LI
17 septembre.
Pendant l'heure de la sieste arrive l'ordre brusque de partir demain pour la Chine, pour Tchéfou (un lieu affreux situé dans le golfe de Pékin). C'est Yves qui vient me réveiller dans ma chambre de bord, pour me l'apprendre.
—Il faut absolument que je me débrouille pour aller à terre ce soir, dit-il, pendant que j'achève de secouer mon sommeil—, d'abord, quand ce ne serait que pour vous aider à faire votre déménagement là-haut....
Et il regarde par mon sabord, levant la tête vers les cimes vertes, dans la direction de Diou-djen-dji et de notre vieille maisonnette sonore, qu'un repli de montagne nous cache.
C'est très gentil de sa part, ce désir de m'aider dans mon déménagement là-haut; mais je crois aussi qu'il tient à faire ses adieux à ses petites amies japonaises, et vraiment je ne puis lui en vouloir.
Il se débrouille en effet et obtient, sans que je m'en mêle, la permission pour ce soir cinq heures, après l'exercice et la manœuvre.
Quant à moi, je pars tout de suite, dans un sampan de louage.
Au grand soleil de midi, au bruit tremblant des cigales, je monte à Diou-djen-dji.
Les sentiers sont solitaires; les plantes, accablées de chaleur.
Cependant voici madame Jonquille, qui se promène, à cette heure lumineuse des sauterelles, abritant sa délicate personne et son fin minois sous un immense parasol en papier, tout rond, à nervures très rapprochées et à grands bariolages fantasques.
Elle me reconnaît de loin et, rieuse comme toujours, accourt au-devant de moi.
Je lui annonce notre départ—, et une grosse moue contracte sa figure enfantine.... Allons, est-ce qu'elle en a du chagrin, vraiment?... Est-ce qu'elle va pleurer?...—Non! non; cela tourne en un accès de rire, un peu nerveux sans doute, mais inattendu, déconcertant,—sec et cristallin, dans le silence de ces sentiers chauds, comme une dégringolade de petites perles fausses.
Ah! bien, par exemple, voilà un mariage qui sera rompu sans douleur!—Elle m'impatiente, cette linotte, avec son rire, et je lui tourne le dos pour continuer ma route.
Là-haut, Chrysanthème dort, étendue sur le plancher; la maison est complètement ouverte et une tiède brise de montagne passe au travers.
Précisément nous devions donner un thé ce soir, et, d'après mes indications, il y a déjà des fleurs partout. Encore des lotus dans nos vases, de beaux lotus roses; les derniers de la saison, cette fois, je pense.—On a dû les commander chez ces fleuristes spéciaux qui demeurent là-bas, dans les quartiers du Grand Temple, et ils vont me coûter très cher.
A petits coups légers d'éventail, je réveille cette mousmé surprise, et je lui annonce que je m'en vais, curieux de l'impression que je vais produire.—Elle se redresse, frotte, avec le revers de ses petites mains, ses paupières alourdies, puis me regarde et baisse la tête: quelque chose comme un sentiment de tristesse passe dans ses yeux.
C'est pour Yves, sans doute, ce petit serrement de cœur.
La nouvelle court la maison.
Mademoiselle Oyouki monte quatre à quatre, ayant une demi-larme de bébé dans chaque œil; elle m'embrasse avec ses grosses lèvres rouges, qui font toujours un rond mouillé sur ma joue;—puis, vite, tire de sa grande manche un carré de papier de soie, essuie ces pleurs furtifs, mouche son petit nez, roule la feuille en boulette,—et la lance dans la rue sur le parasol d'un passant.
Madame Prune apparaît ensuite, agitée, défaite, prenant successivement toutes les poses de la consternation croissante. Qu'est-ce donc qu'elle a, cette vieille dame, et pourquoi s'approche-t-elle de moi ainsi, jusqu'à gêner mes mouvements quand je me retourne??...
C'est inouï ce qu'il me reste à faire, ce dernier jour, de courses en djin chez des marchands de bibelots, des fournisseurs, des emballeurs.
Pourtant, avant qu'on dérange mon appartement, je veux prendre le temps de le dessiner... comme jadis, à Stamboul.... Il semble vraiment que tout ce que je fais ici soit l'amère dérision de ce que j'avais fait là-bas....
Mais cette fois, ce n'est pas que j'y tienne, à ce logis; c'est seulement parce qu'il est gentil et étrange; le dessin en sera curieux à conserver.
Donc, je cherche une feuille d'album et je commence tout de suite, assis par terre, appuyé sur mon pupitre à sauterelles en relief,—tandis que, derrière moi, les trois femmes, bien près, bien près, suivent les mouvements de mon crayon avec une attention étonnée. Jamais elles n'avaient vu dessiner d'après nature, l'art japonais étant tout de convention, et ma manière les ravit. Peut-être n'ai-je pas la sûreté ni la prestesse manuelle de M. Sucre lorsqu'il groupe ses charmantes cigognes, mais je possède quelques notions de perspective qui lui manquent; et puis on m'a enseigné à rendre les choses comme je les vois, sans leur donner des attitudes ingénieusement outrées et grimaçantes; alors ces trois Japonaises sont émerveillées de l'air réel de mon croquis.
En poussant des petits cris admiratifs, elles se montrent du doigt les objets, à mesure que leur forme et leur ombre s'ébauchent en noir sur mon papier. Chrysanthème me regarde avec une nuance nouvelle d'intérêt:
—Anata itchiban! dit-elle. (Littéralement: «Toi premier!» ce qui signifie: «Tu es tout à fait un personnage de premier brin!»)
Mademoiselle Oyouki surenchérit encore sur cette appréciation et s'écrie dans un élan d'enthousiasme:
—Anata bakari! («Toi seul!» c'est-à-dire: «Il n'y a que toi au monde; tous les autres, auprès de toi, ne sont que négligeable fretin.»)
Madame Prune ne dit rien, elle, mais je vois bien qu'elle n'en pense pas moins; ses poses alanguies, sa main qui à tout instant frôle la mienne, me confirment même dans cette idée, que son air consterné de tout à l'heure m'avait fait concevoir: évidemment l'ensemble de ma personne parle à son imagination, restée romanesque après l'âge!—je m'en irai avec le regret de l'avoir compris trop tard!!...
Si elles sont satisfaites de mon dessin, ces dames, moi je ne le suis guère. J'ai mis tout à sa place, bien exactement, mais l'ensemble a, je ne sais quoi, d'ordinaire, de quelconque, de français, qui ne va pas. Le sentiment n'est pas rendu, et je me demande si je n'aurais pas mieux réussi en faussant la perspective, à la japonaise, et en exagérant jusqu'à l'impossible les lignes déjà bizarres des choses. Et puis il manque à ce logis dessiné son air frêle et sa sonorité de violon sec.
Dans les traits de crayon qui représentent les boiseries, il n'y a pas la précision minutieuse avec laquelle elles sont ouvragées, ni leur antiquité extrême, ni leur propreté parfaite, ni les vibrations de cigales qu'elles semblent avoir emmagasinées pendant des centaines d'étés dans leurs fibres desséchées. Il n'y a pas non plus l'impression qu'on éprouve ici, d'être dans un faubourg bien lointain, perché à une grande hauteur parmi les arbres, au-dessus de la plus drôle de toutes les villes. Non, tout cela ne se dessine pas, ne s'exprime pas, demeure intraduisible et insaisissable.
...Nos invitations étant faites, nous donnerons ce soir notre thé quand même. Un thé d'adieu, alors, pour lequel nous déploierons le plus de pompe possible. Cela rentre dans ma manière, du reste, de clore mes existences exotiques par une fête; dans des pays divers, j'ai déjà fait ainsi.
Nous aurons nos habituées, plus ma belle-mère, mes parentes, et enfin toutes les mousmés du quartier. Mais, par un raffinement de japonerie, nous n'admettrons cette fois aucun ami européen,—pas même celui d'une inconcevable hauteur.—Yves seulement, et encore on le dissimulera dans un coin, derrière des fleurs et des objets d'art.
Au dernier crépuscule, aux premières étoiles, ces dames arrivent, avec des révérences adorables. Et bientôt notre maisonnette est pleine de petites femmes accroupies, dont les yeux bridés sourient vaguement; on voit luire comme de l'ébène poli tous les beaux chignons aux coques soignées; les corps frêles se perdent dans les plis des vêtements trop larges, qui bâillent tous, comme prêts à tomber, sur les petits dos fuyants, et découvrent des nuques exquises.
Chrysanthème un peu mélancolique, ma belle-mère Renoncule avec mille grâces, s'empressent au milieu de ces groupes, où les pipes en miniature s'allument. On entend bientôt un murmure de rires discrets, qui n'expriment rien, mais qui ont un timbre exotique très gentil, et puis commence un pan! pan! pan! d'ensemble, sec et rapide, contre les rebords finement laqués des boîtes à fumer. A la ronde, sur des plateaux dont les formes sont spirituellement variées, circulent des fruits confits aux épices. Ensuite paraissent des tasses en porcelaine transparente, grandes comme des moitiés d'œuf, et l'on offre aux dames quelques gouttes d'un thé sans sucre, contenu dans des bouillottes de poupée;—ou bien un doigt de saki (alcool de riz qu'il est d'usage de servir chaud, dans d'élégantes burettes à long col de héron).
Différentes mousmés exécutent, à tour de rôle, des improvisations sur le chamécen. D'autres chantent, en des modes suraigus, avec un sautillement continuel, comme des cigales en délire.
Madame Prune, ne pouvant plus faire mystère des sentiments trop longtemps refoulés qui l'agitent, m'entoure de tendres soins et me prie d'accepter quantité de gracieux souvenirs: une image, un petit vase, une petite déesse de la Lune en porcelaine de Satsouma, un irrésistible magot d'ivoire;—je la suis en frémissant dans des recoins obscurs, où elle m'attire pour me faire en tête à tête ces cadeaux....
Vers neuf heures arrivent, avec un froufrou soyeux, les trois guéchas en vogue de Nagasaki, mesdemoiselles Pureté, Orange et Printemps, que j'ai louées quatre piastres par tête,—un prix excessif en ce pays.
Ces trois guéchas sont bien les mêmes petites créatures que j'avais entendues chanter, le jour pluvieux de mon arrivée, à travers les cloisons frêles du Jardin des Fleurs. Mais comme je me suis beaucoup japonisé depuis cette époque, elles me semblent aujourd'hui très diminuées, bien moins étranges, plus du tout mystérieuses. Je les traite un peu en baladines à mes ordres, et l'idée qui m'était venue d'épouser l'une d'elles me fait hausser les épaules à présent,—comme jadis à M. Kangourou.
La chaleur excessive causée par les mousmés qui respirent et par les lampes qui brûlent, développe le parfum des lotus; il remplit l'air devenu très lourd, et on sent aussi l'huile de camélias que les dames mettent à profusion pour faire luire leur chevelure.
Mademoiselle Orange, la guécha enfant, la toute petite et la toute mignonne, dont le rebord des lèvres est doré au pinceau, exécute des pas délicieux, avec des perruques et de faux visages très extraordinaires en bois ou en carton. Elle a des masques de vieille dame noble qui sont des objets de prix, signés par des artistes connus. Elle a de longues robes somptueuses, taillées à la mode ancienne; les traînes en sont garnies par le bas d'un bourrelet rigide, afin de donner aux mouvements du costume ce je ne sais quoi d'apprêté et de pas naturel qui convient.
Maintenant des souffles de brise tiède passent d'une véranda à l'autre, à travers le logis, agitant la flamme des lampes. Ils effeuillent les lotus, épuisés de chaleur artificielle, qui tombent en morceaux, de tous les vases, et sèment sur les invitées leur pollen, leurs larges pétales roses pareils à des cassons de globes d'opale....
La pièce à effet réservée pour la fin est un trio de chamécen, long et monotone, que les guéchas exécutent en pizzicato rapide, sur les cordes les plus hautes, pincées très court. On dirait la quintessence même,—puis la paraphrase, l'exaspération, si l'on peut dire,—de cet éternel chant d'insectes qui sort des arbres, des plantes, des vieux toits, des vieux murs, de tout, et qui est la base même des bruits japonais....
Dix heures et demie. Le programme est rempli et la réception terminée. Un dernier pan! pan! pan! général et les petites pipes rentrent dans leurs étuis guillochés, se rattachent aux ceintures; les mousmés s'agitent pour partir.
On allume, au bout de bâtonnets, une quantité de lanternes rouges, grises ou bleues, et, après des révérences sans fin, les invitées se dispersent dans l'obscurité des sentiers et des arbres.
Nous descendons nous-mêmes en ville, Yves, Chrysanthème, Oyouki et moi, pour reconduire ma belle-mère, mes belles-sœurs et ma jeune tante, madame Nénuphar.
C'est que nous désirons aussi faire une dernière promenade ensemble dans les lieux de plaisir qui nous sont familiers, boire des sorbets à la maison de thé des Papillons Indescriptibles, acheter encore une lanterne chez madame Très-Propre, et manger quelques gaufres d'adieu chez madame L'Heure.
Je cherche à m'impressionner, à m'émotionner sur ce départ, et j'y réussis mal. A ce Japon, comme aux petits bonshommes et bonnes femmes qui l'habitent, il manque décidément je ne sais quoi d'essentiel: on s'en amuse en passant, mais on ne s'y attache pas.
Au retour, quand je suis là, avec Yves et ces deux mousmés, remontant une fois encore ce chemin de Diou-djen-dji que je ne reverrai sans doute jamais, un peu de mélancolie se glisse peut-être dans cette dernière promenade.
Mais c'est la mélancolie inséparable des choses qui vont finir sans retour possible.
D'ailleurs, il y a cet été calme et splendide qui finit lui aussi pour nous,—puisque demain nous courrons au-devant de l'automne, dans le nord chinois. Et je commence à les compter, hélas, les étés de jeunesse que je puis espérer encore; je me sens devenir plus sombre, chaque fois que l'un d'eux s'enfuit, s'en va retrouver les autres, les disparus, dans l'abîme noir et sans fond où s'entassent les choses passées....
A minuit, nous sommes rentrés au logis, et mon déménagement commence, tandis que, à bord, l'ami d'une légendaire hauteur a la bonté de faire le quart à ma place.
Un déménagement nocturne, rapide, furtif,—«à la manière des dorobo» (des voleurs), fait observer Yves qui a pris, au frottement des mousmés, quelques teinture de langue nipponne.
Messieurs les emballeurs, sur ma prière, ont envoyé dans la soirée plusieurs petites caisses ravissantes, à compartiments, à doubles fonds, et plusieurs sacs en papier (en indéchirable papier japonais) qui se ferment d'eux-mêmes et s'attachent au moyen de liens, également en papier, disposés à l'avance d'une manière ingénieuse; tout ce qu'il y a de plus spirituel et de plus commode dans le genre: pour les petites choses pratiques ce peuple est sans rival.
C'est plaisir que d'emballer là-dedans; et tout le monde s'y met, Yves, Chrysanthème, madame Prune, sa fille et M. Sucre. A la lueur des lampes de la réception qui brûlent encore, chacun travaille à empaqueter, rouler, ficeler,—très vite, car il est déjà tard.
Oyouki, bien qu'elle ait le cœur gros, ne peut s'empêcher de mêler à sa besogne quelques éclats de son rire enfantin.
Madame Prune, éplorée, renonce à se contenir: pauvre dame, je regrette vraiment beaucoup....
Chrysanthème est distraite et silencieuse....
Mais quel effrayant bagage! Dix-huit caisses ou paquets, de bouddhas, de chimères, de vases,—sans compter les derniers lotus que j'emporte aussi, liés en gerbe rose.
Tout cela s'entasse dans des voitures de djins, louées depuis le coucher du soleil, qui attendent à la porte, les coureurs endormis sur l'herbe.
Nuit étoilée, exquise.—Nous nous mettons en route aux lanternes, suivis des trois dames contristées qui nous reconduisent; par des pentes extrêmes, dangereuses dans cette obscurité, nous descendons vers la mer....
Les djins contretiennent de toutes leurs forces, en raidissant leurs jambes musculeuses: ces petites voitures chargées descendraient bien toutes seules, beau coup trop vite, si on les laissait faire, et se lanceraient dans le vide avec mes bibelots les plus précieux. Chrysanthème marche à côté de moi et m'exprime, d'une manière douce et gentille, son regret que l'ami si fabuleusement haut n'ait pas offert de me remplacer pour le service jusqu'au matin, ce qui m'aurait permis de passer cette dernière nuit sous notre toit:
—Écoute, dit-elle, reviens demain dans le jour, avant l'appareillage, me dire adieu; je ne retournerai chez ma mère que le soir; tu me trouveras encore là-haut.
Et je le lui promets.
Elles s'arrêtent à certain tournant d'où l'on découvre à vol d'oiseau toute la rade: les eaux noires, endormies, reflétant d'innombrables feux lointains; et les navires—petites choses immobiles qui ont forme de poisson, vues d'où nous sommes, et qui semblent dormir aussi,—petites choses qui servent à aller ailleurs, à aller très loin et à oublier.
Elles vont rebrousser chemin, ces trois dames, car la nuit est déjà avancée, et plus bas, les quartiers cosmopolites des quais ne sont pas sûrs, à cette heure indue.
Le moment est donc venu pour Yves—qui, lui, ne remettra plus les pieds à terre,—de faire ses grands adieux aux mousmés ses amies.
Or, je suis très curieux de cette séparation d'Yves et de Chrysanthème; j'écoute de toutes mes oreilles, je regarde de tous mes yeux:—cela se passe de la manière la plus simple et la plus tranquille; rien de ce déchirement qui sera inévitable entre madame Prune et moi; chez ma mousmé, je remarque même un détachement, une désinvolture qui me confondent; vraiment, je ne comprends plus.
Et je songe en moi-même, tout en continuant de descendre vers la mer: «Ce semblant de tristesse chez elle, ce n'était donc pas pour Yves.... Pour qui, alors?...» Puis cette petite phrase me repasse en tête:
«Reviens demain avant l'appareillage me dire adieu; je ne retournerai chez ma mère que le soir; tu me trouveras encore là-haut...»
Ce Japon est bien délicieux, cette nuit, bien frais, bien suave, et cette Chrysanthème était très mignonne tout à l'heure, me reconduisant en silence dans ce chemin....
Il est deux heures environ quand nous arrivons à la Triomphante, dans un sampan de louage que j'ai rempli de mes caisses, à couler bas. L'ami très haut me remet le service que je dois garder jusqu'à quatre heures, et les matelots de quart, mal éveillés, font la chaîne, dans l'obscurité, pour monter à bord tout ce fragile bagage....
LII
18 septembre.
J'avais mis dans mes projets de dormir tard ce matin, pour rattraper mon sommeil perdu de la nuit.
Mais voici que, dès huit heures, trois personnages de mine singulière, conduits par M. Kangourou, se présentent à la porte de ma cabine avec force révérences. Ils portent de longues robes chamarrées de dessins sombres; ils ont les grands cheveux, les fronts hauts, les visages anémiques des personnes adonnées trop exclusivement aux beaux-arts, et, sur leurs chignons, des chapeaux canotiers d'un galbe anglais sont posés de côté, d'une manière fort galante. Sous leurs bras, ils tiennent des cartons chargés d'esquisses; dans leurs mains, des boîtes d'aquarelle, des crayons, et, liés en faisceau, de fins stylets dont on voit briller les pointes aiguës.
Du premier coup d'œil, même dans l'effarement de mon réveil, j'embrasse l'ensemble de leurs personnes et je devine à quels hôtes j'ai affaire:
—Entrez, dis-je, messieurs les tatoueurs!
Ce sont les spécialistes les plus en renom de Nagasaki; je les avais mandés depuis deux jours, ne sachant pas partir et, puisqu'ils sont venus, je les recevrai.
A la suite de mes fréquentations avec des êtres primitifs, en Océanie et ailleurs, j'ai pris le goût déplorable des tatouages; aussi ai-je désiré emporter comme curiosité, comme bibelot, un spécimen du travail des tatoueurs japonais, qui ont une finesse de touche sans égale.
Dans leurs albums, étalés sur ma table, je fais mon choix. Il y a là des dessins bien étranges appropriés aux différentes parties de l'individu humain: des emblèmes pour bras et pour jambes, des branches de roses pour épaule, et de grosses figures grimaçantes pour milieu de dos. Il y a même,—afin de satisfaire au goût de quelques clients, matelots des marines étrangères,—des trophées d'armes, des pavillons d'Amérique et de France entrelacés, un God Save au milieu d'étoiles,—et des femmes de Grévin calquées dans le Journal amusant!
Mes préférences sont pour une chimère bleue et rose fort singulière, longue de deux doigts environ, qui sera d'un joli effet sur ma poitrine, du côté opposé au cœur.
Une heure et demie d'agacement et de souffrance. É tendu sur ma couchette, livré aux mains de ces personnages, je me raidis pour subir leurs milliers d'imperceptibles piqûres. Quand par hasard un peu de sang coule, embrouillant le dessin dans du rouge, l'un des artistes se précipite pour l'étancher avec ses lèvres,—et je ne proteste pas, sachant que c'est la manière japonaise, la manière usitée par les médecins pour les plaies des hommes ou des bêtes.
Un travail aussi fin et minutieux que celui des graveurs sur pierre s'exécute sur moi avec lenteur; des mains maigres me labourent d'une manière posée et automatique.
Enfin l'œuvre est terminée,—et les tatoueurs, qui se reculent d'un air de satisfaction pour mieux voir, déclarent que ce sera charmant.
Bien vite je m'habille pour aller à terre,—profiter de mes dernières heures de Japon.
Une chaleur torride aujourd'hui; un de ces grands soleils de septembre qui tombent avec une certaine mélancolie sur les feuilles commençant à jaunir, qui sont clairs et brûlants après des matinées déjà fraîches. Comme hier, c'est pendant l'accablement de midi que je monte dans mon haut faubourg, par des sentiers vides, où il n'y a que de la lumière et du silence.
J'ouvre sans bruit la porte de ma maisonnette; je marche à pas de loup, avec des précautions extrêmes, par peur de madame Prune.
Au bas de l'escalier, sur les nattes blanches, à côté des petits socques et des petites sandales qui traînent toujours dans ce vestibule, il y a tout un bagage prêt à partir, que je reconnais du premier coup d'œil: de gentilles robes sombres, qui me sont familières, pliées avec soin et enveloppées dans des serviettes bleues nouées aux quatre bouts.—Je crois même que j'éprouve une impression furtive de tristesse en voyant sortir de l'un de ces paquets un coin de la boîte consacrée aux lettres et aux souvenirs—dans laquelle mon portrait, par Uyeno, habite maintenant en compagnie de divers minois de mousmés.—Une sorte de mandoline à long manche, prête à partir aussi, est posée sur le tout dans une gaine de soie bigarrée.—Cela ressemble au déménagement de quelque gitane—ou plutôt cela me rappelle certaine gravure d'un livre de fables que j'avais dans mon enfance: c'est tout à fait le même attirail et la longue guitare que la Cigale, ayant chanté tout l'été, portait sur son dos quand elle vint frapper chez la Fourmi sa voisine.
Pauvre petit bagage!...
Je monte sur la pointe du pied,—et je m'arrête, entendant chanter là-haut chez moi.
C'est bien la voix de Chrysanthème, et la chanson est gaie! J'en suis dérouté, refroidi, et j'ai presque un regret d'avoir pris la peine de venir.
Il s'y mêle un bruit que je ne m'explique pas: dzinn! dzinn! des tintements argentins très purs, comme si on lançait fortement des pièces de monnaie contre le plancher. Je sais bien que cette maison vibrante exagère toujours les sons, pendant les silences de midi aussi bien que pendant les silences nocturnes; mais c'est égal, je suis intrigué de savoir ce que ma mousmé peut faire.—Dzinn! dzinn! est-ce qu'elle s'amuse au palet, ou au jeu du crapaud,—ou à pile ou face?...
Rien de tout cela! Je crois que j'ai deviné,—et je monte encore plus doucement à quatre pattes, avec des précautions de Peau-Rouge, pour me donner le dernier plaisir de la surprendre.
Elle ne m'a pas entendu venir. Dans notre grande chambre complètement vidée, balayée, blanche, où entrent le clair soleil, et le vent tiède, et les feuilles jaunies des jardins, elle est seule assise, tournant le dos à la porte; elle est habillée pour la rue, prête à se rendre chez sa mère, ayant à côté d'elle son parasol rose.
Par terre, étalées, toutes les belles piastres blanches que, suivant nos conventions, je lui ai données hier au soir. Avec la compétence et la dextérité d'un vieux changeur, elle les palpe, les retourne, les jette sur le plancher et, armée d'un petit marteau ad hoc, les fait tinter vigoureusement à son oreille,—tout en chantant je ne sais quelle petite romance d'oiseau pensif, qu'elle improvise sans doute à mesure....
Eh bien, il est encore plus japonais que je n'aurais su l'imaginer, le dernier tableau de mon mariage! Une envie de rire me vient.... Comme j'ai été naïf de me laisser presque prendre à quelques mots assez réussis qu'elle avait prononcés hier au soir en cheminant à mon côté,—à une petite phrase assez gentille qu'avaient embellie le silence de deux heures du matin et tous les enchantements de la nuit. Allons, pas plus pour Yves que pour moi, pas plus pour moi que pour Yves, rien ne s'est jamais passé dans cette petite cervelle, dans ce petit cœur.
Quand je l'ai assez regardée, je l'appelle:
—Hé! Chrysanthème!
Elle se retourne, confuse, rougissant jusqu'aux oreilles d'avoir été vue pendant ce travail.
Elle a bien tort, pourtant, d'être si troublée,—car je suis ravi au contraire. La crainte de la laisser triste avait failli me faire un peu de peine, et j'aime beaucoup mieux que ce mariage finisse en plaisanterie comme il avait commencé.
—Une bonne idée que tu as eue là, dis-je, une précaution qu'il faudrait toujours prendre, dans ton pays où tant de gens malintentionnés sont habiles à imiter les monnaies. Dépêche-toi de finir avant que je m'en aille, et s'il s'en est glissé de fausses dans le nombre, je te les remplacerai bien volontiers.
Mais non, elle refuse de continuer devant moi. Je m'y attendais, du reste; elle a pour cela trop de politesse héréditaire et acquise, trop de convenance, trop de japonerie. D'un petit pied dédaigneux,—ganté toujours de chaussettes immaculées avec étui spécial pour le premier orteil,—elle repousse bien loin sur les nattes les piles de ces piastres blanches.
—Nous avons loué un grand sampan fermé, dit-elle pour changer la conversation, et nous irons toutes ensemble, Campanule, Jonquille, Touki, toutes vos femmes, regarder l'appareillage de votre navire.... Assieds-toi, et, je te prie, reste un moment.
—Rester, je ne le puis vraiment pas. J'ai plusieurs courses à faire en ville, vois-tu, et l'ordre nous a été donné de rentrer tous à bord à trois heures, pour l'appel général du départ. Et puis j'aime mieux me sauver, tu comprends, pendant que madame Prune repose encore en pleine sieste; je craindrais d'être attiré encore dans des petits coins, de provoquer quelque scène déchirante au moment de la séparation....
Chrysanthème baisse la tête, ne dit plus rien, et, voyant que décidément je m'en vais, se lève pour me reconduire.
Sans parler, sans faire de bruit, elle derrière moi, nous descendons l'escalier, nous traversons le jardinet plein de soleil où les arbustes nains et les plantes contrefaites semblent, comme le reste de la maison, plongés dans une somnolence chaude.
A la porte de sortie, je m'arrête pour les derniers adieux: la petite moue de tristesse a reparu, plus accentuée que jamais, sur la figure de Chrysanthème; c'est de circonstance d'ailleurs, c'est correct, et je me sentirais offensé s'il en était autrement.
Allons, petite mousmé, séparons-nous bons amis; embrassons-nous même, si tu veux. Je t'avais prise pour m'amuser; tu n'y as peut-être pas très bien réussi, mais tu as donné ce que tu pouvais, ta petite personne, tes révérences et ta petite musique; somme toute, tu as été assez mignonne, dans ton genre nippon. Et, qui sait, peut-être penserai-je à toi quelquefois, par ricochet, quand je me rappellerai ce bel été, ces jardins si jolis, et le concert de toutes ces cigales....
Elle se prosterne sur le seuil de la porte, le front contre terre, et reste dans cette position de salut suprême tant que je suis visible, dans le sentier par lequel je m'en vais pour toujours.
En m'éloignant, je me retourne bien une fois ou deux pour la regarder,—mais c'est par politesse seulement, et afin de répondre comme il convient à sa belle révérence finale....
LIII
Dès mon entrée en ville, au tournant de la grand' rues je fais la rencontre heureuse de 415, mon parent pauvre. Précisément j'avais besoin d'un djin rapide, et je monte dans sa voiture; ce sera du reste un adoucissement pour moi, à l'heure du départ, de faire ainsi mes dernières courses en compagnie d'un membre de ma famille.
N'ayant pas l'habitude de circuler à ces heures de sieste, je n'avais pas encore vu les rues de cette ville aussi accablées de soleil, aussi désertes, dans ce silence et cet éclat mornes qui rappellent les pays chauds. Devant toutes les boutiques pendent des tendelets blancs, ornés par places de légers dessins noirs dont la bizarrerie a je ne sais quoi de mystérieux: dragons, emblèmes, figures symboliques. Le ciel éclaire trop; la lumière est crue, implacable, et jamais ce Nagasaki ne m'avait paru si vieux, si vermoulu, si caduc, malgré ses dessus en papier neuf et ses peinturlures. Ces maisonnettes de bois, au-dedans d'une propreté si blanche, sont noirâtres au-dehors, rongées, disjointes, grimaçantes.—A bien regarder même, elle est partout, la grimace, dans les masques hideux qui rient aux devantures des antiquaires innombrables; dans les magots, dans les jouets, les idoles: la grimace cruelle, louche, forcenée;—elle est même dans les constructions, dans les frises des portiques religieux, dans les toits de ces mille pagodes, dont les angles et les pignons se contorsionnent, comme des débris encore dangereux de vieilles bêtes malfaisantes.
Et cette inquiétante intensité de physionomie qu'ont les choses contraste avec l'inexpression presque absolue des vrais visages humains, avec la niaiserie souriante de ces petites bonnes gens que l'on aperçoit au passage, exerçant avec patience des métiers minutieux dans la pénombre de leurs maisonnettes ouvertes.—Ouvriers accroupis, sculptant avec des outils imperceptibles ces ivoires drolatiques ou odieusement obscènes, ces étonnantes merveilles d'étagère qui font tant apprécier, par certains collectionneurs d'Europe, ce Japon jamais vu.—Peintres inconscients, jetant à main levée, sur fond de laque, sur fond de porcelaine, des dessins appris par cœur ou transmis dans leur cervelle par une hérédité millénaire; peintres automates, traçant des cigognes pareilles à celles de M. Sucre, ou d'inévitables petits rochers, ou d'éternels petits papillons.... Le moindre de ces enlumineurs, à la très insignifiante figure sans yeux, possède au bout des doigts le dernier mot de ce genre décoratif, léger et spirituellement saugrenu, qui tend à nous envahir en France, à notre époque de décadente imitation, et devient déjà chez nous la grande ressource des fabricants d'objets d'art à bon marché.
Est-ce parce que je vais quitter ce pays, parce que je n'y ai plus d'attache, plus de gîte et que mon esprit est déjà un peu ailleurs,—je ne sais, mais il me semble que je ne l'avais jamais vu aussi clairement qu'aujourd'hui. Et, plus que de coutume encore, je le trouve petit, vieillot, à bout de sang et à bout de sève; j'ai conscience de son antiquité antédiluvienne; de sa momification de tant de siècles—qui va bientôt finir dans le grotesque et la bouffonnerie pitoyable, au contact des nouveautés d'occident.
L'heure passe; peu à peu les siestes s'achèvent partout; les ruelles étranges s'animent, s'emplissent, sous le soleil, de parasols bariolés. Le défilé des laideurs commence, des laideurs inadmissibles; le défilé des longues robes de magot surmontées de chapeaux melons ou canotiers. Les transactions reprennent, et aussi la lutte pour l'existence, âpre ici comme dans nos cités d'ouvriers,—et plus mesquine.
A l'instant du départ, je ne puis trouver en moi-même qu'un sourire de moquerie légère pour le grouillement de ce petit peuple à révérences, laborieux, industrieux, avide au gain, entaché de mièvrerie constitutionnelle, de pacotille héréditaire et d'incurable singerie....
Pauvre cousin 415, j'avais bien raison de l'avoir en estime: il est le meilleur et le plus désintéressé de ma famille japonaise. Quand nos courses sont finies, il remise sa petite voiture sous un arbre et, très sensible à mon départ, il veut me reconduire jusqu'à la Triomphante pour veiller sur mes dernières emplettes, dans le sampan qui m'emporte, et monter tout cela lui-même dans ma chambre de bord.
C'est à lui, la seule poignée de main que je donne vraiment de bon cœur, sans un arrière-sourire, en quittant ce Japon.
Sans doute, dans ce pays comme dans bien d'autres, il y a plus de dévouement et moins de laideur chez les êtres simples, adonnés à des métiers physiques.
Appareillage à cinq heures du soir.
Deux ou trois sampans se tiennent le long du bord; des mousmés sont là, enfermées dans les étroites cabines, et leurs figures nous regardent par les toutes petites fenêtres, se cachant un peu derrière des éventails, à cause des matelots; ce sont nos femmes qui ont voulu, par politesse, nous voir encore une fois.
Il y a d'autres sampans aussi, où des Japonaises inconnues assistent à notre départ. Elles se tiennent debout, celles-ci,—sous des parasols ornés de grandes lettres noires et bariolés de nuages aux couleurs éclatantes.
LIV
Nous sortons avec lenteur de la grande baie verte. Les groupes de femmes s'effacent. Le pays des ombrelles rondes à mille plissures se referme peu à peu derrière nous.
Voici la mer qui s'ouvre, immense, incolore et vide, reposant des choses trop ingénieuses et trop petites.
Les montagnes boisées, les caps charmants s'éloignent.—Et tout ce Japon finit en rochers pittoresques, en îlots bizarres sur lesquels des arbres s'arrangent en bouquets,—d'une manière un peu précieuse peut-être, mais tout à fait jolie....
LV
Dans ma chambre de bord, un soir, au large, au milieu de la mer Jaune, je regarde par hasard les lotus rapportés de Diou-djen-dji; ils avaient résisté pendant deux ou trois jours; à présent ils sont finis, pitoyables, semant sur mon tapis leurs pétales roses.
Moi qui ai conservé tant de fleurs fanées, tombées en poussière, que j'avais prises, çà et là, au moment des départs, dans différents lieux du monde; moi qui en ai tant conservé que cela tourne à l'herbier, à la collection incohérente et ridicule,—j'ai beau faire, non, je ne tiens point à ces lotus, bien qu'ils soient les derniers souvenirs vivants de mon été à Nagasaki.
Je les prends à la main, avec quelques égards toutefois, et j'ouvre mon sabord.
Une lueur livide tombe sur les eaux, d'un ciel brumeux; une espèce de crépuscule terne et morne descend, jaunâtre sur cette mer Jaune.—On sent que nous avons couru vers le nord et que l'automne approche....
Je les jette, ces pauvres lotus, dans l'étendue indéfinie,—en leur faisant mes excuses de leur donner une sépulture si triste et si grande, à eux qui étaient Japonais....
LVI
O Ama-Térace-Omi-Kami lavez-moi bien blanchement de ce petit mariage, dans les eaux de la rivière de Kamo....
Œuvres de Pierre Loti
1879 Aziyadé
1880 Rarahu
1881 Le roman d'un spahi
1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch
1883 Mon frère Yves
1884 Les trois dames de la Kasbah
1886 Pêcheur d'Islande
1887 Madame Chrysanthème
1887 Propos d'exil
1889 Japoneries d'automne
1890 Au Maroc
1890 Le roman d'un enfant
1891 Le livre de la pitié et de la mort
1892 Fantôme d'Orient
1893 L'exilée
1893 Le matelot
1894 Le désert. Jérusalem
1894 La Galilée
1897 Ramuntcho
1898 Judith Renaudin
1899 Reflets de la sombre route
1902 Les derniers jours de Pékin
1903 L'Inde sans les Anglais
1904 Vers Ispahan
1905 La troisième jeunesse de Mme Prune
1906 Les désenchantées
1909 La mort de Philae
1910 Le château de la Belle au Bois dormant
1912 Un pèlerin d'Angkor
1913 La Turquie agonisante
1916 La hyène enragée
1917 Quelques aspects du vertige mondial
1918 L'horreur allemande
1919 Prime jeunesse
1920 La mort de notre chère France en Orient
1921 Suprêmes visions d'Orient
1923 Un jeune officier pauvre, posthume.
1924 Lettres à Juliette Adam, posthume.
1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol