Au lever du soleil, le lendemain matin, nos gardes nous avertirent de nous tenir prêts, et quelques instants plus tard nous étions en selle.
Notre route se dirigeait vers l'est-sud-est. Quelles qu'eussent été nos espérances jusqu'alors sur notre destinée, elles étaient évanouies; les premiers prisonniers connaissaient trop bien le chemin de Magdala pour avoir aucun doute là-dessus. Le commencement de la journée ne fut qu'une facile ascension dans un pays populeux et bien cultivé; mais le 10, le pays prit un aspect sauvage, envoyait ça et là quelques villages; de sombres touffes de cèdres embellissaient les sommets des collines éloignées, et annonçaient la présence de quelque église. Le paysage était beau et certainement plein d'attrait pour un artiste, mais pour des Européens, traînés comme du bétail par des barbares, les montées abruptes et les profondes vallées n'avaient aucun charme. Après quelques heures de marche, nous arrivâmes en face d'un précipice à pic (plus de 1,500 pieds de hauteur et pas plus d'un quart de mille de largeur), que nous devions descendre et remonter, afin d'atteindre le plateau voisin. Nous marchâmes encore environ deux heures et nous atteignîmes les portes de Begember. En face de nous s'élevait le plateau du Dahonte, à environ deux milles de distance, mais nous avions à monter une côte plus rapide encore que celle que nous laissions derrière nous, et un abîme plus profond aussi à passer pour atteindre cette colline. La vallée du Jiddah, affluent du Nil, était entre nous et notre lieu de halte. C'était comme un mince fil d'argent, que nous voyions courir au-dessous de nous dans un espace étroit entre les colonnes basaltiques du Begember oriental, dont le sommet s'élève à trois mille pieds. Nous achevâmes notre course, fatigués et n'en pouvant plus.
Cette nuit-là, nous stationnâmes à Magot, sur la première terrasse du plateau du Dahonte, environ à 500 pieds du sommet de la montagne. Notre tente fut là en même temps que nous, nos serviteurs apportaient quelques provisions, et nous nous arrangeâmes pour faire un frugal repas; mais nos bagages arrivèrent trop tard, et nous nous vîmes obligés de coucher sur la terre nue ou sur des peaux. Ce fut cinq jours après notre arrivée à Magdala que l'autre partie de nos bagages nous atteignit. Jusque-là nous ne pûmes changer d'habits, et nous n'eûmes rien pour nous défendre contre le froid des nuits de la saison des pluies. Dans la matinée du 11, de bonne heure, nous continuâmes notre ascension, et nous arrivâmes enfin sur le magnifique plateau du Dahonte. Cette petite province n'est qu'une plaine d'environ douze milles de diamètre, couverte, à l'époque de notre voyage, de produits différents et de magnifiques prairies, où paissaient des milliers de têtes de bétail et où les mules, les chevaux et d'innombrables troupeaux se montraient à chaque pas. De tous côtés, à l'horizon de cette plaine, s'élèvent de petites collines qui sont garnies de leur pied à leur sommet, de nombreux villages charmants et bien bâtis. Le Dahonte est certainement la province la plus fertile et la plus pittoresque que j'aie rencontrée en Abyssinie.
Vers midi, nous arrivions à l'extrémité est du plateau, et là devant nous, apparut un de ces abîmes imposants, comme nous en avions déjà rencontré deux fois depuis notre départ de Debra-Tabor. Nous n'étions pas du tout réjouis à la pensée d'avoir à le descendre, pour passer à gué le large et rapide Bechelo, et de grimper encore le précipice opposé, véritable muraille, pour compléter notre étape de la journée. Heureusement nos mules étaient si fatiguées que le chef de notre garde décida de s'arrêter pour la nuit à mi-côte, dans un des villages qui sont perchés sur les différentes terrasses du ces montagnes basaltiques. Le 12, nous continuâmes notre descente, nous traversâmes le Bechelo et fîmes l'ascension du plateau opposé, le Watat, où nous arrivâmes à onze heures du soir. Là, nous fîmes une bonne halte et nous partageâmes un frugal déjeuner envoyé par le chef de Magdala à Bitwaddad-Tadla, qui gracieusement nous en fit part.
De Watat à Magdala la route est une plaine inclinée, descendant constamment et graduellement à travers les plateaux élevés de la province de Wallo. Ce fut la fin de notre voyage, Magdala étant sur les limites de cette province. L'Amba, avec ses quelques montagnes isolées, perpendiculaires et coupées à pic comme des murailles de basalte, semble une miniature des provinces du Dahonte et du Wallo, ou quelque portion détachée de la gigantesque masse voisine.
La route, en approchant de Magdala devient abrupte, il faut traverser encore une on deux collines en forme de cônes pour y arriver. Magdala est bâtie sur deux hauteurs, séparées par le petit plateau d'Islamgie, les deux cônes sont distants seulement d'une centaine de pieds. La pointe nord est la plus élevée, mais à cause de l'absence d'eau et du peu d'espace, elle n'est pas habitée. C'est à Magdala que se trouve la plus importante forteresse de Théodoros, qui renferme ses trésors et sa prison.
A Islamgee, l'ascension devint plus pénible; cependant, nous pûmes arriver à la seconde porte en demeurant sur selle. Comme nous n'avions plus du tout à descendre, mais que nous étions obligés, à cause de l'ascension, de quitter nos mules, nous les abandonnâmes et allâmes à pied tous les quatre, laissant les bêtes trouver leur chemin comme elles pouvaient; nous n'avions pu faire cela à la montée du Bechelo et du Jiddah. Le trajet de Watat à Magdala se fait généralement en cinq heures, mais nous en mimes près de sept, parce que nous faisions de fréquentes haltes, des messagers allant et venant de notre escorte à l'Araba. Plusieurs des chefs de la montagne vinrent à la rencontre de Bitwaddad-Tadla. C'était sans doute afin d'examiner notre lettre de cachet. Enfin, un à un, comptés comme des moutons, nous franchîmes la porte, et nous fûmes conduits dans an espace ouvert en face de l'habitation impériale. Là, nous rencontrâmes le ras (la tête de la montagne) et les six chefs supérieurs, qui président toujours avec lui le conseil dans les affaires de haute importance.
Aussitôt qu'ils eurent salué le Bitwaddad, ils se retirèrent un peu à l'écart, ainsi que Samuel, afin de se consulter. Au bout de quelques minutes, Samuel nous appela, et accompagnés par les chefs, escortés de leurs inférieurs, nous fûmes conduits dans une maison située près de l'enceinte impériale. Un feu y était allumé. Fatigués et abattus, la perspective d'un abri, après plusieurs jours passés à la pluie, nous réjouit, malgré nos malheurs, et lorsque les chefs se furent retirés, laissant des gardes à la porte, nous nous mîmes à causer, à fumer et à dormir près du feu, oubliant entièrement que nous étions les victimes innocentes d'une infâme trahison. Deux maisons furent mises à notre disposition. L'une d'elles nous fut désignée pour y coucher et nous servir particulièrement d'habitation, et l'autre fut destinée aux domestiques et regardée comme notre cuisine.
XI
Notre première maison à Magdala.—Le chef a une petite affaire avec nous.—Impressions d'un Européen chargé de chaînes.—L'opération décrite.—La toilette du prisonnier.—Comment nous vivions.—Défection de notre premier messager.—Comment nous obtînmes de l'argent et des lettres.—Un journal à Magdala.—Une saison des pluies dans le Gedjo.
Il faisait complètement nuit à notre arrivée, la veille au soir. Notre première affaire, le lendemain matin, fut d'examiner notre demeure. Elle consistait en deux buttes circulaires, entourées d'une forte haie épineuse attenante à l'enceinte impériale. La plus grande était dans un mauvais état, et comme le toit, au lieu d'être appuyé sur un pilier central, était supporté par une douzaine de colonnes latérales, formant ainsi plusieurs petites cases, nous la destinâmes à nos serviteurs et à notre balderaba Samuel. Celle que nous gardâmes pour nous avait été bâtie par Ras-Hailo, lorsqu'il était le favori de Théodoros, mais qui depuis était tombé en disgrâce. Ras-Hailo ne fut pas mis dans les fers pendant qu'il habitait cette maison, et même, au bout de peu de temps, il avait été pardonné par son maître et élu chef de la Montagne; mais Théodoros, quelque temps après, lui retira encore son commandement, le priva de sa confiance et l'envoya à la prison commune, enchaîné comme tous les autres prisonniers. Pour une maison abyssinienne, cette hutte n'était pas mal bâtie; le toit était le mieux construit que j'aie vu dans tout le pays; il était fait de bambous tressés, arrangés et assujettis par des cercles de la même matière. Lorsque Ras-Hailo eut été envoyé en prison, sa maison fut offerte au favori du jour, Ras-Engeddah; mais, selon la coutume, Théodoros s'en servit pour loger ses hôtes anglais.
Pour nous tous, elle était petite; nous étions huit, et cette demeure ne pouvait contenir commodément que quatre personnes. Les soirées et les nuits étaient cruellement froides, et le feu occupant le centre de la chambre, quelques-uns d'entre nous étaient couchés la moitié du corps dans la chambre, et l'autre moitié dans un enfoncement humide. Tout d'abord nous sentîmes amèrement notre triste position. La saison des pluies était arrivée, et chaque jour la voix de l'orage se faisait entendre. Plusieurs d'entre nous (M. Prideaux entre autres et moi-même) ne pouvions même pas changer de vêtements, et, couchés, nous n'avions rien pour nous couvrir et nous garantir du froid si aigu pendant la nuit. Je me souviendrai toujours de la conduite charitable de Samuel qui, imitant le bon Samaritain, vint me couvrir de l'un de ses shamas.
Nous avions bien quelque argent, mais nous ne savions comment nous procurer quoi que ce fût. On nous annonça que des provisions avaient été envoyées des greniers impériaux; les premiers captifs anglais souriaient à ces paroles, sachant par une amère expérience que les prisonniers de l'Amba de Magdala étaient regardés comme devant donner et ne jamais recevoir. L'avenir prouva que leurs prévisions étaient justes: nous ne reçûmes rien qu'une jarre de tej du gouverneur qui, en toute occasion, se proclamait hautement notre ami; je crois qu'il s'imagina même que ce tej était pour lui, car à chaque instant il en buvait avec ses camarades. Nous reçûmes aussi, un jour de fête, deux vaches maigres à l'air affamé, et desquelles, je puis le dire, je refusai le moindre morceau.
Pour un Européen accoutumé à trouver sous la main tous les objets nécessaires à la vie, il peut paraître invraisemblable que dans toute l'Abyssinie il ne se trouve pas une seule boutique pour acheter quoi que ce soit; et c'est un fait vrai cependant. Nous avions pour nous un boucher et un boulanger, et pour ce qui est des provisions d'épiceries, nous nous adressions à eux. Notre nourriture était abominablement mauvaise; les moutons que nous achetions étaient un peu meilleurs que les chats de Londres, et comme on ne trouve pas, dans tout le pays, d'autre moulin à farine que ceux des boulangers, nous fûmes obligés d'acheter du grain, de le battre pour en chasser la balle, et de l'écraser entre deux pierres, non pas avec les grosses meules plates de l'Inde ou de l'Egypte, mais sur de petits fragments de rochers creusés, où le grain est réduit en farine, au moyen d'une espèce de caillou grand et lourd que l'on tient dans la main. C'était bien le pain amer de la vengeance! Etant dans la montagne, nous pouvions acheter des oeufs et de la volaille; mais comme les premiers étaient toujours gâtés lorsqu'on nous les livrait, nous en fûmes bientôt dégoûtés, et quoique nous eussions aimé à varier notre nourriture au moyen de volailles, leur maigreur les aurait fait rejeter de tout le monde. A cause de la saison des pluies, nous ne pouvions qu'à grand'peine nous procurer un peu de miel. Nous pouvions bien nous fournir de café en tout temps, mais nous n'avions pas de sucre; et pris sans lait ou avec du lait fumé, c'était une boisson si amère et si répugnante, que, au bout d'un certain temps, nous préférâmes nous en passer. Voici les détails du luxe de table que nous eûmes pendant toute notre captivité: un pain grossier, fort mal préparé, que l'on eût dit fait avec du verre pilé, et des plats qui revenaient toujours les mêmes: du mouton coriace, quelques vieux coqs, du beurre rance et du café amer. Le thé, le sucre, le vin, le poisson, les légumes, etc., etc., c'étaient choses impossibles à trouver même avec de l'argent. La mauvaise qualité et l'uniformité de notre nourriture n'étaient rien encore devant la perspective que nous avions de mourir de faim. Quelque grossières et insuffisantes que fussent ces choses, elles devaient nous manquer, dès que nous n'aurions plus d'argent.
J'étais très-mal vêtu. Avant de quitter Debra-Tabor, j'avais eu la pensée de laisser mes effets aux soins des gens de Gaffat, et je n'avais pris avec moi que ce qui était indispensable pour la route. Mon unique paire de souliers, portée à la pluie, au soleil, dans la boue, était littéralement percée à jour; ils étaient tellement roidis, qu'ils me firent aux pieds une blessure qui mit plus d'un mois à guérir; aussi jusqu'à l'arrivée de l'un de mes serviteurs, plusieurs mois plus tard, je marchai, ou plutôt je me traînai les pieds nus.
La vie en commun avec des hommes d'habitudes et de goûts différents est vraiment pénible. Nous étions huit Européens, grouillant tous dans un petit espace qui nous servait à la fois d'antichambre, de salle à manger et de dortoir; la plupart étrangers les uns aux autres, et unis seulement par une commune infortune. L'adversité est peu propre à améliorer les caractères; au contraire, elle nuit aux rapports sociaux; c'est tout an plus si l'éducation et la naissance vous apprennent à supporter et à accepter les plus grandes difficultés. Nous redoutions sur toutes choses cette familiarité qui se glisse si naturellement entre des hommes d'une position sociale tout à fait différente et vous expose à entendre des expressions grossières et avilissantes. Nous devions vivre sur un pied d'égalité avec l'un des premiers serviteurs du capitaine Cameron. Nous eussions été tranquilles, si une partie de la nuit n'eût été employée à parler, et si chacun de nous eût voulu pardonner silencieusement les défauts de ses camarades, sachant bien qu'il pouvait avoir besoin de la même indulgence.
Une compagnie de soldats d'environ quinze à vingt hommes arrivaient chaque soir, un peu avant le crépuscule, et plantaient une petite tente noire de l'autre côté de notre porte. Comme il pleuvait souvent la nuit, la plus grande partie des soldats demeuraient dans la tente; deux ou trois seulement, qui étaient censés veiller, sortaient pour dormir sons la partie du toit formant auvent. Ils ne nous dérangeaient jamais, et si nous sortions dans la nuit, ils surveillaient seulement où nous allions, mais ne nous suivaient jamais. A cette époque, nous avions quatre gardes, dont deux remplissaient leur office en se promenant devant la porte de notre enceinte. Ces hommes ne furent jamais changés pendant notre séjour; nous n'eûmes pas lieu d'être satisfaits de leur façon d'agir; il n'y eut qu'une exception. Nos gardiens de jour n'étaient que des scélérats poltrons et des espions dangereux.
Nous avions déjà passé trois jours à Magdala, et nous commencions à espérer que notre disgrâce se bornerait à un simple emprisonnement, lorsque environ vers midi, le 16, nous aperçûmes le chef, accompagné d'une nombreuse escorte, se dirigeant vers notre prison. Samuel fut appelé, et une longue conversation eut lieu entre lui et le chef de l'autre côté de la porte. Nous ignorions encore ce qui se passait, et nous commencions à être inquiets, lorsque Samuel revint vers nous avec une physionomie sérieuse, et nous dit que nous devions rentrer dans la chambre, que l'officier avait à faire quelque petite chose avec nous. Nous obéîmes et, au bout de quelques instants, le ras (le chef de la montagne), cinq membres du conseil et huit ou dix autres personnes entrèrent aussi. Le ras et les chefs principaux, tous armés jusqu'aux dents, s'établirent dans la chambre; les autres demeurèrent dehors. La conversation abyssinienne ordinairement consiste en grands témoignages de religion et force expressions dévotes; à chaque minute, les noms de Dieu et du Seigneur sont répétés et pris en vain. J'étais assis près de la porte, et la conversation m'intéressant peu, je regardais la foule mêlée du dehors, lorsque tout d'un coup j'aperçus deux ou trois hommes portant d'énormes chaînes. Je les montrai à M. Bassam et lui demandai s'il croyait qu'elles nous fussent destinées; il s'adressa en arabe, à ce sujet, à Samuel, et sur la réponse affirmative de ce dernier, nous comprîmes quel avait été le sujet de la longue consultation entre le chef et Samuel.
Le ras alors mit fin à la conversation insignifiante qu'il avait tenue depuis son arrivée, et nous informa, dans des termes mesurés et polis, que c'était l'usage d'enchaîner tous les prisonniers envoyés dans ce lieu; il n'avait reçu aucune instruction de l'empereur; mais il en verrait un messager à Théodoros pour l'informer qu'il nous avait mis dans les fers, et il ne doutait nullement que son maître n'expédiât aussitôt l'ordre de nous les enlever; en attendant nous devions nous soumettre aux lois de l'Amba; il regrettait bien, ajouta-t-il, d'être obligé de nous enchaîner. Le pauvre homme nous voulait réellement du bien; il avait une voix douce, et, pour un Abyssinien, des manières comme il faut; il croyait que Théodoros regrettait déjà l'ordre inutile et cruel qu'il avait donné, et que peut-être, il saisirait l'occasion qu'il lui offrait et donnerait contre-ordre. Je dois ajouter ici que, quelques mois plus tard, le pauvre ras fut accusé d'avoir une correspondance avec le roi de Shoa, qu'il fut mis dans les fers an camp, où il mourut bientôt après des tortures qui lui furent infligées.
Les chaînes furent apportées, et la grande affaire du jour commença. Les uns après les autres, nous eûmes à subir l'opération, les premiers captifs étant les premiers servis et favorisés des chaînes les plus lourdes. A la fin mon tour arriva. L'on me fit asseoir par terre, je retroussai mes pantalons, et je plaçai ma jambe droite sur une pierre mise là à cet effet. L'un des anneaux fut alors posé sur ma jambe, à deux pouces environ de la cheville droite, et alors un grand marteau tomba sur le fer dur et froid: chaque coup vibrait dans le membre tout entier, et lorsque le marteau ne tombait pas d'aplomb, l'anneau de fer frappait contre l'os et me causait une douleur plus aiguë. Il fallut environ dix minutes pour fixer convenablement le premier anneau. Il fut travaillé jusqu'à ce qu'il n'y eût que l'épaisseur d'un doigt entre l'anneau et la jambe; alors les deux bouts se croisant l'un sur l'autre furent encore martelés jusqu'à ce qu'ils se joignirent parfaitement. L'opération fut ensuite pratiquée à la jambe gauche. Je craignais toujours que le noir forgeron, venant à manquer le fer, ne me broyât la jambe. Tout d'un coup, je sentis comme si le membre était écrasé; l'anneau s'était cassé juste quand l'opération allait finir. Pour la seconde fois, je dus subir le travail du martelage; mais cette fois, les fers furent rivés à l'entière satisfaction du forgeron et du chef.
On me dit alors que je pouvais me lever et aller m'asseoir; mais la chose n'était point facile; n'ayant jamais, pour mon compte, pratiqué ce nouveau système de locomotion, je ne pus faire seulement que trois on quatre pas. Cependant, je souffrais personnellement et je sentais profondément l'humiliation à laquelle nous étions soumis; mais je n'aurais pas voulu que les officiers de l'homme qui nous traitait de la sorte, pussent croire que nous souffrions dans notre amour-propre. Aussi, bondissant sur mes jambes, j'élevai mon bonnet et m'écriai à leur grand étonnement: «God save the queen!»(Dieu sauve la reine!) et m'en fus riant et chantant, comme si j'étais parfaitement heureux. Comme chaque détail de notre vie était rapporté à Théodoros, mon mépris pour ses chaînes devint public, et il en fut informé; mais il ne mentionna la chose que vingt et un mois plus tard, en y faisant allusion dans une conversation avec M. Waldemeier, auquel il dit que nous nous étions tous laissé enchaîner sans dire une parole; que même M. Rassam avait souri; mais que le docteur et M. Prideaux avaient subi les fers avec colère.
Après l'opération, et lorsque chaque assistant de cette scène nous eut fait la politesse d'un: «Que Dieu les ouvre!» le messager que les chefs voulaient envoyer à Théodoros (un quidam du nom de Léh, grand espion et confident de l'empereur, le même qui avait apporté nos lettres de cachet) fut introduit pour recevoir les messages que M. Rassam pourrait désirer envoyer à Sa Majesté. Celui-ci, en termes mesurés et polis, se plaignit de la trahison de l'empereur, et rejeta sur lui la responsabilité des conséquences d'un traitement si injuste qui pouvait amener de terribles représailles. Malheureusement, Samuel, toujours craintif et tremblant que des chaînes ne lui fussent aussi réservées, refusa d'interpréter ce discours, et n'envoya que les compliments ordinaires.
Lorsque nos geôliers furent, sortis, nous nous regardâmes les uns les autres, et nous nous trouvâmes si drôles, que, malgré notre chagrin, nous ne pûmes nous empêcher d'éclater de rire. Les chaînes consistaient en deux lourds anneaux, joints ensemble par trois autres plus petits, ayant juste une main ouverte d'un anneau à l'autre; nous les portâmes bien près de vingt-deux mois! D'abord, nous ne pûmes pas marcher; nos jambes étaient brisées et meurtries par suite du ferrement, et le fer, portant sur les chevilles, nous causait une telle douleur, que nous fûmes obligés d'introduire pendant le jour des bandages sous les chaînes. La nuit, je les enlevais, à cause de la constante pression qu'ils produisaient sur la circulation, et qui faisait enfler nos pieds; nous sentions encore plus le poids la nuit que le jour. Il nous semblait que nos jambes ne pourraient jamais être soulagées; nous ne pouvions les remuer et lorsque, en dormant, nous nous retournions d'un côté ou de l'antre, les chaînons, en heurtant l'os de la jambe, nous causaient une douleur si vive que nous nous éveillions subitement. Bien qu'au bout d'un certain temps nous nous y fussions accoutumés et que nous pussions nous promener autour de notre enceinte plus commodément, cependant encore, de temps en temps, nous étions obligés de prendre du repos des journées entières, sans quoi, nos jambes s'enflaient et de petites plaies se formaient sur la partie de l'os la plus exposée an frottement des fers. Plusieurs mois même après que les fers m'eurent été ôtés, mes jambes étaient plus faibles qu'auparavant, mes chevilles plus amincies et mes pieds enflés.
Le soir où nous fûmes chargés de chaînes, nous dûmes couper nos pantalons sur le côté, afin de pouvoir les ôter. Pendant leur première captivité à Magdala, MM. Cameron, Stern et les autres prisonniers portaient des jupons ou des caleçons, à la façon indigène, qu'on leur avait enseigné à passer entre les jambes et les chaînes. Mais nous n'avions pas des vêtements semblables sous la main pour faire comme eux, et même, vu l'état de souffrance de nos jambes, il n'aurait pu être question de passer sous les anneaux la plus fine batiste. La nécessité, dit-on, est la mère de l'industrie: dans cette occasion, j'inventai les pantalons à la Magdala. En ôtant les miens ce même jour, je les ouvris tout le long de la couture extérieure, et ramassant tous les boutons que je pus trouver, je les cousis d'un côté, tandis que je faisais de l'autre des boutonnières aussi rapprochées que mes ressources me le permettaient. Peu de semaines après, j'étais capable, aidé d'un indigène, de passer sous les anneaux des caleçons de calicot, et comme mes jambes se désenflaient, je pus mettre par-dessus mes pantalons en drap fin d'Abyssinie. Telle est la force de l'habitude, qu'à la fin, je quittais et mettais mes pantalons aussi facilement que si mes jambes eussent été libres.
Ne sachant que faire, nous allions habituellement nous coucher de bonne heure. Nous entendîmes le soir de l'opération une discussion an dehors de notre hutte entre Samuel et le chef, de garde cette nuit, nommé Mara, descendant d'un Arménien et grand admirateur de Théodoros. Samuel entra enfin, et nous dit qu'il s'était efforcé de persuader l'officier de ne point nous déranger, mais qu'il insistait pour examiner nos chaînes et se convaincre qu'elles étaient comme elles devaient. Nous refusâmes d'abord de subir cette inspection; nous ne consentîmes qu'afin de nous débarrasser de cet homme, et nous nous mîmes à secouer nos chaînes sous le shama qui nous servait de couverture, à mesure qu'il passait devant nous.
Nous nous attendions à demeurer an moins six mois à Magdala; il fallait donner le temps aux nouvelles d'arriver eu Angleterre, et aussi le temps de venir aux troupes qu'on expédierait pour nous mettre en liberté et punir le despote. M. Rassam fit tout ce qu'il put, par l'entre-mise de Samuel, pour obtenir quelques huttes de plus, si nécessaires à notre commodité. Samuel parla an ras et aux autres chefs, qui consentirent à nous donner une petite hutte et deux godjos lorsqu'ils auraient assez rassemblé de bois pour construire une nouvelle enceinte. Le godjo est une espèce de petite cabane, dont le toit est fait de bouts de tiges liées ensemble à leur extrémité, et tout entières recouvertes de paille. En attendant, on persuada à deux d'entre nos compagnons, Piétro et M. Ecrans, d'aller s'établir à la cuisine, où ils auraient plusieurs chambres et nous laisseraient ainsi plus d'espace.
Notre première pensée, en arrivant à Magdala, avait été de communiquer la nouvelle à nos amis et au gouvernement; une fois que nous eûmes été enchaînés, nous comprîmes que chaque heure perdue était une journée ajoutée à notre misère et à notre discomfort, et que nous ne devions perdre aucun temps pour envoyer un fidèle messager à Massowah. Il nous était très-difficile d'écrire, mais surtout dans le commencement, où nous redoutions Samuel. Plus tard, nous fûmes plus habitués à tout ce qui concernait nos envoyés. Toute la contrée jusqu'au Lasta était soumise encore à Théodoros, et nous étions obligés d'être très-circonspects dans nos expressions, dans le cas où la dépêche tomberait entre les mains d'un chef ou lui serait envoyée. Le 18, notre paquet était prêt; mais, chose étonnante, ce fut la seule fois que la manière d'envoyer notre lettre nous inquiéta. Nous ne pouvions nous confier qu'à un homme qui eût demeuré quelque temps avec nous. A la fin, nous nous souvînmes d'un vieux serviteur de M. Cameron, qui avait été autrefois, en plusieurs circonstances, employé comme délégué, et nous fixâmes notre choix sur lui. C'était un bon homme, un marcheur de première force, mais très-querelleur, et capable de tout pour contrarier son adversaire. Pour le guider, à travers le pays rebelle, nous obtînmes le serviteur d'un prisonnier politique, Dejutch Maret; ils devaient partir ensemble et revenir avec une réponse de M. Munzinger. Bientôt après avoir quitté Magdala, nos deux envoyés commencèrent à se quereller, et en arrivant aux avant-postes des rebelles, une question de préséance entre eux fit découvrir la missive; nos deux messagers furent saisis, liés de chaînes pendant quelques jours, et lorsqu'ils furent relâchés, on nous renvoya notre serviteur elles lettres furent brûlées. Plus tard, nous prîmes plus de précautions; les envoyés portèrent, dans leur ceinturon, les lettres dont la connaissance pouvait être dangereuse; d'autres fois, nous les cousîmes dans le cuir, sous forme d'amulettes et de charmes, comme en portent les indigènes; ou bien encore, nous les piquâmes dans la partie de leurs vieux pantalons, près des coutures. Ceux qui nous répondaient de la côte usaient des mêmes précautions; et quoique nous ayons envoyé, pendant notre captivité, au moins quarante messagers, porteurs de lettres, sans compter ceux qu'on nous renvoyait, nous n'avons eu qu'un message, celui dont nous venons de parler, qui ne soit pas arrivé à destination.
Bientôt se posa la question si importante pour nous de savoir comment nous procurer de l'argent. Il fut fort heureux que Théodoros, à cette époque donnât un millier de dollars à chacun de ses ouvriers. Plusieurs d'entre eux connaissant l'état politique de la contrée, et comprenant que le pouvoir de l'empereur touchait à sa fin, voulurent envoyer leur argent hors du pays et comme nous étions fort embarrassés pour nous en procurer, la chose fut bientôt arrangée à notre satisfaction mutuelle. Nous envoyâmes des gens à Debra-Tabor et comme la route était sûre, et que par des présents agréables nous nous étions faits des amis des chefs de districts traversés par la route de nos délégués, ceux-ci ne furent ni inquiétés ni volés. Ils portèrent les dollars dans des valises sur des mules chargées du grain ou de la fleur de farine que les gens de Gaffat nous envoyaient de temps à autre, ou bien serrés dans les longues écharpes de coton que les Abyssiniens portent en forme de ceinture. Des instructions furent aussi données à M. Munzinger pour qu'il envoyât de l'argent à Metemma, où nous pouvions le faire prendre en envoyant des serviteurs. Ce ne fut que la seconde année de notre captivité que nous rencontrâmes de sérieuses difficultés de ce côté. La puissance de l'empereur diminuait de jour en jour; les rebelles et les voleurs infestaient les routes; le chemin de Metemma à Magdala fut interdit; les gens de Gaffât n'étaient pas épargnés; un moment il parut impossible de nous faire parvenir aucun message. Aussi pendant plusieurs mois eûmes-nous beaucoup de peine à nous procurer une somme quelconque, ayant employé pour cela les serviteurs des prisonniers parents et amis des rebelles; mais ensuite ayant eu recours à l'influence de l'Evêque et à la protection de Wagshum Gobazé, l'argent reprit facilement le chemin de Magdala et nous délivra de nos craintes. Théodoros savait indirectement que nous envoyions des serviteurs à la côte, mais comme c'était l'usage de permettre aux serviteurs des prisonniers d'aller auprès des familles de leurs maîtres pour tacher d'en obtenir quelques secours, il ne pouvait pas trop nous le défendre, surtout ne nous ayant jamais rien fourni. Si nos messagers étaient tombés entre ses mains, il leur eût probablement volé leur argent mais il ne les aurait point insultés. Quant aux lettres c'est une autre affaire: si celles que nous avons écrites étaient arrivées à sa connaissance, les envoyés eussent eu bien vite leur compte, et quant à nous notre sort eût été bien vite décidé aussi.
Cela peut paraître invraisemblable, mais les Abyssiniens qui sont une race de voleurs, se sont montrés parfaitement honnêtes dans ces circonstances, et ne se sont jamais enfuis avec les centaines de dollars qui leur avaient été confiés: c'était pourtant une fortune pour de pauvres domestiques. Je ne voudrais pas être ingrat vis-à-vis de ces hommes qui s'exposant à de grands dangers, la plupart du temps, faisaient leur trajet de Massowah à Magdala, pendant la nuit, et, par ce service rendu, nous empêchaient de mourir de faim: mais cependant je crois qu'ils agissaient d'après le vieil adage: que l'honnêteté est plutôt une bonne politique qu'une vertu innée. D'abord ils étaient largement rétribués, bien traités, et ils s'attendaient à une récompense ultérieure (qu'ils ont fidèlement reçue) dans le cas où la fortune nous sourirait encore. Puis, tous les grands chefs des rebelles se disaient nos amis, et nous n'aurions eu qu'à les avertir, ou bien encore qu'à le faire savoir à l'Evêque pour qu'on eût arrêté les délinquants, qu'on leur eût enlevé le bien mal acquis, et qu'on les eût encore punis sévèrement. Tout cela leur était parfaitement connu.
En considérant le passé je ne puis comprendre comment j'ai pu passer ces longs jours d'oisiveté si ennuyeux, toujours les mêmes pendant vingt-deux mois. Les chaînes n'étaient rien comparées au manque d'occupation. Supposez que nous eussions tenu un journal de notre vie journalière, le contenu eût été invariablement celui-ci: «Pris un bain (opération douloureuse à cause des chaînes qui n'étant plus entourées de bandages, nous blessaient horriblement) un petit garçon tenait mes pantalons pour les passer entre les chaînes. Aujourd'hui le temps étant sec, nous avons fait nos cinquante pas de promenade. Nous avons déjeuné de meilleur appétit après cette tâche remplie. Des malades viennent voir le médecin. Comme je suis médecin et apothicaire, je prescris les médecines et les ordonnances moi-même. Samuel ou tel autre ami indigène qui sait que mon tej est prêt, vient m'en demander un verre ou deux. Je suis allé fumer une pipe avec M. Cameron. Je me suis couché et j'ai lu le Dictionnaire commercial de Mac-Culloch, livre très-intéressant, mais fait exprès pour m'endormir. Cette après-midi je me suis couché, j'ai lu encore le Dictionnaire commercial. Nous avons dîné. (Je voudrais bien savoir quel était l'âge du coq que nous avons mangé?) Nous nous sommes traînés une heure entre les huttes; je me suis couché; j'ai pris l'Appendix de Gadby; mais comme je le sais par coeur, ses plus curieuses descriptions même n'ont plus d'attrait pour moi. Un petit garçon a allumé le feu, le bois était vert et tout s'est rempli de fumée. J'ai joué une partie de whist avec M. Rassam et M. Prideaux. Je ne crois pas qu'ils jouassent avec des cartes aussi sales dans une salle des gardes. Perdu vingt points. Un petit garçon m'a tenu mes pantalons. Les gardes nous out injuriés parce qu'ils avaient couché dehors et qu'il a plu. Bravo Samuel, vous êtes un fidèle ami.»
Cette page imaginée aurait pu se représenter ad infinitum. Pour faire diversion, quelquefois nous écrivions à nos amis, ou bien nous recevions des lettres ou quelques fragments de journaux. Jours délicieux, mais trop rares. Le dimanche nous avions le service religieux: M. Stern quoique malade et faible faisait régulièrement le culte afin de nous fortifier et de nous encourager. Telle était invariablement notre vie journalière. Il faut dire qu'à la fin nous en étions excédés. Nous eûmes aussi de temps en temps d'autres occupations, comme de bâtir une hutte, de créer un jardin, d'exciter sans le vouloir une querelle entre nos serviteurs; détails qui trouveront leur place dans ce récit.
Je rappellerai que les chefs nous avaient promis d'agrandir notre résidence: ils tinrent leur parole. Quatre ou cinq jours après que l'on nous eut mis dans les fers, ils nous firent une visite, se consultèrent, discutèrent pendant longtemps et enfin se décidèrent à ouvrir une brèche dans l'enceinte afin de faire place aux trois huttes qu'ils nous avaient promises. Samuel, qui était chargé de la distribution des nouvelles demeures, donna la petite maison à M. Rassam, prit un des godjos pour lui-même, et donna la troisième à M. Prideaux et à moi. Kerans et Piétro restèrent dans la cuisine, et notre première habitation fut laissée à MM. Cameron, Stern et Rosenthal.
Le 23 juillet 1866, M. Prideaux et moi, nous prîmes possession de notre nouvelle demeure. Sans exagération, si à Londres un chien était enfermé dans une semblable loge, je puis affirmer que son propriétaire serait poursuivi par la Société protectrice des animaux. Telle qu'elle était nous fûmes très-heureux de la posséder, et nous nous mîmes à l'ouvrage, non pour la rendre plus confortable, il ne pouvait en être question, mais pour nous préserver de la pluie.
XII
Description de Magdala.—Climat et provision d'eau.—Les maisons de l'empereur.—Son harem et ses magasins.—L'église.—La prison.—Gardes et geôliers.—Discipline.—Visite préalable de Théodoros à Magdala.—Massacre des Gallas.—Caractère et antécédents de Samuel.—Nos amis Zénab l'astronome et Meshisba le joueur de luth.—Gardes de jour.—Nous bâtissons de nouvelles huttes.—Les serviteurs portugais et les serviteurs abyssiniens.—Notre enceinte est agrandie.
L'Amba[22] de Magdala, situé à environ 320 milles de Zulla, et environ 180 milles de Gondar,[23] s'élève dans la province de Worihaimanoo, sur la frontière de la province de Wallo-Galla. Il est d'un accès difficile à cause des vallées profondes et des ravins étroits et perpendiculaires qui le séparent des rivières de Bechelo, de Jiddah et de la plaine de Wallo. Il est isolé an milieu des gigantesques masses qui l'environnent, et vu du côté ouest il ressemble à un croissant. A l'extrême gauche de cette courbe apparaît le petit plateau des Fahla, qui rejoint par une petite langue de terre, un pic plus élevé que l'Amba et appelé Selassié (Trinité) à cause de l'église qui y a été érigée et qui porte ce nom. De Selassié à l'Amba de Magdala se trouve la grande plaine d'Islamgee; à plusieurs centaines de pieds au-dessous des pics qu'elle sépare, plusieurs villages ont été bâtis par les paysans qui cultivent le terrain pour l'empereur, les chefs et les soldats de l'Amba. Les domestiques des prisonniers ont aussi là quelques portions de terre qui leur ont été données et où ils peuvent élever des huttes pour eux et pour leur bétail. Le samedi un marché hebdomadaire, autrefois bien approvisionné, y est tenu au pied même du Selassié. De nombreux puits y ont été creusés pendant la sécheresse près des sources d'Islamgee, lesquels fournissent une petite provision d'eau qui ne tarit jamais. D'Islamgee jusqu'à Magdala la route est très-escarpée et très-pénible. A partir de la première barrière, elle suit le flanc de la montagne parfois très-abrupte. Du côté droit, les parois de l'Amba s'élèvent comme une gigantesque muraille surplombant sur un abîme. De la première à la seconde porte la route est excessivement étroite et escarpée, coupant à angle droit la première partie. De petites défenses de terre ont été élevées sur les flancs de la route près des portes pour protéger tous les points faibles. Le sommet de la hauteur est fortement défendu et entouré de meurtrières. Deux autres portes conduisent à l'Amba du pied de la montagne; l'une d'elles a été condamnée il y a quelque temps, mais l'autre appelée Kafir Ber, est ouverte du côté du pays de Galla. L'Amba est fortifié par la nature elle-même, et Théodoros a ajouté à la nature par des travaux considérables.
Le plateau de Magdala est plus long que large, quelque peu irrégulier, d'environ un mille et demi de longueur, et, dans sa partie la plus large, d'un mille de largueur. C'était une des plus puissantes forteresses de l'Abyssinie, et, par sa position entre les plus riches plateaux du Dahonte, du Dalanta et du Worihaimanoo, très-facile à approvisionner. Magdala est à plus de 9,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, elle jouit d'un magnifique climat. Tous les soirs pendant toute l'année sans exception, il faut allumer du feu, et quoique pendant les quelques mois qui précèdent la saison des pluies la température s'élève beaucoup, cependant dans nos huttes nous n'avons jamais été incommodés par la chaleur. Les terres élevées qui entourent l'Amba à une certaine distance sont froides et stériles, ce qui est dû à l'altitude de ces parages; même plusieurs des pics du district de Galla sont pendant quelques mois, couverts de neiges et de frimas. Pendant les pluies et aussi pendant les mois qui suivent les pluies, l'eau y est abondante, mais de mars aux premières semaines de juillet elle devient de plus en plus rare, jusqu'à ce qu'on ne l'obtient qu'avec beaucoup de difficulté. Pour remédier à cet inconvénient, Théodoros, avec sa prévoyance habituelle, a fait construire plusieurs citernes sur la montagne, et creuser des puits dans les endroits favorables. Ses efforts ont été couronnés de succès; les puits ne donnent, il est vrai, qu'une petite provision d'eau, mais cette provision est constante et ne diminue pas de toute l'année. L'eau recueillie dans les citernes est de peu de ressource; ces réservoirs n'étant pas recouverts après les pluies, et l'eau entraînant toute espèce de détritus, devient bientôt tout à fait impotable. Les sources principales sont à Islamgee, il y en a bien quelques-unes à l'Amba lui-même; mais elles sont peu de chose quant à l'importance et au nombre de celles qui sortent sur les flancs de la montagne depuis son sommet jusqu'à sa base. Magdala n'était pas seulement une forteresse pour Théodoros, c'était aussi une prison, un arsenal, un grenier et un lieu de protection pour ses femmes et sa famille. L'habitation du roi et le grenier étaient au centre de l'Amba; en face, vers l'ouest, un grand espace bien éclairé avait été laissé ouvert; derrière se trouvaient les maisons des officiers et de la suite de l'empereur; à gauche, les huttes des chefs et des soldats; à droite, sur une petite éminence les pied-à-terre et les magasins, le quartier des soldats, l'église, la prison; et par derrière encore un autre grand espace ouvert, regardant le plateau du Galla, le Tanta.
Les habitations de Théodoros n'avaient rien de royal autour d'elles, elles étaient bâties sur le même modèle que les huttes ordinaires, seulement dans de plus grandes proportions. Du reste, je crois qu'il y tenait très-peu; il préférait sa tente plantée à Islamgee ou sur quelque sommet voisin, à la demeure la plus vaste et la plus commode de l'Amba. A sa répugnance pour toute espèce de maison, en général s'est ajouté depuis un motif particulier contre l'Amba. La plus grande partie de ses maisons était occupée par ses femmes, ses concubines, ses eunuques et ses servantes. Les huttes pour le tef et pour le grain étaient dans la même enceinte, mais séparées des appartements de ses femmes par une forte défense. Les greniers consistent en une demi-douzaine de huttes très-élevées, et protégées de la pluie par un double toit. Ils contiennent de l'orge, du tef, des haricots, des pois, et quelque peu de froment. Tous les grains sont conservés dans des sacs de cuir empilés les uns sur les autres jusqu'aux toits. On dit que lors de la prise de Magdala par nos troupes, le grain y avait été amassé en quantité suffisante pour alimenter toute la garnison et tous les habitants de l'Amba au moins pendant six mois. Les demeures des chefs et des soldats étaient bâties sur le modèle des maisons circulaires de l'Amhara avec un toit de forme aiguë. Les huttes des soldats de la classe inférieure étaient bâties sans ordre dans un espace étroit afin que si un incendie venait à éclater, ces huttes toujours au nombre de vingt ou trente et bâties sous le vent, une fois brûlées jusqu'au sol, devinssent ainsi un obstacle au fléau. Les chefs principaux avaient plusieurs maisons pour leur usage, toutes situées dans une même enceinte, entourées et séparées de celles des soldats par une forte haie. Environ un an avant sa mort, Théodoros avait amassé à Magdala tous les débris de ses premières richesses. Quelques hangars renfermaient des mousquets, des pistolets, etc., etc.; d'autres des livres, des papiers, etc., etc.; d'autres des tapis, des shamas, de la soie, de la poudre, du plomb, des flèches, des chapeaux, et aussi le peu d'argent qu'il possédait et dont il s'était emparé à Gondar; les biens mêmes de ses ouvriers furent aussi envoyés à Magdala pour y être gardés. Tous les magasins d'approvisionnement furent couverts d'une espèce de drap noir, appelé mâk, et fabriqué dans le pays. Une ou deux fois par semaine les chefs se donnaient rendez-vous dans une petite maison bâtie à cet effet dans l'enceinte des magasins pour discuter, soi-disant, les affaires publiques, mais je crois que c'était plutôt pour s'assurer personnellement que les trésors confiés à leurs soins étaient en parfait état et bien gardés.
L'église de Magdala, consacrée an Sauveur du Monde (Medani Alum), n'était pas, sous plusieurs rapports, digne d'un tel lieu. Elle était de récente construction, petite, sans aucun des ornements ordinaires tels que les Saints, la Vie des Apôtres, la Trinité, Dieu le Père et le Diable. On ne voyait aucun saint Georges sur son blanc cheval de bataille, perçant le dragon de sa lance, aucun martyr ne souriait bénignement à ses hypocrites tourmenteurs. Les murs nus n'avaient jamais été blanchis et toutes les âmes pieuses priaient pour l'accomplissement des promesses de Théodoros qui devait bâtir une église digne du nom qu'elle portait. L'enceinte était aussi nue que le saint lieu lui-même; aucun gracieux genévrier, aucun sycomore à la taille gigantesque, aucun guicho au vert sombre n'embellissait le terrain qui l'entourait; pas d'arbres qui offrissent leurs frais ombrages aux centaines de prêtres, de desservants, de diacres qui journellement officiaient au service divin, et qui ne pouvaient se reposer après la fatigante cérémonie des psaumes de David, hurlés en dansant. Sur la même ligne, mais plus bas que la colline sur laquelle était bâtie l'église, l'Abouna possédait quelques maisons et un jardin; mais malheureusement pour lui, quelques années plus tard, son pied-à-terre devint sa prison.
La prison, geôle commune aux détenus politiques, aux voleurs et aux meurtriers, consistait en cinq ou six huttes défendues par une forte enceinte, et entourées des demeures privées des plus riches prisonniers et de celles des gardes. Ces habitations s'étendent du penchant est de la colline, près du précipice, jusqu'à l'espace ouvert du côté du sud. A l'époque de notre captivité, elles ne contenaient pas moins de six cent soixante prisonniers. Environ quatre-vingts moururent des fièvres, cent soixante-quinze furent relâchés par Sa Majesté, trois cent sept furent exécutés, quatre-vingt-onze durent leur liberté à l'assaut de Magdala. Les lois de la prison sous certains rapports étaient très-sévères, sous d'autres elles étaient douces et à la hauteur de notre monde civilisé. Au coucher du soleil, les prisonniers étaient conduits au centre de l'enclos. A mesure qu'ils passaient la porte on les comptait et leurs fers étaient examinés. Les femmes avaient une hutte à part, mais seulement depuis de récents changements; auparavant elles couchaient dans les mêmes huttes que les hommes. L'espace y était très-limité et les prisonniers y étaient entassés comme des harengs dans un baril. Les Abyssiniens eux-mêmes, cruels comme ils le sont, nous ont décrit des scènes nocturnes d'une façon terrible. Les huttes, emplies jusqu'à l'entassement, étaient fermées, l'atmosphère devenait fétide et les odeurs insupportables. Là étaient couchés côte à côte, et souvent assujettis par le cou à une fourche de bois, et pour des années, le pauvre vagabond affamé, et le guerrier victorieux qui avait versé son sang sur le champ de bataille; le gouverneur de province, ainsi que le fils de roi et le législateur conquérant. Au centre se tenaient les gardes, surveillant les chandelles allumées toute la nuit, riant et s'amusant à quelque jeu insignifiant et indifférents aux souffrances des malheureux qu'ils gardaient. A la naissance du jour (vers six heures avant midi dans ces régions), la porte de la prison était ouverte et ceux qui étaient assez riches pour posséder quelque chose allaient se restaurer dans des huttes élevées à cet effet dans le voisinage des dortoirs, tandis que les plus pauvres s'assemblaient en foule dans la cour de la prison attendant leur pain avec l'impatience de gens affamés que la bonté de l'empereur empêchait tout juste de mourir de faim. D'autres rôdaient par couples demandant l'aumône à leurs compagnons plus favorisés, et lorsqu'ils y étaient autorisés, allaient de maison en maison demander l'aumône au nom du Sauveur du Monde.
Les gardes de la prison étaient les plus grands scélérats que j'aie jamais connus. Pendant plusieurs années ils avaient été en contact avec la misère sous ses plus tristes formes, et la dernière étincelle du respect humain s'était éteinte dans ces coeurs de pierre. Au lieu de montrer de la pitié pour leurs prisonniers, qui étaient pour la plupart les victimes innocentes d'une indigne trahison, ils ajoutaient à la misère des captifs par la dureté et la cruauté de leur conduite envers eux. Un chef recevait-il une petite somme de son pays éloigné, aussitôt ils l'informaient qu'il devait satisfaire l'avarice de ses rapaces geôliers. Mais ce n'était rien comparé aux tortures morales qu'ils infligeaient à leurs prisonniers. Plusieurs d'entre eux étaient enfermés dans l'Amba depuis des années et y avaient amené leurs familles pour les avoir auprès d'eux. Malheur aux femmes qui résistaient aux sollicitations de ces infâmes scélérats! Menacées et même battues, il y en avait peu qui résistassent; quelques-unes allaient volontairement au-devant des avances; et lorsqu'un chef, un homme d'un rang élevé ou un riche marchand quittait sa maison de jour, il savait que sa femme recevrait immédiatement l'amant de son choix, ou chose plus horrible à dire, l'homme qu'elle détestait mais qu'elle craignait.
Telle était la vie quotidienne de ceux dont le tort avait été d'écouter les paroles mielleuses de Théodoros, erreur qui pesait plus lourdement sur eux qu'un crime. Mais lorsque Théodoros se rencontrant dans le voisinage, s'arrêtait quelques jours à Magdala, quelle anxiété, quelle angoisse, régnaient dans cette maudite place! Plus de maison de réunion, plus d'heures passées en famille ou avec les amis, plus de nourriture prise avec gaieté; les prisonniers devaient rester dans les huttes servant de dortoir, car l'empereur d'un moment à l'autre pouvait les faire appeler, soit pour leur rendre la liberté, soit pour mettre fin à leur existence. Laissez-nous prendre pour exemple la visite qu'il fit à Magdala aux premiers jours de juillet 1865, à son retour de son infructueuse campagne dans le Shoa. Il est certain qu'une longue suite de malheurs peut altérer les meilleures qualités d'un homme, et le porter à accomplir des actes dont l'idée seule le ferait rougir dans d'autres temps. Tel était le cas de Beru Goscho, autrefois gouverneur indépendant du Godjam. Depuis des années il languissait dans les chaînes. Dans l'espoir d'améliorer sa position, il eut la bassesse de rapporter à Sa Majesté que lorsque le bruit avait couru, que lui, Théodoros, avait été tué à Shoa, la plus grande partie des prisonniers s'en étaient réjouis. Sa Majesté, en apprenant cela, donna aussitôt l'ordre que tous les prisonniers politiques enchaînés par les pieds seulement le fassent aussitôt par les mains, exceptant seulement Beru Goscho. Toutefois ce chef, quelques jours plus tard, ayant envoyé l'un de ses serviteurs pour demander comme récompense qu'il lui fût permis d'avoir sa femme auprès de lui, l'empereur qui n'aimait pas la trahison,—chez les autres,—déclara qu'il était ennuyé de cette demande, et donna des ordres pour qu'on lui chargeât aussi les mains de chaînes. Mais ce n'était rien, en comparaison du massacre des Gallas qui eut lieu pendant cette même visite de Théodoros. Après avoir soumis le pays de Galla, il réclama des otages. Pour répondre à cette exigence, la reine Workite lui envoya son fils, l'héritier du trône; et plusieurs chefs confiants dans la probité de Théodoros voulurent accompagner le jeune prince. Le futur héritier fut d'abord bien traité et même nommé chef de la montagne; mais bientôt, sous un prétexte quelconque, il tomba en disgrâce; on le fit prisonnier libre au commencement, et plus tard on l'envoya à la geôle commune chargé de chaînes, où il souffrit plusieurs années.
Menilek, petit-fils de Sehala Selassié, avait été amené auprès de l'empereur pendant sa jeunesse; il fut élevé par son ordre en liberté, et afin de donner plus de force à ses conquêtes, il lui donna sa fille en mariage. Au milieu de ses rêves Théodoros apprit tout à coup que Menilek avait pris la fuite avec ses compagnons, et qu'il était déjà sur le point d'atteindre l'héritage de ses pères. Je ne saurais vous peindre la colère, la rage de l'empereur à cette nouvelle. Au moyen d'un télescope il put voir Menilek dans la plaine éloignée de Wallo, reçu avec honneur par la reine de Galla, Workite. Aveuglé par la rage il ne pensa qu'à se venger. Il n'osa pas s'aventurer à poursuivre Menilek et s'attaqua à ses alliés; il avait sous la main ses victimes: le prince de Galla et ses chefs. Théodoros, monté sur son cheval, fit venir ses gardes du corps, envoya chercher ces hommes qui languissaient depuis longtemps dans la prison, parce qu'ils avaient eu foi en sa parole, et alors se passa une scène horrible, dont je ne pourrais écrire les détails. Tous furent tués, ils étaient au nombre d'environ trente-deux, je crois; ces malheureux se virent lancés vivants dans le précipice. Théodoros regretta plus tard ce moment de rage. Avec Menilek il avait perdu Shoa; par le meurtre du prince de Galla il fit de ces tribus ses plus mortels ennemis. Il envoya dire à l'évêque: «Pourquoi, si vous croyiez que j'avais tort, n'êtes-vous pas venu avec le Fitta Negust (Code abyssinien) dans vos mains, et pourquoi ne m'avez-vous pas dit que j'avais tort?» La réponse de l'évêque fut simple et juste: «Parce que je voyais le sang écrit sur votre visage.» Toutefois Théodoros fut bien vite consolé. La pluie s'était fait attendre, l'eau devenait rare dans l'Amba; mais le jour suivant il plut. Théodoros, tout souriant, s'adressa à ses soldats en leur disant: «Voyez la pluie; Dieu est avec moi, parce que j'ai fait mourir les infidèles.»
Telle est Magdala, cette roche nue et brûlée par le soleil, cette terre aride et déserte où nous avons passé près de deux ans captifs et enchaînés.
Nous montâmes notre maison à peu de frais: deux peaux de vaches tannées furent tout ce que nous demandâmes. Celles-ci ajoutées à deux vieux tapis que Théodoros nous avait offerts à Zagé, étaient à peu près toute notre richesse. J'avais une petite table pliante et un lit de camp. Quelques-unes de nos connaissances étant arrivées peu de jours auparavant, notre cahute fut insuffisante pour eux et pour nous. La saison des pluies avait été abondante, et le toit de notre godjo pliant sous le poids du chaume mouillé avait permis à l'eau de s'ouvrir un chemin dans notre hutte; nous remédiâmes à cela aussi bien que nous pûmes au moyen d'un long bâton, mais c'était encore bien branlant et la gouttière coulait toujours plus fort. La terre détrempée ressemblait tout à fait à un marais irlandais, et si la paille que nous mettions sous les peaux afin de rendre notre lit un peu plus moelleux, n'avait pas été remuée tous les jours, l'humidité aurait pénétré même à travers le vieux tapis qui ornait notre demeure. Je ne pus rester plus longtemps ainsi; je craignais de tomber malade. Je trouvais qu'avec mes chaînes et ma cahute j'en avais assez, sans que la maladie par-dessus le marché vînt me jeter dans le désespoir. J'envoyai mes serviteurs abyssiniens couper du bois et je fis un petit plancher élevé, irrégulier et dur; mais préférable pour y dormir à la terre toujours mouillée.
Je me souviendrai toujours de cette longue et ennuyeuse saison des pluies, et avec quelle impatience nous attendions la fête de la Croix, le 25 septembre; car les indigènes nous avaient dit que cette saison prenait fin vers cette époque. J'avais apporté avec moi de Gaffat une grammaire amharie. Faute de mieux, je m'efforçais de l'étudier, mais mon esprit ne pouvait se fixer à un tel travail; et le livre dans les mains j'étais, par la pensée, à mille lieues de là, revoyant le home, ou rêvant éveillé des chers amis absents, ou bien encore d'indépendance et de liberté. Vers la fin du mois d'août, bientôt après le retour de notre malheureux messager, nous écrivîmes encore et nous envoyâmes un autre homme; nous eûmes alors d'abondantes preuves, que Samuel, d'abord notre interprète et maintenant notre geôlier, prenait tout à fait nos intérêts. Par ses bons arrangements le messager partit sans que personne en eût connaissance et il le fit arriver à Massowah avec ses lettres.
J'ai parlé souvent de Samuel et son nom reviendra bien des fois dans ce récit. Il fut, dès le commencement, mêlé aux affaires des Européens et à cette époque il se montra plutôt leur ennemi que leur ami, mais depuis notre arrivée et pendant notre séjour il fut extrêmement bon à notre égard. C'était un homme fin et rusé, qui s'aperçut un des premiers que la puissance de Théodoros allait en décroissant. Il l'appelait déjà familièrement par son nom, et avait sa confiance; mais il nous servit toujours et nous facilita les communications avec les rebelles et avec la côte.
Dans sa jeunesse il avait eu la jambe gauche cassée et mal arrangée; aussi, bien que Théodoros l'aimât beaucoup, il ne lui avait jamais confié aucune affaire militaire, mais il l'employait toujours pour le civil. Samuel n'aimait pas à parler de l'accident qui avait été cause de son infirmité, et répondait toujours d'une façon évasive aux questions qui lui étaient faites à ce sujet. Piétro, un Italien, grand blagueur, dont toutes les histoires n'étaient pas dignes de foi, nous racontait que Samuel avait eu la jambe cassée à son arrivée à Shoa, par un Anglais, qui lui ayant donné un coup de pied l'avait envoyé rouler dans un fossé au fond duquel en tombant il s'était cassé la jambe. C'était à cause de ce coup de pied, ajoutait Piétro, que Samuel haïssait tant les Anglais et qu'il s'était tourné si fortement contre eux; tout d'abord cela dut être ainsi; mais je crois que ce sentiment ne dura pas.
Samuel se figurait qu'il était un homme important dans sa patrie. Son père avait été un petit cheik; et Théodoros, après la révolte des concitoyens de Samuel, avait nommé celui-ci gouverneur de son pays. Avec toute l'apparence d'une grande humilité, Samuel était très-fier, et en le traitant comme si réellement il eût été un grand personnage, on lui faisait faire tout ce qu'on voulait aussi aisément qu'à un enfant. Il avait souffert d'une forte attaque de dyssenterie pendant notre séjour à Kourata. Je le visitai soigneusement, et il conserva depuis une profonde reconnaissance pour toutes nos attentions à son égard. Lorsque chacun de nous vécut dans une hutte séparée, il ne permit jamais que les gardes dormissent dans l'intérieur de nos huttes. Il est vrai que la chose eût été difficile. Mais les Abyssiniens ne s'embarrassent pas pour si peu; ils dorment n'importe où; sur le lit de leurs prisonniers, s'il n'y a pas d'autre place, et se servent de ces derniers comme de coussins. Quant à M. Rassam il n'avait point de gardes dans sa chambre, c'était l'homme important, le dispensateur des faveurs. Mais MM. Stern, Cameron et Rosenthal, n'étant ni riches, ni en faveur, avaient l'avantage de posséder la compagnie de deux ou trois de ces scélérats; ceux qui se trouvaient dans la cuisine n'étaient pas mieux partagés, parce que la nuit on leur envoyait toujours quelques soldats, non pas pour surveiller MM. Kérans et Piétro, mais la propriété du roi (c'est ainsi qu'ils désignaient nos amis).
Samuel se fit bientôt des amis de quelques chefs. Au bout d'un certain temps deux d'entre eux furent toujours dans notre enceinte, et sous prétexte de venir voir Samuel ils passaient des heures avec nous. M. Kérans, un bon savant Amharie, fut notre interprète dans ces occasions; l'un d'eux, Deftera Zenob, premier notaire du roi (maintenant le tuteur d'Alamayou), était un homme intelligent et honnête, mais enragé d'astronomie et passant des heures à s'informer de tout ce qui concerne le système solaire. Malheureusement, ou les explications n'étaient pas justes, ou il comprenait difficilement, car chaque fois qu'il venait nous voir il avait besoin de recommencer l'explication, jusqu'à ce qu'à la fin notre patience fut poussée à bout et que nous l'envoyâmes promener. L'autre était un jeune homme d'un bon naturel, appelé Afa-Négus-Meshisha, fils du précédent gouverneur de l'Amba; Théodoros à la mort du père de ce dernier, avait donné le titre à Meshisha, mais rien de plus. Sa passion était de jouer du luth ou d'un instrument qui lui ressemblait beaucoup. Samuel pouvait l'écouter pendant des heures, mais deux minutes suffisaient pour nous faire fuir. Il nous était pourtant utile, car il nous donnait de bons renseignements sur ce qui se passait au camp de Théodoros, favorisé qu'il était par sa position de membre du conseil.
Telle était notre seule société, à part nos propres personnes. Il est vrai que le ras et les hommes importants faisaient appeler plus souvent M. Rassam depuis qu'il leur donnait du tej et de l'arrack, au lieu du café qu'il leur offrait primitivement; mais à moins que l'un d'eux eût besoin d'un remède, il était très-rare qu'ils nous honorassent d'une visite; ils pensaient qu'ils avaient assez fait pour nous (grand honneur en effet et pour lequel nous leur devions une profonde reconnaissance!) lorsque passant près de nos huttes, ils nous gratifiaient d'un aimable: «Puisse Dieu te délivrer!»
Notre plus grand ennemi était un garde de jour, nommé Abu-Falek, vieux scélérat qui n'était heureux que lorsqu'il pouvait faire du mal à quelqu'un; il était haï de tout le monde sur la montagne, et à cause de cela on le respectait. Le jour où il était de garde, il nous était très-difficile d'écrire, parce qu'il mettait constamment sa vilaine tête grise entre la porte entrebâillée pour voir ce que nous faisions. Il fit tout ce qu'il put pour nous ennuyer, mais il n'atteignit que nos domestiques; nos écus nous préservèrent de sa méchanceté.
Cependant, tout a une fin. Avec le Maskal (fête de la Croix) arriva le brillant soleil et l'hiver frais et agréable. Il y avait alors deux mois et demi que nous étions dans les chaînes, et nous nous attendions à chaque instant à recevoir quelque nouvelle réconfortante, qui nous dirait: «Ne craignez rien; nous arrivons.»
Depuis notre arrivée à Magdala, nous n'avions reçu qu'une seule lettre, et plus de six mois s'étaient écoulés sans nouvelles de nos amis et sans aucun rapport quelconque avec l'Europe.
Immédiatement après les pluies, M. Rassam avait réparé et arrangé sa maison, et bâti une nouvelle hutte. M. Rosenthal étant sur le point de nous rejoindre, Samuel obtint pour ce dernier un espace de terrain attenant à notre haie, et il y bâtit, pour cet ami et pour sa famille, une hutte qui fut plus tard entourée par la palissade commune. Samuel m'avait plusieurs fois parlé d'abattre notre vieux godjo, et de bâtir une plus grande demeure; mais je croyais que ce serait du temps perdu, m'attendant, avant quelques mois, à un changement quelconque dans notre position; j'avais aussi une autre raison, c'est que la partie de la vieille enceinte, en face de mon godjo, ne m'aurait alors laissé qu'un pied de terrain. Samuel me promit de faire tous ses efforts pour obtenir que l'enceinte fût reculée si je bâtissais. J'y consentis, et il se mit en devoir de remplir sa promesse; mais il échoua. Cependant, quelques semaines plus tard, un des chefs, que j'avais soigné depuis mon arrivée, dans le premier feu de sa reconnaissance pour sa guérison, prit sur lui d'abattre l'enceinte, et me promit d'envoyer ses hommes pour m'aider.
Tous les matériaux, le bois, les bambous, les peaux de vache, le chaume, furent achetés au bas de la montagne, et, au bout de quelques jours, tout fut prêt. Je le fis savoir à mon malade. Il arriva avec une cinquantaine de soldats, qui, par son ordre, renversèrent l'enceinte et jetèrent à bas mon godjo. Le terrain fut alors nivelé, la circonférence de la hutte tracée avec un bâton, fixé au centre par un bout de corde, et l'on creusa un fossé profond d'environ un pied et demi. Deux gros bâtons furent placés à l'endroit où devait se trouver la porte, et chaque soldat se mit à charrier des branches avec lesquelles les murs furent élevés; on les plaça dans le fossé, et l'espace vide entre elles fut garni avec de la terre qu'on était allé chercher; ils avaient auparavant lié avec des lanières de cuir de vache des branches flexibles transversales, afin de leur conserver la ligne verticale, et la première partie de cette construction fut finie. Quelques jours plus tard, ils revinrent pour faire la charpente du toit et le placer sur les murs; il ne manquait plus que de couvrir de chaume notre demeure pour la rendre habitable. Les serviteurs apportèrent de l'eau et firent de la boue, avec laquelle ils recouvrirent toutes les parois du mur, et, une semaine après que notre godjo eut été démoli, M. Prideaux et moi nous donnâmes notre festin de prise de possession. Les soldats furent très-contents de leur pourboire, et ils arrivaient toujours en grand nombre lorsque nous réclamions leur aide, parce que nous les rétribuions très-largement; pour citer un exemple, les matériaux de notre hutte nous avaient coûté huit dollars, et nous en dépensâmes quatorze pour fêter ceux qui nous avaient aidés. Nous avions à présent sept pieds de terrain chacun; la table pouvait être dressée au milieu et le pliant offert à un visiteur. M. Rassam avait réussi à enduire l'intérieur de sa hutte au moyen d'une pierre sablonneuse et douce, d'une couleur un peu jaunâtre, que l'on rencontre dans le voisinage de l'Amba; nous mîmes aussi nos serviteurs à l'oeuvre, mais nous dûmes auparavant barbouiller nos murs à plusieurs reprises avec de la bouse de vache, afin de faire adhérer l'enduit plus fortement. Nous fûmes très-heureux de l'apparence propre et claire qu'avait notre hutte. Malheureusement, comme elle était placée entre deux enceintes élevées et entourée par les autres huttes, elle était très-sombre. Pour obvier à cet inconvénient, nous coupâmes une partie de la charpente du mur, et nous fîmes quatre fenêtres; c'était certainement une grande amélioration, mais, la nuit, le froid s'y faisait sentir bien vivement. Par bonheur, notre ami Zenab nous donna quelques parchemins; au moyen d'une vieille boîte, nous fîmes quelques cadres grossiers, et le parchemin, préalablement imbibé d'huile, nous servît de vitres.
Nous fûmes obligés de garder une grande quantité de serviteurs, afin de nous préparer ce dont nous avions besoin. Quelques femmes furent chargées de nous moudre notre farine, d'autres de nous apporter l'eau et le bois. Des serviteurs allèrent an marché, ou dans les districts voisins, pour acheter le grain, les moutons, le miel, etc.; d'autres furent employés comme messagers à la côte ou à Gaffat. J'avais avec moi deux Portugais qui faisaient le tourment de ma vie, parce qu'ils se querellaient toujours, qu'ils buvaient souvent, et qu'ils étaient impertinents et paresseux. Les Portugais vivaient dans la cuisine; mais comme ils se battaient sans cesse avec les autres domestiques, et que nous étions ainsi privés de tout secours, parce que nous ne pouvions faire entendre nos ordres, je leur élevai une petite hutte. L'enceinte ayant encore été élargie par le chef, M. Cameron s'était bâti une maison pour lui, et M. Rosenthal en avait élevé une autre pour ses serviteurs; celle de mes Portugais était sur la même portion de terre, et avant la saison des pluies, j'en élevai encore une autre pour mes serviteurs abyssiniens, qui grommelaient et menaçaient de me quitter s'ils étaient obligés de passer encore une saison semblable sous une tente.
Tous ces arrangements nous avaient pris quelque temps; nous avions été contents d'avoir quelque chose à faire, car ainsi les jours passaient plus vite, et le temps pesait moins lourdement sur nous. Notre Noël ne fut pas très-joyeux, et un nouvel an, nous ne nous fîmes pas des souhaits de retour d'années semblables; cependant, nous étions plus accoutumés à notre captivité, et, sous certains rapports, bien plus confortablement établis.
Notes:
[22] La forteresse.
[23] D'après M. Markham.