœur ? N’ai-je joué aucun rôle dans leur vie véritable, celle qui se déroule en dehors des sens, que les traits du visage n’expriment pas et qui est la seule vie de l’être humain. Comment le saurais-je jamais ? La possession du corps ne signifie rien, car une femme peut s’abandonner avec des cris sauvages de plaisir, des rires d’hystérie et réserver pourtant le don d’elle-même. Le mépris qu’elle affecte n’a pas plus de signification. Si stupide est l’enseignement que l’on donne aux jeunes filles sur leurs soi-disant devoirs, qu’elles baissent parfois les yeux pudiquement et s’éloignent comme des prêtresses offensées quand elles ont envie de tomber dans des bras et de recevoir des caresses.
Rien de ce qui est arrivé n’est une preuve dans un sens ou dans un autre. Je ne saurai pas si j’ai été aimé par Eveline ou par Laurence. Je ne saurai pas si je suis riche ou pauvre. Car ce qu’on a pu recevoir d’amour le long de la route est, en somme, la seule richesse que l’on garde, quand on arrive à l’endroit où la route tourne.
Je me levai, ce matin-là, si bien portant, avec des idées si claires, un sang qui circulait si harmonieusement que j’eus le sentiment d’être aimé non seulement par les deux sœurs, mais encore par toutes les personnes que je connaissais et peut-être aussi par celles que je ne connaissais pas et qu’une secrète intuition devait pousser vers moi.
Rien n’est plus agréable qu’une telle perception de l’amour qui flotte autour de vous. L’opinion que j’avais de moi-même en fut fortifiée, toute la vie m’apparut singulièrement belle. J’étais né sous une bonne étoile. Tout me souriait. Je ne devais pas m’occuper de billevesées et profiter de ce que la vie m’offrait avec son inlassable générosité.
Le ciel était plus doux qu’à l’ordinaire. Il y avait un vent léger qui faisait bruire les pins ; je descendis d’un pas rapide vers la mer.
La première silhouette qui frappa mes yeux fut celle de Laurence. Je l’aperçus de dos s’entretenant avec Kotzebue, le long des galets. Tous deux semblaient discuter avec vivacité ; je crus voir que Kotzebue montrait une lettre à Laurence. La matinée n’était pas avancée ; il était probable que si Kotzebue avait déjà quitté son hôtel et franchi les quelques centaines de mètres qui le séparaient de cet endroit de la plage, c’est qu’il avait rendez-vous avec Laurence. Mais ma bienveillance pour toutes choses était si grande que je me rassurai à ce sujet en me persuadant que seul un motif insignifiant avait été cause de ce rendez-vous.
Comme les événements s’harmonisent en général avec les états d’âme heureux, je vis Kotzebue quitter Laurence et je remarquai en lui cette lassitude que l’on éprouve en quittant quelqu’un dont on a subi la mauvaise humeur. Il remonta vers la route et s’éloigna. Je me trouvai face à face avec Laurence sur l’étroite bande de sable qui sert de plage à cette partie de la côte.
Laurence venait de terminer « La Case de l’Oncle Tom » et il ne lui était possible que de parler de cela. Cette lecture l’avait exaltée. Mais elle se plaçait à un étrange point de vue. C’était sa propre histoire qu’elle avait lue dans l’histoire des nègres de l’Amérique. Elle établissait entre certaines classes de femmes et les esclaves un rapport inattendu.
— Croyez-vous, me dit-elle d’une façon agressive, qu’ici, en France, l’argent ou la situation sociale ne créent pas parmi nous des barrières aussi infranchissables que celles qui existent là-bas entre les noirs et les blancs ?
— En effet, dis-je complaisamment, pour éviter toute discussion.
Et je passai doucement mon bras sous le sien.
— On ne reçoit pas de coups de fouet, on n’est pas enchaîné deux à deux. Mais les supplices les plus grands ne sont pas causés par des coups. Quand j’étais enfant, il n’y avait pas pour moi de joie plus grande que celle de dessiner n’importe quoi, avec un crayon sur des bouts de papier et sur tout ce que je trouvais.
J’eus un mouvement de surprise que je manifestai par une pression légère sur son bras.
— Oh ! reprit Laurence, ne croyez pas que je prétende avoir eu jamais l’ombre d’un talent quelconque. Je ne suis pas sûre même d’avoir possédé ces dispositions au dessin que l’on remarque chez tant d’enfants et qui disparaissent quand ils grandissent. Mais enfin je revois comme le temps le plus heureux de ma vie, celui où je pouvais, en toute liberté, inventer des paysages, des personnages, ou même des scènes tout à fait incompréhensibles, et les reproduire à mon gré. Je ne mangeais pas tous les jours. J’étais assise par terre dans une chambre d’hôtel meublé dont on ne faisait le lit qu’à la fin de la journée, parce que ma mère se levait tard et il y avait un grand bonheur qui me venait du désordre et de l’incertitude de la vie.
Nous avions quitté le bord de la mer et nous montions allégrement un petit chemin, au flanc des collines. Dans l’harmonie que je trouvais au monde, les confidences de Laurence étaient à leur place, elles n’étaient faites ni en avance, ni en retard, mais exactement à leur heure.
— Ma mère me fit cadeau une fois d’une boîte de couleurs, une boîte très modeste mais où il y avait plusieurs pinceaux. Jamais rien par la suite ne me donna une conception du luxe et de l’abondance aussi haute que le nombre de ces pinceaux. Je barbouillai sans m’arrêter pendant plusieurs jours. J’avais commencé un grand tableau sur une feuille de papier Ingres qui m’avait été donnée en surplus. J’avais peinturluré une grande figure à barbe blanche, avec de gros yeux rouges, qui me donnait une impression d’infinie tristesse et qui m’effrayait moi-même, sa créatrice. C’était le portrait de Dieu. Quand j’y réfléchis, cette image représentait Dieu tout aussi bien que les fastidieux discours que j’ai entendus à son sujet.
J’allais dire une phrase générale sur Dieu. Mais Laurence glissa sur des aiguilles de pin. Je sentis sa main tiède qui se raccrochait à mon poignet pour ne pas tomber. En même temps, elle se mit à rire en montrant ses dents et je respirai son haleine. Il me fut impossible de rien exprimer sur Dieu.
— Je ne sais pas pourquoi j’aimais ce portrait. Je l’avais gardé. Quand pour mon malheur, — Laurence insista sur le mot malheur — il fut décidé que je vivrais chez mon père. En faisant l’inventaire de mes misérables affaires, Mme de Saint-Aygulf le trouva et le déchira, malgré mes prières. Oui, elle détruisit en souriant la conception que je me faisais de Dieu. Ce fut mon premier grand chagrin. Mais bien d’autres m’étaient réservés. J’en arrive à la comparaison que je faisais tout à l’heure. Les esclaves n’étaient pas plus malheureux que je le fus. Parmi nous aussi on sépare les fiancés des fiancées, les mères des enfants. Et les maîtres sont aussi impitoyables. Je crois, d’ailleurs, qu’il n’existe pas de plus grande haine que celle du fort contre le faible, surtout quand le fort croit représenter la justice, le bien, la vertu. Mme de Saint-Aygulf avait compris tout de suite que la petite fille qu’on avait séparée du seul être qui l’aimait n’avait pas d’autre consolation que de dessiner. Je dessinais en effet des visages auxquels j’essayais de donner la ressemblance de ma mère. Personne, évidemment, ne pouvait le savoir, parce qu’évidemment, comme portrait, ce n’était pas très ressemblant. Je soupçonne pourtant Mme de Saint-Aygulf de l’avoir deviné. Elle aurait pu simplement m’empêcher de dessiner. Mais non. Elle me laissait ébaucher mes dessins, elle faisait semblant de ne pas me voir ou d’avoir une subite tolérance. Et quand j’avais terminé une image quelconque, une figure informe mais où mon imagination reconnaissait des traits adorés, alors seulement elle me la prenait des mains et elle me la déchirait en disant : « Cette petite est incorrigible ! » Ou bien : « Voilà ce que c’est que d’avoir eu le mauvais exemple sous les yeux, pendant des années ! » Le mauvais exemple ! Quand je me remémore l’hôtel gluant d’humidité, l’escalier pourri, les chambres numérotées comme des cellules de prisonniers, les hommes louches, sans col, les filles avec leurs savates qui traînent et que je compare tout cela à ce qu’a été ma vie auprès de parents riches qui ne m’aimaient pas, je trouve au mauvais exemple une beauté déchirante à laquelle je ne peux penser sans pleurer.
Nous avions descendu une petite vallée, remonté une pente et nous étions arrivés jusqu’à une maison abandonnée à la suite d’un incendie qui, quelques années auparavant, avait consumé plusieurs bois de pins. Il ne restait que le squelette de la maison et quelques arbres épargnés par la fantaisie du feu. De l’endroit où nous étions, nous apercevions autour de nous des bouquets de chênes-liège, un cyprès posté sur une hauteur, des vignes accrochées à des pierres. La mer au loin faisait un cercle bleuâtre. La lumière de septembre était douce et dorée.
Je dis à Laurence qu’elle était aimée plus qu’elle ne le croyait, d’abord par ses parents et peut-être aussi par d’autres personnes. J’appuyai sur les derniers mots.
Mais elle haussa les épaules. Elle savait, me dit-elle, à quoi s’en tenir à ce sujet. Derrière le décor honorable de la famille, se cachent des haines insoupçonnées et aussi des indifférences, plus redoutables quelquefois. Mme de Saint-Aygulf, jusqu’à la veille de sa mort, s’était appliquée à la faire souffrir. Sans doute avait-elle compris que le seul bonheur de l’enfant sans mère, ce qui était susceptible de la relever à ses propres yeux, c’était le dessin, la possibilité de s’exprimer, une caricature d’idéal. Jamais Mme de Saint-Aygulf n’avait failli une fois. Elle lui avait toujours interdit de tracer ce qu’elle appelait des monstruosités, le résultat d’une imagination immorale. Laurence pensait que si elle n’était pas morte maintenant, elle se serait jetée sur elle avant de partir, elle l’aurait mordue, elle lui aurait soulevé ses bandeaux plats à coups de poing.
— Vous avez dit : Avant de partir, lui dis-je. Qu’entendez-vous par là ?
Nous nous étions assis sur le banc de pierre de la maison et je mesurais avec une satisfaction intérieure, combien les confidences rapprochent les êtres même à leur insu, surtout si la voix qui les fait, parle dans un air limpide, devant un beau paysage.
— Est-ce que vous croyez par hasard, dit Laurence, que je vais rester longtemps encore sous la tutelle glacée de mon père ? Tenez. Il y a un conte que l’on fait lire aux enfants et qui est l’histoire d’un petit cygne égaré parmi les canards et élevé dans leurs mœurs grossières. J’ai souvent pensé que l’on aurait dû écrire pour moi l’histoire d’un vilain canard élevé parmi les cygnes. On aurait montré le canard triste à cause des plumages trop éblouissants, des bassins aux eaux trop claires, le long des parcs trop fleuris. Et un jour il aurait ouvert ses ailes lourdes pour retrouver son marécage natal où vivent les canards bons et laids, où la vase est tiède.
Je protestai contre une telle comparaison, mais Laurence secoua la tête. Elle regardait droit devant elle.
— Le moment est venu, me disais-je intérieurement.
— Eveline me méprise et vraiment ce n’est pas sa faute. Elle a toujours entendu dire que sa beauté était si grande, elle a un idéal si élevé, elle est en tous points si parfaite ! Et moi de tout ce qui est familier à son intelligence, je comprends si peu de chose ! Quant à mon père, peut-être éprouverait-il une certaine satisfaction à me voir mariée, avec n’importe qui. L’essentiel serait qu’il fût débarrassé de moi. Mais au cours de tant de scènes, il m’a tellement dit que je tournerais mal qu’au fond de lui-même il ne serait pas fâché de voir se réaliser ses prédictions. Je représente « les erreurs de sa jeunesse », qui ont malencontreusement grandi, de même qu’Eveline représente ce qu’il y a de meilleur en lui. Il a une telle envie d’effacer de son existence toute trace de péché que, rien que pour lui donner satisfaction, j’ai été bien souvent tentée de m’en aller avec le premier venu.
Je m’étais rapproché de Laurence, elle parlait à côté de mon visage. Elle savait, comme toutes les femmes, même celles qui ont le moins d’expérience, quelle minute l’homme qui est auprès d’elle va choisir pour les prendre dans ses bras. Elle ne s’éloigna pas de moi. Les mots « premier venu » étaient encore sur ses lèvres quand je les embrassai et la saveur de ce baiser en fut gâtée. Ces mots restèrent entre nous. Il me sembla que c’était le premier venu qui la trompait, un peu plus tard, avec ces paroles toujours les mêmes et qui tirent, je crois, leur puissance de leur banalité.
Et ma tromperie était double. Je me trompais aussi moi-même. Car mon amertume d’être le premier venu était simulée. Je savais que des remords ultérieurs feraient place à une tranquillité sereine, à cause de ces paroles. Je savais que je me dirais plus tard en pesant le pour et le contre avec quelque confident :
— Si ça n’avait pas été moi, ç’aurait été un autre. Elle me l’a dit elle-même.
Quand nous quittâmes la maison abandonnée et que je jetai sur les murs calcinés un dernier regard, je trouvai qu’elle dégageait une impression de tristesse plus grande qu’une demi-heure auparavant. Malgré les projets faits, les promesses échangées, j’avais le sentiment d’une victoire incomplète.
Je regardai autour de moi pour voir s’il n’y aurait pas quelque signe, un visage tracé sur un arbre ou dans le ciel qui aurait donné à tout ceci une signification sublime ou luciférienne.
Mais non, la nature qui est pleine de paroles et d’images quand on ne lui demande rien, est volontiers muette si on l’interroge.