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Madame Chrysanthème

Chapter 35: XXX
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About This Book

A first-person travel journal recounts an extended summer spent in Japan, opening with a sea approach to Nagasaki and rich evocations of mountains, jonques, perfumes, and insect song. The narrator describes entering a provisional marriage with a local woman and details their small domestic spaces, gardens, and daily routines. Lyrical landscape passages alternate with candid observations about solitude, fleeting attachment, and cultural difference, while the tone moves between affectionate curiosity and ironic detachment. The work blends immediate sensory description, reflective diary entries, and subtle commentary on the emotional effects the country exerts on the traveler.

XXVIII

Chrysanthème a apporté peu de bagage avec elle, sachant bien que notre mariage ne durera pas.

Elle a placé ses robes et ses belles ceintures dans des petites niches fermées qui se dissimulent contre une des murailles de notre appartement (la muraille du nord, la seule des quatre qui ne soit pas démontable). Les portes de ces niches sont des panneaux de papier blanc; les étagères, les compartiments intérieurs, en bois finement menuisé, sont disposés d'une manière trop cherchée, trop ingénieuse, qui éveille des craintes de doubles fonds, de trucs pour jouer des farces. On dépose là les objets sans confiance, avec le vague sentiment que ces armoires pourraient bien, d'elles-mêmes, vous les escamoter.

Parmi les affaires de Chrysanthème, ce qui m'amuse à regarder, c'est la boîte consacrée aux lettres et aux souvenirs: elle est en fer-blanc, de fabrication anglaise, et porte sur son couvercle l'image coloriée d'une usine des environs de Londres.—Naturellement c'est comme chose d'art exotique, comme bibelot, que Chrysanthème la préfère à d'autres mignonnes boîtes, en laque ou en marqueterie, qu'elle possède.

—On y trouve tout ce qu'il faut pour la correspondance d'une mousmé: de l'encre de Chine; un pinceau; du papier de couleur grise, très mince, taillé en longues bandes étroites; de bizarres enveloppes, où l'on introduit ce papier (après l'avoir replié sur lui-même une trentaine de fois), et qui sont ornées de paysages, de poissons, de crabes ou d'oiseaux.

Sur des lettres anciennes, qui sont là, à elle adressées, je sais reconnaître les deux caractères qui signifient son nom: «Kikou-San» (Chrysanthème madame). Et quand je l'interroge, elle me répond en japonais, avec un air de femme sérieuse:

—Mon cher, ce sont des lettres de mes amies.

Oh! ces amies de Chrysanthème, quels minois elles ont! Il y a leurs portraits, dans cette même boîte; leurs photographies, collées sur des cartes de visite qui portent au dos le nom d'Uyeno, le bon faiseur de Nagasaki: des petites personnes qui étaient faites pour figurer gentiment dans des paysages d'éventail et qui se sont efforcées d'avoir un bon maintien quand on leur a pris la nuque dans l'appuie-tête en leur disant: «Ne bougeons plus.»

Cela m'amuserait bien de lire ces lettres d'amies,—et surtout les réponses que leur fait ma mousmé....


XXIX

10 août.

Ce soir, grande pluie; nuit épaisse et noire. Vers dix heures, revenant d'une de ces maisons de thé à la mode que nous fréquentons beaucoup, nous arrivons, Yves, Chrysanthème et moi, à certain angle familier de la grand'rue, à certain tournant où il faut quitter les lumières et le bruit de la ville pour s'engager dans les escaliers noirs, les sentiers à pic qui montent chez nous, à Diou-djen-dji.

Là, avant de commencer l'ascension, il s'agit d'abord d'acheter une lanterne, chez une vieille marchande nommée madame Très-Propre*, dont nous sommes les pratiques assidues.—C'est inouï la consommation que nous en faisons, de ces lanternes en papier, dont les peintures représentent invariablement des papillons de nuit ou des chauves-souris.—Au plafond de la boutique, il y en a des quantités énormes qui pendent par grappes, et la vieille, nous voyant venir, monte sur une table pour les attraper.—Le gris ou le rouge sont nos couleurs habituelles; madame Très-Propre sait cela et néglige les lanternes vertes ou bleues. Mais il est toujours très difficile d'en décrocher une,—à cause des bâtonnets par où on les tient, des ficelles par où on les attache, qui s'enchevêtrent ensemble. Par des gestes outrés, madame Très Propre exprime combien elle est désolée d'abuser ainsi de nos honorables moments: oh! si cela ne dépendait que d'elle-même!... mais voilà, ces choses emmêlées n'ont aucune considération pour la dignité des personnes. Avec mille singeries, elle croit même devoir leur faire des menaces et leur montrer le poing, à ces ficelles indébrouillables qui ont l'outrecuidance de nous causer du retard.—C'est bien, nous connaissons ce manège par cœur. Si cela l'impatiente, cette vieille dame, nous aussi. Chrysanthème, qui s'endort, est prise d'une série de petits bâillements de chat, qu'elle ne se donne même pas la peine de dissimuler avec sa main et qui n'en finissent plus. Elle fait une moue très longue à l'idée de cette côte si raide qu'il va falloir cette nuit remonter sous une pluie battante.

*En japonais O Séï-San.

Je suis comme elle, cela m'ennuie bien. Et dans quel but, mon Dieu, grimper chaque soir jusqu'à ce faubourg, quand rien ne m'attire dans ce logis de là-haut?...

L'ondée redouble; comment allons-nous faire?... Dehors passent des djins rapides, criant gare, éclaboussant les piétons, projetant, en traînées dans l'averse, les feux de leurs lanternes multicolores. Passent des mousmés et des vieilles dames, troussées, crottées, rieuses tout de même sous leurs parapluies de papier, échangeant des révérences et faisant claquer sur les pierres leurs socques de bois; la rue est pleine d'un tapotement de sabots et d'un grésillement de pluie.

Passe aussi, par bonheur, 415, notre cousin pauvre, qui s'arrête voyant notre détresse, et promet de nous tirer d'affaire: le temps d'aller déposer sur le quai un Anglais qu'il roule, et il reviendra à notre secours, avec tout ce qui est nécessaire à notre triste situation.

Enfin voici notre lanterne décrochée, allumée, payée. En face, il y a une autre boutique à laquelle nous nous arrêtons aussi chaque soir; c'est chez madame L'Heure*, la marchande de gaufres; nous faisons toujours provision chez elle pour nous soutenir pendant la route.—Très sémillante cette pâtissière, et en frais de coquetterie avec nous; elle forme vignette de paravent derrière ses piles de gâteaux agrémentées de petits bouquets. Abritons-nous sous son toit pour attendre,—et, à cause des gouttières qui tombent dru, plaquons-nous le plus possible contre son étalage de bonbons blancs ou roses, arrangés très artistement sur des branches de cyprès fines et fraîches.

*En japonais: Tôki-San.

Pauvre 415, quelle providence pour nous!—Il reparaît déjà, cet excellent cousin, toujours souriant, toujours courant, tandis que l'eau ruisselle sur ses belles jambes nues, et il nous apporte deux parapluies, empruntés à un marchand de porcelaine qui est aussi notre parent éloigné. Yves, comme moi, jamais de sa vie n'avait voulu se servir de ce genre d'objet, mais il accepte ceux-ci parce qu'ils sont drôles: en papier naturellement, à plissures cirées et gommées, avec l'inévitable vol de cigognes semé en guirlande tout autour.

Chrysanthème, bâillant de plus en plus à sa manière chatte et devenue câline pour se faire traîner, essaie de prendre mon bras:

—Mousmé, pour ce soir, si tu demandais plutôt ce service à Yves-San; je suis sûr que cela nous arrangerait tous les trois.

La voilà donc, elle toute petite, pendue à ce très grand, et ils grimpent. J'ouvre la marche, portant la lanterne qui nous éclaire, et dont j'abrite la flamme de mon mieux sous mon extravagant parapluie.

De chaque côté du chemin, on entend comme un torrent qui roule: l'eau de tout cet orage dégringolant de la montagne. La route nous paraît longue cette nuit, difficile, glissante; les séries de marches, interminables. Des jardins, des maisons, échafaudés les uns par-dessus les autres; des terrains vagues, des arbres qui, dans l'obscurité, se secouent sur nos têtes.

On dirait que Nagasaki monte en même temps que nous,—mais là-bas, très loin, dans une sorte de buée qui semble lumineuse sous le noir du ciel; il sort de cette ville un bruit confus de voix, de roulements, de gongs, de rires.

Cette pluie d'été n'a pas rafraîchi l'air encore. A cause de la chaleur orageuse qu'il fait, les maisonnettes de ce faubourg sont restées ouvertes, comme des hangars, et nous voyons ce qui s'y passe. Des lampes toujours allumées devant les Bouddhas familiers et les autels d'ancêtres;—mais tous les bons Nippons déjà couchés. Sous les traditionnels tendelets de gaze bleu-vert, on les aperçoit, étendus par rangées, par familles; ils dorment, chassent des moustiques ou s'éventent: des Nippons, des Nipponnes, et des bébés nippons aussi, à côté de leurs parents; chacun, jeune ou vieux, ayant sa robe de nuit en indienne bleu foncé et son petit chevalet en bois pour reposer sa nuque.

Il y a de rares maisons où l'on s'amuse encore: de loin en loin, par-dessus les jardins sombres, un son de guitare nous vient: quelque danse incompréhensiblement rythmée dont la gaîté est triste.

Voici certain puits entouré de bambous, auprès duquel nous avons l'habitude de faire halte nocturne pour laisser respirer Chrysanthème. Yves me prie de diriger sur lui la lueur rouge de ma lanterne pour le bien reconnaître: c'est qu'il marque pour nous la moitié de la route.

Et enfin, enfin, voici notre logis!—Porte close; obscurité et silence profonds. Tous nos panneaux ont été fermés par les soins de M. Sucre et de madame Prune; la pluie ruisselle sur le bois de nos vieux murs noirs.

Avec un temps pareil, il n'est pas possible de laisser Yves redescendre encore, pour aller rôder le long de la mer, en quête d'un sampan de louage. Non, il ne retournera pas à bord ce soir; nous allons le faire coucher chez nous. Sa petite chambre a été prévue, du reste, dans les conditions de notre bail, et nous allons la lui fabriquer tout de suite,—bien qu'il refuse, par discrétion. Entrons, déchaussons-nous, secouons-nous bien comme des chats sur lesquels une averse est tombée, et montons dans notre appartement.

Devant le Bouddha, les petites lampes brûlent; au milieu de la chambre, la gaze bleu-nuit est tendue. En arrivant, la première impression est bonne: il est gentil, le logis, ce soir; il a un vrai mystère, à cause de ce silence et de cette heure tardive. Et puis, par un temps pareil, il fait toujours bon rentrer chez soi....

Allons, vite, faisons la chambre d'Yves. Chrysanthème, très en train à l'idée que son grand ami va coucher près d'elle, y met toutes ses forces; d'ailleurs il s'agit simplement de pousser dans leurs glissières trois ou quatre panneaux de papier, qui formeront tout de suite une chambre à part, un compartiment dans la grande boîte où nous logeons.—Je les avais crus complètement blancs, ces panneaux: eh bien, non! il y a sur chacun d'eux un groupe de deux cigognes,—peintes en grisaille dans ces poses inévitables que l'art japonais a consacrées: l'une qui porte la tête altière et lève une jambe avec noblesse, l'autre qui se gratte. Oh! ces cigognes... ce qu'elles vous impatientent, au bout d'un mois de Japon!...

Voilà donc Yves couché et dormant sous notre toit. Le sommeil lui est venu ce soir plus vite qu'à moi-même: c'est que j'ai cru remarquer des regards très longs, de Chrysanthème à lui, de lui à Chrysanthème.

Je lui laisse entre les mains cette petite comme un jouet, et une crainte me vient à présent d'avoir jeté un certain trouble dans sa tête. De cette Japonaise, je me soucie comme de rien. Mais Yves... ce serait mal de sa part, et cela porterait une atteinte grave à ma confiance en lui....

On entend la pluie tomber sur notre vieux toit; les cigales se taisent; des senteurs de terre mouillée nous arrivent des jardins et de la montagne. Je m'ennuie désespérément dans ce gîte ce soir; le bruit de la petite pipe m'irrite plus que de coutume et, quand Chrysanthème s'accroupit devant sa boîte à fumer, je lui trouve un air peuple dans le plus mauvais sens du mot.

Je la prendrais en haine, ma mousmé, si elle entraînait mon pauvre Yves à une mauvaise action que je ne lui pardonnerais peut-être plus....


XXX

12 août.

Les époux Y*** et Sikou-San ont divorcé hier.—Le ménage Charles N*** et Campanule marche assez mal. Ils ont eu des difficultés avec ces petits bonshommes en complet de coutil gris, fureteurs, pressurants, insupportables, qui sont les agents de la police; on les a fait chasser de leur maison, en intimidant leur propriétaire (sous l'amabilité obséquieuse de ce peuple, il y a un vieux fond de haine contre nous qui venons d'Europe); les voilà donc obligés d'accepter l'hospitalité de leur belle-mère, situation bien pénible.—Et puis Charles N*** se croit trompé. Il n'y a pas d'illusion à se faire du reste: ces partis, que nous a procurés M. Kangourou, sont des demi-jeunes filles, si l'on peut dire, des petites personnes ayant déjà eu dans leur vie un léger roman, ou même deux. Alors, il est bien naturel de se méfier un peu....

Le ménage Z*** et Touki-San va cahin-caha, avec des disputes.

Le mien conserve plus de dignité, non moins d'ennui. L'idée de divorcer m'est bien venue; mais je ne vois guère de raison valable pour faire cet affront à Chrysanthème, et puis une chose surtout m'a arrêté: j'ai eu des difficultés, moi aussi, avec les autorités civiles.

Avant-hier, M. Sucre très ému, madame Prune en pâmoison, mademoiselle Oyouki tout en larmes sont montés chez moi comme un ouragan. Les agents de la police nipponne étaient venus leur faire de grosses menaces, pour loger ainsi, en dehors de la concession européenne, un Français morganatiquement marié à une Japonaise,—et la terreur les prenait d'être poursuivis; humblement avec mille formes affables, ils me priaient de partir.

Le lendemain donc, accompagné de l'ami d'une invraisemblable hauteur qui s'exprime mieux que moi, je me suis rendu au bureau de l'état civil, dans le but d'y faire une scène affreuse.

Dans la langue de ce peuple poli, les injures manquent complètement; quand on est très en colère, il faut se contenter d'employer le tutoiement d'infériorité et la conjugaison familière qui est à l'usage des gens de rien. Assis sur la table des mariages, au milieu de tous les petits fonctionnaires ahuris, je débute en ces termes.

—Pour que tu me laisses en paix dans le faubourg que j'habite, quel pourboire faut-il t'offrir, réunion de petits êtres plus vils que les portefaix des rues?

Grand scandale muet, consternation silencieuse, révérences estomaquées.

—Certainement, disent-ils enfin, on laissera en paix mon honorable personne; on ne demande pas mieux, même Seulement, pour me soumettre aux lois du pays, j'aurais dû venir ici déclarer mon nom et celui de la jeune personne que... avec laquelle....

—Oh! c'est trop fort, par exemple! Mais je suis venu exprès, troupe méprisable, il n'y a pas trois semaines!

Alors je prends moi-même le registre de l'état civil: en feuilletant, je retrouve la page, ma signature et, à côté, le petit grimoire qu'a dessiné Chrysanthème:

—Tiens, assemblée d'imbéciles, regarde!

Survient un très haut chef—petit vieux grotesque en redingote noire—qui de son bureau écoutait la scène:

—Qu'est-ce qu'il y a? que se passe-t-il? quelle avanie a-t-on faite aux officiers français?

Je conte plus poliment mon cas à ce personnage qui se confond en promesses et en excuses. Tous les petits agents se prosternent à quatre pattes, rentrent sous terre, et nous sortons, dignes et froids, sans rendre les saluts.

M. Sucre et madame Prune peuvent être tranquilles, on ne les inquiétera plus.


XXXI

23 août.

Le séjour de la Triomphante dans le bassin, l'éloignement où nous sommes de la ville, me servent de prétexte depuis deux ou trois jours pour ne plus aller à Diou-djen-dji voir Chrysanthème.

On s'ennuie pourtant beaucoup, dans ce bassin. Dès l'aube, une légion de petits ouvriers japonais nous envahissent, apportant leur dîner dans des paniers et des gourdes, comme les ouvriers de nos arsenaux français; mais ayant quelque chose de besogneux et de minable, de fureteur et d'empressé qui fait songer à des rats. Ils se faufilent d'abord sans bruit, s'insinuent, et bientôt on en trouve partout, sous la quille, à fond de cale, dans les trous, qui scient, tapotent, réparent.

Il fait une chaleur intense, dans ce lieu surplombé par des rochers et des fouillis de verdure.

Au grand soleil de deux heures, c'est une invasion plus étrange et plus jolie qui nous arrive: celle des scarabées et des papillons.

Des papillons extravagants, comme sur les éventails. Il y en a de tout noirs, qui se jettent contre nous par étourderie, si légers qu'on dirait de grandes ailes tremblotantes, attachées ensemble, sans corps.

Yves les regarde, étonné:

—Oh! dit-il en prenant son air enfant, j'en ai vu un si grand tout à l'heure, un si grand... qu'il m'a épouvanté; j'ai cru que c'était... une chauve-souris qui avait affaire à moi.

Un timonier, qui en a attrapé un très singulier, l'emporte, précieusement, pour le mettre à sécher dans son livre de signaux, comme on fait pour les fleurs.

Un autre matelot qui passe, portant son maigre rôti au four dans une gamelle, le regarde d'un œil drôle:

—Tu ferais pas mal de me le donner, tiens.... Je le ferais cuire!


XXXII

24 août.

Cinq jours bientôt que j'ai abandonné ma maison nette et Chrysanthème.

Depuis hier, grand vent et pluie torrentielle. (Un typhon qui va passer ou qui passe.) Nous avons fait branle-bas au milieu de la nuit pour caler les mâts de hune, amener les basses vergues, prendre toutes les dispositions de gros temps. Les papillons ne viennent plus, mais tout s'agite et se tord au-dessus de nos têtes; sur les parois des montagnes surplombantes, les arbres se froissent, les herbes se couchent, ont un air de souffrir; des rafales terribles les tourmentent avec des bruits sifflants; il nous tombe, en pluie, des branches, des feuilles de bambou, de la terre.

Et, en ce pays de gentilles petites choses, cette tempête détonne; il semble que son effort soit exagéré et sa musique trop grande.

Vers le soir, les grosses nuées sombres roulent si vite que les averses sont courtes, tout de suite égouttées, tout de suite finies.—Alors je tente d'aller me promener dans la montagne au-dessus de nous, parmi les verdures mouillées:—il y a des petits sentiers qui y mènent, entre des buissons de camélias et de bambous.

...Pour laisser passer une ondée, je me réfugie dans la cour d'un très vieux temple, qui est à mi-côte, abandonné au milieu d'un bois d'arbres séculaires aux ramures gigantesques; on y monte par des escaliers de granit, en passant sous de très étranges portiques, aussi rongés que les Grandes Pierres des Celtes. Les arbres ont envahi aussi cette cour; la lumière y est voilée, verdâtre; il y tombe une pluie torrentielle, mêlée de feuilles et de mousses arrachées. Des vieux monstres en granit, de tournures inconnues, sont assis dans les coins et font des grimaces d'une férocité souriante; leurs figures expriment des mystères sans nom, qui font frissonner, au milieu de cette musique gémissante du vent, sous cette obscurité des nuages et des branches.

Ils ne devaient pas ressembler aux Japonais d'aujourd'hui, les hommes qui ont conçu tous ces temples d'autrefois, qui en ont construit partout, qui en ont rempli ce pays jusque dans ses derniers recoins solitaires.

Une heure plus tard, au crépuscule de cette journée de typhon, toujours dans cette même montagne, le hasard me conduit sous des arbres ressemblant à des chênes; ils sont tordus toujours par ce vent, et les touffes d'herbes sous leurs pieds ondulent, couchées, rebroussées en tous sens.... Là, je retrouve très nettement tout d'un coup ma première impression de grand vent dans les bois—dans les bois de la Limoise, en Saintonge, il y a quelque vingt-huit ans, à l'un des mois de mars de ma petite enfance.

Il soufflait sur l'autre face du monde, ce premier coup de vent que mes yeux ont vu dans la campagne,—et les années rapides ont passé sur ce souvenir—et depuis, le plus beau temps de ma vie s'est consumé....

J'y reviens beaucoup trop souvent à mon enfance; j'en rabâche en vérité. Mais il me semble que je n'ai eu des impressions, des sensations qu'en ce temps-là; les moindres choses que je voyais ou que j'entendais avaient alors des dessous d'une profondeur insondable et infinie; c'étaient comme des images réveillées, des rappels d'existences antérieures; ou bien c'étaient comme des pressentiments d'existences à venir, d'incarnations futures dans des pays de rêve; et puis des attentes de merveilles de toute sorte—que le monde et la vie me réservaient sans doute pour plus tard—pour quand je grandirais. Eh bien, j'ai grandi et n'ai rien trouvé sur ma route, de toutes ces choses vaguement entrevues; au contraire, tout s'est rétréci et obscurci peu à peu autour de moi; les ressouvenirs se sont effacés, les horizons d'en avant se sont lentement refermés et remplis de ténèbres grises. Il sera bientôt l'heure de m'en retourner dans l'éternelle poussière, et je m'en irai sans avoir compris le pourquoi mystérieux de tous ces mirages de mon enfance; j'emporterai avec moi le regret de je ne sais quelles patries jamais retrouvées, de je ne sais quels êtres désirés ardemment et jamais embrassés....


XXXIII

M. Sucre, avec mille grâces, du bout de son fin pinceau trempé dans l'encre de Chine, a tracé sur une jolie feuille de papier de riz deux cigognes charmantes et me les a offertes de la manière la plus aimable, comme un souvenir de lui. Elles sont là, dans ma chambre de bord, et, dès que je les regarde, je crois revoir M. Sucre, les traçant à main levée avec une si élégante aisance.

Le godet dans lequel M. Sucre délaie son encre est en lui-même un vrai bijou. Taillé dans un bloc de jade, il représente un petit lac avec un rebord fouillé en manière de rocailles. Et sur ce rebord, il y a une petite maman crapaud, également en jade, qui s'avance comme pour se baigner dans le petit lac où M. Sucre entretient quelques gouttelettes d'un liquide bien noir. Et cette maman crapaud a quatre petits enfants crapauds également en jade, l'un perché sur sa tête, les trois autres folâtrant sous son ventre.

M. Sucre a peint beaucoup de cigognes dans le courant de sa vie, et il excelle vraiment à représenter des groupes, des duos, si l'on peut s'exprimer ainsi, de ce genre d'oiseau. Peu de Japonais ont le don d'interpréter ce sujet d'une manière aussi rapide et aussi galante: d'abord les deux becs, puis les quatre pattes; ensuite les dos, les plumes, crac, crac, crac,—une douzaine de coups de son habile pinceau, tenu d'une main très joliment posée,—et ça y est, et d'un réussi toujours!

M. Kangourou raconte, sans y trouver à redire d'ailleurs, qu'autrefois ce talent a rendu de grands services à M. Sucre. C'est que madame Prune, paraît il... mon Dieu, comment dire cela... et qui s'en douterait à présent, en voyant une vieille dame si dévote, si bien posée, ayant des sourcils rasés si correctement...—enfin madame Prune, paraît-il, recevait autrefois beaucoup de messieurs,—des messieurs qui venaient toujours isolément,—et cela donnait à penser.... Or, quand madame Prune était occupée avec une visite, si un nouvel arrivant se présentait, son ingénieux mari, pour le faire attendre, le captiver dans l'antichambre, le retenir, s'offrait aussitôt à lui peindre quelques cigognes, dans des attitudes variées....

Voilà comment, à Nagasaki, tous les messieurs japonais d'un certain âge possèdent dans leurs collections deux ou trois de ces petits tableaux de genre, qu'ils doivent au talent si fin et si personnel de M. Sucre.


XXXIV

Dimanche 25 août.

Vers six heures du soir, pendant mon quart, la Triomphante quitte sa prison creusée entre les montagnes, sort du bassin. Grand tapage de manœuvre, puis nous mouillons sur rade, à notre ancienne place, au pied des collines de Diou-djen-dji. Le temps est redevenu calme, sans un nuage; il a cette limpidité particulière aux ciels que les typhons ont balayés, transparence excessive, permettant de distinguer dans les lointains d'infimes détails qu'on n'avait encore jamais vus, comme si le grand souffle terrible avait emporté jusqu'aux plus légères brumes errantes, ne laissant partout qu'un vide profond et clair. Et, après ces pluies, les couleurs vertes des bois, des montagnes, sont devenues d'une splendeur printanière, se sont rafraîchies—comme s'avivent d'un éclat mouillé les tons d'une peinture fraîchement lavée. Les sampans et les jonques, qui depuis trois jours s'étaient tenus blottis, s'en vont vers le large; la baie est couverte de leurs voiles blanches; on dirait la migration, l'essor d'une peuplade d'oiseaux de mer.

A huit heures, à la nuit, la manœuvre étant terminée, je m'embarque avec Yves dans un sampan; c'est lui qui m'entraîne cette fois et veut me ramener dans mon logis.

A terre, une bonne odeur de foin mouillé. Un clair de lune admirable, dans les chemins de la montagne. Nous montons tout droit à Diou-djen-dji, retrouver Chrysanthème, que j'ai presque un remords, sans qu'il y paraisse, d'avoir abandonnée si longtemps.

En regardant en l'air, je reconnais de loin ma maisonnette, là-haut perchée. Elle est tout ouverte, très éclairée, et on y joue de la guitare. Voici même que j'aperçois la tête d'or de mon Bouddha, entre les petits feux brillants de ses deux veilleuses suspendues. Puis Chrysanthème apparaît aussi, sous la véranda, en silhouette très nipponne, avec ses belles coques de cheveux et ses longues manches retombantes, accoudée comme pour nous attendre.

Quand j'entre, elle vient m'embrasser, d'une manière un peu hésitante, mais gentille, tandis que Oyouki, plus expansive, m'enlace à pleins bras.

Et je le revois sans déplaisir, ce logis japonais dont j'avais presque oublié l'existence, que je m'étonne de retrouver encore mien. Chrysanthème a mis dans nos vases de belles fleurs nouvelles; comme pour une fête, elle a élargi sa coiffure, pris sa plus belle robe, allumé nos lampes. Ayant vu, de son balcon, sortir la Triomphante, elle espérait bien que nous allions enfin revenir et, ses préparatifs terminés, pour occuper ses heures d'attente, elle étudiait un duo de guitare avec Oyouki. Pas de questions ni de reproches. Au contraire!

—Nous avons bien compris, dit-elle; par un temps si affreux, entreprendre une traversée si longue, en sampan sur la rade....

Elle sourit comme une petite fille qui est contente, et vraiment il faudrait être difficile pour ne pas convenir qu'elle est mignonne ce soir.

Allons, j'annonce que nous descendrons sans plus tarder faire une grande promenade dans Nagasaki; nous emmènerons Oyouki-San, deux cousines de Chrysanthème qui se trouvent là, et d'autres petites voisines encore si cela leur fait plaisir; nous achèterons les jouets les plus drôles; nous mangerons toute espèce de gâteaux, nous nous amuserons beaucoup. Comme nous arrivons bien, disent-elles en sautant de joie; comme nous arrivons à point! Justement il y a pèlerinage de nuit au grand temple de la Tortue Sauteuse! Toute la ville y sera; tous les camarades mariés viennent de partir, toute la bande X*, Y*, Z*, Touki-San, Campanule et Jonquille, avec l'ami d'une invraisemblable hauteur. Et elles deux, pauvre Chrysanthème, pauvre Oyouki-San, le cœur très gros, restaient au logis, parce que nous n'étions pas là et parce que madame Prune, après son dîner, avait été prise de pâmoisons et de vapeurs....

Vite, la toilette des mousmés. Chrysanthème est déjà prête. Oyouki change de robe à la hâte, s'habille de gris souris, me prie d'arranger le nœud bouffant de sa belle ceinture—, qui est en satin noir doublé de jaune orange—, et plante, bien haut dans ses cheveux, un pompon d'argent. Nous allumons nos lanternes au bout de bâtonnets; M. Sucre remercie pour sa fille, remercie à n'en plus finir, nous reconduit, tombe à quatre pattes sur sa porte—, et nous nous éloignons assez gaiement, dans la nuit transparente et douce.

En effet la ville, en bas, est dans une animation de grande fête. Les rues sont pleines de monde; la foule passe,—comme un flot rieur, capricieux, lent, inégal,—mais s'écoule tout entière dans la même direction, vers un but unique. Il en sort un bourdonnement immense mais cependant léger, où dominent le rire et les formules polies que l'on échange à voix basse. Des lanternes et des lanternes.... De ma vie, je n'en avais tant vu, ni de si bariolées, ni de si compliquées, de si extraordinaires.

Nous suivons, comme en dérive dans ce flot humain, comme entraînés par lui. Il y a des bandes de femmes de tous les âges, en toilette parée; surtout des mousmés innombrables ayant dans les cheveux des piquets de fleurs ou, à la manière d'Oyouki, des pompons d'argent: petits minois chiffonnés, petits yeux bridés de chat naissant, joues rondelettes et pâlottes ballant un peu aux abords des lèvres entrouvertes. Gentilles quand même, ces petites Nipponnes, à force d'enfantillage et de sourire. Du côté des hommes, beaucoup de chapeaux melon, ajoutés pour plus de pompe à la longue robe nationale et complétant bien ces laideurs gaies de singes savants. Ils tiennent à la main des branches, des arbustes entiers quelquefois, d'où pendent, mêlées au feuillage, les plus bizarres de toutes les lanternes, ayant des formes de diablotins ou d'oiseaux.

A mesure que nous avançons dans la direction de ce temple, les rues deviennent plus encombrées, plus bruyantes. Il y a maintenant, tout le long des maisons, des étalages sans fin sur des tréteaux: des bonbons de toute couleur, des jouets, des branches fleuries, des bouquets, des masques. Des masques surtout; en voici de pleines caisses, de pleines charrettes; le plus répandu est celui qui représente le museau blême et rusé, contracté en rictus de mort, les grandes oreilles droites et les dents pointues du renard blanc consacré au dieu du riz. Il y a d'autres figures symboliques de dieux ou de monstres, toutes livides, grimaçantes, convulsionnées, ayant de vrais cheveux et de vrais poils. Des gens quelconques, des enfants même, achètent ces épouvantails et se les attachent sur la figure. On vend aussi toute sorte d'instruments de musique; beaucoup de ces trompettes en cristal dont le son est si étrange, mais d'énormes, ce soir: deux mètres de long pour le moins; le bruit qu'elles font ne ressemble plus à rien de connu; on croirait entendre au milieu de la foule des dindons gigantesques, gloussant pour faire peur.

Dans les amusements religieux de ce peuple, il ne nous est pas possible, à nous, de pénétrer les dessous pleins de mystère que les choses peuvent avoir; nous ne pouvons pas dire où finit la plaisanterie et où la frayeur mystique commence. Ces usages, ces symboles, ces figures, tout ce que la tradition et l'atavisme ont entassé dans les cervelles japonaises, provient d'origines profondément ténébreuses pour nous; même les plus vieux livres ne nous l'expliqueront jamais que d'une manière superficielle et impuissante,—parce que nous ne sommes pas les pareils de ces gens-là. Nous passons sans bien comprendre au milieu de leur gaîté et de leur rire, qui sont au rebours des nôtres....

Chrysanthème avec Yves, Oyouki avec moi, Fraise et Zinnia, nos cousines, marchant devant nous sous notre surveillance, nous continuons de suivre la foule, nous tenant la main deux par deux de peur de nous perdre.

Tout le long des rues qui mènent à ce temple, les gens riches ont exposé dans leur maison des séries de vases et de bouquets. La forme hangar, qu'ont toutes les habitations de ce pays, leur espèce de devanture foraine et d'estrade, sont très favorables à ces exhibitions de choses délicates: on a laissé tout ouvert et l'on a tendu, à l'intérieur, des voiles qui masquent les profondeurs du logis; en avant de ces draperies généralement blanches et un peu en retrait de la foule qui passe, on a correctement aligné les objets exposés, que mettent en pleine lumière des lampes suspendues.—Presque pas de fleurs dans ces bouquets; des feuillages seulement, les uns frêles et rares, introuvables,—les autres choisis comme à dessein parmi les plus communs, mais arrangés avec un art qui en fait quelque chose de nouveau et de distingué: de vulgaires feuilles de salade, de grands choux montés, prenant des poses artificielles exquises, dans des urnes merveilleuses. Tous les vases sont en bronze, mais le dessin en est varié à l'infini, avec la fantaisie la plus changeante; on en voit de compliqués et de tourmentés; d'autres, en plus grand nombre, qui sont sveltes et simples,—mais d'une simplicité si cherchée que, pour nos yeux, c'est comme une révélation d'inconnu, comme un renversement de toutes les notions acquises sur la forme....

A un tournant de rue, nous faisons la plus heureuse des rencontres: nos camarades mariés de la Triomphante, et les Jonquille, et les Touki-San, et les Campanule!—Saluts, révérences entre mousmés; manifestations réciproques de la joie de se revoir; puis, formant une bande compacte et entraînés par la foule qui augmente encore, nous continuons de nous acheminer vers le temple.

Les rues suivent une pente ascendante (car les temples sont toujours sur des hauteurs) et, à mesure que nous montons, à la féerie des lanternes et des costumes s'en ajoute une autre, qui est lointaine, bleuâtre, vaporeuse: tout Nagasaki, avec ses pagodes, ses montagnes, ses eaux tranquilles pleines de rayons de lune, s'élevant en même temps que nous dans l'air. Lentement, pas à pas si l'on peut dire, cela surgit alentour, enveloppant d'un grand décor diaphane tous ces premiers plans où papillotent des lumières rouges et des banderoles de toutes couleurs.

Nous approchons sans doute, car voici les énormes granits religieux, les escaliers, les portiques, les monstres. Il nous faut gravir maintenant des séries de marches, portés presque par le flot des fidèles qui monte avec nous.

La cour du temple,—nous sommes arrivés.

C'est le dernier et le plus étonnant tableau de la féerie de ce soir,—tableau lumineux et profond, qui a des lointains fantastiques éclairés par la lune et au-dessus duquel des arbres gigantesques, les cryptomérias sacrés, étendent comme un dôme leurs branches noires.

Nous voilà assis tous, avec nos mousmés, sous le tendelet enguirlandé de fleurs d'une des nombreuses petites maisons de thé que l'on a improvisées dans cette cour. Nous sommes sur une terrasse, en haut des grands escaliers par où la foule continue d'affluer; nous sommes aux pieds d'un portique qui se dresse tout d'une pièce dans le ciel de la nuit avec une massive rigidité de colosse; aux pieds aussi d'un monstre qui abaisse vers nous le regard de ses gros yeux de pierre, sa grimace méchante et son rire.

Ce portique et ce monstre sont les deux grandes choses écrasantes du premier plan, dans le décor invraisemblable de cette fête; ils se découpent avec une hardiesse un peu vertigineuse sur tout ce bleu vague et cendré là-bas, qui est le lointain, l'air, le vide; derrière eux, Nagasaki se déroule, à vol d'oiseau, très faiblement dessiné dans de l'obscurité transparente avec des myriades de petits feux de couleurs; puis les montagnes esquissent sur le ciel plein d'étoiles leurs dentelures exagérées:—bleuâtre sur bleuâtre, diaphane sur diaphane. Et un coin de la rade apparaît aussi, très haut, très indécis, très pâle, ayant l'air d'un lac monté dans les nuages, les eaux ne se devinant qu'à un reflet de lumière lunaire qui les fait resplendir comme une nappe argentée.

Autour de nous gloussent toujours les longues trompettes de cristal. Comme les ombres de fantasmagorie, passent et repassent des groupes de gens polis et frivoles; des bandes enfantines de ces mousmés à petits yeux, dont le sourire est d'une insignifiance si fraîche et dont les beaux chignons luisent, piqués de fleurs en argent. Et des hommes très laids promènent sans cesse, au bout de branches, leurs lanternes en forme d'oiseaux, de dieux, d'insectes.

Derrière nous, le temple, tout illuminé, tout ouvert; les bonzes assis en théories immobiles, dans le sanctuaire étincelant d'or qu'habitent les divinités, les chimères et les symboles. La foule, avec son bourdonnement monotone de rires et de prières, se presse autour, lançant à pleine main ses offrandes; avec un bruit continuel, le métal monnayé roule à terre, dans l'enceinte réservée aux prêtres où les nattes blanches disparaissent complètement sous les pièces de toutes les grandeurs, amoncelées comme après un déluge d'argent et de bronze.

Nous sommes là, nous, très dépaysés dans cette fête, regardant, riant puisqu'il faut rire; disant des choses obscures et niaises, dans une langue insuffisamment apprise, que ce soir, troublés par je ne sais quoi, nous n'entendons même plus. Il fait très chaud sous notre tendelet, qu'agite pourtant une brise de nuit; nous absorbons, dans des tasses, de petits sorbets drôles ressemblant à du givre parfumé, ou bien ayant un goût de fleurs dans de la neige. Nos mousmés se sont fait servir, à pleins bols, des haricots au sucre mêlés à de la grêle,—à de vrais grêlons comme on en ramasserait après une giboulée de mars.

Glou!... glou!... glou!... font lentement les trompettes de cristal, avec une sonorité qui semble puissante, mais cependant pénible et comme étouffée dans de l'eau. Partout tintent des crécelles, bruissent durement des claquebois. Nous avons l'impression d'être enlevés nous aussi dans l'immense élan de cette gaîté incompréhensible, à laquelle se mêle, dans une proportion que nous ne savons même pas apprécier, quelque chose de mystique, je ne sais quoi de puéril et de macabre en même temps. Une sorte d'horreur religieuse est répandue par ces idoles, que nous devinons derrière nous dans le temple, par ces prières confusément entendues;—surtout par ces têtes de renard blanc, en bois laqué, cachant, de temps à autre, les visages humains qui passent,—par tous ces affreux masques blêmes....

Dans les jardins et les dépendances de ce temple se sont installés d'inimaginables saltimbanques dont les banderoles noires, bariolées de lettres blanches, au bout de hampes gigantesques, flottent au vent comme des ornements de catafalque. Nous nous y rendons en troupe, quand nos mousmés ont achevé leurs dévotions et jeté leurs offrandes.

Dans une baraque de cette foire un homme est seul en scène, étendu à plat dos sur une table. De son ventre surgissent des marionnettes de grandeur presque humaine avec d'horribles masques louches; elles parlent, gesticulent—, puis s'effondrent comme des loques vides; remontent de nouveau d'une poussée brusque, comme mues par un ressort, changent de costume, changent de figure, se démènent dans une frénésie continuelle. A un moment donné, il en paraît jusqu'à trois, quatre à la fois: ce sont les quatre membres de l'homme couché, ses deux jambes en l'air et ses deux bras, habillés chacun d'une robe, coiffés d'une perruque et surmontés d'un masque. Des scènes, des batailles à grands coups de sabre se passent entre ces fantômes.

Il y a surtout une marionnette de vieille femme qui fait peur; chaque fois qu'elle reparaît avec sa tête plate au rire de cadavre, les lampes se baissent; la musique à l'orchestre devient une sorte de gémissement de flûtes très sinistre, avec un trémolo de claquebois qui fait songer à des os entrechoqués.—Évidemment elle joue dans la pièce un très vilain rôle, cette personne; elle doit être une vieille goule malfaisante et affamée. Ce qu'elle a de plus effrayant, c'est son ombre, toujours projetée avec une netteté voulue sur un écran blanc; par un procédé qui ne s'explique pas, cette ombre, qui suit tous ses mouvements comme une ombre véritable, est celle d'un loup.—A un moment donné, la vieille se retourne, présente de côté son nez camus pour accepter un bol de riz qu'on lui offre; alors, sur l'écran, on voit le profil du loup s'allonger, avec ses deux oreilles droites, son museau, ses babines, ses dents, sa langue qui sort. L'orchestre, en sourdine, grince, gémit, tremblote—puis éclate en cris funèbres comme un concert de hiboux; c'est qu'à présent la vieille mange, et l'ombre du loup mange aussi, remue ses mâchoires, grignote une autre ombre... très reconnaissable: un bras de petit enfant.

Nous allons voir ensuite la grande salamandre du Japon,—une bête rare en ce pays et inconnue ailleurs sur la terre, grosse masse froide, lente et endormie, qui semble un essai antédiluvien, resté par oubli dans les eaux intérieures de ces archipels.

Après, l'éléphant savant, dont nos mousmés ont peur; puis les équilibristes, la ménagerie....

Il est une heure du matin quand nous sommes de retour chez nous, à Diou-djen-dji.

D'abord, nous couchons Yves dans sa petite chambre en papier, qu'il a déjà habitée une nuit. Puis nous nous couchons nous-mêmes, après les préparatifs de rigueur, la petite pipe fumée, et le pan! pan! pan! pan! sur le rebord de la boîte.

Mais voici qu'en dormant Yves se démène, se trémousse, envoie des coups de pied dans la cloison, fait un tapage affreux.

Qu'est-ce qu'il peut bien avoir!... Moi, j'imagine qu'il rêve de la vieille femme à ombre de loup.—L'étonnement se peint sur la figure de Chrysanthème, qui s'est dressée sur son coude pour écouter....

Tout à coup, un trait de lumière; elle a compris ce qui le tourmente:

Ka! (Les moustiques!) dit-elle.

Et, pour mieux me faire saisir de quelle bête elle veut parler, elle me pince au bras, très fort, du bout de ses petits ongles pointus, tout en imitant, avec un jeu de figure impayable, la grimace de quelqu'un qui se sentirait piqué....

—Oh! mais, je trouve cette mimique excessive et inutile, Chrysanthème!—Je connaissais le mot Ka, j'avais parfaitement compris, je t'assure....

C'est fait si drôlement et si vite, avec une moue si réussie, que je n'ai, dans le fond, nulle idée de me fâcher,—cependant j'en porterai demain une marque bleue, c'est bien certain.

Voyons, il faut nous lever pour prêter secours à Yves, qui ne peut pas continuer à tambouriner de cette manière. Allons regarder, avec une lanterne, ce qu'il a, ce qui lui arrive.

Ce sont bien les moustiques en effet. Ils volent en nuage autour de lui, tous ceux de la maison et tous ceux des jardins, assemblés et bourdonnants. Chrysanthème indignée en brûle plusieurs à la flamme de sa lanterne, m'en montre d'autres: «Hou!» partout posés, sur le papier blanc du mur.

Lui dort toujours, après la fatigue de la journée, mais d'un sommeil agité, cela se comprend. Et Chrysanthème le secoue, pour l'emmener auprès de nous, sous notre moustiquaire bleue.

Il se laisse faire, après quelques cérémonies, se lève, comme un grand enfant mal éveillé, pour nous suivre,—et moi je ne trouve rien à redire, en somme, à ce couchage à trois: c'est si peu un lit, ce que nous partagerons là, et nous y dormirons tout habillés, comme toujours, suivant l'usage nippon. En voyage, en chemin de fer, est-ce que les dames les plus recommandables ne s'étendent pas ainsi, sans penser à mal, auprès de messieurs quelconques?

Seulement j'ai placé le petit chevalet à nuque de Chrysanthème au centre de la tente de gaze, entre nos deux oreillers à nous, pour observer, pour voir.

Elle alors, très digne, sans rien dire, comme rectifiant une erreur d'étiquette que j'aurais commise par mégarde, l'enlève et met à la place mon tambour en peau de couleuvre: je serai donc au milieu les séparant. C'est plus correct, en effet. Oh! c'est décidément très bien—, et Chrysanthème est une personne de beaucoup de tenue....

...En rentrant à bord le lendemain matin, au clair soleil de sept heures, nous cheminons dans les sentiers pleins de rosée, avec une bande de petites mousmés de six ou huit ans, absolument comiques, qui se rendent à l'école.

Les cigales, cela va sans dire, font autour de nous leur joli bruit sonore. La montagne sent bon. Fraîcheur de l'air, fraîcheur de la lumière, fraîcheur enfantine de ces petites filles en longues robes et en beaux chignons apprêtés. Fraîcheur de ces fleurs et de ces herbes sur lesquelles nous marchons et qui sont semées de gouttelettes d'eau.... Comme c'est éternellement joli, même au Japon, les matins de la campagne et les matins de la vie humaine....

D'ailleurs je reconnais le charme des petits enfants japonais; il y en a d'adorables.—Mais, ce charme qu'ils ont, comment passe-t-il si vite pour devenir la grimace vieillotte, la laideur souriante, l'air singe?...


XXXV

Le jardinet de madame Renoncule, ma belle-mère, est un des sites les plus mélancoliques, sans contredit, qu'il m'ait été donné de rencontrer dans mes courses par le monde.

Oh! les heures lentes, les heures énervantes et grises, passées à dire des choses fades, confuses, en mangeant, dans de tout petits pots, des confitures poivrées, sous la véranda qui reçoit de ce jardinet une lumière affaiblie! En pleine ville, encaissé entre des murs, ce parc de quatre mètres carrés, avec des petits lacs, des petites montagnes, des petits rochers; et une teinte de vétusté verdâtre, une moisissure barbue recouvrant tout cela qui jamais n'a vu le soleil.

Cependant un incontestable sentiment de la nature a présidé à cette réduction microscopique d'un site sauvage. Les rochers sont bien posés. Les cèdres nains, pas plus hauts que des choux, étendent sur les vallées leurs branches noueuses avec des attitudes de géants fatigués par les siècles,—et leur air grand arbre déroute la vue, fausse la perspective. Du fond sombre de l'appartement, quand on aperçoit, dans un certain recul, ce paysage relativement éclairé, on en vient presque à se demander s'il est factice ou si, plutôt, on n'est pas soi-même le jouet de quelque illusion maladive, si ce n'est pas de la vraie campagne aperçue avec des yeux dérangés, plus au point,—ou bien regardée par le mauvais bout d'une lorgnette.

Pour qui a quelques notions de japonerie, l'intérieur de ma belle-mère révèle à lui seul une personne raffinée: nudité complète; à peine deux ou trois petits paravents posés çà et là,—une théière, un vase où trempent des lotus; rien de plus. Des boiseries sans aucune peinture ni vernis, mais ajourées avec une capricieuse mignardise, très finement menuisées, et dont on entretient la blancheur de sapin neuf par de fréquents lavages au savon. Les piliers de bois qui soutiennent la charpente sont variés avec la plus spirituelle fantaisie: les uns ont des formes géométriques d'une précision parfaite; les autres se tordent artificiellement comme de vieux troncs d'arbres enlacés de lianes. Il y a partout des petites cachettes, des petites niches, des petits placards, dissimulés de la manière la plus ingénieuse et la plus inattendue sous l'uniformité immaculée des panneaux de papier blanc.

Je souris en moi-même au souvenir de certains salons dits japonais encombrés de bibelots et tendus de grossières broderies d'or sur satin d'exportation, que j'ai vus chez les belles Parisiennes. Je leur conseille, à ces personnes, de venir regarder comment sont ici les maisons des gens de goût,—de venir visiter les solitudes blanches des palais de Yeddo.—En France, on a des objets d'art pour en jouir; ici, pour les enfermer, bien étiquetés, dans une sorte d'appartement mystérieux, souterrain, grillé en fer, qu'on appelle godoun. En de rares occasions seulement, pour faire honneur à quelque visiteur de distinction, on ouvre ce lieu impénétrable.—Une propreté minutieuse, excessive; des nattes blanches, du bois blanc; une simplicité apparente extrême dans l'ensemble, et une incroyable préciosité dans les détails infiniment petits: telle est la manière japonaise de comprendre le luxe intérieur.

Ma belle-mère me paraît vraiment une femme fort bien. N'étaient les sentiments spleeniques insurmontables que son jardinet m'inspire, je la visiterais souvent. Rien de commun avec les mamans de Jonquille, de Campanule, de Touki; infiniment mieux que tout cela; et puis, des restes de charmes; d'assez belles allures.—Son passé m'intrigue et cependant, vu ma qualité de gendre, la bienséance m'empêche de pousser trop loin mes questions.

D'aucuns prétendent que c'est une ancienne guécha jadis renommée à Yeddo, puis déchue de la faveur du public élégant, pour avoir eu l'étourderie de devenir mère. Cela expliquerait bien le talent de sa fille sur la guitare elle lui aurait inculqué elle-même le doigté et la manière du Conservatoire.

Depuis Chrysanthème (l'aînée et la première cause de cette déchéance), ma belle-mère, nature expansive bien que distinguée, est retombée sept fois encore dans la même erreur: deux petites belles-sœurs cadettes, mademoiselle La Neige* et mademoiselle La Lune**; cinq petits beaux-frères puînés, Cerisier, Pigeon, Liseron, Or et Bambou.

*En japonais: Oyouki-San (comme la fille de madame Prune).

**En japonais: Tsouki-San.

Quatre ans, ce petit Bambou; un bébé jaune, tout rond avec de beaux yeux brillants; câlin et joyeux, endormi tout de suite dès qu'il a fini de rire. De toute ma famille nipponne, c'est ce Bambou que j'aime le plus....


XXXVI

Mardi 27 août.

Nous avons passé la journée à errer dans des quartiers poussiéreux et sombres, cherchant des choses antiques chez des bric-à-brac, Yves, Chrysanthème, Oyouki et moi, traînés par quatre djins accélérés.

Vers le coucher du soleil, Chrysanthème, qui m'en nuie davantage depuis ce matin et qui s'en est sans doute aperçue, fait une moue très longue, se dit malade et demande la permission d'aller, pour ce soir, coucher chez madame Renoncule, sa mère.

J'accorde cela de tout mon cœur; qu'elle s'en aille, cette mousmé! Oyouki préviendra ses parents, qui fermeront notre chambre; nous passerons la soirée à courir à notre fantaisie, Yves et moi, sans traîner aucune mousmé à nos trousses, et, après, nous rentrerons nous coucher chez nous, sur la Triomphante, sans avoir la peine de grimper là-haut.

Nous essayons d'abord d'aller dîner tous deux dans quelque maison de thé élégante.—Impossible, il n'y a de place nulle part; tous les appartements de papier, tous les compartiments à trucs et à glissières, tous les recoins de jardinets, sont remplis de Japonais et de Japonaises mangeant d'incroyables petites choses; beaucoup de jeunes dandies en partie fine; de la musique en cabinet particulier, des danseuses.

C'est qu'aujourd'hui est le troisième et dernier jour de ce grand pèlerinage au temple de la Tortue Sauteuse dont nous avons vu le début avant-hier,—et alors tout Nagasaki s'amuse.

A la maison de thé des Papillons Indescriptibles, qui est aussi bondée, mais où nous sommes avantageusement connus, on imagine de jeter un plancher volant par-dessus le petit lac, par-dessus le bassin à poissons rouges, et c'est là qu'on nous sert, dans la fraîcheur agréable du jet d'eau qui continue de bruire sous nos pieds.

Après dîner, nous suivons les fidèles et nous remontons au temple.

Là-haut, même féerie, mêmes masques, même musique. Comme avant-hier, nous nous asseyons sous un tendelet quelconque pour boire des petits sorbets drôles, parfumés aux fleurs. Mais nous sommes seuls ce soir, et l'absence de cette bande de mousmés, aux minois familiers, qui étaient comme un trait d'union entre ce peuple en fête et nous-mêmes, nous sépare, nous isole davantage de toute cette débauche d'étrangetés au milieu de laquelle nous nous sentons comme perdus. Il y a toujours là-bas l'immense décor bleuâtre: Nagasaki éclairé par la lune, avec la nappe argentée des eaux qui semble une vision vaporeuse suspendue dans le vide. Et derrière nous, le grand temple ouvert où les bonzes officient au bruit des grelots sacrés et des claquebois,—pareils à de petites marionnettes, vus d'où nous sommes,—les uns accroupis en rang comme de tranquilles momies, les autres exécutant des marches rythmées devant ce fond tout en or où se tiennent les dieux. Nous ne rions pas, ce soir, et nous parlons peu, plus frappés que la première nuit; nous regardons seulement, cherchant à comprendre....

Tout à coup, Yves se retournant, dit:

—Frère!... votre mousmé!!...

En effet, elle est là derrière lui, Chrysanthème, presque par terre, cachée entre les pattes d'une grosse bête en granit moitié tigre, moitié chien, contre laquelle s'appuie notre tente fragile.

—Comme un petit chat, elle m'a tiré avec ses ongles, par mon bas de pantalon, dit Yves très saisi,—oh! mais tout à fait comme un petit chat!

Elle se tient courbée, prosternée en révérence très humble; elle sourit timidement dans la crainte d'être mal reçue, et la tête de mon petit beau-frère Bambou se dresse, souriante aussi, au-dessus de la sienne. Elle l'a apporté avec elle, à califourchon sur ses reins, ce petit mousko*, toujours impayable, lui, avec sa tonsure, sa longue robe et les grosses coques de sa ceinture de soie. Et ils nous regardent tous deux, inquiets de savoir comment nous allons prendre leur équipée.

*Mousko signifie petit garçon. C'est le masculin de mousmé. On dit même en général mousko-san (monsieur le mousko), par excessive politesse.

Mon Dieu, je n'ai nulle envie de leur faire mauvais accueil; au contraire, leur apparition m'amuse. Je trouve même très gentil de la part de Chrysanthème cette façon d'être revenue et cette idée d'avoir apporté Bambou-San à la fête, bien que ce soit assez peuple, à vrai dire, de se l'être attaché sur le dos, comme font les pauvresses nipponnes pour leurs petits....

Allons, qu'elle s'asseye entre Yves et moi; qu'on lui serve de ces haricots à la grêle qu'elle aime tant. Puis, prenons sur nos genoux le beau petit mousko et qu'il mange, à sa discrétion, des bonbons et du sucre.

La soirée finie, quand il s'agit de redescendre, de nous en aller, Chrysanthème replace son petit Bambou à cheval sur son dos et se met en marche, toute fléchie en avant sous ce poids, toute courbée, traînant péniblement ses socques de Cendrillon sur les marches de granit et les dalles.... Oui, bien peuple, en effet, cette allure, mais dans l'acception la meilleure de ce mot peuple; rien là-dedans qui me déplaise; je trouve même que Chrysanthème, dans son affection pour Bambou-San, est simple et attachante.

On ne peut d'ailleurs refuser cela aux Japonais: l'amour des petits enfants, et un talent pour les amuser, les faire rire, leur inventer des joujoux comiques, les rendre joyeux au début de la vie; une vraie spécialité aussi pour les coiffer, les attifer, tirer de leur personne l'aspect le plus divertissant possible. C'est la seule chose que j'aime dans ce pays: les bébés et la manière dont on sait les comprendre....

En route, nous rencontrons les amis mariés de la Triomphante qui plaisantent à mes dépens, très surpris de me voir avec ce mousko, demandant:

—C'est déjà votre fils?

Dans la ville en bas, nous faisons mine de dire adieu à Chrysanthème, au tournant de la rue qui conduit chez sa mère. Elle sourit, indécise, se dit guérie et demande à retourner là-haut dans notre maison.—Cela n'entrait pas dans mes projets, je l'avoue.... Cependant, j'aurais mauvaise grâce à refuser. Soit! Allons reporter le mousko à sa maman, puis nous commencerons, à la lueur de quelque nouvelle lanterne achetée chez madame Très-Propre, l'ascension pénible.

Mais voici bien une autre aventure: ce petit Bambou, lui aussi, qui prétend venir! Absolument, il veut que nous l'emmenions avec nous. Cela n'a pas le sens commun, par exemple, c'est tout à fait inadmissible!...

Pourtant... il ne faudrait pas le faire pleurer, un soir de fête, ce mousko.... Voyons, nous allons envoyer prévenir madame Renoncule, pour qu'elle ne s'inquiète pas de lui, et, comme il n'y aura plus personne tout à l'heure dans les sentiers de Diou-djen-dji pour se moquer de nous, à tour de rôle nous le porterons sur notre dos, Yves et moi, tant que durera la grimpade noire....

Et moi qui ne voulais pas ce soir remonter cette route en traînant une mousmé par la main, voici que, pour surcroît, je porte un mousko sur mon dos.... Quelle ironique destinée!

Chez nous, comme je l'avais prévu, tout est clos, verrouillé; on ne nous attend pas, et il faut faire tapage à la porte. Chrysanthème se met de toute sa force à héler.

Ho! Oumé-San..an..an..an! (En français: Ohé! madame Pru..u..u..u..ne!)

Je ne connaissais pas ces intonations-là à sa petite voix; son appel traînant, dans la sonorité obscure de minuit, a un accent si étranger, si inattendu, si bizarre, qu'il me donne une impression de lointain et extrême exil....

Enfin madame Prune apparaît pour nous ouvrir, mal éveillée, très émue, coiffée de nuit dans un opulent turban en coton sur le fond bleu duquel folâtrent quelques cigognes blanches. Tenant du bout des doigts, avec une grâce épeurée, la longue tige de sa lanterne à fleurs, elle nous dévisage l'un après l'autre pour vérifier nos identités—et elle n'en revient pas, pauvre dame, de ce mousko que je rapporte....


XXXVII

D'abord c'était la guitare de Chrysanthème que j'écoutais volontiers; à présent, c'est son chant que je commence à aimer aussi.

Rien de la manière théâtrale ni de la grosse voix contrefaite des virtuoses; au contraire, ses notes, toujours très hautes, sont douces, frêles et plaintives.

Souvent elle enseigne à Oyouki quelque lente et vague romance qu'elle a composée ou qui lui revient en tête. Alors elles m'étonnent toutes deux, cherchant sur leurs guitares accordées des accompagnements en parties et se reprenant chaque fois qu'un son n'est pas rigoureusement juste à leur oreille, sans s'embrouiller jamais dans ces harmonies dissonantes, étranges, toujours tristes.

Moi, le plus souvent, tandis que se fait leur musique, j'écris, sous la véranda, devant le panorama superbe. J'écris par terre, assis sur une natte et m'appuyant sur un petit pupitre japonais orné de sauterelles en relief; mon encre est chinoise; mon encrier, pareil à celui de mon propriétaire, est en jade avec des crapauds mignons et des crapoussins sculptés sur le rebord. Et j'écris mes mémoires, en somme,—tout à fait comme en bas M. Sucre!... Par moments je me figure que je lui ressemble, et cela m'est bien désagréable....

Mes mémoires... qui ne se composent que de détails saugrenus; de minutieuses notations de couleurs, de formes, de senteurs, de bruits.

Il est vrai, tout un imbroglio de roman semble poindre à mon horizon monotone; toute une intrigue paraît vouloir se nouer au milieu de ce petit monde de mousmés et de cigales: Chrysanthème amoureuse d'Yves; Yves de Chrysanthème; Oyouki, de moi; moi, de personne.... Il y aurait même là matière à un gros drame fratricide, si nous étions dans un autre pays que celui-ci; mais nous sommes au Japon et, vu l'influence de ce milieu qui atténue, rapetisse, drolatise, il n'en résultera rien du tout.


XXXVIII

Il y a, dans ce Nagasaki, un instant de la journée qui est comique entre tous: c'est le soir, vers cinq ou six heures. A ce moment-là, les gens sont tout nus, les enfants, les jeunes, les vieux, les vieilles, chacun assis dans une jarre, prenant son bain. Cela se passe n'importe où, sans le moindre voile, dans les jardins, dans les cours, dans les boutiques, voire même sur les portes, pour plus de facilité à causer entre voisins d'un côté de la rue à l'autre. On reçoit dans cette situation; sans hésiter on sort de sa cuve, tenant à la main sa petite serviette invariablement bleue, pour faire asseoir le visiteur qui se présente et lui donner la réplique enjouée.

Cependant elles ne gagnent pas, les mousmés (ni les vieilles dames), à se produire dans cette tenue. Une Japonaise, dépourvue de sa longue robe et de sa large ceinture aux coques apprêtées, n'est plus qu'un être minuscule et jaune, aux jambes torses, à la gorge grêle et piriforme; n'a plus rien de son petit charme artificiel, qui s'en est allé complètement avec le costume.

Il y a une heure à la fois joyeuse et mélancolique: c'est un peu plus tard au crépuscule, quand le ciel semble un grand voile jaune dans lequel montent les découpures des montagnes et des hautes pagodes. C'est l'heure où, en bas, dans le dédale des petites rues grisâtres, les lampes sacrées commencent à briller, au fond des maisons toujours ouvertes, devant les autels d'ancêtres et les Bouddhas familiers,—tandis qu'au-dehors tout s'obscurcit, et que les mille dentelures des vieux toits se dessinent en festons noirs sur ce ciel d'or clair. A ce moment-là passe sur ce Japon rieur une impression de sombre, d'étrange, d'antique, de sauvage, de je ne sais quoi d'indicible, qui est triste. Et la gaîté, alors, la seule gaîté qui reste, c'est cette peuplade d'enfants, de petits mouskos et de petites mousmés, qui se répand comme un flot dans les rues pleines d'ombre, sortant des ateliers et des écoles. Sur la nuance foncée de toutes ces constructions de bois, paraissent plus éclatantes les petites robes bleues ou rouges, drôlement bigarrées, drôlement troussées, et les beaux nœuds des ceintures, et les fleurs, les pompons d'argent ou d'or piqués dans ces chignons de bébés.

Elles se poursuivent et s'amusent, en agitant leurs grandes manches pagodes, les toutes petites mousmés de dix ans, de cinq ans, ou même de moins encore, ayant déjà de hautes coiffures et d'imposantes coques de cheveux comme les dames. Oh! les amours de poupées impayables qui, à cette heure crépusculaire, gambadent, en robes très longues, soufflant dans des trompettes de cristal ou courant à toutes jambes pour lancer des cerfs-volants inouïs.... Tout ce petit monde nippon, baroque par naissance et appelé à le devenir encore plus en prenant des années, débute dans la vie par des amusements singuliers et des cris bizarres; ses jouets sont un peu macabres et feraient peur aux enfants d'un autre pays; ses cerfs-volants ont de gros yeux louches et des tournures de vampires....

Et chaque soir, dans les petites rues sombres, déborde cette gaîté fraîche, enfantine, mais fantasque à l'excès.—On n'imagine pas tout ce qu'il y a en l'air, parfois, d'incroyables choses qui voltigent au vent....