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Madame Chrysanthème

Chapter 13: VIII
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About This Book

A first-person travel journal recounts an extended summer spent in Japan, opening with a sea approach to Nagasaki and rich evocations of mountains, jonques, perfumes, and insect song. The narrator describes entering a provisional marriage with a local woman and details their small domestic spaces, gardens, and daily routines. Lyrical landscape passages alternate with candid observations about solitude, fleeting attachment, and cultural difference, while the tone moves between affectionate curiosity and ironic detachment. The work blends immediate sensory description, reflective diary entries, and subtle commentary on the emotional effects the country exerts on the traveler.

V

10 juillet 1885.

C'est un fait accompli depuis trois jours.

En bas, au milieu d'un de ces quartiers nouveaux, d'aspect cosmopolite, dans une laide bâtisse prétentieuse qui est une espèce de bureau d'état civil, la chose a été signée et contresignée, en lettres étonnantes, sur un registre, en présence d'une réunion de petits êtres ridicules qui étaient jadis des Samouraï en robe de soie,—et qui sont des policemen aujourd'hui, portant veston étriqué et casquette à la russe.

Cela s'est passé à la grande chaleur du milieu du jour. Chrysanthème et sa mère étaient arrivées de leur côté; moi du mien. Nous avions l'air d'être venus là pour sceller quelque pacte honteux, et les deux femmes tremblaient devant ces vilains petits personnages qui, à leurs yeux, représentaient la loi.

Au milieu du grimoire officiel, on m'a fait écrire en français mes nom, prénoms et qualités. Et puis on m'a remis un papier de riz très extraordinaire, qui était la permission à moi accordée par les autorités civiles de l'île de Kiu-Siu, d'habiter dans une maison située au faubourg de Diou-djen-dji, avec une personne appelée Chrysanthème; permission valable, sous la protection de la police, pendant toute la durée de mon séjour au Japon.

Le soir, par exemple, dans notre quartier là-haut, c'est redevenu très gentil, notre petit mariage: un cortège aux lanternes, un thé de gala, un peu de musique.... Il était nécessaire, en vérité.

Et maintenant, nous sommes presque de vieux mariés; entre nous, les habitudes se créent tout doucement.

Chrysanthème entretient les fleurs dans nos vases de bronze, s'habille avec une certaine recherche, porte des chaussettes à orteil séparé, et joue tout le jour d'une sorte de guitare à long manche qui rend des sons tristes....


VI

Chez nous, cela ressemble à une image japonaise: rien que des petits paravents; des petits tabourets bizarres supportant des vases avec des bouquets,—et, au fond de l'appartement, dans un retiro qui fait autel, un grand Bouddha doré trônant dans un lotus.

La maison est bien telle que je l'avais entrevue dans mes projets de Japon, avant l'arrivée, durant les nuits de quart: haut perchée, dans un faubourg paisible, au milieu des jardins verts;—elle est toute en panneaux de papier, et se démonte, quand on veut, comme un jouet d'enfant.—Des familles de cigales chantent nuit et jour sur notre vieux toit sonore. On a, de notre véranda, une vue à vol d'oiseau très vertigineuse, sur Nagasaki, ses rues, ses jonques et ses grands temples; à certaines heures tout cela s'éclaire à nos pieds comme un décor de féerie.


VII

Cette petite Chrysanthème... comme silhouette, tout le monde a vu cela partout. Quiconque a regardé une de ces peintures sur porcelaine ou sur soie, qui encombrent nos bazars à présent, sait par cœur cette jolie coiffure apprêtée, cette taille toujours penchée en avant pour esquisser quelque nouvelle révérence gracieuse, cette ceinture nouée derrière en un pouf énorme, ces manches larges et retombantes, cette robe collant un peu au bas des jambes avec petite traîne en biais formant queue de lézard.

Mais sa figure, non, tout le monde ne l'a pas vue; c'est quelque chose d'assez à part.

D'ailleurs, ce type de femme que les Japonais peignent de préférence sur leurs potiches est presque exceptionnel dans leur pays. On ne trouve guère que dans la classe noble ces personnes à grand visage pâle peint en rose tendre, ayant un long cou bête et un air de cigogne. Ce type distingué (qu'avait mademoiselle Jasmin, je le reconnais) est rare, surtout à Nagasaki.

Dans la bourgeoisie et dans le peuple, on est d'une laideur plus gaie, qui va jusqu'à la gentillesse souvent. Toujours les mêmes yeux trop petits, pouvant à peine s'ouvrir, mais des figures plus rondes, plus brunes, plus vives; chez les femmes, un certain vague dans les traits, quelque chose de l'enfance qui persiste jusqu'à la fin de la vie.

Et si rieuses, si joyeuses, toutes ces petites poupées nipponnes!—D'une joie un peu voulue, il est vrai, un peu étudiée et sonnant faux quelquefois; mais tout de même on s'y laisse prendre.

Chrysanthème est à part, parce qu'elle est triste. Qu'est-ce qui peut bien se passer dans cette petite tête? Ce que je sais de son langage m'est encore insuffisant pour le découvrir. D'ailleurs, il y a cent à parier qu'il ne s'y passe rien du tout.—Et quand même, cela me serait si égal!...

Je l'ai prise pour me distraire, et j'aimerais mieux lui voir une de ces insignifiantes petites figures sans souci comme en ont les autres.


VIII

Quand vient la nuit, nous allumons deux lampes suspendues, d'une forme religieuse, qui brûlent jusqu'au matin devant notre idole dorée.

Nous dormons par terre, sur un mince matelas de coton que l'on déploie et que l'on étend chaque soir par-dessus nos nattes blanches. L'oreiller de Chrysanthème est un petit chevalet d'acajou emboîtant bien la nuque, de façon à ne pas déranger la volumineuse coiffure qui ne doit jamais être défaite, les jolis cheveux noirs que je ne verrai sans doute jamais dénoués. Le mien, de mode chinoise, est une sorte de petit tambour carré que recouvre une peau de serpent.

Nous dormons sous un vélum de gaze d'un bleu vert très sombre, d'une couleur de nuit, tendu sur des rubans d'un jaune orange. (Ce sont des nuances consacrées, et tous les ménages comme il faut, à Nagasaki, ont un vélum pareil.) Il nous enveloppe comme une tente; les moustiques et les phalènes viennent danser autour.


Tout cela est presque joli à dire; écrit, tout cela fait presque bien.—En réalité, pourtant, non; il y manque je ne sais quoi, et c'est assez pitoyable.

Dans d'autres pays de la terre, en Océanie dans l'île délicieuse, à Stamboul dans les vieux quartiers morts, il me semblait que les mots ne disaient jamais autant que j'aurais voulu dire, je me débattais contre mon impuissance à rendre dans une langue humaine le charme pénétrant des choses.

Ici, au contraire, les mots, justes cependant, sont trop grands, trop vibrants toujours; les mots embellissent. Je me fais l'effet de jouer pour moi-même quelque comédie bien piètre, bien banale, et, quand j'essaie de prendre au sérieux mon ménage, je vois se dresser en dérision devant moi la figure de M. Kangourou, agent matrimonial, à qui je dois mon bonheur.


IX

12 juillet.

Yves se rend chez nous chaque fois qu'il est libre,—à cinq heures le soir, après le travail du bord.

Il est notre seul visiteur européen; à part quelques échanges de politesses et de tasses de thé avec des voisins ou des voisines, nous vivons très retirés. A la nuit seulement, par les petites rues à pic, nous descendons à Nagasaki, portant des lanternes au bout de bâtonnets, pour aller nous distraire dans les théâtres, les «maisons de thé» ou les bazars.

Yves s'amuse de ma femme comme d'un joujou et continue de m'assurer qu'elle est charmante.

Moi, je la trouve exaspérante autant que les cigales de mon toit. Et quand je suis seul dans ce logis, à côté de cette petite personne pinçant les cordes de sa guitare à long manche, en face de ce merveilleux panorama de pagodes et de montagnes,—je me sens triste à pleurer....


X

13 juillet.

Cette nuit, pendant que nous étions couchés sous ce toit japonais de Diou-djen-dji,—sous ce vieux toit de bois mince, desséché par cent années de soleil, qui vibre au moindre bruit comme la peau tendue d'un tamtam—au-dessus de nos têtes une vraie Chasse-Galery, dans le silence de deux heures du matin, passa en galopant:

Nidzoumi! (les souris!), dit Chrysanthème.

Et, brusquement, ce mot m'en rappela un autre, d'une langue bien différente et parlée bien loin d'ici «Setchan!...» mot entendu jadis ailleurs, mot dit comme cela tout près de moi par une voix de jeune femme, dans des circonstances pareilles, à un instant de frayeur nocturne.—«Setchan!...» Une de nos premières nuits passées à Stamboul, sous le toit mystérieux d'Eyoub, quand tout était danger autour de nous, un bruit sur les marches de l'escalier noir nous avait fait trembler, et elle aussi, la chère petite Turque, m'avait dit dans sa langue aimée: «Setchan!» (les souris!)....

Oh! alors, un grand frisson, à ce souvenir, me secoua tout entier: ce fut comme si je me réveillais en sursaut d'un sommeil de dix années;—je regardai avec une espèce de haine cette poupée étendue près de moi, me demandant ce que je faisais là sur cette couche, et je me levai pris d'écœurement et de remords, pour sortir de ce tendelet de gaze bleue....

J'allai jusque sous la véranda... et je m'arrêtai, regardant les profondeurs de la nuit étoilée. Nagasaki dormait au-dessous de moi, d'un sommeil qui semblait tiède et léger, avec mille bruissements d'insectes au clair de lune, dans des enchantements de lumière rose. Puis, tournant la tête, je vis derrière moi l'idole dorée devant laquelle veillaient nos lampes; l'idole de l'impassible sourire bouddhique, et sa présence semblait jeter dans l'air de cette chambre je ne sais quoi d'inconnu et d'incompréhensible; à aucune époque de ma vie passée, je n'avais encore dormi sous le regard de ce dieu-là....

Au milieu de ce calme et de ce silence du milieu de la nuit, je cherchai à ressaisir encore mes impressions poignantes de Stamboul.—Hélas! non, elles ne revenaient plus, dans ce milieu trop lointain et trop étrange.... A travers la gaze bleue transparaissait la Japonaise, étendue avec une grâce bizarre dans sa robe de nuit d'une couleur sombre, la nuque reposant sur son chevalet de bois et les cheveux arrangés en grandes coques lustrées. Ses bras ambrés, délicats et jolis, sortaient jusqu'à l'épaule de ses manches larges.

«Qu'est-ce donc que ces souris des toits avaient pu me faire», se disait Chrysanthème. Naturellement elle ne comprenait pas. Avec une câlinerie de petit chat, elle coula vers moi ses yeux bridés, me demandant pourquoi je ne venais pas dormir,—et je retournai me coucher auprès d'elle.


XI

14 juillet.

Jour de la fête nationale de France. Sur rade de Nagasaki, grand pavois en notre honneur et salves d'artillerie.

Hélas! je songe beaucoup, toute la journée, à ce 14 juillet de l'an dernier, passé dans un si grand calme, au fond de ma vieille maison familiale, la porte fermée aux importuns, tandis que la foule en gaîté hurlait dehors; j'étais resté jusqu'au soir assis à l'ombre d'une treille et d'un chèvrefeuille, sur un banc où jadis, pendant les étés de mon enfance, je m'installais avec mes cahiers, en prenant un air de faire mes devoirs.—Oh! ce temps où je faisais mes devoirs... avais-je assez la tête ailleurs,—aux voyages, aux pays lointains, aux forêts tropicales devinées en rêve.... A cette époque, aux environs de ce banc de jardin, dans certains creux des pierres du mur, de vilaines bêtes d'araignées noires habitaient, toujours au guet, le nez à leur fenêtre, prêtes à sauter sur les moucherons étourdis ou le mille-pattes en promenade. Et un de mes amusements était de prendre un brin d'herbe, ou la queue d'une cerise, pour chatouiller tout doucement, tout doucement, ces araignées dans leur trou; elles sortaient alors brusquement, très mystifiées, croyant avoir affaire à quelque proie,—tandis que je retirais ma main avec horreur.... Eh bien, le 14 juillet de l'année dernière, m'étant rappelé ce temps à jamais envolé des thèmes et des versions, et ce jeu d'autrefois, j'avais parfaitement retrouvé les mêmes araignées (ou du moins les filles des anciennes) postées dans les mêmes trous. Et, en les regardant, en regardant des brins d'herbe, des lichens, il m'était revenu mille souvenirs des premiers étés de ma vie, souvenirs qui avaient dormi pendant des années contre ce vieux mur, l'abri des branches de lierre.... Quand tout ce qui est nous change et passe, c'est un surprenant mystère que cette constance de la nature à reproduire toujours de la même façon ses plus infimes détails: les mêmes variétés particulières de mousses reverdissent pendant des siècles précisément aux mêmes places, et les mêmes petits insectes font chaque été, aux mêmes endroits, les mêmes choses....

Je reconnais que cet épisode d'enfance et d'araignées arrive drôlement au milieu de l'histoire de Chrysanthème. Mais l'interruption saugrenue est absolument dans le goût de ce pays-ci; elle se pratique en tout, dans la causerie, dans la musique, même dans la peinture; un paysagiste, par exemple, ayant achevé un tableau de montagnes et de rochers, n'hésitera jamais à tracer au beau milieu du ciel un cercle, ou un losange, un encadrement quelconque, dans lequel il représentera n'importe quoi d'incohérent et d'inattendu: un bonze jouant de l'éventail, ou une dame prenant une tasse de thé. Rien n'est plus japonais que de faire ainsi des digressions sans le moindre à propos.

D'ailleurs, si je me suis remis en mémoire tout cela, c'était pour me mieux marquer à moi-même la différence entre ce 14 juillet de l'an dernier, si tranquille, au milieu de choses familières connues depuis mon entrée au monde,—et celui-ci, plus agité, au milieu de choses étranges.

Aujourd'hui donc, au soleil ardent de deux heures, trois djins rapides nous entraînent à toutes jambes, Yves, Chrysanthème et moi, à la file indienne, chacun dans un petit char sautillant,—nous entraînent jusqu'à l'autre bout de Nagasaki, et là nous déposent au pied d'un escalier de géants qui monte tout droit dans la montagne.

C'est l'escalier du grand temple d'Osueva; il est en granit, il est large comme pour donner accès à tout un corps d'armée; il est imposant et simple comme une chose de Babylone ou de Ninive, il contraste absolument avec les mièvreries d'alentour.

Nous grimpons, nous grimpons,—Chrysanthème nonchalante, faisant la fatiguée sous son ombrelle de papier où des papillons roses sont peints sur un fond noir. En nous élevant toujours, nous passons sous d'énormes portiques religieux, en granit également, d'une forme rude et primitive. En vérité ces escaliers et ces portiques des temples sont les seules choses un peu grandioses que ce peuple ait imaginées; elles étonnent, on ne les dirait pas japonaises.

Nous grimpons encore. A cette heure chaude, du haut en bas de ces immenses marches grises, il n'y a que nous trois; sur tout ce granit, il n'y a que les papillons roses de l'ombrelle de Chrysanthème qui jettent une couleur un peu gaie, un peu éclatante.

Nous traversons la première cour du temple, dans laquelle sont deux tourelles de porcelaine blanche, des lanternes de bronze et un grand cheval de jade. Puis, sans nous arrêter au sanctuaire, nous tournons à main gauche, pour entrer dans un jardin ombreux, qui forme terrasse à mi-montagne et au fond duquel se trouve la Donko-Tchaya,—en français: la maison de thé des Crapauds.

C'est là que nous conduisait Chrysanthème. Nous prenons place à une table, sous une tente de toile noire ornée de grandes lettres blanches (aspect funéraire),—et deux mousmés très rieuses s'empressent à nous servir.

Mousmé est un mot qui signifie jeune fille ou très jeune femme. C'est un des plus jolis de la langue nipponne; il semble qu'il y ait, dans ce mot, de la moue (de la petite moue gentille et drôle comme elles en font) et surtout de la frimousse (de la frimousse chiffonnée comme est la leur). Je l'emploierai souvent, n'en connaissant aucun en français qui le vaille.

Un Watteau japonais a dû tracer le plan de cette Donko-Tchaya, qui est d'une paysannerie un peu cherchée, mais charmante. Elle est à l'ombre, sous la retombée d'une voûte de grands arbres très feuillus; tout à côté, dans un lac en miniature, résident quelques crapauds auxquels elle a emprunté son nom attrayant.—Crapauds heureux qui se promènent et chantent sur les mousses les plus fines, au milieu des lots artificiels les plus mignons ornés de gardénias en fleur. De temps à autre, l'un d'eux nous fait part d'une réflexion qui lui vient: «Couac», avec une voix de basse-taille beaucoup plus creuse que celle de nos crapauds français.

Sous la tente de cette maison de thé, on est comme à un balcon avancé de la montagne, surplombant de très haut la ville grisâtre et ses faubourgs enfouis dans la verdure. Autour, au-dessus et au-dessous de nous, partout accrochés, partout suspendus, des bouquets d'arbres, des bois d'une grande fraîcheur, ayant les feuillages délicats et un peu uniformes des régions tempérées. Puis nous apercevons, sous nos pieds, la rade profonde, en raccourci et en biais, rétrécie en une effroyable déchirure sombre au milieu de l'amas des grandes montagnes vertes; et au fond, très bas, sur une eau qui semble noire et dormante, apparaissent, bien petits et comme écrasés, les navires de guerre, les paquebots et les jonques, pavoisés aujourd'hui à toutes leurs pointes. Sur le vert foncé, qui est la nuance dominante des choses, se détachent éclatants ces milliers de chiffons d'étamine qui sont des emblèmes de nations,—tous dehors, tous déployés en l'honneur de la France lointaine.

Le plus répandu dans cet ensemble multicolore est celui qui est blanc à boule rouge: il représente cet Empire du Soleil Levant où nous sommes.

A part trois ou quatre mousmés là-bas, qui s'exercent à tirer de l'arc, il n'y a guère que nous aujourd'hui dans ce jardin, et la montagne alentour est silencieuse.

Chrysanthème, ayant achevé sa cigarette et sa tasse de thé, désire se refaire la main, elle aussi, à cet exercice de l'arc, encore en honneur parmi les jeunes femmes.—Alors un vieux bonhomme, qui est le gardien du tir, lui choisit ses meilleures flèches, emplumées de blanc et de rouge,—et la voilà visant, très sérieuse. Le but est un cercle, tracé au milieu d'un tableau où sont peintes en grisaille des chimères effrayantes dans des nuages.

Elle est adroite, Chrysanthème, c'est certain, et nous l'admirons, comme elle l'avait souhaité.

Yves, habile d'ordinaire à tous les jeux d'adresse, veut essayer à son tour et réussit mal. C'est amusant alors de la voir, avec mille mignardises et sourires, arranger, du bout de ses petits doigts à elle, ces larges mains du matelot, les poser comme il convient sur l'arc et sur la corde, pour lui enseigner la bonne manière.... Jamais ils ne m'avaient paru si bien ensemble, Yves et ma poupée; ils le sont tellement même, que je m'inquiéterais, si j'étais moins sûr de mon brave frère, et si d'ailleurs cela ne m'était absolument égal.

Dans la tranquillité de ce jardin, dans le silence tiède de ces montagnes, un grand bruit venu d'en bas nous fait tressaillir tout à coup; un son unique, puissant, terrible, qui se prolonge en vibrations de métal d'une longueur infinie.... Et cela recommence, encore plus effroyable: Boum! apporté par une bouffée de la brise qui se lève.

Nippon Kané! nous explique Chrysanthème.

Et elle reprend ses flèches, empennelées de vives couleurs. Nippon Kané (l'airain japonais), l'airain japonais qui résonne!—C'est la cloche monstrueuse d'une bonzerie, située dans un faubourg au-dessous de nous.—Eh bien! il est puissant, «l'airain japonais»! Après qu'il a fini de tinter, quand on ne l'entend plus, il semble qu'il en reste un frémissement dans les verdures suspendues, un tremblement interminable dans l'air.

Je suis forcé de reconnaître que Chrysanthème est gentille, lançant ses flèches, la taille cambrée en arrière pour mieux bander son arc; les manches pagodes relevées jusqu'aux épaules, laissant nus les bras gracieux qui ont le poli de l'ambre et qui en rappellent un peu la couleur. On entend filer chaque flèche avec un bruissement d'aile d'oiseau;—ensuite, un petit coup sec, et le but est touché, toujours....

La nuit venue et Chrysanthème remontée à Diou djen-dji, nous traversons, Yves et moi, la concession européenne, pour rentrer à bord et reprendre la garde jusqu'à demain. Dans ce quartier cosmopolite exhalant une odeur d'absinthe, tout est pavoisé et on tire des pétards en l'honneur de la France. Des files de djins passent, traînant, de toute la vitesse de leurs jambes nues, nos matelots de la Triomphante qui jouent de l'éventail et qui poussent des cris. On entend notre pauvre «Marseillaise» partout; des marins anglais la chantent durement du gosier, sur un mouvement traînant et funèbre comme leur «God Save». Dans tous les bars américains, les pianos mécaniques la jouent aussi pour attirer nos hommes, avec des variations et des ritournelles odieuses....

Ah! un dernier souvenir drôle, qui me revient de cette soirée-là. En rentrant, nous nous étions fourvoyés tous deux dans une rue habitée par une multitude de dames pas comme il faut. Je vois encore le grand Yves, luttant contre une bande de toutes petites mousmés, hétaïres de douze ou quinze ans, qui, comme taille, lui venaient à la ceinture, et le tiraient par ses manches, voulant le mener à mal. En se dégageant de leurs mains, il disait «Oh! par exemple!» au comble de l'étonnement et de l'indignation, les voyant si jeunes, si menues, si bébés, et déjà si effrontées.


XII

18 juillet.

Ils sont quatre à présent, quatre officiers de mon bord, mariés comme moi et habitant, un peu moins haut, dans le même faubourg. C'est même une aventure très commune. Cela s'est fait sans dangers, sans difficultés, sans mystères, par l'entremise du même Kangourou.

Et naturellement nous recevons toutes ces dames.

D'abord, il y a madame Campanule, notre voisine qui rit toujours, mariée au petit Charles N***. Puis madame Jonquille, qui rit encore plus que Campanule et ressemble à un jeune oiseau; la plus mignonne de la bande, celle-ci, mariée à X***, un blond septentrional qui l'adore: c'est le couple amoureux et inséparable; les seuls qui vont pleurer peut-être quand l'heure du départ viendra. Puis encore Sikou-San, avec le docteur Y***. Et enfin l'aspirant Z***, avec la petite, la minuscule madame Touki-San; haute comme une demi-botte, celle-ci; treize ans au plus, et déjà femme, importante, pétulante, commère. Dans mon enfance, on me menait quelquefois au théâtre des Animaux savants; il y avait là une certaine madame de Pompadour, un grand premier rôle, qui était une guenon empanachée et que je vois encore. Cette Touki-San me la rappelle.

Le soir, tout ce monde vient généralement nous chercher, pour une grande promenade aux lanternes qui se fait maintenant en cortège. Ma femme, à moi, plus sérieuse, plus triste, plus distinguée peut-être, appartenant, je crois, à une classe un peu meilleure, s'essaie à jouer à la maîtresse de maison quand ces amis arrivent. Et c'est comique de voir entrer tous ces couples mal assortis, unis pour un, jour; les dames avec leurs révérences articulées, tombant à quatre pattes, en trois temps, devant Chrysanthème, la reine de céans.

On se met en route quand la bande est au complet; on s'en va, bras dessus bras dessous, à la queue leu leu, portant toujours, au bout de bâtonnets en bambou, des petites lanternes blanches ou rouges;—et c'est gentil, paraît-il....

Il faut descendre par cette espèce de rue, ou plutôt de chemin en dégringolade de chèvre, qui mène dans le vieux Nagasaki japonais,—avec la perspective, hélas! qu'il faudra remonter tout cela cette nuit; remonter toutes les marches, toutes les pentes où l'on glisse, toutes les pierres où l'on trébuche, avant de rentrer chez soi, de se coucher et de dormir.—On descend dans l'obscurité, sous des branches, sous des feuillages, entre des jardins noirs, entre de vieilles maisonnettes jetant peu de lumière sur la route; les lanternes ne sont pas de trop, quand la lune est absente ou voilée.

Enfin on arrive en bas, et là brusquement, sans transition, on débouche en plein Nagasaki, dans une rue longue et illuminée, encombrée de monde, où passent à toutes jambes des djins qui crient, où brillent et tremblent au vent des milliers de lanternes en papier. C'est le bruit et le mouvement, tout à coup, après la paix de notre faubourg silencieux.

Ici, pour le décorum, il faut se séparer de nos femmes. Elles se prennent par la main toutes les cinq, comme des petites filles à la promenade. Et nous suivons par-derrière, avec des airs détachés. Ainsi vues de dos, elles sont très mignonnes, les poupées, avec leurs chignons si bien faits, leurs épingles d'écaille si coquettement mises. Elles traînent, en faisant un vilain bruit de sabots, leurs hautes chaussures de bois, et s'efforcent de marcher les bouts de pied tournés en dedans, ce qui est une chose de mode et d'élégance. A toute minute on entend leurs éclats de rire.

Oui, vues de dos, elles sont mignonnes; elles ont, comme toutes les Japonaises, des petites nuques délicieuses. Et surtout elles sont drôles, ainsi rangées en bataillon. En parlant d'elles, nous disons: «Nos petits chiens savants», et le fait est qu'il y a beaucoup de cela dans leur manière.

Il est pareil d'un bout à l'autre, ce grand Nagasaki où brûlent tant de quinquets à pétrole, où papillotent tant de lanternes de couleur, où passent tant de djins dératés. Toujours les mêmes rues étroites, bordées des mêmes maisonnettes basses, en papier et en bois. Toujours les mêmes boutiques, sans le moindre vitrage, ouvertes au vent; aussi simples, aussi élémentaires quelle que soit la chose qui s'y fabrique ou s'y brocante, qu'il s'agisse d'étaler de fines laques d'or, des potiches merveilleuses, ou bien des vieilles marmites, des poissons secs, des guenilles. Et tous les vendeurs, assis par terre, au milieu de leurs bibelots précieux ou grossiers, jambes nues jusqu'à la ceinture, montrant à peu près ce que l'on cache chez nous, mais se couvrant le torse, pudiquement. Et toute sorte de petits métiers impayables exercés à la vue du public, à l'aide de procédés primitifs, par des artisans à l'air bonhomme.

Oh! les étalages étranges dans ces rues et les fantaisies surprenantes dans ces bazars!

Jamais de chevaux, par la ville, jamais de voitures; rien que des gens à pied, ou des gens traînés dans les petits chars comiques des hommes-coureurs. Quelques Européens par-ci par-là, échappés des bateaux de la rade;—quelques Japonais (encore peu nombreux heureusement) s'essayant à porter jaquette; d'autres, se contentant d'ajouter à la robe nationale un chapeau melon d'où s'échappent les longues mèches de leurs cheveux plats. Partout de l'empressement, des affaires, des marchandages, des bibelots,—des rires....

Dans les bazars, nos mousmés font chaque soir beaucoup d'achats; comme aux enfants gâtés, tout leur fait envie, les jouets, les épingles, les ceintures, les fleurs.—Et puis, l'une à l'autre, elles se présentent des cadeaux, gentiment, avec des sourires de petites filles. Campanule, par exemple, choisit pour Chrysanthème une lanterne ingénieusement imaginée, dans laquelle des ombres chinoises, mises en mouvement par un mécanisme invisible, dansent une ronde perpétuelle autour de la flamme. Chrysanthème, en échange, donne à Campanule un éventail magique dont les peintures représentent à volonté des papillons voltigeant sur des fleurs de cerisier, ou des monstres d'outre-tombe se poursuivant parmi des nuages noirs. Touki offre à Sikou un masque en carton représentant la figure bouffie de Daï-Cok, dieu de la richesse; Sikou riposte par une longue trompette de cristal, au moyen de laquelle on arrive à produire une sorte de gloussement de dindon, tout à fait extraordinaire. Toujours du bizarre à outrance, du saugrenu macabre; partout des choses à surprise qui semblent être les conceptions incompréhensibles de cervelles tournées à l'envers des nôtres....

Dans les maisons de thé en renom, où nous finissons nos soirées, les petites servantes à présent nous saluent à l'arrivée avec un air de connaissance respectueuse, comme une des bandes menant à Nagasaki la grande vie. Là, ce sont des causeries à bâtons rompus dont le sens souvent échappe, des quiproquos sans fin à mots étranges—dans des jardinets éclairés aux lanternes, auprès de bassins à poissons rouges où il y a des petits ponts, des petits îlots et des petites tours en ruine. On nous sert du thé, des bonbons blancs ou roses au poivre, dont le goût ne rappelle rien de connu, des boissons étranges à la neige et à la glace, ayant goût de parfums ou de fleurs.

Pour raconter fidèlement ces soirées-là, il faudrait un langage plus maniéré que le nôtre; il faudrait aussi un signe graphique inventé exprès, que l'on mettrait au hasard parmi les mots, et qui indiquerait au lecteur le moment de pousser un éclat de rire,—un peu forcé, mais cependant frais et gracieux....

Et, la soirée finie, il s'agit de s'en retourner là-haut....

Oh! cette rue, ce chemin, qu'il faut remonter chaque nuit, sous le ciel étoilé ou lourd d'orage, en traînant par la main sa mousmé qui s'endort, pour aller regagner, à mi-montagne, sa maison juchée et son lit de nattes....


XIII

Le plus fin de nous tous a été Louis de S.... Jadis ayant pratiqué le Japon et s'y étant marié, il se contente aujourd'hui d'être l'ami de nos femmes; il en est le Komodachi taksan takaï, l'ami très haut (comme elles disent à cause de sa taille, qui est excessive et manque un peu d'ampleur). Parlant japonais mieux que nous, il est leur confident intime; il trouble ou raccommode à volonté nos ménages et se divertit beaucoup à nos dépens.

Cet ami très haut de nos femmes a tout l'amusement que peuvent donner ces petites créatures, sans aucun des soucis de la vie domestique. Avec mon frère Yves et la petite Oyouki (fille de madame Prune, ma propriétaire), il complète cet assemblage disparate que nous sommes.


XIV

M. Sucre et madame Prune*, mon propriétaire et sa femme, deux impayables, échappés de paravent, habitent au-dessous de nous, au rez-de-chaussée. Bien vieux l'un et l'autre pour avoir cette fille de quinze ans, Oyouki, l'amie inséparable de Chrysanthème.

*En japonais: Sato-San et Oumé-San.

Confits tous deux en dévotion shintoïste; toujours à genoux devant leur autel familial; toujours occupés à dire aux Esprits leurs longues oraisons, en claquant des mains de temps en temps pour rappeler autour d'eux ces essences inattentives qui flottent dans les airs.—A leurs moments perdus, cultivent, dans des petits pots de faïence peinturlurée, des arbustes nains, des fleurs invraisemblables qui le soir sentent très bon.

M. Sucre, silencieux, peu visiteur, desséché comme une momie dans sa robe de coton bleu. Écrivant beaucoup (ses mémoires, je pense) avec un pinceau tenu du bout des doigts, sur de longues bandes de papier de riz légèrement teintées de grisâtre.

Madame Prune, empressée, obséquieuse, rapace, les sourcils rigoureusement rasés, les dents soigneusement laquées de noir, ainsi qu'il convient à une dame comme il faut. A toute heure, apparaissant à quatre pattes à l'entrée de notre logis, pour nous offrir quelque service.

Oyouki, faisant chez nous, dix fois par jour, des entrées intempestives (quand on dort, quand on s'habille), arrivant comme une bouffée de jeunesse mignarde et de gaîté drôle, comme un vivant éclat de rire. Toute ronde de taille, toute ronde de figure. Moitié bébé, moitié jeune fille. Et de si bonne amitié, à propos d'un rien vous embrassant à pleine bouche, avec ses grosses lèvres ballantes qui mouillent un peu, mais qui sont bien fraîches, bien rouges....


XV

Dans notre logis toute la nuit ouvert, les lampes qui brûlent devant le Bouddha doré nous procurent la compagnie de toutes les bêtes des jardins d'alentour. Les phalènes, les moustiques, les cigales et d'autres insectes extraordinaires dont je ne sais pas les noms,—tout ce monde est chez nous.

Et c'est drôle, quand se présente quelque sauterelle imprévue, quelque scarabée sans gêne et sans excuse, courant sur nos nattes blanches, de voir de quelle manière Chrysanthème les signale à mon indignation,—en me les montrant du doigt, sans dire autre chose que: «Hou!» la tête baissée, avec une moue particulière et un regard scandalisé. Il y a un éventail exprès, qui sert à les pousser dehors.


XVI

Ici, je suis forcé de reconnaître que, pour qui lit mon histoire, elle doit traîner beaucoup....

A défaut d'intrigue et de choses tragiques, je voudrais au moins savoir y mettre un peu de la bonne odeur des jardins qui m'entourent, un peu de la chaleur douce de ce soleil, un peu de l'ombre de ces jolis arbres. A défaut d'amour, y mettre quelque chose de la tranquillité reposante de ce faubourg lointain. Y mettre aussi le son de la guitare de Chrysanthème, auquel je commence à trouver quelque charme, faute de mieux, dans le silence de ces belles soirées d'été....

Tout ce temps de pleine lune de juillet qui vient de passer a été lumineux, calme, splendide. Oh! les belles nuits claires, les belles lueurs roses sous cette lune merveilleuse, les belles ombres bleues, dans les fouillis épais de ces arbres.... Et, du haut de notre véranda, comme cette ville était jolie à regarder dormir!...

Mon Dieu, cette petite Chrysanthème, je ne la déteste pas, en somme.—D'ailleurs, quand il n'y a, de part ou d'autre, ni dégoût physique ni haine, l'habitude finit par créer une espèce de lien malgré tout....


XVII

Toujours ce bruit de cigales, strident, immense, éternel, qui sort nuit et jour de ces campagnes japonaises. Il est partout et sans cesse, à n'importe quelle heure brûlante de la journée, à n'importe quelle heure fraîche de la nuit. Au milieu de la rade, dès notre arrivée, nous l'avions entendu qui nous venait à la fois des deux rives, des deux murailles de vertes montagnes. Il est obsédant, infatigable; il est comme la manifestation, le bruit même de la vie spéciale à cette région de la terre. Il est la voix de l'été dans ces îles; il est un chant de fête inconscient, toujours égal à lui-même, et ayant constamment l'air de s'enfler, de s'élever, dans une plus grande exaltation du bonheur de vivre.

Il est, pour moi, le bruit caractéristique de ce pays,—avec le cri de cette espèce de gerfaut qui, lui aussi, avait salué notre entrée au Japon. Au-dessus des vallées et des baies profondes, ces oiseaux planent, en poussant de temps à autre leurs trois: «Han! han! han!» d'un timbre triste, comme au comble de l'étonnement pénible, de la douleur.—Et les montagnes répètent leur cri.


XVIII

Ils sont devenus si amis que cela m'amuse, Yves, Chrysanthème et la petite Oyouki; je crois même que, dans mon ménage, leur intimité est ce qui m'amuse le plus. C'est qu'ils font un contraste d'où résultent des situations imprévues et des choses impayables. Lui, apportant sa désinvolture de matelot et son accent de Bretagne dans cette frêle maisonnette de papier, à côté de ces mousmés aux manières précieuses; grand garçon large, à voix brève et grave, entre deux toutes petites à voix d'oiseau qui le mènent à leur gré, le font manger avec des baguettes; lui apprennent le «pigeon vole» japonais,—et le trichent,—et se disputent,—et se pâment de rire.

Il est certain qu'ils se plaisent beaucoup, Chrysanthème et lui. Mais j'ai confiance toujours, et je ne me figure pas que cette petite épousée de hasard puisse jamais amener un trouble un peu sérieux entre ce «frère» et moi.


XIX

Ma famille japonaise, très nombreuse et se produisant beaucoup;—un grand élément de distraction pour les officiers du bord qui me visitent là-haut, surtout pour le komadachi taksan takaï (l'ami d'une extrême hauteur).

Une belle-mère charmante, tout à fait femme du monde; des petites belles-sœurs, des petites cousines, et des tantes jeunes encore.

J'ai même, au second degré, un cousin pauvre qui est djin.—On hésitait à m'en faire l'aveu, de ce dernier; mais voici que, pendant la présentation, nous avons échangé un sourire de connaissance: c'était 415!

Sur ce pauvre 415, mes amis, à bord, font des gorges chaudes,—un surtout qui moins que personne aurait le droit de parler, le petit Charles N***, dont la belle-mère a été quelque chose comme concierge, ou peu s'en faut, à la porte d'une pagode.

Moi, qui fais grand cas de l'agilité et de la force, j'apprécie au contraire ce parent-là.

Ses jambes, du reste, sont les meilleures de Nagasaki, et, chaque fois que j'ai quelque course pressée à faire, je prie madame Prune d'envoyer en bas, à la station des djins, retenir mon cousin.


XX

J'arrivais à Diou-djen-dji à l'improviste, aujourd'hui, par un midi brûlant. Au pied de notre escalier traînaient les socques de bois de Chrysanthème et ses sandales de cuir verni.

Chez nous, en haut, tout était ouvert, avec des stores en bambou abaissés du côté du soleil; à travers leur tissu clair entraient l'air chaud et la lumière d'or. Cette fois, c'étaient des lotus que Chrysanthème avait mis dans nos vases de bronze, et mes yeux tombèrent, dès l'entrée, sur ces grands calices roses.

Elle dormait, elle, étendue par terre, suivant l'habitude de son sommeil de sieste.

...Quelle forme à part ils ont toujours, ces bouquets arrangés par Chrysanthème: quelque chose de difficile à définir, une sveltesse japonaise, une grâce apprêtée que nous ne saurions pas leur donner.

...Elle dormait à plat ventre sur les nattes, sa haute coiffure et ses épingles d'écaille faisant une saillie sur l'ensemble de son corps couché. La petite traîne de sa tunique prolongeait en queue sa personne délicate. Ses bras étaient étendus en croix, ses manches déployées comme des ailes—et sa longue guitare gisait à son côté.

Elle avait un air de fée morte. Ou bien encore elle ressemblait à quelque grande libellule bleue qui se serait abattue là et qu'on y aurait clouée.

Madame Prune, qui était montée derrière moi, toujours empressée, officieuse, manifesta par gestes des sentiments indignés, en voyant cette réception insouciante de Chrysanthème à son seigneur et maître,—et s'avança pour la réveiller.

—Gardez-vous-en bien, bonne madame Prune! Si vous saviez comme elle me plaît mieux ainsi!

J'avais laissé mes chaussures en bas, suivant l'usage, à côté des petits socques et des petites sandales; et j'entrai sur la pointe du pied, tout doucement, pour aller m'asseoir sous la véranda.

Quel dommage que cette petite Chrysanthème ne puisse pas toujours dormir: elle est très décorative, présentée de cette manière,—et puis, au moins, elle ne m'ennuie pas.—Peut-être, qui sait? si j'avais le moyen de mieux comprendre ce qui se passe dans sa tête et dans son cœur.... Mais, c'est curieux, depuis que j'habite avec elle, au lieu de pousser plus loin l'étude de cette langue japonaise, je l'ai négligée, tant j'ai senti l'impossibilité de m'y intéresser jamais....

Assis sous ma véranda, je regardai à mes pieds les temples et les cimetières, et les bois, et les vertes montagnes, tout Nagasaki baigné de soleil. Les cigales faisaient leur bruit le plus strident, qui tremblait comme une fièvre de l'air. Tout cela était calme, lumineux et chaud....

Eh bien, pourtant, pas assez, à mon gré! Qu'y a-t-il donc de changé sur terre? Les midis brûlants d'été, ceux que je retrouve dans mes souvenirs lointains, avaient-encore plus d'éclat, encore plus de soleil; le Baal autrefois me semblait plus puissant, et plus terrible. On dirait que tout ceci n'est qu'une copie pâle de ce que j'ai connu dans mes premières années, une copie à laquelle quelque chose manque. Et tristement je me demande à moi-même: la splendeur des étés, est-ce que vraiment ce n'est que cela,—n'était-ce que cela? ou bien y a-t-il une erreur de mes yeux et, avec le temps, verrai-je ces choses pâlir encore?...

...Derrière moi, une petite musique triste, triste à faire frissonner,—et grêle, grêle autant que le chant des cigales,—commença de se faire en sourdine, puis s'éleva, gémissante, comme la plainte mièvre de quelque âme japonaise en peine et en angoisse dans l'air silencieux de midi: Chrysanthème et sa guitare, qui s'éveillaient ensemble....

Et il me plut que cette idée lui fût venue, de me faire de la musique, me voyant là, au lieu de s'empresser à me dire bonjour. (A aucun moment je ne me suis imposé la contrainte d'avoir l'air un peu épris d'elle; mais nos rapports deviennent froids de plus en plus, surtout quand nous sommes seuls.)—Aujourd'hui pourtant je me retournai pour lui sourire et, de la main, je lui fis signe: «Allons, joue encore. Cela m'amuse d'écouter ta petite improvisation étrange.»—C'est singulier que la musique de ce peuple rieur puisse être si plaintive. Mais, décidément, celle que fait Chrysanthème mérite d'être entendue.... Où donc a-t-elle pris cela? Quels indicibles rêves, à jamais mystérieux pour moi, passent dans sa cervelle jaune, quand elle joue ou chante de cette manière?...

...Tout à coup: Pan, pan, pan! on frappe trois fois, d'un doigt sec, sur une marche de notre escalier et, dans l'ouverture de notre porte, apparaît un imbécile en complet de drap gris qui nous fait la révérence.

—Entrez, entrez, monsieur Kangourou!—Oh! comme vous arrivez à point, au moment où j'allais presque me monter l'imagination pour des choses japonaises!...

C'était une petite note de blanchissage, que M. Kangourou désirait nous présenter respectueusement, avec un plongeon du haut du corps, une pose correcte des mains sur les genoux, et un long sifflement de couleuvre.


XXI

En continuant de suivre le chemin qui monte et passe devant chez nous, on trouve une dizaine de vieilles maisonnettes encore, quelques murs de jardins,—puis, plus rien que la montagne solitaire, les petits sentiers qui s'en vont vers les cimes à travers les plantations de thé, les buissons de camélias, les broussailles et les roches. Et ces montagnes tout autour de Nagasaki sont pleines de cimetières; depuis des siècles et des siècles, on monte là des morts.

Mais ces sépultures japonaises n'ont pas de tristesse, pas d'horreur; il semble que, chez ce peuple enfantin et léger, la mort même ne se prenne pas sérieusement. Les tombes sont des Bouddhas de granit, assis dans des lotus, ou des bornes funéraires avec des inscriptions d'or; elles se tiennent groupées dans de petits enclos au milieu des bois, ou sur des terrasses naturelles agréablement situées; on y arrive généralement par de longs escaliers de pierre tapissés de mousse, en passant de temps en temps sous quelqu'un de ces portiques sacrés dont la forme, toujours la même, est rude et simple, et qui sont une réduction de ceux des temples.

Au-dessus de chez nous, les tombes de la montagne sont si antiques qu'elles n'effraient pas, même la nuit. C'est une région de cimetières abandonnés. Les morts qu'on avait cachés là-dessous se sont fondus dans la terre. Ces milliers de petites bornes grises, ces multitudes de vieux petits bouddhas rongés par le lichen, semblent ne plus être que l'attestation de séries d'existences antérieures aux nôtres et tout à fait perdues dans le recul mystérieux des temps.


XXII

Les repas de Chrysanthème sont une invraisemblable chose.

Cela commence le matin, au réveil, par deux petits pruneaux verts des haies, confits dans du vinaigre et roulés dans de la poudre de sucre. Une tasse de thé complète ce déjeuner presque traditionnel au Japon, le même que l'on mange en bas chez madame Prune, le même que l'on sert aux voyageurs dans les hôtelleries.

Cela se continue dans le courant du jour par deux dînettes très drôlement ordonnées. De chez madame Prune, où ces choses se cuisinent, on les lui monte sur un plateau de laque rouge, dans de microscopiques tasses à couvercle: un hachis de moineau, une crevette farcie, une algue en sauce, un bonbon salé, un piment sucré.... A tout cela, Chrysanthème goûte du bord des lèvres, à l'aide de ses petites baguettes, en relevant le bout de ses doigts avec une grâce affectée. A chaque mets elle fait une grimace,—en laisse les trois quarts et s'essuie les ongles après, avec horreur.

Ces menus varient beaucoup, suivant l'inspiration de madame Prune. Mais ce qui ne change jamais, ni chez nous ni ailleurs, ni au sud de l'empire ni au nord, c'est le dessert et la façon de le manger: après tant de petits plats pour rire, on apporte une cuve en bois cerclée de cuivre, une cuve énorme, comme pour Gargantua, et contenant jusqu'au bord du riz cuit à l'eau pure; Chrysanthème en remplit un très grand bol (quelquefois deux, quelquefois trois), en salit la blancheur neigeuse avec une sauce noire, au poisson, qui est contenue dans une fine burette bleue;—brasse ces choses ensemble;—porte le bol à ses lèvres et enfourne tout ce riz, en le poussant avec ses deux baguettes jusqu'au fond de son gosier.

Ensuite on ramasse les petites tasses et les petits couvercles, les dernières miettes tombées sur ces nattes si blanches dont rien ne doit ternir jamais l'irréprochable netteté. La dînette est terminée.


XXIII

2 août.

En bas, dans la ville, à un carrefour, une chanteuse des rues s'était installée; on s'assemblait pour l'entendre, et nous nous étions arrêtés comme les autres, nous trois qui passions, Yves, Chrysanthème et moi.

Toute jeune, un peu grasse, assez jolie, elle raclait sa guitare et chantait, en roulant les yeux d'une manière féroce comme un virtuose exécutant des difficultés. Elle baissait la tête, se rentrait le menton dans le cou pour tirer des notes plus creuses du fin fond de son corps; elle arrivait à se faire une grosse voix rauque, une voix de vieux crapaud, une voix de ventriloque sortie je ne sais d'où (ce qui est la grande manière théâtrale, le dernier mot de l'art pour interprétation des morceaux tragiques).

Yves lui jeta un regard indigné:

—Oh! par exemple! dit-il,—mais c'est la voix d'une... (dans son étonnement, les mots lui manquaient)—c'est la voix d'un... d'un monstre!...

Et il me regarda, presque épouvanté par cette petite, anxieux de savoir ce que j'en pensais.

D'ailleurs il était de mauvaise humeur aujourd'hui, mon pauvre Yves, parce que je l'avais obligé à sortir coiffé de certain chapeau de paille, à bords très relevés, qui ne lui plaît pas.

—Il te va très bien, Yves, je t'assure.

—Oui? Vous le dites, vous.... Il ressemble à un nid de pie, moi je trouve!

Comme diversion à cette chanteuse et à ce chapeau, voici maintenant un cortège, qui nous arrive du bout de la rue là-bas, quelque chose comme un enterrement. Des bonzes marchent en tête, vêtus de robes en gaze noire,—un air de prêtres catholiques; le principal personnage du défilé, le mort, vient par-derrière, assis dans une sorte de petit palanquin fermé, tout à fait gentil. Suivent une bande de mousmés, cachant leur figure rieuse sous un semblant de voile et portant, dans des vases de forme sacrée, les lotus artificiels à pétales d'argent qui sont de rigueur pour les funérailles; puis de belles dames marchent après, minaudières, étouffant des envies de rire, sous des parasols où sont peints en couleurs gaies des papillons et des cigognes....

Les voici tout près de nous, il faut nous ranger pour leur faire place.—Et Chrysanthème tout à coup prend un air de circonstance; Yves se découvre, ôte son nid de pie....

C'est pourtant vrai, que c'est la mort qui passe! Moi qui oubliais... cela en avait si peu l'air....

Le cortège va grimper bien haut, bien haut, au-dessus de Nagasaki, dans la verte montagne toute peuplée de tombes. Là, on déposera dans la terre cet infortuné bonhomme, son palanquin par-dessus lui, et ses vases, et ses fleurs en papier argenté. Enfin!... au moins il sera dans un lieu agréable, ce pauvre mort, et jouira d'une vue charmante....

On s'en reviendra, moitié riant, moitié pleurnichant.

Demain, on n'y pensera plus.


XXIV

4 août.

La Triomphante, qui était sur rade, presque au pied des collines où ma maison est perchée, entre aujourd'hui au bassin, pour réparer ses flancs éraillés pendant le long blocus de Formose.

Et me voici fort loin de chez moi, à présent; obligé de traverser en canot toute la baie pour aller retrouver Chrysanthème, car ce bassin est situé sur la rive opposée à Diou-djen-dji. Il est creusé dans une petite vallée, étroite et profonde; toute sorte de verdures se penchent au-dessus, des bambous, des camélias, des arbres quelconques; notre mâture, nos vergues, vues du pont, ont l'air d'être accrochées dans les branches.

Cette situation d'un navire qui ne flotte plus donne à l'équipage la facilité de sortir clandestinement à n'importe quelle heure de la nuit, et nos matelots ont lié des relations avec toutes les petites filles des villages qui sont suspendus dans la montagne au-dessus de nous.

Ce séjour, cette liberté trop grande m'inquiètent pour mon pauvre Yves,—auquel ce pays de plaisir tourne un peu la tête.

D'ailleurs, de plus en plus, je le crois amoureux de Chrysanthème.

C'est grand dommage vraiment que ce sentiment-là ne me soit pas venu plutôt à moi, puisque j'ai tant fait que de l'épouser....


XXV

Je continue, malgré la distance plus grande, d'aller chaque jour à Diou-djen-dji. La nuit tombée, quand les quatre ménages amis du mien sont venus nous rejoindre, Yves aussi, et l'ami d'une surprenante hauteur, nous redescendons en bande vers la ville, dégringolant aux lanternes par les escaliers et les rampes du vieux faubourg.

Toujours pareille, cette promenade nocturne, avec des amusements semblables, mêmes stations devant les étalages baroques, mêmes boissons sucrées servies dans les mêmes jardinets. Mais notre bande est souvent très augmentée; d'abord, nous emmenons Oyouki, que ses parents nous confient; puis deux cousines de ma femme qui sont fort mignonnes, et enfin des amies, des petites invitées de dix ou douze ans quelquefois, fillettes de notre quartier envers lesquelles nos mousmés ont désiré se montrer polies.

Oh! l'étonnante petite compagnie que nous traînons à notre suite, dans les maisons de thé, le soir! Les impayables minois, les piquets de fleurs drôlement plantés sur des têtes enfantines et comiques!—On dirait d'un vrai pensionnat de mousmés en récréation de nuit sous notre surveillance.

Yves nous raccompagne lorsqu'il s'agit ensuite de remonter chez nous,—Chrysanthème poussant de gros soupirs d'enfant fatigué, s'arrêtant à chaque marche, s'appuyant à nos bras.

Quand nous sommes en haut, il nous dit adieu, touche la main de Chrysanthème, puis redescend encore une fois, par le versant qui mène aux quais, aux navires, et traverse la rade dans un sampan pour regagner la Triomphante.

Nous, à l'aide d'une sorte d'anneau à secret, nous ouvrons la porte de notre jardin, où les pots de fleurs de madame Prune, alignés dans l'obscurité, répandent leur bonne odeur suave du soir. Nous traversons ce jardin, au clair de lune ou des étoiles, et nous montons chez nous.

S'il est très tard,—ce qui arrive quelquefois,—nous trouvons en rentrant tous nos panneaux de bois tirés et fermés par les soins de M. Sucre (précaution contre les voleurs), notre appartement clos comme une vraie chambre européenne.

Il y a, dans cette maison ainsi calfeutrée, une étrange odeur mêlée à celle du musc et des lotus; une intime odeur de Japon, de race jaune, qui est montée du sol ou qui est sortie des boiseries antiques;—presque une fétidité de fauve. Le tendelet de gaze bleu-nuit, disposé pour notre coucher, descend du plafond avec un air de vélum mystérieux. Le Bouddha doré sourit toujours devant ses veilleuses qui brûlent; quelque phalène habituée du logis, qui dormait dans le jour collée à notre plafond, tournoie maintenant sous le nez du dieu, autour des deux petites flammes grêles. Et sur le mur, plaquée, les pattes en étoile, sommeille quelque grosse araignée des jardins,—qu'il ne faut pas tuer parce que c'est le soir.—«Hou!» fait Chrysanthème, indignée, en me la désignant du bout de son doigt.—Vite, l'éventail consacré aux bêtes, pour la chasser dehors....

Autour de nous règne un silence qui serre presque le cœur, après tous ces tapages joyeux de la ville et tous ces rires de mousmés qui viennent de finir;—un silence de campagne, un silence de village endormi.


XXVI

Le bruit de ces innombrables panneaux de bois que l'on tire et que l'on ferme, au commencement de chaque nuit, dans toutes les maisons japonaises, est une des choses de ce pays qui me resteront dans la mémoire. De chez les voisins, par-dessus les jardinets verts, ces bruits nous arrivent les uns après les autres, par séries, plus ou moins étouffés, plus ou moins lointains.

Juste au-dessous de nous, ceux de madame Prune roulent très mal, grincent, font tapage dans leurs rainures usées.

Les nôtres sont bruyants aussi, car la vieille case est sonore, et il faut en faire courir au moins vingt sur de longues glissières, pour clore complètement l'espèce de halle ouverte que nous habitons. En général, c'est Chrysanthème qui se charge de ce soin de ménagère, peinant beaucoup, se pinçant les doigts souvent, et très malhabile avec ses mains trop petites qui n'ont jamais travaillé de leur vie.

Après, vient sa toilette de nuit. Avec une certaine grâce, elle laisse tomber la robe du jour pour en mettre une plus simple, en toile bleue, qui a les mêmes manches pagodes, la même forme, moins la traîne, et qu'elle s'attache aux reins par une ceinture en mousseline de couleur assortie.

La haute coiffure reste intacte, cela va sans dire, sauf les épingles, qui sont dépiquées et couchent près de nous dans une boîte en laque.

Il y a la petite pipe d'argent, ensuite, qu'il faut fumer avant de s'endormir: c'est une des choses qui m'impatientent, mais qui doivent être subies.

Chrysanthème, comme une gipsy, s'accroupit devant certaine boîte carrée, en bois rouge, qui contient un petit pot à tabac, un petit fourneau de porcelaine avec des charbons toujours allumés,—et enfin un petit vase en bambou pour déposer la cendre et cracher la salive. (En bas, la boîte à fumer de madame Prune, et ailleurs, les boîtes à fumer de tous les Japonais et de toutes les Japonaises, sont semblables, contiennent les mêmes choses disposées de la même façon,—et partout, au milieu des appartements pauvres ou riches, traînent par terre.)

Le mot «pipe» est bien trivial et surtout bien gros pour désigner ce mince tube d'argent, tout droit, au bout duquel, dans un récipient microscopique, on met une seule pincée de tabac blond, haché plus menu que des fils de soie.

Deux bouffées, trois au plus; cela dure à peine quelques secondes, et la pipe est finie.—Ensuite, pan, pan, pan, pan, on frappe le tuyau très fort contre le rebord de la boîte à fumer, pour faire tomber cette cendre qui ne veut jamais sortir;—et ce tapotage, qui s'entend partout, dans chaque maison, à n'importe quelle heure de la nuit ou du jour, drôle et rapide comme un grattement de singe, est au Japon un des bruits caractéristiques de la vie humaine....

Anata, nomimasé! (Toi aussi, fume!) dit Chrysanthème.

Ayant rempli de nouveau la petite pipe agaçante, elle présente à mes lèvres, avec une révérence, le tube d'argent,—et je n'ose pas refuser, par courtoisie; mais c'est âcre, détestable....

Maintenant, avant de m'étendre sous la moustiquaire bleu sombre, je vais rouvrir deux des panneaux du logis, l'un du côté du sentier désert, l'autre sur les jardins en terrasse, afin que l'air de la nuit puisse passer sur nous, au risque de nous amener d'autres hannetons attardés ou d'autres phalènes étourdies.

Notre maison, tout en bois vieux et mince, vibre la nuit comme un grand violon sec; les bruissements les plus légers y grandissent, s'y défigurent, y deviennent inquiétants. Sous la véranda, deux petites harpes éoliennes, suspendues, font au moindre souffle leur tintement de lames de verre, semblable au murmure harmonieux d'un ruisseau; dehors, jusque dans les derniers lointains, les cigales continuent leur grande musique éternelle, et, au-dessus de nous, sur le toit noir, on entend, comme un galop de sorcière, passer la bataille à mort des chats, des rats et des hiboux....

...Plus tard, aux dernières heures de la nuit, Chrysanthème ira fermer sournoisement ces panneaux que j'ai rouverts,—quand soufflera certain vent plus frais qui monte jusqu'à nous, de la mer et de la rade profonde, avec l'extrême matin.

Auparavant elle se sera bien levée trois fois au moins, pour fumer: ayant bâillé à la manière des chattes, s'étant étirée, ayant contourné dans tous les sens ses petits bras d'ambre et ses toutes petites mains gracieuses, elle se redresse résolument, pousse des plaintes de réveil très enfantines et assez mignonnes; puis sort de la tente de gaze, remplit sa petite pipe et aspire deux ou trois bouffées de la chose âcre et déplaisante.

Ensuite: pan, pan, pan, pan, contre la boîte, pour secouer la cendre. Dans la sonorité nocturne, cela fait un bruit terrible—qui réveille madame Prune, c'était fatal. Et voilà madame Prune prise d'une envie de fumer, elle aussi, absolument suggestionnée;—alors, à ce bruit d'en haut, répond d'en bas un autre: pan, pan, pan, pan, tout à fait pareil, exaspérant et inévitable comme un écho.


XXVII

Plus joyeuses sont les musiques du matin: les coqs qui chantent; les panneaux de bois qui s'ouvrent dans le voisinage; ou le cri bizarre de quelque petit marchand de fruits, parcourant dès l'aube notre haut faubourg. Et les cigales ayant l'air de chanter plus fort, à cette fête de la lumière revenue.

Surtout, il y a la longue prière de madame Prune qui, d'en bas, nous arrive à travers le plancher, monotone comme une chanson de somnambule, régulière et berçante comme un bruit de fontaine. Cela dure trois quarts d'heure pour le moins; sur des notes hautes, rapides, nasillardes, cela se psalmodie abondamment; de temps à autre, quand les esprits lassés n'écoutent plus, cela s'accompagne de battements de mains très secs—ou bien des sons grêles de certain claquebois qui se compose de deux disques en racine de mandragore; c'est un jet ininterrompu de prière; c'est intarissable et cela chevrote sans cesse comme le bêlement d'une vieille bique en délire....

«Après s'être lavé les mains et les pieds, disent les saints livres, on invoquera le grand Dieu Ama-Térace-Omi-Kami, qui est le roi de puissance de l'empire Japonais; on invoquera les mânes de tous les défunts empereurs qui dérivent de lui; les mânes ensuite de tous ses ancêtres personnels, jusqu'aux générations les plus reculées; les Esprits de l'air et de la mer; les Esprits des lieux secrets et immondes; les Esprits sépulcraux du pays des racines, etc., etc.»

«Je vous estime et vous implore, chante madame Prune, ô Ama-Térace-Omi-Kami, roi de puissance. Protégez sans cesse votre peuple qui est prêt à se sacrifier à la patrie. Accordez-moi de devenir très sainte comme vous êtes et faites-moi la grâce de chasser de mon esprit les idées obscures. Je suis lâche et pécheresse: expulsez mes lâchetés et mes péchés comme le vent du nord emporte la poussière dans la mer. Lavez-moi blanchement de mes souillures, comme on lave des saletés dans la rivière de Kamo.—Faites-moi la grâce de devenir la plus riche femme du monde.—Je crois en votre lumière qui se répandra sur la terre et l'éclaircira incessamment, pour mon bonheur. Faites-moi la grâce de conserver la santé de ma famille,—et surtout la mienne, à moi, qui, ô Ama-Térace-Omi-Kami, n'estime et n'adore que vous-même, etc., etc.»

Ensuite, viennent tous les empereurs, tous les Esprits et la liste interminable des ancêtres.

De son fausset tremblant de vieille femme, madame Prune chante tout cela, vite à perdre haleine, sans en rien omettre.

Et c'est bien étrange à entendre; à la fin, on ne dirait plus un chant humain; c'est comme une série de formules magiques qui s'échapperaient, se dévideraient d'un rouleau inépuisable, pour prendre leur vol dans l'air. Par son étrangeté même et par sa persistance d'incantation, cela arrive à produire, dans ma tête encore endormie, une sorte d'impression religieuse.

Et chaque jour je m'éveille au bruit de cette litanie shintoïste qui vibre au-dessous de moi dans la sonorité exquise des matins d'été,—tandis que nos veilleuses s'éteignent devant le Bouddha souriant, tandis que l'éternel soleil, à peine levé, envoie déjà, par les petits trous de nos panneaux de bois, des rayons qui traversent notre logis obscur, notre tendelet de gaze bleu-nuit, comme de longues flèches d'or.

C'est à ce moment qu'il faut se lever; descendre quatre à quatre jusqu'à la mer, par des sentiers d'herbes pleins de rosée,—et regagner mon navire.

Hélas! Autrefois c'était le chant du muezzin qui me réveillait, les matins sombres d'hiver, là-bas dans le grand Stamboul enseveli....

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