WeRead Powered by ReaderPub
Ma Cousine Pot-Au-Feu cover

Ma Cousine Pot-Au-Feu

Chapter 13: XII
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A first-person narrator recalls childhood in a provincial château dominated by elderly relatives and strict household hierarchy, describing family rituals, meals presided over by an imposing grandfather, and the divided authority among parents, aunts, and servants. He recounts everyday details—rules and secret liberties, playful tyrannies over staff, furtive fruit raids in the garden, and an epidemic that temporarily loosens restrictions—while contrasting his mother's influence with his father's outward severity that softens outside the estate. Episodes combine domestic comedy, affectionate observation, and nostalgic reflection on generational customs and the small power dynamics that shape life at home.

X

La Révolution trouva le château de Vaudelnay peuplé des mêmes habitants que j'y avais trouvés moi-même, quelque cinquante ans plus tard. Je parle des ancêtres, cela va sans dire. Balthazar de Vaudelnay, le dernier marquis de l'ancien régime, venait de mourir juste à temps pour que mon grand-père profitât, l'un des derniers parmi la noblesse française, de l'institution prête à périr du droit d'aînesse. Il hérita seul du château, des terres, de toute la fortune, et bien que ses vingt-cinq ans ne fissent que de sonner, il entra dans son rôle de chef de famille, aussi sérieux, aussi respecté, aussi bien obéi de son frère et de ses deux soeurs que s'il eût été un vieillard blanchi par l'âge.

L'obligation de veiller sur ses deux cadettes, ma tante Frédérique et ma tante Alexandrine, peut-être une sage prévoyance de l'avenir, l'empêcha de prendre part à l'émigration, et la tempête passa sur ces trois aristocrates sans balayer leur têtes là où elle en avait roulé tant d'autres moins jeunes. Toutefois, pour sauver, en cas de malheur, le dernier bourgeon de la vieille tige, mon grand-père avait confié mon oncle Jean à l'un de ses voisins et de ses amis prêt à partir pour l'Angleterre. Le jeune émigré de douze ans ne devait revoir le sol natal que trente-cinq ans plus tard, c'est-à-dire vers la fin du règne de Charles X.

Je laisse volontairement de côté toute la première partie de son histoire, non pas la moins intéressante, mais la moins directement liée à la suite de ce récit. D'abord étudiant en Angleterre, puis l'un des plus jeunes officiers de l'armée des Indes, Jean de Vaudelnay, dont l'humeur était aussi indomptable que sa bravoure était brillante, quitta, par suite de désaccord avec ses chefs, une position qui pouvait le conduire à la fortune. Devenu libre, il regagna la France…par le chemin des écoliers. Cette route accidentée le conduisit en Italie qu'il comptait traverser lentement. Mais il comptait sans le destin qui devait y décider de son existence.

Épris d'abord d'une soudaine passion pour la peinture qui se révélait à lui comme un monde encore ignoré, le jeune homme s'attarda longuement dans les galeries les plus célèbres et dans les meilleurs ateliers. L'un de ceux-ci, rendez-vous des étrangers de distinction qui passaient à Florence, l'éblouit par un chef-d'oeuvre auprès duquel pâlirent les toiles des grands maîtres, car ce chef-d'oeuvre était vivant. Laura Scarpi, la rose de la Toscane, ainsi que tout Florence l'appelait, conquit, par son premier regard, le coeur de mon oncle. Elle était la fille d'un peintre plus riche de gloire que d'argent. Quant à sa mère,…l'oncle Jean ne m'en a pas dit un seul mot.

Dieu sait quel mystère demeure à jamais caché sous ce silence. Il va sans dire que la loyauté du baron de Vaudelnay, devenu le fiancé de mademoiselle Scarpi, dut se montrer moins réservé à l'égard du chef de famille. Une chose est certaine: le voyageur fut informé que les portes de la maison paternelle ne pouvaient se rouvrir que pour lui seul. Ce n'était pas le moyen de changer la résolution d'un homme de sa trempe. Il me le disait lui-même:

—Je serais plutôt rentré à Vaudelnay sans ma tête que sans la femme à qui j'avais donné ma foi.

Le mariage eut lieu, mariage suivi, selon le récit laconique de mon oncle, « de vingt ans d'exil, de pauvreté et de bonheur ». Il ne m'en raconta pas davantage sur cette période de sa vie, et je me souviens que cette froide réserve fut pour ma curiosité de jeune homme un étonnement, aussi bien qu'une déception. Je n'avais pas encore compris qu'il est des bonheurs que l'on savoure à genoux, silencieusement, tant qu'il durent, que l'on enferme plus mystérieusement encore dans son coeur quand ils ne sont plus….

Ces vingt ans d'azur et de paix finirent brusquement dans la nuit sombre de l'orage. La mort prit à mon oncle celle qui était la plus grande part de sa vie, mais, sur la tombe à peine fermée, une rose éblouissante fleurissait. Laura Scarpi laissait une fille de dix-huit ans, celle qui devait être la mère de Rosie.

Pauvre oncle Jean! Quand il était obligé de parler de son bonheur perdu, les mots ne sortaient qu'avec effort de ses dents serrées. Et quand il arrivait à des souvenirs douloureux, c'était encore pis, si bien qu'il fallait toujours deviner des choses qu'il ne disait pas.

Il me laissa donc deviner plutôt qu'il ne m'apprit l'autre catastrophe de sa vie. Un jeune Anglais, cadet d'une grande famille, vint à Florence et fut frappé de ce même coup de foudre qui avait décidé de l'existence du baron de Vaudelnay. Celui-ci n'avait jamais été d'humeur facile, mais le malheur avait encore aigri son caractère indomptable. Froissé de certaines assiduités qu'il jugea compromettantes, dévoré à l'égard de sa fille de cette jalousie maladive dont les pères qui ont beaucoup aimé offrent parfois l'exemple, croyant, pour tout dire, à une vulgaire tentative de séduction, le bouillant Français fît un éclat. Sir George Melvil ne sut pas ou ne voulut pas s'expliquer; d'ailleurs, à cette époque, la haine entre les deux nations atteignait son apogée. Une rencontre eut lieu dont le souvenir resta imprimé à tout jamais en creux dans la boîte osseuse de mon oncle. Enfin je venais d'apprendre pour quoi il s'était battu avec « le monsieur ».

—Il faut être juste, ajouta mon oncle, je m'étais battu un peu vite avec cet étourdi de George, et, quand je me réveillai dans mon lit d'un cauchemar assez long, il m'eût été difficile de dire lequel était le plus désolé de ce diable de garçon ou de ma pauvre fille.

Il était écrit que les Vaudelnay de cette génération devaient tous mourir octogénaires. L'oncle Jean se guérit contre tout espoir et, comme sa blessure l'avait rendu plus patient, il voulut bien prêter l'oreille à des explications qui d'abord le satisfirent. L'amour avait pu faire perdre la raison à sir George, mais ce jeune homme n'avait jamais perdu le respect: l'objet de sa passion soupçonnait à peine l'étendue du mal causé par ses beaux yeux.

L'oncle Jean reprit confiance et crut, voyant sa fille si calme, qu'il en serait quitte pour une gouttière dans la voûte de son crâne. Il comptait sans les surprises perfides de l'amour.

Ma jeune parente s'éprit à son tour d'une ardente affection pour l'homme qui avait failli la rendre orpheline, et quand le blessé fut délivré des médecins, ce fut pour entendre une autre antienne. Donner sa fille à un Anglais, à un protestant, à un cadet sans fortune! Il serait mort plutôt, car, en dépit de l'opinion défavorable que les siens avaient de lui, il était resté de coeur et d'esprit aussi Vaudelnay qu'un Vaudelnay peut l'être. Sir George essuya le plus énergique refus. La nouvelle Chimène se jeta aux pieds de son père en les arrosant de ses larmes, mais il faut croire que mon oncle n'admettait pas les dénouements à la façon de Corneille.

—Entre moi et cet étranger tu dois choisir, dit-il à sa fille. Si tu te décides pour lui, je te jure que tu n'entendras plus parler de moi jusqu'à ta mort.

Ma belle parente avait dans les veines le sang des Vaudelnay renforcé par du sang de Florentine. Elle se prononça pour l'étranger. Peut-être croyait-elle que le serment de son père ne tiendrait pas devant sa tendresse. Pauvre infortunée! Il fallait qu'elle connût bien peu celui dont elle était la fille! Jamais, hélas! serment inhumain ne fut mieux tenu.

Les nouveaux époux partirent pour l'Angleterre, et l'oncle Jean, seul au monde désormais, vint frapper à la porte de Vaudelnay que rien ne tenait plus fermée, à cette heure, devant cet enfant prodigue de cinquante ans. Bien qu'il se soit montré, le pauvre vieillard, aussi discret sur ce point que sur les autres, j'ai pu comprendre, néanmoins, que ni son frère ni ses soeurs n'ont arraché aux pâturages de Vaudelnay le moindre veau gras pour fêter son retour. On l'accepta et l'on voulut bien ne pas ouvrir la bouche sur ses erreurs passées, mais rien de plus. D'ailleurs mes propres souvenirs étaient encore vivants. Je revoyais l'oncle Jean silencieux, renfermé en lui-même, presque isolé au milieu des siens. Il était évident que l'orgueil austère des Vaudelnay ne lui avait jamais pardonné deux crimes: sa propre mésalliance et l'union de sa fille avec un Anglais hérétique, bien que, de bonne foi, ce dernier malheur ne lui fût guère imputable.

Mais il était réservé à d'autres chagrins. Tout d'abord il eut la douleur d'apprendre que sir George Melvil n'avait pas été beaucoup mieux accueilli en Angleterre que lui-même ne l'avait été en France. A son gendre on reprochait d'avoir épousé une étrangère sans fortune, catholique, fille d'une mère sans naissance. De plus ce mariage faisait évanouir les rêves brillants d'une autre union plus avantageuse, caressés depuis longtemps pour son fils par lord Melvil, le grand-père maternel de Rosie.

Le jeune couple vécut donc à l'écart, aussi pauvre mais non moins béni par l'amour que l'avait été l'oncle Jean dans sa petite maison de Florence. Puis encore une fois la mort fit son oeuvre maudite; du moins elle ne sépara point ceux qui s'aimaient: sir George et sa femme encore jeune, se suivirent dans la tombe à quelques semaines de distance, laissant la petite Rosamonde, âgée de six ou sept ans, sans autre appui que son aïeul maternel. Que pouvait le vieillard, sinon de pardonner à sa fille mourante et de venir frapper avec l'enfant à la porte du manoir de famille?

—C'est ce que je fis, dit mon oncle en achevant son récit. Tu étais là; tu as tout vu…. Au propre comme au figuré, l'on peut dire que tu as ouvert à ta cousine les portes de Vaudelnay.

—Qui ne se sont jamais refermées, ajoutai-je avec un mouvement d'affection très sincère. Oncle Jean! pourquoi ne viendriez-vous pas chez nous pour y passer les vacances avec Rosie? Mes parents seraient si heureux! Ma cousine aussi, j'en suis sûr.

Un éclair brilla dans les yeux du baron, tellement que je m'attendais à le voir accepter séance tenante. Puis subitement,—sur ce beau visage loyal de vieux gentilhomme on lisait comme sur celui d'un enfant,—une expression d'embarras, presque de crainte, vint succéder à la joie. L'oncle Jean baissa les yeux. Dieu me pardonne! on aurait pensé que je l'intimidais. Je crus avoir deviné ce qui causait cet air déconfit, et, comme j'étais encore tout vibrant de l'enthousiasme causé par le récit romanesque à peine achevé, je fis appel à toute ma diplomatie et je dis d'un ton plaisant:

—Tenez, mon oncle, je vois où le bât vous blesse. Gageons que vous avez fait quelques folies de jeune homme et que…vous êtes en avance sur votre pension. Pourquoi ne renverserions-nous pas, dans l'occasion, le vieil ordre des choses? Assez longtemps l'on a vu les oncles prêter quelques louis à leurs neveux pris de court par leurs fredaines….

—Tu es un brave garçon! interrompit mon oncle en me tendant la main. Parole d'honneur! j'accepterais ce que tu m'offres s'il en était besoin, ne fût-ce que pour édifier les neveux de l'avenir en leur montrant que les oncles rendent ce qu'ils empruntent. Mais la question d'argent n'est pas ce qui m'arrête. Une ou deux affaires impossibles à remettre me retiennent ici pour une semaine ou deux, peut-être plus.

—Qu'à cela ne tienne. Quand vos affaires seront finies, mettez-vous en route. En arrivant à Vaudelnay, je vais faire mon rapport à mes parents et, bon gré mal gré, ils vous obligeront à nous rendre visite. Nous viendrions plutôt tous trois vous chercher!

—Bon, fit mon oncle. Nous verrons; je ne dis pas non. En attendant, charge-toi pour eux de toutes nos tendresses.

L'heure était venue de prendre congé, chose d'autant plus facile qu'on ne faisait rien pour me retenir. Mon oncle, évidemment, ne tenait pas à me voir rencontrer ma cousine. Il m'accompagna jusqu'à l'escalier, à travers un véritable dédale de fleurs, de plantes vertes et d'oiseaux.

—Si j'en juge par ce que j'aperçois, remarquai-je, votre petite-fille est restée campagnarde.

L'oncle Jean leva les yeux au ciel avec un désespoir comique.

—Tu ne vois rien! gémit-il. Rosie nourrit des poissons rouges dans sa chambre, et dans un coin du grenier, Lisbeth, à ses heures perdues, soigne l'éducation d'une famille de lapins blancs. En voilà qui doivent s'amuser!

—Des lapins de la race de Vaudelnay, peut-être? demandai-je en songeant à l'admiration de Rosie pour mes élèves de jadis.

—C'est bien possible, fit mon oncle d'un air distrait.

Nous nous quittâmes en nous disant:—A bientôt,—locution parallèle à cette autre: Votre couvert est toujours mis. La phrase est courte, harmonieuse et n'engage rien.

J'arrivai le surlendemain soir à Vaudelnay, moulu par les fatigues d'un voyage interminable, car j'avais tenu à ne pas quitter Annibal que le chemin de fer énervait beaucoup, et que je désirais offrir intact à l'admiration des Poitevins en général et de mon père en particulier.

XI

Le château était rempli de monde.

—Nous n'avons pas voulu que tu t'ennuies dans ta famille, me dit mon père tout en m'accompagnant dans ma chambre où j'allai rapidement passer un habit, car le dîner attendait.

Il me fit alors l'énumération de nos hôtes. Il en parlait avec tant d'intérêt, de plaisir et d'animation que je soupçonnai,—ceci entre nous,—qu'en faisant provision de tous ces remèdes fort agréables contre l'ennui, mon excellent père avait songé aussi un peu à lui-même.

Une heure après, mes soupçons étaient loin d'avoir diminué, et Dieu sait si je condamnais ce besoin de distractions dans l'âge mûr, chez un homme dont la première et la seconde jeunesse avaient été moins que dissipées, j'avais pu le voir de mes yeux.

Ah! comme il était changé, mon cher Vaudelnay, depuis que les ancêtres avaient émigré pour toujours sous les dalles armoriées de la chapelle!

De tous les êtres vivants que j'y avais connus, quatre seulement s'y trouvaient encore: mon père, ma mère, moi et le jardinier devenu un personnage important, vêtu comme un monsieur, commandant une escouade nombreuse de fleuristes, de légumistes et de manoeuvres. Le « clos » d'autrefois n'existait plus. Il était changé en un vaste parc ondulé de monticules, creusé de pièces d'eau, coupé de plantations savantes, derrière lesquelles se dissimulait le potager, comme un beau-père bourgeois se cache dans le coin du salon de sa fille devenue duchesse. Des serres grandioses, des écuries modèles étaient sorties de terre. Des domestiques corrects et distingués fourmillaient silencieusement dans les corridors. Si l'on avait parlé de prière en commun à cette valetaille perfectionnée, je gage que nous aurions été « empoignés » de la belle sorte dans le Siècle du surlendemain.

Quant aux invités, c'était la crème de la province, de la crème battue chaque année par un séjour à Paris. Les gens arriérés et ennuyeux, les gentillâtres de l'ancienne école, les châtelaines à robes de bure et à trousseaux de clefs n'étaient point de cette joyeuse série, non plus que les jeunes filles à marier, car, d'après les idées de mon père, je n'étais point de ces victimes qui doivent marcher à l'autel encore blanchissantes sous le duvet de leur première toison.

A défaut de jeunes filles, les jeunes femmes ne manquaient pas chez nous. En arrivant au salon éblouissant de lumières, j'eus le plaisir d'en compter jusqu'à trois remarquablement jolies, et nous n'étions pas au dessert que l'une d'elles, à côté de qui j'avais ma place, me témoignait, à n'en pouvoir douter, qu'elle me faisait l'honneur de me prendre au sérieux. Dans le cours de la soirée, dont quelques tours de valse combattirent victorieusement la monotonie, la seconde et la troisième de ces dames voulurent bien me témoigner successivement des dispositions non moins rassurantes.

Être pris au sérieux! Douceur à nulle autre pareille pour un éphèbe de vingt-trois ans, habitué à la bienveillance défiante des mondaines de Paris pour qui la valeur semble ne pouvoir aller sans le nombre des ans!

Ah! la bonne soirée, passée entre le sourire de ma mère tout heureuse de me revoir, et d'autres sourires…moins maternels! Pour la première fois la vie, l'espérance, la jeunesse, me disaient clairement toute sorte de choses agréables que leurs voix confuses m'avaient seulement chuchotées à l'oreille jusque-là.

—Heureux mortel! tu as devant toi de longues années d'avenir. Tu es riche, ton entretien plaît aux femmes; ta tournure ne les fait pas fuir; ton nom peut contenter les plus difficiles. Enfin, pourquoi faire le modeste? tu es joli garçon. Va, tu es né sous une heureuse étoile; ton père est fier de toi, le sourire de ta mère te caresse; tu peux prétendre à tout!

Je crois en vérité que, sans sortir de Vaudelnay, j'aurais pu prétendre, sinon à tout, du moins à de sérieux progrès dans les bonnes grâces d'une ou deux des charmantes personnes qui s'y trouvaient. Mais, sans avoir l'air d'y toucher, ma mère veillait au grain, et si, parfois, ce genre de récréation qu'on nomme aujourd'hui le flirtage semblait prendre des proportions inquiétantes, deux grands yeux, encore aussi beaux qu'ils étaient honnêtes, rappelaient les étourdis à la raison avant que l'ombre d'une inconséquence fût commise.

Et l'oncle Jean? Et la cousine Rosie? va-t-on dire. Et l'invitation annoncée!

J'en jure par le Styx, rien de tout cela n'était sorti de ma mémoire. Le lendemain de mon arrivée à Vaudelnay, après une visite matinale à la boxe d'Annibal, où tout allait bien, Dieu merci! je m'enfonçai seul dans le parc et me demandai sérieusement quel était le meilleur parti à prendre. A n'en pouvoir douter je savais que mes parents, sur un signe de moi, dépêcheraient au besoin trois ambassadeurs vers les habitants de la rue d'Assas, pour les ramener triomphalement en Poitou. Ce signe, était-il prudent de le faire? Du côté de mon oncle, rien qui pût embarrasser. S'il faut parler en toute franchise, il était passablement morose, pour ne pas dire misanthrope. Mais, à son âge, de pareils défauts s'excusent; d'ailleurs il les rachetait par son esprit du siècle passé, toujours fin et mordant, remarquable de charme dans les bons jours. En somme il n'était pas un château de France et de Navarre où un tel hôte ne se trouvât fort à sa place.

Malheureusement je me sentais moins à l'aise en ce qui concernait Rosie. Je ne l'avais pas vue depuis assez longtemps et me souvenais d'elle comme d'une personne grande pour son âge, assez maigre, avec quelque chose de désuni dans la tournure et la démarche, pour parler ce langage hippique volontiers employé par mes amis d'alors, quand ils peignaient les avantages et les imperfections des êtres du beau sexe. Jolie, mon impression n'était pas qu'elle le fût; à vrai dire, je ne m'étais jamais demandé si elle l'était ou non. Mais, pendant plusieurs années de ma vie, j'avais entendu des voix sévères dire à ma pauvre cousine, pour peu qu'elle eût le malheur de se regarder du coin de l'oeil en passant devant une glace:

—Quel plaisir une petite fille peut-elle avoir à se mirer quand elle est aussi laide?

J'ignore si ces affirmations répétées avaient fini par convaincre la coupable de sa laideur. Quant à moi, la chose ne faisait plus un doute: laide elle était venue au monde, laide elle vivrait, laide elle devait mourir. D'ailleurs j'étais habitué au luxe, à l'élégance du grand monde où j'étais entré du premier coup, avec l'avidité du poisson remis à l'eau qui gagne le fond en quelques battements de nageoires. D'après mon goût d'alors, une femme ne pouvait être jolie si elle était mise pauvrement, et, pour de trop bonnes raisons, la toilette de Rosie ne devait pas ressembler à celle de mes fringantes amies. Enfin le souvenir qu'elle m'avait laissé était celui d'une personne concentrée, taciturne, très timide ou très fière, les deux probablement. Quelle figure ferait la pauvre enfant au milieu des femmes jeunes ou habilement conservées, qui remplissaient Vaudelnay de leurs éclats de rire, de leurs mots drôles ou du frou-frou de leurs robes? N'était-ce pas lui rendre un mauvais service que de l'exposer aux avanies presque inévitables d'un contact peu fait pour la mettre en relief? La réponse à cette question ne me semblait pas douteuse, d'autant plus qu'au train où marchaient les choses, je n'entrevoyais guère pour moi la possibilité de m'occuper de ma jeune parente: tout mon temps était déjà tellement pris!

Le pour et le contre bien considérés, il me parut prudent de laisser l'oncle Jean et sa petite-fille dans leur quatrième étage de la rue d'Assas, jusqu'à l'époque, plus ou moins prochaine, où nous serions rentrés dans le calme à Vaudelnay. De cette façon nous jouirions mieux de leur présence, et les agréments de la villégiature ne pourraient qu'être augmentés pour eux: c'était profit pour tout le monde.

Malheureusement, la première série d'invités partie, nous ne fûmes pas longtemps sans voir arriver la seconde, celle des chasseurs. Mon père disait à qui voulait l'entendre:

—Je veux que mon fils s'amuse à Vaudelnay, pour lui ôter toute envie de nous quitter et de s'amuser ailleurs.

Mais je voyais de plus en plus que mon père, secrètement attristé par les progrès d'une maladie lente qui l'emporta, mettait sur mon compte le besoin de distractions qu'il éprouvait pour lui-même. Quant à ma mère, elle n'avait d'autres désirs que ceux de son mari. Pour une raison ou pour une autre, les longues vacances de l'École de droit passèrent pour moi comme un rêve.

Quelques visites de voisinage à rendre à des parents ou à des amis, tous gens fort gais, achevèrent d'employer mon temps. Bref, quand l'aurore du 14 novembre vint à luire, l'oncle Jean et sa petite-fille étaient toujours chez eux, ou du moins, s'ils n'y étaient plus, je n'étais pour rien dans leur déplacement.

Je devais quitter mes parents le soir après dîner pour aller prendre l'express. Dans l'après-midi, mon père me pria de passer dans son cabinet et me tint à peu près ce discours:

—Mon cher ami, tu vas retourner là-bas.

Entre nous, je n'attache pas une importance exagérée à te voir devenir de première force sur le Code, mais j'attends de toi que tu deviennes un homme du monde accompli, et je conviens volontiers que tu es en bonne voie. Tu me rendras cette justice que je te laisse toute liberté, moi qui n'ai jamais su ce que c'est que d'être jeune et libre.

Il s'arrêta quelques instants et poussa un soupir dans lequel je devinai le regret douloureux de la jeunesse disparue. J'aurais voulu pouvoir consoler mon père; je le revoyais encore, plus jeune de quinze ans, occupant silencieusement sa place au bout de la table présidée par les ancêtres. Mais que pouvais-je lui dire?…. Bientôt il reprit:

—N'oublie jamais que tu t'appelles Vaudelnay. Il y a en France des centaines de noms plus illustres, un nombre assez petit de plus anciens, pas un seul plus intact. Dans deux ou trois ans, s'il plaît à Dieu, tu seras l'un des meilleurs partis de la bonne société. Ne gâche pas tous les avantages réunis en toi d'une façon rare. Tâche de ne pas faire de folies; du moins n'en fais pas de malpropres. Pour cela fréquente beaucoup le monde et seulement le meilleur, bien que j'entende dire qu'il se gâte terriblement. Tu viendras nous faire une visite en hiver, n'est-ce pas?

Je partis, sans Annibal cette fois, un de mes amis de province m'ayant acheté le cheval un bon prix pour la saison des chasses. Quelle joie de retrouver mon coquet appartement, de revoir le cher boulevard! En allant prendre mon inscription le jour même de mon arrivée, je songeai que l'École est assez près de la rue d'Assas. L'occasion eût été bonne pour faire une visite à Rosie. Mais des camarades rencontrés au secrétariat m'entraînèrent, et je regagnai la rive droite sans avoir accompli ce pieux devoir.

XII

A part un ou deux, les salons de ma connaissance étaient encore fermés; mais je n'eus pas le temps de m'ennuyer pendant les premiers jours. Je déposai quelques cartes, j'eus plusieurs entretiens sérieux avec mon tailleur, je réglai quelques notes arriérées. Ensuite il fallut trouver des chevaux, deux pour le phaéton, un pour la selle, puis me mettre d'accord avec le carrossier, faire choix d'une écurie plus grande, m'assurer le concours d'un spécialiste anglais—qu'auront pensé les mânes des ancêtres!—pour lui confier mon attelage.

Ces diverses démarches terminées, j'étais sur le point de connaître l'ennui, quand le hasard mit sous mes pas une distraction, et des plus charmantes.

Elle n'était pas du grand monde, à vrai dire, mais la haute bourgeoisie a du bon dans certain cas. Elle avouait trente ans. Riche, très jolie, cachant sous l'extérieur le plus correct un goût secret pour les aventures, elle sembla, dès notre première rencontre, attacher quelque prix à mes attentions. Dédaignant la fausse modestie, je dirai même que mes progrès dans sa faveur furent singulièrement rapides. Je n'étais pas allé six fois chez elle (son mari était toujours absent, mais, Seigneur, quelle nuée de domestiques et de gouvernantes!) qu'elle me demanda si j'étais connaisseur en peinture. Avec la candeur d'un jeune homme sans expérience, je confessai que cet art m'était totalement étranger.

—C'est dommage! fit-elle avec un sourire qui me rendit peintre subitement. Je vous aurais demandé de vouloir bien me guider, un de ces jours, dans une promenade aux galeries du Louvre.

Aujourd'hui, n'en déplaise à certains romanciers, le Louvre est terriblement démodé, tout au moins pour cet usage spécial. Mais alors il n'était pas ridicule. Notre promenade artistique eut lieu dès le lendemain, et nous n'avions pas fait cinquante pas dans le salon Carré que j'étais revenu de ma crainte d'étaler une ignorance honteuse. Je n'eus même pas l'occasion de découvrir si ma compagne était plus savante que moi, car elle ne fit aucun effort pour ramener vers la peinture un entretien qui, dès la première minute, avait pris une direction toute différente. C'était la première fois qu'il m'arrivait de faire la cour selon toute l'étendue et toute la signification—future et présente—que comporte le mot, et j'observai dans cette occasion, comme dans d'autres du même genre, que les paroles, en pareil cas, importent infiniment moins que la musique. Bref, tout marchait au mieux pour une première audition. Nous allions lentement à travers les salles presque désertes, causant d'assez près pour pouvoir parler à voix basse, lorsque je fus ramené sur la terre, des cieux où je planais, par cette exclamation soudaine en langue étrangère qui vint me frapper à brûle-pourpoint:

—Oh! master Gastie!

Je tressaillis comme si le roi Charles IX s'était dressé devant moi avec sa problématique arquebuse, et je reconnus Lisbeth. Je crois, Dieu me pardonne, qu'elle était occupée au même tricot qui l'absorbait jadis, à Vaudelnay, tandis qu'elle surveillait les essais d'horticulture tentés de concert avec ma cousine. Instinctivement je cherchai celle-ci des yeux, et la trouvai sans peine assise à un chevalet qui portait la copie naissante d'une Vierge quelconque.

Personne ne voudrait croire que la rencontre fût prodigieusement agréable pour aucun de nous, si ce n'est pour Lisbeth qui exultait. Rosie paraissait fort contrariée. Sans doute elle éprouvait peu de plaisir à être surprise, dans son costume de travail moins qu'élégant, par un cousin et une inconnue qui étaient l'élégance même. Quant à moi, dépositaire du secret et responsable de l'honneur d'une femme, j'aurais voulu être à cent lieues. On devine que ma compagne n'était guère plus à l'aise. Nous nous regardions sans parler, et la situation commençait à toucher au ridicule, lorsque ma cousine, avec un tact remarquable, me tendit la main comme si ma présence, dans cet endroit, eût été la chose la plus naturelle du monde.

—Vous voilà de retour? me dit-elle d'une voix richement timbrée, bien qu'agitée d'un tremblement imperceptible. Mon oncle et ma tante vont bien?

Je répondis sur le même ton et m'étendis en éloges sur la peinture de
Rosie, sans quitter le bras de celle que j'appellerai désormais madame
X***.

—Quand vous trouve-t-on chez vous? demandai-je pour couper court à une conversation qui, malgré tout, manquait de charme.

—Tous les jours après cinq heures.

—J'irai bientôt vous voir. Mon oncle se porte bien?

—Très bien, merci! Au revoir, mon cousin!

—Au revoir, ma cousine!

J'entraînai doucement ma compagne loin des lieux témoins de cette rencontre funeste. Je pleurais déjà sur les ruines de mon bonheur. Cinq minutes plus tôt, madame X*** me jurait qu'elle commettait pour la première fois une « imprudence » de ce genre, qu'à aucun homme avant moi elle n'avait dit une parole que son mari ne pût entendre. Aussi je m'attendais à une scène terrible de reproches, peut-être même à une rupture prématurée, bien qu'à tout prendre l'idée de « l'imprudence » en question ne me fût guère imputable. Mais, à ma grande surprise, ma belle amie fit preuve d'un sang-froid que nul ne se serait attendu à trouver chez une débutante. Elle me demanda d'un air singulier:

—Vous ne saviez donc pas que votre cousine vient au Louvre copier
Murillo?

—D'abord, c'est ma cousine si l'on veut, répondis-je avec diplomatie. Nous devons être parents au vingtième degré. Elle est sans fortune et ne va pas dans le monde. Ainsi n'ayez aucune crainte….

—Mais vous semblez très intimes?

Je racontai brièvement l'histoire de Rosie et notre éducation sous le même toit jusqu'à mon entrée au collège.

—Et vous n'en avez jamais été amoureux? questionna ma compagne.

Amoureux de Rosie! moi!

L'idée par elle-même était si plaisante que j'éclatai de rire.

—Pauvre enfant! dis-je, quand j'eus repris mon sérieux; je ne la vois pas rendant quelqu'un amoureux d'elle.

Madame X*** me regarda comme pour voir si je parlais sérieusement. Puis, sans doute édifiée par cet examen, elle ramena la conversation vers des sujets que nous préférions l'un et l'autre. Cinq minutes après, un fiacre hélé sur le quai ramenait ma déesse dans l'Olympe conjugal. Alors, libre de mes actions, je remontai dans la salle où peignait Rosie. Enfin, j'allais pouvoir m'entretenir avec un être humain de ma nouvelle conquête.

La jeune artiste s'était remise à sa Vierge, Lisbeth avait repris son tricot. Je m'approchai avec le même air d'importance mystérieuse que devait avoir d'Artagnan quand il rapportait d'Angleterre les ferrets de la reine, et, parlant de façon que ma cousine seule pût m'entendre:

—Ma bonne Rosie, je compte sur vous pour n'ouvrir la bouche à personne de ce que vous venez de voir.

En une seconde, elle eut le temps de rougir et de devenir pâle, tenant fixés sur moi ses yeux noirs, honnêtes et francs comme ceux de son grand-père.

—Soyez sans crainte, répondit-elle simplement.

Puis, avec un sourire un peu triste, elle ajouta:

—D'ailleurs, à qui pourrais-je en parler? Je ne vois personne.

—Et vous venez souvent ici?

—Tous les jours.

—Pour peindre des copies?

—Entre nous, je crois que mes originaux ne feraient pas bonne figure au
Louvre.

—Mais, grand Dieu! m'écriai-je étourdiment, vous devez avoir tout un musée de copies rue d'Assas. Quand j'irai vous voir, vous me montrerez la collection.

Elle s'était remise à travailler avec le sérieux que, dès son enfance, elle apportait dans toutes ses entreprises.

—Mes copies sont un peu partout, répondit-elle avec plus de mélancolie que d'embarras. Je les vends aux églises qui trouvent les vrais Murillo trop chers.

—Pauvre Rosie! pensai-je. Moi qui l'accusais d'abandonner l'oncle Jean pour le plaisir d'aller barbouiller des toiles! Ce n'est pas son plaisir qu'elle cherche en peignant!

Je me sentais pris, pour cette fille simple et courageuse, d'une grande estime et d'une sincère affection. Et puis elle était ma confidente, la confidente de mon premier secret de jeune homme. Avec le besoin que nous avons tous de revenir au sujet qui nous tient au coeur, je lui dis, très fier du mensonge auquel mes devoirs de gentilhomme m'obligeaient:

—Vous savez, cousine: vous auriez tort de supposer qu'il y a…entre moi et cette dame… des choses… Mais une femme est si vite compromise! A votre âge on ne se rend pas compte de certains dangers.

—Oh! répondit-elle en me regardant encore une fois, j'ai vingt ans par l'âge; mais j'en ai trente par la vie que je mène. Je me sens tellement votre aînée, Gastie!

J'éprouvais je ne sais quel plaisir inconnu à entendre sa voix chaude et, tout en l'écoutant, je venais seulement de remarquer un détail, c'est que, d'un commun accord et sans nous en douter, nous employions le vous depuis une demi-heure, au lieu du tu de notre enfance.

—Pourquoi, lui demandai-je à brûle-pourpoint, ne nous tutoyons-nous pas ici comme à Vaudelnay?

Ma question l'avait contrariée sans doute, car elle éloigna d'un geste brusque son pinceau de la toile.

Je crus comprendre que je l'empêchais de travailler et qu'elle aurait déjà voulu me voir parti.

—Vous venez de le dire vous-même, fit-elle. Nous ne sommes plus à
Vaudelnay.

J'eus un élan d'effusion dont je me sentis tout fier. Pourquoi n'apprécierions-nous pas les bons sentiments en nous comme nous les estimons chez les autres?

—Qu'importe? répondis-je. Ne sommes-nous pas de bons camarades comme autrefois? Écoute, Rosie, n'aimerais-tu pas avoir un compagnon dévoué, sûr, qui n'aurait rien de caché pour toi, te consulterait même, au besoin; car je trouve, moi aussi, que tu as l'air d'être mon aînée. Je viendrais te voir souvent. Tu ne sais pas avec quel plaisir je te retrouve. Je t'assure que j'ai bon coeur et que je t'aime bien.

—J'en suis convaincue, dit-elle d'un air quelque peu distrait, tout en commençant à ranger son attirail. Donc nous voilà redevenus bons amis. Quand tu monteras chez nous, si tu désires m'y trouver, n'arrive pas avant cinq heures. Je crains seulement d'être un camarade assez peu amusant. Je ne connais personne et ne sais rien de ce qui se passe.

—Comment peux-tu dire cela? fis-je en riant. Tu es au courant de tout.
L'oncle Jean savait par toi le résultat de mes derniers examens.

—Lui dirai-je que nous nous sommes vus? demanda-t-elle sans répondre à ma phrase.

Je fus forcé de convenir qu'il valait mieux ne point parler de ma visite au Louvre, attendu les circonstances délicates qui l'avaient signalée. Nous nous quittâmes en nous promettant de nous revoir bientôt.

XIII

J'étais le plus heureux des hommes, le plus fier aussi: je possédais un trésor dans la personne de madame X***; je savourais les joies de ma première conquête sérieuse. Je ne vivais plus que pour cette femme. Je cherchais à la retrouver dans le monde,—moins aristocratique que celui de mes débuts,—où je la suivais presque chaque soir.

Lorsque des devoirs odieux la tenaient éloignée, je n'avais qu'une seule consolation: penser à elle; un seul désir: en parler. Ce n'était pas que des tentations charmantes ne vinssent, presque chaque jour, mettre ma constance à l'épreuve. On aurait dit, ma parole, que je portais ce nom bien-aimé sur mon chapeau, de même que les matelots arborent en lettres d'or le nom du bâtiment où ils servent. J'ose dire qu'il n'aurait tenu qu'à moi de m'engager sous d'autres couleurs. Coquetteries, regards langoureux, insinuations plus ou moins claires, billets anonymes ou signés, tous les traits de l'arsenal féminin pleuvaient sur moi comme sur une cible vivante. Mais j'avais juré à la reine de mon coeur de l'adorer jusqu'à mon dernier soupir, et j'étais bien résolu à tenir mon serment. Je recevais sans me fâcher les oeillades, les prévenances, voire même les billets; mais je restais de marbre, et cette indifférence, comme il arrive toujours, semblait redoubler l'audace des agressions.

Je n'avais pu m'empêcher, tout d'abord, de parler à quelques amis intimes de la passion qui me dominait. Mais à peine commençais-je à leur vanter les charmes de madame X*** (je serais mort, bien entendu, avant de la nommer), que ces jeunes gens ripostaient par les louanges d'une madame Y*** quelconque et, par le diable! ils avaient l'infamie de la nommer, quelquefois.

Dans ces conditions, l'entretien prenait immédiatement les allures de ces églogues de Virgile où deux bergers s'évertuent, chacun à leur tour, à célébrer l'objet de leur flamme. Tout au contraire, je trouvais chez ma cousine un auditeur, sinon enthousiaste, du moins résigné à m'entendre et, surtout, n'ayant aucun motif personnel pour m'interrompre. Aussi, allais-je la voir assez souvent, presque toujours au musée. Rue d'Assas, nous trouvions un prétexte, à un moment quelconque de ma visite, pour laisser l'oncle Jean à ses livres; nous pouvions alors causer librement.

Certes, je n'avais garde d'oublier que je parlais à une jeune fille dont les oreilles devaient être respectées. Mais Rosie me l'avait avoué elle-même: au point de vue de la raison et du bon sens, elle avait trente ans.

—Pauvre amie! lui disais-je d'un air profond; tu en as dix en ce qui concerne l'amour. Tu ne sais pas ce que c'est!

Alors je commençais de véritables conférences sur ce vaste sujet dans lequel je me sentais passé maître, et, pareil à ces professeurs de minéralogie qui appuient leurs doctrines en tirant des cailloux de leur poche, j'illustrais les miennes en produisant, comme échantillon, quelque billet reçu le matin, quand il était de nature à passer sous les yeux de mon élève.

Parfois, pour dire toute la vérité, l'élève jetait sans s'en douter quelques gouttes d'eau sur les convictions ardentes de son maître. Cette innocente avait la manie des objections. J'y répondais toujours et m'arrangeais pour avoir le dernier mot, mais, de temps à autre, en redescendant l'escalier, je me sentais moins fier de moi, moins satisfait des autres, moins assuré d'un avenir éternel de bonheur. Cette enfant sans expérience avait des profondeurs de logique, des délicatesses de pénétration qui m'étonnaient. Ce que je lui pardonnais le moins, c'était le peu d'envie qu'elle témoignait pour le bonheur que je donnais à une autre, pour celui que j'en recevais. On aurait dit que cet or était du cuivre à ses yeux.

—Va! tu n'y entends rien, m'écriai-je un jour, impatienté; tu es faite pour le pot-au-feu.

—Et toi pour la confiture de roses, me répondit ma cousine. Or le pot-au-feu est l'emblème de ce qui dure; tu t'en apercevras tôt ou tard.

Depuis lors, dans nos grandes discussions, je l'appelais ironiquement « miss Pot-au-feu », à quoi elle ripostait en me demandant des nouvelles de madame « Confiture-de-Roses ». Plus vexé que je n'en avais l'air, je lui disais:

—Enfin, tu l'as vue; tu ne peux pas nier qu'elle ne soit jolie?

—Peuh! répliquait ma cousine avec une moue, beau mérite quand on n'a pas autre chose à faire! Donne-moi seulement sa couturière et sa modiste. Pour le reste, je m'en charge, puisque je sais peindre.

La première fois, je bondis à cette odieuse insinuation. Néanmoins, quand je me trouvai, quelques heures plus tard, en face de madame X***, je ne pus m'empêcher de l'examiner…autrement que je n'avais fait jusqu'alors. Et j'en voulus beaucoup à Rosie d'avoir eu de trop bons yeux. De quoi se mêlait cette petite fille?

Vers la fin de l'hiver, je découvris quelque chose de plus grave, dont je faillis mourir de douleur. Madame X*** était une méprisable coquette, pour ne rien dire de plus, et se moquait de moi, tant qu'elle pouvait, avec un financier non moins connu par ses bonnes fortunes que par sa fortune.

Pendant deux jours la honte m'empêcha d'aller conter ma peine à Rosie. Le troisième je ne pus y tenir tant je me sentais malheureux, et j'étalai mes maux dans la mesure du possible aux yeux de ma confidente.

—Pauvre ami! dit-elle. Je te plains de tout mon coeur.

Sa bouche prononçait des paroles de compassion, mais son visage brillant d'une sorte de rayonnement chantait une autre antienne. Sans doute elle éprouvait cette volupté si chère à toutes les femmes de pouvoir dire:

—Je l'avais bien prévu!

Elle ne le dit pas toutefois, et sagement elle fit, car je crois que je l'aurais battue.

—Ah! Rosie, m'écriai-je. Que va-t-il arriver de moi? Je ne me consolerai jamais. La fausse créature!

—Bon, fit-elle, d'autres te consoleront. Si je sais lire, il y a de par le monde quelques bonnes âmes toutes prêtes à réparer les torts de madame Confit….

Mes traits durent prendre un aspect terrible à cette plaisanterie, car ma cousine s'arrêta court.

Au bout d'une semaine, mon désespoir n'était pas calmé et je ne pouvais plus voir Paris en peinture. Je voulus essayer d'aller dans le monde par redoublement. Hélas! la vue seule d'une femme me soulevait le coeur. Les unes m'exaspéraient par un air de moquerie insupportable que je croyais voir percer sous leur sourire. Les autres m'indignaient par je ne sais quelle expression de joie discrète. Supposaient-elles, par hasard, qu'elles allaient recueillir la succession de mon infidèle!

—Ah! Rosie, m'écriai-je un jour, il est dur d'avoir mon âge, et de mépriser déjà toutes les femmes.

—Toutes? fit-elle en levant sur moi de grands yeux sévères.

—Oui, toutes! répondis-je en frappant du pied; à l'exception d'une sainte qui est ma mère.

—Et moi? demanda-t-elle avec un regard tout différent, le regard mouillé de la Rosie d'autrefois.

La question était si drôle dans sa bouche que je retrouvai la force de répondre par une plaisanterie.

—Oh! vous, miss Pot-au-Feu, vous n'êtes pas une femme, et je vous en félicite bien sincèrement.

La Providence eut pitié de moi. Le lendemain même j'apprenais qu'un de mes amis intimes venait d'acheter un yacht, et qu'il partait la semaine suivante pour une croisière dans les mers de Grèce et dans le Bosphore. Je courus chez lui et m'informai s'il pouvait me donner une cabine.

—Sauf la mienne, dit-il, je peux te les donner toutes. Je n'emmène personne.

—Allons donc! Ce grand voyage à toi tout seul? Quelle idée!

—Mon cher, je te préviens loyalement que je serai un compagnon lugubre. Je quitte la France pour tâcher d'oublier un grand chagrin de coeur, une cruelle ingratitude.

Je pris sa main et la broyai silencieusement dans la mienne.

—Et moi, dis-je à mon tour, je pars pour que la perfide qui m'a tué n'ait pas le plaisir de savourer mon agonie.

Ainsi lancés, nous nous montâmes la tête mutuellement. Heureusement qu'il s'agissait d'une simple promenade en yacht. Si nos jeunes désespoirs avaient suivi la direction moins hygiénique du revolver ou du poison, je tiens pour certain que nous nous serions grisés de nos paroles jusqu'à commettre quelque bêtise irréparable.

Séance tenante, nous délibérâmes sur bien des choses, notamment sur la question de savoir comment nous partirions. Mon ami tenait pour une disparition silencieuse et digne, quelque-chose comme « un chagrin qui sombre dans l'inconnu », je me souviens encore de ses paroles.

Quant à moi j'étais d'un avis tout opposé.

—Pourquoi nous enfuir comme des voleurs quand c'est nous qui sommes volés, trahis, méconnus!

Je n'étonnerai personne en disant que mon opinion l'emporta. Nous commençâmes nos adieux, promenant partout nos airs accablés, comme les gens qui ont eu un duel promènent leur bras en écharpe.

Trois jours après, chacun savait dans le cercle de mes amis et connaissances que j'allais expirer d'un amour malheureux sur quelque rivage désolé de l'Archipel. Je n'avais prononcé aucun nom, trouvant la moindre indiscrétion, même en pareil cas, indigne d'un gentilhomme. Et cependant je pus constater que personne ne s'y trompait. C'était à croire que les bontés de madame X*** à mon égard, puis sa perfidie odieuse, avaient été affichées à la mairie parmi les publications de mariage.

O sublime lâcheté d'un coeur épris! J'adorais plus que jamais l'infidèle; j'aurais oublié tout orgueil sur un signe de sa main. Par je ne sais quel besoin d'humiliation volontaire, j'en fis l'aveu à ma cousine en lui disant adieu, la veille de mon embarquement.

Elle sait que je pars, dis-je. Il est impossible qu'elle l'ignore. Je l'ai raconté à cent personnes. Me laissera-t-elle m'éloigner ainsi? Ne vais-je pas trouver, en rentrant chez moi tout à l'heure, un billet avec ce simple mot: « Restez! » Ne m'écrira-t-elle pas, dans quelque temps, d'interrompre mon voyage et de venir reprendre ma chaîne.

Ma cousine ne répondit pas, et l'air ennuyé de son visage me fit souvenir que, malgré les trente ans qu'elle se donnait, ses oreilles ne devaient pas en entendre davantage.

—Et toi, Rosie, dis-je pour quitter le sujet brûlant, je pense que tu m'écriras?

—Bah! fit-elle. Pour te parler de quoi? Mes lettres seraient mortellement ennuyeuses.

—Mais non, mais non, protestai-je poliment. Tu me parleras de toi, de ta peinture, de l'oncle Jean. Tes lettres me feront le plus grand plaisir, au contraire. Je sais que tu es pour moi une amie dévouée et, quand le coeur souffre….

Je m'arrêtai, vaincu par l'émotion. Ma cousine me répondit avec un soupir résigné:

—Je t'écrirai puisque tu l'exiges. Ton adresse?

—Poste restante, à Constantinople.

Nous rejoignîmes l'oncle Jean et je pris congé de lui avec une cordiale poignée de mains. Je plantai deux gros baisers sur les joues de ma cousine, et je rentrai chez moi pour achever mes malles. J'avais prévenu mes parents que j'allais faire une excursion de deux mois, m'excusant sur la soudaineté du départ de ne point aller leur dire adieu.

« Je t'approuve, m'avait écrit mon père. A ton âge il est bon de voyager. Regarde bien pour te souvenir des belles choses que tu auras vues, pour nous les raconter au retour. Je t'envie. Comme tu vas t'amuser! »

Pauvre père, il ne se doutait pas que je partais avec la mort dans l'âme! Il parlait de retour…. Le voyageur dont le désespoir conduit les pas sait-il où, quand, comment se terminera son odyssée?

Le moment du départ était arrivé sans que mon infidèle eût donné signe de vie. Mon ami et moi avions l'air de deux condamnés à mort, lorsque la Galathée nous emporta loin des côtes de la Provence, sur lesquelles nos yeux abattus cherchaient en vain deux ombres ingrates et oublieuses.