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Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros

Chapter 24: CONCLUSION
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About This Book

The narrator gives a first-person account of imprisonment in Abyssinia, describing causes of captivity, conditions of confinement, treatment by the emperor, and daily life among fellow captives. He sketches the ruler's rise to power, military campaigns, administration, personality, household, and the country's customs and people. The narrative includes portraits of influential Europeans involved in the affair and uses eyewitness experience and local informants to explain political context and the events that led to the captives' situation. Observations alternate between anecdote and analysis, combining personal suffering, ethnographic detail, and reflections on court practices and interactions between locals and foreigners.

XIX.

Nous sommes comptés par le nouveau gouverneur et obligés de dormir tous dans la même hutte.—Seconde visite de Théodoros à l'Amba.—Il fait appeler M. Rassam et donne l'ordre que M. Prideaux et moi soyons délivrés de nos chaînes—L'opération décrite.—Notre réception par l'empereur.—On nous envoie visiter le Sébastopol arrivé à Islamgee.—Conversation avec Sa Majesté.—Les prisonniers encore enchaînés sont délivrés de leurs fers.—Théodoros ne peut voler ses propres bestiaux.

Le 28 mars, nous tous, à l'exception de M. Rassam, fumes appelés et placés en ligne pour être comptés par le nouveau ras; pais, environ vers les dix heures du soir, comme nous étions à nous déshabiller, Samuel vint nous informer qu'il avait reçu des ordres pour nous entasser tous, excepté H. Rassam, dans une même hutte pour cette nuit; toutefois comme aucune d'elles n'était assez spacieuse, il avait obtenu que nous en eussions deux. M. Cameron, M. Rosenthal et M. Kerans furent placés ensemble et quatre misérables de triste apparence, tenant toute la nuit des chandelles allumées, furent postés de chaque côté de la porte pour prévenir toute évasion. Samuel et deux chefs dormirent dans la même chambre que M. Rassam et j'ai toujours soupçonné que Samuel cette fois était là plutôt comme prisonnier que comme gardien.

Nous dormîmes fort peu, nous nous attendions à un changement quelconque dans la matinée. Dix ou quinze soldats, les plus grands scélérats du camp, avaient été ajoutés à notre garde de jour, et nous fûmes encore plus inquiets lorsque, dans la matinée du lendemain, nous apprîmes que Théodoros avait fait savoir qu'il viendrait dans le courant de la journée pour passer en revue la garnison.

Environ vers trois heures de l'après-midi quelques-uns de nos domestiques se précipitèrent dans notre tente pour nous dire que Théodoros venait d'arriver à l'Amba et qu'il paraissait un peu ivre. Un instant après M. Flad arriva porteur d'un message pour M. Rassam de la part de l'empereur, l'informant que si Sa Majesté avait le temps en sortant de l'église elle le ferait appeler. Une tente en flanelle rouge, emblème de la royauté, fut dressée aussitôt et des tapis furent étendus tout autour. Mais lorsque Théodoros sortit de l'église il était dans une grande colère; il saisit un prêtre par la barbe et lui dit: «Vous dites que je veux changer de religion; avant que personne puisse m'engager à le faire, je me couperai la gorge.» Il jeta ensuite son épée sur le sol avec violence, gesticula, insulta l'évêque, en un mot se conduisit tout à fait comme un homme ivre ou un fou. Il appela M. Meyer qui se tenait à quelque distance, et lui commanda d'aller auprès de M. Rassam pour lui dire de sa part: «Vos troupes arrivent. Je vous ferai mettre dans les fers à cause de cela. Je n'ai pas obtenu ce que je voulais. Tenez auprès de moi avec le même vêtement que vous portiez auparavant.

Nous étions tous très-craintifs an sujet de cette entrevue, Théodoros étant dans de très-mauvaises dispositions; toutefois tout se passa bien. Aussitôt que M. Rassam s'approcha de la tente impériale, Théodoros alla à sa rencontre, lui toucha la main et le pria de s'asseoir. Il lui dit alors: «Je ne vous dirai pas que je n'ai pu apporter mon trône puisque vous savez qu'il est à Magdala, mais par égard pour mon amie la reine d'Angleterre que vous représentez auprès de moi, je désire être assis sur le même tapis que vous.» Au bout d'un instant il dit à M. Rassam: «Ces deux personnes qui sont venues avec vous ne sont ni mes amis ni mes ennemis, mais si vous voulez répondre d'elles, je ferai ouvrir leurs chaînes.» M. Rassam se leva et lui dit: «Non-seulement je réponds de ces personnes; mais si elles faisaient quelque chose qui déplût a Votre Majesté, ne dites pas, c'est M. Blanc ou M. Prideaux qui l'a fait, mais dites que c'est moi.» Théodoros alors dit à M. Rassam d'envoyer deux personnes pour donner l'ordre qu'on nous délivrât de nos chaînes, et comme Sa Majesté insista, M. Bassam nomma M. Flad et Samuel.

Nos serviteurs ayant entendu cet ordre coururent au-devant de M. Flad pour nous annoncer l'heureuse nouvelle. A l'arrivée de M. Flad et de Samuel on nous conduisit dans la demeure de M. Rassam où M. Flad nous fit de la part de Sa Majesté la communication suivante: «Vous n'êtes ni mes amis ni mes ennemis. Je ne sais qui vous êtes. Je vous ai chargés de chaînes parce que j'en avais fait autant à M. Rassam; maintenant je vous délivre de ces chaînes parce que ce dernier veut bien répondre de vous. Si vous prenez la fuite ce sera une honte pour vous et pour moi.»

Après cela on nous fît asseoir; un coin de fer fut enfoncé à l'endroit où les anneaux se rejoignaient, et lorsque l'espace intermédiaire fut jugé suffisant, trois ou quatre anneaux de fortes courroies de cuir furent passées an dedans du fer et l'on nous fit placer l'une de nos jambes sur une grande pierre apportée là tout exprès. De chaque côté un grand bâton fut fixé dans les boucles de cuir et cinq ou six hommes se mirent à marteler de toute leur force se servant de la pierre comme point d'appui. Les courroies tirant les anneaux de fer, petit à petit les chaînons s'ouvrirent jusqu'à ce que l'espace fut assez grand pour passer le pied.

La même opération se fit sur l'autre jambe, Il fallut environ une demi-heure pour ouvrir mes chaînes et un peu plus de temps pour ouvrir celles de M. Prideaux. Bien que très-heureux à la perspective d'avoir le libre usage de nos membres, toutefois l'opération qu'il nous avait fallu souffrir avait été rude. Comme nous étions en faveur, les soldats firent bien tout ce qu'ils purent pour ne pas nous blesser, cependant la douleur était parfois intolérable, car de temps en temps le point d'appui manquant et les anneaux glissant sur la cheville, la pression était si forte qu'il nous semblait que notre jambe fût mise en pièces.

Nous nous mîmes aussitôt à marcher. Nos jambes nous paraissaient aussi légères que des plumes, mais nous ne savions plus les guider, nous vacillions comme un homme ivre; si nous venions à rencontrer une petite pierre nous levions involontairement le pied à une hauteur ridicule. Pendant plusieurs jours nos membres furent endoloris et le plus léger exercice était suivi d'une grande fatigue.

Théodoros ayant témoigné le désir que nous lui fussions présentés en uniforme, nous nous habillâmes aussitôt que nous fûmes libres. Comme j'avais été le premier débarrassé de mes fers, j'étais prêt lorsque M. Prideaux entra; mais il était à peine délivré, et il prenait ses vêtements pour s'habiller, que messages sur messages furent envoyés par Théodoros pour nous faire hâter.

Connaissant l'humeur changeante de leur maître, tous les chefs présents, Samuel, les gardes, interpellaient continuellement M. Prideaux par un: «Hâtez-vous, hâtez-vous!» Agité, et depuis des mois ayant perdu l'habitude des vêtements civilisés, et de plus, incapable de diriger promptement ses pieds, dans sa précipitation il déchira ses pantalons d'uniforme en deux endroits. Mais personne ne voulant attendre plus longtemps nous dûmes partir. Heureusement que nous avions quelques épingles sous la main; et que le chapeau faisant office d'écran, l'accident fut caché, sinon réparé. A notre arrivée dans la tente impériale, Sa Majesté, après nous avoir cordialement salués, nous dit.

«Je vous ai enchaînés parce que votre peuple croyait que je n'étais pas un roi puissant; maintenant que vos maîtres vont arriver je vous ai relâchés pour leur montrer que je n'ai pas peur. Ne craignez rien; Christ m'est témoin et Dieu sait, que je n'ai rien dans mon coeur contre vous trois. Vous êtes venus dans mon pays connaissant la conduite du consul Cameron. Ne craignez pas, il ne vous arrivera rien. Asseyez-vous.»

Lorsque nous fûmes assis, il commanda qu'on nous servît du tej, et se mit à causer avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit: «Je suis comme une femme en travail d'enfantement, je ne sais si ce sera un avortement, une fille ou un garçon; j'espère que ce sera un garçon. Quelques hommes meurent, quand ils sont jeunes, d'autres à la fleur de leur âge, d'autres dans la vieillesse, quelques-uns sont prématurément retranchés; quant à ma fin, Dieu seul la connaît.» Il présenta ensuite son fils à M. Rassam. Il lui demanda si nous avions des tapis, si notre demeure était confortable: M. Rassam lui ayant répondu que grâce à sa protection nous avions tout ce que nous désirions, et que Sa Majesté serait contente si elle voyait la gentille habitation que nous occupions. Théodoros levant les yeux an ciel lui dit: «Mon ami, croyez-moi, mon coeur vous aime; demandez-moi tout ce que vous voudrez, même ma propre chair, et je vous le donnerai.»

Sa Majesté pendant tout le temps de l'entrevue, fut très-polie; Théodoros nous parut enchanté des réponses de M. Rassam et rit à coeur joie plus d'une fois. Lorsque nous le quittâmes il nous fit accompagner à nos tentes par son fils et quelques-uns des Européens.

J'ai entendu dire par deux des Européens qui étaient présents, qu'avant, comme pendant notre entrevue, Théodoros s'était montré plus cordial et plus doux que jamais. Tandis qu'on nous ôtait nos fers, il eut une conversation avec M. Rassam. Entre autres choses il lui dit: «M. Stern m'avait blessé, mais il faudrait qu'il arrivât bien des choses avant que je le blessasse, lui.» Il lui dit encore: «Je me battrai; vous pourrez voir mon corps étendu sans vie et vous direz alors: Voilà un homme méchant qui m'a déshonoré moi et les miens, et peut-être que vous ne m'ensevelirez pas.»

Après qu'il nous eut quittés, Théodoros passa en revue ses troupes et leur parla de nous: «Quoi qu'il arrive, je ne tuerai pas ces trois-lâ; ce sont des délégués; mais parmi ceux qui arrivent, et aussi parmi ceux qui sont ici, j'ai des ennemis; ceux-là je les tuerai s'ils m'insultent.» Comme il passait la porte pour retourner à son camp, il appela le ras et lui dit: «M. Rassam et ses compagnons ne sont pas prisonniers; ils peuvent s'amuser et courir; surveillez-les des yeux seulement.»

Cette nuit-là nous n'eûmes aucun garde dans l'intérieur de notre chambre, ils dormirent dehors. Nous n'abusâmes point de la permission de nous promener dans tout l'Amba, nous restâmes tranquillement dans notre enceinte.

En arrivant à son camp, Théodoros rassembla ses gens et leur dit: «Vous avez appris que les hommes blancs venaient pour me battre; ce n'est point un faux bruit, c'est la vérité.» Un soldat étant sorti des rangs, s'écria: «Il n'en sera pas ainsi, mon roi, nous les battrons.» Théodoros regarda cet homme et lui dit: «Vous êtes fou! vous ne savez ce que vous dites. Ces gens out de grands canons, des éléphants, des fusils, des mousquets sans nombre. Nous ne pouvons nous battre contre eux. Vous croyez que nos mousquets sont bons: s'il en était ainsi, ils ne nous les vendraient pas. J'aurais pu mettre à mort M. Rassam, parce qu'il a appelé ses soldats contre moi. Je ne lui ai fait aucun tort: il est vrai que je l'ai chargé de chaînes, mais c'est votre faute à vous, gens de Magdala, vous auriez dû me donner de meilleurs conseils. Je pourrais le tuer, mais ce n'est qu'un homme; et puis ceux, qui arrivent me prendraient mes enfants, ma femme, mes trésors et me tueraient ainsi que vous.»

Le lendemain matin, 30, un message fut envoyé aux ouvriers européens demandant qu'ils vinssent travailler pour l'empereur, attendu qu'il y avait encore bien des rochers à franchir. En partant pour aller travailler on leur enleva les chaînes des pieds, ou les enchaîna deux à deux par les mains, et ils furent conduits ainsi an camp. Une tente fut dressée pour eux, et à leur arrivée on leur donna du tej, de la viande et du pain, de la part de Sa Majesté.

Nous ne nous flattions pas plus qu'il ne fallait de la bonne réception que venait de nous faire l'empereur; sachant comme il changeait subitement de dessein, et que souvent même il témoignait une grande amitié, tout en avant an fond l'intention de maltraiter et de mettre à mort ses pauvres dupes. Cependant nous étions assez heureux et nous avions assez de courage, sachant que la fin était proche; nous avions tout remis entre les mains de Dieu, et nous espérions que tout irait bien.

Le 1er avril nous apprîmes que la veille Théodoros s'était enivré et avait beaucoup bavardé. Vers dix heures du matin un grand nombre de soldats arrivèrent en toute hâte du camp. (Ces mouvements brusques des soldats nous déplaisaient toujours.) Mais an lieu de se diriger vers notre enceinte, ainsi que nous l'avions craint, ils allèrent dans la direction des magasins, et bientôt après nous les vîmes passer revenant sur leurs pas et portant les canons que Théodoros avait sur la montagne, la poudre, les balles, etc. Nous supposâmes que l'empereur avait décidé de défendre Sélassié, ou qu'il avait envoyé prendre ses armes parce qu'il avait l'intention, c'était l'opinion générale, de faire un grand déploiement de forces.

Le 2 au matin, quelques chefs furent envoyés par l'empereur pour nous informer que Sa Majesté nous ordonnait de partir immédiatement pour Islamgee. D'après ce que nous connaissions de l'humeur changeante de Théodoros, nous ne savions ce qui nous attendait, si ce serait une bonne réception, un emprisonnement ou pis encore; mais comme nous n'y pouvions rien, nous nous habillâmes, et, accompagnés des chefs, nous quittâmes nos huttes, peut-être pour ne plus les revoir, et nous descendîmes an camp situé an pied de la montagne. C'était pour la première fois, excepté le jour où l'on nous délivra de nos chaînes, que nous sortions de notre enceinte. Nous n'avions qu'une idée imparfaite de l'Amba, et nous fûmes étonnés de le trouver si grand. L'espace compris entre les portes était plus vaste, le passage sur la pente de l'Amba était plus abrupt et plus large que nous ne nous l'étions imaginé d'après nos souvenirs de vingt et un mois.

Nous trouvâmes Théodoros assis sur un monceau de pierres, à environ vingt mètres au-dessous d'Islamgee, à côté de la route que l'on venait de terminer et sur laquelle on allait traîner les canons, les mortiers et les fourgons. Du lieu qu'il s'était choisi il pouvait voir toute la route jusqu'an pied d'Islamgee où tous ses gens travaillaient avec ardeur à attacher de longues courroies de cuir aux fourgons, et, sous la direction des Européens, arrangeaient tout pour l'ascension. L'empereur était vêtu très-simplement, la seule différence qu'il y eût dans ses vêtements entre lui et ses officiers placés à dix mètres plus loin, consistait dans la soie avec laquelle était brodé son shama; il tenait une épée dans sa main et deux pistolets pendaient à sa ceinture. Il nous accueillit cordialement et nous fit asseoir derrière lui. Il nous donnait là une grande preuve de confiance, qu'il n'aurait certainement pas accordée à son plus cher ami abyssinien; car nous n'aurions en qu'à lui donner soudainement une poussée et il eût roulé an fond du précipice.

La route qui avait été faite pour monter la côte d'Islamgee était large mais très-rapide, et la pente moyenne était d'un mètre sur trois; à mi-chemin elle tournait à angle droit, et nous avions de sérieuses craintes pour ce bout de route à cause des lourds fourgons qu'il fallait y faire passer. À notre arrivée l'empereur nous parla peu étant très-occupé à regarder les fourgons au bas de la côte; mais dès que le plus lourd mortier fut en vue, il nous le montra et demanda à M. Rassam ce qu'il en pensait. Nous admirâmes tons la lourde pièce, et M. Rassam, après avoir complimenté Sa Majesté sur ce travail important, ajouta que sous peu nos concitoyens auraient le plaisir de l'admirer comme nous. Samuel qui était notre interprète en ce moment, devint tout pâle, mais comme l'empereur comprenait un peu l'arabe, il fut obligé de traduire exactement la pensée de M. Rassam, bien que cela le contrariât Théodoros sourit et envoya Samuel dire à M. Waldmeier que M. Rassam avait dit vrai. Quelques minutes plus tard Sa Majesté s'étant levée, nous nous levâmes aussi, et M. Rassam lui dit par l'intermédiaire de Samuel, que pour réjouir tout à fait son coeur, il le suppliait d'être assez aimable pour délivrer de leurs fers ses compagnons restés enchaînés à l'Amba. Pour le coup non-seulement Samuel pâlit, mais il secoua la tête refusant de parler d'an tel sujet. M. Rassam alors répéta sa requête et sur un ton de voix plus élevé, ce qui fit que Théodoros, ayant cherché l'interprète autour de lui, Samuel fut obligé de remplir son office. Sa Majesté parut mécontente et même un peu ennuyée; mais au bout d'un instant elle donna l'ordre à quelques hommes de sa suite, ainsi qu'à Samuel, de partir pour l'Amba afin de faire délivrer les cinq Européens qui étaient encore dans les fers.

L'empereur ensuite alla se promener au-dessous de l'angle que formait la route et dirigea le rude travail occasionné par le transport de si lourdes masses sur un plan incliné. Il nous envoya de l'autre côté du chemin, où nous pouvions bien embrasser toute la scène, et ordonna à plusieurs de ses premiers officiers de nous surveiller. Nul mieux que Théodoros n'eût pu diriger une si difficile opération; les courroies de cuir ayant déjà beaucoup servi, cassaient toujours et nous craignions à chaque instant que quelque accident n'arrivât, et qu'an dernier moment le lourd mortier Sébastopol ne roulât an fond de l'abîme. Nous nous représentions alors quelle serait la colère de Sa Majesté; et notre proximité de sa personne nous faisait prier intérieurement que rien de semblable n'arrivât. Nous étions bien placés pour voir l'opération: Théodoros se tenant sur un fragment de rocher en saillie, penché sur son épée, envoyait à chaque instant son aide de camp avec des instructions pour ceux qui dirigeaient les cinq ou six cents hommes attelés aux courroies. Parfois lorsque le bruit était trop grand ou qu'il avait besoin de donner quelque instruction générale, il n'avait qu'à élever la main et aussitôt tout bruit cessait an milieu de cet essaim d'ouvriers, et la voix claire de Théodoros se faisait seule entendre dans ce profond silence produit par un seul geste de l'empereur.

Enfin le lourd mortier atteignit le plateau d'Islamgee. Nous nous bâtâmes de rejoindre Sa Majesté pour la féliciter sur l'achèvement de sa grande entreprise, Théodoros nous engagea alors à mieux examiner cette forte pièce. Sautant aussitôt sur le fourgon, nous l'admirâmes beaucoup, exprimant en même temps à haute voix notre étonnement et notre plaisir aux spectateurs. Sa Majesté était évidemment enchantée des éloges que nous donnions à son oeuvre favorite. Il nous engagea à nous asseoir près de lui sur le bord du plateau d'Islamgee, tandis que l'on achèverait d'amener les antres canons et les autres fourgons. Le travail considérable qu'il avait fallu pour traîner le Sébastopol du poids de seize mille livres, bien que quelques autres canons fussent encore assez lourds, fit considérer le restant de l'opération comme un jeu d'enfant, et quoique présente Sa Majesté n'intervint plus.

Nous demeurâmes encore avec l'empereur plusieurs heures à causer tranquillement et amicalement. Comme le soleil devenait de plus en plus chaud, Sa Majesté insista pour que nous nous couvrissions la tête, et au bout de quelques instants M. Bassam ayant demandé la permission d'ouvrir son parasol, non-seulement il l'y autorisa, mais voyant que je n'en avais pas il envoya prendre le sien par l'un de ses serviteurs, l'ouvrit et mêle fit passer. Il nous parla de toutes les difficultés qu'il avait rencontrées et comment les paysans lui refusaient absolument leur concours. Il nous dit: «J'ai été obligé d'ouvrir mes chemins et de traîner mes fourgons pendant le jour, et de ravager le pays pendant la nuit, mes gens n'ayant rien à manger.» Toute la contrée, disait-il, était en rébellion. Lorsqu'on parvenait à s'emparer de quelqu'un de sa suite, immédiatement on le mettait à mort; en retour quand il faisait quelque prisonnier, il les brûlait vivants pour venger les siens. Il nous disait cela le plus tranquillement du monde, comme s'il avait fait la chose la plus juste. Ensuite il nous demanda le nombre de nos troupes, de nos éléphants, de nos fusils, etc., etc. M. Rassam lui dit tout ce que nous savions; que douze mille hommes de troupes avaient débarqué, mais que cinq ou six mille seulement s'avançaient sur Magdala; et il ajouta: «Mais tout se passera pacifiquement.» Théodoros lui dit: «Dieu seul le sait: Il y a quelque temps, lorsque les Français entrèrent dans le pays sous le règne de ce voleur Agau Négoussié, je marchai promptement contre eux, mais ils prirent la fuite. Croyez-vous que je ne fusse pas allé à la rencontre de vos troupes et que je ne leur eusse pas demandé ce qu'ils venaient faire dans mon pays? Mais comment le puis-je? Vous avez va toute mon armée et, nous montrant l'Amba, voilà tout mon empire. Mais je les attendrai ici, et après cela, que la volonté de Dieu soit faite.»

Il nous parla ensuite de la guerre de Crimée, du dernier différend survenu entre la Prusse et l'Autriche, des fusils à aiguille, et nous demanda si les Prussiens avaient fait prisonnier l'empereur d'Autriche, ou s'ils s'étaient emparés de son pays. M. Rassam lui dit que les fusils à aiguille, par la promptitude de leurs coups, avaient décidé la victoire en faveur des Prussiens; que la paix ensuite ayant été conclue, l'empereur d'Autriche avait dû compter une large indemnité, et qu'une partie de son territoire avait été annexée à la Prusse, tandis que ses alliés avaient perdu leurs Etats. Sa Majesté écouta avec beaucoup d'attention; mais quand on lui dit que seulement cinq mille hommes approchaient de Magdala, le pli de fierté de ses lèvres exprima combien il sentait l'humiliation de sa position actuelle, que si peu d'hommes fussent considérés comme suffisants pour le vaincre. Il nous parla ensuite de ses anciens griefs contre MM. Cameron, Stern et Rosenthal. Mais il ajouta: «Vous ne m'avez fait jamais aucun tort. Je sais que vous êtes de grands hommes dans votre patrie, et je suis très-fâché de vous avoir maltraités sans cause.»

Lorsque le dernier fourgon eut été mis en place, Théodoros se leva et nous invita à le suivre; nous marchâmes à quelques mètres derrière lui, et lorsque Samuel, qui était allé donner des ordres à l'effet de nous dresser une tente, fut de retour, l'empereur nous fit, par son intermédiaire, plusieurs questions touchant l'épaisseur de son gros mortier, la charge qu'il fallait, etc. A toutes ces questions, M. Rassam répondit qu'il n'était qu'un employé civil, et qu'il ne savait rien de ces choses. Alors il s'adressa à moi, mais M. Rassam lui ayant dit encore que je n'avais étudié que la médecine, dès lors il cessa ses questions, nous conduisit à la tente préparée pour nous, et nous ayant souhaité une bonne après-midi, il se retira. Un déjeuner abyssinien nous fut servi; du tef et quelques plats et des gâteaux européens, que Madame Waldmeier avait préparés d'après les ordres de l'empereur, nous furent envoyés pour être distribués entre nous. Peu d'instants plus tard, M. Waldmeier et Samuel furent appelés.

On aurait dit que déjà Théodoros avait trop bu, tant il parlait avec volubilité, s'informant pourquoi il n'avait reçu aucun avertissement du débarquement de nos troupes, et si ce n'était pas l'usage qu'un roi avertît un autre roi lorsqu'il envahissait son pays, etc. Lorsque M. Waldmeier et Samuel revinrent, ils avaient l'air très-alarmés, comme s'il était rare de voir Théodoros plein d'affabilité le matin, et puis le soir, lorsqu'il avait bu, maltraitant ceux qu'il avait caressés quelques instants auparavant! Samuel et M. Waldmaier furent de nouveau appelés. Théodoros alors accusa beaucoup Samuel, lui disant qu'il avait plusieurs griefs contre lui, mais qu'il laissait ce compte à régler pour un autre jour; puis il lui ordonna de nous ramener dans le fort, donna ses ordres pour que nous eussions trois mules, et ajouta que le nouveau commandant de l'Amba, ainsi que l'ancien, devaient nous escorter. Il dit à M. Waldmeier: «Dites à M. Rassam qu'un petit feu de la grosseur d'un pois, s'il n'est pris à temps, peut causer une grande catastrophe. C'est à M. Rassam à l'éteindre avant qu'il ne prenne de l'extension.» Nous fûmes bien aise de retourner sains et saufs dans notre ancienne prison, et heureux de voir nos compagnons libres de leurs fers, l'air content et pleins d'espérance.

Le lendemain matin, M. Rassam fit demander à l'empereur qu'il voulût bien lui accorder la permission d'informer le commandant en chef de l'armée britannique, des bonnes dispositions de Sa Majesté vis-à-vis des Européens en son pouvoir; mais Théodoros répondit qu'il ne désirait pas qu'on lui écrivît, attendu qu'il n'avait pas délivré les captifs de leurs fers par un sentiment de crainte, mais simplement par pure amitié pour M. Rassam.

Comme Théodoros, en maintes circonstances, avait exprimé son étonnement de n'avoir reçu aucune communication du commandant en chef, nous pensâmes qu'il serait bon de prier Sir Robert Napier, par l'intermédiaire de nos amis, d'envoyer one lettre polie à l'empereur, pour l'informer du motif de l'expédition. Nous fîmes savoir à Sir Napier que la lettre qu'il avait adressée à Théodoros avant le débarquement avait été gardée par M. Rassam; et que, plus tard, l'ultimatum envoyé par lord Stanley, dénonçant notre intervention armée, était tombé encore entre les mains de M. Rassam, et qu'an lieu de remettre cette pièce à l'empereur, notre ami l'avait anéantie.

Les cinq Européens, savoir: M. Staiger et ses amis, furent chargés de faire des boulets pour les canons de Sa Majesté; mais comme aucun des Européens ne voulut répondre d'eux, tous les soirs, ils avaient les mains enchaînées, et, le jour suivant, on enlevait leurs fers pour le travail. Dans la soirée du 16, Théodoros envoya demander à M. Rassam s'il voulait répondre d'eux. Ce dernier refusa, disant qu'il ne pouvait en répondre tant qu'ils travailleraient pour Sa Majesté, et qu'ils résideraient ainsi loin de lui. Cependant, M. Flad et un autre Européen ayant consenti à répondre d'eux, leurs mains ne firent plus enchaînées, et les captifs furent simplement gardés la nuit dans leurs tentes.

Les approvisionnements commençant à diminuer, pendant quelques jours il fut question d'une expédition dans le voisinage. Le Dahonte fut considéré comme le lien le plus propice. Toutefois, Théodoros ne voulant pas exposer sa petite armée à une défaite, ne s'aventura pas si loin; mais un matin, le 4 avril, il vola ses propres gens, c'est-à-dire qu'il ravagea les quelques villages situés au pied de l'Amba, et tenta inutilement de saccager le village de Watat, où étaient gardés ses bestiaux. Théodoros rencontra plus de résistance qu'il ne s'y serait attendu de la part des paysans gallas; il eut plusieurs soldats tués, et le butin qu'il remporta fut insignifiant.

Les soldats qui gardaient la montagne étaient plus découragés que jamais; ayant peu l'idée des grands événements qui se préparaient, ils voyaient venir avec consternation la perspective de mourir de faim sur leur rocher si l'empereur s'éloignait. De temps en temps, nous recevions de petits billets de M. Munzinger, qui nous arrivaient cousus dans les pantalons usés de quelque paysan; ainsi, nous savions que nos libérateurs approchaient, et nous attendions le jour peu éloigné où notre sort se déciderait. Nous souffrions beaucoup plus de cette incertitude constante sur ce qui pouvait nous arriver à chaque instant, que nous n'eussions souffert de la certitude de mourir.

XX

Tous les prisonniers quittent l'Amba pour Islamgee.—Notre réception par Théodoros.—Il harangue ses troupes et relâche quelques-uns des prisonniers.—Il nous informe de la marche des Anglais.—Le massacre.—Nous sommes renvoyés à Magdala.—Effets de la bataille de Fahla.—MM. Prideaux et Flad sont envoyés pour négocier.—Les captifs relâchés.—Ils l'échappent belle.—Leur arrivée an camp britannique.

Dans la soirée du 7 avril, nous apprîmes indirectement que, dans la matinée du lendemain, tous les prisonniers devaient être appelés devant Sa Majesté, qui, en ce moment, campait an pied de Selassié, et qui, selon toute probabilité, ne retournerait pas à l'Amba. A la chute du jour, un envoyé arriva de la part de Théodoros, nous ordonnant de descendre et de prendre avec nous nos tentes, et tout ce dont nous pourrions avoir besoin. Selon l'usage, dans de semblables circonstances, nous revêtîmes nos uniformes, et nous partîmes pour le camp de l'empereur, accompagnés des premiers prisonniers. En approchant de Selassié, nous aperçûmes Théodoros entouré de plusieurs officiers et de soldats se tenant près de leurs fusils, et causant avec quelques-uns des ouvriers européens. Il nous salua poliment et nous pria de nous avancer et de nous tenir près de lui. M. Cameron était très-incommodé par le soleil; il pouvait à peine se tenir debout, et nous craignions à chaque instant qu'il ne se laissât tomber. En le voyant si fatigué, Théodoros nous demanda ce qu'il avait. Nous lui répondîmes qu'il se trouvait mal, et qu'il voulût bien l'autoriser à s'asseoir, ce qu'il accorda immédiatement. Théodoros salua ensuite les autres prisonniers et leur demanda comment ils se trouvaient; puis, apercevant le révérend M. Stern, il lui dit en souriant: «Okokab (étoile), pourquoi vous êtes-vous tressé les cheveux?»[27] Avant qu'il pût répondre, Samuel dit à l'empereur: «Majesté, ils ne sont pas tressés, ils tombent naturellement sur ses épaules.»

L'empereur ensuite se retira un peu en arrière de la foule, et nous dit à nous trois et à M. Cameron de le suivre. Il s'assit sur une grande pierre et nous invita aussi à nous asseoir, puis il nous dit: «Je vous ai envoyé prendre, parce que je désirais m'occuper de votre sûreté. Lorsque vos concitoyens seront là et qu'ils feront feu, je vous mettrai en lieu sûr; et si vous veniez à être aussi en danger, je vous ferais changer de nouveau.» Il nous demanda si nos tentes étaient arrivées, et sur notre réponse négative, il ordonna aussitôt que l'on dressât l'une des siennes en flanelle rouge. Il demeura avec nous environ une demi-heure, causant sur divers sujets; il nous raconta l'anecdote de Damoclès, nous questionna sur nos lois, cita les Ecritures, en un mot, sauta d'un sujet à un autre, parlant de toute espèce de choses parfaitement étrangères à ce qui, an fond, l'inquiétait le plus. Il faisait tous ses efforts pour paraître calme et aimable, mais nous découvrîmes bientôt qu'il était travaillé par de grandes préoccupations. En janvier 1866, lorsqu'il nous avait reçus à Zagé, nous avions été frappés de la simplicité de sa mise, qui ressemblait, sous bien des rapports, à celle de ses soldats ordinaires; depuis quelque temps, il avait cependant adopté des vêtements plus fastueux, mais rien ne peut être comparé à l'habit d'arlequin qu'il portait ce jour-là.

Après nous avoir renvoyés, il remonta la colline sur laquelle étaient établies nos tentes, et pendant deux heures, à environ cinquante mètres plus loin, entouré de son armée, il bavarda à coeur joie. Il discourut d'abord sur ses premiers exploits, sur ce qu'il comptait faire lorsqu'il rencontrerait les hommes blancs, employant constamment des termes de dédain vis-à-vis de ses ennemis qui s'avançaient. S'adressant aux soldats qu'il envoyait dans un poste avancé à Arogié, il leur dit: qu'à l'approche des hommes blancs, ils devaient attendre jusqu'à ce que ceux-ci eussent tiré, et, avant que l'ennemi eût eu le temps de recharger, ils devaient leur tomber dessus avec leurs épées; puis, leur montrant les vêtements somptueux qu'il avait mis dans cette occasion, il ajouta: «Votre valeur aura sa récompense; vous vous enrichirez de dépouilles, dont les riches vêtements que je porte ne peuvent vous donner qu'une faible idée.» Lorsqu'il eut fini sa harangue, il renvoya ses troupes et fit appeler M. Rassam. Il lui dit de ne pas faire attention à tout ce qu'il avait pu dire; que cela ne signifiait rien; mais qu'il était obligé de parler ainsi publiquement afin d'encourager ses soldats. Il monta ensuite sur sa mule et grimpa au sommet du Selassié, pour examiner la route du Dalanta au Bechelo et s'assurer des mouvements de l'armée anglaise.

Le lendemain 8, nous vîmes Sa Majesté, mais seulement à distance, assise sur une pierre au-devant de sa tente, et causant tranquillement avec ceux qui l'entouraient. Dans l'après-midi, l'empereur monta encore au sommet du Selassié et nous fit dire qu'il n'avait rien aperçu; mais que nos compatriotes ne pouvaient être loin, car une femme était venue l'informer, le soir précédent, qu'on avait aperçu des mules et des chevaux qu'on abreuvait au bord du Bechelo.

La veille, en quittant l'Amba, nous avions rencontré sur la route tous les prisonniers descendant en foule, plusieurs d'entre eux avant les mains et les pieds enchaînés et étant obligés, dans ces conditions, de parcourir cette descente rapide et irrégulière. Leur aspect eût inspiré de la pitié aux coeurs les plus durs; plusieurs d'entre eux n'avaient pour tout vêtement qu'une loque autour des reins, et ressemblaient à de vrais squelettes vivants et recouverts d'une peau rendue dégoûtante par la maladie. Chefs, soldats ou mendiants, tous avaient une expression d'angoisse; ils n'avaient, hélas! que trop raison de craindre que ce ne fût pas pour un bon motif qu'on les eût arrachés de leur prison, où ils avaient passé des années de misère; cependant ce même jour Théodoros donna l'ordre qu'on en relâchât environ soixante-quinze, tous anciens serviteurs ou officiers qui avaient été emprisonnés sans cause, pendant une des crises d'emportement de ce tyran, si communes dans ces derniers temps.

Bientôt après son retour de Selassié, sa clémence étant épuisée, Théodoros ordonna l'exécution de sept prisonniers, parmi lesquels se trouvaient la femme et l'enfant de Comfou (le gardien des greniers qui avait fui en septembre); pauvres êtres innocents sur lesquels le despote se vengeait de la désertion de leur père et de leur mari! Ils furent lancés par les braves Amharas et leurs corps roulèrent au fond du précipice le plus voisin. Théodoros ensuite m'envoya dire d'aller visiter M.Bardel, dangereusement malade dans une tente voisine. L'ayant vu et lui ayant laissé mes prescriptions, je visitai ensuite quelques-uns des Européens et leurs familles; je les trouvai tous extrêmement inquiets, car nul ne pouvait dire quel serait le parti qu'adopterait Théodoros.

Dans la matinée du 9, de bonne heure, quelques-uns des ouvriers européens nous avertirent que Théodoros faisait faire une route pour transporter une partie de son artillerie à Fahla, sur la pointe qui commandait le Bechelo; ils ajoutèrent qu'avant de partir, il avait donné l'ordre de relâcher environ cent prisonniers, surtout des femmes ou de pauvres gens. Environ vers deux heures de l'après-midi, l'empereur étant revenu, nous envoya dire par Samuel qu'il avait vu une quantité de bagages descendant du Dalanta vers le Bechelo, et quatre éléphants, mais très peu d'hommes. Il avait aussi remarqué, disait-il, quelques petits animaux blancs, à tête noire, mais il n'avait pu savoir ce que c'était. Nous ne le savions pas, cependant nous le conjecturâmes aussitôt et nous répondîmes que probablement c'étaient des moutons de Barbarie. De nouveau il nous envoya dire: «Je suis fatigué de regarder si longtemps. Je ne vais plus regarder pendant quelque temps. Pourquoi êtes-vous des gens si lents?»

Une tempête terrible éclata; elle avait déjà considérablement diminué lorsque nous vîmes des soldats se dirigeant de tous les côtés vers le précipice, situé à deux cents mètres à peine de notre tente. Nous apprîmes bientôt que Sa Majesté, dans un moment de forte colère, avait quitté sa tente et s'était rendue à la maison des serviteurs de M. Rassam où l'on avait enfermé les prisonniers de Magdala depuis qu'ils avaient été amenés à Islamgee.

Ainsi que je l'ai déjà raconté, le même jour Théodoros avait fait mettre en liberté un grand nombre de prisonniers. Ceux qui restaient, croyant pouvoir compter sur les bonnes dispositions de l'empereur, se mirent à demander à grand cris le pain et l'eau, dont ils avaient été privés depuis deux jours, les gens qui les servaient étant partis et ne s'étant plus montrés depuis leur départ de Magdala. Aux cris de: «Abiet, Abiet,»[28] Théodoros, qui se reposait en se permettant d'abondantes libations, ayant demandé à ceux qui l'entouraient ce que c'était, on lui répondit que les prisonniers demandaient du pain et de l'eau. Théodoros alors saisissant son sabre, et ordonnant à ses hommes de le suivre s'écria: «Je leur apprendrai à demander de la nourriture, lorsque mes fidèles soldats meurent de faim!» Arrivé au lieu où étaient enfermés les prisonniers, ivre et aveuglé de colère, il ordonna aux gardes de les lui amener. Il coupa en morceaux les deux premiers avec son sabre; le troisième était un jeune enfant: sa main s'arrêta un instant, mais cela ne sauva pas la vie de la pauvre créature, il fut jeté vivant au fond du précipice par les ordres de Théodoros. Il parut en quelque sorte un peu calmé après les deux premières exécutions, et il y eut un certain ordre dans celles qui suivirent. A chaque prisonnier qui lui était amené il s'enquérait de son nom, de son pays et de son crime. Le plus grand nombre furent jugés coupables et précipités dans l'abîme; là se tenaient des mousquetaires qui avaient été envoyés tout exprès pour achever ceux qui donnaient encore quelques signes de vie, car il y en avait toujours quelques-uns qui échappaient à la mort malgré leur terrible chute; environ trois cent sept victimes furent mises à mort, et quatre-vingt-onze réservées pour une autre fois! Ces derniers, chose étrange, étaient tous des officiers importants, dont la plupart s'étaient battus contre l'empereur, et qui, tous, Sa Majesté le savait bien, étaient ses ennemis mortels.

La crainte qui nous avait saisis est facile à comprendre; nous pouvions voir la ligne épaisse de soldats qui se tenait derrière l'empereur, et dont les décharges d'armes à feu se comptaient au nombre de deux cents, et nous nous demandions avec angoisse combien grand était le nombre des victimes! Un chef s'approcha avec intérêt de nous et nous supplia de rester bien tranquilles dans nos tentes, car c'eût été peut-être dangereux pour eux, que Théodoros se fût souvenu des Européens dans de telles dispositions. Vers le soir, l'empereur s'en retourna, suivi par une grande foule. Toutefois, il ne parla point de nous; aussi, an bout d'un certain temps, n'entendant aucun bruit, une douce confiance sur notre sort commença à renaître, à la pensée que nous étions sauvés encore pour cette fois.

Nous n'avons jamais douté que, lorsque Théodoros nous fit venir avec tous les autres prisonniers, son intention ne fût de nous mettre tous à mort. Sa clémence apparente n'était qu'un voile pour masquer ses intentions, et faire naître des espérances de liberté dans les coeurs mêmes de ceux dont il avait résolu le supplice.

Le 10, de bonne heure, Sa Majesté nous fît ordonner de nous tenir prêts pour retourner à Magdala. Peu d'instants après, un autre message nous fut envoyé pour nous dire: «Quelle est cette femme qui envoie ses soldats pour combattre contre un roi? N'envoyez plus de dépêches à vos concitoyens, car si l'un de vos serviteurs est surpris en mission, l'alliance d'amitié entre vous et moi sera rompue.» Nous avions dépêché, quelques jours auparavant, an général Merewether, un jeune garçon, pour le prier d'envoyer une lettre à Théodoros, qui, dans plusieurs circonstances, avait témoigné son étonnement de ne recevoir aucune communication de l'armée. À peine avions-nous reçu le premier message, que ce jeune homme arriva porteur d'une lettre du général en chef pour l'empereur. Cette lettre était parfaite, telle que nous l'avions désirée; ferme et polie, elle ne contenait ni menaces ni promesses, si ce n'est que Théodoros serait traité honorablement s'il remettait les prisonniers sains et saufs entre ses mains. Aussitôt, nous envoyâmes Samuel pour avertir l'empereur qu'une lettre de M. R. Napier était arrivée, qui lui était destinée: «Ce n'est pas l'usage, dit-il; je sais ce que j'ai à faire.» Toutefois, an bout de quelques instants, il fit venir secrètement Samuel et lui en demanda le contenu; et comme celui-ci l'avait traduite, il lui en indiqua les principaux points. Sa Majesté écouta attentivement, mais ne fit aucune remarque. Une mule des écuries impériales fut envoyée à M. Rassam, et l'on fit dire au lieutenant Prideaux, au capitaine Cameron et à moi de nous servir de nos propres mules, tandis que cette faveur était refusée aux autres prisonniers. A notre retour à Magdala, nous fûmes salués par nos serviteurs et les quelques amis que nous avions sur la montagne, comme des gens qui sortent de leurs tombes. Nous fîmes apporter nos tentes, nos lits, etc., et nous attendîmes avec crainte les nouveaux caprices de ce despote inconstant.

Vers midi, la garnison entière de l'Amba reçut l'ordre de prendre les armes et de partir pour le camp de l'empereur. Quelques hommes âgés et les gardiens ordinaires des prisonniers seulement, demeurèrent sur la montagne. Entre trois et quatre heures de l'après-midi, un terrible ouragan se déchaîna sur l'Amba. Il nous semblait de temps en temps que nous distinguions, an milieu des roulements du tonnerre, des coups de fusil éloignés et quelques autres plus sourds, mais plus rapprochés. Parfois, nous nous croyions bien sûrs d'avoir entendu le bruit de quelque décharge, mais nous riions de cette pensée, et nous nous moquions de ce que les roulements prolongés du tonnerre pussent agir de telle sorte sur notre imagination surexcitée, an point de nous faire prendre le bruit de l'orage pour la musique tant désirée d'une attaque de notre armée. Un peu après quatre heures, l'orage diminua, et alors la méprise ne fut plus possible; le son dur et prolongé des fusils, et le bruit aigu de petites armes, nous arrivaient pleinement et distinctement. Mais qu'est-ce que c'était? Nul d'entre nous ne le savait. Deux fois, pendant l'heure qui suivit, le joyeux elelta retentit d'Islamgee à l'Amba, où il fut répété par les familles des soldats. les doutes alors s'évanouirent; évidemment, le roi s'amusait seulement à parader: aucun combat ne pouvait avoir eu lieu, et l'elelta n'eût point retenti si Théodoros s'était aventuré à la rencontre des troupes britanniques.

Nous étions profondément endormis, tout à fuit ignorants de la glorieuse bataille qui venait d'être remportée à quelques milles de notre prison, lorsque nous fûmes éveillés par un domestique, qui nous dit de nous habiller promptement et de nous rendre à la demeure de M. Rassam, où des messagers venaient d'arriver de la part de Théodoros. Nous trouvâmes, en entrant dans la chambre de M. Eassam, MM. Waldmeier et Flad, accompagnés de plusieurs officiers de l'empereur, venus pour porter la dépêche. Ce fut là que nous entendîmes parler, pour la première fois, de la bataille de Fahla, et que nous apprîmes, en même temps, que nous étions hors de danger: le despote humilié ayant reconnu la grandeur du pouvoir qu'il avait méprisé pendant des années. La dépêche impériale était ainsi conçue: «Je croyais que vos compatriotes, qui viennent d'arriver, n'étaient que des femmes; mais maintenant, je vois que ce sont des hommes. J'ai été vaincu par l'avant-garde seulement. Tons mes mousquetaires sont morts. Faites-moi faire la paix, avec votre peuple.»

M. Rassam lui fit dire aussitôt qu'il était venu en Abyssinie pour unir les deux peuples par un traité de paix, et qu'après ces événements, il désirait plus que jamais arriver à cet heureux résultat. Il proposa d'envoyer an camp britannique le lieutenant Prideaux comme son représentant à lui, et M. Flad, ou tout autre Européen qui attrait sa confiance, comme représentant de Sa Majesté; ils pourraient aussi être accompagnés de l'un de ses chefs supérieurs; mais il ajoutait que si Sa Majesté voulait remettre immédiatement tous ses prisonniers entre les mains du commandant en chef, cette démarche deviendrait tout à fait inutile. Les deux Européens et les autres délégués restèrent quelques instants pour se restaurer et se rafraîchir; ils nous apprirent que Sa Majesté avait pris une batterie d'artillerie pour du bagage, et que, voyant seulement quelques hommes à Arégu, elle avait cédé à l'importunité des chefs, et leur avait permis d'aller où bon leur semblait. Un canon ayant fait feu, les Abyssiniens, poussés par la perspective d'un grand butin, avaient descendu précipitamment la colline. Sa Majesté commandait l'artillerie, qui était servie par les ouvriers européens, sous la direction d'un cophte, autrefois domestique de l'évêque, et de Ly Eugeddad Wark, fils d'un juif converti du Bengale. A la première décharge, la plus grosse pièce, le Théodoros, avait éclaté, les Abyssiniens ayant par mégarde mis deux boulets pour la charger. A la tombée de la nuit, l'empereur avait envoyé des hommes pour rapatrier son armée, mais de nombreux messagers furent expédiés sans résultat; à la fin de la journée, quelques restes de l'armée furent aperçus se glissant lentement le long de la pente escarpée, et, pour la première fois, Théodoros entendit le récit de son désastre. Fitaurari[29] Gabrié, son ami, qu'il aimait depuis longtemps, le plus brave des braves, était couché sur le champ de bataille; il s'informa de tous ses autres officiers, et la seule réponse qu'on lui fit, fut: «Mort! mort! mort!» Abattu, vaincu enfin, Théodoros, sans prononcer une parole, revint à sa tente, n'ayant d'autre pensée que d'en appeler à l'amitié de ses captifs et à la générosité de ses ennemis.

En retournant à la tente de l'empereur, MM. Flad et Waldmeier le firent avertir par l'un des eunuques qui les avaient accompagnés dans leur expédition. Il paraît que, tout le temps de leur absence, Théodoros n'avait fait que boire; il sortit de sa tente très-agité et demanda aux Européens: «Que voulez-vous?» Ils lui répondirent que, d'après ses ordres, ils avaient parlé à son ami M. Rassam, et que ce dernier avait conseillé d'envoyer M. Prideaux, etc., etc. L'empereur leur coupa la parole et, d'un ton de colère, s'écria: «Mêlez-vous de vos propres affaires et allez à vos tentes!» Les deux Européens attendaient toujours, espérant que Sa Majesté reprendrait son calme; mais l'empereur voyant qu'ils ne bougeaient pas, entra dans une violente colère et, d'une voix éclatante, leur ordonna de se retirer tout de suite.

Environ vers quatre heures de l'après-midi, l'empereur fit appeler MM. Flad et Waldmeier. Dès qu'ils furent en sa présence, il leur dit: «Entendez-vous ces gémissements? Il n'y a pas un soldat qui n'ait perdu quelque frère ou quelque ami. Que sera-ce quand l'armée anglaise tout entière sera arrivée? Que dois-je faire? Donnez-moi un conseil.» M. Waldmeier lui répondit: «Majesté, faites la paix.—Et vous, Monsieur Flad, que me dites-vous?—Majesté, répondit M. Flad, vous devez accepter la proposition de M. Rassam.» Théodoros demeura quelques minutes enseveli dans de profondes réflexions, la tête cachée entre les mains, puis il ajouta: «Très-bien; retournez à Magdala, et dites à M. Bassam que je compte sur son amitié pour me faire conclure la paix avec ses concitoyens. J'agirai selon ses conseils.» M. Flad nous apporta ces paroles, tandis que M. Waldmeier restait auprès de l'empereur.

Lorsque le lieutenant Prideaux et M. Flad arrivèrent à Islamgee, ils furent conduits auprès de l'empereur, qu'ils trouvèrent assis hors de sa tente sur une pierre, et vêtu comme à l'ordinaire. Il les reçut très-gracieusement, et ordonna aussitôt qu'on sellat une de ses plus belles mules pour M. Prideaux. Remarquant qu'ils étaient fatigués de leur course rapide, il leur fit apporter une corne de tej pour les rafraîchir pendant leur route. Puis il les renvoya porteurs des paroles suivantes: «J'avais pensé, avant ces derniers événements, que j'étais un souverain puissant et fort; mais j'ai découvert à présent que vous êtes plus forts; maintenant, faisons la paix.» Ils partirent donc accompagnés de Dejatch Alamé, gendre de l'empereur, et se dirigèrent vers Arogié, où était le camp britannique. Ils y arrivèrent après avoir galopé pendant deux heures, et furent chaudement accueillis et salués par tous. Ils s'arrêtèrent fort peu de temps au camp et s'en retournèrent avec une lettre de Sir Robert Napier, qui s'exprimait dans des termes conciliants, mais avec autorité; il assurait Théodoros que, s'il se soumettait aux désirs de la reine d'Angleterre et renvoyait tous les prisonniers européens au camp britannique, il serait traité honorablement, lui et sa famille.

Sir Robert Napier reçut Dejatch Alamé avec beaucoup de courtoisie (ce qui fut immédiatement communiqué à l'empereur par un messager spécial). Il le fit entrer dans sa tente et lui parla ouvertement. Il lui dit que, non-seulement tous les Européens devaient être envoyés immédiatement au camp, mais que l'empereur devait venir lui-même reconnaître ses torts vis-à-vis de la reine d'Angleterre. Il ajouta que, si Sa Majesté acceptait ces conditions, elle serait traitée avec tous les lui, honneurs dus à son rang, mais que, si un seul Européen venait à être maltraité entre ses mains, il ne devait s'attendre à aucune pitié, et que Sir Robert Napier, ne partirait pas sans que le dernier meurtrier fût puni, devrait-il demeurer cinq ans dans le pays, devrait-il aller le chercher sur le sein de sa mère. Il montra ensuite à Alamé quelques-uns des jouets qu'il avait apportés avec lui, et lui en expliqua les effets.

An retour de Prideaux et de ses compagnons an camp de Théodoros, ils trouvèrent ce dernier assis sur le pic de Selassié, surveillant le camp britannique, et rien moins que de bonne humeur. Ils furent rejoints, à leur arrivée, par M. Waldmeier, et ils se dirigèrent tous ensemble vers Sa Majesté, pour lui présenter la lettre de Sir Robert Napier. On la lui traduisit deux fois; à la fin de la seconde lecture, l'empereur demanda d'un ton décidé: «Que veulent-ils dire par être traité avec tous les honneurs? Est-ce que les Anglais entendent que je me soumette à mes ennemis, ou qu'ils me rendront les honneurs dus à un prisonnier?» M. Prideaux répondit que le commandant en chef ne lui avait rien dit, que toutes ses conditions étaient contenues dans la lettre, et que l'armée anglaise était entrée dans la contrée uniquement pour délivrer leurs concitoyens: cette mission une fois remplie, ils s'en retourneraient chez eux. Cette réponse ne lui plut pas du tout. Evidemment, ses mauvais instincts reprenaient le dessus; mais se maîtrisant,il pria ces messieurs de se retirer à quelques pas, et il dicta une lettre à son secrétaire. Cette lettre, commencée avant l'arrivée de Prideaux, n'était qu'une page incohérente, non scellée, et dans laquelle il déclarait, entre autres choses, qu'il ne s'était jamais soumis à aucun homme, et qu'il n'était pas prêt à le faire. Il mit avec sa lettre celle qu'il venait de recevoir de Sir Robert Napier, la remit aux mains de M. Prideaux, et lui ordonna de s'éloigner au plus tôt, ne voulant pas même lui permettre de prendre un verre d'eau, sous prétexte qu'il n'avait pas de temps à perdre.

Deux heures de course à cheval ramenèrent encore MM. Prideaux et Flad au camp britannique. Sir Robert Napier, malgré tout le regret qu'il en éprouvait, après les avoir laissés reposer quelques instants, les renvoya à Théodoros. C'était bien la vraie manière d'en user avec lui; la fermeté seule pouvait nous sauver. Nous avions assez de preuves que l'espèce d'adoration dont on l'avait entouré, était la cause que toutes nos démarches n'avaient abouti qu'à une correspondance absurde et sans aucun résultat. Il ne pouvait être donné aucune réponse à la folle communication que Théodoros avait envoyée; une dépêche verbale, en tout conforme an premier message du commandant en chef, était tout ce qu'il y avait à faire.

Nous étions toujours au pouvoir de Théodoros; nous n'étions pas encore libres; cependant, bientôt notre sort devait être décidé: nous ne pouvions rien, et nous étions prêts à nous soumettre d'aussi bonne grâce que possible à ce qui pouvait nous arriver d'un instant à l'autre. M. Flad ayant laissé sa femme et ses enfants à Islamgee, il ne pouvait faire autrement que de revenir; mais pour M. Prideaux, le cas était différent: il était revenu, cependant, comme un honnête homme et un compagnon dévoué, prêt à sacrifier sa vie en s'efforçant de nous sauver, et en allant volontairement au-devant d'une mort presque certaine, pour obéir à son devoir. Aucun des braves soldats qui out vaillamment sacrifié leur vie an service de la reine Victoria n'est allé plus noblement au-devant delà mort. Heureusement, comme ils approchaient de Selassié, ils rencontrèrent M. Meyer, ouvrier européen, qui leur apprit l'heureux événement auquel nous devions tous notre liberté et notre départ pour le camp. Ils firent faire volte-face à leurs montures avec beaucoup de joie, et allèrent apporter la bonne nouvelle à nos compatriotes inquiets.

Mais il nous fallait cependant retourner encore à Magdala. Nous demeurâmes tout le jour dans une grande préoccupation, ne sachant, pour le moment, quelle conduite Théodoros adopterait à notre égard. Je soignai plusieurs des blessés, et je vis plusieurs des soldats qui avaient pris part an combat de ce funeste jour. Ils étaient tous abattus et déclaraient qu'ils ne se battraient pas de nouveau: «Quelle est, disaient-ils, la façon de se battre de vos concitoyens? Lorsque nous sommes en guerre avec des gens de nos pays, chacun a son tour; avec vous, c'est toujours votre tour. Aussi ne voyez-vous que morts et blessés parmi nous, tandis que, chez vous, nous ne voyons personne de tué, et puis pas un soldat ne prend jamais la fuite.» Les aboyeurs (canons) les épouvantaient beaucoup, et si la description qu'ils en faisaient était exacte, c'étaient, en vérité, de puissantes armes.

Au bout de peu de temps, Théodoros, ayant reçu une réponse de Sir Robert Napier, et ayant envoyé MM. Flad et Prideaux pour la seconde fois, appela auprès de lui ses principaux officiers et quelques ouvriers européens, et tint une espèce de conseil; mais il s'échauffa tellement et il finit par être si exalté et si fou, qu'à grand'peine put-on l'empêcher de se suicider. Ses officiers le blâmèrent de sa faiblesse et lui proposèrent de nous mettre immédiatement à mort, ou de nous enfermer dans une tente an milieu du camp, et de nous y brûler vivants à l'approche de nos soldats. Sa Majesté ne fit aucune attention à ces conseils; il renvoya ses officiers et commanda à MM. Meyer et Saalmüller, deux ouvriers européens, de se tenir prêts à nous accompagner an camp anglais. En même temps, il envoya deux de ses principaux chefs, Bitwaddad Hassenié et Ras-Bissawur, auprès de nous pour nous dire: «Partez immédiatement pour aller trouver vos concitoyens; vous enverrez prendre vos effets demain.»

Ce message nous inspira beaucoup de crainte. Les deux chefs étaient tristes et abattus, et Samuel était si agité, qu'il ne sut nous donner l'explication de cette subite décision. Nous appelâmes nos serviteurs pour nous faire un petit paquet de quelques-unes de nos hardes, et ils nous souhaitèrent le bonjour avec des larmes dans les yeux. Le moins affecté de nos gardes paraissait encore triste et mélancolique; l'impression générale, tant des officiers que la nôtre, était que nous étions conduits, non au camp britannique, mais à une mort certaine. Il n'eût servi à rien de se lamenter et de se plaindre; aussi nous nous habillâmes, heureux encore de voir finir notre captivité, quelle que dût en être la fin. Nous saluâmes nos serviteurs, et nous partîmes pour l'Amba sous bonne escorte. Pendant que nous nous habillions, Samuel et les chefs eurent un petit entretien où ils décidèrent que, Théodoros étant tout à fait fou de colère, ils ne négligeraient rien pour retarder notre entrevue, afin de donner le temps de se refroidir à cette colère qui l'aveuglait. A cet effet, ils devaient envoyer un soldat en avant-garde et porteur d'un message de notre part, pour demander à Sa Majesté la faveur d'une dernière entrevue, déclarant que nous ne saurions le quitter sans l'avoir saluée auparavant.

Arrivés au pied de l'Amba, nous trouvâmes les mules que l'empereur nous avait envoyées, selon sa coutume, et nous fîmes seller les nôtres par les ouvriers européens. Le lieu paraissait désert, et, jusqu'à la tente impériale, nous ne rencontrâmes que quelques soldats; mais en avançant, nous aperçûmes les hauteurs du Selassié et du Fahla, toutes couvertes des misérables restes de l'armée de Théodoros.

A environ cent mètres de la tente impériale, nous rencontrâmes le soldat envoyé par les officiers et par Samuel, pour demander une dernière entrevue, qui revenait vers nous. Il nous dit que le roi n'était pas dans sa tente, mais entre Fahla et Selassié, et qu'il ne recevrait que son ami bien-aimé, M. Rassam. Des ordres alors furent donnés par les officiers qui nous servaient d'escorte, de conduire M. Rassam par une route, et d'en faire prendre une autre aux autres prisonniers. Nous devions suivre un petit sentier du côté de Selassié, et M. Rassam devait passer par un chemin, à cinquante mètres environ plus loin. Nous avancions ainsi depuis quelques minutes, lorsque nous reçûmes l'ordre de nous arrêter. Les soldats nous apprirent que l'empereur, allant au-devant de M. Rassam, nous devions attendre jusqu'à ce que l'entrevue eût eu lieu.

Au bout de quelques instants, on nous invita à avancer, l'empereur ayant quitté M. Rassam, et ce dernier étant déjà en route.

Je marchais en tête de notre troupe, lorsque je fus tout stupéfait, après avoir fait quelques pas, de me trouver, au détour du chemin, face à face avec Théodoros. Je m'aperçus aussitôt qu'il était fort eu colère. Derrière lui se tenaient une vingtaine d'hommes, tous armés de mousquets. L'endroit où il s'était arrêté formait une petite plate-forme si étroite, que j'aurais pu le toucher en passant. D'un côté de la plate-forme, s'ouvrait un profond abîme, et à l'autre extrémité, le roc s'élevait taillé à pic comme une haute muraille: évidemment, il n'aurait pu choisir un lieu plus propice, s'il eût nourri contre nous de sinistres projets.

Il n'avait pu m'apercevoir le premier, ayant la tête tournée de l'autre côté: il parlait à voix basse au soldat le plus rapproché de lui et étendait la main pour s'emparer de son mousquet. J'étais, en ce moment, prêt à tout, et je ne doutai pas on instant que notre dernière heure ne fût venue.

Théodoros, la main toujours sur son mousquet, se retourna; il m'aperçut aussitôt, me contempla deux on trois minutes, me tendit la main, et, d'une voix basse et triste, me demanda comment je me portais et me souhaita le bonjour.

Le lendemain, le principal officier me dit qu'à l'instant de notre rencontre, Théodoros était indécis s'il nous mettrait à mort. Il avait permis à M. Rassam de partir, à cause de son amitié personnelle pour loi, et quant à nous, nous avions la vie sauve grâce à ce que les yeux de Sa Majesté s'étaient d'abord arrêtés sur moi, duquel il n'avait jamais eu à se plaindre, mais que les choses eussent tourné autrement si sa colère avait été éveillée par la vue de ceux qu'il haïssait.

Quelques minutes plus tard, nous rejoignîmes M. Rassam, et nous marchâmes aussi vite que nous le permit le pas de nos mules. M. Rassam me raconta ce que Théodoros lui avait dit: «Il se fait nuit: vous feriez peut-être mieux d'attendre ici jusqu'à demain.» M. Rassam lui avait répondu: «Comme voudra Votre Majesté.—Ne tergiversez jamais; allez.» L'empereur et M. Rassam se serrèrent tous deux la main, regrettant l'un et l'autre leur séparation, et M. Rassam ayant promis de revenir le lendemain de bonne heure.

Nous avions déjà atteint les postes avancés du camp impérial, lorsque quelques soldats nous crièrent de nous arrêter. Théodoros aurait-il encore changé d'idée? Si près de la liberté, la mort ou la captivité devaient-elles être notre partage? Telles furent les pensées qui assaillirent notre esprit; mais notre doute fut de courte durée, car nous aperçûmes, courant vers nous, l'un des serviteurs de l'empereur portant le sabre de M. Prideaux ainsi que le mien, dont Sa Majesté s'était emparée à Debra-Tabor, il y avait vingt et un mois. Nous les renvoyâmes à l'empereur, en le remerciant, et nous achevâmes notre voyage.

Nous nous doutions fort peu alors combien nous l'avions échappé belle. Il parait qu'après notre départ, Théodoros s'étant assis sur une pierre, la tête entre les mains, s'était mis à pleurer. Ras-Engeddah lui dit alors: «Etes-vous une femme pour pleurer? Rappelez ces hommes blancs, mettez-les tous à mort, et enfuyez-vous ensuite, ou bien combattez et mourez.» Théodoros lui répondit brusquement par ces paroles: «Tous n'êtes qu'un âne! N'en ai-je pas mis assez à mort ces deux derniers jours? Pourquoi voulez-vous que je tue ces hommes blancs, et que je couvre de sang toute l'Abyssinie?»

Bien que très-loin déjà du camp impérial, et en vue presque de nos sentinelles, nous ne pouvions croire que nous ne fussions pas victimes de quelque illusion. Involontairement, nous nous retournions toujours, craignant à chaque instant que Théodoros, regrettant sa clémence, ne nous eût fait suivre pour nous faire arrêter avant que nous eussions atteint le camp anglais. Mais Dieu, qui nous avait déjà délivrés une fois dans ce jour, comme par miracle, nous protégea jusqu'à la fin; nous arrivâmes enfin, et nous pénétrâmes dans les rangs de l'armée britannique, le coeur joyeux et plein de reconnaissance. Nous entendîmes alors le son si doux à nos oreilles des voix anglaises, les témoignages affectueux de nos chers compatriotes, et nous pressâmes les mains de ces chers amis, qui avaient travaillé avec tant de zèle à notre délivrance.

Notes:

[27] Les soldats seuls se tressent les cheveux; les paysans et les prêtres se rasent la tête une fois par mois.

[28] Abiet, maître, seigneur; expression habituelle employée par les mendiants pour demander l'aumône.

[29] Fitaurari, le commandant de l'avant-garde.

CONCLUSION

Dans la matinée du 12, le lendemain de notre délivrance, Théodoros envoya une lettre d'excuse, exprimant ses regrets d'avoir écrit la dépêche impertinente du jour précédent. En même temps il priait le commandant en chef d'accepter un présent de mille vaches. D'après la coutume abyssinienne, c'était une proposition de paix qui, une fois acceptée, anéantissait toute disposition d'hostilité.

Les cinq captifs qui nous avaient rejoints en 1868 (M. Staiger et ses amis), mistress Flad et ses enfants, plusieurs autres Européens avec leurs familles étaient toujours entre les mains de Théodoros. Les Européens qui nous avaient accompagnés la veille et qui avaient passé la nuit an camp, furent renvoyés de bonne heure le lendemain à Théodoros; et Samuel qui en faisait partie, fut chargé de demander la liberté de tous les Européens et de toutes leurs familles. Une chaise et des porteurs furent envoyés en même temps pour mistress Flad dont la santé ne lui permettait pas d'aller à cheval. Avant son départ, Samuel fut instruit par M. Rassam que le commandant en chef avait accepté les vaches; à ce propos il y eut une malencontreuse erreur qui égara et déçut Théodoros, mais qui arriva tellement à propos qu'elle sauva probablement la vie aux Européens encore en son pouvoir.

Lorsque les Européens étaient revenus à Selassié pour y conduire leurs familles, Samuel s'étant avancé vers l'empereur, celui-ci lui fît aussitôt cette question: «Mes vaches sont-elles acceptées?» Samuel, s'inclinant respectueusement lui dit: «Le ras anglais vous fait dire: J'ai accepté votre présent; puisse Dieu vous le rendre!» En entendant cela, Théodoros fit un long soupir comme s'il était délivré d'une grande angoisse, et il dit aux Européens: «Prenez vos familles et partez.» Puis, se tournant vers M. Waldmeier, il lui dit: «Vous aussi, vous pouvez me quitter; allez-vous-en; à présent que j'ai l'amitié de l'Angleterre, si j'ai besoin de dix Waldmeier, je n'ai qu'à les leur demander.» Dans l'après-midi, les ouvriers européens et leurs familles, M. Staiger et sa suite, mistress Flad et ses enfants, Samuel et nos serviteurs, enfin tous les prisonniers firent leur entrée au camp britannique. Il leur avait été permis de prendre tout ce qui leur appartenait et au moment de leur départ, Théodoros était si joyeux qu'il les salua.

Le samedi 11, Sir Robert Napier avait clairement expliqué à Dejatch Alamé quel était le plan qu'il avait adopté; il désirait non-seulement que les captifs fussent renvoyés mais que Théodoros lui-même vint au camp britannique avant vingt-quatre heures, sans quoi les hostilités recommenceraient; mais Dejatch Alamé, connaissant les difficultés qu'il y aurait à faire consentir Théodoros à cette dernière condition, insista tellement auprès de Sir Napier, que celui-ci étendit jusqu'à quarante-huit heures le terme de son ultimatum.

Dans la matinée du 13, l'empereur n'ayant pas encore reparu an camp, il devint urgent de le forcer à le faire, et des mesures étaient prises pour achever le travail si bien commencé, lorsque plusieurs des plus grands officiers de l'armée de Théodoros firent leur apparition, déclarant qu'ils venaient en leur propre nom et en celui des soldats de la garnison, pour déposer les armes et rendre la forteresse; ils ajoutaient que Théodoros, accompagné d'une cinquantaine d'hommes, avait pris la fuite pendant la nuit.

Il paraît que le soir, en apprenant que les vaches n'avaient pas été acceptées, mais se trouvaient au delà des sentinelles anglaises, Théodoros crut qu'il avait été trompé, et que s'il tombait entre les mains des Anglais, il serait enchaîné ou mis à mort. Toute la nuit, il marcha vers Selassié, anxieux et abattu, et de bonne heure, dans la matinée, il ordonna à ses gens de le suivre. Mais au lieu de lui obéir, ceux-ci se retirèrent dans une autre partie de la plaine. Théodoros en arrêta deux des plus rapprochés; mais ce dernier acte n'empêcha pas la défection; seulement ils s'enfuirent plus loin.

Avec le peu d'hommes qui le suivaient, il passa par le Kafir-Ber, mais il n'avait fait que quelques pas lorsqu'il aperçut les Gallas s'avançant de tous côtés dans l'intention de l'entourer, lui et sa suite. Il dit alors à ses quelques fidèles compagnons: «Laissez-moi, je mourrai seul.» Ceux-ci refusèrent; alors il leur dit: «Vous avez raison; retournons à la montagne; il vaut mieux mourir de la main des chrétiens.»

La soumission de l'armée, l'assaut de Magdala, le suicide de Théodoros, sont des faits trop bien connus pour que j'en fasse ici le récit. J'entrai dans la forteresse bientôt après que les troupes s'en furent emparées. Un des premiers objets qui attira mon attention fut le cadavre de Théodoros. Il avait sur les lèvres ce même sourire que nous avions vu si souvent, et qui donnait un air de grandeur calme au visage de celui dont la carrière avait été si remarquable et dont les cruautés ne pourront jamais être effacées de sa biographie. Mais dans ses derniers moments il retrouva l'ardeur des jours de sa jeunesse, combattit avec courage et préféra la mort à l'humiliation d'être fait prisonnier.

Je restai cette nuit-là à Magdala. Il me parut étrange de passer un jour en homme libre, dans cette même hutte où j'avais été si longtemps enfermé comme prisonnier. Les soldats anglais gardaient maintenant nos anciennes prisons; le cadavre de Théodoros était couché dans l'une de ces huttes. Dans l'espace seulement de quarante-huit heures, notre position avait tellement changé, qu'il était difficile de s'en rendre compte. Je craignais tant d'être victime d'une illusion, et j'étais tellement ému, que je ne pus dormir.

Le général Wilby, son aide de camp le capitaine Cappel et son commandant de brigade, le major Hicks, partagèrent ma tente; affamés et fatigués, ils s'accommodèrent aussi bien que nous du simple plat de teps abyssinien, de la sauce au poivre et du tej, que nous nous étions procurés dans les greniers de la demeure royale. Le lendemain, nous retournâmes à Arogié, et là, pendant tout mon séjour, je reçus l'hospitalité du général Merewether. Le 16, nous partîmes pour Dalanta, avec quelques-uns des captifs libérés, et nous y attendîmes quelques jours le reste des troupes; enfin, le 21, après que Sir Robert Napier nous eut présentés à nos libérateurs, nous partîmes pour la côte, et nous arrivâmes à Zulla le 28 mai.

En faisant un retour sur le passé, moi, homme libre, dans un pays libre, ce passé m'apparaît comme un songe horrible, un faible anneau dans la chaîne de ma vie; et lorsque je me souviens que notre délivrance fut suivie immédiatement du suicide de ce despote aux grandes passions, qui nous avait tenus en son pouvoir, je ne puis trouver de meilleure explication, pour résoudre ce problème difficile, que les paroles inscrites par notre vaillant compatriote de Kerans, sur la bannière qui flotta à Ahascragh, lors de son bienheureux retour: «Dieu est amour, il nous a donné la liberté.»

FIN.