[1]Cette traduction et les suivantes sont dues à M. Victor Orban.
CERCLE VICIEUX
Se balançant dans l'air, une luciole ne cessait de gémir:—«Que je voudrais être la blonde étoile qui scintille là-haut dans l'éternel azur!»
Et l'étoile, toisant la lune, songeait avec jalousie:—«Que je voudrais ressembler à l'astre dont la transparente lumière bleue baigne mollement le contour de la colonne grecque ou de la fenêtre gothique, et que la femme belle et aimée contemple en soupirant!»
Et la lune, lorgnant le soleil, se disait avec amertume:—«Que je suis malheureuse! Que je voudrais posséder cette immense, cette immortelle clarté en laquelle toute lumière se résume!» Mais le soleil, inclinant sa couronne resplendissante, soupirait à son tour:—«Elle me pèse, cette brillante auréole divine.... Elle m'ennuie, cette immense voûte étoilée.... Hélas! que ne suis-je né simple luciole?»
ENFANT ET JEUNE FILLE
La voici parvenue à cet âge vague et inquiet... C'est le jour clair qu'on devine au fond de l'aube indécise; c'est le bouton entr'ouvert, la rose prête à s'épanouir. Ce n'est pas encore la femme et ce n'est déjà plus l'enfant.
Tantôt elle est très calme et très sage; tantôt elle fait l'évaporée; elle allie, dans un même geste, la folie et la pudeur; elle a tantôt un air d'enfant et tantôt des attitudes de jeune fille; elle étudie le catéchisme et lit des vers d'amour.
Parfois, en valsant, son cœur palpite à se briser, peut-être de fatigue, peut-être d'émotion. Quand ses lèvres vermeilles s'entr'ouvrent et s'agitent, on ne sait si c'est pour demander un baiser ou pour dire une prière.
D'autres fois encore, en embrassant sa poupée, elle jette un coup d'œil furtif à son cousin... qui sourit. Et quand elle se met à courir, il semble que la brise énamourée, secouant sa chevelure, lui prête des ailes d'ange ou des grâces de houri.
Quand elle traverse le salon, il lui arrive souvent de s'arrêter devant le miroir; et il n'est pas rare qu'en se couchant elle se mette à feuilleter quelque roman dont l'héroïne conjugue l'éternel verbe aimer.
Dans la chambre où elle dort la nuit et se repose le jour, elle a placé le lit de sa poupée au pied de la toilette. Et quand elle rêve, il lui arrive souvent de redire tout haut ses leçons de collège et... le nom d'un jeune docteur.
Elle se réjouit aux cadences de l'orchestre, et quand elle fait son entrée dans le bal, elle prend des manières de demoiselle. Les visites chez la modiste lui font oublier l'ennui des heures passées auprès de sa maîtresse; elle a du respect pour l'une, mais elle adore l'autre.
Des ennuis de la vie, le plus triste et le plus rude pour elle, c'est l'étude, excepté toutefois la leçon de syntaxe où elle récite le verbe «To love» ... non sans sourire au professeur d'anglais.
Que de fois cependant, fixant son regard dans l'espace, elle semble suivre une vision éthérée; que de fois, ramenant son bras frêle sur sa poitrine, elle comprime les pulsations de son cœur agité.
Ah! insensé celui qui dans un moment d'hallucination irait se jeter à ses pieds et lui faire l'aveu d'une espérance vaine; comme elle se moquerait de ces tristes amours, comme elle rirait de l'aventure et s'empresserait d'aller la conter à maman!
C'est que cette créature adorable, divine, ne se peut expliquer et ne se peut comprendre. Quand on y cherche la femme, on y trouve l'enfant, et quand on veut y voir l'enfant, on y découvre la femme!
APPENDICE
Machado de Assis synthétise complètement et admirablement notre degré de culture mentale. Il est le chef supérieur et incontesté de notre littérature.... Nul n'a affirmé comme lui, dans le domaine littéraire, et son individualité et notre nationalité... Il a décrit son monde, son époque, son propre milieu. Son champ d'activité a été la société dans laquelle nous vivons... Quoique d'un caractère calme, peu expansif, timide même, il a exercé une influence considérable et intense sur les classes cultivées de la société. En effet, il suffit de parcourir son œuvre pour se convaincre qu'aucun phénomène social ne s'est produit sans qu'il y ait pris part directement ou indirectement, par la chronique quotidienne ou par le roman, par la propagande ébauchée en ses personnages ou par une critique pleine d'ironie et dont il avait le secret. Il avait un style à lui, un style particulier, vraiment unique dans notre langue et introuvable en aucune autre. Je pourrais dire même qu'il possédait ou qu'il avait créé une langue nouvelle, tant ses expressions étaient neuves et profondément originales.
... Il était philosophe, commentateur, critique et analyste,—analyste des choses et des hommes, des âmes et des mœurs, des individus et du milieu, des grandes passions et des petits vices. Il n'avait pas le sarcasme dissolvant; mais il professait un doux et bienveillant scepticisme. C'était un annotateur. Il savait commenter les situations, les coutumes et les idées, applaudir ou protester avec bonté, souligner d'un sourire ce qui était risible...
... Cet esprit lucide a disparu. Je lui rends ici un témoignage personnel d'estime, de vénération et de respect... Je n'étais qu'un adolescent lorsque je l'ai connu, et, déjà alors, j'éprouvais pour lui cette admiration profonde que lui-même avouait avoir ressentie pour Alencar.... Cet hommage, je ne suis pas seul à le rendre; je parle au nom de tous ceux qui, en ce pays, ont quelque culture; au nom de tous ceux qui estiment et aiment vraiment l'art.
C'est pourquoi je demande à la Chambre de lui rendre les honneurs suprêmes. Je le demande non pour lui, mais pour le pays. Je sais, par ses personnages, ce qu'il pensait lui-même de ces manifestations posthumes, ce qu'il pensait de la mort et de ce qui reste après nous.... «Il eut,—fait-il dire à l'un de ses héros,—il eut la mort lente, la mort d'un vin filtré qui sort impur d'un flacon pour entrer purifié dans un autre: la lie irait au cimetière». Et ce n'est pas la peine de chercher à savoir de quel cimetière il s'agit.
Dans une page de ses mémoires, il nous parle aussi d'un personnage en habit de soie noire, portant culotte, bas de soie et souliers à boucle. C'était le portier du Vieux Sénat, qui s'en allait le long d'un interminable corridor obscur et disparaissait dans un cimetière—qu'il ne valait pas la peine de mentionner, parce que «tous les cimetières se ressemblent».
Tâchons, messieurs, de démentir cette assertion en ce qui le concerne! Que le champ de repos où l'on déposera la dépouille mortelle de Machado de Assis ne ressemble à aucun autre: que la pensée brésilienne s'oriente vers celui-là pour rendre l'hommage de sa vénération à la plus haute expression qu'elle a possédée en cet écrivain de génie. Que le Brésil atteste, par ce solennel hommage rendu à sa propre gloire, son orgueil de constituer un milieu capable de donner le jour à des hommes vraiment supérieurs, tels que Machado de Assis!...
Alcindo Guanabara.
(Discours prononcé à la Chambre des Députés.)
Comment évoquer ici, comme je le voudrais, le côté moral de son caractère? Machado de Assis a donné de constants témoignages de la richesse de son inspiration dans le lyrisme, de sa maestria dans le style, de sa sagacité en psychologie, de sa grâce dans l'invention, de sa bonhomie dans l'humour, de son nationalisme dans l'originalité, de sa franchise, de son tact et de son goût littéraire. Ses écrits constituent une galerie de chefs-d'œuvre; ils attestent surtout notre culture, l'indépendance et la vitalité des énergies civilisatrices de notre race... Mais à cette heure où il entre dans le mystère, où il entre en contact presque direct, presque sensible avec l'inconnue du problème suprême,—problème que nos interrogations pleines d'anxiété renouvellent à chaque disparition de l'un d'entre nous dans le torrent des générations,—ce n'est pas l'occasion d'entonner des cantiques d'enthousiasme ni des hymnes à la victoire dans les luttes du talent. D'ailleurs, les commémorations ne lui manqueront point: son souvenir grandira avec les années, à mesure que sa traînée de lumière rayonnera dans l'avenir, toujours plus loin de son foyer.
Ce qui s'éteindrait peut-être, si nous ne nous empressions de le recueillir dans la mémoire des vivants, c'est le souffle de sa vie morale.. Quand, avec son dernier soupir, ce souffle s'est exhalé pour la dernière fois, ses amis ont contracté l'obligation de retenir ce souffle,—comme on retiendrait dans une aspiration intense l'arome d'une fleur dont l'espèce serait perdue,—afin de le transmettre à nos descendants et d'en imprégner l'impérissable tradition...
Ruy Barbosa.
(Discours prononcé au nom de l'Académie Brésilienne.)
Au bord de la route, une toile d'araignée emprisonnant des perles de rosée qu'irise la lumière matinale est certainement une belle chose, encore qu'elle soit presque vulgaire pour des yeux qui ne savent pas la voir. Qui, cependant, se jugerait capable de doubler cette beauté? Pour cela, il faudrait d'abord l'araignée; ensuite, il faudrait la rosée, larmes que la nuit recueille de toutes les souffrances ignorées; enfin, une collaboration indispensable aussi serait celle du soleil, ce grand centre de vie, qui, à chaque palpitation, émet des ondes de lumière et de chaleur qui sont l'âme des choses créées.
Celui qui chercherait, dans son œuvre, les traits profonds d'une eau-forte de Rembrandt avec ses prodiges de clair-obscur, ferait fausse route. Qu'il quitte la forêt ombreuse et revienne vers la lisière, et là, à la clarté douce et diffuse d'un beau soir d'automne, qu'il lise en repos le Mémorial de Ayres, comme qui contemplerait une de ces gravures fermes, nettes mais légères dont Botticelli a illustré la Divine Comédie. Alors, pour celui qui a des yeux pour voir et pour admirer, le phénomène s'accomplira.
Pour celui, toutefois, qui pendant plus d'un demi-siècle a accompagné l'œuvre de Machado de Assis,... le Mémorial de Ayres contient quelque chose de plus encore. Dès le début, on y découvre un parfum de tristesse. À mesure qu'on avance dans la lecture, on voit se détacher de ses pages les papillons bleus du regret. Enfin, sous la palpitation de grandes ailes blanches, on perçoit un appel venu de très loin, auquel l'auteur répond du fond de lui-même par la chanson du roi troubadour; et, discret comme Ayres, pour ne pas troubler le colloque de deux cœurs très aimants, il se retire sans bruit, sur la pointe des pieds, parce que celle qui l'appelle, c'est la Muse familière et consolatrice, l'Espérance...
Salvador de Mendonça.
(Jornal do Commercio. Septembre 1908.)
La nuit où mourut Machado de Assis, celui qui aurait franchi le seuil de la villa du poète, à Laranjeiras, n'aurait pu soupçonner que le dénouement fatal était si proche. Dans la salle à manger, un groupe de dames relisaient d'anciens vers encore inédits... Dans le salon, quelques disciples s'entretenaient à voix basse...
Le silence était presque complet dans cette demeure où le profond regret glorifiait une existence prête à s'en aller...
À un certain moment, on entendit frapper timidement à la porte d'entrée. On ouvrit. Un visiteur apparut: c'était un jeune homme de seize à dix-huit ans à peine. On lui demanda qui il était. Il répondit qu'il jugeait inutile de se nommer, car il ne connaissait le maître de la maison que par la lecture de ses livres qu'il adorait. Il avait appris par les journaux du soir que Machado de Assis était dangereusement malade, et il avait eu la pensée de le visiter... Il s'excusait de sa hardiesse. S'il ne lui était pas donné de voir le malade, il suppliait qu'on lui donnât au moins des nouvelles de son état.
Et le jeune homme anonyme—venu de la nuit—fut conduit à la chambre du poète... Il s'agenouilla en silence, puis, s'étant approché, il prit la main du maître, y déposa un baiser et étreignit sa poitrine moribonde dans un beau geste de tendresse filiale. Il se releva et, sans proférer une parole, il sortit.
En le reconduisant, M. José Verissimo lui demanda son nom. Le jeune homme se fit enfin connaître. Mais il doit rester anonyme.
Quelle que soit la destinée de cet adolescent, il ne s'élèvera jamais davantage dans la vie... Pendant un moment, son cœur a battu seul pour l'âme d'une nation. Pendant la minute où il a étreint Machado de Assis mourant, il a été le plus grand de son pays.
Euclydes da Cunha.
(Renascença. Septembre 1908.)
Toute vulgarité dans la vie ou dans l'art répugnait à sa nature qu'on peut, sans exagération, appeler aristocratique. Il avait en horreur tout excès, toute exubérance, toute emphase... Les fautes contre le bon goût le chagrinaient réellement. Volontiers il répétait cette pensée, qui est de Mérimée je crois: «Le mauvais goût mène au crime»... Sans se vanter de quoi que ce fût, et sans se proclamer esthète,—qualificatif qu'il détestait d'ailleurs, comme tous les qualificatifs en général, se formant même une piètre idée de ceux qui se l'attribuent,—il fut vraiment un esthète. Il voyait et considérait toutes choses sous l'aspect de la beauté, qui, pour lui, était aussi l'élégance et le bon goût. Il aimait tout ce qui était littérature ou portait le cachet littéraire. Il était vraiment avide d'histoires, d'anecdotes, de faits révélant quelque intérêt psychologique, littéraire ou esthétique. Son imagination de poète se plaisait à les idéaliser, à les amplifier, à en extraire une sensation ou la philosophie que ces faits pouvaient contenir. Quoiqu'il n'éprouvât que répugnance pour les choses sordides où les autres se complaisent trop facilement, et bien que sa délicatesse native s'en scandalisât, il les tolérait néanmoins, s'il y trouvait de l'esprit et quelque style...
Son horreur pour la banalité et l'emphase s'ajoutait à sa timidité naturelle, à sa défiance de lui-même, lui donnant ainsi une distinction de plus, celle—très rare—de n'être ni un orateur ni un beau parleur. Quant aux deux ou trois petits discours qu'il prononça dans sa vie, ils furent plutôt lus, et d'une voix si faible que personne ne les entendit; mais ils n'en portent pas moins le cachet de sa prose incomparable....
José Verissimo.
(Jornal do Commercio. 29 Octobre 1908.)
L'émotion ni la sympathie pour la souffrance humaine ne lui ont fait défaut, car il a exposé avec la simplicité d'un narrateur véridique quelques-uns de ces cas grotesquement douloureux que l'existence nous offre à chaque pas; car il a mis en relief avec un savant humour les déceptions nées de l'imbécillité ou de la jactance et, avec un sarcasme vainqueur, les humiliantes déroutes des méchants et des imposteurs privés du fruit de leurs plans ténébreux. Jamais, cependant, en aucune de ses pages, il n'a refusé le pieux tribut de sa commisération à une infortune digne de respect; jamais il n'a aggravé d'un mot léger ou railleur l'affliction d'une créature faible, injustement opprimée. Certes, l'âme d'un écrivain n'est jamais tout entière dans ses livres, et l'aphorisme qui consiste à dire que «le style c'est l'homme» est très faux dans l'interprétation étroite qu'on lui attribue d'ordinaire. Mais, sans sortir de l'œuvre de Machado de Assis, en la lisant sans préjugés et sans intention de se subordonner à un jugement systématique, il apparaît nettement et à l'évidence, que si la part des «choses vaines et grossières» lui semblait vraiment excessive dans l'existence commune, dans notre labeur de chaque jour, personne ne sentait mieux que lui au-dessus de cette atmosphère,—déjà pesante et impure pour un simple homme de bien et souvent irrespirable pour un homme supérieur,—le libre azur d'une autre atmosphère plus saine, plus sereine, plus lumineuse. Et c'est vers celle-là que tendait son effort, c'est dans celle-là qu'il se réfugiait et que, autant qu'il lui était possible, il prétendait vivre.
Carlos Magalhães de Azevedo.
(Jornal do Commercio. Octobre 1908).
AU LECTEUR
LE GÉNIE LATIN, par Anatole France
MACHADO DE ASSIS ET SON ŒUVRE LITTÉRAIRE, par M. de Oliveira Lima
MACHADO DE ASSIS. ROMANCIER, CONTEUR ET POÈTE, par Victor Orban
L'INFIRMIER, conte, traduction de Victor Orban
CERCLE VICIEUX, sonnet, traduction de Victor Orban
ENFANT ET JEUNE FILLE, traduction de Victor Orban
APPENDICE
Extrait du discours de M. Alcindo Guanabara
Extrait du discours de M. Ruy Barbosa
Extrait de l'article de M. Salvador Mendonça
Extrait de l'article de M. Euclydes da Cunha
Extrait de l'article de M. José Verissimo
Extrait de l'article de M. Magalhães de Azevedo