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Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros cover

Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros

Chapter 8: V.
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About This Book

The narrator gives a first-person account of imprisonment in Abyssinia, describing causes of captivity, conditions of confinement, treatment by the emperor, and daily life among fellow captives. He sketches the ruler's rise to power, military campaigns, administration, personality, household, and the country's customs and people. The narrative includes portraits of influential Europeans involved in the affair and uses eyewitness experience and local informants to explain political context and the events that led to the captives' situation. Observations alternate between anecdote and analysis, combining personal suffering, ethnographic detail, and reflections on court practices and interactions between locals and foreigners.

V.

De Massowah à Kassala.—Une digression.—Le nabab.—Aventures de M. Marcopoli.—Le Beni-Amer.—Arrivée à Kassala.—La révolte nubienne.—Tentative de M. le comte de Bisson pour fonder une colonie dans le Soudan.

Dans l'après midi du 15 octobre, tous nos préparatifs étant à peu près complets, la mission, composée de M. H. Rassam, du lieutenant W.-F. Prideaux, de l'état-major de Sa Majesté à Bombay, et de moi-même, partit pour cette dangereuse entreprise. Nous étions accompagnés par un neveu du naïb d'Arkiko. Une escorte de Turcs irréguliers avait été gracieusement envoyée par le pacha, pour protéger nos six chameaux chargés de notre bagage, de nos provisions et des présents destinés au monarque éthiopien. Nous prîmes aussi avec nous quelques Portugais, des serviteurs indiens et des indigènes de Massowah, comme muletiers.

Au commencement d'un voyage, il manque toujours quelque chose. Dans cette circonstance, plusieurs chameliers se trouvèrent dépourvus de cordes. Les malles, les porte-manteaux furent semés sur la route, et la nuit était déjà avancée, lorsque le dernier chameau atteignit Moncullou. Une halte devint de toute nécessité. Cet arrêt momentané fut fait dans l'après-midi du 16. De Moncullou, notre route traversait vers le nord ouest le pays de Chob, triste désert de sable, coupé par deux torrents, généralement à sec; n'importe dans quelle saison, on peut obtenir une eau bourbeuse en creusant leur lit de sable. La rapidité avec laquelle ces torrents se forment est des plus étonnantes.

Pendant l'été de 1865, nous fîmes une excursion à Af-Abed, dans le pays de Habab. A notre retour, tandis que nous traversions le désert, nous eûmes à supporter une forte tempête. Nous avions à peine atteint notre campement sur la rive méridionale du courant d'eau, la moitié de nos chameaux avaient déjà traversé le lit desséché de la rivière, lorsque soudainement nous entendîmes un rugissement épouvantable, immédiatement suivi d'un affreux torrent. Dans ce lit que nous venions de voir vide, maintenant coulait un fleuve puissant, entraînant les arbres, les rochers et même tous les êtres vivants qui, en ce moment, essayaient de le traverser. Notre bagage et nos serviteurs se trouvaient précisément sur la rive opposée, et bien que nous ne fussions qu'à un jet de pierre du bord si soudainement séparé de nous, nous dûmes passer la nuit sur la terre nue, n'ayant pour toute couverture que nos habits.

Au centre du désert de Chob s'élève l'Amba-Goneb, roche basaltique en forme de cône, qui compte plusieurs centaines de pieds de hauteur et qui est placée là comme une sentinelle avancée des montagnes voisines. Le soir du 18, nous atteignîmes Aïn, et d'un désert affreux, à la réverbération fatigante, nous passâmes dans une charmante vallée arrosée par un petit ruisseau, frais et limpide, serpentant à l'ombre des mimosas et des tamarins, et unissant sa fraîcheur à l'ardente et luxuriante végétation des tropiques.[13]

Nous fûmes assez heureux pour laisser le choléra derrière nous. A part quelques cas de diarrhée, facilement arrêtés, la compagnie tout entière jouit d'une excellente santé. Chacun de nous était plein d'ardeur à la perspective de visiter des régions presque inconnues, surtout après avoir dit adieu à Massowah, où nous avions passé de longs et tristes mois dans une attente pleine d'anxiété.

D'Aïn à Mahaber[14] la route est des plus pittoresques; elle suit le courant de la petite rivière d'Aïn, tantôt emprisonnée par des murailles perpendiculaires de basalte ou de trachyte, tantôt serpentant sur un petit plateau tout verdoyant et bordé de hauteurs coniques, couvertes jusqu'à leur sommet de mimosas, d'énormes cactus, animées par des hordes d'antilopes, qui, bondissant de rochers en rochers, effarouchent par leurs caprices les innombrables hôtes de ces contrées, les gigantesques babouins. La vallée elle-même, embellie par la présence de nombreux oiseaux, au riche plumage et à la voix enchanteresse, retentit des cris perçants des nombreuses pintades, si familières que le bruit répété de nos armes à feu ne les dérangeait pas le moins du monde.

A Mahaber, nous fûmes obligés de demeurer plusieurs jours pour attendre de nouveaux chameaux. Les Hababs, qui devaient nous les fournir, effrayés par le neveu chevelu du naïb et par les bashi-bozouks, se cachaient, et ce ne fut qu'après beaucoup de pourparlers et l'assurance répétée que chacun d'eux serait payé, que les chameaux firent leur apparition. Les Hababs sont de grandes tribus pastorales, habitant le Ad-Temariam, pays montagneux et arrosé, situé à environ cinquante milles an nord-ouest de Massowah, entre le 38e et le 39e degré de longitude, et 16e et 16,30 degré de latitude. C'est là qu'on rencontre le plus beau type du Bédouin errant: de taille moyenne, musculeux, bien fait, il prétend être d'origine abyssinienne. A l'exception de la teinte un peu plus sombre de la peau, certainement, sous tous les autres rapports, ces Bédouins ne diffèrent pas des habitants de la plaine, et ont quelque chose des premières races africaines. Il y a cinquante ans, c'était une tribu chrétienne de nom, dernièrement convertie au mahométisme par un vieux cheik encore vivant, qui réside près de Moncullou, et est un objet de grande vénération dans tout le Samhar. Une fois leurs doutes tombés et leurs soupçons endormis, les Hababs se montrèrent serviables, obligeants, pleins de bon vouloir.

La reconnaissance n'est pas une vertu commune en Afrique, an moins autant que j'ai pu eu juger par ma propre expérience. La chose est si rare que je suis heureux d'en rapporter un exemple qui me revient à la mémoire. Dans notre première excursion dans l'Ad-Temariam, j'avais vu plusieurs malades, parmi lesquels un jeune homme qui souffrait d'une fièvre rémittente et je lui donnai quelques remèdes. Apprenant notre arrivée à Mahaber, il vint pour me remercier, m'apportant comme offrande une petite outre de miel. Il excusa l'absence de son vieux père, qui, disait-il, aurait désiré me baiser les pieds, mais la distance (environ huit milles) était trop grande pour ses forces de vieillard.

Je dois aussi ajouter ici qu'un jeune voyageur, M. Marcopoli, nous avait accompagnés de Massowali. Il allait à Metemma, par la voie de Kassala, pour assister à la foire annuelle qui se tient tous les hivers dans cette ville. Il profita de notre séjour à Mahaber pour aller à Keren, dans le Bogos, où l'appelaient certaines affaires, comptant nous rejoindre quelques relais plus loin. Nous primes notre carte pour calculer la distance de notre halte actuelle à Bogos, qui nous parut de dix-huit milles an plus. Comme il était pourvu d'excellentes mules, il devait atteindre Metemma en quatre ou cinq heures. Il partit, en conséquence, à la pointe du jour, et ne s'arrêta pas une seule fois; mais la nuit était déjà fort avancée avant qu'il aperçût les lumières du premier village sur le plateau du Bogos: cela arrive à beaucoup de voyageurs induits en erreur par les cartes géographiques. L'anxiété du pauvre hommes fut grande. Bientôt après que la nuit fut venue, il aperçut une bête fauve. Je suppose que c'est son imagination, excitée an plus haut point par la peur, qui évoqua le fantôme de quelque horrible animal, un lion, un tigre, il ne sait pas exactement; mais, quoi qu'il en soit, il vit ou crut voir, une horrible bête de proie qui le regardait fixement à travers les broussailles, avec des yeux rouges et ardents, guettant tous ses mouvements pour sauter en temps opportun sur sa faible proie. Cependant il arriva à Keren en sûreté.

Il apprit que nous étions attendus par les habitants du Bogos, qui croyaient que nous passerions par la route supérieure. A notre arrivée, on devait semer des fleurs devant nous, nous souhaiter la bienvenue par des danses et des chants à notre louange; l'officier commandant les troupes devait nous rendre les honneurs militaires; le gouverneur civil se proposait de nous recevoir avec somptuosité: en un mot, une magnifique réception devait être faite aux amis anglais du puissant Théodoros. Le désappointement fut on ne peut plus grand lorsque M. Marcopoli informa les Bogosites, que notre route était dans une direction tout opposée à leur belle province. Le commandant militaire décida alors qu'il accompagnerait M. Marcopoli à son retour, afin de nous payer son tribut de respect à notre station. M. Marcopoli en fut bien réjoui; il avait gardé un trop vivant souvenir de son lion pour ne pas être heureux à la pensée d'avoir un compagnon de route.

A la fin de la soirée, l'officier abyssinien et ses hommes partirent ayant eu soin, avant de se mettre eu marche, de s'administrer force rasades de tej pour se garder du froid. Une fois en marche, nos cavaliers se mirent à caracoler de la plus fantastique manière, tantôt courant bride abattue sur le pauvre Marcopoli, la lance eu arrêt, et faisant volte-face juste lorsque la pointe de leur arme touchait déjà sa poitrine; tantôt fondant sur lui et faisant feu de leurs pistolets chargés, mais a poudre et à 60 ou 80 centimètres seulement de sa tête. Marcopoli était fort mal à son aise avec cette escorte ivre et belliqueuse; mais ne connaissant pas leur langue, il n'avait rien à faire que de paraître enchanté.

De bonne heure dans la matinée, à notre seconde étape de Mahaber, ce spécimen de soldats abyssiniens firent leur apparition, c'était une poignée de coquins à la mine la plus scélérate que j'aie jamais rencontrée pendant tout mon séjour en Abyssinie. Evidemment Théodoros n'était pas très-difficile dans le choix des officiers qu'il plaçait aux avant-postes les plus éloignés; à moins qu'il ne considérât les plus insolents et les plus désordonnés comme les plus propres à remplir cette charge. Ils nous offrirent une vache qu'ils avaient volée sur leur route, et nous prièrent de ne pas oublier de faire savoir à leur maître qu'ils étaient venus au-devant de nous à une grande distance, afin de nous présenter leurs hommages. Après les avoir fait rafraîchir avec quelques verres de brandy, et s'être partagés une mince collation, ils baisèrent la terre eu signe de reconnaissance pour les bonnes choses qu'ils avaient reçues eu retour de leur don, et ils partirent—à notre grande satisfaction.

Le 23, nous quittâmes Mahaber nous dirigeant vers l'ouest et longeant, pendant plus de huit milles, la charmante vallée d'Aïn. Ensuite, nous tournâmes vers la gauche, allant ainsi dans la direction du sud-ouest jusqu'à ce que nous arrivâmes dans la province de Barka; de nouveau, notre route reprit la direction du nord-ouest jusqu'à Zaga. De ce point jusqu'à Kassala, notre direction générale fut vers le sud-ouest[15] De Mahaber à Adarté la route est des plus agréables; pendant plusieurs jours, nous montâmes continuellement, et plus nous avancions dans ces régions montagneuses, plus aussi nous trouvions le pays délicieux, à la vue d'une végétation abondante et splendide.

Le 25, nous traversâmes l'Anseba, grande rivière roulant ses eaux dans les provinces élevées du Bogos, de l'Hamasein et du Mensa, et se jetant dans la rivière de Barka à Tjab[16].

Nous passâmes une journée délicieuse dans la magnifique vallée d'Anseba; cependant craignant le danger de rester, après le coucher du soleil, sur ces bords fleuris, mais malsains, nous plantâmes notre tente sur un terrain plus haut, à quelque distance de là, et le matin suivant, nous partîmes pour Haboob, le point le plus haut que nous devions atteindre avant de descendre dans le Barka, à travers le passage difficile du Lookum. Après une descente à pic de plus de 2,000 pieds, la route glisse vers le bas pays de Barka.

D'Aïn à Haboob[17] le pays est, en général, bien boisé et arrosé par d'innombrables ruisseaux. Le sol est formé de débris de roches volcaniques, spécialement de feldspath; la pierre ponce abonde dans les ravins. Les lits des ruisseaux sont les seules routes des voyageurs. Cette chaîne de montagnes tout entière est une région très-agréable, d'autant plus charmante qu'elle s'élève entre les côtes arides de la mer Rouge et les plaines brûlées et unies du Soudan. La province de Barka est une prairie sans fin, élevée d'environ 2,500 pieds, et parsemée de petits bois de mimosas rabougris.

De Baria à Metemma, le sol est formé généralement d'alluvion.

L'eau y est rare; presque toujours, un mois après la saison des pluies, toutes les rivières sont à sec; et l'on ne peut obtenir de l'eau qu'en creusant le sable du lit desséché de la rivière de Barka et de ses affluents. Lorsque nous traversâmes ces plaines quelques portions en étaient encore vertes; mais lorsque nous y revînmes quelques mois plus tard, ces prairies étaient plus desséchées que le désert lui-même.

Nos jolis chanteurs d'Aïn avaient disparu. L'oiseau de Guinée était devenu rare et l'on ne rencontrait que quelques chétives antilopes errant sur l'étendue déserte. Par contre, nous étions réveillés par le rugissement du lion et le miaulement de la byène, et nous avions grand'peine à protéger nos moutons et nos chèvres contre le léopard tacheté qui guettait autour de nos tentes.

Le 13 octobre, nous arrivâmes à Zaga, grande région de plaine située à la jonction du Barka et du Mogareib. Ici comme presque partout, on ne trouve de l'eau qu'eu creusant des puits dans le lit des rivières. Mais on en a obtenu une quantité suffisante pour décider les Beni-Amer à y établir leur campement d'hiver.

Ce jour-là, nous avions parcouru un long trajet à cause de l'absence de l'eau sur notre route. Nous étions partis à deux heures de l'après-midi, et nous n'arrivâmes à notre halte (située dans le lit même du torrent et à quelques mètres du camp des Beni-Amer), qu'une couple d'heures avant la pointe du jour. Nous étions si endormis et si fatigués que vers la fin de notre marche nous avions toutes les peines du monde à nous tenir en selle, et ce ne fut pas trop tôt quand notre guide nous donna le réjouissant avertissement que nous étions arrivés. Nous étendîmes aussitôt sur la terre nos couvertures en peau de vache que nous portions avec nous, et nous couvrant de nos habits, nous nous couchâmes immédiatement. J'avais offert à M. Marcopoli de partager ma couche, sa couverture ne nous ayant pas encore rejoints, et an bout de quelques minutes, nous étions tous les deux plongés dans ce lourd sommeil qui accompagne toujours l'épuisement causé par une longue marche. Je me souviens de l'ennui que j'éprouvai en me sentant violemment secoué par mon compagnon de lit qui, d'une voix tremblante, me soufflait dans l'oreille: «Regardez là!» Je compris aussitôt son regard d'angoisse et de terreur, car deux magnifiques lions, à peine éloignés de vingt pas, buvaient près du puits creusé par les Arabes. Je pensai, et je le dis à M. Marcopoli, que, n'ayant pas d'armes à feu avec nous, le plus sage était de dormir et de rester aussi tranquilles que possible. Je lui en donnai l'exemple et ne m'éveillai que fort tard dans la matinée, lorsque déjà le soleil lançait ses rayons brûlants sur nos têtes découvertes. M. Marcopoli, la terreur et l'égarement encore empreints sur sa physionomie, était toujours assis près de moi. Il me dit qu'il n'avait pas dormi, mais qu'il avait surveillé les lions: ils étaient restés fort longtemps buvant, rugissant et se battant les flancs de leurs queues, et même lorsqu'ils étaient partis, ils avaient continué leurs terribles rugissements, qui allaient en s'éloignant, à mesure que les premiers rayons du jour perçaient l'horizon.

Sans aucun doute, nous venions d'échapper à un terrible danger, car cette nuit même, un lion avait emporté un homme et un enfant qui étaient couchés en dehors du camp des Arabes. Le cheik des Beni-Amer, pendant les quelques jours que nous passâmes à Zaga, avec une véritable hospitalité arabe, plaça toujours des gardes pendant la nuit autour de nos tentes, pour surveiller les grands feux qu'ils allumaient, dans le but de tenir à une distance respectueuse ces malencontreux rôdeurs de nuit.

Nous étions convenus avec les Hababs, que nous changerions nos chameaux en cet endroit, mais il nous fut impossible d'en obtenir d'autres ni par argent ni par amitié. Il est fort heureux pour nous que les Bédouins aient reconnu enfin que tous les hommes blancs n'étaient pas des Turcs, autrement nous eussions été emprisonnés, sans espoir d'en sortir, an centre du pays de Barka. Les Beni-Amer ne voulurent jamais avouer qu'ils avaient des chameaux, bien que nous en vissions plus de dix mille qui paissaient sous nos yeux.

Les Beni-Amer sont Arabes, ils parlent l'arabe, et ont gardé jusqu'à présent tous les caractères de cette race. Un Bédouin rôdeur et un Beni-Amer sont tellement semblables qu'il semble incroyable que les Beni-Amer n'aient gardé aucun souvenir de leur arrivée sur les côtes d'Afrique, et de la cause qui a poussé leurs ancêtres loin de leur pays natal. Leurs cheveux longs, noirs et soyeux n'ont pas encore pris l'apparence laineuse de ceux des fils de Cam; leurs petites extrémités, leurs membres finement attachés, leur nez droit, leurs lèvres minces, leur teint bronzé, les distinguent des Shankallas, des Barias et de toutes ces races mélangées des plateaux. Ils portent un morceau de drap long de quelques mètres, jeté autour de leur corps avec l'élégance particulière aux sauvages. Avec ce mince chiffon ils se feront toujours remarquer comme le mendiant italien, non-seulement par leurs formes bien prises, mais aussi par l'impudence et l'effronterie qui se manifestent dans le brillant éclat de leurs yeux noirs. Les Beni-Amer, comme leurs frères des côtes arabes, possèdent à un haut degré ce défaut si bien décrit par un voyageur distingué de l'Orient et qui les appelle: une race bavarde et criarde. Ils payent un tribut spécial au gouvernement égyptien, et la raison pour laquelle nous ne pûmes obtenir de chameaux était que, les troupes étant en mouvement, ils craignaient qu'à leur arrivée à Kassala, pressés par le service du gouvernement, non-seulement ils ne fussent pas payés par nous, mais vraisemblablement qu'on leur enlevât un grand nombre de leurs chameaux. Cette tribu rôde le long des rives du Barka et de ses affluents. Zaga n'est que leur station d'hiver; d'autres fois ils parcourent les immenses plaines au nord du Barka à la recherche des pâturages et de l'eau nécessaires à leurs innombrables troupeaux. Sur tout le pays de Zaga des camps apparaissent dans toutes les directions; leurs troupeaux de bétail, particulièrement de chameaux, semblent sans nombre: tout indique que ce sont de riches et puissantes tribus.

Nous campâmes près de leur quartier général où réside le cheik de tous les Beni-Amer, Ahmed, entouré par ses femmes, ses enfants et son peuple. C'est un homme d'âge moyen, se distinguant de ses rusés compagnons par un regard fin et subtil. Il fut aimable pour nous, et nous offrit quelques moutons et des vaches. Son camp couvrait plusieurs acres de terre, le tout était entouré d'une forte défense. Les huttes sont rangées en forme circulaire à quelques pieds de la haie; l'espace ouvert au centre est réservé aux bestiaux, toujours recueillis pendant la nuit. La petite hutte du chef entourée de bois et de gazon, contraste agréablement avec la demeure de ses sujets. Les plus chétives de ces huttes de forme arrondie, sont faites de pieux piqués en terre; quelques lambeaux de natte grossière jetés par-dessus complètent la structure. Elles n'ont pas plus de quatre pieds de haut; et leur circonférence est d'environ douze pieds; toutefois, on voyait à travers l'étroite ouverture apparaître huit ou dix faces mal lavées, où brillaient des yeux noirs et effrayés, épiant les étranges hommes blancs. La petite vérole y faisait alors de grands ravages, et la fièvre journellement emportait quelque victime. Je donnai des remèdes à plusieurs malades, et de bons conseils hygiéniques au cheik Ahmed. Il écouta avec un respect bienveillant toutes les bonnes choses qui tombaient des lèvres de l'hakee. «Il verrait;» jamais ses ancêtres n'avaient fait ainsi auparavant, et avec la bigoterie et la superstition musulmanes, il mit fin à la conversation par un Allah-Kareem!…[18]

Le 3 novembre, nous étions encore en marche. Le 5, nous arrivâmes à Sabderat, premier village non nomade que nous rencontrions depuis notre départ de Moncullou. Ce village, semblable extérieurement à ceux du Semhar, est bâti sur la pente d'une haute montagne granitique, divisée en deux du sommet à la base. De nombreux puits sont creusés dans le lit du torrent qui le partage. Les habitants des deux bords sont souvent en contestation pour la possession de leur liquide précieux; et quand l'eau jaillissante a disparu, les passions humaines s'éveillent, le lit tranquille du torrent devient le théâtre de disputes et de guerres.

Le matin du 6 novembre, nous entrâmes à Kassala. Le neveu du naïb nous avait précédés, afin d'informer le gouverneur de notre arrivée et de lui présenter la lettre de recommandation adressée pour nous aux autorités par le pacha d'Egypte. Pour nous rendre les honneurs dus aux porteurs d'un firman de leur maître, le gouverneur envoya toute la garnison à notre rencontre à quelques milles au delà de la ville, chargée de nous présenter une excuse polie, de son absence due à la maladie. L'ancien associé de la maison grecque, Paniotti, vint aussi nous souhaiter la bienvenue et nous offrir l'hospitalité de sa maison et de sa table.

Kassala, capitale du Takka, ville fortifiée, située près de la rivière Gash, renferme environ 10,000 habitants; elle est bâtie sur le modèle le plus moderne des villes égyptiennes, les édifices publics aussi bien que les constructions privées sont de boue. L'arsenal, les casernes sont les seules constructions de quelque importance. De magnifiques jardins out été créés à peu de distance de la ville près de la rivière Gash par une petite communauté d'Européens. Mais avant et après la saison des pluies, le pays est très malsain. Pendant ces quelques mois, de mauvaises fièvres et la dyssenterie font beaucoup de ravages.

Kassala était autrefois une ville très-prospère, le centre de tout le commerce de cette immense étendue de pays compris entre Massowah et Suakin jusqu'au Nil, et de la Nubie à l'Abyssinie. Mais à l'époque de notre passage, elle semblait déserte, couverte de ruines et d'une abondante végétation, et dépourvue des choses les plus nécessaires à la vie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, fréquentée seulement par quelques fidèles citoyens, semblables à des spectres et déjà atteints de la peste. Kassala avait eu à supporter l'épreuve d'une révolte des troupes nubiennes. Les fièvres pernicieuses, la terrible dyssenterie et le choléra avaient décimé également les rebelles et les royalistes; la guerre et la maladie s'étaient donné la main pour transformer cet oasis du Soudan en un désert pénible à contempler. La révolte des troupes avait éclaté en juillet. Les troupes n'avaient point touché de paye depuis deux ans, et lorsqu'elles réclamèrent cet arriéré, elles essuyèrent un refus catégorique. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les soldats aient été prompts à écouter les paroles trompeuses et les extravagantes promesses qui leur étaient faites par un de leurs chefs subalternes, nommé Denda, et descendant des premiers rois de Nubie. Ils mûrirent leur complot en grand secret, et chacun fut terrifié un beau matin d'apprendre que les soldats noirs venaient de se déclarer en révolte ouverte, avaient massacré leurs officiers, et ne trouvant plus aucune contrainte, se laissaient aller à leur inclination naturelle qui est le carnage et le pillage. Quelques Egyptiens réguliers, par bonheur, avaient pris possession de l'arsenal, et tinrent tête à ces sauvages furieux jusqu'à ce que des troupes arrivassent de Kédaref et de Khartoum. Les Européens et les Egyptiens défendirent courageusement la partie de la ville qu'ils habitaient. Ils élevèrent des murailles et de petites défenses de terre entre eux et les révoltés, et continuellement en alerte, à cause de leur petit nombre, ils repoussèrent avec bravoure les assauts de leurs ennemis pour défendre leurs vies et leurs propriétés. Les troupes égyptiennes arrivèrent de tous côtés et secoururent la ville assiégée. Plus de mille révoltés furent tués près des portes de la ville; un autre millier environ furent pris et exécutés, et ceux qui espéraient échapper à la vengeance de l'impitoyable pacha, en fuyant dans le désert, furent traqués comme des bêtes fauves par les Bédouins rôdeurs. Bien que l'ordre fût rétabli à notre passage, cependant il ne fut pas facile d'obtenir des chameaux. Il fallut tout le pouvoir et toute la force de persuasion des autorités pour décider les Arabes Shukrie à nous laisser entrer dans la ville et à nous accompagner à Kédaref.

C'est à Kassala que nous apprîmes la triste fin de l'entreprise du comte de Bisson. Il paraît que le comte de Bisson, jadis officier de l'armée napolitaine, avait épousé dans un âge avancé une riche héritière, belle et accomplie en toutes choses et fille d'un armateur. C'était un mariage de convenance: un titre échangé contre la richesse et la beauté. Dans l'automne de 1864, M. de Bisson arriva à Kassala, accompagné d'une cinquantaine d'aventuriers, le rebut de toutes les nations, qui s'étaient enrôlés sous l'étendard de l'ambition du comte avec cette promesse que la richesse et le pouvoir seraient avant peu leur partage. La pensée de M. de Bisson était de jouer le rôle d'un second Moïse; il ne voulait pas seulement coloniser, mais aussi convertir. Il ne doutait pas que le sauvage Bédouin des plaines du Barka, non-seulement le reconnût pour son chef, mais il était persuadé que cet être errant, abandonnant ses fausses croyances, tomberait prosterné devant l'autel qu'il voulait ériger dans le désert. Environ cent villes arabes se laissèrent persuader de se joindre au parti européen, ramassis de gens bons à rien et de vagabonds qui s'étaient parés d'un uniforme militaire, qui avaient adopté le rifle, le pistolet et l'épée, qui portaient avec eux leurs provisions, qui étaient ponctuels dans leur service et toujours prêts à faire leurs salamalecks, mais rebelles à toute discipline et à toutes les notions de civilisation que le comte et ses officiers s'efforçaient de leur inculquer.

Leur départ de Kassala pour le pays découlant de lait et de miel, fut tout à fait théâtral; en tête, à cheval sur un chameau, un galant capitaine (il avait donné sa démission du service autrichien) jouait sur un cor de chasse une fanfare de départ; derrière lui le second commandant, monté sur un fougueux coursier et suivi par une portion des forces européennes, qui, avec une attitude militaire et marchant en rangs serrés, s'en allaient comme des hommes qui ont pour esclave la victoire. Derrière eux venait le comte lui-même, dans un uniforme éclatant de général, la poitrine couverte de décorations que les souverains avaient été fiers de décerner à un si noble coeur; près de lui, sa superbe femme cavalcadait gracieusement, admirant son mari coiffé du pittoresque képi et vêtu de l'uniforme rouge des zouaves français; Après eux, fermant la marche, la masse des Arabes, le pillage écrit dans leurs brillants yeux noirs, marchait d'un pas tranquille et facile aussi régulièrement que l'on pouvait s'y attendre d'hommes qui détestaient l'ordre et avaient été dressés en si peu de temps. Ai-je besoin de dire que l'expédition manqua complètement? Les Arabes de la plaine refusèrent de reconnaître un autre roi et pontife dans la personne du comte. Ils furent même assez méchants pour engager ceux de leurs frères qui avaient accepté de le servir, à retourner à leurs premières occupations, et oublièrent de laisser derrière eux leurs armes, leurs vêtements, etc., etc., qui leur avaient été distribués lorsqu'ils s'étaient engagés an service du comte.

Le retour à Kassala fut plus modeste. Les fiers conquérants n'avaient plus de cor de chasse; les brillants uniformes s'étaient salis en route et les vêtements avaient été raccommodés; le général lui-même avait adopté le costume civil; la dame seule était toujours gaie, souriante et pleine de beauté comme auparavant; mais aucun Arabe à l'accoutrement fastueux ne fermait le cortège, épuisé et mourant de faim. M. de Bisson avait échoué. Pourquoi? Parce que le gouvernement égyptien n'avait fourni aucun des secours qu'il avait promis de fournir, mais an contraire, avait arrêté les approvisionnements que le comte se croyait en droit de recevoir. Une demande de je ne sais combien de millions fut faite alors au gouvernement. Un envoyé fut dépêché à cet effet; mais à ce qu'il parait la demande ne fut pas prise au sérieux, et les prétentions du comte furent déclarées absurdes et déraisonnables. Bientôt après le comte et sa femme retournèrent à Nice, laissant à Kassala les débris de l'armée européenne, qui consistaient en quelques hommes que n'avait pas emportés la fièvre ou toute autre maladie pernicieuse.

Pendant la révolte des troupes nubiennes, le peu de ces soldats qui n'étaient pas à l'hôpital ou sur la route de Kartoum ou de Massowah, se battirent bien; même deux d'entre eux payèrent de leur vie leur vaillante conduite dans une sortie; ils gagnèrent ainsi par leur bravoure dans ces temps difficiles, le respect qu'ils avaient perdu pendant de longs jours d'inaction.

M. de Bisson s'était montré très-ingénieux à répandre le plus de faux rapports possible sur la condition des captifs retenus par Théodoros; et même jusqu'au moment où l'armée fut en marche pour leur délivrance, des comptes rendus très-exacts parurent sur le relâchement des Anglais par Théodoros. Une autre fois un rapport menteur fut répandu, prétendant qu'il avait été livré dans le Tigré, entre Théodoros et un puissant ennemi, une bataille qu'on disait avoir duré trois jours sans aucune apparence de succès d'aucun côté; que Théodoros, ayant aperçu dans le camp ennemi quelques Européens, avait aussitôt envoyé l'ordre de notre exécution immédiate; enfin, que le porteur de la sentence s'étant rendu auprès de l'impératrice, qui résidait alors à Gondar, l'agent de M. de Bisson avait usé de son influence pour arrêter l'exécution. Tout absurdes et ridicules que fussent ces rapports, ils n'en produisaient pas moins une grande angoisse momentanée sur les parents et les amis des captifs.

Pendant cinq jours que nous passâmes à Kassala, je suis heureux de pouvoir dire que j'ai pu soulager plusieurs malades, parmi lesquels notre hôte lui-même, et un de ses convives, jeune officier égyptien bien élevé, qui fut conduit aux portes du tombeau par une violente attaque de dyssenterie. Un colonel nubien nous fit appeler un matin; il nous engagea fortement à nous arrêter avant qu'il ne fût trop tard. Il connaissait la façon d'agir de Théodoros, et il nous assura que nous ne rencontrerions qu'imposture et trahison auprès de lui. Nous lui apprîmes alors que nous avions un mandat officiel et que nous étions obligés d'obéir; il n'ajouta plus rien mais il nous dit adieu d'une voix pleine de tristesse.

Notes:

[13] La distance de Massowah à Aïn est environ de 44 milles.

[14] D'Aïn à Mahaber on compte environ 30 milles.

[15] La distance de Mahaber à Adarté, sur la frontière du Barka, est environ de 50 milles, et d'Adarté à Kassala environ 130 milles.

[16] Tjab, latitude de 17° 10', longitude 37° 15'.

[17] L'Anseba, à l'endroit ou nous le traversumes, est à environ 4,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, et Haboob à environ 4,500 pieds.

[18] Dieu est miséricordieux.

VI

Départ de Kassula.—Le Sheik-Abu-Sin.—Rumeurs de la défaite de Théodoros par Tisso-Gobazé.—Arrivée à Metemma.—Marché hebdomadaire.—Manoeuvres militaires des Takruries.—Leur émigration dans l'Abyssinie.—Arrivée de lettres de Théodoros.

Dans l'après-midi du 10 novembre nous partîmes pour Kédaref. Notre route en ce moment avait une direction plus méridionale. Le 13, nous traversâmes l'Atbara, tributaire du Nil, apportant au Père des fleuves, les eaux de l'Abyssinie septentrionale. Le 17, nous entrâmes dans Sheik-Abu-Sin, capitale de la province de Kédaref.[19] Nos chameliers appartenaient à la tribu des Shukrie-Arabes, tribu semi-pastorale, semi-agricole, et qui réside principalement dans le voisinage et le long des rives de l'Atbara, ou bien va errer sur l'immense plaine située entre cette rivière et le Nil. Les Shukrie sont plus abâtardis que les Beni-Amer, parce qu'ils se sont davantage mêlés aux Nubiens ainsi qu'aux peuplades qui demeurent dans ces régions. Ils parlent un mauvais arabe. Quelques-uns ont gardé tous les traits et toutes les apparences générales de la race originelle, tandis que d'autres sont considérés comme des mulâtres et que même quelques-uns se distinguent difficilement des Nubiens ou Takruries.

De Kassala à Kédaref, nous traversâmes une plaine interminable, couverte d'une herbe haute, parsemée de bouquets de mimosas, trop chétifs pour offrir les délices d'une ombre protectrice pendant l'accablante chaleur de midi. De tous côtés à l'horizon on aperçoit des sommets isolés: le Djebel-Kassala à quelques milles an sud de la capitale du Takka; vers l'orient, le Ela-Hugel et le Ubo-Gamel furent en vue pendant plusieurs jours; tandis que vers l'ouest, perdus presque dans la brume de l'horizon, apparaissaient successivement les contours du Derked et du Kossanot.

La vallée de l'Atbara avec sa végétation luxuriante, habitée par toutes les variétés de l'espèce emplumée, visitée par les puissants quadrupèdes altérés des prairies, présentait un spectacle si grand dans sa sauvage beauté, que nous nous arrachâmes difficilement à ses bosquets ombrageux: Si notre devise n'avait pas été: «En avant!» nous eussions, bravant la fièvre, passé quelques jours dans ces régions vertes et odoriférantes.

Sheik-Abu-Sin est un grand village; les maisons y sont en bois, bâties en rotonde et couvertes de paille. Une petite hutte appartenant à la société Paniotti, notre hôte de Kassala, fut mise à notre disposition. A peine arrivés, nous reçûmes la visite d'un marchand grec qui vint me consulter pour une roideur à la jointure du bras et de l'avant-bras, causée par la blessure d'un coup de fusil. Il paraît que quelques années auparavant, tandis qu'il était à cheval sur un chameau pendant une partie de chasse à l'éléphant, son fusil chargé d'une demi-once de poudre, partit de lui-même, il n'a jamais su comment. Tous les os de l'avant-bras avaient été broyés; la cicatrice de cette affreuse plaie montrait les souffrances qu'il avait supportées, et c'était pour moi en vérité un prodige que, résidant comme il faisait dans un climat chaud et malsain, privé de soins médicaux, non-seulement il n'eût pas succombé aux suites de la blessure, mais encore qu'il eût sauvé le membre. Je considérais la guérison comme très-extraordinaire et, comme d'ailleurs il n'y avait rien à faire, je lui conseillai de laisser son bras tranquille.

Le gouverneur vint aussi nous voir et nous lui rendîmes sa politesse. Tandis que nous savourions notre café avec lui et d'autres grandeurs du pays, on nous annonça que Tisso-Gobazé, l'un des rebelles, avait battu Théodoros, et l'avait fait prisonnier. Le gouverneur nous dit qu'il croyait la nouvelle fausse, mais il nous engageait à nous en informer en arrivant à Metemma; si la nouvelle n'était pas vraie, de retourner sur nos pas, mais quoi qu'il en fût, de ne pas entrer en Abyssinie si Théodoros en était encore le maître. Il nous cita alors plusieurs exemples de la fourberie et de la cruauté de Théodoros; malheureusement nous ne tînmes pas compte de ses paroles, parce que nous savions qu'une vieille animosité existait entre les chrétiens de l'Abyssinie et leurs voisins les Musulmans des plaines. A Metemma cette rumeur ne s'était pas encore répandue; toutefois nous n'avions pas le choix et nous n'eûmes pas la pensée un seul instant de rebrousser chemin, mais bien au contraire d'accomplir notre mission quels qu'en fussent les périls.

A Kédaref, nous fûmes assez heureux pour tomber sur un jour de marché, et, par conséquent, avoir toutes les facilités pour échanger nos chameaux. Le même soir, nous étions de nouveau en route, nous dirigeant toujours vers le sud; mais, cette fois, décrivant un angle avec notre première direction et marchant juste vers le soleil levant.

Entre Sabderat et Kassala, et entre cette dernière ville et le Gash, nous avions d'abord aperçu quelque culture; mais ce n'était rien en comparaison de l'étendue immense de champs cultivés commençant depuis notre départ de Sheik-Abu-Sin, et s'étendant sans interruption à travers les provinces de Kédaref et de Galabat. Des villages se montraient, dans toutes les directions, couronnant chaque hauteur. A mesure que nous avancions, ces éminences croissaient en élévation jusqu'à ce qu'elles devenaient des collines, des montagnes et finissaient par se joindre à la grande chaîne à laquelle appartenaient les pics élevés de l'Abyssinie, qui, au bout de quelques jours, se montrèrent à nous.

Nous arrivâmes à Metemma dans l'après-midi du 21 novembre. En I'absence du cheik Jumma, l'homme important de ce pays, nous fûmes reçus par son alter ego, qui mit une des résidences impériales (une misérable grange) à la disposition des «grands hommes de l'Angleterre.» Si nous déduisons le septième jour pendant lequel nous dûmes nous arrêter à cause de la difficulté que nous eûmes à obtenir des chameaux, nous fîmes notre voyage entre Massowah et Metemma (environ 440 milles de distance) dans trente jours. Notre voyage fut extrêmement triste et fatigant. A part quelques agréables régions, telle que celle d'Aïn à Haboob, les vallées de l'Anseba et d'Atbara, et le pays qui s'étend de Kédaref à Galabat, nous ne traversâmes que des savanes sans fin; nous ne rencontrâmes pas un être humain, pas une hutte, seulement, de temps à autre, quelques antilopes, des traces d'éléphants, etc., et nous n'entendîmes aucun bruit, si ce n'est le rugissement des bêtes sauvages. Deux fois notre caravane fut attaquée par des lions; malheureusement nous ne les vîmes pas, parce que dans ces deux occasions nous étions couchés; mais chaque nuit, nous entendions leurs redoutables rugissements, retentissant comme un tonnerre éloigné dans les nuits calmes de ces silencieuses prairies.

La chaleur du jour était parfois réellement accablante. Afin de laisser reposer nos chameaux de temps en temps, nous roulions nos tentes de très-bonne heure; mais quelquefois nous restions des heures à attendre le bon plaisir de nos chameliers, à I'ombre étroite d'un mimosa, nous efforçant vainement de trouver, sous son feuillage rabougri, un abri contre les rayons brûlants du soleil. Nuit après nuit, que ce fût à la clarté de la lune ou à la simple clarté des étoiles, nous allions toujours: la tâche était devant nous, et notre devoir nous imposait d'atteindre au plus tôt ce pays où nos compatriotes languissaient dans les chaînes. Déjà en selle entre trois et quatre heures de l'après-midi, nous avions souvent forcé nos mules harassées à marcher, jusqu'à ce que l'étoile du matin eût disparu devant les premiers rayons du jour. Plusieurs fois nous n'avons eu à boire que le liquide chaud et sale que nous portions dans nos outres de cuir; et presque toujours cette eau tiède et dégoûtante était si rare et si précieuse, que nous ne pouvions en distraire une goutte pour calmer notre peau brûlée ou rafraîchir notre système épuisé par une ablution à propos.

Malgré les privations, les inconvénients, les refus et les dangers de toute espèce que l'on rencontre dans un voyage à travers le Soudan, à cette époque de l'année si malsaine, à force de soins et d'attentions nous arrivâmes à Metemma, sans avoir eu une seule mort à déplorer. Plusieurs de nos compagnons et de nos serviteurs indigènes, même M. Rassam, eurent à souffrir plus ou moins de la fièvre. Ils se rétablirent tous insensiblement, et quelques semaines après notre départ pour l'Abyssinie, la majeure partie était en meilleure santé que lorsque nous avions quitté les côtes chaudes et étouffantes de la mer Rouge.

Metemma, capitale du Galabat, province située sur la frontière occidentale de l'Abyssinie, est bâtie dans une grande vallée, à environ quatre milles d'Atbara. Un petit ruisseau serpente aux pieds du village, et sépare le Galabat de l'Abyssinie. Sur le bord qui touche à l'Abyssinie, se trouve un petit village, habité par quelques négociants abyssiniens qui y résident pendant les mois d'hiver, époque d'un grand commerce avec l'intérieur du pays. Les huttes arrondies et coniques sont encore ici les seules habitations de toutes les classes; la dimension et certains soins apportés dans la construction, sont les seules différences qui existent entre les demeures des riches et celles de leurs voisins les plus pauvres. Les palais du cheik Jumma sont inférieurs à plusieurs des huttes de ses sujets, probablement afin de dissiper le préjugé accrédité de sa richesse et des trésors incalculables qu'il a enfouis dans le sol. Les huttes mises à notre disposition, ainsi que je l'ai déjà dit, étaient sa propriété; elles étaient situées sur l'une des petites collines faisant face à la ville; le cheik y demeure pendant la saison des pluies; elles sont, en effet, un peu moins malsaines que le terrain marécageux des bas-fonds.

Bien que suivant la croyance du prophète de Médine, la capitale du
Galabat ne peut se vanter de posséder une seule mosquée.

Les habitants du Galabat sont Takruries, la race nègre du Darfour. Ils sont au nombre d'environ 10,000; 2,000 environ habitent la capitale, le reste est disséminé dans les divers villages situés ça et là au milieu des champs cultivés et des vastes prairies. La province tout entière est parfaitement apte à la culture. De petites collines arrondies, séparées par des vallées inclinées et arrosées par de frais ruisseaux, donnent un aspect agréable à la contrée; et si ce n'était que le pays est extrêmement malsain, on pourrait comprendre la préférence des pèlerins du Darfour; quoique ce ne soit pas un compliment fait à leur pays natal. Les pieux Musulmans du Darfour, dans leur pèlerinage à La Mecque, remarquèrent en passant cette province si favorisée, et ils s'imaginèrent que c'était là, moins les houris, une partie du paradis de Mahomet. Quelques pèlerins s'y établirent d'abord, et Metemma fut bâtie; d'autres suivirent leur exemple et, quoique appartenant à une race indolente et paresseuse, ils formèrent bientôt, va l'extrême fertilité du sol, une colonie prospère.

Une fois établis, ils reconnurent le sultan, lui payèrent un tribut et furent gouvernés par un de ses officiers. Mais la colonie du Galabat s'aperçut bientôt que les Egyptiens et les Abyssiniens étaient bien plus à craindre que leur souverain éloigné, qui ne pouvait même les protéger contre les injures de ces peuples: alors, tranquillement, ils tuèrent le vice-roi du Darfour et élurent un cheik choisi parmi eux. Le nouveau gouverneur fit alors ses conditions aux Egyptiens et aux Abyssiniens, et leur offrit un tribut annuel à tous les deux.

Cette sage, mais servile politique, amena les meilleurs résultats: la colonie s'accrut et prospéra, le commerce fleurit, les Abyssiniens et les Egyptiens vinrent en foule à leurs marchés bien fournis, et, chaque foire apporta son tribut de plusieurs milliers de dollars à ces nègres rusés et nouvellement enrichis.

Du mois de novembre au mois de mai, tous les lundis et les mardis, le marché est tenu sur une grande place au centre du village. Les Abyssiniens y amènent des chevaux, des mules, du bétail et y apportent du miel; le marchand égyptien déploie dans sa cahute des toiles de l'Inde, des chemises, de la quincaillerie et de magnifiques estampes. Les Arabes et les Takruries arrivent avec des chameaux chargés de coton et de grains. La place du marché offre alors un spectacle animé. De partout on se presse; les chevaux sont examinés par des jockeys demi-nus qui, du fouet et du talon, forcent à une allure furieuse leurs chétifs animaux, sans aucun souci des membres et de la vie des spectateurs qui s'aventurent trop près.

Ici, le coton est chargé sur des corbeilles, et prendra bientôt sa route pour Tschelga et Gondar; là, passent de grosses jeunes filles nubiennes, parfumées à l'huile de castor rancie, qui découle de leurs têtes laineuses sur leurs cous et sur leurs épaules, et dont la conséquence est de faire faire la grimace à une quantité de Français. Elles tiennent, à leurs mains, le mouchoir rouge ou jaune, objet de leurs longs désirs et de leurs rêves. La scène entière est animée; la gaieté y domine, et quoique le bruit soit assourdissant, que les marchés soient interminables et que chacun soit armé d'une lance ou d'une massue, cependant tout se passe toujours pacifiquement; aucun sang n'est jamais répandu, si ce n'est celui de quelque vache tuée pour les nombreux visiteurs des montagnes, qui vont savourer leurs tranches de viande crue à l'ombre rafraîchissante des saules de la rivière.

Le vendredi, la scène change complètement. Ce jour-là, la colonie tout entière est saisie d'une ardeur martiale. N'ayant pas de mosquée, les Takruries consacrent leur saint jour par des cérémonies plus en rapport avec leurs goûts; ils affluent sur la place du marché transformée, à cet effet, en terrain de parade, quelques-uns s'y amusant, le plus grand nombre admirent. Quelques Takruries, ayant servi dans l'armée égyptienne pendant un certain temps, s'en sont retournés dans leur pays natal, pleins d'estime pour la discipline militaire, et convaincus de la supériorité des mousquets sur les lances et les bâtons. Ils out persuadé à leurs concitoyens de former un régiment sur le modèle égyptien. De vieux mousquets ont été achetés, et le cheik Jumma a eu la gloire de créer pendant son règne le premier régiment ou plutôt le Jumma lui-même.

Je crois qu'il est impossible de voir rien de plus amusant. Environ une centaine de nègres grimaçants, à la tête laineuse et au nez aplati, marchaient autour d'une espèce de champ de Mars, en défilé indien, c'est-à-dire sans ordre, environ dix minutes. Puis ils se formèrent en ligne; mais ils n'étaient pas encore bien familiarisés avec les paroles de commandement: Demi-tour à droite, demi-tour à gauche. N'importe, la foule admirait toujours, et sur chaque figure se déployait une rangée de dents allant d'une oreille à l'autre. Aussi le chef aux yeux jaunes pensait-il qu'avec de telles troupes, rien n'était impossible. On n'eut pas plus tôt crié: «En place, repos!» que les spectateurs s'élancèrent pour admirer de plus près et féliciter les futurs héros de Metemma.

Le cheik Jumma est un vilain spécimen d'une vilaine race; il avait alors environ soixante ans, long et mince, avec un visage ridé très-noir, portant quelques taches grises au menton et porteur d'un nez si aplati, qu'on se demandait parfois si réellement il en avait un. Presque toujours il est ivre. Il passe une bonne partie de l'année à porter le tribut de son peuple au lion abyssinien ou à son autre maître, le pacha de Kartoum. Peu de jours après notre arrivée à Metemma, il arriva lui-même d'Abyssinie et nous fit une visite de politesse, accompagné d'une suite de serviteurs bigarrés et hurlants. Nous lui rendîmes sa politesse; mais il sortait du bain, et il fut très-malhonnête, pour ne pas dire grossier.

Pendant notre séjour, nous assistâmes à la grande fête annuelle de la réélection du cheik. De grand matin, une bande de Takruries débouchèrent de toutes les directions, armés de bâtons ou de lances, quelques-uns sur des montures, la plupart à pied, tous criant et hurlant (ils appellent cela chanter, je crois) tellement fort, que, même avant d'avoir aperçu la poussière soulevée par une nouvelle bande d'arrivants, les oreilles étaient assourdies parleurs clameurs. Chaque guerrier takrurie, c'est-à-dire tous ceux qui peuvent hurler et porter un gourdin ou une lance, a le droit de voter, et il paye ce privilège un dollar. Le droit de voter est acquis dès l'instant où l'on compte l'argent, et c'est l'argent qui décide du sort du gouverneur. Le cheik réélu (car, à la fête à laquelle nous assistâmes, l'ancien cheik fut réélu) avait tué des vaches, fait distribuer des pains de jowaree, et surtout il avait donné d'immenses jarres de merissa (espèce de bière aigre généralement estimée). Ce fut ainsi qu'il fêta pendant deux jours le corps entier des électeurs. Il serait difficile de dire lequel y est du sien, de l'électeur ou du cheik. Il va sans dire que chaque Takrurie mange et boit la valeur entière de son dollar. Il est satisfait d'avoir payé … et ne désire qu'une chose: en avoir pour son argent. La subornation y est inconnue. Les tambours, seul emblème de la royauté, sont silencieux pendant trois jours (tout le temps que dure l'interrègne); mais les vaches ne sont pas plutôt abattues et le merissa versé à la ronde par des jeunes filles au teint d'ébène ou par les belles esclaves gallas, que leur chant monotone se fait encore entendre, jusqu'à ce qu'il dégénère en un concert hurlant de deux mille nègres complétement ivres.

Le matin suivant, l'assemblée entière se trouva réunie, par ordre supérieur, sur un terrain situé aux environs de la ville. Les guerriers, disposés en croissant, virent alors arriver le cheik Jumma, qui les harangua en ces mots: «Nous sommes un peuple fort et puissant, qui n'a pas son égal dans la cavalerie et dans l'usage de la massue et de la lance.» De plus, il ajouta qu'ils avaient accru leur puissance par l'adoption des armes à feu, la force réelle des Turcs. Il était parfaitement convaincu que la seule vue de ses hommes armés, jetterait la terreur parmi les tribus voisines. Il finit en proposant une razia en Abyssinie et dit: «Nous prendrons les vaches, les esclaves, les chevaux et les mules, et en même temps nous réjouirons le coeur de notre maître, le grand Théodoros, en pillant son ennemi, Tisso-Gobazé!» Un sauvage feu de joie et un rugissement terrible de la foule excitée apprirent au vieux cheik que sa proposition était acceptée. Ces bandes partirent l'après-midi de ce même jour pour leur expédition, et ils durent surprendre quelque paisible province, car ils retournèrent au bout de peu de jours, chassant devant eux plusieurs centaines de têtes de bétail.

Metemma, du mois de mai au mois de novembre, est très-malsain. Les maladies principales sont la fièvre continue ou intermittente, la diarrhée et la dyssenterie. Les Takruries sont une race dure, qui résiste bien à l'influence nuisible du climat, mais non pas les Abyssiniens ni les blancs. Les premiers seraient sûrs de mourir dès les premiers mois qu'ils passeraient dans ces régions basses et infectées; les seconds probablement verraient leur santé ébranlée considérablement, mais résisteraient une ou deux saisons. Pendant notre séjour, j'ai été plusieurs fois appelé comme médecin. C'étaient, pour la plupart des cas, des affections de la rate, qui furent généralement soulagées par des applications de teinture d'iode et par l'administration interne de petites doses de quinine et d'iodure de potassium. Les diarrhées chroniques cédaient promptement à quelques doses d'huile de castor, accompagnée d'opium et d'acide tannique. Les dyssenteries aiguës et chroniques, je les traitais par l'ipécacuanha, accompagné d'astringents. L'un de mes malades fut le fils et l'héritier du cheik: il souffrait depuis deux ans d'une dyssenterie chronique; et bien que par mes soins il eût entièrement recouvré la santé, cependant son ingrat de père ne pensa jamais à moi pendant tous mes malheurs. Quelques ophthalmies, des maladies de la peau, des tumeurs glanduleuses, peuvent être rangées aussi parmi les maladies régnantes.

Les Takruries n'ont aucune connaissance de la médecine: les charmes sont, dans ce pays, le grand remède, comme dans tout le Soudan. Ils cherchent toujours à se garder des mauvais coups d'oeil et à se préserver des mauvais esprits et des génies; c'est pour cette raison que tous les individus, voire même les bêtes, mules, chevaux, bétail de toute espèce sont couverts d'amulettes de toutes formes et de toute grandeur.

Le lendemain de notre arrivée à Metemma, nous envoyâmes deux messagers porteurs d'une lettre à l'empereur Théodoros, pour l'informer que nous venions d'arriver à Metemma, le lieu qu'il nous avait désigné, et que nous n'attendions que son bon plaisir pour nous présenter devant lui. Nous craignions que ce mobile despote n'eût changé d'intention, et qu'il ne nous laissât un temps illimité dans ce pays malsain du Galabat. Un mois s'était à peine écoulé, et nous commencions à nous désespérer, lorsqu'à notre grande joie, le 25 décembre 1865, les envoyés que nous avions expédiés à notre arrivée, ainsi que ceux que nous avions fait partir de Massowah au moment de nous mettre en route, revinrent nous apportant une lettre de Sa Majesté, polie et pleine de courtoisie. Il était aussi enjoint, par le même message, au cheik Jumma, de nous bien traiter et de nous fournir des chameaux jusqu'à Wochnee. Dans ce village, nous devions rencontrer une escorte accompagnée de quelques officiers de Théodoros, qui devaient se charger des arrangements à prendre pour transporter nos bagages au camp impérial.

VII

Entrée en Abyssinie.—Altercation entre les Takruries et les Abyssiniens à Wochnee.—Notre escorte et les porteurs.—Application de la médecine.—Première réception de Sa Majesté.—Traduction de la lettre de la reine Victoria et présents offerts.—Nous accompagnons Sa Majesté à travers Metcha.—Sa conversation en route.

Fatigués de Metemma, et soupirant après le moment où nous franchirions celte haute chaîne qui avait été un si formidable rempart à nos espérances et à nos souhaits, ce fut avec une vive joie que nous fîmes nos préparatifs de départ, qui cependant fut retardé de quelques jours, à cause des chameaux. Le cheik Jumma, probablement, fier de sa dernière réélection, semblait prendre très-froidement les ordres qu'il avait reçus, et si nous n'eussions pas été plus pressés de pénétrer dans l'antre du tigre qu'il ne l'était lui de condescendre à ses désirs, nous fussions restés probablement bien des jours encore à la cour du cheik nègre. A force de demandes polies, de promesses, de menaces, le nombre de chameaux demandés nous fut à la fin fourni, et dans l'après-midi du 28 décembre 1865, nous passâmes le Rubicon éthiopien et fîmes halte pour la première fois sur la terre d'Ethiopie. Dans la matinée du 30, nous arrivâmes à Wochnee et nous plantâmes nos tentes sous quelques sycomores à peu de distance du village. Ainsi, notre première station en Abyssinie se fît au milieu de bois de mimosas, d'acacias et d'arbres d'encens; le terrain ondulé, s'élevait comme les vagues de la mer après un orage, tout couvert d'une verte pelouse. A mesure que nous avancions, le sol devenait plus irrégulier et plus accidenté, et nous dûmes traverser plusieurs ravins au fond desquels couraient de petits ruisseaux d'une eau cristalline. Petit à petit, les collines arrondies devinrent plus abruptes et plus escarpées, l'herbe de haute et verte qu'elle était devint courte et sèche; les sycomores, les cèdres et les grands arbres pour charpente commencèrent a se montrer. A mesure que nous approchions de Wochnee, notre route se transformait en une succession de montées et de descentes, de plus en plus rapides et fatigantes, tantôt dégringolant dans de profonds ravins, tantôt grimpant les côtes les plus perpendiculaires de la première chaîne de montagnes de l'Abyssinie.

A Wochnee, personne ne vint nous souhaiter la bienvenue. Les chameliers, ayant déchargé leurs chameaux, allaient partir, lorsque arriva un des serviteurs des officiers envoyés par Sa Majesté pour nous recevoir. Il nous présenta les salutations de son maître, qui n'avait pu se présenter à nous étant occupé à chercher les porteurs de nos bagages; il nous engagea en même temps à garder nos chameaux pour la station suivante, parce que nous ne pouvions en obtenir dans cette contrée.

Une altercation eut lieu alors entre le gouverneur de Wochnee et les chameliers. Ceux-ci refusèrent d'aller plus loin et après qu'ils se furent consultés, chacun d'eux prit son chameau et partit. Mais le gouverneur et le serviteur de l'officier, s'étant entendus, après que les chameliers furent partis, allèrent au village voisin où se tenait un marché et y raccolèrent un certain nombre de soldats et de paysans. Puis, lorsque les chameliers traversèrent le village, à un signal donné, la bande entière fondit sur eux et leur enleva leurs chameaux. Je suis fâché de l'avouer à la honte des Arabes et des Takruries, ces derniers, quoique bien armés, n'essayèrent même pas de résister, mais au contraire s'enfuirent dans toutes les directions. Cependant, la crainte de perdre leurs bêtes de somme fit que leurs possesseurs revinrent par bandes de deux ou trois. Alors, il y eut de nouveaux pourparlers, un pourboire d'un dollar chacun fut promis aux chameliers ainsi qu'une vache à partager entre eux, moyennant quoi la paix et la bonne harmonie furent rétablies. Une couple d'heures plus tard, nous arrivions à Balwaha. Je compris alors les difficultés suscitées par les chameliers; réellement la route était trop mauvaise pour des chameaux: il fallait gravir deux montagnes élevées et très-escarpées et traverser deux profonds ravins, tous couverts de bambous hauts et compactes.

A Balwaha, nous campâmes dans un petit enclos naturel formé de magnifiques arbres au feuillage épais. Trois jours après notre arrivée, deux des officiers envoyés par Théodoros firent leur apparition; mais ils n'amenaient aucune bête avec eux. Nous étions arrivés malheureusement le dernier jour de la grande fête qui précède la Noël et, nous dit le chef de l'escorte, nous devions prendre patience jusqu'à ce que la fête fût passée.

Le 6 janvier, environ douze cents paysans furent réunis, mais la confusion était si grande, que nous ne pûmes partir que le lendemain et même ce jour-là nous ne fîmes qu'une très-courte étape d'environ quatre milles. La plus grande partie de nos lourds bagages fut laissée derrière, car cela aurait demandé un renfort de Tschelga plus considérable pendant notre voyage. Le 9, nous fîmes une plus grande étape et nous nous arrêtâmes pour passer la nuit sur un plateau situé vis-à-vis le fort élevé de Zer-Amba.

Nous étions là tout à fait dans la montagne, et nous devions souvent monter ou descendre des pentes escarpés, nous étonnant de la facilité avec laquelle nos mules grimpaient sur ces flancs abruptes et semblables à une muraille. Le 10, nous avions encore la même route qui devenait de plus en plus mauvaise à mesure que nous avancions. Et lorsque nous eûmes fait l'ascension du pic le plus escarpé qui rejoignait le plateau abyssinien et que nous pûmes admirer la belle vue qui s'étendait à nos pieds, nous nous réjouîmes de grand coeur comme si nous avions atteint le pays de la promesse. Nous fîmes halte à quelques milles du marché de la ville de Tschelga, à un endroit appelé Wali-Dabba. Là, nous eûmes à échanger nos bêtes de somme et, par conséquent, nous dûmes attendre plusieurs jours jusqu'à ce que de nouvelles bêtes fussent arrivées ou que nous eussions fait un peu d'ordre. Dès cet instant, mes tracasseries commencèrent.

A toute heure du jour, j'étais entouré d'une foule importune de tout âge et de tout sexe, affligée de tous les maux dont notre chair a hérité. Je n'avais plus ni retraite ni repos, si je quittais un instant notre camp avec mon fusil, pour aller à la recherche de quelque gibier; j'étais suivi d'une foule hurlante. Sur notre route, à chaque halte de Wali-Dabba au camp de Théodoros dans le Damot, du lever du soleil à son coucher, je n'entendais pas autre chose que le cri incessant: «Abiet, Abiet, medanite, medanite.»[20] Je faisais tout ce que je pouvais; je recevais tous les jours pendant plusieurs heures ceux qui avaient besoin de remèdes. Mais cela ne contentait pas la majorité composée de syphilitiques, de lépreux, ou bien de ceux qui souffraient d'éléphantiasis, d'épilepsie, de scrofules, ou bien encore de malheureux qui avaient été mutilés par les cruels Gallas. Jour après jour la foule des malades allait croissant; ceux qui n'avaient pu être admis attendaient dans l'espoir qu'un autre jour la boite de médecine surprenante du hakeem s'ouvrirait pour eux. De nouveaux malades s'ajoutaient chaque jour aux autres. Quelques guérisons de cas ordinaires de maladies, que j'avais pu opérer, répandirent ma renommée de tous côtés, elle arriva même jusqu'à mes compatriotes à Magdala. Ils entendirent parler d'un hakeem anglais, qui était arrivé et qui pouvait rompre les os et les remettre en place immédiatement, de telle sorte que les gens opérés se mettaient à marcher comme le paralytique des saintes Ecritures. Cependant cela finit par devenir insupportable, et je fus obligé de tenir ma tente fermée toute la journée; quand je la laissais ouverte, j'étais entouré d'une foule curieuse. Les officiers de l'escorte furent obligés de placer une garde tout autour de ma tente, ne permettant d'approcher qu'à leurs parents ou à leurs amis. Mais il arriva que la crainte qu'inspirait le despote était moins grande que l'amour de la vie et de la santé; et ces cas étaient innombrables.

Le 13 janvier, nous commençâmes notre voyage pour nous rendre au camp de l'empereur; nous traversâmes successivement les provinces de Tschelga, une partie du Dembea, le Dagossa, le Wandigé, l'Atchefur, l'Agau-Medar et le Damot, laissant la mer de Tana à notre gauche. Les trois premières provinces avaient encouru la colère de Théodoros, quelques années auparavant; tous les villages avaient été brûlés, les récoltes détruites, et la plupart des habitants étaient morts de faim; ceux qui restèrent furent incorporés dans l'armée impériale. Quelques-uns revenaient en ce moment à leurs habitations renversées, après avoir entendu proclamer l'amnistie de l'empereur. Ce prince, au bout de trois ans, s'était lassé, et avait permis à ceux qui erraient dans les provinces éloignées, abandonnés et sans asile, de retourner au pays de leurs pères. De tous côtés, au milieu des ruines de ces villages autrefois en pleine prospérité, on voyait passer des paysans presque nus et à demi affamés, devant de petites huttes sur les cendres des habitations de leurs ancêtres, sur la terre qu'ils se préparaient à cultiver de nouveau. Hélas! ils ne savaient pas que cette même main impitoyable allait s'étendre de nouveau sur eux. L'Atchefur avait aussi été ravagé à la même époque; mais leur crime n'ayant pas été aussi grand, le père de son peuple s'était contenté de les dépouiller de leurs propriétés, sans faire appel à l'incendie pour achever sa vengeance. Les villages de l'Atchefur sont grands et bien bâtis; quelques-uns, tels que Limju, peuvent être rangés parmi les petites villes; mais les gens ont une apparence pauvre et misérable. Le peu de terrain en culture indique clairement qu'ils s'attendent toujours, à quelque invasion, aussi ne travaillent-ils que juste la portion du sol capable de fournir à leurs premiers besoins.

Le pays d'Agau-Medar fut toujours en faveur auprès de l'empereur: il ne le ravagea jamais, ou, ce qui revient au même, il ne fit jamais un séjour amical prolongé dans cette région. Les riches et abondantes moissons déjà prêtes pour la faucille, les nombreux troupeaux de bétail paissant les prairies parsemées de fleurs, les villages vastes et propres, le regard heureux des paysans montrent clairement ce que l'Abyssinie pourrait devenir par le travail de ses propres enfants, si leur riche et fertile sol n'était pas dévasté par des destructions inutiles, et si les habitants eux-mêmes n'étaient pas réduits par la guerre et l'effusion du sang, à périr de misère et de faim.

Le camp de Théodoros était alors dans le Damot; il avait déjà tant brûlé, pillé et ravage à coeur joie qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce que de la province d'Agau jusqu'à son camp nous n'eussions pas rencontré un être humain, à part notre escorte; pas une belle tête de bétail; pas un hameau souriant: c'était un contraste saisissant avec cet heureux Agau, que «saint Michel protège.»

Le 25 janvier fut notre dernière journée de voyage. Nous avions passé la nuit précédente à une distance très-rapprochée du camp impérial. La tente noire et blanche de Théodoros, plantée sur le sommet d'une colline conique, se montrait dans toute sa fierté et contrastait avec le reste du camp comme la clarté du soleil levant avec les ténèbres des bas-fonds. Un murmure faible et éloigné, tel que celui qu'on entend à l'approche d'une grande cité, arrivait jusqu'à nous, porté par la douce brise du soir; et la fumée qui s'élevait autour de la noire colline, couronnée par ces tentes silencieuses, devait nous convaincre que nous nous trouvions non-seulement dans le voisinage du despote africain, mais encore que nous étions déjà au milieu de ses armées innombrables. A mesure que nous approchions, on nous expédiait messager sur messager; nous dûmes nous arrêter plusieurs fois, puis nous remettre en marche, puis nous arrêter de nouveau; enfin le chef de l'escorte vint nous avertir qu'il était temps de nous habiller. En conséquence, on éleva une petite tente, sous laquelle nous nous abritâmes pour passer nos uniformes. Après quoi, nous nous remîmes à monter; nous avions à peine parcouru une centaine de mètres, que tout à coup, à un coude de la route, nous nous trouvâmes en face d'une de ces scènes orientales qui rappela à notre mémoire les jours de Lobo et de Bruce.

Une haute colline boisée, située juste en face de celle où se déployait la tente impériale, était couverte jusqu'à son extrême sommet par les fusiliers et les lanciers de Théodoros, tous en habits de fête; ils étaient vêtus de chemises de soie aux riches couleurs, tandis que le lamb[21] rouge, noir ou brun tombait de leurs épaules; l'acier brillant de leurs lances miroitait à l'éclat du soleil en son méridien qui lançait ses rayons à travers le noir feuillage des cèdres. Dans la vallée, entre les deux collines, se tenait un corps de cavalerie d'environ 10,000 hommes, formés sur deux rangs, au milieu desquels nous avancions. A notre droite, vêtus de magnifiques vêtements, portant des boucliers d'argent, montés sur des chevaux ornés de brides richement plaquées, se tenaient le corps entier des officiers de l'armée de Sa Majesté, les gens de sa maison, les gouverneurs de province, de district, etc. Tous avaient d'élégantes montures; la plupart étaient assis sur le fier animal à l'oeil de feu, originaire des plateaux de l'Yedjow et des chaînes du Shoa. A notre gauche était la cavalerie, plus sombre et aussi plus compacte que son aristocratique vis-à-vis. Les chevaux, bien que moins gracieux dans leur allure, étaient plus forts et bien proportionnes; et lorsque nous vîmes leurs rangs bardés de fer, nous comprîmes de quelle terreur devaient être saisis ces pauvres paysans dispersés, lorsque Théodoros, à la tête de ses impitoyables compagnons si bien équipés et si bien armés, apparaissait soudainement parmi leurs paisibles demeures. Avant qu'on eût pu soupçonner sa présence, il était arrivé, avait tout ravagé et était reparti.

Au centre opposé se tenait Ras-Engeddah, premier ministre, qui se distinguait de tous par ses manières comme il faut et par la grande simplicité de sa mise. Nu-tête, ceint du shama, en signe de respect, il nous délivra le message impérial de bienvenue, qui fut traduit en arabe par Samuel, demeuré près de lui, et dont les traits finement découpés et le maintien intelligent, démontraient sa supériorité sur les ignorants Abyssiniens. Les compliments finis, le ras et nous, nous nous mîmes de nouveau en route, nous avançant toujours vers la tente impériale, précédés des hauts fonctionnaires à cheval et suivis par la cavalerie. Arrivés au pied de la colline, nous descendîmes de nos montures, et l'on nous conduisit à une petite tente en flanelle rouge, dressée pour notre réception sur la pente même de l'élévation. Nous nous arrêtâmes là quelques instants pour partager une légère collation. Au bout de trois heures, on vint nous annoncer que l'empereur était prêt à nous recevoir. Nous montâmes la colline à pied, escortés par Samuel et plusieurs officiers de la maison de l'empereur. Aussitôt que nous atteignîmes le sommet du petit plateau, un officier vint nous réitérer les salutations et les compliments de Sa Majesté. Nous avancions lentement à travers de magnifiques tentes en soie rouge et jaune, entre une double ligne de fusiliers, qui, à un signal donné, nous saluèrent par une salve de coups de fusil pas mal réussie, vu leur ignorance dans cette science.

Arrivés à l'entrée de sa tente, l'empereur nous fit demander encore des nouvelles de notre santé. Ayant répondu avec tout le respect qui lui était dû à son message poli, nous nous avançâmes jusqu'à son trône, et lui remîmes en main la lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre. L'empereur la reçut très-poliment et nous invita à nous asseoir sur le splendide tapis qui couvrait le sol. Théodoros était assis sur un alga, enveloppé jusqu'aux yeux par le shama, signe de grandeur et de pouvoir en Abyssinie. A sa droite et à sa gauche se tenaient quatre de ses principaux officiers, portant des vêtements de soie riches et éclatants, et devant lui veillait un de ses affidés intimes, tenant dans chaque main un pistolet double chargé. le roi se plaignit des prisonniers européens, regrettant que, par leur conduite, ils eussent rompu la première amitié qui existait entre les deux nations. Il était heureux de nous voir, et il espérait que tout s'arrangerait. Après quelques compliments échangés, et sous le prétexte que nous étions fatigués, venant de si loin, il nous fut permis de nous retirer.

La lettre de la reine d'Angleterre, que nous avions remise dans les propres mains de Sa Majesté abyssinienne, était en anglais, et aucune traduction n'y avait été ajoutée. Sa Majesté n'en avait pas rompu le sceau devant nous, probablement à cause de ses premiers officiers, car il n'aurait pas aimé qu'ils fussent témoins de son désappointement, si la lettre n'était pas selon ses désirs. Dès que nous fûmes rentrés dans nos tentes, la lettre nous fut renvoyée pour être traduite; mais comme nous n'avions avec nous aucun Européen qui connût la langue du pays, elle fut d'abord remise à M. Rassam, qui la traduisit en arabe à Samuel, lequel la traduisit de cette langue en amharic. Il est à regretter qu'aucun des Européens fixés dans la contrée et habitués à parler cette langue ne nous ait accompagnés, pour interpréter ce document important devant Sa Majesté, car je crois que non-seulement la traduction n'en fut pas bien faite, mais encore qu'à certains égards elle était incorrecte. Une phrase toute simple, par exemple, fut rendue par une autre dont le sens eut une grande importance sur le succès de la mission: elle exprimait de telles intentions, vu la position de Théodoros, que j'ai toujours cru qu'elle avait été insérée dans la traduction par les ordres de l'empereur. La lettre anglaise s'exprimait ainsi: «Ainsi, nous ne doutons nullement que vous ne receviez favorablement notre serviteur Rassam, et que vous ne donniez un entier crédit à tout ce qu'il vous dira de notre part.» Cette phrase avait été ainsi traduite: «Il fera pour vous tout ce que vous exigerez;» ou par d'autres mots ayant le même sens. Sa Majesté fut très-satisfaite de ce que ses serviteurs intimes faisaient dire à la lettre de la reine, et il donna à entendre qu'avant peu de temps les captifs seraient relâchés.

Le matin suivant, Théodoros nous envoya prendre. Il n'avait auprès de lui que Ras-Engeddah. Il se tenait à l'entrée de sa tente, gracieusement penché sur sa lance. Il nous invita a entrer dans sa tente, et là, devant nous, il dicta à son secrétaire Samuel, en présence de Ras-Engeddah et de notre interprète, une lettre à la reine d'Angleterre, lettre humble, justificative, qu'il n'eut jamais l'intention d'expédier.

Dans l'après-midi, nous eûmes l'honneur d'une autre entrevue à l'effet de lui offrir les présents que nous lui avions apportés. Il nous demanda aussitôt si les cadeaux lui étaient faits au nom de la reine ou au nom de M. Rassam. Ayant appris que c'était au nom de la reine qu'on les lui offrait, il les accepta, faisant remarquer toutefois que ce n'était pas à cause de leur valeur, mais comme témoignage d'une puissance amie qui renouait des relations qu'il était très-heureux de reconnaître. Parmi les présents offerts se trouvait une glace. M. Rassam, en la lui présentant, lui dit que Sa Majesté Britannique avait eu l'intention de l'offrir à la reine. L'empereur l'examina avec gravité et répondit tranquillement qu'il n'avait pas été heureux dans sa vie conjugale, mais qu'il était sur le point de prendre une autre femme, et qu'il lui offrirait le magnifique miroir. Bientôt après notre arrivée, des vaches, des moutons, du miel, du tej, du pain, nous furent envoyés en abondance, et chaque jour, nous et nos compagnons de voyage fûmes approvisionnés par la cuisine impériale.

Sa Majesté nous accompagna une partie du chemin conduisant à la mer de Tana, Kourata nous avant été désigné comme le lieu de notre résidence, jusqu'à l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Le premier jour de marche, nous restâmes en arrière, à cause de nos bagages, et nous fîmes l'expérience de ce que c'est que de voyager avec une armée abyssinienne. Les guerriers marchaient eu tête avec le roi; les hommes du camp (au nombre d'environ 250,000), portant les tentes et les approvisionnements, marchaient lentement derrière nous. Il est impossible de se faire une idée du bruit et de la confusion qui régnaient dans le camp, lorsqu'il fallait passera à gué quelque petite rivière, ou lorsque la route était coupée par une pente taillée dans le roc nu. Des milliers de gens entassés poussaient, criaient, et l'on aurait fait de vains efforts pour pénétrer dans cette masse vivante. Le tumulte allait toujours croissant; les mules et les bêtes de somme s'effrayaient, de plus la boue des rives du ruisseau devenant toujours plus glissante, et le terrain manquant sous leurs pas. Plusieurs fois, désespérant de voir l'ordre se rétablir après des heures d'attente, nous allions à la recherche d'une autre route ou d'un gué où le bruit et la foule étaient moindres. Ce n'était que bien tard dans l'après-midi que nous pouvions rejoindre notre lieu de campement; nous avions passé la journée entière à parcourir l'espace que l'empereur avait franchi dans une heure et demie. Théodoros ayant eu connaissance des inconvénients que nous avions eus en faisant transporter ainsi nos lourds bagages, nous permit de prendre avec nous quelques objets légers et de marcher avec lui en tête de l'armée. Pendant les quelques jours qu'il nous accompagna, nous ne fournîmes que de courtes étapes, tout au plus dix milles par jour. Théodoros voyageait avec nous pour plusieurs raisons: il devait nous faire prendre le plus court chemin par la mer de Tana, et comme le pays était entièrement dépeuplé, il fut obligé de faire porter nos bagages par ses soldats. Il n'avait pas cependant pillé cette partie du Damot; les habitants avaient fui, mais la moisson, prête pour la faucille, était debout, et sur un signe de l'empereur, elle fut abattue par mille bras. Tandis que la plus grande partie de ses soldats étaient ainsi occupés (le sabre, dans cette circonstance, fut employé comme un instrument de paix), le roi et sa cavalerie quittèrent le camp, et bientôt après la fumée qui s'éleva de tous côtés dénonça leur cruelle mission.