En avril 1867 la rébellion avait pris une telle extension, que, à part quelques provinces voisines de Magdala, cette forteresse et une autre, le Zer Amba, près de Tschelga, Théodoros ne pouvait pas même dire sienne la portion de terrain sur laquelle sa tente était plantée. Les ouvriers européens avaient fabriqué quelques fusils pour lui; mais craignant qu'à Gaffat ils ne fussent enlevés par des rebelles, Théodoros se décida à les faire transporter à son camp. Il prit pour prétexte la réception d'une lettre de M. Flad, parut fâché des nouvelles qu'il avait reçues, et couvrit ainsi son ingratitude envers ses fidèles serviteurs d'une excuse spécieuse.
Le 14 avril, Théodoros alla à Gaffat, s'arrêta au pied de la colline sur laquelle cette ville est bâtie, fit appeler les Européens et leur dit qu'il avait reçu une lettre de M. Flad, traitant des questions sérieuses, et que, ne pouvant se fier à eux, comme ils étaient si éloignés de lui, ils iraient à Debra-Tabor jusqu'au retour de M. Flad, qu'alors tout s'expliquerait; il ajouta qu'il avait appris que des préparatifs étaient faits pour la réception des troupes anglaises à Kedaref, mais que s'il était tué ils mourraient les premiers. L'un des Européens, M. Moritz Hall, se plaignit des traitements injurieux auxquels ils étaient soumis après de longs et fidèles services: «Tuez-nous tout à fait, s'écria-t-il, mais ne nous déshonorez pas de cette manière; si dans la lettre que vous avez reçue il y a quelque chose qui nous accuse, pourquoi ne la faites-vous pas lire devant votre peuple? La mort est préférable à d'injustes soupçons.» Théodoros, en colère, lui ordonna de se taire, et les envoya tous, sous escorte, à Debra-Tabor; leurs femmes et leurs familles les suivirent; toutes leurs propriétés furent confisquées, mais plus tard elles furent rendues en partie, et leurs outils et leurs instruments de travail leur ayant été renvoyés, l'ordre leur fut donné de se remettre à l'ouvrage. Une fois les Européens et les fusils en sûreté dans son camp, Théodoros quitta Debra-Tabor pour une expédition de maraudage; mais à Begemder il rencontra une résistance si opiniâtre de la part des paysans, que ses soldats finirent par murmurer.
Afin de les calmer, il les conduisit vers Foggara, plaine fertile située an nord-ouest de Begemder; mais il n'y trouva absolument rien. Tout le grain avait été enfoui, et le bétail transporté dans une autre partie éloignée de la contrée. L'un de nos délégués, que M. Rassam lui avait envoyé, le trouva dans cette plaine et à son retour il nous donna les plus tristes détails sur la conduite de l'empereur: les flagellations, la bastonnade, les exécutions étaient journellement employées, et il était devenu si avide d'argent, qu'il avait emprisonné plusieurs de ses propres serviteurs, fixant la rançon de chacun d'eux à 100 dollars. Pendant son absence les gens de Gaffat se consultèrent pour savoir quel serait le meilleur moyen de regagner les faveurs de l'empereur, et ils décidèrent de lui fabriquer un immense mortier. Théodoros en fut tout réjoui. Une fonderie fut établie et le Grand Sébastopol qui était destiné à l'écraser et à être notre moyen de salut, fut commencé.
XVII
Arrivée de M. Flad de l'Angleterre.—Il remet une lettre et un message de la reine d'Angleterre.—L'épisode du télescope.—On prend soin de nos intérêts.—Théodoros ne cédera qu'à la force.—Il recrute son armée.—Ras-Adilou et Zallallou désertent.—L'empereur est repoussé à Belessa par Lij-Abitou et les paysans.—Expédition contre Metraha.—Ses cruautés dans cette localité.—Le Grand Sébastopol est fabriqué.—La famine et la peste obligent l'empereur à lever son camp.—Difficultés de sa marche vers Magdala.—Son arrivée dans le Dalanta.
Peu de temps après que les gens de Gaffat, eurent été dirigés sur Debra-Tabor, M. Flad arriva d'Angleterre et alla trouver Théodoros à Dembea, le 26 avril. Leur première rencontre ne fut pas très-aimable. M. Flad remit à Sa Majesté la lettre de la reine d'Angleterre ainsi que celles du général Merewether, du docteur Beke et des parents des premiers prisonniers. En présentant la lettre du général Merewether à Théodoros, M. Flad lui dit qu'il lui apportait un présent de ce Monsieur, un excellent télescope. Théodoros lui demanda de le voir. Le télescope fut difficile à mettre à la portée de la vue de Théodoros, et comme cela prenait du temps M. Flad ne put achever de le mettre en place à cause de l'impatience de Sa Majesté qui lui dit: «Emportez-le dans votre tente, nous l'examinerons demain; mais je vois bien que ce n'est pas un bon télescope: je sais qu'il m'a été envoyé parce qu'il n'était pas bon.»
Théodoros ensuite ordonna à chacun de se retirer et ayant invité M. Flad à s'asseoir, il lui demanda: «Avez-vous vu la reine?» M. Flad lui répondit affirmativement, ajoutant qu'il avait été gracieusement reçu et qu'il avait à communiquer à Sa Majesté un message verbal de la part de la reine. «Qu'est-ce que c'est?» demanda aussitôt Théodoros. M. Flad répondit: «La reine d'Angleterre m'a chargé de vous informer, que si vous ne renvoyez pas au plus tôt dans leur pays ceux que vous retenez captifs depuis si longtemps, vous ne devez vous attendre à aucun témoignage d'amitié de sa part.» Théodoros écouta fort attentivement et même se fit répéter le message plusieurs fois. Après un certain silence, il dit à M. Flad: «Je leur ai demandé un témoignage d'amitié, et ils me l'ont refusé. S'ils veulent venir et se battre, qu'ils viennent, et qu'on m'appelle femme si je ne les bats pas.»
Le lendemain, M. Flad lui offrit plusieurs présents de la part du gouvernement anglais, du docteur Beke, et de quelques autres personnes; il avait mis à part les provisions qu'il avait apportées pour nous, mais tout fut envoyé dans la tente royale, ainsi que 1,000 dollars qui nous étaient destinés. Théodoros s'empara de tout sous prétexte que les routes étaient dangereuses, et qu'il enverrait un mot à M. Rassam à Magdala à ce sujet. Le 29, Théodoros fit prendre de nouveau le télescope: l'un de ses officiers l'ayant examiné le trouva excellent, mais Théodoros prétendit qu'il ne pouvait rien apercevoir au travers: «Il m'a été envoyé parce qu'il n'était pas bon,» répétait-il, «c'est la même histoire qu'il y a quelques années lorsque Basha Falaka (le capitaine Speedy) m'envoya un tapis par M. Kerans; mais par la puissance de Dieu j'enchaînai le porteur du tapis. L'individu qui m'envoie le télescope a voulu se moquer de moi, c'est comme s'il me disait: Parce que tu es roi je t'envoie un excellent télescope avec lequel tu ne verras rien.» M. Flad fit tout ce qu'il put pour désabuser Sa Majesté et la convaincre que le télescope lui avait été envoyé comme témoignage d'amitié; mais Théodoros devenant de plus en plus colère, M. Flad pensa qu'il valait mieux se taire.
Le mardi 30, Théodoros fit encore appeler M. Flad et lui annonça qu'il allait l'envoyer rejoindre sa famille à Debra-Tabor. M. Flad saisit cette occasion pour lui faire le récit complet des rapports que les rebelles avaient avec la France, et leur désir de se mettre en relation avec nous; il assura à Théodoros que s'il ne se conformait pas à la demande de la reine, il attirerait sur lui une guerre désastreuse. Théodoros écouta avec beaucoup de froideur et d'indifférence et lorsque M. Flad eut fini de parler, il lui répondit tranquillement: «N'ayez nulle crainte; la victoire vient de Dieu. J'ai foi dans le Seigneur et j'espérerai en lui; je ne me confie pas en ma puissance. J'ai foi en Dieu qui dit: Si vous aviez de la foi gros comme un grain de moutarde, vous transporteriez les montagnes.» Il ajouta que bien qu'il n'eût pas enchaîné M. Rassam, cela revenait au même; que celui-ci ne lui aurait jamais envoyé des ouvriers. Il savait déjà du temps de Bell et de Plowden que les Anglais n'étaient pas ses amis, seulement s'il en avait bien agi avec ces derniers c'était parce qu'il leur devait personnellement des égards. Il finit en disant: «Je remets tout au Seigneur: c'est lui qui décidera sur le champ de bataille.»
Théodoros avait exhalé sa colère à propos du télescope afin de cacher son désappointement sur la question politique. Il avait dit une fois à l'un des ouvriers, an moment où il écrivait à M. Flad de lui amener des artisans: «Vous ne me connaissez pas encore; mais je veux que vous me traitiez de fou, si par mon habileté je ne les oblige pas à faire ce que je veux.» Au lieu d'ouvriers, d'hommes blancs qu'il eût gardés comme otages, Théodoros reçut une dépêche catégorique déclarant «qu'il ne devait espérer aucun témoignage d'amitié qu'il n'eût d'abord mis en liberté tous ceux qu'il avait si longtemps et si déloyalement détenus.» Sa réponse, pleine d'humilité, devait plaire à ses partisans; ils étaient superstitieux et ignorants et avaient une certaine confiance en ses paroles pleines d'espérance.
Les désertions avaient considérablement amoindri les troupes de Théodoros. Il connaissait très-bien la fascination qu'exerce une nombreuse armée dans un pays comme l'Abyssinie; aussi afin d'augmenter ses forces affaiblies, après avoir pillé quatre ou cinq fois Dembea et Taccosa, il dépêcha une proclamation aux paysans dans les termes suivants: «Vous n'avez plus ni toit, ni grain, ni bétail. Ce n'est pas moi qui vous en ai privés: c'est Dieu qui l'a fait. Venez avec moi et je vous conduirai dans des lieux où vous aurez de quoi manger et du bétail en abondance, et je punirai ceux qui sont la cause que la colère de Dieu est venue sur vous.» Il fit de même pour le district de Begemder qu'il avait complètement détruit; et plusieurs de ces malheureux affamés et misérables, ne sachant où aller ni comment vivre, furent bien aises d'accepter ses offres.
La position de Théodoros n'était pas une position enviable. Dans le mois de mai, Ras-Adilou, et tous les hommes de Yedjow, les seuls cavaliers qui lui restassent, quittèrent son camp ouvertement en plein midi, emmenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs serviteurs. Théodoros craignit en poursuivant les déserteurs de fournir une nouvelle occasion de désertion à une partie des soldats qui lui restaient et qui probablement auraient profité de la circonstance, non pour poursuivre, mais pour rejoindre les fuyards. Peu de temps auparavant un jeune chef de Gahinte, nommé Zallallou, à la tête de deux cents cavaliers, s'était enfui dans sa patrie, et par son influence, tous les paysans de ce district s'étaient armés et s'étaient préparés à défendre leur pays contre Théodoros et son armée affamée. Le même jour qu'il quittait le camp impérial, Zallallou rencontra quelques-uns de nos serviteurs en route pour Debra-Tabor, où ils allaient se procurer quelques provisions; tout ce qu'ils avaient leur fut enlevé, leurs vêtements leur furent arrachés et ils furent faits prisonniers pendant quelques jours.
Ce fut environ vers cette époque que les provinces de Dahonte et de Dalanta prirent parti pour les Gallas, chassèrent les gouverneurs que Théodoros leur avait imposés et s'emparèrent des bestiaux, des mules, des chevaux appartenant à la garnison de Magdala et qui avaient été envoyés dans ces provinces, selon la coutume, avant la saison des pluies, à cause de la rareté de l'eau sur l'Amba. Théodoros pouvait à peine appeler son empire la petite portion de terrain qui lui restait encore de cette vaste contrée qu'il possédait au commencement, en juin 1867; on pouvait dire de lui que c'était un roi sans royaume et un général sans armée. Magdala et Zer-Amba étaient toujours occupés par ses troupes; mais à part ces deux forts, il ne lui restait plus rien; son camp ne se composait que de soldats mutinés où la désertion avait fait de tels vides qu'à peine pouvait-il compter six à sept mille hommes, dont la majorité se composait de paysans qui l'avaient suivi uniquement pour ne pas mourir de faim. A plusieurs milles autour de Debra-Tabor le pays ne présentait qu'un désert et Théodoros voyait arriver avec effroi la saison des pluies; car il n'avait aucune provision dans son camp et il avait à nourrir un grand nombre de serviteurs, le peuple de Gondar et une armée innombrable de bouches inutiles.
Il ne fallait pas songer à piller le Begemder; les paysans étaient toujours sur le qui-vive et au moindre signe ils étaient sur pied, tuant les maraudeurs, et se tenant hors de portée des fusiliers qui accompagnaient l'empereur. Théodoros se souvint alors d'un district qui n'avait pas encore été pillé, c'était le Belessa, situé an nord-est de Begemder. Afin d'en surprendre complètement les habitants, quelques jours auparavant il annonça qu'il allait faire une expédition dans une direction tout à fait opposée et pour que son armée eût une apparence plus formidable, il donna l'ordre que tous ceux qui possédaient un cheval, une mule ou un serviteur les envoyassent, sous peine de mort, pour accompagner l'expédition. Les habitants de Belessa, loin d'être surpris, avaient été informés de ses projets par leurs espions, et Théodoros, à son grand désappointement, s'aperçut avant d'arriver que leurs villages étaient en feu, les paysans ayant préféré détruire eux-mêmes leurs demeures que de les voir dévaster. Sous la conduite d'un chef intrépide, Lij-Abitou, jeune homme d'une bonne famille, officier fugitif de la maison de l'empereur, les paysans bien armés avaient pris position sur un petit plateau, séparé seulement par un ravin étroit de la route que devait suivre Théodoros. Au grand étonnement de celui-ci, au lieu de se sauver à la vue des chevaux de bataille du souverain, les paysans non-seulement ne reculèrent pas, mais quelques-uns de leurs chefs bien montés s'avancèrent hors des rangs pour défier Théodoros lui-même. Les astrologues devaient lui avoir dit que le jour n'était pas favorable, car après que plusieurs des chefs qui avaient porté le défi eurent été tués sur le champ de bataille, Théodoros refusa de conduire ses hommes en personne, et sans essayer même de résister, il donna l'ordre de se retirer. Belessa était sauvé; ces voleurs affaiblis, mourants de faim, que Théodoros appelait des soldats passèrent une nuit pleine d'angoisses; fatigués, affamés et gelés, ils n'osèrent dormir, car les paysans auraient pu les surprendre et les attaquer à tout moment. Les cruautés exercées par Théodoros après son retour de Debra-Tabor furent terribles; elles sont trop horribles même pour être racontées. A la fin fatigué de se venger sur des innocents, sa pensée se tourna vers un lieu qu'il pourrait aisément piller; c'était l'île de Metraha.
Cette île, située dans la mer de Tana, à vingt milles environ an nord de Kourata, est séparée de la terre ferme seulement par quelques centaines de mètres. C'était un asile protégé par le caractère sacré des prêtres et des moines qui y résidaient en paix; et en même temps les marchands et les propriétaires y envoyaient leurs biens et leurs provisions pour y être plus en sûreté. Théodoros n'eut aucun scrupule de violer le sanctuaire de l'île. Depuis longtemps il avait violé l'asile que l'église offre à tous et il n'hésita pas à ajouter un autre sacrilège à ses crimes si nombreux. A son arrivée à Metraha il ordonna à ses gens de lui construire des radeaux. Tandis qu'ils étaient occupés à ces constructions, un prêtre arriva dans un bateau, et s'approchant à portée de la voix s'informa de ce que désirait l'empereur. Théodoros lui dit que c'était le grain qu'ils avaient dans leurs greniers. Le prêtre répondit qu'ils le lui enverraient; mais Théodoros voulant autre chose que le grain dit au prêtre qu'il n'avait rien à craindre, mais de lui faire envoyer les bateaux des insulaires. Il s'engagea solennellement à ne pas les inquiéter, et à n'emporter rien que le grain qu'ils avaient. Le prêtre retourna dans l'île, informa les habitants de la conversation qu'il avait eue avec l'empereur, et la majorité s'étant prononcée pour satisfaire à la requête du souverain, il fut décidé que tous les bateaux convenables seraient conduits vers la terre ferme. Les quelques personnes qui n'avaient pas eu confiance dans la parole de l'empereur descendirent dans leurs canots, et ramèrent dans une direction opposée. Théodoros ordonna aussitôt que l'on fît feu sur eux avec les petits canons qu'on avait apportés; on obéit; mais on manqua les fugitifs, ce qui irrita encore plus l'empereur. Dès que Théodoros et la meilleure partie de son armée eurent abordé dans l'île, ils enfermèrent tous les habitants qui étaient restés, dans les plus grandes maisons, et après s'être emparés de tout l'or, de l'argent, du grain et des marchandises qu'ils avaient pu trouver, ils mirent le feu au village et brûlèrent vivants les prêtres, les marchands, les femmes et les enfants. Pendant quelque temps l'abondance régna de nouveau au camp. L'ordre de fondre le grand canon avait été mis à exécution; le jour où il devait être terminé arriva enfin et l'empereur et les ouvriers attendirent avec anxiété le résultat de leurs travaux. Les Européens, consternés, aperçurent bientôt qu'ils avaient manqué leur affaire. Théodoros pourtant ne se montra point fâché, il leur dit de ne pas craindre mais d'essayer encore, que peut-être ils réussiraient mieux une seconde fois. Il examina soigneusement chaque partie de la fabrication, afin de trouver la cause de l'insuccès; et il s'aperçut bientôt qu'il était dû à la présence de l'eau autour du moule. On se remit aussitôt à l'ouvrage, Théodoros fit ouvrir une grande et profonde tranchée sur le bord du moule. Ce drainage enleva toute humidité et une seconde tentative réussit complètement. Théodoros fut transporté de joie; il fit de magnifiques présents aux ouvriers et fit préparer tout ce qui était nécessaire pour porter avec lui cette immense pièce.
Pendant les pluies de 1867 les ennuis de Théodoros ne firent que croître; en vérité le châtiment de sa conduite perverse se faisait sentir bien lourdement, et pour sa fière nature ce devait être une agonie constante. Les rebelles maintenant craignaient si peu Théodoros que chaque nuit ils attaquaient son camp, et veillaient constamment pour s'emparer des maraudeurs ou des soldats qui montaient la garde. Ils avaient fini par inspirer une telle terreur à ces soldats que pour les protéger et en même temps pour empêcher la désertion jusqu'à un certain point, Théodoros avait fait élever une grande défense au pied de la colline sur laquelle son camp était établi. Les deux ennemis se livraient une guerre d'extermination; Théodoros n'avait aucune pitié pour les paysans dont il parvenait à s'emparer; de leur côté ceux-ci torturaient et mettaient à mort tous les hommes du camp de l'empereur qu'ils pouvaient surprendre. Le récit détaillé des atrocités commises par l'empereur pendant le dernier mois de son séjour à Begemder serait trop horrible pour des oreilles humaines; qu'il nous suffise de dire qu'il brûla vivants ou condamna à des morts plus cruelles encore dans ce court espace de temps plus de trois mille personnes! Sa rage était si forte alors que ne pouvant satisfaire sa vengeance en punissant ceux qui l'insultaient chaque jour et le volaient, il passa sa colère sur les quelques compagnons qui lui étaient restés fidèles et qui partageaient son sort. C'étaient des chefs qui avaient vécu des années auprès de lui, des amis qui le connaissaient depuis son enfance, des hommes âgés et respectables qui l'avaient protégé aux premiers jours de son règne, tous gens qui avaient plus ou moins souffert à cause de leur fidélité, et qui tombaient, innocentes victimes, pour satisfaire ses injustes violences. Plusieurs succombèrent à des maladies lentes, dans les chaînes ou dans la torture, sans autre crime que celui d'avoir aimé leur maître.
Les désertions continuaient toujours, mais les difficultés pour s'échapper devenaient toujours plus grandes, les paysans souvent mettaient à mort les fugitifs et les dépouillaient de tout ce qu'ils avaient. Les portes de l'enceinte étaient gardées nuit et jour par des hommes fidèles, et souvent il fallait beaucoup d'habileté et de persévérance pour pouvoir se frayer un passage. Il m'a été raconté une anecdote qui montre à quels stratagèmes les soldats étaient obligés de recourir pour passer aux portes et fuir le camp. Un soir, une heure et demie environ avant le coucher du soleil, une femme se présenta à la porte, ayant sur la tête un grand panier plat semblable à ceux dont on se servait pour porter le pain; elle raconta avec des larmes dans les yeux, que son frère était couché à très-peu de distance de l'enceinte, si dangereusement blessé qu'il ne pouvait marcher, qu'elle voudrait bien lui porter un peu de pain et de l'eau, etc., etc. La sentinelle lui permit de passer. Quelques minutes plus tard un soldat se présenta à la porte et demanda si l'on n'avait pas vu sortir une femme, faisant en même temps le portrait de celle qui venait de sortir. La sentinelle lui dit qu'en effet elle venait de passer; alors le soldat parut entrer dans une grande colère, disant que c'était sa femme qui s'était donné un rendez-vous avec son amant; et il menaça de le dénoncer à l'empereur. La sentinelle lui dit alors qu'elle ne pouvait être loin et qu'il lui serait facile d'aller doucement surprendre les coupables; le soldat sortit aussitôt; mais comme on devait s'y attendre il ne reparut plus.
Aux difficultés et aux ennuis suscités par un grand corps de paysans armés, qui jour et nuit harcelaient le camp, vint encore s'ajouter le fléau de la famine: un petit pain abyssinien coûtait un dollar; un kilo et demi de sel, un dollar; on ne pouvait absolument pas se procurer du beurre, et journellement cent personnes mouraient de faim. Lorsque le grain que l'on avait dérobé à Metraha fut achevé, il n'y eut plus moyen de s'en procurer d'autre; de nouveaux pillages était chose impossible, et tant que Théodoros ne changerait pas son camp, il ne devait pas espérer de se procurer les moindres provisions. Déjà toutes les mules, les chevaux et quelques moutons qui restaient encore étaient morts faute de nourriture; ils ne pouvaient paître dans l'enceinte de ce camp vicié, l'herbe y ayant déjà été broutée; et quant à les conduire dans un champ de verdure, loin de là, c'était tout à fait impraticable. Les pauvres bêtes tombaient l'une après l'autre et infectaient le camp par les exhalaisons qui s'élevaient de leurs cadavres. Toutes les vaches avaient été tuées auparavant par ordre de Théodoros. Un jour, après une de ses razzias, il avait ramené à Debra-Tabor plus de quatre-vingt mille vaches; la nuit venue les paysans s'approchèrent à une certaine distance et se mirent à implorer la pitié de l'empereur, le suppliant de leur rendre leurs bestiaux, sans lesquels ils ne pouvaient cultiver le sol. Théodoros allait leur accorder leur demande lorsqu'un de ces misérables qui le servaient lui dit: «Votre Majesté ignore-t-elle qu'il y a une prophétie dans le pays disant qu'un roi s'emparera de tout le bétail; quand les paysans viendront et le supplieront de leur rendre leur bétail, le roi se laissera toucher; mais bientôt après il mourra?» Théodoros répondit: «C'est bon, la prophétie ne s'applique pas à moi.» Et immédiatement il donna ordre que toutes les vaches, celles qu'il avait amenées comme celles qui étaient encore dans les champs autour du camp, fussent abattues. L'ordre fut promptement exécuté et l'on m'a dit que ce jour-là on abattit plus de cent mille vaches, qui furent toutes brûlées dans la plaine à très-peu de distance du camp.
Le lendemain Théodoros, assis devant sa hutte, aperçut un homme qui gardait une vache dans les champs; il le fit appeler et lui demanda s'il n'avait pas entendu l'ordre donné la veille. Le paysan répondit que oui, mais qu'il n'avait pas tué sa bête parce que sa femme étant morte la veille en donnant le jour à un enfant, il l'avait gardée à cause de son lait. Théodoros lui dit: «Pourquoi cela, ne saviez-vous pas que je serais un père pour votre enfant? Mettez cet homme à mort, dit-il à ceux qui l'entouraient, et prenez soin de son enfant pour moi.»
Les fourgons étant prêts, Théodoros se décida à marcher vers Magdala. La peste engendrée par la famine et par les miasmes qui provenaient des monceaux de cadavres non enterrés, aggravait le mauvais état des troupes de l'empereur; et l'on pouvait prévoir qu'avant peu de semaines l'armée tout entière aurait péri de maladie ou de besoin. Le 10 octobre, Sa Majesté commanda à ses soldats de mettre le feu à leurs tentes à Debra-Tabor et de détruire entièrement toute trace de leur passage: ne laissant pour souvenir de son séjour qu'une seule église élevée en expiation du sacrilège de Gondar. Cette expédition fut la plus pénible qu'il eût jamais faite; nul ne se fût aventuré dans une semblable entreprise, et aucun homme n'eût tenté le rude voyage qu'il avait en perspective; il lui fallut toute l'énergie, toute la persévérance, toute la volonté de fer dont il était doué, pour surmonter de si effrayantes difficultés.
Théodoros n'avait alors que cinq mille soldats, tous plus ou moins affaiblis par la faim ou la maladie, mécontents et n'attendant qu'une occasion favorable pour prendre la fuite. Le nombre des serviteurs au contraire était de quarante à cinquante mille, tous gens sans espérance et inutiles, qu'il fallait protéger et nourrir. Il avait encore plusieurs centaines de prisonniers à surveiller, beaucoup de bagages à porter, quatorze fourgons, des canons et des mortiers; l'un d'eux, le fameux Sébastopol, pesait à lui seul de quinze à seize mille livres; il était escorté de dix chariots et le tout traîné par des hommes dans un pays qui n'avait pas de route. Théodoros ne se laissa pas abattre par ces circonstances défavorables; il sembla pendant quelque temps avoir repris sa première énergie, et traita ses serviteurs avec plus d'égards. Son étape journalière n'était pas longue, il ne faisait qu'un mille et demi ou deux milles tout au plus. Une partie du camp partait de grand matin, traînant les chariots, et protégeant les serviteurs contre les attaques des rebelles, qui les suivaient toujours à une certaine distance, épiant l'occasion favorable de se venger sur eux de tous les mauvais traitements qui leur avaient été infligés par l'empereur; une autre partie restait en arrière pour garder tout ce qu'on n'avait pu transporter, et au retour de la première escouade, tous partaient pour le lieu de halte du jour, emportant ce qui avait été laissé dans la matinée. L'oeuvre de la journée n'était point encore accomplie: le blé n'étant pas encore mûr et couvrant les champs qu'ils traversaient, Théodoros les engageait, en leur montrant l'exemple, à arracher les épis encore verts, à les froisser entre les mains et à se rassasier ainsi par ce frugal repas; puis ils allaient se désaltérer à la source voisine. De Debra-Tabor à Checheo, telle fut la tâche journalière de cette faible armée de Théodoros: des soldats attelés aux fourgons et aux chariots à la place des chevaux et des mules qui manquaient, toujours en alerte, tonte la contrée ayant pris les armes contre eux, sans autre ressource que l'orge non mûri qu'ils arrachaient sur leur chemin, sans repos ni jour ni nuit: telle fut la retraite de cette armée qui ne trouverait pas son égale dans toutes les annales de l'histoire.
Les prisonniers furent les plus maltraités; plusieurs étaient enchaînés des pieds et des mains, même les Européens; pour faire une courte promenade dans ces conditions c'est déjà fatigant; mais faire un mille et demi ou deux milles, sur une route inégale, avec les mains et les pieds chargés de fer, c'est une des plus cruelles tortures qu'on puisse imaginer. Chaque jour, Madame Flad et Madame Rosenthal, dès qu'elles arrivaient au lieu de la station, renvoyaient leurs mules aux Européens pour qu'ils n'allassent pas à pied. Au bout de quelque temps, M. Staiger ayant à faire un habit de gala pour l'empereur, les fers lui furent ôtés des mains ainsi qu'aux cinq autres Européens. Les prisonniers indigènes réclamèrent qu'on les autorisât à avoir une monture. Sa Majesté, ayant su qu'ils avaient de l'argent, leur fit dire qu'ils recevraient l'autorisation demandée moyennant un dollar chacun. Théodoros devait être bien gêné en vérité pour exiger une telle misère. Plusieurs de ces prisonniers acceptèrent la condition et moyennant quelques petits présents offerts aux chefs possesseurs de mules, ils voyagèrent plus commodément.
A Aibankab, Théodoros s'arrêta quelques jours afin de laisser reposer son armée. Près de là s'élèvent deux monceaux de pierres qui ont fait donner à ce lieu le nom de Kimer-Dengea[25]. Voici l'histoire racontée dans le pays à ce sujet. Une reine à la tête de son armée fit une expédition contre les Gallas; en partant elle ordonna à chacun de ses soldats de jeter en passant une pierre sur cette portion de champ, et au retour elle donna encore l'ordre à ceux qui restaient de jeter chacun une pierre à côté du premier monceau. Le premier tas est très-grand et le second très-petit; on dit que la reine, jugeant par la différence combien grandes étaient les pertes qu'elle avait faites, ne s'aventura plus contre les Gallas.
A Kimer-Dengea Théodoros rencontra une caravane de marchands de sel en route pour Godjam. Il leur demanda pourquoi ils portaient leurs marchandises aux rebelles au lieu de les lui porter. Le chef de la caravane lui répondit poliment, qu'il avait entendu dire par des marchands que Sa Majesté avait l'habitude de brûler les gens vivants et que par conséquent il avait eu peur de se rendre auprès de lui. Théodoros lui dit: «Il est vrai que je suis un méchant homme, mais si vous aviez eu confiance en moi je vous aurais bien traités; mais comme vous préférez les rebelles, j'aurai soin qu'à l'avenir vous n'alliez plus les trouver.» Puis il s'empara du sel et des mules, envoya tous les marchands dans une maison vide; la fit entourer de bois sec, mit des sentinelles à la porte et ensuite y fit mettre le feu.
Les paysans de Gahinte auxquels Théodoros fit offrir une amnistie refusèrent son offre; trois fois il fit une proclamation pour leur offrir un pardon complet, à condition qu'ils retourneraient à lui. Ils finirent par lui envoyer quelques prêtres pour voir comment se conduirait Sa Majesté. Théodoros les reçut très-bien, et leur promit qu'il n'entrerait pas à Gahinte; il leur demandait seulement quelques vivres; mais pour lui prouver leur sincérité ils devaient lui envoyer de chaque village une personne influente qui résiderait dans son camp jusqu'à son départ de Begemder. Heureusement pour eux les habitants n'acceptèrent pas ces conditions; Théodoros était trop prudent pour s'aventurer dans leur vallée; il se contenta de ravager autour de son camp; et avant de partir fit jeter tout vivants dans les flammes quelques pauvres misérables qui avaient été assez simples pour aller le rejoindre sur la foi de sa proclamation.
Théodoros arriva au pied d'une montée rapide qui mène de Begemder à Checheo, le 22 novembre. Jusque-là la route n'avait pas été mauvaise; mais maintenant se dressait devant lui une côte perpendiculaire, où il fut obligé d'abattre d'énormes rochers pour s'ouvrir une route à travers le basalte afin de pouvoir traîner ses chariots, ses fusils, ses mortiers sur le Zébite, plateau situé au-dessus de la colline.
C'est vers cette époque qu'il reçut la première nouvelle du débarquement des troupes britanniques à Zulla. Une après-midi il dit aux Européens: «Ne vous effrayez pas si je vous envoie appeler cette nuit. Vous veillerez, car j'apprends que quelques ânes veulent me voler mes esclaves.» Les Européens agirent comme d'habitude, et se retirèrent dans leurs tentes. Au milieu de la nuit, à l'exception d'un homme âgé appelé Zander et de M. Mac Kelvie, qui avait été souffrant de la dyssenterie pendant quelque temps, tous furent éveillés par des soldats, d'après l'ordre de l'empereur, qui leur avait commandé de les lui amener. Ils furent tous enfermés dans une petite tente sous l'accusation de frivoles méfaits. Il ne leur fut pas permis de retourner chez eux cette nuit-là; un lourd paquet de chaînes furent apportées, mais quelques chefs ayant représenté à Sa Majesté que sans le secours des prisonniers il leur serait excessivement difficile de faire la route et de conduire les chariots; qu'où pourrait d'ailleurs les enchaînera leur arrivée à Magdala, Théodoros consentit à ce qu'on les laissât libres. Il leur permit même de se retirer de jour dans leurs tentes, lorsqu'ils ne seraient pas de service; mais la nuit, pour leur propre sûreté, leur dit-il, et à cause des mauvaises dispositions de son peuple, il les fit tous retirer dans une seule tente à quelques mètres de la sienne; sauf les quelques premiers jours ils furent toujours traités comme des prisonniers pendant la nuit, et le jour comme des esclaves, jusqu'au commencement d'avril.
Depuis le grand matin jusqu'à la nuit Théodoros travaillait rudement; de ses propres mains il remuait les pierres, nivelait le terrain, ou aidait ses gens à combler quelque ravin. Nul n'eût osé se retirer tandis qu'il restait; et personne ne songeait ni à boire ni à manger lorsque l'empereur montrait l'exemple et partageait la fatigue. Quand il pouvait s'emparer de quelques paysans ou de quelques rebelles qui erraient sur la hauteur, nuit et jour il riait à leurs dépens et les insultait, puis il les faisait périr cruellement d'une façon ou d'une autre; mais, vis-à-vis des soldats, depuis son départ de Debra-Tabor, il se montrait meilleur, et il s'abstint de les faire frapper de verges et de les emprisonner comme c'était son habitude auparavant. Dans une ou deux circonstances il les rassembla autour de lui et se plaçant sur une roche escarpée, il s'adressa à eux dans ces termes: «Je sais que vous me haïssez tous; vous voudriez tous prendre la fuite. Pourquoi ne me tuez-vous pas? Au milieu de vous je suis seul et vous êtes des milliers.» Après un silence de quelques secondes, il ajouta: «Eh bien! ai vous ne me tuez pas je vous tuerai tous l'un après l'autre.»
Le 15 décembre la route étant terminée, il amena ses chariots sur la plaine de Zébite, et y campa pendant quelques jours. Les paysans de ce district croyant que Théodoros ne pourrait jamais atteindre leur plateau avec tous les embarras qu'il traînait à sa suite, bien qu'ils fussent prêts à s'enfuir an moindre avertissement, n'avaient transporté ni grains ni bestiaux; aussi Théodoros pour la première fois depuis des mois, put fournir de vivres sa petite armée, et même faire quelques provisions pour l'avenir. De Zébite à Wadela la route est bonne, de sorte que jusqu'aux limites du district la tâche était facile. Ce fut le 25 de ce mois qu'il arriva sur le plateau et il s'établit à Bet-Hor.
Mais les difficultés de son entreprise étaient loin de toucher à leur fin, et il avait devant lui une route qui aurait découragé un tout autre homme que lui; quoiqu'il ne fût pas à plus de cinquante milles de son Amba de Magdala, il avait la perspective de se tracer sa route sur la pente escarpée de deux précipices, de traverser deux rivières, et de gravir deux collines à pic. Il se mit sans broncher à l'ouvrage. Petit à petit il fit une route digne d'un ingénieur européen, y conduisit ses mortiers, ses canons, etc.; il pilla en même temps, et tint éloignés par la terreur de son nom, Wakshum Gobazé et son oncle Meshisha, qui tous les deux surveillaient ses mouvements; non qu'ils eussent l'intention de l'attaquer, mais parce qu'ils étaient inquiets sur la direction qu'il prendrait, et tout disposés pour leur compte à décamper an premier signe qui leur ferait croire que Théodoros marchait dans la direction des provinces qu'ils protégeaient. Le 10 janvier il commença à opérer sa descente; il atteignit la vallée de Jeddah le 28 du même mois, remonta la côte opposée, et campa dans la plaine de Dalanta le 20 février 1868.
Note:
[25] Monceau de pierres.
XVIII
Théodoros dans le voisinage de Magdala.—Nos sentiments à cette époque.—Une amnistie accordée au Dalanta.—La garnison de Magdala rejoint l'empereur.—M. Rosenthal et les autres Européens sont envoyés dans la forteresse.—Conversation de Théodoros avec M. Flad et M. Waldmeier sur l'arrivée des troupes.—La lettre de sir Robert Napier à Théodoros tombe entre nos mains.—Théodoros ravage le Dalanta.—Il trompe M. Waldmeier.—On arrive au Bechelo.—Correspondance entre M. Rassain et Théodoros.—Les fers sont ôtés à M. Rassam.—Théodoros arrive à Islamgee.—Sa querelle avec les prêtres.—Sa première visite à l'Amba.—Jugement de deux chefs.—Il nomme un nouveau commandant à la garnison.
Nous avons suivi l'empereur depuis le jour de notre départ de Debra-Tabor jusqu'à son arrivée dans le voisinage de l'Amba. Pendant tout ce temps, sauf quelques billets adressées à M. Rassam touchant la lettre de la reine Victoria, et ceux adressés à M. Flad au sujet des ouvriers, nous n'eûmes que très-peu de relations avec lui. Pendant quelque temps les porteurs de dépêches rencontrèrent tant de difficultés que Théodoros craignant que ses messages écrits ne tombassent entre les mains des rebelles, n'envoya plus que des messages verbaux. Chaque envoyé nous apportait les salutations de Sa Majesté; avant de repartir de l'Amba il venait nous trouver par ordre du chef, et M. Rassam renvoyait un message de politesse en réponse à celui qu'il avait reçu.
La tenue officielle des courriers de l'empereur était trop connue pour qu'ils pussent traverser les districts en rébellion; aussi nous nous réjouissions de ce que toute communication était pour jamais interrompue entre le camp et la forteresse, lorsqu'un jour un jeune Galla, serviteur de l'un des prisonniers politiques, arriva à l'Amba porteur d'une lettre de Sa Majesté. Le jeune garçon avait erré de droite et de gauche pendant assez longtemps; et cependant à part ce qu'il reçut de nous je ne crois pas qu'il ait jamais touché la moindre chose pour avoir exposé sa vie; quelques individus qui avaient des amis et des connaissances sur la route purent aussi passer. Tous furent très-polis pour nous, ils portaient notre correspondance avec celle de M. Flad, et comme ils étaient bien récompensés, nous pouvions leur confier les lettres les plus dangereuses. C'était pour nous un amusement que d'avoir pour intermédiaire, entre nous et nos amis du camp impérial, le messager de l'empereur lui-même; c'était une petite trahison bien permise.
Après son arrivée à Bet-Hor, Théodoros envoya une déclaration aux districts rebelles de Dahonte et de Dalanta, leur offrant un pardon complet pour le passé, s'engageant, par la Mort du Christ, à ne plus piller ni inquiéter les habitants de ces provinces s'ils rentraient sous sa domination. Gobazé ayant promis de défendre ces districts, ils refusèrent pendant deux jours; mais ensuite le peuple de Dalanta voyant que Gobazé au lieu de venir vers eux se tournait du coté de Théodoros, pensèrent qu'après tout c'était peut-être le meilleur parti à prendre que d'accepter les offres de la dépêche. Ne pouvant résister, il valait mieux montrer de la confiance en la parole du maître. Mais le Dahonte ne se soumit pas, et se décida à s'opposer par la force des armes à toute attaque de l'empereur qui aurait pour objet de ravager la province. L'empereur ayant toujours parlé, à tous ses gens, de M. Rassam, dans des termes très-affectueux, celui-ci fut chargé, par le chef de l'Amba, d'écrire à Théodoros pour le féliciter de son arrivée dans le voisinage. Cette circonstance se répéta dans toutes les occasions semblables; les messagers qui portaient ces lettres furent toujours bien traités par Sa Majesté. Théodoros écrivit aussi une ou deux fois à M. Rassam, et nous eûmes une répétition de la correspondance édifiante et polie qui s'était échangée déjà entre eux dans les beaux jours qui suivirent notre arrivée.
Le mois de janvier 1868 fut pour nous une période de grande préoccupation morale, qui dura jusqu'à la fin de l'affaire abyssinienne. Cette angoisse croissait en intensité à mesure que nous touchions an dénoûment, car nous savions bien que c'était notre vie qui était en jeu. Mais il y a quelque chose dans la durée même des événements trop préoccupants, qui émousse la sensibilité et endurcit le coeur. Est-ce un effet physique ou moral? Je ne sais, mais à la longue on arrive à tout supporter pour ainsi dire avec indifférence et impassibilité. Nous avions éprouvé tant de secousses depuis trois mois, tant de fois nous nous étions attendus à être torturés ou tués, que les jours où nous fûmes en réalité placés entre l'espoir d'une délivrance ou la mort, la crise terrible ne nous affecta pas beaucoup, et une fois passée, nous n'y avons en quelque sorte plus pensé.
Théodoros, étant réconcilié avec ses enfants du Dalanta, la tâche lui devint plus facile. Plusieurs milliers de paysans lui aidèrent dans la construction de ses routes, d'autres lui apportèrent une partie de leurs provisions à Magdala, et sa bonne garnison de l'Amba pouvant désormais traverser le plateau du Dalanta sans aucune crainte, ils se rendirent auprès de lui, ne laissant sur la montagne que quelques hommes âgés et les sentinelles ordinaires pour garder les prisonniers. Le 8 janvier le commandant Bitwaddad Damash et son brave lieutenant Goji, accompagnés de sept ou huit cents hommes, partirent pour Wadela. Plusieurs d'entre eux ne s'éloignèrent pas sans battement de coeur à la perspective de la réception qui leur serait faite par Théodoros. Ils adoraient à distance leur empereur, mais le redoutaient en s'approchant de lui. Sa Majesté cependant les reçut très-bien; mais ne fut pas aimable avec tous. Il traita Damash un peu froidement; pourtant comme il avait besoin de tout son monde, il ne fit paraître en aucune façon son mécontentement à regard de quelques-uns.
Quelques jours plus tard, étant arrivé dans le Dalanta, il renvoya sa garnison de Magdala, pour accompagner à l'Amba les prisonniers qu'il avait avec lui, y compris les Européens, et par la même occasion il envoya de la poudre, du plomb et des instruments appartenant aux ouvriers. Il fut aussi permis à Madame Rosenthal d'accompagner l'expédition, et tous arrivèrent à l'Amba dans l'après-midi du 26 janvier. Les cinq Européens étant arrivés on donna la hutte de l'interprète à M. et à Madame Rosenthal; la plus grande dont on put disposer fut réservée pour les autres. Nous étions bien heureux d'être tous réunis. Les nouveaux venus avaient beaucoup de choses à nous raconter, et nous avions aussi beaucoup à leur dire sur notre façon de vivre. Nous étions surtout tout joyeux de l'arrivée de Madame Rosenthal, car notre crainte mortelle était qu'une colonne flottante de notre armée ne fut détachée du corps principal, pour être envoyée au-devant de Théodoros afin de lui couper la retraite vers la montagne; et nous craignions dans ce cas pour le sort de Madame Rosenthal et de son enfant, connaissant le caractère de Théodoros, qui avait probablement gardé ces prisonniers comme une garantie contre la fuite de ses captifs de Magdala.
Les envoyés allaient et venaient maintenant journellement, quelquefois même deux fois dans un jour, du camp à l'Amba. Tout d'abord nous avions vu avec crainte l'arrivée de Théodoros dans le voisinage à cause de la facilité des communications; mais comme c'était un mal contre lequel nous ne pouvions rien, nous nous consolâmes comme nous pûmes, et tout en craignant un sort pire nous nous répétâmes qu'il fallait en espérer un meilleur. Nous y gagnions d'ailleurs l'avantage de correspondre plus facilement avec M. Flad, qui avait montré toujours beaucoup de courage et qui, depuis son retour d'Angleterre, nous avait tenus an courant de ce que faisait Théodoros et de toutes leurs conversations. Il nous écrivit au commencement de février pour nous informer que, d'après certains entretiens qu'il avait eus avec les officiers de la maison de l'empereur, il était certain que Sa Majesté connaissait le débarquement de nos troupes. De plus, M. Flad avait reçu un chef venant de la part du souverain de l'Abyssinie, pour s'informer des instructions de notre gouvernement et savoir si Théodoros pouvait espérer que les intentions de l'Angleterre à son égard étaient toujours pacifiques.
Nous ne doutions nullement que depuis plusieurs mois Sa Majesté ne fût an courant du débarquement de nos troupes par ses espions; mais, vu sa position difficile en ce moment, il lui parut plus sage de garder le silence sur ce sujet. Cependant depuis qu'il était arrivé dans le voisinage de l'Amba, dans sa conversation avec ses chefs, il avait souvent donné des preuves qu'il s'attendait sous peu à se rencontrer avec des soldats européens. Le 8 février, Théodoros dit à M. Waldmeier, le chef des ouvriers, homme bien élevé et très-intelligent (pour lequel l'empereur avait eu certains égards, bien que plus tard il l'ait mené un peu rudement), qu'il avait reçu des nouvelles de la côte qui l'informaient du débarquement de nos troupes à Zulla. Le lendemain il fit venir M. Flad, l'attira près de lui et lui dit: «Les gens dont vous m'avez apporté une lettre, et que vous disiez devoir venir sont arrivés et out débarqué à Zulla. Ils sont venus par la plaine salée. Pourquoi n'ont-ils pas pris une meilleure route? celle de la plaine salée est très-malsaine.»
M. Flad lui expliqua que, pour des troupes qui arrivaient de l'Inde, c'était la plus commode; que dans trois ou quatre jours ils pouvaient atteindre la chaîne de montagnes d'Agame, Théodoros lui répondit: «Nous, nous avons fait nos routes avec de grandes difficultés, mais pour eux c'aurait été un jeu que de faire des routes. Il me semble que c'est la volonté de Dieu qu'ils soient venus. Si Lui ne veut pas que je meure, nul ne pourra me tuer; s'il a dit: Vous mourrez, nul ne pourra me sauver. Souvenez-vous de l'histoire d'Ezéchias et de Sennachérib.» Théodoros paraissait d'un calme affecté pendant cette conversation. Deux jours après il dit à quelques ouvriers: «Il n'y en a pas pour longtemps avant que je voie une armée européenne disciplinée. Je suis comme Siméon: il était vieux, mais avant de mourir il eut le coeur réjoui en tenant le Sauveur dans ses bras. Je suis bien vieux; mais j'espère que Dieu m'épargnera pour voir ces soldats européens. Mes soldats ne sont rien comparés à une armée disciplinée dans laquelle mille hommes obéissent an commandement d'un seul.» Evidemment il conservait l'espoir que les événements qui allaient se passer tourneraient à son avantage. Une autre fois il dit à M. Waldmeier: «Nous avons une prophétie dans le pays qui dit qu'un roi européen doit se rencontrer avec un roi abyssinien, et que, après cela, un roi régnera en Abyssinie, plus grand qu'aucun autre qui y ait jamais régné. Cette prophétie est sur le point de s'accomplir, mais je ne sais si je sois le roi désigné ou si ce sera un autre.»
Nous fûmes très-heureux en recevant toutes ces nouvelles; nous avions toujours pensé qu'il connaissait le débarquement de nos troupes; mais comme il n'avait jamais fait mention de ce fait nous étions dans le doute à cet égard, et nous craignions sa première colère lorsqu'il apprendrait cet événement.
Le 15 février une lettre du commandant en chef, adressée à Théodoros, nous fut remise par le délégué qui en avait été chargé, parce qu'il redoutait de la remettre à main propre. Cela nous mettait dans une position difficile. Cependant, en ce qui concerne la traduction en amharie, il valait mieux qu'elle ne fût pas arrivée entre les mains de Théodoros, attendu que sur plusieurs points très-importants, cette traduction avait, dans une autre circonstance, donné un sens tout différent de l'original. J'étais tout réjoui du langage plein de fermeté du commandant.
La lettre était aussi ferme que polie, et je me sentais heureux et fier, même dans ma captivité, qu'un général anglais eût enfin déchiré le voile de fausse humilité qui trop longtemps avait obscurci le génie fier et intrépide de l'Angleterre. Nous nous sentions fortifiés par la conviction que l'heure avait sonné où le droit prévaudrait sur l'injustice, et où l'impitoyable despote qui avait agi à notre égard avec tant de perfidie, allait enfin recevoir le juste salaire de son iniquité.
Vu les dernières nouvelles que nous avions reçues du camp impérial, nous craignîmes que Théodoros voulût se venger sur nous de tous ses désappointements et se mit en fureur eu voyant tous ses plans renversés par le débarquement de notre armée; c'est pourquoi nous décidâmes de garder le document important qui nous était tombé accidentellement entre les mains. Il pouvait nous servir comme une arme défensive toute puissante, dans le cas où un changement aurait lieu dans la conduite que Théodoros avait adoptée, depuis que nous avions appris l'arrivée des hommes envoyés pour effectuer notre délivrance. Nous connaissions trop bien l'empereur pour n'avoir pas à craindre constamment.
La conduite pacifique de Théodoros ne pouvait pas durer longtemps. Les habitants du Dalanta, confiants dans ses promesses, et désireux de lui prouver leur dévouement, firent tout ce qui était en leur pouvoir, charriant ses provisions à l'Amba, ou travaillant sur ses routes sous sa direction. La fidélité avec laquelle il avait gardé sa parole vis-à-vis des habitants du Dalanta décida d'autres districts du voisinage à lui envoyer des députations pour implorer leur pardon, lui offrant de payer un tribut et de lui fournir des approvisionnements, s'il voulait leur accorder les mêmes faveurs qu'an peuple du Dalanta. Si Théodoros avait été sage, il avait là une excellente occasion de regagner une portion de ce royaume qui lui échappait; et s'il eût toujours été fidèle à sa parole, toutes les provinces l'une après l'autre, dégoûtées de la pusillanimité de leurs chefs de révolte, seraient venues se remettre sous son joug. Mais l'empereur était trop amateur de razzias et d'ailleurs, selon son opinion, les paysans ne lui fournissaient pas assez de vivres. Comme il n'ignorait pas que le district était excessivement riche en grain et en bétail, insouciant de son véritable intérêt, le 17 février il donna l'ordre à ses soldats d'aller fouiller les maisons des paysans.
Pris à l'improviste, un très-petit nombre d'entre eux cherchèrent à résister. Théodoros réussit donc an delà de son attente: grains et bestiaux affluaient an camp; et afin d'économiser ses provisions, Théodoros autorisa les habitants de Gondar, qui étaient encore avec lui, à s'en aller vivre où bon leur semblerait, avec leurs femmes et leurs enfants, y compris les soldats et les chefs fugitifs. Depuis son départ de Checheo, il avait organisé une bande de pillards composée uniquement des femmes les plus fortes et les plus hardies de son camp: Théodoros était tout réjoui de leur air martial, et l'une d'elles ayant tué un chef inférieur et lui ayant apporté le sabre de son adversaire, il en fut tellement enchanté, qu'il lui donna un commandement et lui offrit un de ses pistolets. Nous connaissions assez le caractère de l'empereur pour savoir que si une fois encore il se remettait au pillage et au massacre, il perdrait aussitôt cette politesse, cette aménité qu'il nous avait montrée dans ces derniers temps, et que probablement le débarquement de nos troupes changerait ses dispositions à notre égard. Nous ne fûmes donc pas étonnés d'entendre dire qu'il s'était pris de querelle avec les Européens qui se trouvaient encore auprès de lui. Il est probable aussi que vers cette époque quelque copie du manifeste du commandant envoyée aux différents chefs, lui était tombée entre les mains, attendu qu'on l'a retrouvée parmi ses papiers après sa mort. Sans cela on ne comprendrait pas le motif de son changement soudain. Sans aucune autre raison il commença à suspecter ses ouvriers, et tout en leur ordonnant de se tenir prêts à travailler pour lui, pendant plusieurs jours il ne leur permit pas de se rendre à leur ouvrage.
Un jour, M. Waldmeier en rentrant pour prendre son repas du soir, se mit à causer avec un espion de l'empereur, sur la marche de l'armée anglaise. M. Waldmeier entre autres choses, lui dit que ce serait un acte de sagesse de la part de Sa Majesté de se rendre favorable l'Angleterre, attendu qu'il ne comptait pas un seul ami dans toute l'Abyssinie. L'officier s'étant hâté de rapporter cette conversation à Théodoros, celui-ci entra dans une grande colère et fît appeler tous les Européens; pendant quelques instants sa fureur fut si grande, qu'il ne put parler, et qu'il allait et venait regardant avec des yeux ardents ces pauvres étrangers et tenant son épée à la main d'une façon menaçante. À la fin il s'arrêta devant M. Waldmeier, et l'interpella dans des termes insolents: «Qui êtes-vous? chien que vous êtes. Rien qu'un âne, un misérable venu d'un pays éloigné pour être mon esclave, que j'ai payé et nourri des années? Que pouvez-vous comprendre, vous, mendiant, à mes affaires? Est-ce que vous prétendez m'enseigner ce que je dois faire? Un roi vient pour s'entendre avec un roi. Est-ce que vous comprenez quelque chose à cela?» Puis il se jeta sur le sol et lui dit: «Prenez mon épée et tuez-moi; mais ne me déshonorez pas,» M. Waldmeier tomba alors à ses pieds et lui demanda pardon; l'empereur se leva mais refusa son pardon, puis l'avant fait relever à son tour, il lui ordonna de le suivre.
Le 18 février Théodoros établit son camp sur le plateau du Dalanta, et le lendemain les chefs de l'Amba, avec leur télescope, pouvaient suivre une partie de l'armée en marche sur la route qui descend jusqu'an Bechelo. Théodoros avait capturé environ un millier de prisonniers lorsqu'il avait dévasté le Dalanta, et c'étaient ces hommes qui, accompagnés d'une forte escorte, marchaient vers le Bechelo; mais ils étaient à peine à mi-chemin, que l'empereur leur fit dire de retourner dans leur province.
Pendant quelque temps encore les communications entre l'Amba et le camp furent interrompues. Les quelques chefs et les soldats qui étaient restés à Magdala, ne voyaient pas sans crainte ce dernier acte de trahison de la part de leur maître, car cela ne présageait rien de bon pour eux malgré les privations qu'ils avaient eu à supporter, dans l'accomplissement des charges dont ils avaient été investis. Nous eûmes beaucoup de peine à trouver des messagers qui voulussent traverser la vallée du Bechelo à cause de l'état de trouble du pays, depuis le pillage du Dalanta. Les nouvelles qu'ils nous apportèrent étaient assez bonnes. Sa Majesté s'était réconciliée avec M. Waldmeier et traitait de nouveau ses ouvriers avec égard et douceur. Cependant Théodoros ne les avait pas encore autorisés à aller travailler, et ils couchaient tous ensemble dans une tente voisine de la sienne, précaution à laquelle il avait renoncé pendant quelque temps. Il causait souvent, soit avec ses soldats, soit avec les Européens, de l'arrivée de nos troupes; parfois il témoignait le désir de se battre avec elles, tandis que d'autres fois il avait des paroles tout à fait conciliantes. Il avait parlé de nous en dernier lieu avec dureté; mais contrairement à son habitude il ne parlait plus de M. Stern avec colère. Il mentionnait souvent une lettre de Madame Flad, qui l'avait grandement offensé quelques années auparavant. Cette dame y faisait allusion à l'invasion probable des Anglais et des Français, et ajoutait qu'elle ne croyait pas que Théodoros en éprouvât de la crainte. Celui-ci disait alors: «Madame Flad a raison: ils approchent, et je ne les crains pas.»
Le 14 mars, Sa Majesté suivie de tous ses chariots, ses canons, ses mortiers, arriva dans la vallée du Bechelo. D'après une lettre que nous reçûmes de M. Flad, il paraissait que Sa Majesté avait grande hâte d'arriver à Magdala. Les Européens étaient toujours traités convenablement, mais strictement surveillés jour et nuit. Evidemment l'empereur recevait des informations exactes de ce qui se passait dans le camp britannique. Il dit une fois à M. Waldmeier, en qui il avait plus de confiance qu'en personne: «Par la charité et par l'amitié ils auraient obtenu de moi tout ce qu'ils aurait voulu; mais ils viennent avec d'autres dispositions et je sais qu'ils ne m'épargneront pas. Eh bien, j'en ferai un grand carnage et puis je mourrai.»
Le 16 il dépêcha un envoyé à l'Amba pour annoncer à ses gens la bonne nouvelle de son approche et nous envoyer ses salutations. M. Bassani aussitôt lui écrivit pour le féliciter de ses succès. M. Rassam certainement mérite des éloges quant aux efforts constants qu'il a faits, pour faire naître chez Théodoros cette amitié que notre consul ressentait à l'égard de ce souverain, et afin de le convaincre de la sincère admiration et du profond dévouement que le temps n'avait pas affaiblis, et que même la captivité et les chaînes ne purent détruire. La position officielle de M. Rassam l'avait placé bien plus avantageusement que les autres prisonniers à la cour d'Abyssinie, elle lui permettait de se faire des amis de tous les délégués royaux, et de tout le personnel spécialement attaché à Sa Majesté; aussi, soit an camp, soit à l'Amba, tons n'avaient que de bonnes paroles pour lui. Ne connaissant pas la source des libéralités de M. Rassam, les courtisans, et Sa Majesté elle-même, finirent par croire que M. Prideaux et moi, étions des êtres inférieurs, des individus sans importance qu'il serait parfaitement absurde de placer sur un pied d'égalité avec l'homme éminent, libéral et beau parleur, qui seul et en dehors de toute considération, complimentait Sa Majesté.
Théodoros fut si heureux de la lettre de M. Rassam que, de grand matin, le 18, il expédia M. Flad, son secrétaire et plusieurs officiers, porteurs d'une lettre pleine d'amitiés pour ce consul, afin d'avertir le chef de l'Amba qu'il eût à ôter les fers de son ami. Théodoros dans cette lettre à M. Rassam, oubliant sans doute que plusieurs fois déjà il avait fait mention de ses fers, lui disait qu'il n'avait rien contre lui, et que lorsqu'il l'avait envoyé à Magdala il avait simplement chargé ses gens de le surveiller, mais non de le charger de chaînes. Il lui fit passer également 2,000 dollars, et lui fit dire qu'à cause de l'état de révolte du pays il n'avait pu aller le saluer, et qu'il espérait qu'il voudrait bien accepter, en même temps que les dollars, un présent de cent moutons et de cinquante vaches. Il n'était fait mention d'aucun de nous dans cette lettre, et j'avoue que nous fûmes assez fous pour nous sentir fort malheureux de cela. Probablement que vingt mois de captivité avaient affaibli aussi bien notre esprit que notre corps, et que dans telle autre circonstance nous n'y eussions pas seulement pris garde. Au reste, nous eûmes bientôt oublié cette impression, à la pensée que l'indépendance et la liberté allaient être notre partage dès que le drapeau britannique flotterait sur notre prison. Il paraît que notre mécontentement avait été remarqué et un espion était parti aussitôt pour le camp de Sa Majesté afin de l'informer que nous avions été très-fâchés que l'ordre n'eût pas été donné de nous ôter nos fers.
Le même soir M. Flad retourna au camp impérial, qui était déjà établi sur le penchant de la montagne, an nord du Bechelo. Le lendemain matin, l'empereur fit appeler M. Flad pour lui demander s'il nous avait tous vus et si nous paraissions contents. Il s'informa surtout de M. Prideaux et de moi; M. Flad répondit à Sa Majesté que nous étions en bonne santé, mais fâchés qu'il eût fait une différence entre nous et M. Rassam. L'empereur sourit tout le temps de la conversation, puis il répondit à M. Flad: «J'ai su que lorsqu'on les mit dans les chaînes M. Rassam n'avait absolument rien dit, mais que ces Messieurs avaient été très en colère. Je ne suis pas fâché contre eux, ils ne m'ont fait aucun tort; dès que je serai auprès de M. Rassam, je leur ôterai aussi leurs chaînes.
M. Flad expliqua alors à Sa Majesté combien nous avions été déçus; que des gens qui avaient entendu l'ordre apporté d'enlever les fers de M. Rassam, avaient conclu que le consul, le Dr Blanc et M. Prideaux étaient compris dans cette faveur, et avaient aussitôt couru pour nous annoncer le Misciech (bonne nouvelle). Il ajouta que M. Rassam avait été aussi très-fâché que ses compagnons n'eussent pas le même sort que lui, qu'ils lui en avaient demandé la raison, mais que ne connaissant pas les motifs de Sa Majesté, il n'avait pu leur répondre. Théodoros toujours souriant répondit: «S'il y a seulement un peu d'amitié, tout ira bien.»
Le 25 mars, dans la soirée, l'empereur établit son camp sur le plateau d'Islamgee. Il avait avec lui ses canons et le monstrueux mortier qui avait été traîné jusqu'au pied de la montagne; et certes ç'avait été un rude travail.
De bonne heure, dans la matinée du 26, les prêtres de l'Amba et tous les dignitaires de l'Eglise, portant le dais pompeusement orné, se rendirent à Islamgee pour féliciter l'empereur de son arrivée. Théodoros les reçut avec beaucoup d'affabilité et les renvoya en leur disant: «Retournez chez vous; ayez bon courage; si j'ai de l'argent je le partagerai avec vous. Vous serez vêtus comme moi-même et je vous nourrirai de mon blé.» Ils étaient sur le point de partir lorsqu'un vieux prêtre bigot, qui s'était toujours montré notre ennemi, se retournant, s'adressa à Sa Majesté dans les termes suivants: «Oh! mon souverain, n'abandonnez pas votre religion!» Théodoros tout à fait surpris lui demanda le motif de son exclamation. Le prêtre aussitôt s'écria d'un ton élevé et avec vivacité: «Vous ne jeûnez plus, vous n'observez plus les fêtes des saints; je crains que vous ne suiviez bientôt la religion des Français.» Théodoros se tournant alors vers quelques-uns des Européens qui étaient près de lui, leur dit: «Tous ai-je jamais parlé de votre religion? Vous ai-je jamais montré quelques désirs de suivre votre croyance?» Ils lui répondirent: «Certainement non.» Puis s'adressant aux prêtres qui écoutaient avec mécontentement cette conversation, il leur dit: «Jugez cet homme.» Les prêtres ne se consultèrent pas longtemps et ils s'écrièrent d'un commun accord: «L'homme qui insulte son roi est digne de mort.» Les soldats aussitôt se jetèrent sur lui, lui déchirèrent les vêtements et l'auraient tué sur place si Théodoros n'eût modifié le jugement. Il ordonna qu'on le mit dans les fers, qu'on l'envoyât à l'Amba et que pendant sept jours il ne lui fût donné nipain ni eau.
Un autre prêtre qui, dans une autre circonstance avait aussi insulté Sa Majesté fut envoyé en prison en même temps. Ce prêtre avait dit à quelques-uns des espions de l'empereur maître portait trois matabs[26]: l'un parce qu'il était musulman ayant brûlé les églises; le second parce qu'il était Français, n'observant plus les jours de jeûne; le troisième pour faire croire à son peuple qu'il était chrétien.
Le lendemain matin nous fûmes éveillés par le joyeux elelta, espèce de cri aigu poussé par le beau sexe en Abyssinie, pour annoncer un grand et heureux événement. Dans cette circonstance quelque chose de plaintif et de tremblant était mêlé à ce cri de joie obligé qui accueillit Théodoros dans l'Amba. Des tapis furent étendus sur l'espace ouvert devant son habitation, le trône fut apporté et somptueusement paré de soie, et le parasol impérial fut déployé pour protéger Sa Majesté des rayons brûlants du soleil. En voyant tous ces préparatifs et le grand nombre de courtisans et d'officiers assemblés au-devant de la maison impériale, nous nous attendions à être appelés bientôt pour une assemblée semblable à celle de la réconciliation de Zagé. Nous fûmes trompés dans notre attente; ce n'était que pour une affaire privée que l'empereur avait quitté son camp et avait convoqué une cour de justice.
Depuis longtemps plusieurs accusations avaient été insinuées contre deux des chefs de l'Amba, Ras Bisawur, et Bitwaddad Damash. Sa Majesté désirait faire une enquête; elle écouta tranquillement les accusateurs, et ayant également entendu la défense, elle demanda l'opinion des chefs présents. Ils lui conseillèrent d'oublier les accusations en vertu des bons services antérieurs rendus par les accusés; ajoutant que toutefois on ne pourrait désormais avoir confiance eu eux pour rien. Pas un chef n'avait déserté auparavant, et un tel fait, disaient-ils, ne peut du reste se produire qu'autant qu'il y a quelqu'un dans la garnison qui favorise la fuite. De plus si l'ennemi se présentait devant l'Amba pendant l'une des absences de l'empereur, il est probable que ces chefs iraient combattre l'ennemi au lieu de défendre la place. L'empereur accepta cette décision et déclara qu'il enverrait une nouvelle garnison, et que la garnison actuelle partirait le même jour pour le camp. Mais comme les provisions de grain pouvaient être un fardeau pour eux, on les laisserait; il donnerait également l'ordre aux écrivains de faire un récit détaillé de tout ce qu'ils avaient délibéré, et pour que la chose se fit ainsi qu'il l'avait décidé, il les payerait en argent et garderait le grain. Il fit aussi venir les deux prêtres condamnés la veille, les fit mettre en liberté, et leur dit qu'il les pardonnait, mais qu'ils devaient quitter le pays immédiatement. Avant de partir Théodoros envoya dire à M. Rassam, par Samuel, qu'il avait eu l'intention d'aller le voir, mais qu'il se sentait trop fatigué; il ajouta: «Vos gens sont tout près, ils viennent pour vous délivrer.» Les soldats de la garnison étaient fort mécontents de partir, aussi furent-ils très-réjouis lorsque le lendemain de bonne heure ils apprirent que Théodoros avait donné contre-ordre. Il leur pardonnait, disait-il, à cause de leurs longs et fidèles services. Le ras fut mis à la demi-solde et un nouveau commandant, Bitwaddad Hassanee, fut envoyé pour prendre sa place, tandis que la garnison était renforcée de quatre cents mousquetaires.
Il est probable que Théodoros désirait connaître la quantité de blé que possédait la garnison, car il pouvait en avoir besoin sous peu. Il est probable aussi que la clémence dont il usa vis-à-vis des soldats, était due à la complaisance avec laquelle ils avaient rempli ses ordres de pillage; ils étaient d'ailleurs bien disposés à son égard vu l'argent qu'il leur avait distribué peu de temps auparavant.
Note:
[26] Le matab est un cordon de soie bleue, que l'on porte autour du cou et qui est un signe que l'on appartient à la religion chrétienne d'Abyssinie.