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Machado de Assis, Son Oeuvre Littéraire

Chapter 8: LINFIRMIER[1]
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About This Book

A collection of commemorative speeches and essays delivered at a Paris ceremony offers a portrait of Machado de Assis and close readings of his fiction. Contributors recall the popular response to his funeral, consider his national sensibility that avoids nativism, and contrast his subtle irony with more emotive romantic tendencies. The essays highlight compact plots, economical narration, finely observed characters whose individuality suggests universality, understated humor, and moral ambiguity. An introductory address frames these reflections within broader Latin cultural traditions, and appended excerpts gather contemporary Brazilian notices and tributes.

Maison où vécut de longues années et où mourut
Machado de Assis

S'il use de délicatesse envers tous les âges, la vieillesse spécialement lui suggère un respect ému. Quelle créature adorable que cette Dona Carmo, la femme d'Aguiar—Mme Machado de Assis en réalité—«qui possède ce don de parler et de vivre par tous les traits et une faculté de charmer le monde... Ses cheveux blancs, nattés avec art et goût, donnent à son âge avancé un relief spécial et font que tous les âges se confondent en elle». Mais ses jeunes filles sont-elles par hasard moins charmantes? Quelle création vivante que cette jolie Capitú, la fillette précoce d'esprit qui, dans une adorable idylle d'enfants, si simple et pourtant si attachante, guide, conseille et déjà domine de sa décision intelligente l'adolescent de volonté plus faible, qu'elle trompera plus tard, en plongeant dans les siens ses «yeux ressac,—des yeux qui entraînaient en dedans, comme la vague qui se retire de la plage aux jours de ressac».

L'éveil de l'amour chez Bentinho, les surprises qui chez lui en dérivent, la sensation du premier baiser, la conscience de son sentiment, tout cela se trouve décrit avec une légèreté de touche et un grain de malice qui sont d'un art consommé! Le roman psychologique est là tout entier, avec ses enquêtes pénétrantes, quoique sans effort apparent, comme s'il s'agissait d'une suite de raisonnements faciles à la portée de tout le monde et dont tout le monde serait capable, et néanmoins si habilement dégagés, si magistralement conduits, que précisément les plus incisifs sont ceux qui semblent d'une déduction plus aisée.

On fait tout de suite la remarque, en passant en revue toute l'œuvre de Machado de Assis,—une quinzaine de volumes, car il ne s'est pas trop prodigué,—que dans ses derniers livres il ne se préoccupe plus comme dans les premiers des incidents moins communs, je ne dis pas des rares ou des dramatiques, parce qu'il les a presque toujours écartés à dessein—; qu'il laisse plutôt couler la vie avec son train habituel et tranquille, sûr d'y trouver ample matière à observation et à méditation dans cette espèce de tête-à-tête avec son imagination, quand les idées, comme l'exprime une de ses belles phrases, «ouvrent les ailes et commencent à se heurter de côté et d'autre pour s'envoler, comme des oiseaux qui voudraient s'échapper d'une cage vers l'azur».

Il semble que les personnages féminins de Machado de Assis disposent de plus de sagacité et d'énergie que les autres, bien que l'écrivain n'ait nullement été intentionnellement dur pour son sexe: Estacio et Jorge, par exemple, sont des modèles de droiture et d'honneur. Seulement, parfois, ils parviennent moins à maîtriser leurs sentiments. Comparez-les à une Yaya Garcia, l'enfant vive et espiègle qui, un beau jour, par l'effet d'un secret deviné, atteint la puberté morale puisqu'en elle éclôt subitement le sentiment de l'amour, et non seulement se trouve chérir celui qu'elle croyait détester, mais entend le posséder sans partage et le dispute à l'autre affection, refoulée mais pouvant renaître, l'enveloppant des fils de sa grâce câline et le conquérant par la seule force de son caractère.

L'écrivain ne se garde pas d'afficher une tendresse particulière pour les jeunes veuves: Livia et Fidelia ont été sa première et sa dernière création. On ne peut pas dire que l'âme des jeunes filles le troublait,—nous venons de mentionner des exemples qui le démentiraient—mais on dirait qu'il se défendait d'avoir à chercher des caractères exceptionnels, trouvant en général dans ces jeunes âmes trop d'ingénuité et trop peu de résistance à l'amour. Il ne se lassait au contraire jamais d'épier la lutte du sentiment nouveau contre le sentiment ancien et paraissait se plaire à faire vaincre le regret par l'espérance, ce qui est une assez belle et heureuse façon de comprendre la vie. «La vie, s'écria-t-il un jour, en mettant cette réflexion sous la plume autobiographique de Dom Casmurro, la vie est si belle que l'idée même de la mort a besoin de surgir à la lumière, avant que la mort puisse trouver son accomplissement».

On a cependant découvert, fréquemment même, le plus noir pessimisme dans l'ironie de Machado de Assis. Il me semble plutôt que la vieille distinction, si tranchée, entre l'optimisme et le pessimisme fait, cette fois encore, faillite. L'écrivain n'appartient exclusivement ni à l'une ni à l'autre de ces écoles: ni Démocrite, ni Héraclite. La conciliation est d'ailleurs dans sa nature. Il a écrit quelque part «que le ciel et la terre finissent par s'entendre: ce sont presque des frères jumeaux, le ciel ayant été créé le deuxième jour et la terre le troisième». Il est plutôt et toujours lui-même, c'est-à-dire qu'on découvre dans son esprit un fond de mélancolie organique, qui n'arrive pas tout à fait à l'amertume, mais qui des fois s'épanouit en un sourire,—ce sourire dont il parle, qui effleure nos lèvres, quand nous approuvons intimement quelque chose qui va d'accord avec notre âme,—et d'autres fois en une larme mouillant à peine la paupière, sans un sanglot, parce que, comme il l'a observé à l'égard d'un de ses personnages, «l'intensité est plus dans le sentiment que dans l'expression».

Sa mélancolie était un peu le produit de l'hypochondrie, cette fleur qu'il a dépeinte «jaune, solitaire et morbide, d'un parfum enivrant et subtil». L'hypochondrie a cependant ses joies: il existe même une volupté de l'ennui, que l'auteur considère «une des sensations les plus fines de ce monde et de ce temps». D'un autre côté, son optimisme était souvent du cynisme, bien entendu dans l'acception philosophique du terme dont l'esprit remonte à la morale socratique et comprend la glorification de la vertu par le renoncement au vice. Braz Cubas déduisait, il est vrai, de certaines réflexions, que le vice sert pas mal de fois d'engrais à la vertu, mais cela ne l'empêche pas d'avoir pour la vertu l'estime qu'on a pour une fleur odorante et saine.

La vérité est que Machado de Assis avait atteint, au moyen d'une assez longue évolution, cet équilibre parfait de la sensibilité qui se reflétait, comme dans un miroir poli, dans son style patiemment travaillé, mais en apparence coulant, clair et naturel. Ses premières productions tenaient par de fortes attaches au romantisme, non pas précisément au romantisme primitif, dont les sentiments étaient outrés, (il y a tout juste une réminiscence de celui-ci dans son conte intitulé Frei Simão, et assez dans les romans du début, Helena surtout) mais au romantisme de la dernière phase, plus conventionnel que débordant, où l'amour triomphe par sa fatalité bien plus que par son élan. Virgilia, la maîtresse mariée de Braz Cubas, de qui elle avait été un moment la fiancée, n'aime déjà plus avec passion: le romanesque avait expiré en elle et en lui. Elle aime, certes, d'amour; mais cet amour est fait de désœuvrement et de plaisir, il se rallume au jour le jour et s'éteint sans tragédie. Virgilia se retrouve veuve, affectueuse et tendre, au chevet de l'amant vieilli et moribond, comme le meilleur souvenir distant de sa vie et comme une bonne pensée en mouvement, jetant un démenti au pessimisme du vieux garçon oisif et rêveur.

Déjà du temps où ses couples d'amoureux longeaient l'abîme, s'obstinant à n'y voir «qu'un reflet de la voûte céleste», il le regardait autrement: l'ironie montait jusqu'à la surface littéraire et souriait des artifices du sentiment comme de ceux du langage. «Le ridicule, remarquait-il à ses débuts de romancier, est une sorte de lest que l'âme porte quand elle entre dans l'océan de la vie: il y en a qui font tout le voyage sans autre espèce de cargaison». Ce fut l'ironie s'exerçant aux dépens de ces âmes-là qui le soutint, qui le distingua, qui le haussa: elle ressort de toute son œuvre et en constitue le fond permanent et solide, quoiqu'elle hésite à se livrer, qu'elle se reprenne, qu'elle se surveille et fasse la coquette avant de se manifester.

Par son extraordinaire talent d'écrivain et par sa profonde dignité littéraire, par l'unité de sa vie, toute vouée au culte de la beauté intellectuelle, et par le prestige exercé autour de lui par son œuvre et par sa personnalité, Machado de Assis était arrivé, tout en étant le moins bruyant des hommes, le moins enclin à se mettre en évidence, à être considéré et respecté comme le premier des hommes de lettres de son pays, le chef, si cette expression peut répondre à l'idée, d'une littérature jeune, mais qui possède déjà ses traditions et chérit surtout ses gloires. Il ne se montrait toutefois pas avide de louanges, ne se répandait même pas, rivé à ses habitudes, en dehors de son cercle, quoiqu'il fut un excellent causeur, spirituel et, ce qui plus est, attentif. Sa vie était on ne peut plus réglée et tranquille depuis qu'il avait quitté le journalisme actif, car il avait commencé comme tout autre par la chronique parlementaire, les échos du jour et la critique dramatique.

Sa matinée se passait au labeur littéraire, chez lui, dans sa gentille maison de Cosme Velho, où il fut à la fois si heureux et si malheureux, où il composa des chefs-d'œuvre, où il vit expirer sa femme, et où lui-même vit s'approcher la mort avec la conscience de son appel inflexible et avec une parfaite lucidité d'esprit. Son souvenir restera longtemps, toujours j'espère, associé à cette gorge verdoyante et fraîche, percée entre les montagnes granitiques, où des arbres immenses étendent un dais éternel de feuillage et où des sources claires jaillissent et fuient avec un murmure plaintif et doux.

C'est un des endroits les plus ombragés et les plus pittoresques—ce qui n'est pas peu dire, s'agissant de Rio de Janeiro qui en possède une telle abondance,—et c'est peut-être aussi le seul qui n'ait pas encore éprouvé de grands changements, où la nature n'ait point été embellie par l'art; le seul qui ait conservé ce décor ancien que les vieilles estampes nous font voir fréquenté de calèches bondées et de cavaliers fringants.

Pendant la journée, on le savait à son bureau, au Ministère, car il appartenait à la légion des fonctionnaires publics, et assidu, ponctuel, zélé, comme rarement on en trouve, il remplissait ses fonctions avec une gravité et une conscience que son ironie appellerait touchantes, restant indifférent par devoir d'office aux changements de partis. Il n'était pourtant pas insensible, loin de là, aux choses d'intérêt national. Il y songeait davantage et avec un sentiment plus intense qu'il ne le laissait croire. Quant aux querelles de groupes à l'affût du pouvoir et aux brouilles de concurrents politiques, elles défiaient sa malice et le rendaient facilement persifleur. «La réconciliation éternelle entre deux adversaires électoraux—la remarque est faite par son Conseiller Ayres—devrait se compter comme un châtiment infini. Je n'en connais pas de pareil dans la Divine Comédie. Dieu, quand il veut être Dante, est plus grand que Dante».

Tard dans l'après-midi, on voyait invariablement l'écrivain chez son éditeur, à la librairie Garnier, où se tient un cercle, je dirais même un cénacle, s'il n'était ouvert à toutes les opinions et à toutes les idées. Ces five o'clock intellectuels sont même devenus une tradition, puisqu'ils datent d'un demi-siècle. Machado de Assis qui leur resta tout le temps fidèle et servit de trait d'union entre les deux époques, si différentes elles aussi, parle dans une de ses chroniques des fréquentes rencontres qu'il y eut jadis avec José de Alencar: «assis tous les deux, écrit-il, face à la rue, que de fois n'avons-nous pas traité ces questions d'art et de poésie, de style et d'imagination, qui valent toutes les fatigues de ce monde».

Cela se passait dans l'étroit magasin, du temps de l'empire. On a plus d'espace... et plus de chaises dans la nouvelle et magnifique librairie. La nature des conversations seule n'a pas changé. On commente toujours les choses du pays et de l'étranger; on discute sur les sujets politiques et de préférence sur les sujets littéraires; on échange force jugements et quelques paradoxes: heures toutes charmantes et pour moi inoubliables! Machado de Assis s'y attardait plus que tout autre, n'ayant pas l'habitude de rentrer avant six ou sept heures. Nous le plaisantions quand, au moment de se disperser, on le voyait chercher des prétextes pour descendre et remonter la rue d'Ouvidor.

Une fois par semaine, les vacances exceptées, il se rendait aux séances de l'Académie, dont il était le président incessamment réélu, et où les choses se passaient avec la placidité proverbiale de ces compagnies, exception faite de la discussion sur la réforme de l'orthographe: une question qui a le don de soulever partout des débats passionnés, probablement parce que personne ne connaît au juste cette partie de la grammaire.

La soirée, il la passait chez des amis de longue date, des voisins de campagne, pourrait-on dire presque, tant le Cosme Velho semble éloigné, la nuit, des lumières et de la gaité de la ville. On y bavardait, on y jouait l'hombre, voire le bridge, on y faisait de la musique; et, dans la société des jeunes gens, il puisait de la bonne humeur et de l'entrain. Allant d'un groupe à l'autre, tout en gardant son air effacé et sa politesse si distinguée, justement parce qu'elle était spontanée, il aurait pris garde seulement de s'asseoir sur le canapé, parce qu'il avait sur ce meuble des idées particulières. Il y voyait bien alliées l'intimité et la bienséance, mais ne pouvait s'empêcher d'ajouter: «Deux hommes assis sur un canapé peuvent débattre la destinée d'un empire, comme deux femmes peuvent s'entretenir de la beauté d'une toilette; mais ce n'est que par une aberration des lois naturelles qu'un homme et une femme y parleront d'autre chose que d'eux-mêmes».

C'est ainsi qu'il a vieilli, en conservant cette dignité austère qui, selon lui, est la grâce du vieillard, «car la vieillesse ridicule—tels sont ses propres mots—est peut-être la plus triste et la dernière surprise de la nature humaine». La vieillesse solitaire lui paraissait cependant un fardeau. Dans son horreur d'être banal et dans sa préoccupation constante de courtoisie, il en était arrivé à se demander—un de ses amis les plus dévoués m'a communiqué cette impression—s'il n'était pas devenu indifférent ou même ennuyeux aux autres, s'il n'avait pas assez vécu par l'intelligence pour que l'heure eût sonné de céder la place aux nouveaux arrivés, et s'il n'avait pas produit trop longtemps pour ne pas porter ombrage.

La vieillesse! il en a dégagé assez douloureusement la philosophie, quand il a fait écrire par la plume de Dom Casmurro les réflexions suivantes, après que ce personnage eût fait bâtir une maison entièrement pareille à celle dans laquelle s'était écoulée son enfance et sa jeunesse, et après qu'il eût reconstitué ainsi le décor des temps les plus heureux de son existence: «Mon but était de nouer les deux bouts de la vie et de reconstituer, dans la vieillesse, l'adolescence. Eh bien! je ne suis pas parvenu à recomposer ce qui a été ou ce que j'ai été. Si le visage est le même, la physionomie est de tous points différente. S'il n'y avait que les autres qui fissent défaut, passe encore: on se console plus ou moins des êtres qu'on a perdus; mais il y manquait moi-même, et cette lacune est irréparable. Ce que j'ai devant moi est, mal comparé, semblable à la teinture sur la barbe et sur les cheveux, et qui ne fait que conserver l'apparence extérieure, suivant le langage des autopsies: l'intérieur ne supporte pas les teintes. Un certificat qui me donnerait vingt ans pourrait tromper les étrangers, comme tout document faux, mais non moi-même. Les amis qui me restent sont de date récente: tous les anciens s'en sont allés étudier la géologie des cimetières. Quant aux amies, quelques-unes datent de 15 ans, d'autres de moins, et presque toutes ont foi dans leur jeunesse. Deux ou trois en auraient persuadé les autres, mais le langage qu'elles parlent oblige souvent à consulter les dictionnaires, et cette consultation perpétuelle ne laisse pas d'être fatigante».

Si Machado de Assis vit approcher la mort avec un certain effroi, c'est qu'il avait en horreur la dégradation physique. Il était d'ailleurs trop épris de la beauté des choses pour envisager autrement la souffrance, laquelle, presque toujours, est une déchéance. Cette misère lui a été épargnée. Son agonie fut cruelle mais courte, et, jusqu'au dernier moment, il garda cette souplesse d'esprit qui était sa faculté maîtresse et dont son style a été l'image. Il n'eut pas le frémissement douloureux de vérifier en lui-même cette terrible chose qu'un écrivain britannique a appelée, avec l'exactitude de la langue anglaise, la «sclérose intellectuelle», c'est-à-dire l'endurcissement progressif des artères de l'intelligence et de la sensibilité. Il enfanta de beaux livres jusqu'à la fin. Seulement, en m'envoyant le dernier-né de ceux-ci, il m'écrivait, deux mois à peine avant sa mort: «Ce livre est vraiment le dernier. Maintenant, je n'ai plus la force ni la volonté de m'asseoir devant ma table et d'en commencer un autre: je suis vieux et fini». Et quand il se jugea littéralement épuisé, il considéra sa tâche comme terminée, et sa tâche voulait dire sa vie. Celle-ci était arrivée à être pour lui ce qu'il avait un jour défini: «un tumulte qui n'est pas la vie et un silence qui n'est pas la quiétude». On ne pourrait rêver pour un artiste une mort plus propice!

Deux mots encore avant de terminer. Nous avons déjà lié connaissance avec le genre de sa philosophie, ou, plus précisément, avec la philosophie de Braz Cubas, dont les mémoires, véritablement d'outre-tombe, constituent son chef-d'œuvre et la photographie de son âme,—je ne dis pas, notez-le bien, de son existence, car la partie anecdotique en est de pure imagination, il n'y a que la partie psychologique qui, seule, ait un caractère personnel. Aucun de ses livres n'est écrit, en effet, avec autant de vivacité, et aucun ne renferme autant de pessimisme, ni surtout un sentiment aussi pénétrant des injustices de la destinée, une vision de l'aspect lamentablement comique des choses, mêlée à une tendresse chagrine comparable à celle de Pierrot. La mort de sa mère, par exemple, l'émeut par cette impression d'iniquité fatale plus encore que par l'affliction filiale: «C'était la première fois que je voyais mourir quelqu'un,—dit Braz Cubas—je ne pleurai point; je me rappelle que je ne pleurai point: j'avais les yeux égarés, la gorge serrée, la conscience terrifiée... Quoi? une créature aussi docile, aussi douce, aussi sainte, qui n'avait jamais fait verser la moindre larme à personne, mère affectueuse, épouse irréprochable, fallait-il qu'elle mourut ainsi, tourmentée, mordue par la dent tenace d'un mal sans merci?... J'avoue que cela me parait obscur, inconséquent, insensé..».

S'il y a quelque amertume dans cette philosophie,—et quel humorisme n'en est pas rempli?—la raison en est surtout qu'elle vient de l'autre monde, sincère et franche donc, libre de préjugés et de ménagements. «La franchise—écrit Braz Cubas—est la première qualité d'un défunt. Pendant la vie, la présence de l'opinion, le conflit des intérêts, la lutte des convoitises nous forcent à cacher les vieux haillons, à masquer les déchirures et les raccommodages, à ne point étaler au monde les révélations faites à notre conscience; et le meilleur de l'obligation est quand, à force de tromper les autres, on arrive à se tromper soi-même, parce que, en pareil cas, on s'épargne la honte qui est une sensation pénible et l'hypocrisie qui est un vice hideux. Mais après la mort, quelle différence! quelle délivrance! quelle liberté! Comme on peut rejeter son manteau, se débarrasser des oripeaux, se détacher de tout, enlever tout maquillage, dépouiller tous ornements, confesser tout bonnement ce qui a été et ce qui n'est plus! Parce que, en somme, il n'y a plus de voisins, ni d'amis, ni d'ennemis, ni de connaissances, ni d'étrangers: il n'y a plus de galerie. Le regard de l'opinion, ce regard inquisiteur et judiciaire, perd sa vertu aussitôt qu'on entre dans le domaine de la mort; je ne dis pas qu'il ne le dépasse pas et ne nous examine et ne nous juge plus; mais examen et jugement nous importent désormais bien peu. Messieurs les vivants, il n'y a rien d'incommensurable comme le dédain des morts».

M. de Oliveira Lima

de l'Académie Brésilienne de Lettres.

Fac-simile d'une lettre de Machado de Assis
adressée à M. de Oliveira Lima.


MACHADO DE ASSIS. ROMANCIER, CONTEUR ET POÈTE


Si jamais le Brésil a senti à quelle hauteur le mérite du style et l'art de la composition pouvaient élever un de ses écrivains, c'est par l'exemple de Machado de Assis. Après un demi-siècle de labeur littéraire, cet homme laisse une oeuvre profondément originale, imposante et sincère, marquée en maintes pages des traits saisissants du génie. Cette œuvre ne se recommande pas seulement par la grâce et la noblesse d'une forme dont la perfection voulue est un des ornements naturels; elle est parfois si élevée dans sa conception, si émouvante dans sa simplicité et sa beauté, qu'elle en acquiert un intérêt plus large, plus général et pour ainsi dire universel. Sans doute, l'artiste s'y révèle doué de rares aptitudes d'observation et d'analyse; mais ce qu'il atteste surtout, à un degré supérieur, c'est l'imagination,—la vraie, celle qui ne se borne pas à créer des êtres et des événements, qui sait aussi leur donner un relief inattendu, dégager leur signification précise et les embellir d'une poésie particulière, pénétrante et personnelle.

* * *

L'auteur de Braz Cubas est de ceux qu'une seule formule ne suffit pas à définir. Sa nature est trop complexe; elle est ondoyante et diverse, infiniment variée et souple. On a vainement essayé de le comparer; du moins l'on peut affirmer qu'il est sans égal dans la littérature de son pays. À vrai dire, il ne travaillait d'après aucun procédé connu; il se tenait en dehors de toute coterie et ne se réclamait d'aucune école. Il mettait toute son ambition à ne relever que de lui-même. À sa modestie exquise s'alliait une discrétion élégante, aussi M. José Verissimo a pu dire de lui «qu'il n'avait d'aversion marquée que pour le mauvais goût, de mépris que pour la banalité et la platitude; mais que, pour sa part, il ne se piquait de rien, réalisant ainsi le type du vrai honnête homme, au sens où l'entendait La Rochefoucauld».

Sa passion pour les lettres fut toujours très vive; elle le domina toute sa vie. Par-dessus tout il aimait sa tâche et y trouvait ses meilleures joies; il y apportait peut-être plus de conscience et de scrupule que la plupart de ceux qui font profession d'écrire, mais il n'en tirait point vanité. En composant ses livres, il n'avait nul souci d'étonner; il se montrait également dédaigneux des effets faciles et des ressources ordinaires, des dénouements laborieux et des intrigues compliquées. Son idéal était fait de simplicité et de vérité. Il s'appliquait sans cesse à l'exactitude. Son observation était aussi minutieuse que patiente. Nul ne se flattait davantage de n'être point dupe des apparences. Jamais il ne se lassait de faire le tour des choses et de les considérer sous les multiples aspects qu'elles présentent. Cela lui permettait de découvrir des rapprochements nouveaux, des comparaisons spirituelles, des déductions ingénieuses. Peintre de sentiments et de caractères, il avait avant tout le sens du réel. Il excellait à saisir les jeux de physionomie, à démêler les états d'âme, à surprendre les gestes et les attitudes. Il en donnait toujours l'interprétation juste, savait en montrer le détail insoupçonné, en faire valoir le côté sérieux ou en souligner le ridicule. Ainsi même et telle qu'il l'a exprimée dans ses écrits, sa vision personnelle du monde ne manque pas de grandeur. Elle dénote surtout une rare sûreté de coup d'œil.

Toute exagération le choquait. Il se défiait lui-même de toute tendance excessive. Et cependant, quelques-uns de ses héros ne laissent pas d'être un peu inquiétants par leur étrange tour d'esprit. Son Braz Cubas et son diplomate Ayres, par exemple, trahissent de singulières habitudes de doute et d'hésitation. Ils nous apparaissent parfois comme des sages désorientés par l'excès de leur sagesse. Un penchant maladif à s'analyser et à se surveiller finit par les obséder, par embarrasser de plus en plus leur volonté et leur jugement. Ce sont néanmoins des figures vraisemblables et complètes, logiquement étudiées, fortement conçues, si vivantes même qu'elles demeurent ineffaçables dans le souvenir. Outre leur parenté d'esprit évidente, ses personnages favoris accusent aussi une certaine ressemblance avec lui-même, et ce n'est pas le moins piquant de leurs attraits. On est obligé de reconnaître qu'ils ont beaucoup vécu de sa vie méditative. Ils la reproduisent parfois au point de nous en donner l'illusion. On découvre avec eux une partie du monde idéal qu'habitait l'artiste; un monde qui émanait bien de lui et où tout se nuançait du reflet de son âme tour à tour grave et souriante, mélancolique et tendre.

* * *

C'était un Latin. À cette tradition d'origine, il doit la qualité de son ironie qui est délicate, légère, indulgente même, sinon dépourvue de toute âpreté. Par là s'expliquent aussi l'équilibre, l'harmonie même de ses facultés très diverses, sa recherche constante de la mesure et son sentiment si vif de la forme. En dehors de ses romans et de ses mémoires, il s'est complu dans un genre de compositions courtes, mais soignées, finies, où le penseur, l'humoriste, le philosophe, le poète s'exercent avec un égal talent. Les scènes familières ou sentimentales, les épisodes dramatiques ou tragiques y tiennent tout entiers dans quelques pages, et rien ne leur sied comme ce contour serré et précis. Il s'est abstenu à dessein de toute fantaisie descriptive, de tout tableau de nature; mais il rachète la sécheresse du décor par l'abondance de la documentation psychologique, par la richesse des aperçus suggestifs. Plusieurs de ses nouvelles sont bien près d'être des chefs-d'œuvre. Nous n'en voulons pour témoignage que celle de l'Infirmier, choisie entre vingt autres non moins jolies. L'art s'est rarement assimilé la vie à un degré plus intense. En quelques mots un caractère est tracé, un aspect de physionomie soudainement éclairé. À aucun moment l'allure du récit ne se trouve ralentie. Pas un détail ne détonne. Les acteurs se meuvent en pleine lumière. On croit les entendre parler. Ici encore, Machado de Assis nous charme par son aisance, par sa verve, par sa raillerie fine et implacable. Car il a su la rendre captivante jusqu'à la fin, il faut l'avouer, cette confession du criminel sceptique et avisé qui n'hésite pas à mettre son cœur à nu pour nous en faire voir toute la perversité déconcertante. Remarquons la gradation savante avec laquelle le conteur sait distribuer l'intérêt et l'émotion; admirons sans réserve l'habileté dont il fait preuve en relevant d'une pointe malicieuse les situations les plus dramatiques. Il existe très peu d'exemples, croyons-nous, d'une science plus exercée, d'une plus puissante sobriété.

Mais qu'on ne s'y méprenne point. Sous le rire volontiers satirique de cet humoriste, une tristesse se devine, une tristesse persistante, invincible, moqueuse, à la fois amère et douce, toujours prête à se railler. Elle transparaît à chaque instant derrière les lignes de ses autobiographies intellectuelles, et, examinées de ce point de vue, les révélations de Ayres et de Braz Cubas sont, à n'en pas douter, la plus fidèle et la plus édifiante synthèse qu'il se soit plu à nous léguer de son «moi». On ne peut que lui savoir gré d'un tel effort de sincérité. C'est par ces livres-là qu'on apprécie vraiment Machado de Assis. C'est par eux qu'on l'aperçoit de plus près et qu'on se prend à l'aimer. C'est en les relisant aujourd'hui qu'on se le représente le mieux; qu'on subit malgré soi la séduction de sa souffrance fière et discrète, encore qu'il ait mis une sorte de coquetterie à nous la voiler jalousement sous la parure éclatante de son style. Car, il a beau s'en défendre, il y avait chez lui un fond de pessimisme inné. Une expérience précoce, une secrète désillusion l'inclinaient à la mélancolie. Quelque soin qu'il ait pris de la dissimuler dans sa prose et de la désavouer chez ses personnages d'emprunt, il est certain qu'il en a souffert plus qu'il ne l'a laissé paraître. Il suffit de parcourir son volume de vers pour s'en convaincre.

* * *

En effet, s'il invoque sa Muse,—sa Muse aux yeux verts, comme il l'appelle,—que lui demande-t-il sinon de «chasser les ombres qui peuplent son esprit et de dissiper la nuit obscure et froide qui pleure mélancoliquement au fond de lui-même»? Mais c'est là un aveu qui lui échappe assez rarement. Tout porte à croire qu'il se le reprochait comme une faiblesse. Son esprit était trop averti pour ne pas le mettre en garde contre tout épanchement lyrique. On ne peut s'empêcher d'en faire la remarque en lisant attentivement les autres pièces de son recueil. Son poème Une Créature est très significatif à cet égard. Dès le début, on sent qu'il s'est ressaisi, qu'il a retrouvé son accent mâle et énergique:

«Je sais une créature antique et formidable
Qui se dévore elle-même les membres et les entrailles
Avec l'avidité d'une faim insatiable...»

Il ne déclame point. Il émet tranquillement son réquisitoire philosophique. Il n'y mêle aucune plainte, aucun regret. Est-ce à dire qu'il ne souffre pas à l'idée de destruction, qu'il reste indifférent devant les décevantes contradictions de la nature? Point du tout. Mais ici son inspiration succède à une longue réflexion. Aussi, quel caractère définitif revêtent ses idées lorsqu'elles sont condensées de la sorte! Au moment où il écrit, il a recouvré la pleine possession de lui-même. Sa tristesse est infinie, mais sereine. Du moins, il la laisse supposer telle par le superbe mépris dont il accable celle qui «ne connaît que despotisme et égoïsme»; qui «contemple froidement la joie et le désespoir»; qui «redouble d'effort quand il s'agit de détruire»; qui «aime d'un même amour le pur et l'impur»; qui «n'a pas plus de tendresse pour le colibri que pour le ver»; qui «brûle le sein de la fleur et corrompt le fruit»; qui «commence et recommence sans fin son perpétuel travail»; et qui, «souriante, se soumet à l'immuable loi...» Cette riante obéissance aux lois éternelles, le poète n'est pas loin de la professer lui-même. Il ne se fait, certes, aucune illusion sur notre commune destinée; mais il se flatte encore de quelque stoïcisme. C'est pourquoi, en terminant cette âpre évocation, il prend soin de nous avertir que le but qu'il s'est proposé ici n'est peut-être pas tel que nous nous le figurons. À l'en croire, il se serait borné à développer un simple argument, dont le sens, résumé par le dernier vers, est à peu près celui-ci: «La Mort est le creuset de la Vie». Au fond, la précaution est bien superflue; loin de faire oublier l'impression première, il semble qu'elle la renforce. Tout le morceau est d'une gravité hautaine et expressive. Jamais, croyons-nous, Machado de Assis n'a envisagé le mal universel d'un cœur aussi détaché. Jamais le désenchantement de sa pensée ne s'est exprimé avec plus de concision.

Sous le titre Suave Mari Magno, il évoque, en un minuscule sonnet, un de ses sombres souvenirs. Il se rappelle avoir vu, au cours d'une promenade de printemps, un pauvre chien empoisonné qui se débattait dans les affres de la mort; et après nous avoir dit toute l'horreur de ce spectacle, après en avoir fait ressortir la note cruelle et réaliste, voici ce qu'il ajoute en manière de conclusion:

«Pas un, pas un seul passant
Ne manquait de s'arrêter,
Silencieux,

Près de ce chien moribond,
Comme si chacun éprouvait de la joie
À le voir souffrir.»

Cet exemple suffit pour montrer ce que ces vers ont parfois de trop intellectuel, de trop artificiel aussi. L'erreur de Machado de Assis fut de croire que la poésie pouvait se dérober à toute sensibilité et bannir impunément la sympathie et la pitié. Toutefois, s'il s'est ainsi abusé, il l'a fait loyalement et il serait injuste de ne pas lui tenir compte de sa louable sincérité. Au surplus, pourrait-on lui tenir rigueur de ce qui ne fut chez lui qu'une tendance à la réaction? Que l'on songe aux abus auxquels les poètes brésiliens de son époque se sont livrés parfois avec tant de complaisance! Et hâtons-nous de le dire, ses poèmes se réclament par ailleurs de nombreuses et excellentes qualités. La forme en est pure, classique même. Le souffle ni le lyrisme ne leur font pas entièrement défaut. On admire unanimement son Ode à Anacréon, ses Vers à Corinne, son Élégie, sa Dernière Journée et ses «Américaines», où, avec la vigueur des idées modernes, il interprète magnifiquement le passé légendaire de son pays. Mentionnons aussi sa traduction si estimée du Corbeau d'Edgar Poe, version rimée et rythmée qui atteint à l'ampleur d'une création, tant elle exhale de troublante mélancolie. Parfois on retrouve dans ses vers tous les heureux privilèges de l'artiste, tout le talent de l'écrivain perspicace et inventif. Plusieurs de ses compositions sont assurément d'une notation délicieuse et frappante, témoin celle intitulée Enfant et Jeune fille. Mais voici mieux encore: Machado de Assis a composé en vers français quelques strophes exquises et d'irréprochable facture. Ce nous est un plaisir de les citer ici:

UN VIEUX PAYS

Il est un vieux pays, plein d'ombre et de lumière,
Où l'on rêve le jour, où l'on pleure le soir;
Un pays de blasphème, autant que de prière,
Né pour le doute et pour l'espoir.

On n'y voit point de fleurs sans un ver qui les ronge,
Point de mer sans tempête, ou de soleil sans nuit;
Le bonheur y parait quelquefois dans un songe,
Entre les bras du sombre ennui.

L'amour y va souvent, mais c'est tout un délire,
Un désespoir sans fin, une énigme sans mot;
Parfois il rit gaiment, mais de cet affreux rire
Qui n'est peut-être qu'un sanglot.

On va dans ce pays de misère et d'ivresse.
Mais on le voit à peine, on en sort, on a peur;
Je l'habite pourtant, j'y passe ma jeunesse......
Hélas! ce pays, c'est mon coeur.

On voit avec quelle aisance ce lettré maniait notre vers, savait aborder les difficultés de notre métrique,—et les résoudre! Il ne pouvait mieux témoigner de sa parfaite connaissance de notre belle langue, ni mieux dire tout le bien qu'il en pensait. Par là, ne nous donne-t-il pas la meilleure preuve de l'estime et de l'admiration qu'elle inspirait à son esprit profondément épris de clarté, de logique et de souveraine élégance? Que ce lui soit un titre de plus à notre sympathie.

* * *

Sans doute, la poésie ne fut pas sa seule, son unique passion; mais, de l'avoir cultivée et raisonnablement aimée, il garda toujours intactes cette foi en l'idéal et cette grâce harmonieuse qui font le charme incomparable de ses écrits. Voilà ce qui lui a permis d'atteindre presque sans effort aux plus hautes, aux plus diverses, aux plus subtiles manifestations de sa pensée, et de les revêtir d'une forme vraiment belle et durable. Que si, de son propre aveu, sa Muse ne fut que la divine consolatrice de ses désillusions; si elle ne fut la confidente ni de grands enthousiasmes, ni de tendresses débordantes, ni de pitiés sublimes, du moins elle lui dicta de jolis vers délicatement nuancés, où s'exprima, non sans éloquence, la fierté de son rêve calme et résigné. Non, la Muse ne le posséda jamais tout entier; mais elle ne lui fut point avare de ses dons. Elle le guida et le soutint dans sa tâche. Elle lui inspira le zèle du beau et la douceur du rythme. Elle lui rendit même au centuple le peu d'affection qu'il lui voua, car elle fit rayonner son clair, son immortel sourire jusque dans les pages les plus impassibles de sa prose merveilleuse, ennoblissant ainsi du meilleur de ce qui était en elle cet amoureux du contour impeccable, ce génial observateur de l'âme humaine, cet imperturbable ironiste dont le cœur abdiquait devant l'intelligence.

Victor Orban.


LINFIRMIER[1]


Alors, vraiment, il vous semble que ce qui m'est arrivé en 1860 peut fournir la matière d'un conte? Soit. Je vais vous narrer mon aventure, mais à l'unique condition que vous ne la divulguerez pas avant ma mort. Vous n'attendrez pas longtemps, peut-être huit jours au plus; je suis condamné.

J'aurais pu vous faire le récit de ma vie entière et de beaucoup d'autres faits intéressants; mais pour cela il faudrait du temps, du courage et du papier. Or, le papier seul ne me fait pas défaut; mon courage est faible, et quant au temps dont je dispose encore, il ne peut mieux se comparer qu'à celui que la veilleuse met à s'éteindre. Le soleil du lendemain va se lever bientôt, un soleil éblouissant, impénétrable comme la vie. Adieu donc, mon cher monsieur, lisez ceci et ne m'en veuillez pas; pardonnez-moi ce qui vous paraîtra mauvais et ne vous plaignez pas trop si la rue exhale une odeur désagréable qui n'est pas celle de la rose. Vous m'avez demandé un document humain, le voici. Ne me demandez ni l'empire du Grand Mongol, ni la photographie des Macchabées; mais demandez-moi, si vous voulez, mes souliers de défunt, et je vous les léguerai à vous seul et à personne d'autre.

Vous savez déjà que cela se passa en 1860. L'année précédente, vers le mois d'août, à l'âge de quarante-deux ans, j'étais devenu théologien;—je veux dire que je copiais les études de théologie d'un prêtre de Nichteroy, ancien condisciple de collège, qui me donnait ainsi, délicatement, le vivre et le couvert. En ce même mois d'août, donc en 1859, il reçut une lettre d'un ami de province. Le vicaire d'une petite ville le priait de lui procurer une personne intelligente, discrète et patiente, qui voulût, moyennant de bons gages, servir d'infirmier au colonel Filibert. Le prêtre me proposa la place et je l'acceptai avec empressement, car j'en avais assez de copier des citations latines et des formules ecclésiastiques. Je me rendis d'abord à Rio pour prendre congé d'un frère qui habitait la capitale, et de là je partis pour la petite ville de l'intérieur.

Quand j'y arrivai, je reçus de mauvais renseignements sur le compte du colonel. On me le représenta comme un homme désagréable, dur, exigeant; personne ne le supportait, pas même ses propres amis. Il ne changeait pas souvent de remède, mais il changeait fréquemment d'infirmier. À deux de ceux-ci il avait cassé la figure. Il m'importait peu; je ne craignais pas les gens bien portant, moins encore les malades. J'allai d'abord faire visite au vicaire qui me confirma tout ce que j'avais appris et me recommanda la mansuétude et la charité; puis je me dirigeai vers la demeure du colonel.

Je le trouvai au balcon de sa maison, étendu sur une chaise et fort oppressé. Il me reçut assez bien. Il commença par m'examiner en silence, fixant sur moi deux yeux de chat observateur; ensuite une sorte de sourire malicieux détendit ses traits qui étaient plutôt durs. Enfin, il me déclara que tous les infirmiers qu'il avait eus à son service ne valaient rien, qu'ils dormaient trop, étaient arrogants et passaient leur temps à faire la cour aux servantes; deux même étaient voleurs!

—Êtes-vous voleur, vous?

—Non, monsieur.

Alors il me demanda mon nom. À peine le lui avais-je décliné qu'il eut un geste d'étonnement.

—Vous vous appelez Colombo?

—Non, monsieur. Je m'appelle Procopio José Gomes Vallongo.

Vallongo?—Il trouva que ce n'était pas un nom de chrétien et me proposa de m'appeler simplement Procope. Je lui répondis que ce serait comme bon lui semblerait.

Si je rapporte ce détail, c'est non seulement parce qu'il me semble bien dépeindre le colonel, mais aussi pour vous montrer que ma réponse lui fit une assez bonne impression. Le lendemain, il déclara au vicaire qu'il n'avait jamais eu d'infirmier plus sympathique. Le fait est que nous vécûmes une lune de miel d'une semaine.

Dès le huitième jour, je connus la vie de mes prédécesseurs, une vie de chien. Je ne dormais plus, je ne pensais plus à rien, je recevais des injures et j'en riais de temps à autre avec un air résigné et soumis, parce que je m'étais aperçu que c'était une façon de lui plaire. Ses impertinences provenaient autant de sa maladie que de son tempérament. Sa maladie était des plus compliquées: il souffrait d'anévrisme, de rhumatisme et de trois ou quatre affections moindres. Il avait près de soixante ans, et depuis l'âge de cinq ans, tout le monde devait lui obéir. Qu'il fût seulement bourru, passe encore; mais il était aussi très méchant. Il se réjouissait de la douleur et de l'humiliation des autres. Au bout de trois mois, j'étais las de le supporter et bien résolu à m'en aller; l'occasion seule me manquait.

Elle ne se fit guère attendre. Un jour, comme je tardais à lui donner une friction, il prit sa canne et m'en frappa avec violence. Il n'en fallait pas davantage. Je lui donnai sur le champ mon congé et j'allai préparer ma malle. Il vint me trouver dans ma chambre; il me supplia de rester, m'assura qu'il n'y avait point de quoi se fâcher, qu'il fallait excuser sa mauvaise humeur de vieillard.... Il insista tant que je consentis à rester.

—Je suis à l'extrémité, Procope,—me dit-il ce soir-là;—je n'ai plus que peu de temps à vivre. Je suis sur le bord de la fosse. Vous irez à mon enterrement, Procope; je ne vous permets pas de ne pas y aller. Vous irez, vous prierez sur ma tombe. Sinon,—ajouta-t-il en riant,—je reviendrai la nuit pour vous tirer par les jambes. Est-ce que vous croyez aux âmes de l'autre monde, Procope?

—Allons donc!

—Et pourquoi n'y croyez-vous point, monsieur le bêta? répliqua-t-il vivement, en écarquillant les yeux.

C'est ainsi qu'il était dans ses bons moments; je ne sais si cela peut vous donner une idée des autres.

Il s'abstint des coups de canne; mais ses injures restèrent les mêmes, si elles ne devinrent pires. Moi, avec le temps, je m'étais endurci, je ne faisais plus attention à rien; j'étais âne bâté, chameau, ignorant, idiot, lourdeau, j'étais tout! Encore faut-il savoir que j'étais seul à recevoir tous ces noms. Il n'avait plus de parents; il avait eu un neveu, mais celui-ci était mort phtisique. Quant aux amis, ceux qui parfois venaient le flatter et l'approuver ne lui faisaient qu'une courte visite, cinq ou dix minutes tout au plus. Moi seul j'étais toujours là pour recevoir l'avalanche de ses insultes. Plus d'une fois je voulus le quitter; mais comme le vicaire m'exhortait à la patience et me suppliait de ne pas l'abandonner, je finissais toujours par céder.

Non seulement nos relations devinrent très tendues, mais j'avais hâte de retourner à Rio. Ce n'est pas à quarante-deux ans qu'on s'accoutume à une réclusion perpétuelle aux côtés d'un malade hargneux et brutal, au fond d'un village éloigné. Pour vous faire une idée de mon isolement, qu'il vous suffise de savoir que je ne lisais même pas les journaux; à part quelque nouvelle plus ou moins importante qu'on apportait au colonel, j'ignorais tout. Je désirais donc regagner Rio à la première occasion, quitte même à me brouiller avec le vicaire. Et il est bon d'ajouter—puisque je fais ici une confession générale—que n'ayant rien dépensé de mes gages, je brûlais d'aller les dissiper dans la capitale.

Très probablement l'occasion approchait. Le colonel allait plus mal. Il fit son testament. Le notaire reçut presque autant d'injures que moi. Le traitement devint plus rigoureux; les courts instants de tranquillité et de repos se faisaient de plus en plus rares pour moi. Déjà alors, j'avais perdu la faible dose de pitié qui me faisait oublier les excès du malade; je portais en moi un ferment de haine et d'aversion. Au commencement du mois d'août, je pris définitivement la résolution de m'en aller. Le vicaire et le médecin, acceptant enfin mes raisons, ne me demandèrent plus que quelques jours pour me rendre ma liberté. Je leur accordai un mois. Au bout de ce temps, je me retirerais quel que fût l'état du malade. Le vicaire se chargea de me trouver un remplaçant.

Vous allez voir ce qui arriva. Dans la soirée du 24 août, le colonel eut un accès de rage folle; il me bouscula, il m'injuria, il me menaça de me brûler la cervelle; enfin, il me jeta au visage une assiette de bouillie qu'il trouvait trop froide à son gré. L'assiette, lancée avec force, alla heurter le mur et se brisa en mille pièces.

—Tu me le paieras, voleur! rugit-il.

Il grommela encore longtemps. Vers onze heures, il se laissa aller peu à peu au sommeil. Tandis qu'il dormait, je tirai un livre de ma poche, un vieux d'Arlincourt que j'avais trouvé parmi ses papiers, et je me mis à le lire dans sa chambre, à une petite distance du lit. Je devais le réveiller à minuit pour lui donner son médicament; mais, soit fatigue, soit influence de la lecture, dès la fin de la deuxième page, je m'endormis à mon tour. Les cris du colonel me réveillèrent en sursaut; en un instant je fus debout. Lui, qui paraissait délirer, continua de pousser les mêmes cris; enfin, il saisit sa carafe et me la lança au visage. Je ne pus me garer à temps; la carafe m'atteignit à la joue gauche, et la douleur fut si aiguë que je faillis perdre connaissance. Je ne me retins plus. D'un bond je me précipitai sur le malade; je lui serrai les mains autour du cou; nous luttâmes quelques instants: je l'étranglai.

Quand je m'aperçus qu'il ne respirait plus, je reculai atterré. Je jetai un cri; mais personne ne m'entendit. Alors, me rapprochant du lit, je le secouai pour le rappeler à la vie. Hélas! il était trop tard: le colonel était mort. Je passai dans la pièce contiguë; et, pendant près de deux heures, je n'osai en sortir. Je ne puis dire tout ce que j'éprouvai de terreur et de remords. C'était un étourdissement, une sorte de délire vague et stupide. Il me semblait voir des visages grimacer sur les murs; j'entendais des voix sourdes. Les cris de la victime, les cris poussés avant la lutte et au cours de la lutte continuaient à se répercuter en moi, et l'air, de quelque côté que je me tournasse, me semblait comme secoué de convulsions. Ne croyez pas que je fasse des images ou du style, je vous jure que j'entendais distinctement des voix qui me criaient: «Assassin! assassin!»

Tout était tranquille dans la maison. Le tic-tac de l'horloge, toujours pareil, lent, égal et sec, accroissait le silence et la solitude. J'appliquais l'oreille à la porte, dans l'espoir d'entendre un gémissement, un mot, une injure, quelque chose qui fût un signe de vie et qui pût apaiser ma conscience; j'étais prêt à me laisser frapper dix, vingt, cent fois, de la main du colonel. Mais tout se taisait. Je me mettais à marcher au hasard dans la pièce; je m'asseyais, je me prenais la tête entre les mains; je me repentais d'être venu là.

Je m'écriais: «Maudite soit l'heure où j'ai accepté d'entrer à son service!» Et j'en voulais au prêtre de Nictheroy, au médecin, au vicaire, à tous ceux qui m'avaient obtenu cette place et à ceux qui m'avaient forcé à y rester si longtemps. Je me cramponnais à la complicité des autres.

Comme le silence finissait par m'épouvanter, j'ouvris une fenêtre, dans l'espoir d'entendre au moins le murmure du vent. Mais aucun vent ne soufflait. La nuit était tranquille. Les étoiles scintillaient avec l'indifférence de ceux qui tirent leur chapeau devant un enterrement qui passe et continuent à parler d'autre chose. Je restai là quelque temps, accoudé, plongeant mon regard dans la nuit, me contraignant à faire une récapitulation mentale de ma vie pour essayer d'échapper à la douleur présente. Je crois que ce fut seulement alors que je pensai clairement au châtiment. Je me vis déjà accusé et menacé d'une punition certaine. À partir de ce moment, la crainte compliqua le remords. Je sentis mes cheveux se dresser. Quelques minutes après, je vis trois ou quatre formes humaines qui m'épiaient de la terrasse, où elles semblaient se tenir en embuscade; je reculai; les formes s'évanouirent dans l'air: c'était une hallucination.

Avant qu'il fît jour, je pansai la contusion que j'avais reçue au visage. Alors seulement, je me hasardai à retourner dans l'autre chambre. Cela n'alla pas sans quelque hésitation; mais il le fallait, et j'entrai. Je ne m'approchai pas tout de suite du lit. Les jambes me tremblaient, le cœur me battait. Je songeai à fuir; mais c'eût été dévoiler le crime... Il importait au contraire, il était urgent même d'en faire disparaître les traces. Je me dirigeai vers le lit. Je vis le cadavre les yeux grands ouverts et la bouche béante, comme pour laisser échapper le reproche éternel des siècles: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?» Je retrouvai sur le cou la marque de mes ongles; je boutonnai haut la chemise et je rejetai le drap jusque sur le menton. Ensuite, j'appelai un serviteur et je lui dis tout bas que le colonel était mort vers le matin; je l'envoyai avertir le vicaire et le médecin.

La première idée qui me vint fut de me retirer était malade; et, en réalité, quelques jours auparavant, j'avais reçu de mauvaises nouvelles de mon frère de Rio. Mais je réfléchis que mon départ immédiat pourrait éveiller quelques soupçons, et je pris le parti d'attendre. J'ensevelis moi-même le cadavre en me faisant aider par un nègre vieux et myope. Je ne quittais plus la chambre mortuaire. Je tremblais qu'on ne découvrît quelque chose d'anormal. Je voulais m'assurer qu'aucune méfiance ne se lisait sur le visage des autres; mais je n'osais regarder personne en face. Tout me donnait des impatiences: les allées et venues de ceux qui, à pas de loup, traversaient la chambre; leurs chuchotements; les cérémonies et les oraisons du vicaire... L'heure étant venue, je fermai la bière, mais d'une main tremblante, si tremblante que quelqu'un en fit la remarque tout haut et non sans quelque pitié:

—Ce pauvre Procope! malgré ce qu'il a enduré, il est fort ému.

Il me sembla que c'était de l'ironie. J'étais anxieux de voir tout finir. Nous sortîmes. Arrivé dans la rue, le passage de la demi-obscurité à la grande lumière me saisit et me fit chanceler. Je commençai à craindre alors qu'il ne me fût plus possible de cacher plus longtemps le crime. Je gardai les yeux obstinément fixés sur le sol et je me mis en marche. Quand tout fut fini, je respirai. J'étais en paix avec les hommes. Je ne l'étais cependant point avec ma conscience, et les premières nuits, je les passai naturellement dans l'inquiétude et dans l'affliction. Faut-il vous dire que je m'empressai de retourner à Rio de Janeiro, et que j'y vécus dans la terreur et dans l'abattement, quoique éloigné du lieu du crime? Je ne riais point; je parlais à peine; je mangeais peu; j'avais des hallucinations, des cauchemars...

—Laissez donc là celui qui est mort,—me disait-on—il n'est pas raisonnable de montrer tant de mélancolie.

Et je me félicitais de l'illusion, faisant de grands éloges du mort, l'appelant bonne créature, impertinent, à la vérité, mais doté d'un cœur d'or. Et tout en parlant de la sorte, je tâchais de me convaincre moi-même, au moins pour quelques instants. Un autre phénomène intéressant se produisit en moi,—je vous le rapporte parce que vous en tirerez peut-être quelque déduction utile,—c'est que, n'étant guère pieux, je fis dire une messe pour le repos éternel du colonel, en l'église du Saint-Sacrement. Je n'envoyai aucune invitation, je n'en soufflai mot à personne; je m'y rendis seul. Je restai agenouillé durant tout l'office et fis force signes de croix. Je doublai la gratification du prêtre et je distribuai des aumônes à la porte, le tout à l'intention du défunt.

Je ne voulais tromper personne. La preuve en est que j'agissais ainsi à l'insu de tous. Pour compléter ce détail, j'ajouterai que je ne faisais jamais allusion au colonel sans répéter avec un soupir: «Que Dieu ait son âme!» Et je racontais à son sujet quelques anecdotes joyeuses, quelques impertinences amusantes...

Peu de jours après mon arrivée à Rio, je reçus une lettre du vicaire. Il m'annonçait qu'on avait ouvert le testament du colonel et que j'y étais désigné comme son légataire universel. Imaginez ma stupéfaction! Il me semblait avoir mal lu; j'allai trouver mon frère, j'allai trouver mes amis: tous lurent la même chose. Aucun doute n'était possible, j'étais bien l'héritier du colonel. J'en vins à supposer que c'était un piège qu'on me tendait; mais je réfléchis en même temps qu'il y avait d'autres moyens de m'arrêter, si le crime était découvert. De plus, je connaissais la probité du vicaire, j'étais sûr qu'il ne se prêterait point à semblable manœuvre. Je relus la lettre cinq fois, dix fois, cent fois; je n'en revenais pas.

—Combien possédait-il? me demandait mon frère.

—Je l'ignore, mais je crois qu'il était très riche.

—Réellement, il a prouvé qu'il était ton ami.

—Assurément, il l'était.

Ainsi, par une étrange ironie du sort, c'est à moi que revenaient tous ses biens. Je songeai d'abord à refuser l'héritage. Il me semblait odieux de recevoir un sou de ce legs; n'était-ce pas toucher la prime d'un assassinat? Cette pensée m'obséda pendant trois jours; mais je me heurtais de plus en plus à cette considération: que mon refus ne manquerait pas d'éveiller quelques soupçons. Enfin, je m'avisai d'un moyen terme: j'accepterais l'héritage et je le distribuerais par petites sommes, en cachette.

Ce n'était pas seulement scrupule de ma part, c'était aussi le désir de racheter mon crime par un acte de vertu; et n'était-ce pas l'unique moyen de recouvrer ma tranquillité?

Je fis rapidement mes préparatifs et je partis. À mesure que j'approchais de la petite ville, le triste événement me revenait obstinément à la mémoire. Je trouvais des aspects tragiques à tout ce que je revoyais. À chaque détour de la route, il me semblait voir surgir l'ombre du colonel. Et malgré moi, j'évoquais dans mon imagination ses cris, ses gestes, ses regards, toute l'horrible nuit du crime...

Crime ou lutte?... Réellement, ce fut plutôt une lutte; j'avais été attaqué, je m'étais défendu; et en me défendant... Ce fut une lutte malheureuse, une vraie fatalité. Cette Idée se fixa dans mon esprit. Et je passais en revue toutes les offenses reçues; je tenais compte des coups, des injures... Ce n'était pas la faute du colonel, je le savais bien, c'était la maladie qui le rendait acariâtre et même méchant. Mais je pardonnais tout, tout!... Le pire, c'était la fatalité de cette nuit... Je considérai aussi que le colonel ne pouvait plus vivre longtemps. Ses jours étaient comptés; lui-même ne le sentait-il pas? ne répétait-il pas à tout instant: «Combien de temps vivrai-je encore? Deux semaines, ou une, peut-être moins?»

Ce n'était déjà plus la vie, c'était une agonie lente, si l'on peut appeler ainsi le martyre continuel de ce pauvre homme. Et qui sait, qui pourrait dire si la lutte et la mort ne furent pas une simple coïncidence? Cela se pouvait après tout, c'était même le plus probable; à bien peser les choses, il n'en pouvait être autrement. À la longue, cette idée se fixa aussi dans mon esprit.

En arrivant dans la petite ville, mon cœur se serra, je voulus repartir; mais je dominai mon émotion et j'avançai. On me combla de félicitations. Le vicaire me communiqua les dispositions du testament, m'énuméra les legs pieux, et, tout en discourant, loua la mansuétude chrétienne et le zèle dont j'avais fait preuve en soignant le défunt, lequel, malgré ses rigueurs et sa dureté avait su me témoigner de la reconnaissance.

—Sans doute,—disais-je—en regardant de côté et d'autre.

J'étais abasourdi. Tout le monde approuvait ma conduite, toute de patience et de dévouement. C'était un concert d'éloges. Les premières formalités de l'inventaire me retinrent quelque temps; je fis choix d'un avoué; les choses suivirent tranquillement leur cours. Pendant plusieurs semaines, on parla beaucoup du colonel. On venait me raconter des traits de sa vie, mais sans observer la modération du prêtre. Je défendais sa mémoire, je rappelais quelques-unes de ses qualités, de ses vertus; n'était-il pas austère?...

—Austère!—interrompait-on—allons donc! Il est mort, c'est fini maintenant; mais c'était un vrai démon.

Et l'on me rapportait des faits, on me citait des actions perverses dont quelques-unes même étaient extraordinaires.

Faut-il vous l'avouer? Au début, j'écoutais tous ces propos avec curiosité; ensuite, un plaisir singulier me pénétra le cœur, un plaisir auquel, sincèrement, je cherchais à échapper. Et je continuais de défendre le colonel; je l'expliquais; j'attribuais beaucoup de ses fautes aux rivalités locales; j'admettais, oui, j'admettais qu'il était un peu dur, un peu violent...

—Un peu! Mais c'était un serpent en fureur! s'exclamait le barbier.

Et tous, le receveur, le pharmacien, le greffier, tous étaient du même avis. Et ils se mettaient à conter d'autres anecdotes. Toute la vie du défunt y passait. Les vieillards se plaisaient surtout à rappeler ses cruautés de jeunesse. Tout le monde le haïssait. Et le plaisir intime, muet, insidieux, grandissait en moi, sorte de ténia moral dont j'avais beau arracher les anneaux, qui se reformait aussitôt et s'accrochait toujours plus profondément.

Les formalités de l'inventaire me donnaient quelque distraction; d'autre part, l'opinion était si unanimement défavorable au colonel que peu à peu la localité ne m'apparaissait plus sous l'aspect ténébreux que je lui avais trouvé au début. Enfin, j'entrai en possession de l'héritage et je le convertis en titres et en argent. Plusieurs mois s'étaient écoulés, et l'idée de le distribuer en aumônes et en dons pieux ne s'imposait plus à mon esprit comme la première fois; il me semblait même que c'eût été de l'affectation. Je limitai mon plan primitif: je distribuai quelques menues sommes aux pauvres; je fis don à l'église de quelques ornements neufs; je donnai quelques milliers de francs à l'Hôpital de la Miséricorde; et je n'oubliai point de faire ériger un monument sur la tombe du colonel, un monument très simple, tout en marbre, œuvre d'un sculpteur napolitain qui était venu s'établir ici à cette époque, et qui, depuis, s'en est allé mourir au Paraguay.

Les années ont continué de passer. Ma mémoire est devenue vague et défaillante. Je pense parfois au colonel, mais sans ressentir les terreurs des premiers jours. Tous les médecins à qui j'ai fait le récit de ses maladies se sont montrés d'accord sur l'inévitable fin qui lui était réservée; plusieurs se sont étonnés même qu'il ait résisté si longtemps. Il se peut que j'aie involontairement exagéré la description que je leur ai faite de ses diverses affections; mais la vérité est qu'il devait mourir, même si cette fatalité ne s'était pas produite...

Adieu, mon cher monsieur. Si vous jugez que ces notes ne sont pas dépourvues de valeur, récompensez-m'en aussi par un tombeau de marbre, et mettez-y comme épitaphe cette variante que je fais ici au divin sermon sur la montagne:

«Bien heureux ceux qui possèdent, parce qu'ils seront consolés».