The Project Gutenberg eBook of Machado de Assis, Son Oeuvre Littéraire
Title: Machado de Assis, Son Oeuvre Littéraire
Author: Oliveira Lima
Machado de Assis
Victor Orban
Author of introduction, etc.: Anatole France
Release date: June 20, 2018 [eBook #57360]
Most recently updated: January 29, 2020
Language: French
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Bibliothèque nationale de France.
MACHADO DE ASSIS,
SON ŒUVRE
LITTÉRAIRE
AVANT-PROPOS D'ANATOLE FRANCE
de l'Académie Française
PARIS
LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES
6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6
1861
AU LECTEUR
On trouvera réunis dans le présent volume les principaux discours prononcés en Sorbonne, le 3 Avril 1909, à la «Fête de l'Intellectualité Brésilienne». Rappelons que la séance eut lieu dans l'amphithéâtre Richelieu, sous la haute présidence d'Anatole France, de l'Académie Française, et qu'elle fut organisée par la Société des Études Portugaises de Paris, avec le concours de la Mission Brésilienne de Propagande.
La causerie de M. le Docteur Richet ayant été improvisée, nous n'avons pu la reproduire ici. L'allocution prononcée par S. Ex. M. Gabriel de Piza, ministre du Brésil à Paris, et celle de M. Xavier de Carvalho, promoteur de cette soirée commémorative, n'ont pas non plus trouvé place dans ce recueil parce que, par leur nature, elles s'écartaient toutes deux de l'objet principal de cette fête consacrée tout entière à Machado de Assis.
Nous avons préféré donner en appendice quelques extraits de discours et d'articles parus au Brésil après la mort de l'illustre président de l'Académie Brésilienne. De cette façon, l'œuvre assez complète que nous présentons au public peut être considérée comme un véritable hommage rendu par la pensée française en même temps que par la pensée brésilienne au grand écrivain disparu.
L'Éditeur.
LE GÉNIE LATIN
En cette fête de l'«Intellectualité brésilienne» que j'ai le très grand honneur de présider, notre savant compatriote, le docteur Richet, dont tout le monde connaît la droiture et la générosité, va nous dire les sympathies qui unissent le Brésil à la France; M. de Oliveira Lima, ministre du Brésil à Bruxelles, membre de l'Académie brésilienne, nous entretiendra, avec un art bien des fois applaudi, de son illustre compatriote, Machado de Assis, que le Brésil salue comme une des gloires les plus hautes.
Pour moi, Messieurs, je ne crois pas que ce soit trop étendre le sens de cette fête littéraire, que d'y voir la célébration du génie latin dans les deux mondes.
Le génie latin, peut-on le célébrer assez? C'est par lui qu'à Rome fut délibéré le sort de l'univers et conçue la forme dans laquelle les peuples sont encore contenus. Notre science est fondée sur la science grecque que Rome nous a transmise. L'humanité doit au génie latin la naissance et la renaissance de la civilisation. Son sommeil de dix siècles fut la mort du monde.
Je relisais hier, dans un livre de M. Henri Cochin, un récit étrange du vieil annaliste pontifical Stefano Infessura, que je veux vous conter à mon tour, n'imaginant pas une meilleure illustration du sentiment qui nous rassemble ici.
C'était le 18 avril 1845. Le bruit court dans Rome que des ouvriers lombards, en creusant la terre le long de la voie Appienne, ont trouvé un sarcophage romain, portant ces mots gravés dans le marbre blanc: «Julia fille de Claudius». Le couvercle soulevé, on vit une vierge de quinze à seize ans, dont la beauté, par l'effet d'onguents inconnus ou par quelque charme magique, brillait d'une éclatante fraîcheur. Ses longs cheveux blonds, répandus sur ses blanches épaules, elle souriait dans son sommeil. Une troupe de Romains, émue d'enthousiasme, souleva le lit de marbre de Julia et le porta au Capitole où le peuple, en longue procession, vint admirer l'ineffable beauté de la vierge romaine. Il restait silencieux, la contemplant longuement; car sa forme, disent les chroniqueurs, était mille fois plus admirable que celle des femmes qui vivaient de leur temps. Enfin, la ville fut si grandement émue de ce spectacle, que le pape Innocent, craignant qu'un culte païen et impie ne vînt à naître sur le corps souriant de Julia, le fit dérober nuitamment et ensevelir en secret; mais le peuple romain ne perdit jamais le souvenir de la beauté antique qui avait passé devant ses yeux.
Voilà l'éternel miracle du génie latin. Il s'éveille et soudain la pensée humaine s'éveille avec lui; les âmes sont délivrées, la science et la beauté jaillissent. Je dis le génie latin, je dis les peuples latins, je ne dis pas les races latines, parce que l'idée de race n'est le plus souvent qu'une vision de l'orgueil et de l'erreur, et parce que la civilisation hellénique et romaine, comme la Jérusalem nouvelle, a vu venir de toutes parts à elle des enfants qu'elle n'avait point portés dans son sein. Et c'est sa gloire de gagner l'univers.
Le génie latin rayonne sur le monde. En vain les puissances de ténèbres voudraient le replonger dans la tombe: il crée tous les jours plus de liberté, plus de science et plus de beauté, et prépare une justice plus juste et des lois meilleures.
Latins des deux mondes, soyons fiers de notre commun héritage. Mais sachons le partager avec l'univers entier; sachons que la beauté antique, l'éternelle Hélène, plus auguste, plus chaste d'enlèvement en enlèvement, a pour destinée de se donner à des ravisseurs étrangers, et d'enfanter dans toutes les races, sous tous les climats, de nouveaux Euphorions, toujours plus savants et plus beaux.
Anatole France
de l'Académie Française.
Machado de Assis
MACHADO DE ASSIS ET SON ŒUVRE LITTÉRAIRE
Les funérailles imposantes faites en septembre dernier, par la population de Rio de Janeiro, au grand écrivain dont nous venons aujourd'hui, respectueusement et pieusement célébrer ici la mémoire,—mémoire qui doit être chère à toute la race latine qu'il illustra outre-mer,—révèlent un état de culture vraiment avancé chez le peuple brésilien. Car ces funérailles ne furent pas seulement officielles, elles eurent aussi ce caractère plus noble et inattendu d'être pour ainsi dire à peine officielles. Le gouvernement, certes, y avait contribué par toutes ses pompes civiles et par le plus bel éclat militaire: ne s'agissait-il pas du président de l'Académie Brésilienne, une quasi fondation d'État? Mais la note remarquable et particulièrement touchante était donnée par l'adhésion spontanée, par la participation effective et empressée des étudiants, des professeurs, des fonctionnaires, des commerçants, des industriels, de ce que l'on appelle avec raison le monde intellectuel et de ce que quelques-uns appellent, à tort, le monde non-intellectuel, car l'intelligence revêt bien des formes et emprunte même des déguisements, sans que l'expression littéraire puisse être considérée comme son unique apanage.
Cet hommage eut assurément surpris Machado de Assis lui-même, parce que, de sa vie, il n'en avait jamais recherché de pareils, et c'est d'autant plus flatteur pour sa renommée, comme aussi pour ceux qui le lui rendirent. Ces derniers ont montré par là qu'ils appréciaient à sa juste valeur le mérite d'un écrivain qui ne semblait pas tout à fait destiné à être si bien compris par la foule. C'est surtout à cause de cela que l'hommage, comme je viens de le dire, honore ceux qui s'y sont associés avec une pareille ferveur. Nous l'appelions bien, nous autres gens du métier, le Maître, mais j'aurais personnellement juré que son influence, bien que dépassant de beaucoup une coterie de lettrés et d'artistes, n'allait pas au-delà d'un cercle de gens de haute culture, ou, si l'on préfère, de lecture; je croyais,—et je suis fort heureux de m'être trompé,—que sa gloire ne rayonnait point aux yeux du plus grand nombre.
Tout d'abord, il n'était pas ce que l'on est convenu d'appeler un écrivain patriotique,—extérieurement, intentionnellement patriotique, bien entendu. Il l'était toutefois dans l'âme, car, comme il l'écrivait lui-même à propos de José de Alencar, il existe une façon de voir et de sentir qui donne la note intime de la nationalité, indépendante de la physionomie extérieure des choses. Et cependant, tout en considérant avec lui Racine comme le plus français des tragiques français, encore que dans son œuvre la parole ne soit prêtée qu'à des anciens, je me demande s'il est réellement le plus populaire?
On ne peut s'étonner, au Brésil, de la popularité retentissante et durable des Gonçalves Dias, des Casimiro de Abreu, des Castro Alves, de nos meilleurs poètes de l'école romantique. Outre qu'ils s'adressaient à la sensibilité plutôt qu'à l'intelligence, en traduisant avec une tendresse exquise les peines du cœur—auxquelles nul ne demeure étranger,—ils chantèrent à dessein, avec des accents toutefois sincères, touchants et incomparables, les beautés de la nature brésilienne, la douceur de la vie brésilienne, les illusions, les espérances et les rêveries de l'âme brésilienne. Il est donc fort juste que leurs compatriotes les aient récompensés en gardant le souvenir de leurs plus belles compositions. Tout brésilien vous récitera sur le champ la Chanson de l'Exil, ou Mon âme est triste, ou les Voix d'Afrique. Un poète d'esprit subtil me faisait un jour une très juste remarque. Il prétendait qu'il suffisait de lire quelques-unes de ces strophes où s'égrènent les merveilles du ciel tropical pour se procurer le plus sûr commentaire à l'une des gravures coloriées du livre d'Emmanuel Liais: celle qui reproduit ce firmament somptueusement étoilé du Brésil, d'où se dégage une sorte de volupté cosmique et l'ivresse de l'amour.
Quoique poète lui aussi, Machado de Assis est bien différent. Il s'est libéré des liens les plus étroits du nationalisme, qui souvent touche au nativisme et qui envahit également les vers. Il s'est élevé à une conception plus générale et, disons-le, plus humaine de la vie; mais sans cesser toutefois de garder la note essentiellement nationale. En décrivant les caractères de ces personnages, il n'avait pas la prétention de les rendre synthétiques. Et pourtant ils le sont devenus, et tout leur promet même de devenir universels. Dans ses contes et dans ses romans, l'intrigue est courte, élémentaire, pour ne pas dire effacée: ce manque de robustesse de l'armature était cependant arrivé chez lui à valoir mieux qu'un artifice ou un attrait, parce que cette armature, il l'enveloppait tout entière de la tunique soyeuse de sa philosophie discrète, et qu'en outre, il savait l'embellir de son style élégant, limpide et impeccable.
Je viens de mentionner, sans le vouloir, les qualités maîtresses de cet écrivain, qui serait remarquable dans n'importe quelle littérature et qui s'était beaucoup assimilé les chefs-d'œuvres des littératures étrangères, de Sterne à Renan et de Heine à Anatole France. Ces qualités sont la souplesse dans la composition, la mesure dans l'ironie, l'harmonie dans l'ensemble. Avec tout cela, par une combinaison savante dont, seul, il possédait le secret, il resta inimitable quoique fort imité, ce qui est encore une preuve certaine, indiscutable même, de sa supériorité. Lui-même cependant ne devint jamais imitateur, malgré son étude approfondie des modèles. On peut être peintre, doué d'originalité et de talent, tout en ayant beaucoup subi l'influence des maîtres. La discussion sur ce sujet est close, je pense. Rubens étudia longuement, en Italie, la manière composée et noble des artistes, et n'en resta pas mois flamand dans son exubérance. Et Fromentin n'écrivit-il pas sur les grands peintres flamands et hollandais des pages admirables d'entrain et de vérité,—aussi lumineuses que ses toiles sahariennes, qui sont la négation du clair-obscur?
Il en est de même parmi les écrivains. Machado de Assis fut un lecteur assidu des chefs-d'œuvre écrits dans sa langue et en d'autres langues. Il prisait fort les classiques portugais et admirait tout particulièrement Almeida Garrett, dont le langage se rapprochait tant du sien par la grande pureté, la simplicité voulue et la grâce réservée. Tout comme son devancier, qui fut le plus illustre des romantiques portugais, il ne s'attachait pas scrupuleusement à des formes anciennes ni à des règles surannées; mais il gardait dans son esprit de nouveauté le sentiment de discipline qui empêchait cette tendance de déborder et qui le portait à ciseler son style avec la délicatesse d'un orfèvre qui eût été non seulement un bon artisan mais encore un grand artiste. À n'en pas douter, ce fut en maniant patiemment son outil qu'il atteignit cette perfection relative—je ne veux pas dire absolue—qui n'était ni compliquée ni ouvragée, parce que les belles choses ne le sont jamais: elles doivent présenter la limpidité et la régularité du cristal, géométriquement simple et chimiquement précis.
Le style de Machado de Assis avait conquis à la longue un fini extraordinaire, sans paraître jamais prétentieux, encore moins précieux, et sans que l'esprit de détail portât aucunement atteinte à l'unité de la conception. On trouve l'auteur assez souvent hésitant, non pas quant à la langue, qui est toujours coulante en même temps que sobre,—car, vers le temps de sa mort, on peut dire qu'aucun écrivain d'expression portugaise ne la connaissait mieux et ne savait s'en servir avec plus d'adresse,—mais quant aux idées. Cette hésitation, employée beaucoup à dessein et beaucoup par tempérament, était en effet devenue chez lui une habitude, et, à maintes reprises, ce lui fut une ressource: elle resta jusqu'à la fin une caractéristique de sa manière et ajouta même à son charme, sans que la forme eût jamais à en pâtir. En vérité, elle découlait de sa philosophie: j'entends par ce mot, la façon de voir et de comprendre l'univers, ce qui est, je crois, une définition suffisante, quoique un peu ancienne et même vulgaire, si l'on veut. L'auteur de Braz Cubas s'efforçait de voir cet univers à travers une ironie sceptique et calme, en dissimulant autant qu'il le pouvait ses inquiétudes et en laissant échapper parfois une pointe d'émotion qu'il s'ingéniait également à ne pas montrer. Car il désirait par-dessus tout paraître impersonnel à l'époque la plus personnelle des Lettres, à l'époque romantique.
On oubliait volontiers, à le voir travailler et produire, sans cesse quoique sans hâte, jusqu'à son dernier moment,—son dernier livre a paru peu de semaines avant sa mort,—que Machado de Assis était en littérature un ancêtre. Ses premiers vers et sa première prose datent de près d'un demi-siècle. Dans un de ses romans, il a fait cette remarque: «qu'il y a en politique des vieux garçons:—ceux qui parviennent à un âge très ingrat sans avoir connu la béatitude des gens qui se mettent en ménage... avec un portefeuille». Ce n'était pas son cas dans la vie littéraire, puisque, de bonne heure, il avait rencontré le succès et qu'encore jeune il avait épousé la renommée. Si l'écrivain, comme tel, n'avait pas vieilli, c'est qu'il était décidément lui-même plutôt qu'il n'appartenait à une école. Il l'était même foncièrement. Sa personnalité a une place à part dans notre littérature, elle ne se confond avec aucune autre; et le fait qu'on a cherché à l'imiter prouve également qu'il n'était pas pareil à ses contemporains, car les pastiches ne se copient point.
De vouloir être impersonnel, c'est-à-dire de ne pas vouloir apparemment river sa subjectivité à son œuvre en la composant d'éléments objectifs, il en était arrivé à être, en quelque sorte, indéfini dans le temps. En effet, ses personnages n'appartenaient pas exclusivement à une époque déterminée, ils n'en étaient pas le produit direct et circonscrit. Généralement, la liaison intime manquait entre le monde des acteurs de la petite comédie humaine créée par son imagination et le temps choisi pour leur action. Parmi ses personnages, il en est quelques-uns tout en demi-teintes, comme nous en connaissons tous, qui traversent la vie d'une manière vague, qui sont comme effacés et presque inaperçus; d'autres cependant, sont des personnages qui décèlent tout simplement la psychologie humaine sans avoir recours à la modalité d'une époque.
Est-ce que par hasard Harpagon, Alceste, M. Jourdain, Célimène, dans la littérature française, sont des caractères du XVIIe siècle? La préoccupation du synchronisme dominait-elle Molière? Ne sont-ce pas plutôt les types de son théâtre immortel qui, pour figurer sur les planches, se parent des habits brodés, des jabots à dentelles et des perruques frisées du grand siècle, tout comme ils auraient pu endosser la redingote noire et se couvrir du chapeau haut de forme de notre temps? Les personnages de Machado de Assis portent les vêtements de nos jours, exactement comme ils pourraient, sans anachronisme, porter ceux d'une autre époque. L'humanité est du reste uniforme sous ses aspects variés, elle est identique à travers l'évolution de la mode. Heureux celui qui réussit à en saisir les traits généraux, car les traits locaux ne font que dissimuler le fond commun et universel. Le Timon de Shakespeare est aussi bien de Londres que d'Athènes: ce serait partout le désenchanté de la flatterie; comme sa Cléopâtre, aussi peu égyptienne que possible, est surtout la grande amoureuse de la légende, que les historiens en quête de nouveauté ne parviennent pas à détruire.
D'autres fois, Machado de Assis n'était pas, répétons-le, aussi impersonnel qu'il prétendait l'être; on peut même dire qu'il existe sous bien des rapports une étroite relation entre son œuvre et sa personnalité. Braz Cubas, par exemple, dont il a écrit les mémoires posthumes, car il affectionnait tout particulièrement cet artifice littéraire,—ce qui est encore une manifestation du caractère fréquemment personnel de son œuvre,—Braz Cubas, c'est lui-même à s'y méprendre. N'est-ce pas sa philosophie qu'il y a dépeinte:—«dégagée de la brièveté du siècle, comme une philosophie inégale, tantôt austère, tantôt badine, une chose qui ne construit ni ne détruit, qui n'enflamme ni ne glace, et qui malgré cela est plus qu'un passe-temps, mais moins qu'un apostolat?»
De même, dans la description du ménage Aguiar, contenue dans son dernier livre intitulé: Souvenirs du diplomate Ayres,—une fois de plus des mémoires—tout le monde s'est plu à reconnaître son heureux et honnête foyer, où la compagne chérie d'une longue existence commune, toute d'affection et de travail, faisait défaut dans les derniers temps et se faisait amèrement regretter comme la confidente de ses pensées, de ses tristesses d'homme et de ses joies d'écrivain. Voyez plutôt en quels termes Ayres résume, dans son journal, les impressions d'une fête de famille chez les Aguiar, à l'anniversaire de leurs noces d'argent: «Elles ne pourraient guère être meilleures. La première fut celle de l'union du ménage. Je sais bien qu'il n'est pas sûr de juger de la situation morale de deux personnes d'après une fête de quelques heures. Naturellement l'occasion éveille le souvenir des temps passés et l'affection en est comme doublée par l'affection des autres. Mais ce n'est pas cela. Il y a en eux quelque chose de supérieur à l'occasion et de différent de la joie d'autrui. J'ai senti que les années avaient dans ce cas fortifié et raffiné la nature et que les deux êtres étaient devenus à la fin une seule et même personne. Je n'ai pas senti cela, je ne pouvais le sentir, sitôt arrivé; mais ce fut le résumé de la soirée».
Machado de Assis
(Dessin de Henrique Bernardelli)
Machado de Assis souffrait beaucoup de son veuvage; mais comme il avait à un haut degré la pudeur de la souffrance, il laissait à peine entrevoir toute l'étendue de sa solitude morale. Il montrait une vraie répugnance à exhiber sa douleur, et c'est beaucoup pour cette raison qu'il adopta le travesti littéraire. À l'ombre de ce travestissement, il put librement évoquer la douce silhouette de l'absente, de la créature bonne et dévouée dont il se souvenait chaque jour sans le proclamer à haute voix, épanchant par là ses longs regrets et consacrant son hommage sans en faire le cabotinage d'une apothéose.
À ce propos, qu'il me soit permis de rappeler un souvenir personnel. La publication d'Esaú et Jacob, l'histoire de ces jumeaux ennemis par leurs goûts différents et leur amour commun, coïncida presque avec la mort de Mme Machado de Assis. En m'écrivant après ce fatal événement, pour me remercier d'un article que j'avais publié sur ce roman, il ne put s'empêcher d'évoquer celle qui n'avait point lu la critique, et voici en quels termes, d'une émotion contenue et profonde, il le fit: «Ma femme, si elle avait pu lire l'article, aurait éprouvé le même sentiment que moi; mais elle n'a même pas lu le livre, quoiqu'elle en eût témoigné l'intention. Elle n'en a lu que des passages, ce qui m'a été confirmé par une de ses amies à qui elle l'avoua comme la meilleure preuve de l'état où elle se trouvait».
À partir du jour où elle ne fut plus là, sa chère mémoire l'accompagna, le hanta, l'absorba. Il ne vécut plus que par le sentiment, ou pour mieux dire, il l'associa à l'espérance de l'au-delà; mais la vie intellectuelle fut plus lente à s'éteindre chez lui. Il ne cessa de travailler, parce que le travail littéraire lui était une consolation et un besoin, et ce fut par là qu'il connut ses dernières joies, puisqu'il est admis que la tristesse même a ses joies. Sous le titre suggestif de Reliques de vieille maison, il rassembla quelques anciennes pages, choisies parmi celles qui lui plaisaient le plus, et il en dédia le recueil à celle à qui ces pages avaient été familières. Ensuite, il rédigea le journal intime de ce diplomate retraité, qui, suivant sa propre expression—laquelle aurait pu s'appliquer à lui-même—avait «l'ironie dans la rétine», une ironie pas méchante mais fine, plus superficielle que maligne, et malgré cela légèrement incisive, quoique plutôt indulgente, qui s'apercevait toujours du côté ridicule des choses mais ne l'exposait qu'avec une raillerie souriante et aimable.
Il est bien dommage qu'à côté du journal imaginaire du Conseiller Ayres, Machado de Assis n'ait pas écrit le sien, le véritable; d'autant plus qu'il n'oubliait pas d'observer à propos de vieux papiers condamnés au feu par l'ancien diplomate, homme du monde avisé, que «nous portons tous dans notre tête d'autres vieux papiers qui ne brûlent jamais et qui ne s'égarent point dans de vieux bahuts». Un chapitre de Mémoires qu'il nous a laissé sous le titre: Le Vieux Sénat, est de nature à rendre plus vif encore ce regret. C'est une ébauche délicate et en même temps saisissante du Sénat de l'empire en 1860, au temps de sa jeunesse de journaliste: une assemblée où se groupaient les parlementaires des premiers temps de la Constituante orageuse, les champions de la majorité du jeune monarque contre une régence affaiblie par la discorde civile, et les derniers venus à cette oligarchie éclairée et grave qu'était notre Chambre Haute d'alors.
«Ces hommes,—je traduis ses paroles—que je voyais là réunis tous les jours, avaient fait ou vu faire l'histoire des débuts du régime, et moi je n'étais qu'un adolescent étonné et curieux. Je leur trouvais une tournure particulière, demi-militante, demi-triomphante, qui leur donnait un aspect participant un peu de l'homme, un peu de l'institution. En même temps, je me souvenais des injures et des quolibets que la passion politique avait inspirés contre quelques-uns d'entre eux, et j'éprouvais l'impression que ces personnages calmes et respectables, qui maintenant se reposaient sur ces fauteuils étroits, n'avaient pas joui jadis du respect des autres ni probablement ressenti leur sérénité actuelle. Et je leur enlevais les cheveux blancs et les rides, et je les faisais de nouveau jeunes, ardents, agités. J'ai commencé là à apprendre la part de présent qu'il y a dans le passé, et réciproquement. L'oligarchie, le coup d'État de 1848 et nombre d'expressions de la politique en opposition avec l'ascendant conservateur trottaient dans mon imagination; et en voyant les chefs de ce parti, souriants, familiers, plaisantant entre eux et avec les autres, échangeant des prises de tabac et prenant ensemble leur café, je me demandais en moi-même si c'était eux qui pouvaient faire, défaire et refaire les éléments et gouverner ce pays avec une main de fer».
Quelques croquis individuels de ce «Vieux Sénat» sont frappants et je ne puis résister à vous en donner une idée. Voyez, par exemple, le marquis d'Itanhaem, l'ancien tuteur de l'Empereur, «que l'âge rendait moins assidu aux séances, mais qui venait néanmoins plus qu'on ne pouvait s'y attendre. À peine pouvait-il descendre de voiture, gravir les escaliers et se traîner jusqu'à son fauteuil à droite. Il était sec, décharné, coiffé d'une perruque et portait de grosses lunettes. À l'ouverture et à la clôture du Parlement, son aspect s'aggravait de l'uniforme de sénateur. S'il eût porté la barbe, il aurait pu dissimuler en partie ses traits émaciés et flétris, car le visage rasé accentuait sa décrépitude; mais c'était la mode autrefois, et la majorité du Sénat y restait encore attachée». On croit entendre, dans ces pages, «les sons gutturaux qui rendaient plus pénétrante et agressive la parole tranchante, fine et rapide» de Zacharias, ce maître consommé du sarcasme. On y rappelle des oubliés, comme Ribeiro, Vicomte de Rio Grande, «philosophe et philologue, qui ne parlait jamais, mais tenait à côté de lui, à terre, sur le tapis, contre le pied de son fauteuil, le dictionnaire de la langue, dont il consultait l'un ou l'autre tome quand, pendant une discussion, il entendait un vocable qui lui semblait d'origine incertaine ou d'acceptation douteuse».
Le grand écrivain a, jusqu'à un certain point, racheté cette lacune de son œuvre—lacune d'autant plus sensible que tous s'accordent à déplorer la rareté extrême des mémoires dans notre littérature,—en confiant à son excellent ami, l'homme de talent et de cœur qu'est M. José Verissimo, la tâche de publier sa correspondance. M. José Verissimo l'avait souvent prié d'écrire ses souvenirs, mais je crois que Machado de Assis hésitait à le faire, en raison, non pas de sa modestie—on ne peut l'exagérer à ce point quand on connaît sa juste valeur—mais de sa retenue. Il n'aimait pas à se livrer, c'est-à-dire qu'il n'aimait pas à dévoiler tout le fond de sa pensée. Il en gardait une partie pour lui-même, soit par politesse, soit par fierté, car ce timide avait la dignité de l'orgueil,—cet orgueil qu'il qualifia «d'irradiation de la conscience»,—et cet humoriste reculait toujours devant l'idée de blesser les autres.
Que la contradiction entre ces termes ne nous étonne point. La timidité n'exclut pas la force d'âme, et ce sceptique en fournissait bien la preuve sous ses façons un peu embarrassées et ses dehors presque craintifs. Il était même passionnément attaché à plusieurs opinions, disons à quelques articles de foi:—à la probité littéraire, à l'indépendance de l'esprit, à la noblesse de sa tâche professionnelle;—comme il resta toujours fidèle à ses admirations intellectuelles et à ses amitiés. Cependant, il n'avait pas à proprement parler, d'amis vraiment intimes, quoiqu'il fût loin de posséder l'air distant de Mérimée, une de ses idoles littéraires. Renan fut aussi l'objet constant de son admiration par son style et par son scepticisme optimiste qu'il se plut à comparer, dans un petit essai charmant, avec la mélancolie pessimiste de la grave et bonne Henriette à la tendresse égoïste et au vigoureux esprit de sacrifice.
Je viens d'employer le mot «sceptique». C'est une expression commode, usitée à chaque instant et répondant néanmoins à quelque chose de précis. Est-ce qu'on peut s'empêcher d'être tant soit peu sceptique quand on a assisté à beaucoup d'événements, quand on a été mêlé à beaucoup de faits? Et il est à peu près impossible qu'il en soit autrement de nos jours, si peu intense et mouvementée que soit la vie pour quelques-uns. Un critique anglais écrivait au sujet de John Morley, à propos de sa dernière publication: «Il a envisagé trop de croyances pour se laisser déconcerter par les plus récentes; il a suivi le cours de trop de mouvements dans l'histoire pour se laisser abuser par des mirages». Rappelez-vous tout ce que Machado de Assis a vu pendant son demi-siècle d'activité littéraire. Il l'avait commencé vers 1860, quand l'empire avait acquis tout son éclat: la paix intérieure était assurée, l'agriculture prospérait, le commerce se développait. Les derniers romantiques célébraient en littérature leurs amours exaltés de tristesse, qui sonnaient déjà faux dans ce milieu apaisé et utilitaire. Machado de Assis composait alors, lui aussi, des vers, et de fort beaux: on n'est pas impunément jeune et sensible, et l'auteur des Mémoires de Ayres l'était resté dans l'âme. Ses premières poésies avaient cependant un aspect déjà intellectuel, indépendamment de leur forme châtiée et de leur grâce exquise, qui plus tard devint parfois un peu mièvre. L'amour ne suffisait point à éveiller son lyrisme: il lui fallait la vibration du cerveau en même temps que celle du cœur. Lamartine et Musset n'étaient plus seuls à satisfaire son inspiration: celle-ci avait besoin du stimulant tragique d'Edgar Poe, en même temps que du condiment imaginatif d'Henri Heine.
Il fit aussi de la poésie politique: c'était à l'époque qui suivit l'apparition des Châtiments. Dans son premier recueil de vers intitulé Chrysalides, qui date de 1864, le sort de la Pologne et du Mexique, représentatifs à ce moment des peuples asservis et des nations vaincues, ne laisse pas d'exciter son indignation et de toucher chez lui ce sentiment libéral qui réside dans tout cœur brésilien. Précisément alors, la guerre étrangère contre le Paraguay venait d'éclater à nos frontières. Machado de Assis éprouva comme les autres la fièvre patriotique de ces jours d'attente et de délire. Le reflet s'en est conservé dans quelques pages de Yaya Garcia, où justice est rendue à nos vertus militaires pendant le danger; mais l'impression la plus durable qu'il eût gardée de ce temps n'était point belliqueuse. Du moins, je ne l'ai jamais entendu témoigner de sympathie pour la guerre ou rendre hommage à l'esprit de conquête.
Bien que son œuvre ne le traduise point, il garda un souvenir plus ému des luttes de la tribune et de la presse, pacifiques quoique acerbes et violentes, entre ceux qui voulaient retarder et ceux qui voulaient précipiter l'abolition de l'esclavage. De 1871 à 1888, ce fut la grande question sur laquelle s'échafaudaient les combinaisons politiques, le problème absorbant de l'existence nationale qui élevait et renversait les ministères en accordant alternativement la victoire aux partis et aux groupes franchement et inlassablement hostiles entre eux. On sait de quelle façon rapide, calme et digne, s'accomplit la réforme par excellence. Rien ne fait plus d'honneur à notre histoire et ne prouve mieux notre culture avancée. La littérature, pendant ce temps, continuait son évolution. La muse nationale avait été patriotique et guerrière avec Tobias Barreto, philanthropique et éprise de réparation sociale avec Castro Alves, toujours sous l'influence de Victor Hugo. Elle se fatigua un jour des grandes envolées et se mit à perfectionner la forme avec entrain. Ce fut le triomphe de l'art pour l'art: la placidité parnassienne avec de-ci de-là des réminiscences sentimentales et des échappées dans le domaine scientifique. Leconte de Lisle, Sully Prudhomme, Coppée, Hérédia étaient devenus les modèles: ils furent les dieux de cet Olympe.
Machado de Assis n'eût pas de peine à suivre cette transformation à laquelle il était préparé; mais il trouva dans la prose, mieux encore que dans la poésie, l'instrument le plus propre à faire valoir ses talents littéraires. Il fut un chroniqueur délicieux au temps où la chronique succéda au feuilleton. Il s'en montra même si épris, que, dans l'un de ses romans, la vie conjugale est comparée à une chronique, parce qu'elle n'avait besoin, expliquait-il, que de fidélité et de quelque style. Le style, certes, ne lui faisait pas défaut. Son progrès fut graduel et remarquable. Il atteignit un degré de perfection et de charme que tous s'accordent à lui reconnaître. Pour s'en rendre compte, il suffit de repasser chronologiquement son œuvre: on verra ainsi comment il en arriva à rejeter les artifices d'abord visibles, à se dépouiller de toute convention, à éliminer les lieux communs sans recourir aux bizarreries, à témoigner d'un manque de prétention allié à une recherche du beau dans la simplicité, ce qui constitue le très grand art. L'impression serait pareille si, dans une exposition de modes rétrospectives, on passait d'une coiffure poudrée Louis XVI aux bandeaux noirs et lisses des vierges grecques, d'une robe à paniers de gracieuse étoffe Pompadour a une chlamyde aux plis harmonieux, voilant juste ce qu'il faut pour faire ressortir la nature.
L'esprit du chroniqueur avait le cachet athénien. On y trouvait la mesure d'Henry Fouquier atténuant la verve railleuse d'Alphonse Karr, et aussi une grâce toute personnelle qu'aucun autre écrivain n'a jamais atteinte chez nous; une façon à lui de considérer les événements, de ne pas s'en montrer surpris, de les expliquer par des assertions dubitatives, avec des semblants de précaution, des hypothèses ingénieuses, des interrogations curieuses, en deux mots, avec une fantaisie et une finesse séduisantes.
Le conte est au roman ce que la chronique est à l'essai: un raccourci par lequel on obtient des effets surprenants. Machado de Assis, plus que nul autre chez nous, a excellé dans le conte. Ce ne sont pas des narrations serrées, vigoureuses, dramatiques, comme celles de Guy de Maupassant—son talent littéraire, quoique nourri de logique, n'était pas fait d'assurance—; ce serait davantage, si l'on pouvait établir un parallèle qui par d'autres côtés échappe à l'analyse, des compositions dans le genre d'Alphonse Daudet, ayant plutôt que le relief du tableau à l'huile la fluidité du pastel, et aussi une sorte d'émotion qui anime les couleurs et en rend la tonalité plus douce et pour ainsi dire caressante.
Pour le genre de talent de Machado de Assis, le conte possède un avantage: celui d'être plus court, ce qui veut dire qu'il a une allure plus rapide et plus condensée. L'action ne menace pas de se perdre en des observations à côté, même lorsqu'il s'agit d'analyse directe, et l'ironie autant que l'émotion y affleurent davantage. Le roman fut néanmoins son domaine d'élection: non pas le roman à intrigues, mais le roman psychologique, d'une psychologie subtile sans affectation et vraie sans brutalité, qui vous prend et vous retient par son développement ondoyant et ne vous impose pas ses déductions trop savantes et inexorables. C'est de la psychologie alerte et sobre, qui tâche de ne pas trop se faire voir, s'efforçant à ne pas paraître ennuyeuse, ayant l'air de procéder comme par jeu, tout à son aise, aimanta railler les opinions, mais sans disséquer les cœurs.
Les premières nouvelles de Machado de Assis portent l'empreinte romantique dans leur manière plus que dans leur essence. Elles sont d'un romanesque très mêlé de bon sens, et d'une préoccupation de spiritualité que le naturalisme corrige déjà à chaque pas. Il y a en elles du Feuillet et du Mérimée. Ce n'est que dans les plus récentes, à partir de Braz Cubas, qui date de 1879, que les conflits aigus et violents des âmes cèdent la place aux oppositions quotidiennes de sentiments, aux nuances psychologiques, aux simples divergences de vues qui suffisent à remplir leurs pages, comme elles suffisent d'ailleurs à remplir l'existence. Dès ses débuts même, dans la préface de son livre intitulé Résurrection, sa première tentative de ce genre, il se défendait de vouloir faire autre chose que du roman d'analyse: «Je n'ai pas songé à faire du roman de mœurs—telles sont ses paroles;—j'ai tenté d'esquisser une situation et le contraste de deux caractères; avec ces éléments si simples, j'ai essayé de créer l'intérêt du livre». Les deux caractères en présence, ou mieux, en opposition, sont ceux de Livia, la jeune veuve aimante et confiante, dans son élan imaginatif, et de Félix, le médecin à l'amour ombrageux qui, au fond, méprise les femmes autant que M. de Camors.
Machado de Assis
(Tableau de Henrique Bernardelli, appartenant à l'Académie Brésilienne)
Ses personnages de moins en moins tranchants, de plus en plus à demi-teintes, sans pour cela cesser de se détacher de l'ensemble, ne s'agitent finalement plus avec les conventions de l'art: ils se meuvent avec le naturel de la vie et restent toutefois gravés dans la mémoire comme de vieilles connaissances. Ne pouvant en évoquer beaucoup ici, je rappellerai Ayres, le diplomate rangé dans ses habitudes et dans ses sentiments, auquel les Ministères et les salons ont enlevé la spontanéité, mais qui a gardé son sens commun, qui s'épie et se ménage; il semble un égoïste parce qu'il ne se sacrifie pas, mais sa charité consiste à ne pas sacrifier son prochain. Je rappellerai encore José Dias, l'homme aux superlatifs,—«une façon à lui de prêter un aspect monumental aux idées et servant, à défaut d'idées, à prolonger les phrases»—; le parasite qui ne se contente pas de sa place à table, mais qui s'est installé dans la maison, où il s'est rendu utile et enfin nécessaire, par sa discrétion, ses petits talents de société, la sincérité qu'il met dans son hypocrisie forcée, l'aisance et la dignité avec lesquelles il porte plutôt qu'il ne supporte sa dépendance. L'histoire est presque tragique de ce Rubião, héritier inattendu des biens et des doctrines d'un philosophe erratique, se plongeant voluptueusement dans le désœuvrement sentimental, se laissant dévaliser à tort et à travers—l'un de ses exploiteurs, Camacho, le journaliste doctrinaire, est un type inoubliable—et finissant par sombrer dans la misère et dans le délire des grandeurs.
Dans ses personnages féminins, la volonté, généralement, abonde. Depuis Helena jusqu'à Fidelia, en passant par Estella,—la victime de la fierté, de la pudeur et du dévouement,—ce sont des femmes à la raison claire et forte, qui ne dénoncent moralement leur sexe que parce qu'elles savent bien pratiquer l'art de la dissimulation, qui d'ailleurs peut bien, dans beaucoup de cas, passer pour une vertu. «La dissimulation est un devoir,—lit-on dans son roman Helena, daté de 1876,—quand la sincérité est un danger». Elle est encore une vertu chez la Sophia de Quincas Borba, coquette qui par manque de tempérament et par une foule de considérations sociales ne recherche pas le péché, mais qui se livrerait si on l'y acculait; dépitée de ne point l'être par qui elle le voudrait, et si pas indifférente aux hommages, puisqu'elle est trop femme et forcément vaniteuse, du moins sourde à l'appel des autres; se demandant un beau jour, ou plutôt par un jour de pluie, pourquoi elle a refusé tous ses adorateurs,—«question sans mots qui lui courut par les veines, les nerfs, le cerveau, sans autre réponse que le trouble et la curiosité». Le sens psychologique de l'auteur intervient pour nous en donner l'explication: «Si vous me demandiez si Sophia a quelques remords, je ne saurais vous le dire. Il y a une gradation dans le ressentiment et dans la réprobation. Ce n'est pas seulement dans les actes que la conscience passe graduellement de la nouveauté à la coutume et de la crainte à l'indifférence. Les simples péchés par pensée sont soumis à cette même variation, et l'habitude de songer aux choses nous les rend si familières que l'esprit finit par ne plus s'en étonner ni s'en froisser».
On dirait, et on dirait juste, à voir la discrétion avec laquelle sont dessinés ses caractères féminins, respectables presque tous sans exception, et à en juger par l'ensemble de son œuvre où l'humour est sans grossièreté comme aussi sans méchanceté, que Machado de Assis a beaucoup vécu dans l'intimité intellectuelle des écrivains anglais. Il avait en effet, on l'a bien remarqué, un faible, tant pour les humoristes du XVIIIe siècle, Sterne, Fielding, Swift, que pour les romanciers du XIXe, Dickens, Eliot, Thackeray. Il admirait beaucoup Shakespeare, comme un arbre colossal et touffu à la floraison merveilleuse, tout paré de force et de beauté; mais c'était de préférence aux premiers qu'allait sa plus grande sympathie, parce qu'il éprouvait tout leur attendrissement devant la vie, et que, comme eux, il cherchait à dérober ce sentiment sous le masque d'une ironie toujours en éveil mais jamais cruelle. Son sarcasme, quoiqu'on ait pu l'envisager comme une manifestation quelque peu amère, était plutôt celui qu'il attribuait à l'un des personnages de son premier roman: «bienveillant et anodin, sachant mêler les épines aux roses».
Cet écrivain admirable était du reste l'homme le mieux élevé et le plus correct que j'aie jamais connu. L'urbanité apparaissait en Machado de Assis constitutionnelle et spontanée, c'est-à-dire que le premier mouvement était déjà chez lui le mouvement poli. Il n'avait pas à faire, comme tant d'autres, et du meilleur monde, un effort sur lui-même pour ne blesser ni ne heurter son prochain, car cette qualité de courtoisie supérieure lui était personnelle: c'était un don tout naturel plus encore qu'un produit de l'éducation. Il avait invariablement pour juger les événements un mot d'esprit, mais en général, des hommes il en faisait individuellement abstraction. Il a fait dire à l'un de ses personnages que «la valeur des hommes se mesure de différentes façons, mais que le moyen qui consiste à valoir par l'opinion des autres est le plus sûr». Ce n'était toutefois pas lui qui se serait chargé de juger les autres, du moins dans un but hostile. Je n'assure pas qu'il s'abstint de penser du mal de quelques-uns de ses semblables; mais, par principe, il ne disait du mal de personne. Tout au plus soulignait-il, en le répétant avec son léger bégaiement naturel et un fin sourire dans ses yeux retranchés derrière le pince-nez, un jugement moins aigre que celui qu'il avait entendu et sur lequel il était d'accord. Cependant, que de malice pétillante dans quelques-unes de ses phrases, que d'ironie mordante dans quelques-uns de ses aperçus, le tout jeté à la légère, d'une façon pour ainsi dire distraite. Écoutez, par exemple, cette remarque: «On ne perd pas tout dans les banques; l'argent lui-même, quand parfois il se perd, ne fait que changer de propriétaire».
Sa politesse extrême dérivait d'une indulgence qui, loin d'être du cynisme, était, au contraire, une tolérance faite en proportions égales de bonté et de doute. La bonté, il l'avait dans l'âme; le doute, il se l'était acquis en coudoyant les choses et les gens, en observant le monde ou mieux les mondes qu'il connut, parce que la société de sa jeunesse avait entièrement changé au temps de sa maturité, et celle de 1888 semble retarder d'au moins soixante ans par rapport à la société d'aujourd'hui. «Venez donc voir la ville de Rio habillée à nouveau, m'écrivait-il à Caracas, il y a quatre ans. Vous aurez de la peine à la reconnaître. C'est une métamorphose qui vous étonnera; j'en suis tout surpris moi-même, quoique j'aie assisté à l'éclosion du papillon».
Il en était ravi, lui aussi, car il l'aimait d'un grand amour cette ville de Rio de Janeiro, jolie comme pas une, d'où il n'était jamais sorti, et dont il a si bien pénétré l'âme et si aisément deviné les ressorts cachés. Si les pages descriptives manquent singulièrement dans son œuvre, sur laquelle ne se projette pas l'ombre la plus légère d'un paysage brésilien, de ville ou de campagne, c'est que la nature sauvage, apprivoisée ou parée, ne l'intéressait guère. Elle n'avait aucune influence sur ses sens. Si une remarque de ce genre s'imposait, il la faisait comme si la nature s'animait à ses yeux au point de présenter un aspect humain. Je prends au hasard cette phrase de Quincas Borba: «La pluie alors cessa un peu et un rayon de soleil parvint à percer le brouillard,—un de ces brouillards humides qui semblent émis par des yeux qui ont pleuré». La vision morale se fixait seule sur sa rétine. Les seules forêts, les seuls paysages qui attirassent son attention, c'était les âmes et les cœurs, malgré ou peut-être à cause de l'importance exagérée prêtée par les romantiques brésiliens à la sensation vécue du milieu indigène. L'âme indigène lui avait cependant dévoilé ses mystères et l'avait heureusement inspiré: son recueil de poésies Americanas, daté de 1875, en fait foi; et l'indianisme, on peut le dire, n'a rien produit chez nous de plus tendre et de plus émouvant que ces tableaux des débuts de notre vie coloniale.
«L'amour, dit-il dans l'un de ses poèmes, l'amour qui s'infiltre dans l'âme et détruit la vie, est de tous les climats comme la lumière et l'air». Ses indiennes l'éprouvent à la façon des femmes européennes. Potyra a la pudeur farouche des premières martyres chrétiennes, et Niani a la passion mortelle d'une infante délaissée. La licence poétique lui permet ces rapprochements psychologiques défendus par la prose plus sévère, car les créations de ces nouvelles peuvent convenir indistinctement à des phases différentes d'une même époque; mais elles sont véritablement de leur milieu, c'est-à-dire tout à fait locales. Si le Brésil entier pleure en Machado de Assis un maître de notre langue portugaise; si depuis les grands lyriques, Gonçalves Dias en tête, et le puissant et délicat José de Alencar,—le peintre de l'existence indigène et de l'existence civilisée, de la vie des villes et de la vie champêtre, qui, dans la phrase de l'écrivain que nous célébrons, composa avec la diversité des mœurs, des régions et des temps l'unité nationale de son œuvre,—personne n'a chez nous conquis le même prestige et exercé le même ascendant sur l'opinion, ou, pour mieux dire, sur le goût éclairé du public, l'auteur de Braz Cubas fut cependant le moins provincial de nos écrivains.
Ses Contos Fluminenses (dont l'équivalent, en France, serait: Contes Parisiens) furent les premiers qu'il fit paraître, et tous ceux qui suivirent restèrent dans le même cadre. Ces types qu'il a crayonnés, ces caractères dont il a enregistré l'évolution—en notant avec un art merveilleux les détails qui sont insignifiants pour le vulgaire, mais qui ne le sont jamais pour l'analyste, toute chose insignifiante ayant sa valeur documentaire et son importance, et constituant, dans son cas, l'objet d'une science concluante,—appartiennent à un monde plus large, ou du moins plus tolérant d'idées, d'habitudes plus douces et de rapports plus aisés. L'auteur le trouve et nous le fait trouver prodigieusement intéressant, parce que rien dans la vie de ce monde-là ne lui est indifférent. Il ne le prétend du reste pas extraordinaire; il se contente de ce qu'il y voit et y trouve ample matière à réflexion: «la vie, dit-il, se compose de quatre ou cinq situations, que les circonstances font varier et multiplient à nos yeux». Ceci se trouve dans Quincas Borba, et dans le Memorial de Ayres, on trouve la même idée, plus développée: «la vie, c'est bien cela, une répétition d'actes et de gestes, comme dans les réceptions, les dîners, les visites et autres distractions; de même dans les travaux. Les événements, pour peu que le hasard les embrouille et les débrouille, résultent maintes fois pareils dans le temps et dans les circonstances; de même pour l'histoire, de même pour le reste».
Machado de Assis a sûrement témoigné une sensibilité toute particulière dans l'étude du moral féminin. Pour commencer, il avait en piètre estime la vanité masculine, encore qu'il l'explique de façon plutôt ingénieuse en matière d'amour. «Pour ce qui est des aventures, rappelle-t-il dans Braz Cubas, j'ai trouvé des hommes qui souriaient, ou qui niaient difficilement, froidement, par monosyllabes, etc., tandis que leurs complices n'avaient l'air de rien et auraient juré par les Saints Evangiles que tout n'était que calomnie. La raison de cette différence est que la femme se livre par amour, soit par l'amour-passion, dont parle Stendhal, soit par celui purement physique de quelques dames romaines par exemple, ou polynésiennes, ou laponnes, ou cafres, et peut-être d'autres races civilisées; mais l'homme,—celui bien entendu qui appartient à une société cultivée et élégante,—unit sa vanité à l'autre sentiment. En outre, et je me rapporte toujours aux cas défendus, la femme, quand elle aime un autre homme, croit manquer à un devoir et cherche pourtant à dissimuler avec un plus grand art: elle doit raffiner la perfidie; tandis que l'homme, se sentant cause de la faute et vainqueur d'un autre homme, devient légitimement orgueilleux et passe tout de suite à un autre sentiment, moins âpre et moins secret:—cette bonne fatuité qui est la transpiration lumineuse du mérite».
Venant en droite ligne et en succession immédiate du romantisme, un peu paladin de la femme par conséquent, il ne s'est jamais laissé bercer par l'illusion de ces réhabilitations si chères à la sensiblerie de l'école. Écoutez-le railler les tristesses de Menezes, dans le plus ancien de ses romans: «Il vivait maritalement avec une perle qu'il avait, peu de temps auparavant, ramassée dans la fange; mais il avait découvert la veille, chez lui, des traces d'un autre amateur de pierres précieuses. Sûr de l'infidélité de sa maîtresse, il demandait conseil».
L'écrivain est, on le voit, tout entier en germe dans ses premières productions. Dans ses contes de début existe déjà la note délicatement spirituelle des derniers, comme dans ses plus anciens romans on découvre l'investigation minutieuse et sympathique de l'âme humaine, qui distingue les plus récents. Naturellement le style a changé: il a acquis constamment de nouveaux dons jusqu'à en devenir irréprochable; mais même dans ses commencements, à sa période romanesque, ce style ne fut jamais rhétorique ni diffus. Le bon goût, vertu fondamentale de l'écrivain, et qui lui était d'ailleurs naturelle, l'en aurait détourné s'il n'y avait pas eu, pour le tenir éloigné des pires défauts de l'école, le caractère tout personnel de son œuvre qui la rend pour ainsi dire unique dans notre littérature.
On a surnommé distinction cette qualité littéraire du bon goût que Machado de Assis révèle à un si haut degré et qui, sans faire de lui un moraliseur en fait un moraliste. Son œuvre est saine et honnête; elle est la preuve vivante que la vie peut être considérée même dans ses rapports sexuels, sans qu'il soit nécessaire ou même utile de verser dans l'immoralité. Dans les types féminins qu'il a créés, il existe toujours une retenue, une pudeur même, qui ne portent pas obstacle à leur fougue sentimentale—Rachel, Livia, Yaya Garcia sont bel et bien des amoureuses—; mais qui les maintiennent dans la bienséance, laquelle est d'ailleurs une règle de la vie, heureusement assez observée en général. Cela n'empêche point que ces types exquis soient rendus avec fidélité en même temps qu'avec décence.
Machado de Assis ne se vantait pourtant pas de connaître les femmes. Résurrection, son premier essai de roman, contient même cette phrase de psychologie méfiante: «Il ne suffit pas de voir une femme pour la connaître, il faut aussi l'entendre, quoique souvent il soit suffisant de l'entendre pour ne la connaître jamais». Il ne se vantait du reste de rien, puisqu'il n'affichait aucune prétention, étant au fond un timide. C'est même cette timidité qui l'a empêché de donner plus d'essor à sa fantaisie qui était grande—ses poésies nous en fournissent la preuve—et qui, dans quelques-uns de ses contes et dans quelques-unes de ses chroniques, se permet d'endosser avec une grâce piquante le déguisement d'autres âges et d'autres civilisations. La poésie ne pourrait se passer de fantaisie, et la sienne est imprégnée d'une fantaisie peu échevelée, plutôt correcte, mais toutefois troublante, puisqu'elle évoque tous les problèmes de la vie et de la mort sous leur aspect complexe et suivant leur issue unique. C'est ce que, dans un élan ému, il appelle le monde de la lune: «cette mansarde lumineuse et réservée du cerveau, qui n'est que l'affirmation dédaigneuse de notre liberté spirituelle».
Dans le roman, il s'est intentionnellement limité au monde ordinaire, et même à un coin de ce monde. Ses créations féminines, en particulier, procèdent bien du milieu fluminense. Elles sont des produits légitimes de la capitale, ces femmes à l'orgueil fréquemment chaste et au cœur sagace, dont la réserve est une des qualités, mais qui n'en sont pas moins séduisantes, parce que ce leur est une réserve intelligente, comme chez quelques autres, bien plus rares, la malice est également intelligente. «Cette dame,—écrivait, au sujet de Dona Cesaria, le Conseiller Ayres—cette dame ne vaudrait peut-être rien si elle n'avait du fiel. Je ne la vois jamais d'une autre façon, et cela est exquis... Il y a des moments où l'esprit de Dona Cesaria est tel qu'on regrette que ce qu'elle dit ne soit pas exact, et on le lui pardonne facilement».