WeRead Powered by ReaderPub
Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros cover

Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros

Chapter 17: XIV
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The narrator gives a first-person account of imprisonment in Abyssinia, describing causes of captivity, conditions of confinement, treatment by the emperor, and daily life among fellow captives. He sketches the ruler's rise to power, military campaigns, administration, personality, household, and the country's customs and people. The narrative includes portraits of influential Europeans involved in the affair and uses eyewitness experience and local informants to explain political context and the events that led to the captives' situation. Observations alternate between anecdote and analysis, combining personal suffering, ethnographic detail, and reflections on court practices and interactions between locals and foreigners.

XIII

Théodoros écrit à M. Rassam touchant M. Flad et ses ouvriers. —Ses deux lettres comparées.—Le général Merewether arrive à Massowah.—Danger d'envoyer des lettres à la côte.—Ras-Engeddah nous apporte quelques provisions.—Notre jardin.—Résultats pleins de succès de la vaccine à Magdala.—Encore notre sentinelle de jour.—Seconde saison des pluies.—Les chefs sont jaloux.—Le ras et son conseil.—Damash, Hailo, etc., etc.—Vie journalière pendant la saison des pluies.—Deux prisonniers tentent de s'échapper.—Le knout en Abyssinie.—Prophétie d'un homme mourant.

Un serviteur de M. Rassam, que celui-ci avait envoyé à Sa Majesté quelques mois auparavant, revint, le 28 décembre, porteur d'une lettre de Théodoros, qui en renfermait une autre de la reine d'Angleterre. L'empereur informait M. Rassam que M. Flad était arrivé à Massowah, et était chargé d'une lettre dont nous devions prendre connaissance. Sa Majesté engageait M. Rassam à attendre son arrivée, qui serait prochaine, pour se consulter avec lui sur la réponse à faire. Nous fûmes bien heureux du contenu de la lettre de la reine; il était clair qu'à la fin on avait pris un ton plus haut, que le caractère de Théodoros était mieux connu, et que tous ses projets chimériques échoueraient devant l'attitude prise par le gouvernement anglais.

Le 7 janvier 1867, Ras-Engeddah arriva à l'Amba, conduisant une fournée de prisonniers. Il nous envoya ses compliments et une lettre de Théodoros. La lettre de Théodoros était impérieuse et vaine; d'abord, il donnait un compte rendu sommaire de la lettre que M. Flad lui avait écrite; tout ce qu'il avait demandé avait été d'abord accepté, mais sur ces entrefaites, il avait changé sa manière de faire à notre égard; Théodoros nous donnait sa réponse projetée: il disait que l'Ethiopie et l'Angleterre avaient été primitivement sur un pied d'amitié, et que, pour cette raison, il avait excessivement aimé les Anglais. Mais, depuis lors, ajoutait il, «ayant appris qu'ils m'avaient calomnié auprès des Turcs et qu'ils me haïssaient, je me suis dit: Est-ce que cela peut être? et le doute est entré dans mon coeur.» Il voulait évidemment passer sous silence les mauvais traitements qu'il nous avait infligés, car il ajoutait: «J'ai reçu dans ma maison, dans ma capitale, à Magdala, M. Rassam et sa suite, que vous m'avez délégués, et je les traiterai avec égards jusqu'à ce que j'aie obtenu un gage d'amitié.» Il terminait sa lettre en ordonnant à M. Rassam d'écrire aux autorités elles-mêmes, afin que les ouvriers lui fussent envoyés; il voulait que cette lettre de M. Rassam lui fût expédiée promptement, et que M. Flad arrivât sans retard.

Cette lettre probablement n'avait été qu'un ballon d'essai; ce n'était pas la ligne de conduite qu'il devait adopter: il savait trop bien que sa seule chance était de flatter, de paraître humble, doux et ignorant; il savait qu'il pouvait gagner la sympathie de l'Angleterre en prenant cette voie, et qu'un ton impérieux ne servirait nullement ses projets et ne lui serait d'aucun secours pour le but qu'il poursuivait depuis longtemps. Le lendemain, de bonne heure, un envoyé arriva du camp impérial avec une lettre du général Merewether, et une autre de Théodoros. Qu'elle était différente, cette dernière lettre, de celle qu'avait apportée Ras-Engeddah! Elle était insinuante, courtoise: il n'ordonnait plus, il demandait humblement; il suppliait, il implorait avec douceur; il commençait ainsi: «Maintenant, pour me prouver que vous voulez établir de bonnes relations d'amitié entre vous et moi, promettez-moi, dans votre réponse, de m'envoyer d'habiles ouvriers; que M. Flad vienne aussi par la route de Metemma. Ce sera le gage de notre amitié.» Il citait l'histoire de Salomon et d'Hiram, à l'occasion de l'incendie du temple, puis il ajoutait: «Et maintenant, quand je me jetterais aux genoux de la grande reine, de ses nobles, de son peuple, de ses hôtes, m'humilierais-je davantage?» Il décrivait ensuite la réception qu'il avait faite à M. Rassam, la façon dont il l'avait traité, comment il avait relâché les premiers prisonniers le jour même de son arrivée, afin de condescendre aux désirs de notre reine; il expliquait la cause de notre emprisonnement en reprochant à M. Rassam d'avoir fait partir les prisonniers sans les lui avoir présentés auparavant; et terminait en disant: «Comme Salomon tomba aux pieds d'Hiram, moi aussi, sous le regard de Dieu, je tombe aux pieds de la reine, de son gouvernement et de ses amis. Je désire que vous me les expédiiez (les ouvriers) par la via Metemma, afin qu'ils m'enseignent la science et qu'ils me montrent les beaux-arts. Lorsque ces choses seront terminées, je vous remercierai et vous renverrai par le pouvoir de Dieu.»

M. Rassam répondit à Sa Majesté, en lui annonçant qu'il avait consenti à sa demande. L'envoyé, à son arrivée au camp de l'empereur fut bien reçu, on lui offrit une mule et on le dépêcha promptement à sa destination. Pendant plusieurs mois nous n'entendîmes plus parler de rien.

Le général Merewether, dans sa lettre à Théodoros, informait celui-ci qu'il était arrivé à Massowah avec les ouvriers et les présents, et que si les captifs lui étaient envoyés il permettrait aux ouvriers de rejoindre le camp de l'empereur. Nous fûmes bien heureux lorsque nous apprîmes que le général Merewether était chargé des négociations; nous connaissions son habileté; nous avions pleine confiance en son tact et en sa discrétion. Vraiment il mérite notre reconnaissance, car il fut l'ami des prisonniers; du moment où il débarqua à Massowah jusqu'au jour de notre liberté, il ne s'épargna aucune peine et aucun désagrément pour obtenir notre délivrance.

Les messages circulaient maintenant plus régulièrement; nous écrivîmes de longs détails, touchant Théodoros, et la nécessité d'employer la force pour obtenir notre élargissement. Nous connaissions le danger auquel nous nous exposions; mais nous préférions mourir plutôt que de vivre d'une telle existence. Nous informâmes nos amis de tout ce que nous avions décidé; le soin de notre vie ne devait pas peser un instant dans la balance; aussi bien l'emploi de la force était la seule chance que nous eussions d'échapper à la mort et nous insistâmes pour qu'elle fût tentée. Nous donnâmes toutes les informations que nous pûmes sur les ressources du pays, sur les mouvements de Théodoros, la puissance de son armée, la route qu'il ferait suivre probablement à ses troupes sur la terre ferme, les moyens à prendre pour négocier avec lui et s'assurer le succès. Nous savions que si quelqu'une de ces lettres tombait entre les mains de Théodoros, nous n'aurions ni pitié, ni merci à attendre; mais nous considérions que notre devoir était de nous soumettre à toute éventualité et d'aider de toute notre habileté ceux qui travaillaient à nous délivrer.

A cette époque nous reçûmes souvent des nouvelles de nos amis, des journaux ou des articles détachés et mis sous enveloppe. On y parlait fort peu de la guerre; la presse, à quelques exceptions près, semblait considérer la chose comme une folle entreprise qui ne pouvait réussir. Les journalistes, à notre grand désespoir, discutaient sur les insectes, le poison subtil, l'absence d'eau, et de semblables vétilles. Deux mois et demi se passèrent encore dans une vie monotone. Mes remèdes tiraient à leur fin et le nombre de mes malades était grand. J'aurais bien voulu me procurer d'autres remèdes.

Le 19 mars Ras-Engeddah arriva à l'Amba avec un millier de soldats. Ils apportaient avec eux de l'argent, de la poudre et d'autres provisions diverses que Théodoros envoyait à Magdala pour y être plus en sûreté. En même temps il nous fît parvenir les provisions et les remèdes que le capitaine Goodfellow avait apportés à Metemma bientôt après l'arrivée de M. Flad. Je rendrai cette justice à Théodoros, que dans cette circonstance, il se conduisit bien. Aussitôt que nous fûmes informés que plusieurs objets étaient arrivés pour nous à Metemma, M. Rassam écrivit à l'empereur, lui demandant la permission d'envoyer des serviteurs et des mules, afin de les faire transporter à Magdala. Théodoros répondit qu'il les aurait apportés lui-même, et donna l'autorisation. Il envoya l'un de ses officiers à Wochnee avec des instructions pour les différents chefs des districts, d'avoir à nous faire porter ce qu'on nous envoyait à Debra-Tabor. J'avais depuis longtemps épuisé mes ressources et je fus bien heureux lorsque ces quelques objets nous parvinrent. Pendant plusieurs jours nous nous régalâmes de pois verts, de viandes confites, de cigares, etc., etc., et nous fûmes plus gais; non pas tant à cause des provisions elles-mêmes, qu'à cause de la conduite de notre hôte à notre égard.

Je me souviens que les mois qui suivirent, le fardeau de notre existence nous parut bien plus lourd. Nous nous attendions à des événements importants, et rien ne se manifestait; à notre arrivée à Magdala nous n'eussions jamais cru possible d'y passer une seconde saison des pluies; nous n'aurions jamais pu croire qu'an temps si long s'écoulerait sans amener un événement quelconque. Ce dont nous souffrions par-dessus tout, c'était de l'incertitude dans laquelle nous vivions; nous tremblions à la pensée des cruautés et des tortures que Théodoros infligeait à ses victimes; et chaque fois qu'un messager royal arrivait, on aurait pu nous voir allant d'une hutte à l'autre, échangeant des regards d'angoisse, et demandant plusieurs fois à nos compagnons de souffrance: «N'y a-t-il rien de nouveau? N'y a-t-il rien qui nous concerne?»

Le général Merewether avec une douce prévoyance, nous avait envoyé quelques graines, et nous nous en procurâmes quelques autres à Gaffat. L'enceinte de M. Rassam avait été élargie considérablement par les chefs, et il put se créer un joli jardin. Il avait auparavant semé quelques graines de tomates; ces plantes poussèrent admirablement bien, et M. Rassam avec beaucoup de goût, fit, au moyen de bambous, un très-joli treillage qui fut bientôt recouvert par ces plantes grimpantes. Entre notre hutte, l'enceinte et les huttes opposées à la nôtre, se trouvait une portion de terrain d'environ huit pieds de large et dix pieds de long. M. Prideaux et moi nous la labourâmes, enchantés d'avoir quelque chose à faire. Avec des bambous refendus nous fîmes aussi un petit treillage, divisant notre petit jardin en carrés, en triangles, etc., et le 24 mai, en l'honneur de la fête de notre reine, nous semâmes nos graines. Quelques-unes sortirent promptement; les pois en six semaines furent hauts de sept ou huit pieds. La moutarde, les cressons, les radis prospérèrent. Mais notre jardin de fleurs, situé au centre, resta longtemps stérile et lorsqu'à la fin quelques plantes germèrent, ce furent seulement quelques espèces biennales qui ne fleurirent que le printemps suivant. Quelques pois, juste assez pour les goûter (notre jardin était trop petit pour pouvoir nous en fournir plus d'une ou deux petites corbeilles) des laitues que nous mangions sans assaisonnement (nous n'avions pas d'huile et rien qu'un mauvais vinaigre fait de tej) de temps en temps quelques radis, ce fut là tout le luxe qui nous rendit immensément joyeux, après une nourriture uniquement composée de viande. Lorsqu'un second envoi de semences nous arriva, nous transformâmes en jardin toutes les portions de terrain aptes à cela et nous eûmes le plaisir de manger quelques navets, passablement de laitues, et quelques choux. Bientôt après la saison des pluies, tout fut desséché; le soleil brûla nos trésors et nous laissa encore à notre éternel mouton et à nos volailles.

Environ un mois avant les pluies de 1867, la fièvre, ayant un caractère malin, se déclara dans la prison commune. Le lieu était déjà assez sale, aussi lorsque la maladie fit son apparition, l'horreur de cette demeure n'aurait pu se décrire; lorsque environ cent cinquante hommes de tous rangs se trouvèrent couchés sur le terrain dans un état de prostration, en proie à la maladie, empoisonnant cette atmosphère déjà si impure, la scène était affreuse à voir, et digne du lieu de tourment décrit par le Dante. L'épidémie sévit jusqu'aux premières pluies. Environ quatre-vingts prisonniers moururent, et bien d'autres auraient succombé, si heureusement quelques-unes des sentinelles n'eussent été atteintes. Tant qu'il n'y eut que les prisonniers de malades, leurs gardiens firent les sourds à toutes mes observations; mais dès qu'ils furent atteints eux-mêmes ils suivirent promptement mes conseils et ils purifièrent bien vite le lieu. A tous ceux qui réclamaient mes services je leur envoyais aussitôt un remède; et lorsque quelques-unes des sentinelles vinrent à moi pour être soignées je leur donnai aussi ce qu'il fallait, mais à une condition: traiter avec plus de douceur les malheureux qui leur étaient confiés.

Le général Merewether, toujours prévenant et bon, sachant que notre bien-être dépendait des termes d'amitié dans lesquels nous vivions avec la garnison, m'envoya du virus de vaccine dans de petits tubes. J'expliquai à quelques-uns des indigènes les plus intelligents la merveilleuse propriété de cette substance et les engageai à m'apporter leurs enfants pour être inoculés. Parmi les races demi-civilisées il est souvent très-difficile d'introduire les bienfaits de la vaccination; mais ici ils furent acceptés par tous. Environ pendant six semaines une foule compacte obstruait notre porte les jours où je vaccinais; tellement qu'il nous était très-difficile de les contenir hors de chez nous tant ils étaient désireux de posséder ce fameux remède qui empêchait de mourir du koufing (petite vérole). Mais il arriva que parmi les enfants qui me furent apportés, se trouva le fils du vieux Abu Falek (ou plutôt le fils de sa femme) le garde de jour dont j'ai déjà parlé. Il était d'un mauvais caractère et point complaisant; voulant s'épargner l'ennui d'apporter son enfant pour fournir du virus à d'autres, et en même temps afin de n'être pas accusé d'attachement trop fort à ses intérêts, il répandit le bruit que les enfants auxquels on prenait du virus mouraient bientôt après. C'était la mort de mon entreprise. Un grand nombre furent encore vaccinés, mais personne ne vint nous donner du virus et comme je n'avais plus de tubes, je fus obligé d'interrompre une entreprise qui avait jusque-là si merveilleusement réussi.

Les pluies de 1867 arrivèrent vers la fin de la première semaine de juillet. Nous étions mieux abrités et nous avions pris des arrangements pour nos provisions et celles de nos serviteurs avant que les pluies ne commençassent à tomber; aussi étions-nous mieux que l'année précédente. Mais sous d'autres rapports: par exemple, les difficultés rendues chaque jour plus grandes pour communiquer avec la côte, à cause de l'état politique du pays, cette seconde saison fut peut-être plus pénible et nous éprouva davantage.

Les chefs de la Montagne n'avaient pas été longtemps à s'apercevoir que les captifs anglais avaient de l'argent. Ils s'étaient présentés souvent avec douceur dans l'espoir d'obtenir quelques dollars pour eux, ou des shamas et des ornements pour leurs femmes; ainsi que du tej, de l'arrack, qui était brassé par Samuel sous la direction de M. Bassam, qui partageait fréquemment et librement avec lui les plus pénibles travaux. Les chefs essayèrent de se nuire l'un l'autre. Chacun d'eux, dans sa visite privée prétendait être notre meilleur ami; mais ils ne pouvaient pas quitter ouvertement la salle du conseil, et sortir pour un verre de tej ou d'arrack sans être aussitôt suivis par toute la foule, aussi voulurent-ils faire défendre que l'on nous visitât. Pauvre Zénob, pendant plusieurs mois il ne prit plus aucune leçon d'astronomie, et Mesbisha ne joua plus du luth que devant ses femmes ou ses serviteurs! Ils allèrent même jusqu'à défendre aux soldats et aux chefs inférieurs de venir me demander des remèdes. Les soldats alors envoyèrent en corps leurs chefs inférieurs an ras et aux membres du conseil; ils réclamèrent même que la chose fut exposée à Théodoros; et, comme les chefs étaient loin d'être innocents et qu'ils ne craignaient rien tant que d'en référer à l'empereur, ils furent obligés de consentir à ce que chacun fût libre de venir et retirèrent leur interdiction.

Théodoros, après la prise de Magdala, avait nommé un chef comme gouverneur de l'Amba, lui donnant un pouvoir illimité sur la garnison; mais quelques années plus tard il lui adjoignit quelques autres chefs à titre de conseillers, laissant une grande partie de son pouvoir an chef de la Montagne. Toujours soupçonneux, mais dans l'impossibilité de satisfaire ses soldats comme autrefois, l'empereur prit les plus grandes précautions pour prévenir toute trahison, et pour être sûr que, s'il était obligé de s'éloigner pour une expédition lointaine, il pouvait compter sur la forteresse de Magdala. A cet effet il ordonna que le conseil s'assemblerait dans toutes les circonstances importantes et se consulterait sur ce qu'il y aurait à faire touchant l'économie intérieure de la Montagne. Chaque chef de département et chaque chef de corps avait droit à une voix; les officiers commandant les troupes seraient choisis pour être messagers privés; le ras devait être considéré toujours comme le chef de la Montagne, mais son autorité limitée et sa grande responsabilité, devaient l'empêcher de tyranniser ses subordonnés. Vu ces circonstances, il n'est pas étonnant que, quoique législateur, il suivît l'avis des chefs subalternes qu'il savait être de grands adorateurs de Théodoros, ses fidèles espions et ses bien-aimés rapporteurs. Le chef de la Montagne à notre arrivée était Ras-Kidana-Mariam, dont les relations de famille et la position dans le pays le faisaient considérer comme dangereux par Théodoros, et qui, ainsi que je l'ai déjà rapporté, fut conduit an camp sur un faux rapport. Peu de temps auparavant, l'empereur enlevant le commandement et le titre de dedjazmatch (titre qui fut donné seulement dans les premiers jours aux gouverneurs d'une province grande ou petite) à Kidana-Mariam, l'avait promu an rang de ras. Tous les umbels (colonels) avaient été nommés bitwaddad (quelque chose comme général de brigade), les bachas (capitaines) furent faits colonels, et ainsi de suite pour la garnison tout entière; de sorte qu'après ces nominations la garnison ne se composait que d'officiers ou de sous-officiers, l'officier le moins élevé en grade était le sergent. Théodoros leur écrivit à tous pour les informer qu'ils recevraient la paye et les rations dues à leur rang et que, ainsi qu'il l'espérait, lorsqu'il les verrait sous peu, il les traiterait si généreusement que même l'enfant à naître s'en réjouirait dans le ventre de sa mère. Théodoros dans trois ou quatre circonstances, des quelques dollars qui lui restaient, leur fit une petite avance sur leur paye. Une quarantaine de dollars fut tout ce qu'ils touchèrent pendant notre séjour; le sergent eut pour son compte environ huit dollars, je crois. Ils devaient avec cela se nourrir, se vêtir, eux, leurs familles et leurs serviteurs; aucune ration ne leur ayant été fournie. Ils avaient d'abord été tous réjouis de leur élévation, la seule chose que Sa Majesté pût distribuer d'une main libérale; mais ils s'aperçurent bientôt que leurs dignités consistaient à être affamés, à avoir froid et aller presque nus, et ils furent les premiers à se moquer de leurs titres vains et sonores.

Un parent éloigné de Théodoros, du côté de sa mère, et nommé Ras-Bisawar, fut choisi pour le poste laissé vacant par la démission de Ras-Kidana-Mariam. Dans sa jeunesse il avait eu du penchant pour l'Eglise, il avait même été desservant, lorsque le brillant exemple de son parent lui fit quitter la vie de paix et de tranquillité qu'il s'était choisie pour se jeter an milieu du tourbillon de la vie des camps. C'était un grand, gros et lourd compagnon, à la tête pelée et d'un bon caractère; mais pour tout ce qui concernait le sabre et le pistolet, il ne put s'y habituer à cause du premier choix de sa vie, il demeura desservant d'Eglise. Son défaut fut toujours d'être trop faible; il n'eut jamais de décision dans le caractère, et se laissa influencer par le dernier qui lui parlait.

Après ce dernier, le plus rapproché de lui en importance était Bitwaddad-Damash, le plus vain, le plus orgueilleux faquin ainsi que le plus grand vaurien de toute la Montagne. Il fut très-malade quand nous arrivâmes, mais quoiqu'il ne put venir lui-même il s'intéressa toujours trop à nos affaires, s'informant à toute heure du jour de ce que nous faisions. A cet effet il envoyait l'aîné de ses fils, garçon d'environ douze ans, plusieurs fois par jour nous porter ses compliments et nous demander des nouvelles de notre santé. Aussitôt qu'il put marcher tant soit peu, il vint lui-même à chaque instant me consulter, jusqu'à ce qu'enfin sa santé fût rétablie. Dans le premier feu de sa reconnaissance, il voulait bâtir notre maison. Mais la gratitude n'est pas une qualité persistante, en Abyssinie elle y est même assez rare; bientôt après Damash nous donna à entendre que si nous avions besoin de lui il nous servirait, mais qu'il ne fallait pas l'oublier. M. Prideaux et moi avions peu d'argent à dépenser; mais comme on le connaissait pour un grand scélérat, nous pensâmes qu'il serait sage de ne pas s'en faire un ennemi et nous lui envoyâmes, comme un gage d'amitié, un petit fragment de glace appartenant à M. Prideaux, la seule chose présentable que nous eussions en ce moment. La glace fortifia notre amitié pendant quelque temps; mais lorsqu'une seconde demande d'un gage d'amitié nous fut faite, nous fîmes la sourde oreille à ses douces paroles, il n'eut plus les mêmes rapports avec nous; il nous appela des hommes méchants, il se moqua de nous, nous fit arracher nos chapeaux devant lui, et alla même jusqu'à insulter M. Cameron et M. Stern, secouant sa tête d'une façon menaçante; et, plus ou moins ivre, il quitta une après-midi la chambre de son bien-aimé et généreux ami M. Rassam. Damash avait le commandement de la moitié des fusiliers, environ deux cent soixante-dix hommes, le ras commandait les autres au nombre de deux cents.

Le troisième membre du conseil était Bitwad-dad-Hailo, le meilleur de tous; il était chargé de la prison, mais je n'ai jamais su qu'il eût abusé de sa position. Ses deux frères avaient commandé notre escorte de la frontière an camp impérial dans le Damot; sa mère, personne âgée et belle encore, nous avait aussi suivis une partie du chemin. Les frères et la mère avaient été traités convenablement par nous, aussi étions-nous connus d'eux tous avant d'arriver à l'Amba. Ce chef se conduisit toujours très-poliment envers nous et se montra complaisant dans plusieurs occasions. Lorsqu'il apprit l'arrivée de Théodoros, comme il savait que sa conduite à notre égard serait une charge contre lui, il s'enfuit an camp des Anglais.

Il prépara sa fuite d'une manière très-intelligente. Selon les lois de la Montagne, un bitwad-dad même ne peut passer la porte sans l'autorisation du ras, et depuis qu'il y avait eu quelques désertions, la permission n'était plus accordée. Sa femme et ses enfants étaient avec lui dans l'Amba, et depuis cette époque le chef était soupçonné; si sa famille était partie, il aurait été strictement surveillé. Sa mère avait suivi le camp de Théodoros, désireuse qu'elle était de voir son fils. Lorsque l'armée de Théodoros campa dans la vallée de Bechelo, elle demanda la permission d'aller à Magdala, et à son arrivée à Islamgee, elle envoya dire à son fils de donner l'ordre de la laisser passer à la porte, mais il refusa, déclarant publiquement que le motif de son refus était qu'il n'avait reçu aucun ordre de Sa Majesté pour accorder cette demande, qu'il ne pouvait prendre sur lui de l'introduire dans la forteresse. La mère avait été auparavant instruite du complot et joua très-bien son rôle, c'était jour de marché et à cause de cela la foule remplissait l'endroit ainsi que les soldats et leurs chefs inférieurs. En apprenant le refus de son fils de la faire entrer, elle poussa des cris de désespoir, s'arracha les cheveux et se désola de l'ingratitude de ce fils, prétendant que c'était uniquement pour l'embrasser qu'elle avait fait un si long voyage. Les spectateurs s'intéressèrent à elle et en son nom envoyèrent encore vers le chef.

Il demeura ferme: «Demain, dit-il, j'enverrai un mot à l'empereur; s'il vous permet d'entrer je serai très-heureux de vous recevoir, aujourd'hui tout ce que je puis faire, c'est de vous envoyer ma femme et mes enfants qui resteront avec vous jusqu'au soir.» La vieille dame alors, avec la femme et les enfants de Hailo, se retira dans un coin tranquille, et lorsqu'il n'y eut plus personne ils s'enfuirent tous précipitamment. Environ vers dix heures du soir, accompagné par un de ses hommes et aidé de quelques amis, Hailo passa la porte et rejoignit sa famille.

Un autre membre du conseil s'appelait Bitwad-dad-Vassié; il était aussi chargé de la surveillance de la prison alternativement avec Hailo.

C'était une bonne nature d'homme, toujours souriant, mais il paraît qu'il n'était pas aimé par les prisonniers, car après la prise de Magdala, les femmes se jetèrent sur lui et lui administrèrent une rude bastonnade. Il était remarquable sous ce rapport qu'il n'acceptait jamais rien, et bien qu'à plusieurs reprises de l'argent lui ait été offert il a toujours refusé. Dedjazmatch-Goji, qui avait le commandement de 500 lanciers, était aussi grand qu'il était gros; il n'aimait qu'une chose, le tej, et n'adorait qu'un être, Théodoros. Bittwaddad-Bakal, bon soldat, mais faible d'esprit, chargé de la maison impériale, vieux homme un peu insignifiant, complétait le conseil.

Quelles longues et tristes journées que ces journées de pluie de l'année 1867! Notre argent était devenu alors très-rare, et toute communication avec Massowah, Metemma et Debra-Tabor était complètement interrompue. On parlait plus sérieusement de guerre dans le home, et sans nouvelle de nos amis, nous étions dans l'anxiété et très-désireux de connaître ce qui serait décidé. L'hiver ne nous permit pas de jardiner et nos autres occupations étaient insignifiantes. Nous écrivions (tâche plus facile pendant la pluie, les gardes se tenant dans leurs huttes); nous étudiions l'amharie, nous lisions le fameux Dictionnaire commercial, ou bien nous visitions l'un des nôtres, et fumions du mauvais tabac, simplement pour tuer le temps. M. Rosenthal, très-savant en linguistique, pourvu d'une Bible italienne, tantôt étudiait cette langue, tantôt chassait l'ennui si lourd, en apprenant, dans ses soirées, le français an moyen d'un fragment de l'Histoire de la civilisation par M. Guizot. Si le ciel s'éclaircissait un peu, nous allions patauger quelques instants dans la boue sur le petit chemin laissé entre nos nouvelles huttes; mais au bout de quelques instants nous étions arrêtés subitement par un: «Le ras et les chefs arrivent.» Si nous pouvions courir, nous le faisions; mais si nous étions aperçus, nous prenions notre plus gracieux sourire et nous étions salués par un grossier: «Comment vas-tu? Bonne après-midi pour toi!» (la seconde personne du singulier est employée comme signe d'humiliation vis-à-vis d'un inférieur) et, ô misère! il nous fallait ôter nos chapeaux délabrés et rester la tête découverte. Nous les voyions se dandinant, prêts à crever d'orgueil, lorsque nous savions que les habits qu'ils portaient, et la nourriture qu'ils venaient de se partager, avaient été achetés avec l'argent anglais; c'était je puis vous le dire dépitant. Comme ils acceptaient les moindres choses, c'eût été bien le moins qu'ils eussent été polis; or, tout au contraire, ils nous regardaient du haut de leur grandeur comme si nous eussions été des idiots ou bien une race entre eux et le singe, des ânes blancs comme ils nous appelaient lorsqu'ils causaient entre eux. Aidés de Samuel ils firent tout pour M. Rassam; ils étaient bien plus honnêtes avec lui qu'avec nous, et ils lui juraient constamment une amitié éternelle. J'ai souvent admiré la patience de M. Rassam. Il s'asseyait, causait et riait avec eux pendant des heures; les gorgeant de rasades de tej, jusqu'à ce qu'ils roulaient de leur place, et qu'ils devenaient un objet de risée, peut-être même un objet d'envie, pour les soldats qui devaient les aider à regagner leur maison. Avec tout cela c'étaient de viles créatures; pour plaire à Théodoros ils n'auraient reculé devant aucune infamie et ne se seraient laissé arrêter par aucun crime. Lorsqu'ils pouvaient supposer que quelque acte de cruauté plairait à leur maître ou plutôt à leur dieu, aucune considération d'amitié ou de famille ne pouvait retenir leurs mains ou attendrir leurs coeurs. Ils étaient bons pour M. Rassam parce que cela faisait partie de leurs instructions et qu'ils pouvaient ainsi satisfaire leur goût pour les boissons spiritueuses; mais si, n'ayant pas d'argent, nous eussions été réduits à faire appel à leur générosité, je doute qu'ils eussent fait quelque chose pour nous, desquels ils recevaient beaucoup. Ils ne nous eussent pas même fourni la misérable nourriture journalière des prisonniers abyssiniens.

Ce fut vers cette époque que ces scélérats eurent l'occasion de montrer leur dévouement à leur maître. Un samedi deux prisonniers profitèrent de l'encombrement du marché pour essayer de se sauver. L'un d'eux, Lij Barié, était le fils d'un chef du Tigré; il y avait quelques années qu'il avait été emprisonné comme «suspect», ou plutôt parce qu'il pouvait devenir dangereux, étant beaucoup aimé dans sa province. Son compagnon de fuite était un jeune garçon, demi-Galla, de la frontière de Shoa, qui était depuis plusieurs années dans les chaînes, attendant son jugement. Un jour, comme il coupait du bois, un éclat vola et alla frapper sa mère en pleine poitrine, et la tua. Théodoros était alors en expédition et pour se concilier l'évêque, il le chargea de ce jugement; celui-ci refusa de faire aucune enquête, disant que ce n'était pas dans sa juridiction. Théodoros, vexé du refus de l'évêque, envoya le jeune homme à Magdala, où il fut chargé de chaînes et dut attendre le bon plaisir de ses juges. Lij Barié, lorsqu'il avait voulu fuir n'avait pu forcer qu'un anneau de ses chaînes, l'autre étant beaucoup trop fort; alors il assujettit les chaînes avec l'autre anneau aussi bien qu'il put à une seule jambe au moyen d'un bandage, mit la chemise et les vêtements d'une jeune servante, qui était dans sa confidence, et plaçant sur ses épaules le gombo (espèce de jarre pour l'eau) il quitta l'enceinte de la prison sans être aperçu. L'autre jeune homme heureusement était parvenu à se débarrasser des deux anneaux, et s'était glissé sans avoir été remarqué; n'ayant pas mis beaucoup de vêtements et ayant les membres libres, il atteignit bientôt la porte, et passa avec les gens de la suite d'un chef. Il était déjà loin et en sûreté lorsque sa disparition fut signalée.

Lij Barié fut trompé dans son espoir. Avec ses fers assujettis sur une seule jambe, embarrassé par ses vêtements de femme et le gombo sur les épaules, il ne put avancer promptement. Il était cependant déjà à mi-chemin de la porte et non loin de l'enceinte, lorsqu'un jeune homme apercevant une jeune fille de bonne apparence, qui venait vers lui, s'avança pour lui parler: mais comme il s'approchait ses yeux tombèrent sur le bandage, et à son grand étonnement il aperçut une portion de la chaîne qui se montrait au travers. Il comprit aussitôt que c'était un prisonnier qui tâchait de s'échapper, et il suivit l'individu jusqu'à ce qu'il rencontrât quelques soldats; il leur communiqua ses soupçons et ceux-ci se précipitèrent sur Lij Barié et l'arrêtèrent. La foule fut bientôt ramassée autour de l'infortuné jeune homme, et l'alarme ayant été donnée qu'un prisonnier avait été pris comme il tentait de s'échapper, plusieurs des gardes se précipitèrent vers le lieu où on le gardait et aussitôt qu'ils eurent reconnu leur ancien pensionnaire, ils le réclamèrent comme leur propriété. En un instant tous ses vêtements lui furent déchirés sur le dos, et ces lâches le frappèrent du bout de leurs lances et avec le dos de leur sabre jusqu'à ce que son corps tout entier ne fût qu'une plaie et qu'il tombât sans connaissance, presque mourant sur la terre. Ce n'était pas encore assez pour satisfaire leur sauvage besoin de vengeance; ils le portèrent à la prison enchaîné des pieds et des mains, placèrent un long et dur morceau de bois sous sa nuque, mirent ses pieds dans les ceps et le laissèrent là plusieurs jours, jusqu'à ce qu'on connût la volonté de l'empereur à son égard.

Une recherche immédiate fut ordonnée concernant son compagnon de fuite ainsi que la jeune fille, sa complice. Le premier était déjà hors de leur atteinte, mais ils s'en vengèrent en s'emparant de la malheureuse jeune femme. Le ras et son conseil s'assemblèrent immédiatement et la condamnèrent à recevoir une centaine de coups de la lourde girâf (fouet à lanières de cuir) en face de la maison de l'empereur. Le lendemain matin le ras, accompagné d'un grand nombre de chefs et de soldats, arriva sur le lieu désigné pour l'exécution de la sentence. La jeune fille fut étendue sur la terre, on déchira ses vêtements et on lui lia avec des lanières de cuir les pieds et les mains pour lui conserver la position horizontale. Un misérable fort et puissant fut chargé de mettre à exécution la condamnation. Chaque coup de fouet qui tombait résonnait comme un coup de pistolet (nous pouvions l'entendre de nos huttes) et déchirait un lambeau de chair; tous les dix coups la girâf devenait si lourde de sang qu'on était obligé de la nettoyer pour continuer. La pauvre patiente ne se plaignit jamais et ne dit pas un mot. Lorsqu'elle fut relevée après le centième coup, les côtes étaient à nu et l'épine dorsale pouvait s'apercevoir à travers les flots de sang qui ruisselaient, la chair du dos ayant été entièrement enlevée par morceaux.

Quelques instants plus tard un messager arriva apportant la réponse de Théodoros. Lij Barié fut le premier à avoir les mains et les pieds coupés en présence de tous les prisonniers abyssiniens. Ils devaient ensuite être précipités tous les deux du haut de la montagne. Les chefs se firent un jour de fête de cette exécution; ils envoyèrent même une personne pour dire poliment à Samuel: «Venez et assistez à notre réjouissance.» Lij Barié fut apporté, une douzaine des plus forts soldats se jetèrent sur lui et de leurs sabres dégainés ils lui coupèrent les pieds et les mains avec toute la délicatesse d'Abyssiniens habiles à répandre le sang. Pendant qu'il était soumis à cette agonie, Lij Barié ne perdit jamais courage et conserva toujours sa présence d'esprit. Ce qu'il y a de plus remarquable c'est que, tandis qu'il était si cruellement meurtri, il prophétisait, à la lettre, le sort qui était réservé à ses meurtriers: «Lâches poltrons que vous êtes! vils serviteurs d'un scélérat! Ils ne peuvent s'emparer d'un homme que par trahison; et ils ne peuvent le tuer que lorsque celui-ci est désarmé et en leur pouvoir! Mais prenez garde! avant peu les Anglais viendront pour délivrer les leurs: ils vengeront dans votre sang les mauvais traitements que vous avez infligés à leurs concitoyens, et ils vous puniront vous et votre maître de toutes vos lâchetés, de toutes vos cruautés et de tous vos meurtres.» Les scélérats ne firent que peu d'attention au brave garçon mourant; ils le précipitèrent dans l'abîme et puis tous ensemble se rendirent, pour finir une journée si bien commencée, chez M. Rassam et se partagèrent les faveurs de sa généreuse hospitalité.

XIV

Fin de la seconde saison pluvieuse.—Rareté et cherté des approvisionnements.—Meshisha et Comfou complotent leur fuite.—Ils réussissent.—Théodoros est volé.—Dainash poursuit les fugitifs.—Attaque de nuit.—Le cri de guerre des Gallas et le sauve qui peut.—Les blessés laissés sur le champ de bataille.—Hospitalité des Gallas.—Lettre de Théodoros à ce sujet.—Malheurs de Mastiate.—Wakshum, Gabra, Medhim.—Récit de la vie de Gobazé.—Il sollicite la coopération de l'évêque pour s'emparer de Magdala.—Plan de l'évêque.—Tous les chefs rivaux intriguent à l'Amba.—L'influence de M. Rassam exagérée.

Une autre Maskal (fête de la Croix) était arrivée, et septembre promettait un bel et agréable hiver. Aucun changement ne s'était opéré dans notre vie journalière; c'était toujours la même routine, seulement nous commencions à être très-anxieux au sujet du retard de nos délégués à la côte, car notre argent touchait à sa fin, et tous les objets nécessaires à la vie s'élevaient à des prix extraordinaires. Cinq morceaux de sel de forme oblongue nous coûtaient, à cette époque, un dollar, tandis que, primitivement, à Magdala, pendant leur première captivité, nos compagnons en avaient de quinze à dix-huit du même poids pour trente sous. Bien que la valeur du sel se fût tant accrue, cependant les autres denrées n'avaient pas suivi la même proportion: elles avaient seulement baissé de qualité et de quantité. Quand le sel était abondant, nous pouvions avoir quatre vieilles volailles pour le même pris, qu'un morceau de sel Maintenant qu'elles étaient rares, nous ne pouvions en avoir que deux. Toutes choses étaient dans la même proportion, de sorte que nos dépenses s'étaient élevées de deux cents pour cent. Les approvisionnements des marchés avaient aussi diminué, et souvent nous ne pûmes acheter du grain pour nos serviteurs abyssiniens. Les soldats de la montagne souffraient beaucoup aussi de cette rareté et de ces prix, élevés; ils mendiaient continuellement, et plusieurs furent arrachés à la mort par la générosité de ceux qu'ils gardaient comme prisonniers. Heureusement, j'avais mis de côté une petite somme en cas d'accident; je croyais que le différend abyssinien touchait à sa fin en ce qui nous concernait. J'en gardai pour moi une petite partie et je remis le reste à M. Rassam, parce que, habituellement, il nous faisait part des sommes qui lui étaient envoyées par l'agent de Massowah. Nous congédiâmes autant de serviteurs qu'il nous fut possible, nous réduisîmes nos dépenses an minimum, et nous envoyâmes messagers sur messagers à la côte, pour nous apporter autant d'argent qu'ils le pourraient. A cette époque, si nous avions été pourvus d'une plus grande somme, je crois réellement que nous eussions pu acheter la montagne, tant les soldats de la garnison étaient découragés et prêts à se révolter, après les longues privations dont ils avaient souffert pour un maître avec lequel ils n'avaient aucune relation. L'agent de la côte fit tout ce qu'il put. Hôtes et messagers furent expédiés, mais l'état du pays était tel, qu'ils avaient dû cacher l'argent qu'ils portaient dans la maison d'un ami, à Adowa, et y demeurer plusieurs mois, jusqu'à ce que, avec beaucoup de prudence et en ne voyageant que la nuit, ils purent s'aventurer à passer à travers les districts infestés de voleurs et en proie à la plus grande anarchie.

Dans la matinée du 5 septembre, tandis que nous étions à déjeuner, l'un de nos interprètes entra précipitamment dans la hutte, et nous annonça que notre ami l'Afa-Négus Meshisha, le joueur de luth, et Bedjeram Gomfou, un des officiers qui avaient la charge des pied-à-terre, avaient pris la fuite. Leur plan avait été longuement prémédité et habilement exécuté. Au commencement des pluies, du terrain avait été alloué aux différents chefs et aux soldats dans la plaine d'Islamgee, an pied de la montagne. Quelques chefs s'étaient arrangés avec les paysans pour qu'ils restassent dans la plaine, et qu'ils ensemençassent le sol pour leur compte; eux devaient fournir le grain, et la récolte être partagée. D'autres, qui avaient des serviteurs, cultivèrent leur part eux-mêmes. Les lots de Bedjeram Comfou et de l'Afa-Négus Meshisha étaient tout à fait an pied de la montagne. Ils se chargèrent eux-mêmes de la culture, visitèrent parfois leur champ, et, deux ou trois fois par semaine, ils envoyèrent leurs serviteurs et leurs servantes pour arracher les mauvaises herbes sons la surveillance de leurs femmes. Tout le terrain qu'ils avaient reçu n'avait pas été mis en culture. Quelques jours auparavant, Comfou avait parlé, à ce sujet, au ras, qui l'engagea à semer du tef; vu la rareté de ce produit, il serait bien aise, disait-il, que l'on fît une seconde récolte. Comfou approuva fort l'idée et demanda au ras de lui envoyer, dans la matinée du 5, un permis pour passer aux portes. Le ras accepta. Dans cette même matinée, Meshisha alla trouver le ras et lui dit qu'il avait aussi besoin de semer du tef, et lui demanda l'autorisation de sortir. Le ras, qui n'avait pas le moindre soupçon, accorda la demande. Les deux amis, le même jour, envoyèrent plusieurs serviteurs pour préparer le champ; et afin de ne pas exciter les soupçons, ils avaient aussi envoyé leurs femmes, mais par une autre porte et sous le même prétexte. Comme les Gallas attaquaient souvent les soldats de la garnison, an pied de la montagne, les sentinelles des portes ne furent pas surprises de voir les deux officiers bien armés et précédés de leurs mules; ils ne firent pas non plus attention aux sacs que leurs domestiques portaient, quand ou leur dit que c'était du tef qu'ils allaient semer, récit qui concordait avec celui des serviteurs du ras lui-même. Ils partirent ainsi ouvertement, eu plein jour, se croisant sur leur chemin avec plusieurs des soldats de la montagne. Arrivés au champ, ils ordonnèrent à leurs serviteurs de les suivre, et marchèrent promptement vers la plaine de Galla. Des soldats, qui travaillaient en ce moment à leurs champs, soupçonnèrent quelque ruse, et aussitôt retournèrent à l'Amba et communiquèrent leurs soupçons au ras. Je n'eus qu'à prendre un télescope pour voir les deux amis poursuivant leur chemin dans l'éloignement, sur la route qui menait à la plaine de Galla. Toute la garnison fut aussitôt appelée, et une poursuite immédiate fut ordonnée; mais dans l'intervalle, les fugitifs gagnèrent du terrain, et ils furent enfin aperçus, tranquillement arrêtés dans la plaine, en compagnie d'un corps de cavalerie galla d'un aspect si respectable, que la prudence des braves de Magdala les engagea à ne pas courir la chance de l'aborder. A leur retour, ils trouvèrent, se cachant derrière les buissons, la femme de Comfou, son petit enfant dans les bras. Il parait que, effrayée et agitée, elle n'avait pu trouver le lieu du rendez-vous, et qu'elle se cachait pour attendre que les soldats eussent passé, lorsque les cris de son enfant attirèrent leur attention. Elle fut triomphalement ramenée, enchaînée pieds et mains, et jetée dans la prison commune pour attendre des ordres.

Pendant que la garnison était envoyée à cette expédition infructueuse, les chefs s'étaient rassemblés, et comme l'un des fugitifs était le surintendant des greniers et des magasins, une recherche immédiate fut ordonnée, afin de s'assurer si ce fuyard n'avait pas emporté une partie des trésors avant de prendre son congé sans cérémonie. A leur grande terreur, ils s'aperçurent bientôt que des étoffes de soie, des chapeaux, de la poudre, et même l'habit de gala de l'empereur, son fusil et son pistolet favoris, ainsi qu'une somme assez grande, avaient disparu; dans le fait, les sacs de tef étaient pleins de dépouilles. Le ras comprit toute la gravité de sa position; il n'avait pas seulement été grossièrement trompé, mais des objets de la plus grande valeur parmi les richesses de l'empereur, objets confiés à ses soins, avaient été volés par son premier ami. Il perdit aussitôt la tête; il se peignit la rage de Théodoros en apprenant la nouvelle; il se vit pensionnaire de la prison, chargé de chaînes, et peut-être même condamné à une prompte et cruelle mort. Il assembla le conseil et exposa le cas devant les chefs; les plus sages et les plus expérimentés lui conseillèrent d'avoir confiance dans ses relations d'amitié avec l'empereur, et dans son affection bien connue pour lui; d'autres proposèrent une expédition dans le pays de Galla, une attaque de nuit dans le village où l'on supposait que les fugitifs avaient dû se réfugier; quelques centaines d'individus partiraient dans la soirée, disaient-ils, surprendraient les fugitifs, les ramèneraient, reprendraient leur bien perdu, et en même temps, massacreraient les Gallas et pilleraient tout ce qu'ils pourraient. Ces exploits compenseraient les pertes subies par leur royal maître, et feraient oublier l'autorisation trop facilement accordée.

Ce dernier conseil prévalut; malgré l'opposition de quelques-uns, le ras écarta leurs objections; il était d'ailleurs si grandement compromis, qu'il saisit la première chance qui s'offrit à lui de se réhabiliter. Bitwaddad Damash, l'ami et le compatriote de Théodoros, le brave guerrier, fut chargé du commandement; après lui, venaient Bitwaddad Hailo, Bitwaddad Wassié, et Dedjaymatch Gojé, tous de nos vieux amis, dont j'ai parlé plus haut. Deux cents fusiliers de Damash et deux cents lanciers de Gojé, soldats choisis, bien armés et bien montés, composaient ce corps d'attaque. Vers le coucher du soleil, ils s'assemblèrent. Avant de partir, Damash, vêtu d'une chemise de soie, les épaules couvertes d'une élégante peau de tigre, armé d'une paire de pistolets et d'un fusil à deux coups, vint dans notre prison pour nous souhaiter le bonjour, ou plutôt pour satisfaire sa vanité, en se proposant à notre admiration de commande et pour obtenir la bénédiction du départ de son cher ami M. Rassam, qui s'exécuta courtoisement.

Deux fois déjà, pendant notre séjour à Magdala, Damash était parti pour Watat, village situé à environ douze milles de Magdala, non loin de l'endroit où le Béchélo sépare la province de Worahaimanoo du plateau de Dahonte. C'était là qu'était gardé le bétail de l'empereur, et des messagers avaient été envoyés à l'Amba par les paysans réclamant des secours immédiats; une bande de Gallas s'étaient montrés, et ils se sentaient eux-mêmes incapables de protéger les vaches de Théodoros. Dans ces circonstances, la vue seule de Damash à la tête de ses fusiliers avait chassé les Gallas, disaient ceux-ci à leur retour; mais les mauvaises langues assuraient que c'était une ruse des gens de ce pays, qui désiraient qu'il fût rapporté à l'empereur combien ses sujets lui étaient fidèles, et combien ils étaient soigneux de protéger le bétail dont ils étaient chargés. Quelques-uns des soldats les plus jeunes et les plus inexpérimentés assuraient que, le cas se présentant, le résultat serait le même; les fugitifs seraient surpris, les Gallas s'enfuiraient dans toutes les directions, à la vue de Damash et de ses vaillants compagnons, abandonnant leurs demeures et leurs biens à la merci des envahisseurs.

Le ras passa une nuit sans sommeil et pleine d'anxiété; à la pointe du jour il alla avec ses amis sur la petite colline, près de la prison, et le télescope en main il examina soigneusement la plaine de Galla. Les heures passaient et ils ne voyaient rien. Qu'était-il arrivé? Pourquoi Damash et ses hommes ne rentraient-ils pas? Telles étaient les questions que chacun se posait: les hommes âgés secouaient la tête; ils avaient combattu dans leur temps dans la plaine de Galla, et ils connaissaient la valeur de leurs sauvages cavaliers. Et même notre vieil espion, Abu Falek, probablement pour voir ce que nous dirions, s'écria: «Ce fou de Damash a eu l'imprudence de faire une pointe dans le pays de Galla, lorsque Théodoros lui-même n'aurait pas voulu y aller!» A la fin la nouvelle tant désirée que Damash et ses hommes revenaient, se répandit comme un éclair sur la montagne; on les avait vus descendant un profond ravin, ils ne suivaient pas la route qu'ils avaient prise en allant, mais une autre plus courte. Les chevaux et les hommes furent bientôt aperçus dans la plaine; mais on remarqua qu'ils arrivaient en désordre comme on troupeau qui se sauve. On ne put s'en rendre compte qu'au moyen du télescope. Les troupes de la garnison furent aperçues faisant halte à une petite distance du ravin qu'ils avaient descendu; ils marchaient très-doucement. Quelque chose allait de travers évidemment; des cavaliers furent alors expédiés par le ras afin de s'informer du résultat de l'expédition. Ils revinrent apportant une nouvelle douloureuse et l'Amba retentit bientôt des gémissements des veuves et des orphelins; onze morts, trente blessés, des armes à feu perdues, les fugitifs en liberté: telles étaient, en somme, les nouvelles qu'ils rapportèrent an ras désespéré.

La nuit précédente un Galla renégat avait conduit directement Damash et ses hommes, au village du chef, dans la compagnie duquel on avait vu les fugitifs dans la matinée. Ils pensaient bien que c'était sous son toit hospitalier que ceux que l'on recherchait passeraient la nuit. D'abord tout marcha selon leurs désirs. Ils atteignirent le village en question une heure avant l'aurore, ils entourèrent aussitôt la maison du chef, tandis qu'un petit corps de troupes était envoyé pour fouiller et piller le village. Un terrible massacre eut lieu; surpris dans leur sommeil les hommes furent tués avant d'être avertis de la présence de l'ennemi. Quelques femmes et quelques enfants seulement furent épargnés par ceux de ces assassins nocturnes qui étaient moins altérés de sang. Avant de s'établir pour y séjourner, Meshisha et Comfou, pensant bien que peut-être une tentative serait faite pour les capturer, avertirent le chef d'être sur ses gardes, et lui proposèrent d'aller dormir tous ensemble dans une petite hutte délabrée, à quelque distance de sa maison. Heureusement pour eux et pour le chef, ils adoptèrent ce prudent moyen; éveillés par les cris et les bruits qui venaient du village, ils bridèrent leurs montures, se mirent promptement en selle et furent prêts an combat avant même que leur présence eût été soupçonnée.

Damash rassembla ses hommes et ses prisonniers, et il marqua son passage par le pillage, se glorifiant déjà de son élévation future et trop fier de ses succès. Il est vrai qu'il n'avait pas capturé les fugitifs; mais après tout c'était l'affaire du ras. Il avait conduit l'expédition, porté le fer et le feu dans le pays de Galla, et sans avoir perdu un seul homme il retournait à l'Amba avec des prisonniers, des chevaux, des vaches, des mules et autres dépouilles de guerre. Il savait combien Théodoros s'en réjouirait, et il espérait déjà être l'heureux successeur du ras disgracié. Il était à peine à cent pas de la route plus courte qu'il se proposait de prendre à son retour conduisant du plateau de Tanta à la vallée, au-dessous de Magdala, lorsqu'il aperçut à l'horizon quelques cavaliers galopant vers lui à franc étrier. Le bétail et les prisonniers sous la conduite de Gojé et de quelques hommes étaient déjà engagés dans la route étroite et la retraite était impossible. Il plaça ses fusiliers en face des cavaliers, au nombre de douze, espérant ainsi effrayer vivement ces derniers par la vue de ses grandes forces; mais il se trompait. Le brave Mahomed Hamza avait à venger le sang de sa famille, et quoique à la tête de douze hommes seulement, il chargea les quatre cents soldats amharas. Il reçut un coup violent à la tête et tomba mort de son cheval. Ses compagnons toutefois, avant que les Amharas pussent se rallier firent une seconde et brillante charge pour venger leur chef, et emportèrent son corps que tous craignaient de voir mutiler. Plusieurs cavaliers se précipitant dans toutes les directions, jetèrent leur cri de guerre qui fut entendu au loin et de tous côtés; des hommes, des femmes, des enfants assaillirent les Amharas avec des lances et des pierres. Les frères de Mahomed soutenus alors par cinquante lances chargèrent à plusieurs reprises l'ennemi effrayé, et les chassèrent comme des moutons jusqu'au bord du précipice.

Damash cependant n'était pas venu pour se battre, mais pour tuer; il n'était brave que lorsquil avait des prisonniers à maltraiter, des hommes sans défense à tuer, et des enfants à réduire en esclavage. Le bétail avait atteint la vallée basse et la route était libre, aussi jetant sa peau de tigre, son bouclier, ses pistolets, son fusil, et abandonnant ses chevaux, Damash donna l'exemple du sauve qui peut et roula plutôt qu'il ne descendit dans le profond ravin. Son exemple fut suivi par tous ses Amharas. Ce fut une déroute complète. Le terrain était jonché de mousquets, d'épées et de boucliers; les blessés et les morts furent abandonnés sur le champ de bataille. Les Gallas ne les poursuivirent pas dans le ravin, ils ne pouvaient les charger à cause de l'inégalité du terrain. Ils en tuèrent quelques-uns cependant avec des pierres pointues, arme dangereuse dans la main d'un Galla; leurs ennemis terrifiés, se précipitaient dans l'étroit passage, se bousculant l'un l'autre dans leur empressement à gagner la vallée, où ces lâches poltrons savaient bien qu'ils seraient en sûreté.

Alors tous les blessés me furent apportés et pendant douze heures je fus occupé à préparer des bandages et à soigner les blessures. Dans plusieurs cas où je savais que la guérison était impossible j'en informai les parents des malades de peur que leur mort ne me fût attribuée, chose sérieuse dans notre position critique. Ceux qui étaient ainsi avertis cherchaient des remèdes indigènes, mais ils trouvaient bientôt que les charmes et les amulettes n'étaient pas efficaces et que ma prédiction n'avait été que trop vraie. Je me souviens d'un cas: un chef, qui avait été souvent de garde la nuit à notre prison, avait eu la jambe gauche complètement écrasée, par une pierre; sans entrer dans les détails techniques qu'il me suffise de dire que je déclarai l'amputation le seul remède possible, mais pour plaire aux chefs qui lui portaient un grand intérêt je consentis à soigner sa blessure pendant une semaine; au bout de ce temps j'étais toujours du même avis et je les en informai. Le malade avait un petit godjo bâti dans notre enceinte et il y demeura jusqu'à ce que je l'avertis pour la seconde fois que rien ne pouvait le sauver qu'une amputation immédiate. Sa famille l'emmena alors et fit venir un médecin de Shoa, qui promit non-seulement de lui sauver la vie mais aussi de lui conserver le membre. Le pauvre homme fut torturé par ce charlatan ignare pendant huit ou dix jours, jusqu'à ce que la mort mît fin à ses souffrances.

Deux jours après la sortie des troupes, une femme servant d'espion raconta que dans le ravin où les Amharas avaient été culbutés, elle avait aperçu deux hommes blessés cachés parmi les buissons, et encore vivants. Un vieux chef, un Galla renégat, accompagné de cent hommes, reçut l'ordre de partir, de tâcher de les ramener et d'enterrer les morts; ils craignaient d'être attaqués par les Gallas et s'attendaient à une certaine résistance. Ils n'aperçurent rien si ce n'est leur vieux camarade, Comfou, qui d'un roc voisin tira sur eux avec son rifle sans atteindre personne. Ils lui rendirent son coup de fusil, mais ne l'atteignirent pas et ayant rempli leur mission ils rapportèrent les deux blessés, qui moururent tous les deux bientôt après. L'un avait la jambe gauche et le bras droit brisés; de plus, un coup d'épée lui avait ouvert le ventre et les boyaux sortaient; il nous raconta qu'il avait beaucoup souffert de la soif, mais ce qui lui avait causé encore une plus grande angoisse, c'était la peine qu'il avait eue d'empêcher les vautours, avec sa main gauche, de se repaître de ses entrailles.

Le ras se trouvait alors dans une plus triste position qu'auparavant; mais il n'y était pas seul. Damash avait abandonné ses hommes, il avait pris la fuite, il avait perdu son fusil, ses pistolets, le cheval que l'empereur lui avait donné, ou plutôt prêté. Plusieurs chefs inférieurs et quelques soldats avaient suivi l'exemple de Damash, environ vingt-cinq mousquets ne purent être retrouvés, et le nombre des lances et des boucliers qui avaient disparu était encore plus grand. Plus tard Damash prétendit avoir été blessé, et nous ne le vîmes pas de longtemps, ce dont nous fûmes fort aises; mais ses amis nous apprirent qu'il souffrait tout au plus de quelques écorchures gagnées dans sa retraite un peu trop précipitée.

Là où la force avait fait défaut on pensa que les négociations réussiraient. On savait que les fugitifs habitaient toujours dans l'un des villages appartenant aux parents de Mahomed, et qu'ils attendaient le retour du messager envoyé à Mastiate, reine de Galla, dont le camp était à quelques journées de distance. Les officiers de Magdala proposèrent aux prisonniers gallas de leur rendre la liberté à tous, hommes, femmes, enfants et de leur restituer leur bétail enlevé, à la condition qu'on leur livrerait les fugitifs ainsi que les objets dont ces derniers s'étaient emparés. La femme de l'un des principaux prisonniers consentit à porter la proposition. On doit dire à l'honneur des Gallas qu'ils refusèrent fièrement et même avec mépris, de livrer leurs hôtes, préférant, disaient-ils, voir leurs parents languir dans les chaînes, leur laisser supporter les tortures et même la mort, plutôt que de devoir leur liberté à une action déshonorante.

Les grands de Magdala avaient désormais perdu tout espoir de justifier leur conduite aux yeux de Théodoros; la bonne entente n'existait plus dans leurs assemblées, ils s'accusaient l'un l'autre avec lâcheté, et ils envoyaient chacun séparément à Théodoros message sur message, se rejetant la faute mutuellement. Ils vivaient dans une terreur continuelle, s'attendant toujours à l'arrivée d'une dépêche impériale. Mais Théodoros environné de difficultés, presque privé de son Amba, était par trop habile pour montrer son ennui; sa lettre à ce sujet était parfaite. Si deux de ses officiers avaient pris la fuite c'est qu'ils étaient infidèles, dans ce cas il était bien aise qu'ils eussent quitté l'Amba; quant aux armes perdues, qu'est-ce que cela lui faisait? il en avait encore à leur donner, et quand il viendrait il prendrait sa revanche. Quelques-uns, très-peu, se laissèrent prendre à ce langage, mais tous eurent l'air d'y croire, toutefois plusieurs attendirent une occasion favorable pour suivre l'exemple de ceux qu'ils s'étaient efforcés de ramener.

Tout le monde soupçonnait Mastiate, la reine de Galla, de garder rancune de l'injure faite à son pays et de vouloir venger la mort de ses sujets massacrés par trahison. On craignait qu'elle ne détruisit la récolte du pied de l'Amba, n'empêchât le marché et n'affamât ainsi la place. On savait qu'elle avait deux puissants alliés avec Comfou et Meshisha et comme ce dernier avait déjà été sur la montagne il connaissait les différents passages par où conduire à la faveur de la nuit, les hôtes des Gallas. Une grande anxiété s'empara alors des gens de l'Amba et des précautions furent prises pour le défendre d'une surprise.

Je crois que c'était vraiment le plan de Mastiate, et qu'elle était sur le point de le mettre à exécution lorsqu'un danger sérieux réclama sa présence sur un autre point. Wokshum Gobazé, à la tête d'une puissante armée, envahissait son royaume.

Nos jours de calme et de repos touchaient à leur fin; si aucun chef rebelle ne menaçait plus l'Amba, la bonne nouvelle qu'enfin une expédition pour notre délivrance avait été décidée dans la patrie, et de plus l'information moins réjouissante que Théodoros marchait dans notre direction, tout cela nous avait jetés dans un état d'excitation qui allait croissant. Un jour nous étions pleins d'espoir et le lendemain abattus et désespérés.

La carrière de Wokshum Gobazé avait été pleine d'aventures. Dans sa jeunesse il avait accompagné son père Wakshum Gabra Medhin, chef héréditaire du Lasta, au camp impérial a la première campagne de Théodoros dans le Shoa, qui se termina par la soumission de la contrée. Le père de Gobazé encourut la colère de l'empereur et il était sur le point d'être exécuté lorsque l'évêque intercéda, et selon son habitude Théodoros accorda sa grâce. Peu de temps après Gobazé et son père saisirent une occasion favorable, désertèrent l'armée de Théodoros et se retirèrent dans le Lasta. Ils n'eurent pas beaucoup d'efforts à faire pour persuader les montagnards d'épouser leur querelle, et ils se déclarèrent indépendants. Théodoros pour vaincre cette insurrection envoya le propre cousin du rebelle, appelé Wakshum Teféri, brave soldat et magnifique cavalier. Celui ci poursuivit son parent, défit complètement son armée et conduisit son cousin lui-même enchaîné aux pieds du trône. Théodoros était alors à Wadela, haut plateau situé entre le Lasta et le Begemder. Il condamna à mort le chef rebelle; et comme sur ce plateau élevé les seuls arbres que l'on pût trouver étaient près de son camp, Wakshum Gabra Medhin fut pendu à l'un de ceux qui ombrageaient la tente impériale, où le corps de cet ennemi pouvait être aperçu au loin dans toutes les directions. Gobazé s'échappa, et quelques jours plus tard Théodoros, craignant l'influence de Wakshum Teféri, qui était très-aimé et admiré des soldats, le fit enchaîner, oubliant que c'était ce même Teféri qui s'était montré fidèle jusqu'à conduire à l'échafaud, son propre cousin. L'empereur donna pour prétexte que c'était lui qui avait favorisé la fuite de Gobazé.

Pendant quelque temps Gobazé se tint caché dans les forteresses du haut pays du Lasta; mais il comprit bientôt que la puissance de l'empereur allait s'affaiblissant et que les paysans étaient mécontents de ses lois despotiques. Il sortit alors de sa retraite et ayant rassemblé autour de lui quelques-uns des premiers sujets de son père, il leva l'étendard de la révolte, et se proclama hautement le vengeur de sa race. Tout le Lasta bientôt le reconnut pour son chef. Sa législation était douce et avant peu il se trouva à la tête d'un parti considérable. Il avança vers le Tigré, subjugua les provinces de Enderta et de Wojjerat, pénétra dans le Tigré même, s'empara du lieutenant de Théodoros et laissa là le sien Dejatch Kassa. Il retourna ensuite dans le Lasta parce qu'il avait conçu le plan d'étendre ses possessions du côté du Yedjow et du pays de Galla, afin de protéger le Lasta de l'invasion de ces tribus pendant la conquête qu'il se proposait de faire de la province de l'Amhara. Les événements le favorisèrent et pendant quelque temps l'Abyssinie le regarda comme son futur législateur. A son retour du Lasta il fut proclamé chef par les habitants de Wadela et en même temps de puissants fugitifs du Yedjow vinrent le trouver implorant son secours et insistant pour qu'il devint leur maître. Cependant il rencontra des ennemis dans l'exécution de ce projet, car une portion assez considérable de ceux qu'il commandait étaient pour une alliance avec les Wallo-Gallas: toutefois il lui parut que le moyen le plus sage serait d'attendre après les pluies pour envahir la province de Wallo. Il envoya en conséquence l'un de ses parents à la tête d'une petite troupe pour soumettre le Dalanta; et presque aussitôt le Dahoute fut évacué par les Gallas et occupé par ses troupes. Au commencement de septembre Gobazé entra enfin dans le pays de Wallo-Galla, par la frontière nord-est non loin du lac Haïk. Dès que la reine Mastiate apprit cette nouvelle elle se hâta de s'opposer à la marche du conquérant et fit camper son armée à quelques milles en avant de celle de Gobazé dans une grande plaine où sa splendide cavalerie devait avoir tout l'avantage du combat. Pendant environ quinze jours ou trois semaines les deux armées restèrent en présence l'une de l'autre: Gobazé attendait son ennemi sur un terrain montueux et raviné où les chevaux des Gallas ne pouvaient charger ses fantassins qui devaient ainsi avoir tout l'avantage, tandis que Mastiate de son côté ne voulait point abandonner la position qu'elle s'était choisie et où elle était sûre d'écraser son ennemi.

Longtemps auparavant Gobazé s'était mis en communication avec l'évêque et avec M. Rassam. Avant les pluies de 1867, le jeune prince avait envoyé dire à l'évêque qu'il allait marcher sur Magdala, et lui ayant fait offrir quelques centaines de dollars il lui fit demander eu même temps s'il l'aiderait de tout son pouvoir dans le cas où lui, Gobazé, marcherait vers la place. L'évêque répondit qu'il ferait tout ce qu'il pourrait et que aussitôt que l'Amba serait investi il agirait des pieds et des mains pour la réussite de ses plans. Gobazé lui renvoya son message pour lui dire que s'il lui promettait son secours celui de Damash, celui de Gogi, et celui du ras (les trois chefs puissants qui avaient toute la garnison sous leur commandement) il viendrait aussitôt. Cette demande était simplement absurde; si nous avions pu gagner ces trois hommes à notre cause nous pouvions parfaitement nous dispenser de la présence de Gobazé. L'évêque proposa ceci; Gobazé camperait à Islamgee; au moment où il paraîtrait au bas de la montagne, l'évêque nous livrerait, ainsi qu'à quelques autres hommes, des armes à feu et des munitions. Nous ouvririons nos chaînes, aidés de quelques serviteurs sur la fidélité desquels nous pouvions compter et nous les armerions ensuite; puis une fois toutes ces choses prêtes, l'évêque sortirait revêtu de la pompe de l'Eglise portant la sainte croix, et excommunierait Théodoros et ses adhérents, plaçant sous une irrévocable malédiction tous ceux qui tenteraient de nous arrêter. Nos forces, y compris les Portugais, les indigènes de Massowah, et les envoyés, s'élevaient à environ vingt-cinq hommes; l'évêque en conduisait cinquante et était entouré d'environ deux cents prêtres ou desservants. Tous ces hommes, quelle qu'en fût la nationalité, étaient prêts à se battre au besoin. Par persuasion ou par menaces l'avant-garde devait s'ouvrir le chemin de la porte et gagner toujours le bas de la montagne malgré ceux qui tenteraient d'arrêter les plus avancés. L'évêque et les prêtres se tiendraient à la porte intérieure, tandis que les autres hommes s'empareraient de la porte extérieure et la garderaient jusqu'à ce que le Wakshum et ses hommes, prêts à marcher, avançassent et prissent possession du fort.

Le plan était excellent et nul doute qu'il n'eût réussi. Nous savions bien que nous n'avions à attendre ni grâce ni merci si nous étions repris, et nous nous serions laissé tuer tous jusqu'au dernier plutôt que de nous laisser faire prisonniers. En présence d'une bonne poignée d'hommes, déterminés à vendre chèrement leur vie, bien peu de soldats se seraient aventurés à nous attaquer ouvertement; la marche aurait été soudaine et la garnison eut été enlevée par surprise: de plus nous avions en notre faveur la bigoterie du peuple: ceux qui auraient pu avoir le courage de se jeter sur nous, auraient été retenus par la présence de l'évêque, et auraient plutôt baisé la terre sous ses pas, que d'encourir sa mortelle excommunication. L'évêque communiqua son plan à Gobazé et pendant quelques jours nous vécûmes dans un état d'excitation très-grande, espérant toujours que les envoyés allaient arriver porteurs de l'excellente nouvelle que Gobazé avait tout accepté. Mais nous fûmes déçus dans nos espérances. Gobazé n'approuva nullement nos plans; il envoya dire à l'évêque: «Il est plus avantageux pour moi d'aller à Begember et d'attaquer là mon ennemi mortel: donnez-moi votre bénédiction. A la chute de Théodoros, l'Amba m'appartiendra; il vaut mieux que j'aille le battre, que d'attaquer Magdala, car vous savez bien que le fort est imprenable.» La bénédiction fut donnée, mais Gobazé fit de nouvelles réflexions; il n'osa pas aller attaquer le meurtrier de son père, et nous apprîmes bientôt qu'il avait marché vers le Yedjow. Gobazé nous fut toujours favorable; il nous aida de tout son pouvoir; il protégea nos messagers dans leurs voyages à la côte, et fut toujours préoccupé de notre délivrance; malheureusement il n'eut jamais assez de courage pour se battre avec Théodoros lui-même.

Gobazé et Mastiate avaient fini par se fatiguer de s'attendre l'un l'autre. Cette dernière avait été avertie que sous peu elle aurait à combattre un plus puissant ennemi dans la personne de sa rivale Workite et elle fit les premiers pas d'une réconciliation. Elle envoya à Gobazé un cheval a titre de Gage de paix, mais Gobazé lui renvoya son présent accompagné d'une pelote de cotou et d'un fuseau, avec ces paroles: «qu'elle n'avait que faire des chevaux, que son occupation étant de filer le coton, il lui envoyait les instruments nécessaires à cela.» Cependant Gobazé apprenant que Dejatch Kassa l'avait abandonné depuis quelques mois, qu'il étendait sa puissance et marchait sur Adowa, quitta son poste et retourna vers Yedjow. D'ailleurs les provisions se faisaient rares dans son camp, tandis que Mastiate étant dans ses Etats pouvait se procurer tout ce qu'elle désirait très-facilement. Mastiate suivit Gobazé dans sa retraite, attendant qu'une circonstance favorable lui permît de l'attaquer. Gobazé comprenant les difficultés de sa position fit des avances à Mastiate qui, voyant cela, dicta les conditions de la paix. Elle promit de ne pas s'ingérer dans les affaires du Yedjow à la condition que les provinces nouvellement occupées du Dahonte et du Dalanta lui seraient cédées. Gobazé accepta ces conditions et la paix fut signée; il fut même convenu qu'il y aurait entre les deux parties jadis ennemies, alliance offensive et défensive. Mais cette dernière condition ne fut pas tenue, car bien peu de temps après Mastiate étant fortement inquiétée par Menilek ne put obtenir aucun secours de son nouvel allié.

Quant à nous, ces changements continuels nous contrariaient d'autant plus que notre argent touchant à sa fin, nous étions cependant obligés de faire des présents aux nouveaux chefs établis par le conquérant du jour. Nous nous étions faits des amis des gouverneurs (Shums) que Théodoros avait laissés dans ces provinces, lorsque nous avions essayé de communiquer avec les députés de la reine de Galla. Nous nous étions aussi liés avec les envoyés de Gobazé lors de l'évacuation de ces districts par les Gallas, et de nouveau encore lorsque les Gallas y revinrent; nous finîmes par nous assurer non-seulement de leur neutralité (car ils avaient déjà pillé plusieurs fois nos messagers) mais aussi nous obtînmes la promesse qu'ils seraient favorables à notre cause, en leur faisant force présents et encore plus de promesses. Sous ce rapport nous fûmes très-heureux; à notre arrivée nous fûmes préservés de beaucoup d'ennuis, et peut être d'accidents plus graves par l'argent que Théodoros donna aux ouvriers et qu'ils nous cédèrent. Plus tard, pendant la saison des pluies nous fûmes empêchés de mourir de faim par les quelques dollars que j'avais mis de côté; et enfin pour la troisième fois lorsque tout nous faisait défaut et que nous étions réduits à quelques sous provenant de la vente de nos selles ou de divers objets de peu de valeur, un messager nous arriva porteur de plusieurs centaines de dollars.

Tandis que Mastiate traitait avec Gobazé, son fils écrivait à M. Rassam et à l'évêque. Il demandait à celui-ci d'user de son influence pour l'aider à s'emparer de la montagne, lui promettant en retour de nous traiter honorablement si nous consentions à rester dans le pays, ou bien de nous mettre à même d'atteindre la côte si nous désirions retourner dans notre patrie. Quant à l'évêque il lui promettait sa protection, la permission de reprendre tous ses biens, l'assurant qu'aucune injure ne serait faite à ce qu'il appelait ses Idoles.

Pourvu que nous pussions nous échapper des griffes de Théodoros, peu nous importait dans quelles mains nous tomberions. Sans doute, nous n'avions pas conservé l'espoir de quitter le pays; telle n'était pas du moins l'opinion de la majorité parmi nous; quels que fussent les événements, nous préférions tout à cette crainte journalière de la mort par la faim, la torture ou les mille angoisses dont nous avions été tourmentés jusqu'alors. Nous n'aurions certes pas aimé de tomber entre les mains des paysans ou de quelques officiers inférieurs. Les premiers nous auraient probablement mis à mort, par haine contre les blancs; les seconds nous auraient maltraités ou vendus au plus offrant. Les grands chefs révoltés auraient agi différemment: nous aurions été presque libres en leur pouvoir et il est probable qu'on nous eût permis de partir, dès que nous aurions compté une rançon convenable.

Toutefois à Ali, à Gobazé, à Ahmed, fils de Mastiate, ou à Menilek, roi de Shoa, la réponse de M. Rassam fut la même: «Venez, envahissez la place, et alors nous verrons ce que nous pouvons faire pour vous.»

Cela nous amusa parfois de suivre ces différents rivaux de Théodoros qui s'efforçaient de s'emparer de Magdala pendant que l'empereur était absent. Gobazé et Menilek avaient eu la pensée tous les deux de s'assurer le gouvernement de l'Abyssinie par la prise de Magdala. Menilek avait écrit à l'évêque avant les pluies, pour l'informer qu'il allait venir prendre possession de son Amba, et le prier en même temps de prendre soin de sa propriété. A part l'honneur que leur aurait valu cette possession, ils devaient par ce moyen obtenir les trois choses qu'ils estimaient être les plus favorables à leurs vues ambitieuses; le trône, la faveur de l'évêque, et les prisonniers anglais. Tous avaient besoin de M. Rassam, non pas seulement pour les aider, mais, comme ils disaient, pour leur livrer la montagne; ils étaient convaincus que nous vivions dans des termes d'amitié avec les chefs, et ils croyaient que nous avions en notre possession des sommes fabuleuses, de sorte que soit par amitié, soit par des présents, nous pouvions ouvrir les portes au candidat de notre choix.

Magdala ne pouvait tomber en leur pouvoir que par trahison: dans leurs armées innombrables ils n'auraient pu trouver vingt hommes assez courageux pour tenter l'assaut. Magdala avait la réputation d'être imprenable, et vraiment avec ces armées indigènes si mal organisées, la chose pouvait être vraie. Théodoros lui-même ne s'en était rendu maître que parce que la garnison galla, saisie d'une frayeur panique, avait évacué la place pendant la nuit. Théodoros avait établi son camp au pied de l'Amba, et tenté un assaut: mais bientôt il renonça à atteindre sa tâche désespérée avant les pluies; et ce ne fut que plusieurs jours après que les Gallas se furent retirés, qu'un des chefs, soupçonnant que le fort avait été abandonné, s'aventura à s'assurer du fait, et revint en informer Théodoros qui put alors entrer dans la place d'où avait fui l'ennemi.