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Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros

Chapter 12: IX
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About This Book

The narrator gives a first-person account of imprisonment in Abyssinia, describing causes of captivity, conditions of confinement, treatment by the emperor, and daily life among fellow captives. He sketches the ruler's rise to power, military campaigns, administration, personality, household, and the country's customs and people. The narrative includes portraits of influential Europeans involved in the affair and uses eyewitness experience and local informants to explain political context and the events that led to the captives' situation. Observations alternate between anecdote and analysis, combining personal suffering, ethnographic detail, and reflections on court practices and interactions between locals and foreigners.

Quelques-uns des incidents qui se passèrent pendant notre commun voyage avec Théodoros, méritent d'être racontés, car ils peignent son caractère et la nature de son amitié. Le second jour de notre voyage avec Sa Majesté, le 1er février, nous dûmes traverser le Nil Bleu, non loin de sa source; les bords en étaient glissants et escarpés, le tumulte était à son comble, et plusieurs femmes et plusieurs enfants eussent été inévitablement noyés ou tués, si Théodoros n'avait envoyé quelques-uns des chefs qui l'accompagnaient pour aider le passage au moyen de leurs épées, tandis qu'il restait là jusqu'à ce que le dernier des hommes de son camp eût traversé. Lorsque nous arrivâmes, Sa Majesté nous envoya dire de ne pas descendre de nos montures. Nous traversâmes donc l'eau sur nos mules, mais au moment où nous atteignîmes le bord opposé, nous mîmes pied à terre et grimpâmes sur le tertre où se tenait Sa Majesté. Le sentier était si rapide et si glissant que M. Rassam, qui marchait en tête, eut quelque difficulté à atteindre le sommet; Théodoros voyant cela, s'avança, lui prit la main, et lui dit en arabe: «Ayez bon courage, n'ayez pas peur.»

Le jour suivant, pendant la marche, Théodoros envoya Samuel, tantôt en avant, tantôt en arrière pour nous poser diverses questions, telles que: «Les Américains sont-ils en guerre?—Combien d'hommes ont été tués?—Combien de soldats avaient-ils?—Les Anglais se battent-ils avec les Achantis?—Ont-ils fait leur conquête?—Leur contrée est-elle malsaine?—Ressemble-t-elle à ce pays?—Pourquoi le roi de Dahomey met-il à mort ses sujets?—Quelle est sa religion?» Puis il nous fit faire ses excuses de ne nous avoir pas répondu plus tôt. Il avait eu des désagréments, nous dit-il, avec tous les Européens qui avaient pénétré dans son pays. Personne n'avait été bon comme Bell et Plowden, et il aurait aimé de savoir si l'Anglais qui avait abordé à Massowah était comme ces derniers. Sa bonhomie était telle qu'il avait supposé qu'il était bon, et à cause de cela, il avait décidé de le faire venir.

Le 4, il nous envoya prendre encore. Il était seul, assis en plein air. Il nous fit asseoir sur un tapis près de lui, et nous parla longuement de sa vie passée. Il nous dit comment il se conduisait avec les rebelles. D'abord, il leur envoyait l'ordre de payer leur tribut; s'ils refusaient, il y allait lui-même et ravageait leur pays. Au troisième refus, pour employer ses propres paroles: «il envoyait leurs corps au sépulcre et leurs âmes en enfer.» Il nous dit aussi que Bell lui avait beaucoup parlé de la reine d'Angleterre, et que plusieurs fois il avait eu l'intention de lui envoyer un ambassadeur, tout était même prêt quand le capitaine Cameron, par son influence, changea en ennemi son premier ami. Il avait ordonné, nous dit-il, que des présents nous fussent offerts pour nous montrer sa considération, car il n'avait rien avec lui qui fût digne de nous être présenté; il avait eu du plaisir à nous voir et nous considérait comme trois frères. L'entrevue fut longue; lorsque enfin il nous congédia, il nous informa que le jour suivant, il nous enverrait à Kourata pour y attendre l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Bientôt après être arrivés dans notre tente, M. Rassam reçut un billet poli qui l'informait qu'il recevrait 5,000 dollars, dont il pourrait disposer comme bon lui semblerait, mais toujours d'une manière agréable au Seigneur. Un message verbal me fut aussi envoyé pour savoir si je ne connaissais pas l'art de fondre le fer, les canons, etc. Je répondis, d'après l'avis d'un ami, que je ne connaissais rien en dehors de ma profession de médecin.

Notes:

[19] De Kassalu à Kédaref, ou compte environ 120 milles.

[20] Seigneur, seigneur, médecine, médecine.

[21] Manteau de forme particulière en fourrure ou en velours.

VIII

Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.—La mer de Tana.—La navigation abyssinienne.—L'île de Dek.—Arrivée à Kourata.—Les gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.—Accusations portées contre ces derniers.—Première visite au camp de l'empereur à Zagé.—Les flatteries précèdent la violence.

Le 6 février, Théodoros nous envoya l'ordre de partir. Nous ne le vîmes pas, mais avant notre départ, il nous fit remettre une lettre pour nous informer que, aussitôt que les prisonniers nous auraient rejoints, il ferait les démarches nécessaires pour que notre sortie du pays se fit avec honneur et satisfaction. L'officier qui avait reçu l'ordre d'aller à Magdala, afin de délivrer les captifs et de nous les amener, faisait partie de notre escorte; nous étions porteurs d'une humble apologie de Théodoros à notre reine; tout nous souriait; et, heureux au delà de toute expression par l'apparence du succès complet de notre mission, nous nous rappelions nos démarches d'un coeur léger et reconnaissant, en traversant les plaines de l'Agau-Medar. Dans l'après-midi du 10 février, nous campâmes sur les bords de la mer de Tana, grand lac aux eaux fraîches et réservoir du Nil Bleu. Le fleuve fait son entrée par l'extrémité sud-ouest du lac, et en sort par son extrémité sud-est, les deux bras n'étant séparés que par le promontoire de Zagé.

Le terrain sur lequel nous établîmes notre camp n'était pas loin de Kanoa, joli village dans le district de Wandigé; Kourata étant tout à fait à l'opposé, au nord-nord-est. Nous dûmes attendre plusieurs jours, pendant que l'on construisait un bateau pour nous, nos bagages et notre escorte. Ces bateaux, d'un genre de construction tout à fait primitif, sont faits d'une espèce de jonc, le papyrus des anciens. Les joncs sont liés ensemble, de façon à former une surface d'environ six pieds de largeur et de dix à vingt pieds de longueur. Les deux extrémités sont alors pliées en rouleau et serrées ensemble. Les passagers et le batelier sont assis sur un grand carré de joncs en faisceau formant la partie essentielle du bateau, lequel est tenu en place par la cage extérieure, dont les extrémités pointues servent à avancer. Dire que ces bateaux laissent l'eau s'infiltrer ne serait pas exact; ils sont pleins d'eau ou à peu près, comme un morceau de liège à demi submergé; leur flottaison est simplement une question de gravité spécifique. La manière employée pour faire avancer les bateaux, ajoute beaucoup au malaise du voyageur. Deux hommes sont assis en avant et un autre en arrière. Ils se servent de longs bâtons, au lieu de rames, frappant l'eau alternativement de droite et de gauche; à chaque coup, ils font jaillir l'écume, comme une douche par devant et par derrière, et le malheureux passager, qui auparavant a été ses bas et ses souliers, et relevé ses pantalons, trouve bientôt qu'il aurait été plus sage d'adopter un costume plus simple encore, et de suivre l'exemple des bateliers, à peu près nus.

La marine abyssinienne ne donne pas beaucoup de travail à ses habitants et il ne leur faut pas des années pour construire une flotte; deux jours après notre arrivée, cinquante nouveaux bateaux avaient été lancés et plusieurs centaines avaient déjà fait la traversée de Zagé à l'île de Dek.

Les quelques jours que nous passâmes sur les bords de la mer de Tana, peuvent être comptés parmi les plus heureux que nous ayons passés dans ce pays. Samuel, devenu noire balderaba (interprète) et le chef de notre escorte, ne permettait pas à la foule d'envahir ma tente. Comme c'était un homme intelligent, et que ses parents et ses amis étaient moins nombreux que ceux de ses prédécesseurs, il ne laissait pénétrer que ceux auxquels une petite médecine devait suffire, ou ceux qu'il était forcé d'introduire; car en refusant à un petit chef ou à un homme important dans quelqu'un des districts du voisinage, il se serait fait de sérieux ennemis. C'était ainsi une récréation au lieu d'une fatigue, que l'étude des maladies du pays, chose impossible auparavant, lorsque je ne pouvais me défendre contre l'importunité de la foule et examiner en paix le moindre cas. J'employais le reste de mon temps à la chasse. Les oiseaux aquatiques tels que les canards, les oies, etc., se montraient en abondance, et ils étaient si peu farouches que les survivants ne s'éloignaient jamais, au contraire, ils continuaient à se baigner, à chercher leur nourriture ou à lisser leurs brillantes plumes, malgré le voisinage des corps morts de leurs compagnons.

Dans la matinée du 16, nous partîmes pour Dek, l'île la plus grande et la plus importante du lac de Tana; elle est située environ à mi-chemin de Kourata, notre futur lieu de résidence. Nous avions environ six heures de douches à supporter, notre marche étant de deux noeuds et demi et le trajet de quinze milles. Dek est vraiment une belle île; c'est un grand rocher plat et volcanique, entouré de petites collines formant plusieurs îles et faisant l'effet d'une couronne de perles. L'île entière est bien boisée, couverte d'une végétation puissante, peuplée de villages nombreux et prospères, et fiers de posséder quatre vieilles églises visitées des pèlerins et but de leurs dévotions. Nous passâmes la nuit au centre même de cette île si pittoresque, l'idéal d'une habitation terrestre. Hélas! peu de temps après nous apprîmes que le passage des hommes blancs avait été la cause de bien des larmes et d'une grande détresse pour les habitants arcadiens de cette paisible contrée! Ces populations reçurent l'ordre de nous fournir 10,000 dollars. Les chefs, désespérés de l'impossibilité de lever une somme si considérable, firent un puissant appel à tous leurs amis et voisins, leur dépeignant sous de vives couleurs la colère du despote lorsquil apprendrait que ses ordres n'avaient pas été exécutés, et leur montrant en même temps le désert succédant à ces riches et heureuses campagnes. L'éloquence des uns, la menace des autres eurent un plein succès. Toutes les économies de l'année furent apportées au gouverneur; les anneaux et les chaînes d'argent, la dot et la fortune de maintes jeunes filles, furent ajoutées au shama nouvellement tissé par la matrone: tous furent réduits à la misère et tremblaient encore; et pourtant, ils souriaient tout en faisant le sacrifice de tous ces biens terrestres. Combien ils doivent avoir maudit, dans l'amertume de leurs chagrins, ces pauvres blancs étrangers, cause innocente de leurs malheurs!

Le lendemain matin, nous partîmes pour Kourata: la distance et les désagréments furent les mêmes que dans le voyage de la veille. De retour sur la terre ferme, nous saluâmes avec délices la fin de notre courte traversée. Nous fûmes reçus sur le rivage par le clergé, qui avait enfreint les lois canoniques pour nous souhaiter la bienvenue avec toutes les pompes dues à la royauté: tel avait été l'ordre impérial. Deux des plus riches marchands de l'île nous réclamèrent comme leurs hôtes, au nom de leur royal maître; et montés sur de magnifiques mules, nous grimpâmes la colline sur laquelle est bâtie Kourata; le privilège de parcourir à cheval les rues sacrées ayant été accordé aux hôtes honorables du souverain du pays.

Kourata est, après Gondar, la plus importante et la plus riche cité de l'Abyssinie; c'est une ville de prêtres et de marchands, élevée sur le penchant d'une colline baignée par les eaux de la mer de Tana. Plusieurs de ses maisons sont bâties en pierre, et la plupart étaient bien mieux que tout ce que nous avions vu jusque-là dans la contrée. L'église, érigée par la reine de Socinius, est considérée comme tellement sainte que la ville entière est sacrée, et que nul homme, à l'exception des évêques et de l'empereur, n'est autorisé à parcourir à cheval ses ruelles étroites et sombres. Il est impossible d'apercevoir la ville de la mer, les cèdres et les sycomores la voilent complétement aux regards, sous leur feuillage sombre et touffu, légitime orgueil des habitants. La colline tout entière d'ailleurs est couverte d'une telle végétation, qu'à une certaine distance, le pays ressemble plutôt à une forêt du Nouveau Monde, vierge de tout contact humain, qu'à la demeure de plusieurs milliers d'hommes et au marché de l'Abyssinie occidentale. Pendant quelques jours, nous résidâmes dans l'intérieur de la ville, où plusieurs maisons avaient été mises à notre disposition; mais d'innombrables hôtes survinrent, je veux parler des légions d'insectes de toutes sortes, qui nous en chassèrent bientôt. Nous obtînmes la permission de planter nos tentes sur les bords de la mer, sur une portion de terrain très-agréable, située à quelques mètres seulement de la ville, et où nous jouissions du double luxe de la fraîcheur de l'air et de l'abondance de l'eau.

Quelques jours après notre arrivée à Kourata, nous fûmes rejoints par les gens de Gaffat. L'empereur leur avait écrit de venir et de rester avec nous pendant tout notre séjour, craignant, disait-il, que l'ennui ne nous saisit et que nous ne fussions malheureux dans ce pays si loin de nos concitoyens. Conformément aux instructions qu'ils avaient reçues, en arrivant près de notre campement, ils nous informèrent de leur arrivée et nous firent demander l'autorisation de se présenter devant nous. Je n'ai jamais été aussi surpris qu'à la vue de ces Européens vêtus des habits de fête des Abyssiniens: une chemise de soie aux couleurs voyantes, de larges pantalons de même étoffe, le shama drapé sur leur épaule gauche, quelques-uns nu-pieds, la plupart la tête découverte. Ils étaient depuis si longtemps en Abyssinie, que je ne doute pas qu'ils ne se considérassent comme très-bien mis; et si nous ne les admirâmes pas, certainement les Abyssiniens le firent. Ils s'établirent à peu de distance de notre campement. Au bout de deux jours arrivèrent leurs femmes et leurs enfants, et après quelques instants d'intimité, nous nous aperçûmes que parmi eux se trouvaient plusieurs hommes savants et bien élevés, et que ce n'étaient point des compagnons à dédaigner dans un pays si éloigné.

Le 12 mars, nos pauvres compatriotes, depuis longtemps malheureux et dans les chaînes, arrivèrent enfin. Nous préparâmes des tentes pour ceux qui n'en avaient pas et ils restèrent dans notre campement. Tous, plus ou moins, portaient les traces des souffrances qu'ils avaient eu à supporter: M. Stern et M. Cameron plus encore que les autres. Nous tâchâmes de les réjouir en parlant de notre prompt retour en Europe, regrettant seulement de ne pouvoir leur procurer plus de douceurs. M. Rassam nous fit observer qu'il ne pensait pas qu'il fût convenable, à cause du caractère soupçonneux de Théodoros, de paraître trop intimes avec les prisonniers. Il connaissait l'empereur mieux que nous et de temps en temps exprimait des doutes sur l'issue favorable de l'affaire. Ils avaient appris en route qu'ils auraient à construire des bateaux pour Théodoros, et ils étaient inquiets et anxieux chaque fois qu'un messager arrivait du camp impérial.

Théodoros, après avoir pille la Metcha, fertile province située à l'extrémité sud du lac de Tana, détruisit la grande et populeuse ville de Zagé, et établit son camp sur une petite langue de terre joignant le promontoire de Zagé à la terre ferme. L'empereur était alors plein d'attentions; il nous envoya 5,000 dollars, des vivres en abondance, mit trente vaches à lait à notre disposition, nous fit parvenir de jeunes lions, des singes, etc., et chaque deux jours il écrivait une lettre pleine de courtoisie à M. Rassam. Tous nos interprètes, tous nos messagers, y compris le valet de M. Rassam, allèrent l'un après l'autre à Zagé, pour être investis de l'ordre de la Chemise. Au messager qui nous avait apporté la fausse nouvelle de l'élargissement du capitaine Cameron, il fit présent d'un marguf ou shama brodé de soie, d'un titre, et du gouvernement d'une province; et réclama l'amitié de M. Rassam, le priant de le rendre aussi l'ami de sa reine. Son premier stratagème avait parfaitement réussi puisqu'il nous avait fait venir jusqu'à lui. Lorsqu'un de nos interprètes, Omer-Ali, naturel de Massowah, alla à son tour pour être décoré, il trouva Sa Majesté assise près du rivage et faisant des cartouches. L'empereur lui dit: «Vous voyez mon occupation; et je n'en ai pas honte. Je ne puis accoutumer mon esprit au départ de M. Stern et de M. Cameron; mais par égard pour M. Rassam et son ami, j'y consentirai. J'aime vos maîtres parce qu'ils se sont toujours bien comportés, inclinant leurs têtes dans leurs mains aussitôt qu'ils s'approchaient de ma personne, pleins de respect pour moi en ma présence, tandis que M. Cameron avait l'habitude de se tirer les poils de la barbe à chaque instant.»

Si je mentionne ces faits insignifiants, c'est pour montrer l'hésitation qui existait dans l'esprit de Théodoros au sujet des captifs. S'il eût été moins hésitant, ses bonnes qualités auraient pu prévaloir chez lui et il n'aurait pas donné le temps à des événements insignifiants de réveiller sa nature soupçonneuse.

Théodoros, toujours préoccupé de passer pour un homme juste devant son peuple, témoigna le désir que les premiers captifs assistassent à une assemblée publique où nous nous rendrions ainsi que lui et ses soldats. Là ils reconnaîtraient qu'ils avaient eu tort, et ils imploreraient le pardon de Sa Majesté. On aurait ainsi une réconciliation publique et, après l'offre de quelques présents, il serait permis aux prisonniers de partir.

Mais M. Rassam croyait au contraire qu'il serait plus convenable de ne pas mettre en présence les prisonniers et Sa Majesté, de peur que la vue de ces derniers n'excitât de nouveau la colère du souverain. Tout paraissant marcher d'une façon tout à fait favorable, il crut prudent de faire son possible pour empêcher une rencontre entre les deux parties.

Peu de temps après l'arrivée des prisonniers de Magdala, qui avaient été rejoints à Debra-Tabor par ceux qui étaient retenus là sur parole, Sa Majesté, à l'instigation de M. Bassam, au lieu de les faire paraître en sa présence comme elle en avait primitivement l'intention, fit appeler plusieurs de ses officiers, son secrétaire, etc., etc., à Kourata. Théodoros nous donna l'ordre également de nous rendre auprès de lui, afin d'avoir une séance publique où seraient lues certaines accusations contre les captifs, qui alors déclareraient s'ils étaient coupables ou si c'était l'empereur.

Tous les captifs, les gens de Gaffat et les officiers abyssiniens étant assemblés dans la tente de M. Rassam, l'officier impérial lut l'acte d'accusation. La première accusation était portée contre le capitaine Cameron. L'acte commençait par établir que M. Cameron s'étant présenté comme envoyé de la reine d'Angleterre, avait été reçu avec tout l'honneur et le respect dus à son rang, et que le meilleur accueil possible lui avait été fait. L'empereur avait accepté avec humilité les présents envoyés par la reine et d'après l'avis du docteur Cameron, qu'un échange de consuls entre les deux nations serait très-avantageux pour l'Abyssinie, Théodoros avait répondu ces propres paroles: «Je suis enchanté de vous entendre parler ainsi; c'est très-bien.» Théodoros continuait en rapportant qu'il avait informé le consul que les Turcs étant ses ennemis, il le priait de protéger le message et les présents qu'il avait l'intention de faire parvenir à la reine d'Angleterre, à laquelle il avait envoyé une lettre d'amitié; mais le capitaine Cameron, au lieu de remettre à son adresse la lettre, l'avait envoyée aux Turcs qui haïssaient l'empereur, et devant lesquels il l'avait dénigré et insulté. De plus, au retour de M. Cameron, il lui avait demandé: «Où est la réponse à la lettre d'amitié que je vous ai remise? qu'en avez-vous fait?» et celui-ci avait répondu: «Je ne sais pas!» Alors je lui dis, ajoutait Théodoros: «Vous n'êtes pas le serviteur de mon amie la reine d'Angleterre, ainsi que vous prétendiez l'être, et par la puissance de mon Créateur, je le fis jeter en prison. Demandez-lui s'il peut nier ces choses!»

La seconde accusation était à l'adresse de M. Bardel; mais évidemment Théodoros était fatigué de son réquisitoire; car les accusations contre MM. Stern, Rosenthal, etc., ne furent pas spécifiées, quoique dans toute occasion il en ait référé plus tard à ses griefs contre eux. Ils furent englobés dans une même inculpation comme ayant agi en commun.

«Les autres prisonniers m'ont trompé, poursuivait l'acte d'accusation; je les aimais et les honorais pourtant. Un ami doit être un bouclier pour son ami, et ils ne m'ont pas défendu. Pourquoi ne m'ont-ils pas défendu? A cause de cela je leur ai ôté mon amitié.

«Maintenant, par la puissance de Dieu, à cause de la reine, et du peuple britannique, et à cause de vous-mêmes, je leur rendrai mon amitié. Je désire que vous puissiez opérer entre nous une véritable réconciliation de coeur. Si j'ai eu tort, dites-le-moi et je ferai mes excuses; mais si vous trouvez au contraire que j'ai été trompé, je désire que vous obteniez des prisonniers qu'ils s'en humilient devant moi.»

Après la lecture de cet acte, on interrogea les captifs pour savoir s'ils reconnaissaient leurs torts, oui ou non. Il eût été absurde de leur part de ne pas reconnaître leurs erreurs et de ne pas demander pardon. Nous savions bien qu'ils étaient innocents, qu'on les calomniait, et que les quelques erreurs de jugement qu'ils avaient commises n'étaient pas à comparer aux souffrances qu'ils avaient eu à supporter. Mais en reconnaissant qu'ils étaient dans leur tort, ils agissaient sagement: et c'est ce que nous leur conseillâmes. L'officier public termina sa lecture par la traduction en langue amharic de la lettre de la reine d'Angleterre, et par la communication de la réponse que Théodoros devait, disait-il, envoyer par notre intermédiaire.

Quoique tout parût marcher à souhait, cependant il n'y avait aucun doute qu'un orage était imminent; et bien que tout eût l'air de marcher encore sur un pied d'amitié pendant quelque temps, nous reconnûmes que nous n'eussions pas été si confiants, si nous avions eu une plus grande connaissance du caractère de Théodoros.

Pendant notre voyage à Kourata, les serviteurs de Sa Majesté nous avaient demandé si nous avions quelques connaissances concernant la construction des navires. Nous répondîmes que nous n'en avions aucune. J'avais appris que quelqu'un de l'escorte avait dit que le capitaine Cameron serait employé à Kourata à la construction des navires. Il n'y avait alors aucun doute sur l'intention de Sa Majesté d'avoir une petite flotte, et le vrai motif pour lequel nous fûmes envoyés à Kourata, et les gens de Gaffat expédiés pour nous y tenir compagnie, était évident: Théodoros s'imaginait que nous avions plus de connaissances sur la construction des bateaux que nous ne voulions l'avouer, et espérait nous persuader d'entreprendre ce travail. Les gens de Gaffat reçurent l'ordre alors de construire des bateaux; ils répondirent qu'ils n'y entendaient rien, mais qu'ils étaient prêts à travailler sous la direction de quelqu'un qui s'y entendrait; en même temps, ils engageaient Sa Majesté à profiter de son amitié avec M. Rassam, pour prier ce dernier d'écrire qu'on lui envoyât des hommes propres à ce travail; ils ajoutaient qu'ils ne doutaient nullement que la demande étant faite par M. Rassam, Sa Majesté n'obtînt ce qu'elle désirait.

Peu de jours après, en effet, Théodoros écrivait à M. Rassam pour le charger de demander des ouvriers, impatient de les voir arriver. Jusque-là tout semblait marcher à souhait; mais je compris, an reçu de cette lettre, qu'un nuage se formait sur la tête de M. Rassam. Deux voies lui étaient ouvertes: refuser dans des termes polis, et en se plaçant sur ce terrain, que les instructions qu'il avait reçues de son gouvernement ne lui permettaient pas de s'occuper d'une telle requête; ou bien accepter, à la condition que les premiers prisonniers seraient autorisés à partir, tandis qu'il attendrait, avec l'un de ses compagnons, l'arrivée des constructeurs de navires. Au lieu de cela, M. Rassam prit un terme moyen. Il dit à Théodoros que, dans l'intérêt même de cette expédition d'ouvriers, il vaudrait mieux que Sa Majesté lui permît de partir, et qu'alors une fois chez lui, il pourrait beaucoup mieux appuyer les désirs de l'empereur; que toutefois, s'il le voulait absolument, il écrirait.

Théodoros fut si peu convaincu qu'en envoyant M. Rassam il pourrait obtenir des ouvriers, que la seule chose qui le fit hésiter quelques jours, ce fut la question de savoir si, pour obtenir ce qu'il désirait, il userait de flatteries ou de menaces. Il se mit immédiatement à l'oeuvre, et crut qu'il valait mieux commencer par les mesures polies. A cet effet, il nous envoya une invitation, nous priant d'aller passer un jour avec lui à Zagé; il ordonna en même temps à ses ouvriers de nous accompagner. Le 25 mars, nous partîmes par le bateau indigène et nous atteignîmes Zagé après une douche de quatre heures; arrivés à une petite distance de notre destination, nous nous revêtîmes de nos uniformes. Nous fûmes reçus, à notre arrivée, par Ras-Engeddah (commandant en chef), par l'intendant des écuries et plusieurs autres officiers supérieurs de la maison de l'empereur. Sa Majesté nous avait envoyé des salutations on ne peut plus aimables par le ras, et montés sur les magnifiques mules prises dans les écuries impériales, nous partîmes pour le lieu de résidence de l'empereur. Nous fûmes d'abord conduits sous une tente de soie, qui avait été dressée à très-peu de distance pour nous servir de salle de festin, et où nous devions attendre, tout en dégustant une collation que la reine nous avait fait préparer. Dans l'après-midi, l'empereur nous fit dire qu'il viendrait nous voir.

Peu d'instants après nous allions à sa rencontre, lorsque, à notre grande surprise, nous le vîmes venir à nous, drapé dans ses vêtements et le bras droit découvert; signe d'infériorité et de profond respect, et honneur que Théodoros n'a jamais rendu à personne. Il fut souriant, plein d'amabilité, s'assit quelques instants sur le lit de M. Rassam, et lorsqu'il nous quitta, il toucha la main de M. Rassam de la façon la plus affectueuse. Un instant après, nous lui rendîmes sa politesse. Nous le trouvâmes dans la salle d'audience, assis sur un tapis; il nous salua gracieusement et nous fit asseoir à son côté. A sa gauche se tenaient son fils aîné, le prince Meshisha et Ras-Engeddah. Ses ouvriers étaient aussi présents, placés au centre de la salle en face de lui. Il avait devant lui tout un arsenal de fusils et de pistolets; il nous parla de ceux que nous avions apportés avec nous et nous les lui montrâmes, puis des fusils qui avaient été fabriqués sur son ordre, par un ouvrier qu'il avait à son service et frère d'un armurier résidant à Saint-Etienne, près de Lyon. Il causa sur plusieurs sujets variés, sur les différents grades de son armée, nous présenta son fils, et lui ordonna à la fin de l'audience d'aller, avec les gens de Gaffat, nous escorter jusqu'à notre tente.

Le jour suivant, Théodoros nous envoya de nouveau ses salutations amicales; mais nous ne le vîmes pas lui-même. Dans la matinée, il fit venir tous ses chefs pour les consulter sur la question de savoir s'il devait nous laisser partir où nous garder. Tous s'écrièrent: «Laissez-les partir.» Un seul fit remarquer qu'une fois partis, nous pourrions revenir pour les combattre: «Qu'ils reviennent, nous aurons alors Dieu pour nous!» s'écria l'empereur. Aussitôt qu'il eut renvoyé ses chefs, Théodoros fit venir les gens de Gaffat et leur demanda ce qu'ils feraient à sa place. Ils nous ont dit depuis qu'ils l'avaient fortement engagé à nous laisser partir. Mais il nous a été rapporté qu'en s'en retournant chez lui son domestique lui avait dit: «Tout le monde vous dit de les laisser partir; or, vous savez qu'ils sont vos ennemis et vous les tenez dans vos mains.» Sur le soir, l'empereur fut très-agité; il fit appeler les gens de Gaffat, et s'appuyant sur la grossière colonne de sa hutte, il leur dit: «Est-ce là une demeure digne d'un roi?» Quant à la conversation qui suivit, je ne pourrais en rien dire; sinon que quelques jours plus tard, l'un des assistants me dit que Sa Majesté était bien décidée à nous renvoyer, mais que M. Rassam n'ayant pas du tout parlé de ce que l'empereur avait tant à coeur: les ouvriers et les instruments pour construire les navires, il craignait que Sa Majesté ne vît de très-mauvais oeil notre retour à Kourata, que l'autorisation du départ ne nous fût refusée, et que nous ne fussions retenus par la force.

A notre retour à Kourata, la correspondance entre Théodoros et M. Rassam recommença. Les lettres habituellement ne contenaient rien d'important; mais les nouvelles qui arrivaient de divers côtés avaient une haute importance, et concernaient surtout les premiers prisonniers, avec lesquels Théodoros désirait se réconcilier avant leur départ. Craignant que Théodoros ne se laissât aller à sa colère à la vue des captifs, M. Rassam s'efforçait, par toute espèce de moyens, d'empêcher l'entrevue qu'il redoutait tant; et même Sa Majesté parut s'être laissé convaincre par tous les raisonnements de ses amis et consentir à leurs desseins. Cependant quelques-uns des prisonniers étaient inquiets et auraient préféré avoir à supporter quelque rude parole de l'empereur que d'exciter son caractère irritable. Mais il était alors trop tard. Théodoros avait déjà arrêté la résolution de retenir par la force ces mêmes prisonniers qu'il consentait à ne pas voir, et il faisait déjà élever une forteresse pour les y enfermer.

Afin de détourner l'esprit de Théodoros de toutes ces préoccupations, M. Rassam l'engagea à fonder un ordre qui porterait le nom de: «L'ordre de la Croix de Christ et le Sceau de Salomon.» Les lois et les règlements de cet ordre furent promulgués, un ouvrier fit un modèle de médaille, sous la direction de M. Rassam, et qui fut approuvée par Sa Majesté, et il y eut neuf ordres différents: trois du premier rang, trois du second et trois du troisième. M. Rassam, Ras-Engeddah et le prince Meshisha furent créés chevaliers du premier ordre; les officiers anglais de l'ambassade furent créés chevaliers du second ordre; quant au troisième, je n'ai jamais su à qui il était destiné, à moins qu'il n'ait servi à décorer Beppo, sommelier de l'empereur.

Malgré tout ce qui se passait autour de nous, nous nous figurâmes que nous n'avions plus rien à craindre, et que toutes choses avaient été parfaitement arrangées; nous bâtissions déjà des châteaux en Espagne, revoyant en imagination les chers objets de notre affection et le home bien-aimé; nous souriions aussi à la pensée d'aller griller nos têtes dans les chaudes montagnes du Soudan: lorsque tout d'un coup nos plans, nos espérances et nos belles visions reçurent la déception la plus cruelle.

IX

Seconde visite à Zagé.—Arrestation de M. Rassam et des officiers anglais.—Accusations contre M. Rassam.—Les premiers captifs sont amenés enchaînés à Zagé.—Jugement public.—Réconciliation.—Départ de M. Flad.—Emprisonnement à Zagé.—Départ pour Kourata.

Le 13 avril, nous fîmes notre troisième expérience des bateaux de jonc, parce que l'empereur désirait voir une fois de plus ses chers amis avant notre départ. Les ouvriers européens de Gaffat nous accompagnèrent. Tous les prisonniers de Magdala et de Gaffat partirent le même jour, mais par des routes différentes; le rendez-vous général fut désigné à Tankal, situé à l'extrémité nord-ouest du lac, où nos bagages devaient aussi nous rejoindre.

A notre arrivée à Zagé, nous fûmes reçus avec tout le respect habituel. Ras-Engeddah et plusieurs officiers vinrent à notre rencontre sur le rivage, et des mules richement enharnachées furent amenées des écuries impériales. Nous descendîmes à l'entrée de la demeure impériale, et nous fûmes conduits dans la salle d'audience élevée dans l'enceinte fortifiée de la demeure de Sa Majesté. En entrant, nous fûmes surpris de voir la grande salle garnie des deux côtés d'officiers abyssiniens en habits de fête. Le trône avait été érigé à l'extrémité de la salle; mais il était vide, et l'espace qui restait était occupé par les pins grands officiers du royaume. Nous avions à peine fait quelques pas, précédés de Ras-Engeddah, quand ce dernier s'inclinant baisa le sol; nous crûmes que c'était un acte de respect pour le trône; mais ce n'était que le premier acte d'une infâme trahison. Aussitôt que le ras se fut prosterné, neuf hommes, placés là pour l'exécution de ce projet, se ruèrent sur nous, et en moins de temps que je ne mets à l'écrire, nos épées, nos ceinturons, nos chapeaux furent jetés à terre, nos uniformes arrachés, et les officiers de l'ambassade anglaise, saisis par les bras et le cou, furent traînés dans la partie supérieure de la salle, dégradés et insultés en présence des courtisans et des grands officiers de la cour de Théodoros.

Il nous fut permis de nous asseoir, et nos gardiens s'assirent à nos côtés, l'empereur ne fit point son apparition, mais il nous fit poser plusieurs questions par divers messagers, tels que Bas-Engeddah, Cantiba Hailo (le père adoptif de l'empereur), Samuel et les ouvriers européens. La plupart de ces questions, pour dire le moins, étaient puériles. «Où sont les prisonniers?—Pourquoi ne les avez-vous pas amenés?—Vous n'aviez pas le droit de les renvoyer sans ma permission.—Je désire que vous me réconciliiez avec eux.—J'ai l'intention de donner des mules à ceux qui n'en out pas et de l'argent à ceux qui en manquent pour leur voyage.—Pourquoi leur avez-vous donné des armes à feu?—Ne m'apportez-vous pas une lettre d'amitié de la reine d'Angleterre?—Pourquoi avez-vous envoyé des lettres à la côte?» Et d'autres insignifiances.

La plupart des premiers officiers témoignèrent leur approbation à l'ouïe de nos réponses, chose rare à la cour d'Abyssinie. Evidemment ils n'aimaient pas et ne pouvaient approuver la conduite trompeuse de leur maître. Au milieu de ces questions, un fragment de journal fut lu qui traitait de la généalogie de l'empereur. Comme cela n'avait aucun rapport avec les accusations portées contre nous, je ne pus comprendre dans quel but on nous faisait cette lecture, sinon que c'était une faiblesse de ce parvenu pour se glorifier devant nous de ses ancêtres. Le dernier message de Sa Majesté fut celui-ci: «J'ai fait appeler vos frères; lorsqu'ils seront arrivés, je verrai ce que j'ai à faire.»

L'assemblée ayant été dissoute, nous attendîmes quelque temps, tandis qu'on nous dressait une tente dans l'enceinte de la demeure impériale. Pendant que nous supportions cet ennui, les bagages qui nous avaient suivis furent visités par Sa Majesté elle-même. Toutes nos armes, notre argent, nos papiers, nos couteaux, etc., furent confisqués; le restant nous fut renvoyé, lorsqu'on nous eut conduits sous escorte à notre tente. Nous fîmes fièrement notre entrée dans notre nouvelle demeure, et nous étions à peine remis de la première surprise que nous avait causée cet imbroglio abyssinien, lorsque nous vîmes arriver en abondance des vaches et du pain, envoyés pour nous par Théodoros; singulier contraste avec ses récents procédés!

En même temps que nous étions les témoins de l'inconstance de la fortune, les captifs relâchés étaient appelés à un terrible désappointement. Leur sort était pire que le nôtre. Après deux heures de course à cheval, ils arrivèrent dans un village et furent laissés à l'ombre de quelques arbres, jusqu'à ce que leurs tentes fussent établies; après quoi on vint les prendre pour les conduire auprès du chef du village. Aussitôt qu'ils furent tous réunis, il entra un certain nombre de soldats, et le chef de l'escorte, leur montrant une lettre, leur demanda s'ils reconnaissaient le sceau de Sa Majesté. Sur leur réponse affirmative, on leur ordonna de s'asseoir. Ils furent d'abord inquiets; mais ils s'imaginèrent que peut-être l'empereur leur avait envoyé cette lettre pour les saluer, et qu'on leur avait ordonné de s'asseoir à cause de leur fatigue. Toutefois leurs conjectures ne durèrent pas longtemps. A un signal donné par le chef de l'escorte, ils furent saisis par les soldats qui remplissaient la chambre, et on leur fit la lecture de la lettre de Théodoros. Elle avait été adressée au chef de l'escorte et s'exprimait ainsi: «Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, à Bilwaddad Tadla. Par la puissance de Dieu, nous, Théodoros, le roi des rois, salut. Nous avons à nous plaindre de nos amis et des Européens, qui ont dit: «Nous partons peur notre pays.» Lorsque nous n'étions pas encore réconciliés. Jusqu'à ce que j'aie décidé ce que je dois faire, emparez-vous de leurs personnes; mais ne les maltraitez pas, ne leur faites point peur et ne les frappez pas.»

Le soir, ils furent enchaînés deux à deux; on veilla sur leurs serviteurs, et l'on ne permit qu'à deux d'entre eux de préparer leur nourriture. Le lendemain matin, ils furent amenés à Kourata. Ils apprirent là notre arrestation, et même on leur donna à entendre que nous avions été tués. Les femmes des gens de Gaffat les traitèrent avec douceur; ils étaient eux-mêmes dans une grande inquiétude au sujet du sort de leurs parents. Le 13 au matin, ils furent conduits par le bateau à Zagé. A leur arrivée, ils furent reçus par des gardes, qui les conduisirent dans un enclos fortifié; des mules avaient été amenées pour le capitaine Cameron, pour M. Rosenthal et pour M. Flad; bientôt après, l'empereur leur envoya des vaches, des moutons, du pain, etc., etc., en abondance.

Les trois jours que nous passâmes sous notre tente à Zagé furent trois jours d'angoisse. Jusque-là nous n'avions vu que le beau coté des choses, l'humeur aimable du notre hôte, et nous n'étions pas accoutumés aux changements soudains de son caractère, ni à sa violence, ni à sa mauvaise foi. Dès que nos bagages furent arrivés, nous détruisîmes toutes les lettres, les papiers, les notes, les journaux que nous possédions, et nous adressâmes plusieurs fois des questions à Samuel sur notre avenir. Dans la matinée du second jour, Théodoros nous envoya ses compliments et nous fit dire que, aussitôt que les prisonniers seraient arrivés, tout irait bien. Nous lui fîmes passer quelques chemises que nous avions fait faire tout exprès pendant notre séjour à Kourata; il les reçut, mais refusa le savon qui les accompagnait, en disant qu'il pourrait nous être utile pendant la route. Dans l'après-midi, nous l'aperçûmes à travers les interstices de sa tente, assis sur une plate-forme élevée à l'entrée de sa résidence. Il paraissait calme et demeura assez longtemps en conversation avec son favori, Ras-Engeddah, placé au-dessous de lui.

Nous étions gardés nuit et jour, et nous ne pouvions faire un pas hors de nos tentes sans être suivis par un soldat; la nuit, si nous avions besoin de sortir, il nous fallait prendre une lanterne. Nos gardiens étaient tous de vieux chefs de l'intimité de l'empereur, des hommes ayant une position et un rang élevés, qui exécutaient les ordres de leur maître, mais qui n'abusèrent jamais de leur influence pour aggraver notre position. Dans la soirée du 15 se passa un petit incident qui m'amusa beaucoup. Je sortis un instant, et aussitôt un soldat prit les devants portant une lanterne. Nous avions à peine fait quelques pas, qu'un soldat saisit brusquement celui qui m'accompagnait; aussitôt un officier de garde se jeta sur lui, jouant l'homme indigné et lui recommandant de laisser mon serviteur tranquille; en même temps il levait un bâton et le frappait sur le dos de plusieurs coups en disant: «Pourquoi les arrêtez-vous? Ils ne sont pas prisonniers; ce sont les amis du souverain.» Me retournant alors, je vis le chef et le soldat qui étouffaient de rire. Le lendemain matin, il était question d'accomplir la réconciliation. Théodoros désirait nous convaincre que nous étions toujours ses amis, et que nous ferions mieux de céder de bonne grâce, les arrestations du 13 étant là pour nous avertir qu'il pourrait aussi nous traiter en ennemis. Son plan n'était pas mauvais, et tous ses projets réussirent.

Le 17, nous reçûmes l'ordre de Sa Majesté de nous rendre auprès de lui, désireux qu'il était de juger en notre présence ceux des Européens qui, disait-il, l'avaient insulté. Théodoros aimait beaucoup à poser, et, dans cette occasion plus que jamais, il désirait faire sensation sur les Européens aussi bien que sur les indigènes, et leur donner une haute idée de sa puissance et de sa grandeur. Il s'assit sur un alga, en plein air, à l'entrée de la salle d'audience. Tous les grands officiers de son royaume se tenaient à sa gauche; à sa droite étaient les Européens; tout autour, les personnages les plus importants: puis venait un cercle formé par les soldats et les chefs inférieurs.

Aussitôt que nous approchâmes, Sa Majesté se leva, nous salua et nous assura, en peu de mots, que nous étions toujours ses hôtes honorables, et non les envoyés d'une grande puissance qui l'avait si grossièrement insulté. On nous ordonna bientôt de nous asseoir; et au bout de quelques minutes de silence, nous vîmes arriver par la porte extérieure nos pauvres compatriotes, escortés comme des criminels et enchaînés deux à deux. On les fit mettre en face de Sa Majesté, qui, après les avoir regardés quelques secondes, s'enquit avec douceur de leur santé, et comment ils avaient passé leur temps. Les prisonniers témoignèrent leur reconnaissance de ces compliments en baisant plusieurs fois le sol devant cette incarnation du mal, qui tout le temps grimaça de plaisir à la vue des souffrances et de l'humiliation de ses victimes. On enleva les fers du capitaine Cameron et de M. Bardel et on leur commanda d'aller s'asseoir auprès de nous. Tous les autres prisonniers furent laissés debout an soleil et furent chargés de répondre aux questions de l'empereur. Il fut recueilli et calme; une seule fois, en s'adressant à nous, il parut un peu agité.

Il demanda aux prisonniers: «Pourquoi voulez-vous quitter mon royaume avant de prendre congé de moi?» Ils répondirent qu'ils avaient agi ainsi d'après les ordres de M. Rassam, duquel ils dépendaient. Il ajouta alors: «Pourquoi n'avez-vous pas demandé à M. Rassam de vous conduire auprès de moi, afin de nous réconcilier?» Se tournant alors vers M. Bassam, il lui dit: «C'est votre faute. Je vous avais bien dit de nous réconcilier? Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?» M. Rassam répondit qu'il avait cru que l'acte écrit de réconciliation qui avait suivi l'assemblée publique des accusations contre les prisonniers, était suffisant.

L'empereur répondit à M. Rassam: «Ne vous ai-je pas dit que je voulais leur donner des mules et de l'argent, et vous me répondîtes que vous aviez amené des mules pour eux et que vous aviez assez d'argent pour leur retour dans leur pays? Maintenant, à cause de vous, les voilà dans les chaînes. Du jour où vous m'avez dit que vous désiriez les faire partir par une autre route que celle que je vous désignais, j'ai commencé à soupçonner que vous agissiez ainsi dans le but de pouvoir dire dans votre pays, qu'ils avaient été mis en liberté par votre habileté et votre puissance.»

Les crimes supposés des premiers prisonniers étant bien connus et cette assemblée n'ayant été qu'une reproduction de celle de Gondar, ce serait du temps perdu que de la rapporter ici; il suffit de dire que ces malheureux faussement accusés répondirent avec douceur et humilité, s'efforçant ainsi de détourner la colère du misérable au pouvoir duquel ils étaient tombés.

La généalogie de l'empereur fut ensuite lue: d'Adam à David, cela marcha assez bien; de Menilek, fils supposé de Salomon, à Socinius, on donna peu de noms, peut-être ceux qui vécurent dans ces temps-là étaient-ils des patriarches à leur manière; mais quand on en vint aux aïeux de Théodoros même, les difficultés devinrent toujours plus grandes; en vérité, la chose était difficile, plusieurs témoignages furent produits pour attester la descendance royale et l'on alla même jusqu'à invoquer l'opinion de Jean, l'empereur-comédien, pour attester le droit légal de Théodoros au trône de ces ancêtres.

Nous fûmes encore appelés et la séance du 18 nous fut fatale. Après qu'on nous eut invités à nous asseoir, Théodoros fit venir devant lui ses gens et leur demanda s'il devait exiger un «kassa» (c'est-à-dire une réparation pour ce qu'il avait eu à souffrir de la part des Européens). Plusieurs d'entre eux ne répondirent pas très-distinctement; d'autres déclarèrent hautement que «le kassa était une bonne chose.» Sa Majesté conclut en disant, et en s'adressant à nous: «Seriez-vous mes maîtres? Vous resterez avec moi. Là où j'irai, vous irez; là où je m'arrêterai, vous vous arrêterez.» Aussitôt nous fûmes renvoyés à nos tentes et le capitaine Cameron fut autorisé à nous accompagner. Les autres Européens, toujours dans les chaînes, furent envoyés dans une autre partie du camp, où plusieurs semaines auparavant ou avait vu s'élever une forteresse, sans en connaître la destination.

Le lendemain, nous fûmes encore conduits en présence de l'empereur; mais c'était pour une affaire privée. Les prisonniers furent d'abord amenés sous nos tentes et leurs fers leur furent enlevés. Puis on nous conduisit en présence de Sa Majesté; les premiers prisonniers nous suivirent et les gens de Gaffat entrèrent après nous et furent invités à s'asseoir à la droite de Théodoros. Aussitôt que les prisonniers entrèrent ils inclinèrent la tête jusqu'à terre et demandèrent grâce. Sa Majesté leur commanda aussitôt de se lever, et, après leur avoir dit qu'il n'avait aucun tort à leur reprocher, il les assura qu'ils étaient ses amis; toutefois ils inclinèrent encore la tête jusqu'à terre et de nouveau demandèrent grâce. Ils demeurèrent dans cette attitude jusqu'à ce qu'il leur dit: «Par la grâce de Dieu, nous vous pardonnons!» Le capitaine Cameron lut alors à haute voix une lettre du docteur Beke et la pétition des prisonniers relâchés. La réconciliation opérée, l'empereur dicta une lettre pour notre reine et M. Flad fut chargé de la faire parvenir. Nous eûmes alors toutes nos tentes établies dans un même espace entouré de fortifications qui avaient été élevées le matin sous la surveillance de Théodoros; nous fûmes de nouveau réunis, mais nous étions tous prisonniers. M. Flad nous quitta; nous nous attendions à ce que sa mission ne réussirait pas, et que l'Angleterre, dégoûtée de toutes ces trahisons, ne consentirait pas à pousser plus loin les négociations, mais insisterait sur sa première réclamation. Le jour du départ de M. Flad, sa femme accompagna les ouvriers qui avaient reçu l'ordre de retourner à Kourata; nous eûmes beaucoup moins de rapport avec eux qu'auparavant, d'abord parce qu'ils étaient craintifs, et puis parce qu'ils ne voulaient pas se compromettre par des relations avec des amis douteux du roi.

Zagé était une des principales villes du district de Metaha, et il y avait peu de temps, très-prospère et très-populeuse, mais lorsque nous y arrivâmes, nous ne vîmes que ruines et néant; et nous n'aurions pu croire que peu de semaines auparavant cette colline était la demeure de milliers d'habitants, et que ces terrains couverts de vertes prairies et de bois, avaient abrité une population riche et industrieuse.

Quelques jours après l'assemblée de la réconciliation, Sa Majesté nous renvoya nos armes et notre argent, nous fit offrir en même temps des mules, des épées et des boucliers montés en argent, et un peu plus tard des chevaux. Nous vîmes le souverain lui-même à diverses reprises; il vint deux fois dans nos tentes; une autre fois nous allâmes avec lui examiner des fusils fabriqués par des ouvriers européens; un autre jour encore, nous allâmes ensemble à la chasse aux canards sur le lac; enfin, nous allâmes le voir jouer au divertissement national des goucks (coucou). Il s'efforçait de paraître notre ami, nous fournissait des provisions en abondance, et deux fois par jour, nous faisait saluer; il fit même tirer des salves d'artillerie et donna une grande fête le jour de naissance de la reine d'Angleterre. Malgré cela, nous étions malheureux: notre cage était gentille, mais c'était une cage, et l'expérience que nous avions acquise du caractère trompeur du roi nous mettait dans une crainte constante. Lorsque nous l'avions rencontré dans le Damot, et lorsque nous l'avions visité à Zagé, nous n'avions vu que l'acteur à la physionomie souriante; maintenant, il avait rejeté toute contrainte; des femmes étaient flagellées jusqu'à ce que mort s'ensuivît, près de nos tentes, et des soldats étaient enchaînés ou fouettés à mort pour le moindre prétexte. Le véritable caractère du tyran se montrait de jour en jour davantage, et nous commencions à craindre que notre position ne fût critique et dangereuse.

Théodoros avait toujours la pensée de se fabriquer des bateaux; voyant que tous répugnaient à lui faire ce plaisir, il voulut se mettre à l'ouvrage lui-même; il fit construire un immense bateau de jonc à fond plat, d'une grande épaisseur et capable de supporter deux grandes roues mues par les mains. Dans le fait, il avait inventé le bateau à aubes, seulement l'agent moteur faisait défaut. Nous le vîmes plusieurs fois sur l'eau: les roues en étaient si grandes qu'elles réclamaient la force de cent hommes pour les mettre en mouvement. Il est curieux de voir que ce souverain passât son temps dans ces frivolités, tandis qu'il ne s'enquérait nullement de l'ennemi redoutable qui s'était avancé jusqu'à quatre milles à peine de son camp.

Le choléra faisait des ravages dans le Tigré; et nous ne fûmes nullement surpris, lorsque nous apprîmes qu'il décimait d'autres provinces et que plusieurs cas s'étaient déclarés à Kourata. Le camp impérial était établi dans un lieu très-malsain, dans un terrain has et marécageux; les fièvres, la diarrhée et la dyssenterie y sévissaient avec force. Ayant appris l'approche du fléau, Sa Majesté ordonna très-sagement que son camp fût transféré sur les hauteurs de Begember. Madame Rosenthal était en ce moment très-malade, et ne pouvait supporter sans danger un voyage sur la terre ferme. Elle fut autorisée à aller à Kourata par la voie du lac, accompagnée de son mari, du capitaine Cameron, dont la santé était délicate, et du docteur Blanc. Nous partîmes dans la soirée du 31 mai, et nous arrivâmes à Kourata de bonne heure le lendemain matin. Le vent soufflait en ce moment et nous obligeait à de fréquentes stations sur les pointes de terre situées sous le vent, car la mer en courroux menaçait parfois d'engloutir notre faible esquif. Cette dernière traversée fut, dans toute l'acception du mot, le nec plus ultra du discomfort.

X

Seconde résidence à Kourata.—Le choléra et le typhus éclatent dans le camp.—L'empereur se décide à aller à Debra-Tabor.—Arrivée à Gaffat.—La fonderie transformée eu palais.—Jugement public à Debra-Tabor.—La tente noire.—Le docteur Blanc et M. Rosenthal saisis à Gaffat.—Une autre accusation publique.—La caverne noire.—Voyage avec l'empereur à Aïbankal.—Nous sommes envoyés à Magdala: arrivée à l'Amba.

A Kourata, quelques maisons inoccupées furent mises à notre disposition, et nous nous mimes en devoir de rendre habitables les sales demeures indigènes. Le bruit courait que Théodoros avait l'intention de passer la saison des pluies dans le voisinage, et le 4, il nous fit une visite inattendue, accompagné seulement de quelques-uns de ses chefs. Il vint par la voie du lac et s'en retourna de même. Ras-Engeddah était arrivé environ une heure avant lui. Je fus averti d'aller au-devant de lui sur le rivage. J'accompagnai ainsi les gens de Gaffat, qui allèrent lui présenter leurs hommages. Sa Majesté, en me voyant, me demanda des nouvelles de ma santé et comment je trouvais le pays, etc., etc. Ou n'a jamais su pourquoi il était venu. Je crois que c'était afin de juger par lui-même des ravages du choléra, car il fit bien des questions à ce sujet.

Le 6 juin, Théodoros quitta Zagé avec son armée; M. Rassam et les autres prisonniers l'accompagnèrent; tous les lourds bagages avaient été envoyés par le bateau à Kourata. Le 9, Sa Majesté campa sur un promontoire, au sud de Kourata. Le choléra venait d'éclater dans le camp et journellement, on comptait près de cent morts. Dans l'espoir d'améliorer l'état sanitaire de l'armée, l'empereur transporta son camp sur un terrain situé à quelques milles au nord au-dessus de la ville; mais l'épidémie continua ses ravages avec une grande violence, et dans le camp et dans la ville. L'église était tellement pleine de cadavres qu'on n'en pouvait plus faire entrer, et les rues adjacentes offraient le triste spectacle de morts innombrables entourés de leurs familles désolées, attendant des jours et des nuits que les tombeaux eussent été bénis dans le nouveau cimetière encombré par la foule. La petite vérole et la fièvre typhoïde firent aussi leur apparition, et frappèrent plusieurs de ceux qui avaient échappé au choléra.

Le 22 juin, nous reçûmes l'ordre d'aller rejoindre le camp, Théodoros ayant l'intention de partir le jour suivant pour se rendre dans la province plus saine et plus élevée de Begember. Le 13, de grand matin, le camp fut levé et nous campâmes, le soir même, sur le rivage du Gumaré tributaire du Nil. Le lendemain, le trajet à parcourir touchait à sa fin. Nous avions constamment monté depuis notre départ de Kourata, et Outoo (magnifique plateau et le lieu de notre halte du 14) était déjà élevé de plusieurs milliers de pieds au-dessus du lac; malgré cela le choléra, la petite vérole et la fièvre typhoïde continuaient leur oeuvre terrible. Sa Majesté s'informa de quels moyens on se servait dans nos pays, dans des circonstances semblables. Nous lui conseillâmes de partir immédiatement pour les plateaux plus élevés de Begember, de laisser ses malades à quelque distance de Debra-Tabor, de disperser son armée, aussi loin que possible, sur toutes ses provinces, choisissant les localités les plus saines et les plus isolées pour y envoyer les cas nouveaux qui se déclareraient. Il agit selon nos conseils et avant peu, nous eûmes la satisfaction de voir les épidémies perdre de leur violence, et an bout de quelques semaines disparaître entièrement.

Le 16, nous fournîmes une très-longue marche. Nous partîmes environ à six heures de l'après-midi et nous ne fîmes aucune halte jusqu'à Debra-Tabor, où nous arrivâmes environ deux heures avant midi. Aussitôt que nous touchâmes le pied de la colline sur laquelle s'élevait la demeure impériale, nous reçûmes l'ordre de l'empereur de descendre de nos montures, et immédiatement, nous le vîmes venir à nous accompagné de quelques-uns de ses gardes du corps. Nous nous rendîmes tous à Gaffat, station européenne située à trois milles à l'est de Debra-Tabor. En route, nous fûmes surpris par le plus terrible orage de grêle que j'aie jamais vu; telle en était la violence, que Théodoros fut obligé plusieurs fois de s'arrêter. La grêle tombait en masse si compacte, et les grêlons étaient d'une telle dimension, qu'il était presque impossible de les supporter. Enfin, nous arrivâmes à Gaffat gelés et trempés jusqu'aux os; mais l'empereur paraissait n'avoir souffert en aucune façon de cette douche, il nous servait de cicérone, nous montrant le lieu où nous étions, et nous donnant des explications sur les ateliers, les roues à eau, etc., etc. Quelques planches furent transformées en sièges, un feu fut allumé par ses ordres, et nous demeurâmes seuls avec lui pendant plus de trois heures, discutant sur les lois et les coutumes anglaises. Les tapis et les coussins avaient été oubliés à Debra-Tabor, et il renvoya Ras-Engeddah pour les faire apporter. Aussitôt que ce dernier revint avec les porteurs, Théodoros montra la route de la colline de Gaffat, et de ses propres mains étendit les tapis, et plaça le trône dans la maison choisie pour M. Rassam. D'autres maisons furent assignées aux autres Européens, après quoi Théodoros nous quitta.

Le 17 juin, les ouvriers européens qui étaient restés à Kourata, arrivèrent à Debra-Tabor. Nous ne primes pas garde qu'ils s'étaient plaints de ce que nous occupions leurs maisons; mais l'empereur reconnut, d'après leur conduite, qu'ils étaient mécontents; cependant il les accompagna à Gaffat, et, en quelques heures, au moyen des shamas, des gabis, des tapis, la fonderie fut transformée en une demeure convenable. Le trône y fut aussi placé, et lorsque tout fut arrangé, on nous fit appeler. Théodoros s'excusa de ce qu'il était obligé de nous donner pour quelques jours une maison ainsi organisée, ajoutant qu'il retournait à Debra-Tabor, mais que le lendemain, il tâcherait de se procurer une demeure plus convenable pour ses hôtes. Conformément à cette promesse, le lendemain matin, il vint pour nous offrir plusieurs maisons situées sur une hauteur, en face de Gaffat, et qui avaient été préparées pour nous recevoir. Comme la maison de M. Rassam était plus petite, il profita de cela pour demander que l'empereur retirât le trône de sa chambre. Sa Majesté y consentit, bien qu'il eût garni la chambre de tapis, et recouvert les murs et le plafond de drap blanc. A cause de tous ces changements, nous nous figurâmes que nous étions là établis pour toute la saison des pluies. Le choléra et la fièvre typhoïde venaient de se manifester a Gaffat, et du matin an soir, j'étais constamment réclamé par des malades. L'un d'eux, la femme d'un Européen, me prit beaucoup de temps; elle eut d'abord une attaque de choléra, suivie de la fièvre typhoïde qui la mit aux portes du tombeau.

Dans la matinée du 25 juin, nous reçûmes l'ordre de l'empereur, M. Rassam, ses compagnons, les prêtres et quelques autres, de nous rendre à Debra-Tabor pour assister à une accusation politique. Les ouvriers européens, Cantiba Hailo et Samuel nous accompagnèrent. Arrivés à Debra-Tabor, nous fûmes surpris de n'être pas reçus avec la politesse habituelle, et d'être immédiatement conduits en présence de l'empereur; nous fûmes introduits dans une tente noire établie dans l'enceinte impériale. Nous pensâmes que cette accusation politique nous concernait, et nous étions assis depuis quelques minutes seulement, lorsque les ouvriers européens furent appelés par Sa Majesté. Ils revinrent bientôt après, suivis de Cantiba Hailo, de Samuel et d'un Aia-Négus (bouche du roi), porteurs du message impérial.

La première et la plus importante des accusations était celle-ci: «J'ai reçu une lettre de Jérusalem dans laquelle il est dit que les Turcs font des chemins de fer dans le Soudan pour attaquer mon royaume, de concert avec les Anglais et les Français.» La seconde accusation portait sur le même sujet; seulement, on ajoutait que M. Rassam devait avoir vu les chemins de fer et qu'il aurait dû en avertir Sa Majesté. La troisième accusation était celle-ci: «N'est-il pas vrai que les chemins de fer égyptiens sont construits par les Anglais?»

Quatrièmement: «N'avait-il pas donné une lettre au consul Cameron pour la reine d'Angleterre, et le consul n'était-il pas revenu sans réponse? M. Rosenthal n'avait-il pas dit que le gouvernement anglais s'était moqué de sa lettre?» Il y avait encore sept ou huit autres accusations, mais elles étaient insignifiantes et je ne m'en souviens pas. Peu de jours auparavant, un prêtre grec était arrivé de la côte porteur d'une lettre pour Sa Majesté: ces faits étaient-ils contenus dans cette lettre, ou bien était-ce seulement un prétexte inventé par Théodoros pour s'excuser des mauvais traitements qu'il avait l'intention d'infliger à ses hôtes innocents; c'est ce qu'il serait impossible d'affirmer. La conclusion du message accusateur était celle-ci: «Vous devez rester ici; Sa Majesté ne peut pas plus longtemps laisser vos armes entre vos mains, mais tous vos autres objets vous seront rendus.»

M. Rosenthal obtînt la permission de retourner à Gaffat pour voir sa femme, je fus autorisé à le suivre, à cause de l'état critique dans lequel se trouvait Madame Waldemeier. M. Rassam et les autres Européens demeurèrent dans la tente. M. Waldemeier, à cause de la maladie de sa femme, était resté à Gaffat; il fut effrayé lorsqu'il apprit nos contrariétés, craignant que cela ne privât sa femme des secours médicaux dont elle avait tant besoin dans l'état désespéré où elle se trouvait. Il me pria de retourner auprès d'elle, ne serait-ce qu'une heure, tandis qu'il courait à Debra-Tabor pour supplier Théodoros de me laisser avec lui jusqu'à ce que sa femme fût hors de danger. Madame Waldemeier était une fille de ce M. Bell que Théodoros aimait tant. Non-seulement il consentit à la demande de M. Waldemeier, mais il ajouta que si M. Bassani n'y voyait aucun inconvénient, il me permettrait de rester à Gaffat, les malades y étant nombreux, tandis qu'il exécuterait l'expédition qu'il avait projetée. Comme j'étais affaibli par une grande irritation d'entrailles et par une forte surexcitation, je fus enchanté de ce projet de me laisser rester Gaffat tout le temps de la saison des pluies. M. Bassani lui-même, le jour suivant, demandait à Théodoros que cette autorisation fût accordée, non-seulement à moi, mais aussi à quelques autres de nos compagnons. A cause de ma santé et de la position de M. Rosenthal, la permission nous fut accordée à tous les deux, mais elle fut refusée aux autres.

Nous nous attendions chaque jour à entendre dire que le camp avait été levé, mais Sa Majesté n'en faisait rien. Chaque jour Théodoros envoyait prendre des nouvelles de Madame Waldemeier et me faisait saluer. Il visita Gaffat deux fois pendant le peu de jours que je l'habitai, et dans plusieurs occasions m'envoya ses compliments et reçut mes salutations. M. Rassam et les autres Européens furent autorisés à venir nous voir à Gaffat; et quoique de temps en temps le nom de Magdala fût prononcé, cependant il nous semblait que l'orage s'était dissipé et nous espérions avant peu être tous réunis à Gaffat, et y passer en paix la saison des pluies.

Le 3 juillet un officier de Sa Majesté m'apporta les salutations de l'empereur, ajoutant que Sa Majesté devait venir inspecter les travaux et qu'il fallait que j'allasse au-devant de lui. Je me rendis à la fonderie et sur la route je rencontrai deux ouvriers de Gaffat qui s'y rendaient aussi. Un petit incident eut lieu, qui amena plus tard de terribles conséquences. Nous rencontrâmes l'empereur près de la fonderie marchant à la tête de son escorte: il nous demanda comment nous allions, et nous le saluâmes en ôtant nos chapeaux. Comme il repassait, les deux Européens avec lesquels j'avais fait la route, se couvrirent; sans songer combien Sa Majesté était susceptible pour tout ce qui concernait l'étiquette; je restai la tête découverte, quoique le soleil fût chaud et dangereux. Arrivé à la fonderie, l'empereur me salua encore cordialement; il examina pendant quelques minutes l'ébauche d'un fusil que ses ouvriers se proposaient de lui donner, et ensuite nous quitta. Dans la cour il passa près de M. Rosenthal, qui ne s'inclina pas, Théodoros ne s'informant pas de lui.

Comme l'empereur sortait de l'enceinte de la fonderie, un pauvre vieux mendiant lui demanda l'aumône en disant: «Mes seigneurs (gaitotsh) les Européens out toujours été bons pour moi. O mon roi, ne voulez-vous pas aussi soulager ma misère!» En entendant l'expression de seigneur, appliquée aux ouvriers, Théodoros entra dans une terrible colère: «Comment osez-vous appeler seigneur tout autre que moi? Frappez-le, frappez-le, par ma mort!» Deux individus de sa suite se précipitèrent sur le mendiant et se murent à le frapper de leurs bâtons; Théodoros criait toujours: «Frappez-le, frappez-le, par ma mort!» Le pauvre vieux impotent demandait grâce, avec une expression à fendre le coeur; mais sa voix allait s'affaiblissant toujours et au bout de quelques minutes nous n'eûmes devant nous qu'un cadavre étendu qui ne pouvait plus remuer ni prier. La byène rugissante cette nuit-là put se repaître, sans être troublée, de ses restes abandonnés.

Toutefois la rage de Théodoros ne fut point encore calmée; il s'avança de quelques pas, pais s'arrêtant il se retourna la lance en arrêt, les regards errants autour de lui; il était la personnification de la rage indomptable. Ses yeux rencontrèrent M. Rosenthal: «Saisissez-le!» s'écria-il. Immédiatement plusieurs soldats se ruèrent sur lui pour obéir an commandement impérial. «Saisissez l'homme qu'ils appellent le hakeem (médecin).» Aussitôt une douzaine de scélérats tombèrent sur moi et m'empoignèrent par les bras, l'habit, le pantalon, par tous les endroits qui offraient une prise. Théodoros s'adressa ensuite à M. Rosenthal en disant: «Ane que vous êtes, pourquoi m'appelez-vous le fils d'une pauvre femme? Pourquoi m'insultez-vous?» M. Rosenthal répondit: «Si je vous ai offensé, j'en demande pardon à Votre Majesté.» Pendant ce temps l'empereur brandissait sa lance d'une façon inquiétante, et je croyais à chaque instant qu'il allait nous transpercer. Je craignais que, aveuglé par la colère, il ne fut plus maître de lui-même, et je comprenais que si une fois il se laissait dominer par ses passions, c'en était fait de nous.

Heureusement pour nous Théodoros se tourna vers les ouvriers européens, les insultant dans des termes grossiers; «Vils esclaves! ne vous ai-je pas envoyé de l'argent? Qui êtes-vous que vous vous donniez le titre de seigneurs? Prenez garde!» Puis, s'adressant aux deux ouvriers que j'avais rencontrés sur la route de la fonderie, il leur dit: «Vous êtes fiers! qui êtes-vous? Des esclaves! des l'eûmes! des ânes galeux! vous vous couvrez la tête en ma présence! est-ce que vous ne me voyez pas! Le hakeem n'est-il pas resté la tête découverte? Pauvres créatures que j'ai enrichies!» Se tournant alors de mon côté et voyant qu'une douzaine de soldats m'avaient saisi, il leur cria: «Laissez-le aller; amenez-le-moi.» Tous me lâchèrent hormis un seul, qui me conduisit devant l'empereur. Il me demanda alors: «Connaissez-vous l'arabe?» Quoique je comprisse un peu cette langue, je pensai qu'il était plus prudent, vu les circonstances, de répondre négativement. Alors il commanda à M. Schimper de traduire ce qu'il allait dire: «Vous, hakeem, vous êtes mon ami. Je n'ai rien a dire contre vous; mais les autres m'ont insulté et vous allez venir avec moi pour assister a leur jugement.» Il commanda ensuite à Cantiba Hailo de me donner sa mule, il monta à cheval, moi et M. Rosenthal allant à sa suite; ce dernier à pied, traîné sur toute la route par les soldats qui l'avaient saisi.

Aussitôt après notre arrivée à Debra-Tabor, l'empereur envoya l'ordre à M. Rassam, de venir avec les autres Européens; il avait quelque chose à leur dire. Théodoros s'assit sur un rocher à environ trente pas en face de nous; entre lui et nous se tenaient quelques officiers supérieurs et derrière nous une ligne pressée de soldats. Il était toujours en colère, faisant sauter des pointes de rocher avec l'extrémité de sa lance, et crachant constamment entre chaque parole. Il s'adressa une fois à M. Stern et lui demanda: «Est-ce d'un chrétien, d'un païen ou d'un juif, quand vous m'insultez? Quand vous avez écrit votre livre, par quelle autorité l'avez-vous fait? Ceux qui m'ont insulté en votre présence, étaient-ils mes ennemis ou les vôtres? Pourquoi ont-ils dit du mal de moi devant vous?» etc. Puis il dit à M. Rassam: «Vous aussi vous m'avez manqué de respect. «Moi?» répondit M. Rassam. «Oui! quatre fois. Premièrement, vous avez lu le livre de M. Stern, dans lequel je suis insulté; secondement vous ne m'avez pas réconcilié avec les prisonniers, lorsque vous avez voulu les faire partir du pays; troisièmement: votre gouvernement permet aux Turcs de garder Jérusalem, qui est mon héritage. La quatrième accusation je l'ai oubliée.» Il demanda ensuite à M. Rassam s'il savait que Jérusalem lui appartenait, et que les couvents abyssiniens avaient été pris par les Turcs. En vertu de sa descendance de Constantin et d'Alexandre le Grand, l'Inde et l'Arabie lui appartenaient. Il fit encore plusieurs autres folles questions. Enfin il dit à Samuel qui était l'interprète «Que diriez-vous si je chargeais de chaînes vos amis?» «Rien,» répondit Samuel; «n'êtes-vous pas le maître?» Des chaînes avaient été apportées, mais cette réponse l'avait calmé. Il s'adressa alors à l'un des chefs et lui dit: «Pouvez-vous surveiller ces gens dans la tente?» L'autre, qui savait ce qu'il fallait répondre, lui dit: «Majesté, la maison vaudrait mieux.» Il donna alors des ordres pour que nos effets nous fussent envoyés de la tente noire à la maison attenant à la sienne, et nous reçûmes l'ordre de nous y transporter.

La maison qui nous était destinée, servait primitivement de pied-à-terre: elle était bâtie en pierre, entourée d'une grande verandah, et fermée seulement par une petite porte sans fenêtre ni aucune autre ouverture. Ce ne fut que lorsqu'on eut allumé plusieurs bougies que nous pûmes nous reconnaître an milieu des profondes ténèbres qui régnaient en ce lieu, ce qui rappela, à mon souvenir, plusieurs scènes du drame terrible de Calcutta: La Caverne noire. Quelques soldats apportèrent nos couches, et une douzaine de gardiens s'assirent près de nous, tenant dans leurs mains des chandelles allumées. L'empereur nous envoya plusieurs messages. M. Rassam en prit occasion pour se plaindre amèrement des mauvais traitements qu'il nous infligeait. Il dit: «Dites à Sa Majesté que j'ai fait tout mon possible pour établir de bons rapports entre ma patrie et lui; mais lorsque les événements d'aujourd'hui seront connus, quelles qu'en soient les conséquences, le blâme n'en retombera pas sur moi.» Théodoros nous renvoya ces paroles: «Que je vous traite bien ou que je vous traite mal, cela revient au même; mes ennemis diront toujours que je vous ai maltraités; ainsi cela ne fait rien.»

Un peu plus tard, nous fûmes troublés par un message de l'empereur, nous faisant savoir qu'il ne pouvait être indifférent au bien-être de ses amis et qu'il viendrait nous voir. Quoi que nous fissions pour le dissuader d'une telle démarche, il arriva bientôt accompagné par quelques esclaves, portant de l'arrack et du tej. Il nous dit: «Ce soir, ma femme me disait de ne pas sortir, mais je ne voulais pas que vous fussiez fâchas, et je suis venu boire avec vous.» A ces mots, il nous présenta de l'arrack et du tej, et nous donna lui-même l'exemple.

Il fut calme et très-sérieux, bien qu'il voulût paraître gai. Il resta environ une heure causant de choses insignifiantes: le pape de Rome fit le principal sujet de la conversation. Entre autres choses, il nous dit: «Mon père était fou, et quoique mon peuple ait dit quelquefois que j'étais fou moi-même, je ne l'ai jamais cru; mais maintenant je crois que je le suis.» M. Rassam répliqua: «Je vous en prie, ne dites pas de semblables choses.» Sa Majesté reprit: «Oui, oui, je suis fou.» Un instant après, il nous dit en nous quittant: «Ne vous arrêtez pas à la forme, et ne tenez pas compte de ce que je vous dis devant mon peuple, mais regardez à mou coeur. J'ai un motif pour cela.» En partant, il donna l'ordre aux gardes de s'établir dehors et de ne point nous déranger. Bien que depuis nous l'ayons vu une ou deux fois à une certaine distance, cependant ce fut la dernière conversation que nous eûmes avec lui.

Les deux jours que nous passâmes dans la caverne noire à Debra-Tabor, tous réunis, obligés d'avoir des chandelles allumées nuit et jour, dans l'angoisse de l'incertitude de notre avenir, furent certainement des jours de torture morale et physique. Nous reçûmes avec joie l'annonce que nous allions être changés; toute alternative était préférable à notre position actuelle; que nous fussions enfermés dans une vieille tente, laissant couler la pluie, ou bien que nous fussions enchaînés dans un amba, tout valait mieux que ce sombre emprisonnement, privé de tout comfort, même de la chère clarté du jour.

A midi, le 5 juillet, nous fûmes informés que Sa Majesté était déjà partie, et que notre escorte attendait l'ordre du départ. Nous étions tous réjouis à la pensée de respirer l'air frais, et d'admirer les champs couverts de verdure et illuminés par un brillant soleil. Nous ne nous fîmes pas répéter deux fois l'ordre de partir, nous ne donnâmes pas même une pensée aux inconvénients du voyage, tels que la pluie, la boue, etc., etc. Le premier jour, nous ne fournîmes qu'une petite course, et nous campâmes sur un plateau appelé Janmeda, à quelques milles an sud de Gaffat. Le lendemain matin, de bonne heure, l'armée se mit en marche, mais nous attendîmes à l'arrière-garde trois heures avant de recevoir l'ordre de marcher. Théodoros, assis sur un rocher, avait commandé à toutes ses forces, y compris sa suite, de prendre les devants, et comme nous, exposé à la pluie qui tombait et paraissant plongé dans des pensées profondes, il contemplait les différents corps de son armée à mesure qu'ils passaient devant lui. Nous étions sévèrement surveillés; plusieurs chefs, et les hommes qu'ils commandaient, nous gardaient jour et nuit, un détachement marchait en tête, un autre suivait et un grand nombre de soldats ne nous perdaient jamais de vue.

Nous fîmes halte, cette après-midi, dans une grande plaine, près d'une éminence appelée Kulgualiko, sur laquelle s'élevaient les tentes impériales. Le lendemain, on adopta le même mode de départ et après avoir voyagé toute la nuit, nous nous reposâmes à Aïbankab, an pied du mont Guna, le pic le plus élevé du Begember, très-souvent couvert de neige dans la saison pluvieuse.

Nous passâmes la journée du 8 à Aïbankab. Dans l'après-midi, Sa Majesté nous fit inviter à gravir la colline où il était établi, afin de contempler le sommet couvert de neige du Guma, ne pouvant, de notre position basse, jouir d'une belle vue. Quelques messages polis furent échangés, mais nous ne vîmes pas l'empereur.

Le 9, de bonne heure, Samuel, notre balderaba, nous fut envoyé. Il s'arrêta longtemps, et, à son départ, il nous avertit que nous marcherions en tête et que nos effets embarrassants nous seraient envoyés plus tard, que nous ne prendrions avec nous que quelques articles indispensables, que les soldats de notre escorte et nos mules nous porteraient. Plusieurs officiers de la maison de l'empereur, pour lesquels nous avions eu quelques politesses, vinrent nous souhaiter le bonjour, nous regardant avec tristesse, l'un d'eux même avec des larmes dans les yeux. Quoique nous ne connussions point notre destination, nous soupçonnions tous que Magdala et les chaînes seraient notre lot.

Bitwaddad-Tadla et les hommes qu'il commandait furent dès lors chargés de nous garder. Nous nous aperçûmes bientôt que nous étions traités plus sévèrement; un ou deux soldats à cheval avaient la garde spéciale de chacun de nous, fouettant les mules lorsqu'elles n'allaient pas assez vite, ou courant, en tête de l'escorte, pour attendre l'arrivée de ceux qui étaient moins bien montés. Nous fîmes une très-longue étape ce jour-là, de neuf heures après-midi à quatre heures avant midi, sans une seule halte. Les soldats qui portaient une partie de nos effets arrivèrent bientôt après nous, mais les mules chargées des bagages n'arrivèrent qu'au coucher du soleil et mortes de fatigue. N'ayant rien à manger, nous tuâmes un mouton et le fîmes griller devant le feu, à la façon abyssinienne; affamés et fatigués comme nous l'étions, il nous parut que c'était le repas le plus exquis que nous eussions jamais fait.