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Ma Cousine Pot-Au-Feu

Chapter 9: VIII
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About This Book

A first-person narrator recalls childhood in a provincial château dominated by elderly relatives and strict household hierarchy, describing family rituals, meals presided over by an imposing grandfather, and the divided authority among parents, aunts, and servants. He recounts everyday details—rules and secret liberties, playful tyrannies over staff, furtive fruit raids in the garden, and an epidemic that temporarily loosens restrictions—while contrasting his mother's influence with his father's outward severity that softens outside the estate. Episodes combine domestic comedy, affectionate observation, and nostalgic reflection on generational customs and the small power dynamics that shape life at home.

V

Tout on faisant semblant de travailler, je prêtais l'oreille pour deviner le sort de la pauvre Rosamonde, mais le château était si grand qu'on aurait pu donner un bal à une extrémité, et célébrer des funérailles à l'autre, sans que les invités respectifs à chacune des cérémonies en éprouvassent la moindre gêne.

Toutefois quand j'entrai dans la salle à manger, une bonne heure plus tard, je crus comprendre que tout était arrangé pour le mieux. A l'autre bout de la longue table, en face de ma chaise, un fauteuil d'enfant très haut sur pieds, ma propriété d'autrefois, supportait déjà mademoiselle Rosamonde. Et telle était la discipline sévère de Vaudelnay que tout le monde prit sa place sans paraître faire attention à la nouvelle venue qui, tout au contraire, dévisageait avec une sorte d'effroi—silencieux, Dieu merci!—toutes ces figures inconnues. Elle mangeait sans rien dire, d'assez bon appétit, servie par sa gouvernante, couvée à la dérobée par les regards de huit paires d'yeux ou plutôt de sept, car le chef de la famille ne tourna pas une seule fois le visage du côté de la pauvrette. A la fin, elle prit le parti de s'endormir, à mon grand effroi, car je savais par expérience de quels châtiments une pareille infraction aux convenances était punie. J'aurais voulu être à côté d'elle pour la pincer et lui épargner les désagréments qui l'attendaient. Mais il faut croire que, pour ce premier soir, l'amnistie était prononcée d'avance, car personne n'eut l'air de rien voir. Le moment venu de se rendre à l'office pour la prière, mon oncle dit quelques mots en anglais—j'ai fait depuis de sérieux progrès dans cette langue—à la gouvernante de sa petite-fille, qui fut doucement tirée de son sommeil. Tous trois, alors, se dirigèrent vers la porte de droite qui conduisait aux appartements, tandis que le reste de la famille gagnait la porte de gauche, celle de la galerie. A ce moment, la crise reculée ou dissimulée jusqu'à cette heure éclata, lorsque personne ne l'attendait. Mon grand-père s'arrêta court, se tourna vers le groupe des dissidents et d'une voix d'autorité qu'on entendait rarement, que je n'entendais jamais sans frissonner de tous mes membres, il demanda:

—Pourquoi cette enfant ne vient-elle pas prier avec tout le monde?

Un léger tressaillement se fit voir sur les traits de l'oncle Jean, comme à l'approche d'un danger. Il répondit ces paroles qui tombèrent lourdement au milieu du silence général:

—Parce qu'elle est protestante, mon frère.

On peut être certain, dans le sens le plus rigoureux du mot, que les murs du château n'avaient rien entendu de semblable jusqu'à cette heure. Dieu me garde de réveiller des souvenirs sur lesquels vont s'entasser rapidement, désormais, les couches de poussière des générations devenues indifférentes. Si j'ai lieu d'être fier de l'histoire des Vaudelnay à toutes les époques, je ne crains nullement d'avouer que j'en effacerais de bon coeur plus d'un épisode, par trop accentué dans le sens contraire aux principes religieux professés alors par la pauvre Rosamonde. Mes aïeux avaient la main lourde quand ils estoquaient au nom du roi; mais quand la religion se mettait de la partie, leur main devenait massue, et gare à qui passait à portée des coups! En ces temps-là je n'aurais pas donné une drachme de la vie d'un des nôtres, s'il eût osé faire, en face du chef de la famille, une profession de foi du genre de celle que je venais d'entendre.

Pour tout le monde, le siècle avait marché et le règne de Louis-Philippe, sur bien des points, n'avait eu que des rapports éloignés avec ceux de Charles IX et de Louis XIV. Mais mon grand-père en était encore, lui, à peu de chose près, à la révocation de l'Édit de Nantes, car, depuis la prise de la Bastille survenue quand il avait vingt-cinq ans, l'horloge de l'histoire semblait s'être arrêtée chez nous, comme il arrive dans les maisons secouées par un tremblement de terre.

Il est probable que le cher vieillard ne fut guère plus ébranlé par la nouvelle du supplice de Louis XVI qu'il ne le fut ce soir mémorable où il apprit que la petite-fille de son frère était protestante. Il va sans dire que j'étais incapable de faire alors les réflexions qui précédent. Mais je sens encore aujourd'hui le frisson qui passa dans mes épaules au regard que le chef de ma famille jeta sur l'innocente renégate. Heureusement, dans cette génération, l'on restait maître de ses nerfs même en présence de l'échafaud.

Mon grand-père ne dit pas un mot; sans doute parce qu'il sentait sur ses lèvres un mot irréparable et qu'il voulait se recueillir avant de rendre sa sentence. La troupe fidèle reprit sa route vers la terre promise de l'office où l'on allait prier, précédée, en guise de colonne de feu, par le vieux François portant une des lampes. Le trio rebelle continua sa route vers le désert du salon et, comme j'étais d'assez grande force en histoire sainte, je ne pus m'empêcher de comparer le sort de mon oncle à celui d'Agar, disparaissant avec son fils dans la profondeur des solitudes désolées.

La prière eut lieu comme à l'ordinaire, sauf que l'examen de conscience fut prolongé par mon grand-père dans des proportions absolument invraisemblables. N'ayant pas, à cette époque, une provision d'iniquités suffisante pour m'occuper si longtemps, je pensais à ma jeune cousine.

—Pauvre petite! me disais-je. Comme il est dur de penser qu'elle grillera dans l'enfer pendant l'éternité, de compagnie avec le chapeau de paille noir de sa bonne, tandis que j'aurai en partage les joies du paradis, moi et tous ceux qui sont agenouillés là, par terre ou sur des chaises, même le jardinier mon ennemi auquel, je l'espère du moins, Dieu fera la grâce de pardonner avant sa dernière heure!

Ainsi qu'on peut le voir, je n'étais pas, en théologie, de l'école des liguoristes, puisque je damnais la pauvre Rosamonde sans aucune rémission, sur sa seule qualité d'hérétique. Mais son sort en ce bas monde était moins facile à régler.

—Jamais, pensais-je tristement, on ne lui permettra de passer la nuit sous le même toit que nous. Que deviendra-t-elle? Sur quelle pierre, sous l'abri de quel buisson reposera-t-elle sa tête? Aussi, quelle idée d'être protestante!

Je revins au salon avec tout le monde, le coeur affreusement serré, m'attendant à quelque exécution terrible. Heureusement nous ne trouvâmes dans le désert du grand salon ni Agar ni Ismaël, c'est-à-dire ni l'oncle Jean, ni la petite Rosamonde, ni sa bonne. Je dois même dire, pour rendre justice à tout le monde, que ma satisfaction sembla partagée par toute la famille, à commencer par mon grand-père. Malgré tout ce que j'ai dit, le saint vieillard aurait été le plus malheureux des hommes, j'en suis sûr, s'il avait dû, cette nuit-là, recommencer la Saint-Barthélémy pour son compte, en mettant sa petite-nièce à la porte. Les autres membres de la famille, même les ancêtres, n'étaient pas plus fanatiques, aussi personne n'eut garde de faire la moindre allusion aux drames de la soirée. Pour ma part, je n'en soufflai mot à être vivant jusqu'à l'heure, bientôt venue, où je me trouvai seul avec ma vieille Justine.

—Où est-elle? demandai-je tout bas, comme si nos murs n'avaient pas eu, pour être sourds, les meilleures raisons du monde.

—Pauvre petite! elle dort déjà. Madame la Mère lui a fait préparer un lit au deuxième étage de la petite tour, au-dessus de l'appartement de M. le baron. Nous sommes toutes allées la voir par l'escalier dérobé, mais M. le baron monte la garde à sa porte et ne veut laisser entrer personne. Il ressemble à un lion qui défend ses petits.

Je me demande où Justine avait jamais pu voir un lion dans l'exercice de ses fonctions paternelles, mais cette comparaison vigoureuse ne laissa pas de me frapper vivement l'imagination. Toute la nuit je rêvai de Rosamonde. Je la voyais dormir sous un arbre bizarre qui était sans doute un palmier, gardée par un monstre à crinière qui avait les yeux noirs et la moustache en brosse de l'oncle Jean.

Au moment où j'écris ces lignes, elle repose encore, la chère créature, non loin de la petite tour où elle dormit si bien cette nuit-là, et c'est toujours l'oncle Jean qui la garde….

Que de douleurs et que de joies, que de larmes et que de sourires ont passé entre ces deux sommeils! Pauvre cher oncle Jean! veillez bien sur l'orpheline en attendant qu'un autre aille prendre place et faire bonne garde, lui aussi, près de celle qui fut tant aimée!

VI

Les gouvernements forts ne laissent rien voir à l'extérieur des crises qui, fatalement, les troublent quelquefois, sans atteindre leurs organes essentiels. Répressions vigoureuses, prudentes concessions, réformes prévoyantes, tout s'accomplit sans bruit, sans agitation, sans efforts, et l'apparition même de personnages nouveaux n'inspire aux citoyens qu'une curiosité bienveillante.

Ainsi se passaient les choses à Vaudelnay. Je n'ai jamais su et ne saurai jamais quelles explications furent échangées entre l'oncle Jean et son frère. La discussion fut-elle violente, ou l'autorité souveraine céda-t-elle facilement? Les conseillers de la couronne eurent-t-ils besoin d'intervenir? Les échos du cabinet de ma grand'mère, endormis depuis longtemps, pourraient seuls me l'apprendre aujourd'hui, car ce cabinet avait des portes épaisses, et les ancêtres, dans les moments les plus chauds, parlaient toujours sur le ton discret de la bonne compagnie. Tout ce que je puis dire, c'est que le lendemain, sur le coup d'onze heures, le baron vint prendre sa place à table tenant Rosie par la main et suivi de l'inévitable Lisbeth.

Ce diminutif aussi anglais que salutaire de Rosie, employé dès lors par mon oncle quand il adressait la parole à sa petite-fille, fut adopté immédiatement par les jeunes, c'est-à-dire par mes parents et par moi. Il en fut de même pour les domestiques, sauf pour la cuisinière, invariablement rangée du parti des ancêtres. Ceux-ci, jusqu'à leur dernière parole ici-bas, n'appelèrent jamais leur jeune parente autrement que Rosamonde, sans lui faire grâce d'une lettre.

En y réfléchissant,—et je n'ai eu que trop le temps de réfléchir depuis l'époque dont je parle,—je me suis demandé si la pauvrette n'aurait pas été plus heureuse, dans n'importe quel asile d'enfants trouvés, qu'elle ne le fut à Vaudelnay, du moins pendant les premières semaines. Au vieux manoir, l'existence était souvent sombre, même pour moi, l'enfant de la promesse. Or mon grand-père et ses deux soeurs professaient contre « l'Anglais » cette haine féroce dont l'autre haine, celle qui nous gonfle le coeur aujourd'hui, ne peut donner qu'une légère idée. Joignez à cela que le seul mot d'hérétique faisait luire à leurs yeux tout à la fois les flammes de l'enfer, celles du bûcher de Jeanne d'Arc, et, plus près de nous, les reflets sanglants de l'incendie allumé à Vaudelnay par l'amiral de Coligny, pendant les guerres de religion du règne de Charles IX. Comme de juste, dans ma jeune ardeur fraîchement avivée par mes études historiques tant soit peu entachées d'exclusivisme, je partageais ces doctrines exaltées. Fort heureusement, ma grand'mère était une sainte, incapable de haïr personne, et mes parents, plus calmes par le seul fait d'appartenir à une génération plus jeune, se maintenaient à l'écart de ma cousine dans une neutralité compatissante.

Il n'en est pas moins vrai que s'il existait au monde un coin de terre où la pauvre petite n'aurait jamais dû mettre le pied, c'était Vaudelnay. Mais, apparemment, pour des raisons inconnues de moi, mon oncle n'avait pas le choix de la résidence de sa petite-fille. Il fallut donc, de part et d'autre, se résoudre à une cohabitation qui ressemblait, sous certains rapports, à l'internement d'une colonne de prisonniers de guerre sur le territoire ennemi, ressemblance d'autant plus complète que Rosie ne savait pas le premier mot de notre langue. Au train où marchaient les choses, elle risquait même d'arriver à sa majorité sans être plus savante sous ce rapport, car mon oncle, qui s'occupait chaque jour de son éducation pendant plusieurs heures, mettait une sorte de fierté et de rancune à ne jamais faire entendre à la petite ni à sa bonne un seul mot de français.

Quant à moi, je ne l'apercevais guère qu'aux heures des repas, du moins dans les premiers jours. Elle mangeait peu, moitié, je pense, à cause de la terreur que lui inspiraient tous ces visages sévères et ridés, moitié parce que la cuisine de Vaudelnay, tout irréprochable qu'elle fût, différait essentiellement de celle que l'enfant avait toujours connue. Mais, si elle ne brillait pas par l'appétit, elle me surpassait encore par la correction de sa tenue, ce qui n'est pas peu dire. Une fois, même, je m'entendis réprimander par cette sévère apostrophe sortie de la bouche de mon grand-père:

—Je suis fâché de vous dire que vous êtes infiniment moins propre à table que votre cousine.

La tristesse, déjà consciente des choses, peinte sur cette physionomie enfantine—elle n'avait pas sept ans—faisait peine à voir. Bientôt Rosie se prit pour son grand-père d'une adoration fort naturelle à tous les points de vue. De temps en temps elle jetait sur lui un long regard qui remplissait ses yeux d'une tendresse humide, et je dois dire que l'oncle Jean lui rendait avec usure cette silencieuse caresse. Il semblait à la fois très sombre et très heureux; nous ne l'apercevions presque plus; sa vie se passait tout entière dans l'appartement de la petite tour, devenue l'asile de cette branche de la famille, ou, si le temps était beau, dans quelque coin mystérieux de l'immense parc. Là, il suivait pendant des heures avec une véritable dévotion les jeux calmes de l'enfant dans le sable des allées. Je les observais parfois avec un peu d'envie, sans oser troubler leur tête-à-tête tranquille. Quand la pelle de bois de l'enfant avait laissé des traces trop profondes, il fallait voir avec quel soin mélancolique l'oncle Jean, avant de regagner le château, réparait les dégâts.

—Nous ne sommes pas chez nous, semblait-il dire tout bas en courbant vers le sol sa longue taille amaigrie.

Mes sentiments personnels envers ma cousine furent longtemps ceux du plus profond dédain, car, ainsi que pour la plupart des garçons de mon âge, il était admis pour moi que « les filles » appartenaient à une catégorie inférieure d'êtres humains. Matin et soir, il est vrai, nous nous embrassions, Rosie et moi, comme nous embrassions tous les membres de la famille, ce qui portait à seize par jour le nombre des baisers que chacun de nous devait donner ou recevoir, sans compter les extras.

Mais quelle différence dans la manière dont nous accomplissions la cérémonie! On aurait dit que cette caresse, toute machinale chez moi, était une aumône que je daignais accorder et que ma cousine recueillait avec reconnaissance. Quand mes lèvres allaient trouver la joue de l'enfant, elle fermait les yeux et semblait attendre pour voir si je ne doublerais pas la dose, idée fort naturelle qui me vint seulement plus tard, après que la glace fut brisée entre nous. Voici dans quelles circonstances.

Il va sans dire que j'avais « mon jardin », morceau de terre de cent pieds carrés où je cultivais des légumes, non pas des plus recherchés, mes relations tendues avec le jardinier ne me permettant pas de solliciter ses faveurs, et d'en obtenir autre chose que des plants de choux avariés ou des graines de haricots surabondantes. Voilà ce qu'on gagne—je l'éprouvai depuis mieux encore—à faire partie de l'opposition! Un jour, je sarclais mes laitues qui se faisaient un malin plaisir de « monter », alors que mes petits pois s'obstinaient à ne pas quitter la terre, sourds à l'invitation des ramures que je leur avais préparées. Miss Rosie vint à passer le long de mon domaine, escortée de sa bonne. Elle s'arrêta pour me voir travailler, regardant mes produits d'horticulture d'un air d'admiration dont je me sentis plus flatté que je ne le laissai paraître, car, à peu d'exception près, les promeneurs de toute catégorie qui s'égaraient dans ces parages refusaient manifestement de prendre mon exploitation au sérieux.

Malgré les objurgations de Lisbeth, qui voulait l'entraîner plus loin, ma cousine restait là, plantée sur ses petites jambes. Quand j'y pense aujourd'hui, j'imagine,—avec plus de fatuité qu'alors,—que l'on se souciait moins du jardin que du jardinier. Avoir, pour ses jeux toujours solitaires, un compagnon, même plus âgé qu'elle, n'était-ce pas le rêve instinctif de cette enfant dont on pouvait dire: Elle est venue parmi les siens, et les siens l'ont bien mal reçue! Je devais avoir la mine d'un seigneur d'opéra-comique rassurant une bergère, quand je fis signe à Rosie que je lui permettais de franchir ma clôture, formée d'une haie de buis de vingt centimètres. Elle accepta, rougissant de plaisir, et je la précédai fièrement, la conduisant de la forêt de mes framboisiers à la prairie naissante de mes épinards, puis à ma ferme, représentée par une caisse verte où, derrière un grillage, des lapins blancs remuaient leurs narines, et enfin à ma maison de campagne composée d'un banc rustique abrité par un toit de joncs.

Mes lapins blancs, on le devine, furent de toutes mes richesses, la partie qui émerveilla davantage ma visiteuse. Elle les caressa de sa petite main, après m'en avoir demandé la permission d'un regard très humble. Si je l'avais laissée faire, je crois que nous y serions encore…. Pauvre chérie! Aujourd'hui je donnerais bien des prés, des châteaux et des fermes pour que nous y fussions encore, en effet!

Mais, ce jour-là, j'estimais que j'avais mieux à faire qu'à contenter la curiosité d'une petite fille, et je lui déclarai par signes que mon travail me réclamait. Par signes, l'enfant me témoigna qu'elle serait la plus heureuse personne du monde de travailler aussi. L'imprudente! Elle ne se doutait pas qu'elle venait de poser elle-même le joug de l'esclavage sur ses épaules.

A partir de ce moment, j'eus sous mes ordres un ouvrier docile, remarquablement intelligent, d'un zèle infatigable et possédant la précieuse qualité de ne rien exiger de son maître, pas même la reconnaissance. Bien entendu, je lui confiais les besognes les moins agréables, telles que l'enlèvement des cailloux qui désolaient mes parterres, le nettoyage des herbes parasites et la destruction des limaces qui semblaient s'être retirées de toutes les régions voisines dans mes planches d'épinards, comme dans un asile assuré. Jamais, durant les heures consacrées à ces tâches ingrates, ma subordonnée volontaire n'essaya l'ombre d'une révolte contre mon autorité, passablement tyrannique, je l'avoue. Tout en accomplissant sa besogne, elle s'efforçait de lier conversation avec moi, et je me flatte d'avoir été son premier, sinon son meilleur professeur dans notre langue. Une fois de plus, en cette occasion, il fut permis de constater l'excellence de ce proverbe: qu'un bien-fait n'est jamais perdu. Mon ennemi le jardinier, témoin de mes bons rapports avec ma cousine et se méprenant, j'en ai peur, sur mon désintéressement, devint du soir au matin mon protecteur et mon ami. Dès lors il m'apporta de lui-même ses meilleurs plants et ses graines les plus rares; il me prodigua ses conseils et ses leçons. Bien plus, il m'arriva dans la suite, lors de certaines expéditions tentées par moi dans la région des espaliers et des quenouilles, de voir cet adversaire jadis redouté tourner les talons, comme s'il avait résolu de me laisser le champ libre.

Un drôle de corps, ce sournois de jardinier! il savait tout, sans compter bien d'autres choses. Quel ne fut pas mon étonnement de l'entendre un jour échanger quelques mots d'anglais avec Lisbeth! Presque chaque jour, tandis qu'elle agitait son éternel tricot tout en surveillant « mademoiselle Rosée », comme disaient les domestiques, le compère s'arrangeait pour passer par là. Dieu sait que Lisbeth n'avait pas la mine d'une personne destinée à connaître les aventures. Pourtant il s'éprit d'elle, sans en rien dire à qui que ce fût, pas même à la principale intéressée. Ils finirent par s'épouser alors qu'ils étaient tant soit peu vieillots l'un et l'autre.

En dehors des affaires, c'est-à-dire de mon jardin, pendant les repas et durant les moments assez courts de notre présence commune au salon, je commençais à traiter ma cousine un peu plus gracieusement, mais je maintenais envers elle ma position de supérieur à inférieur. Dans les rares occasions où elle se hasardait à prononcer quelques mots de français, je riais de ses bévues avec l'altière commisération d'un chancelier de l'Académie, tandis que j'aurais dû souvent les excuser en ma qualité de professeur responsable.

Pauvre mignonne! si jamais enfant fut préservée par les premières années de son éducation contre les dangers de l'amour-propre, c'est bien celle-là. Ce qu'elle faisait de mal était étalé au grand jour et réprimandé sévèrement, tandis que ses bonnes actions et ses qualités passaient pour choses toutes naturelles. Dès qu'elle put comprendre trois mots de français, ma grand'mère ne cessa de lui répéter qu'elle était laide avec une insistance convaincue, à ce point qu'il n'était pas douteux pour moi que mon infortunée cousine ne fût une sorte de monstre déshérité par la nature. Anglaise, pauvre, laide et protestante! Quelle accumulation de disgrâces sur une seule tête humaine! Il ne fallait pas moins que les préceptes rigoureux de la charité chrétienne, qui m'étaient inculqués chaque jour entre une page du De viris et un problème d'arithmétique, pour me donner le courage de lui faire bonne mine,—hors de la présence des limaces. Mais il faut croire qu'elle avait appris en naissant l'art fort utile ici-bas de savoir se contenter de peu. Si seulement je lui envoyais quelque chose qui ressemblât à un sourire, d'un bout de la table à l'autre, si, dans mon coin favori du salon, je lui permettais d'approcher ses joues roses des miennes et d'admirer les splendeurs de mes livres d'images, c'était aussitôt un de ces regards mouillés qu'elle réservait exclusivement à deux êtres en ce monde: l'oncle Jean et moi. Je parle, bien entendu, des êtres humains, car mes lapins blancs, qu'elle était chargée de soigner sous ma haute direction, n'étaient pas beaucoup moins bien traités par leur très jeune mère nourricière. Un jour que de nombreux petits étaient survenus à son grand étonnement—et même au mien, car nous aurions rendu des points à Daphnis et à Chloé sous le rapport de l'ignorance—elle faillit s'évanouir de joie, la pauvre orpheline qui n'avait pas la chaude caresse d'une mère pour attiédir son existence d'être isolé et méconnu!

VII

Tant de douceur et de gentillesse devaient forcément, un jour ou l'autre, produire leur effet sur des natures aussi bonnes que l'étaient au fond celles des membres de la famille, même des ancêtres. Petit à petit, chacun se prit de tendresse pour cette enfant qui faisait si peu de bruit, tenait si peu de place et demandait si peu de chose. Mais il était facile de voir que tous les Vaudelnay du monde, y compris le plus jeune d'entre eux, aimaient Rosie quand personne ne pouvait les voir, et semblaient à peine la connaître aussitôt qu'une forme humaine se montrait au bout du corridor. Il n'était presque pas de jour que ma jeune cousine ne parût à table avec un bout de ruban noir ou quelque brimborion de jais qui n'était pas venu tout seul embellir son vêtement de deuil plus que modeste. Un soir, au salon, pendant le dîner de sa bonne, l'imprudente vint m'offrir des bonbons dans un sac portant l'estampille du confiseur à la mode de Poitiers, ce qui sembla causer un malaise profond à mon père, le seul de la famille qui fût allé en ville ce jour-là. Mais chacun, il faut le croire, s'était donné le mot pour ne s'apercevoir de rien, et moi-même je me hâtai de faire rentrer le corps du délit dans la poche d'où il n'aurait jamais dû sortir.

Quelques jours après, Rosie se montra pressant contre son coeur une poupée imperceptible du vernis le plus frais. La semaine suivante, la poupée avait grandi d'une main. Avant la fin du mois, elle était presque aussi grande que Rosie elle-même et, à coup sûr, beaucoup plus élégante dans ses ajustements. Il en fut des poupées comme du sac de bonbons: personne ne s'avisa de s'inquiéter de leur provenance. Ma cousine aurait pu, j'en suis sûr, parader d'un bout à l'autre du château avec le colosse de Rhodes sur les bras, sans qu'on lui fît la moindre question embarrassante. Elle continuait de son côté à garder—ou peu s'en faut—le silence des premiers jours, et cependant, quand nous étions à mon jardin, elle commençait à babiller tant bien que mal en français, malgré mes rires moqueurs.

Évidemment il y avait contre elle des griefs que j'ignorais. Du moins j'en déplorais un qui n'était pas, tout me portait à le croire, un des moins odieux. Chaque soir, à l'heure de la prière, chaque dimanche, à l'heure de la messe, quand la place de cette jeune hérétique restait vide parmi nous, la plupart des fronts se plissaient. La blessure pourrait-elle jamais se fermer? Cette inquiétude, malgré mon âge, me préoccupait.

Vers la fin du printemps qui suivit l'arrivée de ma cousine à Vaudelnay, toutes les pensées de la famille se tournèrent sur un seul point: ma première communion, dont l'époque approchait. Dès lors j'entrai dans la période sévère de la méditation et de la pénitence. Mon jardin fut abandonné et je ne vis plus guère ma cousine. Craignait-on pour moi un prosélytisme funeste?—Que serait-il arrivé, en effet, si, Polyeucte d'un nouveau genre, j'avais crié en face de la table sainte:

—Je suis protestant!

La chose ne me semblait guère à redouter, car, tout au contraire, je me sentais prêt à mourir pour ma foi. Mais qui peut savoir jusqu'où vont les ruses diaboliques de l'ennemi de notre salut?

Je dois dire que l'excellent curé qui dirigeait ma conscience et travaillait assidûment à « ma conversion » faisait preuve sur toutes ces questions des idées les plus larges. Plus d'une fois nous avions abordé franchement le fatal sujet, car, plus j'approchais du Ciel, plus j'éprouvais d'amertume à voir ma pauvre cousine assise à l'ombre de la mort.

—Soyez sans inquiétude, me disait le saint prêtre. Dieu est bon et nous le fera voir à tous. Priez pour votre cousine et laissez le reste aux soins de la Providence.

A demi rassuré par ces paroles, je priais beaucoup, en effet, pour que le Seigneur ouvrît les yeux de la pauvre égarée, et aussi pour qu'on lui permît d'assister à la cérémonie. Ce fut donc une grande joie pour moi d'apprendre que Rosie, ce jour-là, viendrait à la messe. Avant de se rendre à la petite église parée comme elle ne l'avait pas été depuis le mariage de mon père, toute la famille s'assembla au salon. J'y fus introduit à mon tour et, luttant contre une émotion dont je regretterai toute ma vie la naïve grandeur, je suppliai les miens de me pardonner les peines et les mauvais exemples dont je les avais abreuvés jusque-là, de même que Dieu, selon toute espérance, avait daigné m'en accorder l'oubli.

Bien entendu, les hommes ne se montrèrent pas plus impitoyables que le Créateur. Mon grand-père me bénit solennellement; tout le monde pleurait. Seule ma cousine me considérait de ses grands yeux noirs pleins d'étonnement et brillants d'une flamme singulière. Pour la première fois depuis son arrivée à Vaudelnay—probablement pour la première fois de sa vie,—elle fut témoin des pompes de notre culte. On ne m'ôtera pas de la pensée qu'une bonne partie du sermon fut prêchée tout exprès pour elle, sur ce texte qui devait la toucher plus qu'une autre:

« Laissez venir à moi les petits enfants. »

La messe achevée, les communiants défilèrent triomphalement au bruit des cloches et aux accords de l'harmonium. Il va sans dire que tout le village avait les yeux fixés sur « monsieur Gaston », et j'ai le regret d'ajouter que jamais, depuis lors, il ne m'est arrivé d'être aussi digne de l'estime et de l'attention générales. Dans la foule de mes parents proches ou éloignés, grossie par des invitations nombreuses, je cherchais ma jeune cousine. Enfin je la découvris, dissimulée à l'écart, me considérant avec une sorte de respect mystique. Sa physionomie, généralement peu révélatrice, rayonnait d'enthousiasme. Je lui fis un signe; elle s'approcha doucement et, comme si elle ne se fût pas crue digne d'une caresse plus intime, elle me prit la main et la serra contre son coeur. Le soir, quand vint l'heure de la prière en commun, Rosie, sans que personne pût s'y attendre, fit une action dans laquelle toute la famille se plut à reconnaître l'effet miraculeux de ma puissante intercession. Encore une fois elle prit ma main et, sans dire un mot, suivit tout le monde à la pieuse assemblée. A partir de ce jour, elle ne manqua jamais de prier avec nous. J'anticipe sur les événements pour dire qu'un certain jour, quatre ans après, elle reçut à la fois le baptême et la communion. J'eus même l'honneur d'être son parrain, car on continuait à m'attribuer une part sérieuse dans sa conversion. Si, dans la suite, il m'est arrivé d'exercer des influences moins orthodoxes sur d'autres âmes féminines, j'espère que le souverain Juge ne m'en tiendra pas rigueur en considération de ce précoce apostolat.

Durant quelques mois, après ma première communion, les choses reprirent à Vaudelnay leur cours ordinaire, avec une amélioration sensible du sort de ma cousine. On la traitait avec bonté, mais toujours avec une pointe de réserve, comme si, malgré tout, un stigmate inconnu pesait sur elle. Puis l'heure vint où je dus quitter ma famille pour le collège, et, de longues semaines à l'avance, la perspective de ce grave événement couvrit d'un voile sombre le château tout entier, dont chaque habitant, maître ou domestique, avait, je le crois bien, l'indulgence extrême de m'adorer.

Ce fut par moi que ma cousine connut la grande nouvelle. Un jour du commencement de septembre que nous travaillions à mon jardin, je sentis tout à coup cet amer sentiment de l'à quoi bon? qui nous alourdit le coeur à certaines heures de la vie.

—Ma pauvre Rosie, soupirai-je, quand ces chrysanthèmes que nous plantons seront en fleur, je n'aurai pas le plaisir de les voir.

D'abord elle ne comprit pas. Selon son habitude, elle me fit répéter ma phrase, car elle ne laissait passer aucune de mes paroles qu'elle ne l'eût saisie, absolument comme s'il se fût agi d'un texte important. Quand j'eus bien expliqué ce que c'était que le collège, et comme quoi cette invention funeste allait nous tenir séparés pendant de longs mois, le visage de ma compagne sembla se figer dans une rigidité marmoréenne, ce qui était presque, à vrai dire, son état naturel quand nous n'étions pas ensembles. Elle eut un instant de réflexion fort concentrée, puis elle me dit:

—C'est donc pour cela qu'ils sont tous tellement tristes depuis quelques jours!

—Trouves-tu qu'ils soient si tristes? demandai-je, flatté au fond de l'importance qu'elle me donnait.

—Oh! certainement, Gastie, appuya l'enfant. Hier j'ai vu pleurer ma tante. Quel dommage que je ne puisse aller au collège à ta place! Personne n'aurait envie de pleurer.

Cette réponse me parut alors burlesque au possible et j'éclatai de rire, ce qui prouve qu'un homme ne voit pas toujours les choses comme elles méritent d'être vues…et comme les voit un coeur de femme, même d'une petite femme de sept ans.

A partir de ce jour-là, mon jardin continua de recevoir nos visites, mais les instruments de culture se couvrirent de rouille, car nous passions notre temps à me plaindre. Je venais de découvrir soudain que le rôle de victime a de grandes douceurs. Je permettais généreusement à Rosie de pleurer sur moi, sans m'inquiéter beaucoup de savoir si elle n'avait pas envie quelquefois de pleurer sur elle, tant je continuais à être persuadé que nous n'appartenions pas tout à fait à la même catégorie d'êtres.

J'abrège le récit de ces derniers jours. Le moment du départ venu, j'ai honte d'avouer que je fis preuve d'une faiblesse indigne de mon sexe: littéralement, je fondais en eau. Quant à ma cousine, je la vis assez peu durant les heures suprêmes; je pus constater qu'elle ne versait pas une larme, estimant probablement qu'elle était trop peu de la famille pour s'accorder cette prérogative. Mais la première lettre de ma mère contenait cette phrase en post-scriptum:

« J'oubliais de te dire que ta cousine s'est mise au lit le lendemain de ton départ. Le médecin ne lui trouve aucune maladie et suppose qu'il s'agit d'une simple crise de croissance. Cher enfant bien-aimé, soigne-toi bien. »

VIII

Je me soignai du mieux qu'il me fut possible, et ma santé sortit victorieuse des émotions que je venais de traverser. Pour être franc, je ne fus pas douze heures au collège sans constater que la discipline y était moins sévère qu'à Vaudelnay, que les plaisirs de mon âge m'y attendaient en plus grand nombre. Cependant, par une sorte de politesse affectueuse pour ma famille, j'eus soin de ne pas manifester trop clairement cette surprise agréable, et j'eus le tact de laisser croire que les blessures de mon coeur prenaient du temps pour se cicatriser.

« Tâche de ne pas trop penser à nous, écrivait ma mère. Tu te ferais du mal, mon cher Gaston! »

Hélas! si elle avait pu entendre son cher Gaston remplissant de ses cris joyeux les quinconces des grandes cours, si elle avait pu le voir vainqueur à tous les jeux, triomphateur dans toutes les batailles, elle aurait été bien vite rassurée! Bientôt son coeur maternel fut assailli d'une autre crainte. Grâce au bon curé de Vaudelnay, j'étais, sans que personne s'en doutât et sans m'en douter moi-même, d'une jolie force dans toutes les matières qui composaient le programme peu chargé de ma classe. Les premières compositions me révélèrent comme destiné à tous les succès.

« Nous sommes fiers de tes bonnes places, m'écrivait-on. Mais ne travaille pas trop! »

C'est, j'en ai peur, de tous les conseils que m'a donnés ma mère, le seul que j'ai toujours pieusement suivi.

Les vacances de Pâques me virent arriver à Vaudelnay resplendissant de santé, chargé de diplômes, de croix et de témoignages. Rien qu'à la façon dont mon grand-père m'embrassa, je compris que le temps était passé où je n'avais le droit, quand nous étions à table, ni d'accepter du vin d'extra ni de refuser des épinards. Je sentis que j'étais devenu quelqu'un, d'autant plus que mon uniforme, dans lequel j'apparaissais pour la première fois, me semblait devoir rehausser extrêmement la dignité de mon apparence. Durant une heure, la famille assemblée spécialement en mon honneur m'examina, me pesa, me mesura comme si je venais de faire le tour du monde. L'aréopage décida contradictoirement que je rappelais d'une façon prodigieuse mon ancêtre l'amiral, qui était brun avec le visage en lame de couteau, mon arrière grand-oncle l'archevêque, qui était camard, et une parente encore vivante, Dieu merci, qui passait, je l'avais entendu dire plus d'une fois, pour une des jolies femmes blondes de la cour de Charles X.

Au milieu de ces discussions agréables, l'heure du dîner arriva. Comme nous allions nous rendre à table, une petite personne, que je ne reconnus pas tout d'abord tant elle avait grandi, s'approcha de moi plus timidement, je le gagerais, que la parente ci-dessus nommée n'abordait le dernier roi de la monarchie légitime.

—Tiens, Rosie! m'écriai-je d'un air affable de bon prince. Tu es donc toujours ici?

Au regard que me jeta l'oncle Jean, il me vint un soupçon que la phrase n'était pas des plus heureuses, mais, dans l'agitation générale, personne que lui n'avait dû la remarquer. Je réparai mes torts en embrassant ma cousine qui ne levait pas les yeux sur moi, et en lui donnant la main pour passer à table. J'appris le lendemain dans la conversation qu'elle travaillait beaucoup, quelque chose comme douze heures par jour, car tous les habitants féminins de Vaudelnay s'étaient cotisés, pour ainsi dire, afin de pousser son éducation. Ma grand'mère lui enseignait la couture, ma tante Frédérique la grammaire et l'orthographe, ma tante Alexandrine le dessin et le piano, ma mère l'écriture, le calcul et l'histoire sainte. Je frémis rien que de penser à ce surmenage.

Elle trouva cependant moyen, je ne sais comment, d'être à mon jardin quand je passai par là dans ma tournée de propriétaire. Jamais, dans le temps de ma plus grande ferveur d'horticulture, mes plates-bandes n'avaient été plus magnifiques. D'un oeil anxieux l'enfant guettait mes impressions.

—Oh! oh! m'écriai-je complaisamment, tu m'as bien remplacé, Rosie!

—Cela te fait plaisir? balbutia-t-elle.

—Mais oui, certainement.

Et, sans pousser l'éloge plus loin, je continuai ma route vers la pièce d'eau où les cygnes, qui me voyaient venir, s'approchaient de la rive pour prendre de ma main la pâture attendue.

Aux grandes vacances du mois d'août, je repassai par là, mais Rosie ne m'attendait pas pour mendier mon approbation. Le jardin était en friche. Elle aussi avait dû se dire: A quoi bon!

—La paresseuse! pensai-je. Il faudra que je la gronde.

Mais un poney que je trouvai dans une stalle de l'écurie—j'avais rapporté tous les prix de ma classe—m'ôta l'envie et le temps de gronder personne, surtout un être d'aussi médiocre conséquence que Rosie. Je la vis assez peu durant ces deux mois qui s'enfuirent comme un songe, au milieu de plaisirs de toute sorte. D'autres années passèrent. Après le poney vint un fusil et je ne rêvai plus que lièvres, perdreaux, contrepied et remise.

Puis la mort entra au château, et, quand elle connut le chemin de cette maison pleine de vieillards, elle y revint souvent comme si, la perfide! elle ne se plaisait qu'aux faciles besognes. L'un après l'autre, les ancêtres s'en allèrent tous dormir dans le caveau creusé sous notre chapelle. Alors l'oncle Jean, resté seul de sa génération, quitta Vaudelnay, lui aussi, avec sa petite-fille, héritière de quelques milliers d'écus laissés par la tante Frédérique. L'autre, la tante Alexandrine, à cheval sur les vieux usages, avait testé en ma faveur.

Mes parents restaient maîtres du domaine, et Dieu sait avec quelle joie ils auraient conservé sous leur toit l'oncle Jean et sa petite-fille. On le supplia de garder son appartement dans la vieille tour, mais il ne voulut rien entendre.

—Quand mon frère et mes soeurs étaient là, dit-il, je pouvais y être aussi. Un octogénaire de plus ou de moins, cela ne tirait pas à conséquence. Mais le temps a marché. Un vieux comme moi doit faire place aux jeunes. D'ailleurs, il vaut mieux pour Rosamonde qu'elle passe quelque temps à Paris.

Jamais on ne put l'en faire démordre. Un beau jour il s'éloigna sans bruit de Vaudelnay, suivi de Rosie et de Lisbeth. A cette époque, je faisais mon droit à Paris et je ne pus adresser mes adieux à la branche cadette de ma famille.

En m'annonçant leur départ, ma mère me fit connaître leur domicile dans un quartier de l'autre monde, quelque part derrière le Luxembourg.

« Tu iras les voir souvent, m'écrivait-elle. Je voudrais être sûre qu'ils seront heureux, mais j'en doute, non seulement parce qu'ils possèdent fort peu de bien, mais encore parce qu'ils vont être perdus dans cette grande ville, sans un ami. Dieu sait que ton père et moi nous avons mis tout en oeuvre pour empêcher ce départ qui nous désole. Mais tu connais ton oncle!…. »

A la lecture de cette lettre, je m'étais bien promis d'aller voir dans les trois jours l'oncle Jean et sa petite-fille, ce qui eût été une entreprise peu difficile si j'avais habité le quartier latin. Mais j'appartenais à la catégorie des étudiants du grand monde qui demeuraient autour de la Madeleine dans des entresols charmants, allaient chaque soir dîner en ville, et se rendaient à l'École, quand leurs devoirs sociaux le leur permettaient, dans des tilburys irréprochables de tenue. Je crois même, Dieu me pardonne, que j'y suis allé à cheval une fois ou deux avant de faire mon tour de Bois.

Je ne voudrais pas me faire meilleur que je ne suis, mais j'affirme que je me réveillai un beau matin en me disant:

—Aujourd'hui, qu'il vente ou qu'il grêle, j'irai voir mon oncle et ma cousine.

Malheureusement il me fut impossible de retrouver l'adresse envoyée par ma mère. On dira qu'il était bien simple de la demander; mais j'appartenais alors à cette classe nombreuse d'êtres toujours prêts à braver pour leur famille ou leurs amis tous les supplices du monde sauf un seul: la peine effroyable d'écrire une lettre.

C'était, il faut en convenir, un grand défaut, et je le reconnaissais moi-même avec franchise. Toutefois il était racheté, selon toute apparence, par de sérieuses qualités, car je devenais l'ami de quiconque m'avait approché une fois.

Quand j'y réfléchis d'un peu plus loin, je présume que la première de ces qualités consistait dans la fortune dont mon père, retenu à Vaudelnay par sa santé, me faisait jouir avec une générosité qui était chez lui un système. J'avais en plus le don d'être « amusant », qui me faisait rechercher partout, bien que les gens amusants fussent alors moins rares qu'aujourd'hui, ainsi qu'en témoigneront tous mes contemporains.

Je crois pouvoir en appeler au même témoignage pour constater que j'étais joli garçon, bien fait de ma personne, bon valseur, fin cavalier, ni trop naïf ni trop blasé pour mon âge, plein d'aversion pour tout ce qui était malpropre et mal odorant au physique et au moral. Comme trait caractéristique, j'ajouterai que j'étais alors réglé dans mes moeurs à l'égal d'un chartreux, ou, pour mieux dire, d'un forçat. Mon cheval, mes amis, mes études un peu négligées, mes nouveaux devoirs d'homme du monde pris tout à fait au sérieux, c'était de quoi composer une existence qui ne me laissait guère le temps de penser à mal et aurait en outre brisé les muscles d'un athlète. Il faut joindre à cela que les femmes du monde que je voyais de près m'empêchaient d'admirer les autres, ce qui peut paraître une originalité invraisemblable. D'ailleurs elles-mêmes refusaient méchamment de croire à la préférence dont je voulais bien les favoriser, et leur bienveillance à mon égard n'allait pas sans une défiance mal déguisée. Elles m'examinaient, me retournaient, me maniaient avec précaution, comme on fait d'un bibelot dans un étalage, quand on ne compte pas risquer l'emplette.

Enfin, j'étais irréprochable, bon gré mal gré, et s'il m'était resté, par-ci par-là, une heure libre pour ma cousine et pour l'oncle Jean, je me demande ce qui m'aurait manqué pour être la perfection absolue. Dans les bals, je voyais déjà les regards des mères marquer mon front de vingt-trois ans du sceau des élus, tandis que dans le secret de leur coeur, elles pensaient:

—Voilà un garçon qu'il faudra suivre. Encore une saison ou deux, et ce sera un parti hors ligne s'il ne déraille pas.

Ah! si les jeunes gens savaient pourquoi les mères vont au bal, pourquoi elles y conduisent leurs filles, au prix de fatigues sans nombre! S'ils savaient pourquoi les jeunes personnes sourient, font de l'esprit, dansent et vont au buffet! S'ils savaient!…. Mais, parbleu! à l'entrain qu'ils y apportent aujourd'hui pour la plupart, je soupçonne qu'ils savent. D'ailleurs, que ne savent ils pas? Et comme c'est ennuyeux, triste, désespérant de savoir!

IX

A la fin de ma première année de droit, je subis assez gaillardement l'épreuve de l'examen. J'aurais mauvais goût à blâmer la facilité du programme ou l'indulgence des juges; toutefois, depuis ce premier succès de ma carrière intellectuelle, je n'ai jamais pu entendre dire qu'un jeune homme a échoué dans ces peu terribles débuts, sans me sentir plein pour lui d'une pitié profonde.

Les vacances me rappelaient à Vaudelnay, mais, auparavant, un impérieux devoir m'obligeait à rendre visite à l'oncle Jean et à sa petite-fille. Grâce à Dieu, mes amis et mes amies du grand monde étant dispersés dans toutes les directions; je n'avais rien de mieux à faire à cette heure que de me montrer bon parent.

Mais la difficulté—elle était sérieuse,—consistait à découvrir l'adresse du baron de Vaudelnay. La demander à ma mère? C'eût été faire l'aveu d'une coupable négligence. Fort heureusement le notaire de la famille, que je ne manquais pas d'aller trouver dans son étude le premier de chaque mois, devait posséder ce renseignement indispensable. En effet j'appris par lui que le vieillard demeurait rue d'Assas. Je pris un fiacre pour me rendre chez mon oncle, d'abord pour ne pas faire à ses yeux l'étalage de mauvais goût de ma voiture, de mon cheval et de mon groom, et ensuite parce que les pavés de la rive gauche, brûlés parle soleil de juillet, ne valaient rien pour les pieds d'Annibal qui avait la sole sensible comme l'épiderme d'une nymphe.

En apprenant du concierge que le baron était seul chez lui—au quatrième étage et quel escalier!—je me sentis aussi ému que je l'avais été huit jours plus tôt devant mes examinateurs. Même, tout en montant les marches, je me disais qu'on peut toujours trouver moyen d'ânonner quelques phrases sur la condition des affranchis ou sur l'incapacité des mineurs. Mais que répondre si, là-haut, on me posait cette « colle » redoutable:

—Pourquoi n'es-tu pas venu nous voir plus tôt?

Il faut croire que l'oncle Jean n'avait pas trop souffert de la rareté de mes visites, car il m'accueillit comme si nous nous étions quittés la veille, avec cette bonté triste et ce sourire résigné que je lui connaissais, depuis le soir où il était rentré à Vaudelnay rapportant Rosie entortillée dans sa couverture.

Pauvre oncle! il avait franchi une étape de plus dans la vieillesse. Il était facile de voir que la prochaine halte serait la dernière. Il portait ses cheveux blancs très longs; sa taille s'était voûtée; ses vêtements, d'un entretien irréprochable, trahissaient la pauvreté. J'eus un léger malaise en les reconnaissant, pour les avoir vus jadis à Vaudelnay…. Je me hâtai de parler de ma cousine.

—Elle est à sa peinture, dit mon oncle. Ah! c'est vrai: tu ne sais pas! Elle a pris une rage de barbouiller des toiles. En toute justice elle a du talent. Du reste, regarde.

Sur les murs s'étalaient quatre ou cinq tableaux dont j'aurais eu quelque peine à discerner le mérite, non seulement parce que j'étais loin d'être clerc en peinture, mais aussi parce que, subitement, mes yeux se trouvèrent un peu brouillés. Ces toiles étaient des vues de Vaudelnay, du parc, des environs, probablement faites de mémoire. Sur la table un chevalet de velours supportait un dessin qui acheva de me troubler la vue, car il représentait mon jardin quelque onze ans plus tôt.

L'oncle Jean, très vivement, fit volte-face et s'en fut regarder le ciel par la fenêtre.

—Tu vas sans doute retourner là-bas? me dit-il après une minute de silence. Je sais que tu es reçu, et je t'en félicite.

—Vous savez?…balbutiai-je. Comment l'avez-vous appris?

—Par ta cousine, je crois. Cette petite est une gazette ambulante et me raconte tout ce qui se passe à Paris; ce qui se passe de bon, bien entendu. Car moi, je ne sors plus guère. Les jambes….

Il acheva ce qu'il voulait dire par une grimace que je lui avais toujours connue, quand il voulait éviter un jugement sévère sur les personnes ou sur les choses.

—Ma cousine sort beaucoup? demandai-je.

Si j'avais exprimé toute ma pensée j'aurais dit:

—Elle ferait mieux de peindre moins, et de tenir compagnie à son vieux grand-père.

L'oncle répondit sans avoir l'air d'en vouloir le moins du monde à cette coureuse:

—Dieu merci! nous avons toujours Lisbeth qui est une duègne irréprochable. Pauvre Rosie! elle sera désolée d'avoir manqué son cousin!

—Mais je lui donnerai bientôt l'occasion de se consoler, dis-je poliment. Je reviendrai.

—Pas avant les vacances? Tu vas partir?

—Demain matin.

L'oncle eut un sourire imperceptible dans lequel je lus tout un chapitre de philosophie.

Décidément la conversation manquait d'entrain. Je réfléchissais, à part moi, qu'il est très difficile de trouver quelque chose à dire aux gens que l'on rencontre une fois par an, tandis qu'une heure semble courte à l'intimité de chaque jour. Mon oncle réfléchissait aussi. Tout à coup il tourna vers moi un de ces regards subitement attendris que je lui connaissais depuis l'enfance de Rosie.

—Écoute, fit-il, tu leur diras que je les aime de tout mon coeur, et ces mots-là, tu as pu le constater, ne reviennent pas souvent dans ma bouche. Voilà ma commission pour les vivants, qui ne sont que deux: ton père et ta mère. Quant aux morts, qui sont beaucoup plus nombreux, tu leur diras—son regard avait changé d'expression—tu leur diras que je leur pardonne. De cette façon, il n'y aura aucun moment de gêne, lors de mon arrivée parmi eux.

Sa belle figure se réveilla sous une expression moqueuse de défi jeté à
Celle qui devait—probablement bientôt—le réunir aux ancêtres.
Il eut cette plaisanterie de vieux soldat:

—L'entrevue sera déjà bien assez froide.

Ces paroles me remirent dans l'esprit mainte question que je n'avais pas osé faire dix ou douze ans plus tôt, que je n'avais pas songé à faire depuis, distrait que j'étais par des sujets plus modernes. Je demandai au vieillard, retrouvant, sans l'avoir cherchée, la façon de lui parler que j'avais dans mon enfance:

—Oncle Jean, votre vie ne m'est pas plus connue que si vous étiez pour moi un étranger. Ne vous semble-t-il pas que je devrais en savoir au moins quelque chose?

—Te voilà devenu bien curieux tout à coup!

En me parlant ainsi, le baron s'efforçait d'exprimer l'ironie. Mais je vis bien que ma question, quoi qu'il en eût, lui causait du plaisir.

—Après tout, dit-il, c'est ton droit. La vie de chacun de nous, bonne ou mauvaise, utile ou perdue, appartient à notre lignée, et c'est à tes mains qu'est confié désormais l'avenir du bon vieux nom. Je souhaite, mon cher enfant, qu'il te porte plus de bonheur qu'il n'en a porté à moi ainsi qu'aux miens.

Son visage, très triste un instant, devint très grave. A mon grand étonnement, le vieillard s'inclina devant moi avec une sorte de respect.

—Futur marquis de Vaudelnay, dit-il, voici la confession d'un des vôtres qui fut jugé sévèrement par ceux de son époque. Vous serez peut-être plus indulgent.

L'oncle se moquait-il de moi? Je me le suis demandé et me le demande encore. Ce qu'il y a de certain c'est que j'envoyais à cette heure ma curiosité à tous les diables, prévoyant plus d'une comparaison embarrassante pour moi dans la confession qu'on m'annonçait. La voici, quelque peu résumée, et cependant le baron n'était pas homme à s'étendre inutilement sur sa propre histoire.