VII
Dans la maison du vieux Guen, Marie-Anne, énervée et inquiète, surveillait la marmite pendue au-dessus du feu, et deux pots de terre, contenant le dîner, enfoncés jusqu'au haut de la panse dans la braise rouge qui éclairait déjà la salle, car le jour se retirait. Au lieu de demeurer assise, occupée d'un ouvrage de couture ou de tricot, comme le lui avait recommandé sa sœur, Marie-Anne s'était tenue debout, depuis le matin, allant jusqu'à la porte ou montant dans les chambres, pour voir le temps.
Où était l'homme, par cette bourrasque? Il avait dû partir de Bilbao voilà bien six jours. Pourquoi pas de nouvelles encore? Il en aurait envoyé, sûrement, s'il était arrivé au port de Bordeaux. Il était donc en mer, fuyant au hasard sur ce golfe mauvais, en danger de sombrer avec son bateau et ses quatre hommes de Lannion, et le petit mousse de Ploumanac'h, qui pleurait en partant. Pour elle, le temps qu'il faisait, en rivière de Bordeaux, c'était le même qu'elle voyait à Perros. Et, depuis une heure surtout, comme c'était effrayant, la mer soulevée en vagues courtes, au large de la baie d'où l'eau s'était retirée, les feuilles toutes vertes emportées par le vent qui soufflait en trombe! Elle était noire comme le ciel, la mer, et aussi déserte. Tout à l'heure seulement, une voile avait passé, toute petite, à l'horizon, et de l'apercevoir ainsi, dans l'immense abandon, Marie-Anne était revenue, pâle comme sa guimpe, auprès du feu.
La carriole roula sur la petite place.
—Eh bien, chérie, dit madame Corentine, tu as une lettre?
—Rien! Depuis quatre jours au moins qu'il devrait être rendu. Pas une lettre!
Madame Corentine lui trouva les mains moites et les traits tirés.
—Tu t'es fatiguée, Marie-Anne. Ce n'est pas bien. Sois donc sage! Sois donc calme un peu! La lettre viendra. Mon Dieu, ce n'est qu'un retard.
Calme! qui donc l'était dans la maison? Guen lui-même, quand il apprit que son gendre n'avait pas écrit, ne put s'empêcher de dire:
—Je ne comprends pas cela. Il faut qu'il soit resté en Espagne.
Lui aussi, il avait été rouvrir la porte, comme s'il ne savait pas bien quel temps il faisait, et il était revenu en haussant les épaules, mécontent.
Sa fille aînée était remontée comme il entrait.
—Je vais quitter mon manteau, père, et écrire à Saint-Hélier. Un mot pressé.
Elle n'avait rien écrit. Elle n'avait pas enlevé son manteau. Elle se tenait derrière la fenêtre de la chambre, écartant du doigt le rideau, le front appuyé sur les vitres, et elle essayait de reconnaître quelqu'un, parmi les gens qui arrivaient du pardon, et traversaient le quai.
Une sorte d'angoisse la tenait là, immobile.
Passerait-il? Oh! maintenant elle savait bien qu'il n'y aurait pas de scène, pas de tentative pour emmener Simone. Il avait vu l'enfant. Et il n'avait rien fait pour se montrer à elle, rien qu'un pas, d'instinct. Puis il s'était arrêté. Malgré elle, madame Corentine lui était reconnaissante. Il avait agi en galant homme. Assurément la tentation avait été forte... Quel visage triste!... Quelle vie ce devait être à Lannion... la sienne, à elle... et, plus vide encore, sans enfant, sans rien...
Chose étrange! En partant de Jersey, la seule préoccupation qu'elle avait eue, c'était de garder sa fille; elle n'avait songé qu'à Simone. Sa propre situation lui était à peine apparue. Et si elle avait un instant prévu la possibilité d'une rencontre avec M. L'Héréec, c'était avec un sentiment si vif de ses rancunes et de ses droits qu'elle n'en avait pas éprouvé la moindre émotion pour elle-même. A présent, depuis une heure, elle se sentait envahie par un trouble nouveau. Malgré son effort, elle ne retrouvait plus cette belle indifférence, ou ce mépris, faciles de loin...
Les pèlerins défilaient, et l'ombre tombait.
Allait-il, comme les autres, suivre le quai, sans lever les yeux vers le logis enfoncé entre les maisons neuves? Peut-être il était déjà passé, dans quelqu'une des voitures d'étrangers, vite disparues. Que lui importait donc?... Elle se le demandait. Elle se disait qu'elle serait plus tranquille lorsqu'il aurait quitté Perros, et que c'était son devoir de mère de veiller encore, à cause de Simone... Et elle avait la conscience intime qu'elle se mentait à elle-même. Et elle restait, la tête ardente sur la vitre que le vent secouait.
Dans cette inquiétude de tout son être, madame Corentine, l'oreille tendue aux bruits du dehors, entendit le pas rapide d'un cheval lancé sur la pente du haut Perros, et qui se ralentissait en place droite, sur le port. Elle eut la certitude que cela devait être sa voiture, à lui. Elle ne laissa plus qu'une mince bande de rideau soulevée. Elle s'écarta un peu. Et un cabriolet tendu de bleu, qu'elle connaissait bien, longea l'extrémité de la petite place, lentement. Il s'arrêta une seconde. Une tête brune et forte se pencha en dehors, et regarda les deux fenêtres l'une après l'autre. Puis, un coup de fouet, le cheval s'emballa, et continua vers le tournant de Saint-Quay.
Alors deux larmes jaillirent des yeux de madame Corentine. Devant cette douleur muette et maîtresse d'elle-même, devant ce souvenir silencieux accordé à Simone, à elle peut-être, son cœur se fondit. Elle pleura. Elle s'enfonça dans le fauteuil, tournant le dos à la fenêtre, et elle se sentit misérable. Simone lui parut comme un jouet qui occupait et qui ne remplissait pas sa vie. Tout le factice, tout le convenu de son existence, qu'elle n'avait jamais voulu voir, éclatait à ses yeux, malgré elle, avec une évidence affreuse, et ce mensonge perpétuel qu'elle s'était fait à elle-même pour se persuader qu'elle était heureuse, qu'elle aurait la paix désormais. Comme tout cela s'était écroulé en une minute, ou plutôt, comme elle voyait bien que tout cela n'avait jamais existé, que son cœur était vide, qu'elle avait perdu quelque chose que rien ne remplacerait jamais, jamais. Elle demeurait là, pleurant, sans un effort de volonté, sans un remords et sans un projet, dans la contemplation du sort digne de pitié qui était le sien, et de l'ironie de ces séparations. Entre elle et cet homme qui venait de passer, il y avait un arrêt de justice, il y avait le temps, l'opinion, les ressentiments aigris par l'éternelle méditation des torts de l'autre. Ils ne s'aimaient plus. Et cependant, pour l'avoir seulement revu, elle éprouvait la même impression d'abandon que dix ans plus tôt! Rien n'était changé. «Comme j'ai eu tort de quitter Saint-Hélier!» pensait-elle.
—Maman, cria Simone, grand-père vous attend pour dîner. Vous avez dû écrire une bien grande lettre, là-haut!
Elle épongea rapidement ses yeux, et descendit.
VIII
En la voyant entrer, ils crurent tous qu'elle avait pleuré à cause de Sullian, qui n'écrivait pas. Et le père fut content de penser que les deux sœurs étaient restées si unies. D'un coup d'œil, il fit comprendre à Corentine qu'elle devait se contenir, pour ne pas effrayer Marie-Anne, déjà si malheureuse, et, dans son regard, il y avait un remerciement aussi.
La bougie, posée sur la nappe, éclairait leurs visages, tous quatre soucieux. Guen, qui avait tant parlé le long de la route, ne répondait plus que par monosyllabes aux questions de sa petite-fille, qui essayait du moins de secouer ses propres songeries et d'égayer ce repas lugubre. Elle demandait: «N'est-ce pas, grand-père, c'étaient bien les pupilles de la marine, les petits avec de grands cols?» Ou bien: «Dans votre jeunesse, grand-père, le pardon de la Clarté était donc encore plus beau qu'aujourd'hui?» Mais le grand-père et Marie-Anne voyageaient en pensée bien loin du pardon de la Clarté. Madame Corentine revoyait ce cabriolet arrêté devant la petite place et filant ensuite, à toute vitesse, vers Lannion. Il n'y avait qu'un seul moment, fugitif, où leurs âmes fussent à l'unisson. C'était quand un tourbillon de vent, plus fort que les autres, s'engouffrait par la cheminée, heurtait les volets contre les murs, et poussait, comme un homme qui veut entrer, la vieille porte massive, qui se levait sur ses gonds. Alors, les quatre convives dressaient la tête, et regardaient, avec un frisson, du côté où la mer était si furieuse dans la nuit.
A chaque fois, le capitaine remuait son assiette ou demandait du vin, pour détourner l'attention de Marie-Anne. Sa petite lui faisait pitié.
Il alluma sa pipe, après le dîner, et, ne sachant que faire pour chasser l'ennui, décrocha du mur un petit bateau qu'il avait construit autrefois sur le modèle de son brick le Légué. Il s'assit devant le feu, ses deux filles à sa droite, Simone debout, appuyée sur le dos de la chaise, et entreprit de démontrer la voilure et le gréement aux Jersiaises. Marie-Anne savait tout cela, et n'écoutait guère.
Il n'en était qu'à la première vergue de misaine, quand on frappa trois coups à la porte.
Guen se demanda un instant si ce n'était pas encore la tempête, et dit:
—Entrez!
Toutes les voiles du petit bateau claquèrent, affolées. Et un gros homme, qui venait d'ouvrir la porte juste assez pour pouvoir se glisser dans l'appartement, la referma avec peine, en appuyant les deux mains.
—Bien le bonsoir, vous tous! dit-il.
Il avait la figure inerte et comme morte des hommes trop gras, les joues rases, pendantes, cernées aux coins de la bouche de deux virgules de poils noirs, les yeux tout petits, les cheveux gris en brosse. Son complet de molleton brun, trempé de pluie, lui donnait un air de maître nageur.
En reconnaissant le syndic des gens de mer, Guen et Marie-Anne avaient été tellement saisis, que ni l'un ni l'autre n'avaient répondu à son salut.
—Il y a une dépêche de la marine pour vous, capitaine.
En parlant, l'homme déboutonnait sa veste avec peine, de la même main dont il tenait sa casquette de soie mouillée. Il retira un papier qu'il tendit au capitaine.
Guen s'était levé si brusquement, que le petit navire tomba par terre, les mâts rompus. Personne n'y prit garde. Guen lisait. Il eut une commotion qu'il réprima aussitôt, regarda Marie-Anne, et dit:
—Il y a une mauvaise nouvelle, mes enfants.
Personne ne demanda laquelle. Tout le monde savait, Marie-Anne surtout, qui semblait près de défaillir, toute blanche, n'ayant de vivant que les deux yeux qui regardaient la bouche du père.
Il reprit, lisant:
«—Misaine, canot, échelle de la Jeanne de Lannion, venus cette nuit à la côte.» C'est le commissaire de marine de La Tremblade qui envoie cela.
Il n'y eut pas de cri. C'était le naufrage toujours présent aux femmes de Bretagne, le malheur qui frappe un jour l'une, un jour l'autre. Depuis vingt-quatre heures, Marie-Anne le sentait sur elle. Seulement elle ferma les yeux, se laissa tomber sur les genoux de Corentine, assise près d'elle, et se mit à sangloter.
Pendant une minute on n'entendit, dans la grande salle, que le bruit étouffé de ses sanglots et le piaulement du vent de mer.
Simone s'était agenouillée devant sa mère, et caressait la joue pâle de Marie-Anne.
—Ne pleurez pas, tante Marie-Anne! Tout n'est pas perdu, peut-être.
Toutes deux, la fille et la mère, tournées vers la porte, les yeux en larmes, regardaient alternativement Guen et le syndic, demandant aux hommes un peu d'espoir, une consolation qu'ils pouvaient avoir, eux. Et ils se taisaient. Guen relisait pour la dixième fois la dépêche, toutes les rides de son vieux visage creusées par la souffrance, incapable de parler.
Pourtant il comprit la supplication muette des femmes, fit un grand effort pour paraître calme, et dit:
—Ma petite fille, tu te rappelles, j'ai naufragé bien des fois...
—Je t'en prie, Marie-Anne, reprit madame Corentine, écoute ce que dit le père, ne te désole pas comme cela!
—Tante Marie-Anne, ayez courage, écoutez ce que dit grand-père!
Et elles demandaient, la tête levée vers le vieux Guen, quelques paroles encore pour adoucir cette douleur accablée qu'elles tenaient là, entre elles deux.
—Tu vois qu'on en revient, continua le capitaine. D'ailleurs, il ne parle pas du bateau, le commissaire. Un bateau neuf, et solide à la mer! Il a pu se défiler sur la côte d'Espagne, sans essayer de rentrer à Bordeaux, tu comprends?
Rien ne répondait à ces phrases encourageantes, qu'il avait tant de peine à trouver et à dire. Marie-Anne pleurait sans avoir l'air d'entendre, et demeurait obstinément couchée, le visage enfoui dans les plis de la robe de sa sœur. Un bandeau froissé de sa coiffe battait au ras de son cou, comme une aile cassée.
Alors, Guen s'approcha. Lui qui n'était pas démonstratif, il mit la main très doucement sur l'épaule de sa fille, et, penché pour qu'elle entendît mieux, il dit, d'une voix tout affectueuse:
—Ma petite enfant, je t'assure que j'ai encore de l'espoir. Voyons, qu'est-ce qui te donne tant de tourment? C'est l'échelle tombée à la mer, n'est-ce pas? Mais l'échelle était mauvaise. Sullian avait dit qu'il la jetterait un jour ou l'autre par-dessus bord. Tu te souviens?
Le nom de Sullian fit se redresser Marie-Anne. Encore appuyée des deux mains sur sa sœur, les cheveux collés au front, elle regarda son père, les yeux égarés, comme si on venait de l'appeler dans le sommeil.
—Oui, dit-elle, c'est vrai, il avait dit cela.
—Pour le canot, reprit Guen, tu sais bien, ma petite, tout ce que la mer en enlève. Il n'y a que la misaine qui me chiffonne... Pourtant, ça se fait quelquefois, pour alléger un bateau: on coupe la misaine...
Elle semblait se laisser convaincre et prendre un peu de l'espérance qu'il émiettait devant elle. Mais quand elle vit que c'était tout, elle s'abandonna de nouveau, les bras autour du cou de sa sœur:
—Vous ne me tromperez pas, dit-elle, ils sont tous morts!
Et elle recommença à pleurer plus fort, voyant que personne n'osait dire non.
—Capitaine, fit une grosse voix, si vous voulez télégraphier ce soir, il n'est que temps.
Ils avaient tous oublié le syndic.
—J'y vais..., répondit Guen. Huit heures et demie... Nous pourrons avoir la réponse avant dix heures...
Il jeta un regard désolé sur le groupe que formaient ses enfants, et sortit avec l'homme.
—Que pensez-vous de la dépêche? demanda-t-il, dès qu'il fut seul avec le syndic. Est-ce tout mauvais?
—Je le crois, capitaine.
—Pourtant il n'est pas question du bateau?
—Il doit être coulé. C'est si mauvais, la rivière de Bordeaux! Sur quatre malheurs, deux arrivent là. Vous le savez bien, capitaine.
—Oui, je le sais.
Ils causaient sans laisser paraître d'émotion, comme s'il se fût agi du malheur d'un voisin. La tempête emportait si violemment leurs mots derrière eux, qu'ils s'entendaient à peine l'un l'autre.
Quand ils eurent fait cent pas sur le quai, ils s'engagèrent entre les deux files de maisons toutes fermées, dormant au milieu de leurs jardins. Guen posa la main sur le bras du syndic. Sa main tremblait plus que sa voix.
—Tout de même, dit-il, un navire à son premier voyage, un marin comme Sullian! Vous croyez?
L'homme leva les épaules en regardant les touffes de plantes grimpantes, noires et tordues comme une fumée, qui dansaient et s'échevelaient, à demi arrachées, sur l'arête d'un mur.
—Écoutez, monsieur Guen, dit-il, sans répondre à la supplication déguisée du vieux, je dois aller en Ploumanac'h, pour annoncer la nouvelle à la mère Le Dû, dont le fils était mousse, à bord de la Jeanne. La commission n'est pas pressée, vous comprenez. Je peux faire les cent pas devant le bureau de poste, jusqu'à dix heures. S'il vient une réponse, vous l'aurez tout de suite. Si vous ne me revoyez pas, c'est qu'il n'y aura rien.
Le capitaine accepta d'un signe de tête. Sans qu'il y parût, il était reconnaissant, de même que l'autre était ému. Mais ces choses-là restent sous-entendues entre gens de la côte. Tous deux entrèrent dans la maison basse, posée de biais sur un côté de la route, et qui tendait aux passants, par-dessus une touffe de fuchsias, le cou démesuré d'une boîte aux lettres.
Au même moment, Marie-Anne, qui s'était calmée peu à peu, et écoutait ce que sa sœur pouvait inventer de rassurant en l'absence du père, saisit la main de Corentine, et la serra si fortement que celle-ci demanda:
—Qu'as-tu, ma chérie? Tu souffres?
—Rien, répondit Marie-Anne.
Mais, après un peu de temps, la douleur revint. Marie-Anne comprit. Elle se pencha vers sa sœur, et, très bas, les yeux agrandis par la peur, elle dit:
—Corentine, je vais avoir mon enfant cette nuit!
IX
Quand Guen rentra, il ne trouva plus personne dans la salle d'en bas.
Dans la chambre, Marie-Anne se promenait, pâle, les dents serrées. Elle ne regardait ni sa sœur Corentine, qui avait porté le berceau dans un angle et le garnissait à la hâte de son revêtement de piqué, ni une vieille femme qui dormait à moitié, les mains étendues sur les genoux et le corps à demi ployé, une habituée de ces nuits de veille auprès des malades. Quand une douleur la prenait, elle s'arrêtait, les yeux à terre, son visage se contractait, une sueur moite lui perlait aux tempes: mais elle ne se plaignait pas, et, sitôt la crise passée, elle reprenait sa marche en travers de la pièce à peine éclairée, dont le plancher criait.
Guen s'assit près de la porte, en disant seulement:
—J'ai envoyé la dépêche. Le syndic reviendra s'il y a quelque chose.
Et le temps continua de se traîner, lentement. Il était compté par le grincement d'un réveil-matin, posé sur la cheminée. Souvent la jeune femme, à la dérobée, regardait du côté de ce cadran, gros comme le poing, sur lequel se mesurait sa dernière espérance. Plus qu'une heure. Plus que trois quarts. Plus que vingt minutes. Oh! après cela, après dix heures, plus de nouvelles des mourants, plus de secours à demander, plus rien: les télégraphes de la côte sont fermés.
Elle n'avait pas d'autre pensée. La souffrance même n'interrompait pas cette attente qui prenait tout l'esprit, tout le cœur de la femme de Sullian Lageat: «La dépêche viendra-t-elle? Que sera-t-elle? Oui, l'échelle était vieille. Oui, les canots tombent tout seuls à la mer. Oui, les mâts de misaine sont quelquefois jetés par-dessus bord. Cependant... que de signes! La dépêche pourrait seule éclaircir le mystère. Viendra-t-elle? Que sera-t-elle?»
Et cela était indéfini, coupé seulement par des élans convulsifs de tendresse. L'amour des fiançailles et des noces nouvelles encore remontait en sanglots à la gorge de Marie-Anne, et l'étouffait. O jeune femme, le bien-aimé ne reviendrait-il pas? Était-ce fini d'aimer? Fini la joie? Fini le rire des bras qui s'ouvrent: «C'est toi, c'est toi, Sullian! mon Sullian!» Alors elle s'arrêtait, le temps de se recommander à Dieu. Et Corentine demandait:
—Tes douleurs augmentent?
—Non.
Elle songeait aussi, Corentine. Elle était moins contrainte, ayant envoyé Simone chez des voisins. Tandis que le père refaisait pour la centième fois dans sa tête la carte de l'entrée de la Gironde, elle songeait que cette Marie-Anne, par une ironie nouvelle de la destinée, lui donnait une étrange leçon. Elle l'enviait presque de pleurer, d'être si malheureuse à cause de son mari, tandis que d'autres avaient écarté le leur, et le détestaient. Elle se demandait si, à aucune époque, la disparition de son mari lui eût fait une peine pareille. Et une voix intérieure, qui la troublait, lui répondait: «Oui, autant de peine, tu l'as aimé follement, tu as été heureuse comme elle, comme elle!»
La sage-femme dormait à demi, se raidissant parfois et se redressant, lorsque, par degrés, sa poitrine s'était courbée jusqu'à toucher ses genoux.
Les vitres tremblaient. C'étaient comme des voix hurlantes qui enveloppaient la maison du capitaine. Pourtant, elles faisaient moins de bruit que le balancier du petit réveil. L'attention était concentrée sur ces dernières minutes qui pouvaient encore parler. Qu'importait la tempête maintenant! Lui, il avait échappé ou il était mort. Le vent pouvait souffler. Les âmes ne l'écoutaient plus. Elles attendaient.
Quand l'aiguille passa sur dix heures, le réveil ne sonna pas. Il ne sortit de la boîte de cuivre qu'un son bref de ressort détendu. Et tout le monde tressaillit. Corentine se dressa tout debout. Le vieux Guen eut l'air plus effaré. Marie-Anne, blanche, ferma les yeux, baissa la tête, et s'appuya de ses deux mains à la cheminée. Puis elle se laissa aller, sans un mot, sur les genoux. Sa sœur et la vieille femme la relevèrent.
—Viens, Marie-Anne, dit Corentine, il faut te mettre au lit. Tu n'en peux plus.
Elle se laissa déshabiller et coucher, inerte, indifférente, tandis que le capitaine descendait, comme ivre de chagrin, tâtant les murs, et ouvrait toute grande la porte d'entrée, pour écouter s'il ne venait pas, lui, l'attendu.
Et rien ne vint.
Il n'y avait toujours que la mer démontée et les nuages courant sur la lune.
X
Le lendemain, à l'aube, l'enfant venait de naître. Marie-Anne était accouchée presque sans se plaindre, sans une larme. Étendue sur le lit au fond de la chambre, les rideaux à demi tirés, elle avait l'air d'une morte. Quand Corentine lui avait dit, tout bas, presque joyeusement: «C'est un garçon!» elle n'avait rien répondu. Le fils d'un père mort, un pauvre petit qui vient tandis que la vague roule encore le cadavre de l'homme, est-ce une joie? Et vieillir auprès de ce témoin grandissant de son malheur, est-ce un avenir? O enfants de marins, combien d'entre vous sont nés ainsi de mères désolées? Combien dont la venue en ce monde n'a été saluée que par des larmes! Il a dû vous rester quelque chose de cette tristesse prise au sang de vos mères. Et l'on vous reconnaît peut-être, parmi la race songeuse et déjà sombre d'elle-même.
Corentine habillait le petit, près de la fenêtre que rayait au milieu la bande rose de l'horizon. Quelque chose d'heureux souriait dans le ciel lavé. Elle se hâtait. Dans le tas de brassières et de langes, et de bavettes, disposées sur une chaise à portée de la main, elle choisissait ce qu'il y avait de plus joli. Elle essayait plusieurs bonnets, et, nouant la ruche de dentelle autour de la petite tête endormie, elle baisait l'enfant avec une douceur inattendue. Elle se sentait la vraie mère de la frêle créature, en ce moment, chargée de lui donner les premières caresses. Et son cœur, qui était demeuré très maternel, s'ouvrait complaisamment à d'anciennes tendresses. Et elle songeait, le regardant étendu sur ses genoux, dans sa toilette blanche de nouveau-né, qu'elle eût été infiniment heureuse d'avoir un autre enfant, un fils comme lui.
Le jour grandissait. Sur le bourg, où la nouvelle s'était répandue, une sorte de tristesse pesait. Les gens s'abordaient avec des hochements de tête. Les mères avaient des airs graves. Du fond du passé, des histoires remontaient à la mémoire de tous. Et c'était moins peut-être la sympathie pour Marie-Anne, qu'une sorte de retour égoïste qui assombrissait ces âmes exposées aux mêmes deuils, groupées sur le même coin de falaise.
Les passants, avertis en traversant la longue rue, soit dans le haut Perros, soit sur le chemin du bourg bas, regardaient la maison endeuillée, la fenêtre où l'on ne voyait personne.
Dans la cour, sous l'auvent, des femmes s'étaient assemblées, une douzaine peut-être, vêtues de noir, émues. Les plus agitées étaient les jeunes, qui n'étaient pas veuves encore, et dont plusieurs portaient un enfant sur le bras. Elles parlaient avec de grands gestes et peu de voix, se tournant parfois vers la mer, qui était calme à perte de vue, lasse de deux jours de tempête et à peine bruissante sous le ciel clair.
—Quand son homme est parti, disait l'une, il avait du mal à la quitter. Il ne se sentait pas brave. C'est souvent un signe.
—Oh! ça dépend bien, reprenait une vieille, à qui son châle épinglé faisait comme une cuirasse plate. Il n'y a pas de signes. Quand on doit avoir un malheur, il arrive.
—Le commissaire va peut-être répondre ce matin?
—Pas avant huit heures. Ah! la pauvre Marie-Anne! Et accouchée de la nuit!
—Ça l'a fait avancer, vous pensez. Des coups pareils! La femme Yvon a eu son enfant de même, l'an dernier, la nuit de son malheur.
—Eh bien! reprit une autre, une toute jeune et jolie, avec ses rubans encore tout frais de velours noir dessinant son corsage, moi, je crois que ce n'est pas encore sûr. Le syndic n'a pas confiance. Mais, tenez, en septembre, je ne valais guère mieux que Marie-Anne Lageat à cette heure-ci. Tous ceux d'Islande étaient arrivés, et pas Louis. On n'avait pas de nouvelles. Personne n'avait vu le bateau depuis deux mois. C'est le père Le Floch qui est venu me crier, un matin, à quatre heures: «Ton mari, la Lise, ton mari qui est dans le port!» Dieu que ça été vite fait de descendre!
Et elle retrouvait, en parlant, le même sourire qu'elle avait dû avoir en ce moment-là.
Tout près d'elle, mais à l'écart, une grande femme, les cheveux en désordre, gris et crépus comme de la limaille de fer, était assise sur une pierre, le long de la muraille. C'était la mère du mousse, accourue de Ploumanac'h. Personne n'avait fait attention à elle. Quand elle entendit parler la jeune femme, elle dit, avec un regard de colère:
—Tout le monde les plaint, les Guen, parce qu'ils sont riches. Il y en a d'autres qu'on ne plaint pas. Pourtant, c'est tout ce qui me restait, à moi qui suis pauvre, mon enfant que la mer m'a pris! Il me faisait vivre, et le voilà mort! Un enfant qui ne m'avait jamais fait de peine!
Les femmes la regardèrent, en branlant la tête, pour montrer qu'elles avaient pitié.
La porte s'ouvrit, et Guen parut. Il s'était jeté tout habillé sur son lit. Et bientôt le sentiment de l'heure qui approchait l'avait éveillé.
Il traversa le groupe des femmes, bien droit dans sa vareuse à boutons d'or, et dit seulement:
—Je crois que Marie-Anne s'est endormie. Ne faites pas de bruit, les femmes.
Et il continua sa route. La mère du mousse Guyon Le Dû le suivit à distance, comme si elle demandait l'aumône. Elle voulait sa part de la nouvelle qu'il allait chercher, lui, le riche, la nouvelle de la vie ou de la mort de son petit. Car tout cela s'achète.
Que la rade était jolie, pauvre Guen! Comme il filait le côtre anglais, au large de l'île Thomé, ouvrant toutes ses voiles que le matin emplissait de brise et de soleil!
—Oh! la garce! murmura Guen. Jamais la même!
Il y avait longtemps qu'il n'avait dit une semblable injure à la mer. Et il se détourna rapidement, sans plus la regarder. Les gens de Perros, à présent, l'observaient, montant le bourg. La même phrase montait avec lui, de porte en porte:
—Il va pour la dépêche. Ça l'a déjà vieilli, on dirait....
Quand il fut devant la cabane du bureau de poste, il eut peur. Et, ne voulant pas paraître faible devant la directrice, qui relevait la tête derrière la fenêtre entr'ouverte, il chercha une phrase de bienvenue, comme il faisait toujours, quand il avait affaire à quelqu'un. Il vit le fuchsia tout éclatant de pointes roses affleurant l'appui de granit, et il essaya de dire: «Comme il est fleuri, madame la receveuse, votre fuchsia!» Mais il ne fit qu'un geste écourté. La voix lui manqua. Et il entra.
La dépêche était arrivée. Elle portait: «Grand mât du navire sombré apparaît à trois milles au large. Aucune nouvelle équipage.»
C'était clair. La Jeanne était perdue corps et bien, Marie-Anne veuve, le nouveau-né orphelin, et lui, Guen, n'avait plus de gendre.
Debout dans le corridor, il demeura une minute immobile. Il avait tant cherché des motifs d'espérance pour consoler les autres, qu'il avait fini par ne point désespérer. Il s'était pris à ses propres mots. Et à présent il comprenait qu'il avait raisonné comme un enfant, malgré son âge. Dès la veille, le malheur était certain. Le syndic n'avait pas caché son avis. Comment avait-on pu conserver de l'espoir? Allons, bonhomme, il faut revenir avec la nouvelle! Il faut aller leur apprendre que tout est fini! Guen eut le courage de dire: «Merci, madame» et il sortit. La mère qui l'avait suivi l'attendait au passage. Elle lui demanda, en breton, ce qu'il y avait sur le papier.
—Sombré, ma pauvre Le Dû, répondit le capitaine.
Elle ne remercia pas, elle. Oh! non. Elle lui montra le poing, et elle l'injuria, accusant le patron du dindy, qui lui avait noyé son fils, et elle lui cria toute sa douleur sauvage, tout ce qu'elle savait d'offensant contre les riches et les mauvais capitaines, tandis qu'il descendait, butant aux cailloux, les yeux lourds de larmes, vite, vite, vers la maison.
Quand il traversa de nouveau la cour, elle était toute vide. Guen monta, décidé à ne point parler. A quoi bon? Mieux valait, un peu de temps encore, laisser Marie-Anne dans l'incertitude. Il avait décidé cela en chemin.
Et quand il parut, Marie-Anne se dressa, les deux bras appuyés au lit. Ses yeux mauves si doux, qu'elle avait tenus fermés obstinément, s'ouvrirent. Ils étaient cerclés de noir, et si tristes, si anxieux en même temps, que le père baissa les siens.
—Rien, dit-il, ils n'ont rien.
Il pensait que le mensonge servirait. Mais Marie-Anne le fixa un instant encore, sans répondre, puis elle dit, en se renversant sur l'oreiller:
—Non, je ne vous crois pas. Ils sont tous noyés!
Madame Corentine l'avait compris aussi. Elle se baissa bien bas vers le petit, pour qu'on ne vît pas qu'elle pleurait en l'embrassant.
Les émotions de la veille et de la nuit, l'absence de sommeil, cet enfant qu'elle ne voulait pas laisser à d'autres, pas même à Simone revenue à la maison de Guen et assise près d'elle, avaient singulièrement changé madame Corentine, physiquement et moralement. Les traits disaient assez la fatigue du corps. Son visage avait pris une expression de bonté compatissante et sérieuse qui ne lui était point habituelle. Elle se sentait surtout une disposition d'âme bien nouvelle, un besoin de pleurer avec d'autres, de se dévouer au service de son père et de sa sœur éprouvés, et une sorte de contentement de se trouver là, dans le malheur qui frappait la famille, de n'être pas, comme d'ordinaire, très loin et très inutile. Sous les coups répétés de ces deux jours, elle revivait de la vie ancienne, et elle redevenait, pour un temps, la fille et la sœur qu'elle aurait pu être toujours... Cette impression, mélangée d'amertume, lui était douce pourtant: elle la grandissait à ses propres yeux et aux yeux de Simone. Toutes deux, avec ce petit enfant entre elles, et Marie-Anne abîmée de douleur au fond de la chambre, elles se trouvaient plus heureuses que dans leur bien-être égoïste de Jersey, et elles ne se le disaient pas, et chacune, cependant, était sûre de l'approbation muette de l'autre.
Guen, qui ne pouvait assister à ce deuil de tous les siens, n'était pas demeuré longtemps. Il était allé chez le syndic, sans trop savoir pourquoi. Et peu après son départ, quelqu'un monta l'escalier. C'était une vieille femme, la Olier, connue et honorée dans le bourg. Elle avait perdu son mari en mer, il y avait longtemps, et cela lui serrait le cœur de voir ces belles jeunesses sitôt brisées et réduites à la longueur des jours qu'elle connaissait trop bien. Elle monta donc, de son pas d'homme, et, entrant dans la chambre, sa cape de deuil sur la tête, elle dit:
—Je vous salue.
Marie-Anne, au son d'une voix étrangère, tourna vers la nouvelle venue son regard sans vie. Elle reconnut la veuve.
Et celle-ci reprit:
—Tu es dans la peine, Marie-Anne, et je ne viens pas pour te parler, mais seulement pour te dire que nous allons faire une neuvaine. Veux-tu?
La malade fit un signe de tête qui disait oui, et qui remerciait.
—J'ai engagé avec moi, reprit la femme, des mères et des filles du bourg, qui sont toutes de tes amies, Marie-Anne: la Guillo, la Betié Naget, la Caoullet, la Fanchen, la Maon, la Cario Palanton, la Gégo et la petite Nehoueder, qui est venue exprès de Louannec.
Elle s'interrompit, en voyant fixé sur elle le regard de madame Corentine et de sa fille. Évidemment, elle n'avait pas osé inviter les deux femmes qui étaient là, les plus proches parentes et les mieux désignées, cependant, pour se joindre à la neuvaine. Ni Corentine ni Simone n'étaient plus de Perros. Leur place n'était plus au milieu d'honnêtes femmes et d'honnêtes filles de pêcheurs, qui allaient prier pour une affligée. Et le visage de la vieille exprimait bien cette sorte d'éloignement que les gens tranquilles, attachés à leurs devoirs, éprouvent d'instinct pour ceux qui vivent en dehors de la règle commune.
Ce ne fut qu'un éclair, ce regard échangé. La vieille se retourna vers le lit:
—Au revoir, Marie-Anne, nous allons partir tout de suite. Il ne faut pas perdre courage.
Elle serra, en croisant les mains sur sa taille, les deux bords du capot qui encadrèrent plus étroitement son visage, et elle s'en alla.
Madame Corentine avait rougi. Autrefois, il y avait seulement deux ou trois jours, elle se serait indignée, elle aurait protesté contre l'offense. Mais, dans la disposition d'esprit où elle se trouvait maintenant, l'humiliation ne souleva en elle aucune colère. Ce que pensait cette femme, madame Corentine n'était pas loin de le penser aussi; elle s'était plusieurs fois sentie mécontente d'elle-même. Le chagrin seul eut prise sur elle.
Marie-Anne avait-elle deviné? Était-ce une invention heureuse d'une de ces âmes qui ont l'instinct de toutes les consolations, et savent qu'il y a des peines autour d'elles sans en savoir la cause?
—Corentine, dit-elle, il faut faire baptiser l'enfant.
—Aujourd'hui?
—Le plus tôt sera le mieux. Tu l'accompagneras.
—Oui, ma chérie.
—Mon père est le parrain. Toi, tu es la marraine. Nous en avions parlé avec...
Elle ne put prononcer ce nom de douleur.
—Oui, dit Corentine, je veux bien, je suis prête à aller. Merci, chérie. Je l'ai habillé, ton ange, veux-tu le voir?
Marie-Anne dit, faiblement:
—Non. J'ai peur qu'il ne lui ressemble. Je ne peux pas. Plus tard!
Elle ne rouvrit les yeux que pour voir passer, un peu après, la sage-femme qui portait un gros paquet de mousseline blanche, Corentine et Guen alourdi par le chagrin. Simone gardait la malade.
Du port à l'église, tout en haut de Perros, la route est assez longue et rude à monter. Sauf au milieu, où, par-dessus les ormes et les pentes précipitées de maigres champs, on aperçoit le paysage de mer, elle est bordée de maisons. Et les gens, déjà mis en éveil par le passage des femmes qui s'en allaient prier pour les naufragés, n'avaient pas fini de causer entre eux de l'événement qui frappait le bourg entier, quand le capitaine et sa fille commencèrent à gravir la côte. Corentine marchait à côté de la femme qui portait l'enfant, et l'abritait de son ombrelle. Le capitaine allait derrière et un peu de côté.
La pitié des hommes est bien courte. A peine avaient-ils aperçu Guen et échangé entre eux quelques mots de sympathie sur le malheur arrivé en Gironde, qu'ils remarquaient madame Corentine. Et plusieurs ne saluaient pas. Plusieurs disaient, sur son chemin, de ces mots qui remuent tout un passé triste, et qui résument douloureusement le jugement sommaire de la foule. «Croyez-vous qu'il soit heureux, ce pauvre vieux, avec une fille veuve et une séparée? Elle l'a déjà laissé assez longtemps seul à Perros. Qu'elle retourne donc! J'aimerais mieux une fille morte, moi, qu'une fille comme celle-là, qui n'a été qu'un tourment pour les autres. Ça ne fait pas bénir les familles, vous savez!»
Elle entendait une partie de ces propos, et devinait le reste, et elle était trop fière pour pleurer, mais les larmes l'étouffaient. Elle trouvait la route interminable.
Enfin, le petit groupe franchit l'enceinte du cimetière. Au milieu des tombes de granit entourées de fleurs, la vieille église ouvrait sa porte en ogive, coupée d'une colonnette, sous le toit qui pendait démesurément d'un côté et trop court de l'autre. C'était la paix pour Corentine. Ils entrèrent. Devant eux, au premier tiers, sur les dalles tout humides des végétations de l'ombre, les femmes de la neuvaine étaient agenouillées en demi-cercle autour d'un des premiers piliers, tout noir de l'encens et de la rouille de dix siècles. Sur le fond sombre du granit, une statuette de la Vierge de Lourdes s'enlevait, toute blanche, ayant une ceinture bleue flottante et deux roses d'or sous les pieds. Elle était posée sur l'épais rebord de la corniche. Tous les visages des femmes étaient levés vers elle. La vieille, en cape de deuil, récitait le rosaire. Elle disait la première partie de l'Ave Maria, que toutes reprenaient et terminaient dans la langue rude du pays. Et, devant elles, minces comme des fils blancs, neuf petites bougies brûlaient dans l'ombre, collées au dos des chaises.
La première voix, ferme, sans inflexion, disait: «Mé o salud Marie, leun o a graces, an otro Doué so ganch beniguet...» Et elles reprenaient, les autres, confusément: «Santes Marie, mam da Doué, pédet évidon péliérien...»
Dans une chapelle toute noire, non loin de la neuvaine, le recteur était venu baptiser le fils de Marie-Anne. Corentine et le capitaine touchaient d'une main le petit, que portait l'autre femme. Ils répondaient à voix basse aux questions liturgiques, détournés, malgré eux, vers les neuf petites lumières et les neuf femmes prosternées.
Le prêtre demandait:
—Croyez-vous en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre?
—J'y crois, répondait Guen et Corentine.
—Santes Marie, mam da Doué, reprenaient les femmes.
—Croyez-vous en Jésus-Christ, son fils unique, notre Seigneur?
—J'y crois.
—Santes Marie, mam da Doué...
—Croyez-vous au Saint-Esprit, la sainte Église catholique, la communion des saints, la rémission des péchés, la résurrection de la chair et la vie éternelle?
—Santes Marie, mam da Doué, pédet évidon péliérien...
Ils s'écoutaient réciproquement, tous émus, de voir ces prières se rencontrer, les unes pour le petit qui entrait dans la vie, les autres pour le père naufragé, bien loin, à jamais séparés, à jamais inconnus. Le rosaire devenait une sorte de psalmodie grandissante, lourde de soupirs comme le bruit des lames qui déferlent. Et la voix de Guen, de Corentine, du recteur lui-même, baissait de plus en plus, au contraire, et se perdait sous la voûte moisie aux jointures des pierres.
Un rayon de soleil, comme une lame flamboyante, entrait par une découpure de la porte.
—Santes Marie, mam da Doué, pédet évidon péliérien...
Et aucune cloche ne sonnait le baptême, le baptême du fils de Sullian, le naufragé.
Le prêtre avait achevé les cérémonies avant que les femmes se fussent levées.
—Allons! dit Guen, car personne ne bougeait dans la chapelle, ni Corentine, ni la femme, toutes deux tournées vers ce groupe de désolation et de larmes, enveloppant la statue à ceinture bleue.
L'enfant dormait.
Sans répondre, mues par le commandement de l'homme, elles sortirent, la tête basse, sans un geste, l'âme absente et demeurée sous les voûtes où l'on priait, écoutant le murmure plus lointain: «Santes Marie, mam da Doué...»
Elles traversèrent ainsi le cimetière, sous le ciel sans nuage, dans la pluie de lumière et de chaleur qui dilatait, jusqu'à en remplir l'espace, le parfum d'une touffe de réséda fleuri au bord d'une tombe.
Au bout de l'allée, devant la pierre debout qu'il fallait franchir pour retrouver la route, les femmes levèrent les yeux, et regardèrent de ce regard vague et chargé de tristesse qui suit les réveils brusques. En ce moment, le cœur de Corentine était déchiré des douleurs de sa sœur, du désespoir muet de ce vieux dont elle entendait le pas derrière elle, du peu de joie qu'elle avait su lui donner, de l'impuissance où elle se sentait de lui refaire une vieillesse, ayant perdu le droit d'habiter le pays, de consoler, d'être la paix. Elle aurait voulu cependant. Une aspiration vers le bien, une soif d'être bonne, de se sacrifier, montait du fond de son âme, avec cette pitié pour ceux qui l'entouraient. Et deux filles, sur le seuil d'une boutique, voyant sa mine défaite, se mirent à rire d'elle, deux filles de pauvres qui tricotaient de la laine.
Alors, contre cette dernière injure, si peu méritée, si blessante à cette heure, elle chercha d'instinct une protection. Et elle la trouva. Guen venait de s'éloigner vers la plage de Trestrao, où demeurait un ami. Il allait reparler du gendre et de l'entrée de la Gironde, ne pouvant se taire de son malheur. Corentine se retourna vers la sage-femme:
—Donnez-moi l'enfant, fit-elle, c'est moi qui l'emporte!
Elle prit le petit Sullian. Un flot de mousseline blanche lui couvrit l'épaule. Une tête rose et dormante s'appuya, tout abandonnée, sur son bras. Et, fière de son fardeau, défendue contre le sourire des gens par l'innocence qu'elle portait, elle descendit le bourg, parmi les femmes que la vue d'un nouveau-né émeut, et qui disaient: «Voyez, elle a le fils de Sullian Lageat sur les bras. C'est Guen qui l'a voulu, pour lui faire honneur. C'est tout de même une mère, cette femme-là.»
Elle allait, sans entendre, saisie d'une extrême douceur, qui lui faisait presser l'enfant sur son cœur de plus en plus, et s'absorber dans ce petit être sans parole et sans regard. Elle lui souriait. Elle lui parlait, non avec les lèvres, mais avec son âme tout à coup agrandie et dilatée d'amour maternel, qui disait: «J'aurais voulu d'autres enfants comme toi... que je les aurais aimés!... que je les aimerais!..... Avec quel bonheur ce sein que tu touches se découvrirait pour eux, et les allaiterait!... O joli, joli neveu que je voudrais mon fils!» Elle avait des ailes. Soutenue par le petit qu'elle portait, le visage calme, les yeux en joie, elle monta l'escalier, elle entra dans la chambre.
Heureusement Marie-Anne dormait. Elle ne vit pas sa sœur. Une heure passa, puis deux, puis trois. Simone s'éloigna. Et entre le berceau où l'enfant reposait maintenant, et Corentine, qui veillait auprès, le dialogue continua, le conseil doux et persuasif de ces yeux clos, de ces lèvres tendues vers le sein rêvé, de ce visage derrière lequel une âme transparaissait pour cette femme malheureuse, en qui le regret de la maternité prenait la forme d'un désir grandissant et d'une attente de vie nouvelle.
Il y avait des années qu'elle ne s'était sentie si prompte à l'émotion, si disposée à pleurer.
Dans la paix de cette chambre, près de ces deux êtres plongés dans le sommeil, un mystère profond sa passait. Une âme s'accusait, oubliait, apercevait une voie de sacrifice et de salut, et, tremblante, heureuse, remontait vers l'amour.
Le sommet des coteaux, vers Louannec, se dorait au soleil déclinant. Nul bruit ne venait du dehors, pas même celui de la mer. La respiration de Marie-Anne et de son fils, régulières, se répondaient comme un battement d'ailes.
Tout à coup, un pas sonna dans la cour. Corentine se pencha. Le père! c'était le père qui traversait la place! Il courait! Des gens couraient derrière lui; ils disaient: «Mon Dieu! est-ce possible! Est-ce possible!»
Toute pâle, au bout de la chambre, Corentine l'écouta monter. Et Guen entra. Le pauvre vieux tremblait de tous ses membres. Il était comme égaré. Il approcha, sans bruit, du lit où Marie-Anne dormait. Il se mit à genoux.
—Marie-Anne? murmura-t-il, ma petite fille?
Elle ne bougea pas.
Il prit la main allongée sur le drap, la main rousselée de sa mignonne, et la caressa.
—Marie-Anne?
Elle ouvrit les yeux, et fixa sur lui son regard morne de désespérée.
Mais, presque aussitôt, ses paupières se soulevèrent davantage. Elle voyait le père pleurer et sourire. Elle le voyait incapable de parler. Une angoisse la prit. Elle ouvrit la bouche. Elle se redressa brusquement, ses bras raidis sur le drap, se tendit en avant, et tout ce qui lui restait de vie passa dans un cri:
—Dites! dites!
—Marie-Anne... ce sont des marins anglais... à Bilbao... tout l'équipage... tout entier... quand je te le disais... il est sauvé!
Il se releva d'un trait, enveloppa sa fille dans ses bras:
—Sauvé, ma petite, sauvé!
Il pleurait à chaudes larmes.
Quand il se recula, suivant encore, de ses mains tendues, la jeune femme qui se renversait en arrière, on put voir le visage de Marie-Anne.
Elle n'avait point douté de la mort, et elle ne doutait plus de la vie. La jolie tête blonde était retombée, bien pâle encore, sur l'oreiller, mais un seul moment l'avait transfigurée. Toute la jeunesse, toute la joie, tout l'amour y étaient rentrés. Ses doux yeux couleur de jacinthe disaient le ravissement; les cils d'or, immobiles, étaient levés vers le ciel; le front rayonnait; la bouche souriait à des visions. C'était elle, la Marie-Anne d'autrefois, l'épousée, l'heureuse, la sainte au regard de légende.
Le vieux père, tout épanoui, continuait:
—La dépêche est venue d'Espagne... Ils ont rencontré des Anglais... l'embouchure de la Gironde, vois-tu, petite, c'est toujours ça, des navires et encore des navires... Quand la demoiselle de la poste m'a remis le papier, j'ai tout de suite deviné à son air... elle avait l'air presque aussi content... Ah! mes filles, quelle bonne nouvelle! Le dindy est perdu, mais les hommes sont sauvés!... Écoute, Marie-Anne, je vais faire dire à la mère de Guyon Le Dû, le mousse, que son gars est retrouvé... Veux-tu? Faut que tout le monde soit heureux aujourd'hui!
Elle ne l'écoutait pas. Elle n'avait pas besoin de preuve, ni de détails. Elle croyait. Sullian vivait. Quelqu'un, dans l'angle de la pièce, la regardait fixement: Corentine, la sœur aînée.
Dans la crise d'âme qu'elle traversait, une seule chose l'avait frappée: l'immense bonheur de Marie-Anne. «Comme elle l'aime!» pensait-elle. Et, troublée par tant d'amour, elle n'osait s'avancer, de peur que le cri de tout son être ne lui échappât: «Moi aussi! moi aussi!»
Marie-Anne se tourna vers elle. Son regard chercha le berceau.
—Apporte-moi mon fils! dit-elle.
Et quand elle l'eut dans les bras, pressant le petit sur sa joue:
—O le bien-aimé! s'écria-t-elle, ton père est vivant!
Elle découvrit son sein, et se pencha pour nourrir le nouveau Sullian.
Et comme Guen s'était retiré, comme elle demeurait seule avec Corentine immobile près du lit, elle entendit une voix toute basse qui disait:
—Ma sœur, j'irai retrouver Guillaume. Prie pour moi!
Dix minutes après, Marie-Anne, à demi redressée, contemplait son fils endormi sur le drap blanc.
Tout à côté, assise, brisée de fatigue et pourtant résolue, la grande sœur l'écoutait docilement, elle, la plus jeune et l'ignorante, qui disait:
—Il vaut mieux aller tout de suite, ma Corentine... ne pas avertir Simone, que cela pourrait inquiéter trop... et puis être humble, tu comprends, ne pas te rebuter... Ils ne savent pas tout ce que tu vaux... moi, je le sais... Va, sois courageuse, sois bonne, fais tous les sacrifices... C'est si bon d'être aimée!
XI
Par un sentiment de fierté, et selon le conseil de sa sœur, Corentine désirait que son départ pour Lannion fût, autant que possible, ignoré de Simone. Et le grand-père avait dit:
—Simone? moi je l'emmène.
Il n'y pouvait plus tenir. La joie du sauvetage de Sullian, celle qu'il commençait à entrevoir dans la résolution de Corentine, lui donnaient des idées de grand air. Seul, il aurait paré son canot et poussé au large. La pensée que le canot n'était pas assez propre pour une jeune fille comme Simone, le fit hésiter. Depuis huit jours, pas un coup de balai aux bancs, pas un godet d'eau jeté hors de la cale. Il appela Simone.
—Petite, dit-il, mets ta mante. Nous allons promener tous deux, veux-tu?
Elle ne demandait pas mieux. Depuis son arrivée, elle n'avait guère vu autour d'elle que des visages anxieux ou désolés. Sa jeunesse appelait une diversion. Elle saisit celle-là de toute l'ardeur comprimée de ses quinze ans.
—Grand-père, vous prenez le bateau?
—Non, je pensais suivre la côte à pied, avec toi, jusqu'à...
—Non, le bateau, je vous en prie!
—C'est que...
—Pourquoi pas? Il y a longtemps que vous n'avez canoté, grand-père, je suis sûre que vous en avez envie?
—C'est que, répondit le bonhomme, ravi au fond, c'est que le canot n'est guère en état, je n'ai pas fait sa toilette...
—Bah! nous nous passerons de toilette. En mer! grand-père, en pleine mer!
Il secoua la tête, d'un air content:
—Les jeunesses, fit-il, faut bien leur céder, pour qu'elles vous aiment!
Simone se coiffa d'une casquette de laine blanche, d'où sortaient ses cheveux roulés. Il fallait les voir tous deux, côte à côte, longer le quai tournant qui mène à la jetée. Le soleil les enveloppait. La joie commune rendait le capitaine alerte et droit comme un jeune homme. Il se sentait bonne mine, sous le regard des baigneurs qui n'ont rien à faire, et suivent volontiers des yeux tout passant qui se hâte. Intimement il comparait ce départ avec ses départs habituels, quand Marie-Anne l'accompagnait, lourde et si souvent accablée par l'ennui. Elle était légère, cette petite Simone. Et comme elle marchait! Comme un mousse, en vérité, oui, comme un mousse qui va aux crabes.
—Je ne te savais pas si marine, dit Guen, en pointant déjà son regard sur le canot immobile dans le flamboiement de la mer, au pied du môle.
—Moi! j'adore l'eau. A Jersey, je suis allée plusieurs fois en excursion. Je connais tous les noms de voiles: grande voile, misaine, foc, bonnettes, perroquets.
—Oui, mais la manœuvre?
—Essayez!
—Tu ne sais seulement pas prendre un ris?
—Regardez-moi!
Et il vit la grande enfant qui souriait, de ses deux yeux pleins de lumière et de ses lèvres qui s'ouvraient sur de belles dents saines, humides comme des coquilles de rivage.
—Ah! ma Simone! dit le capitaine, tu as joliment gagné dans mon vieux cœur, depuis le premier d'août!
Oui, il était heureux comme il l'avait été rarement, le capitaine. Son pas sonnait sur les dalles, sonnait comme une fanfare de vie.
Il n'y avait point de bonnettes ni de perroquets au canot de Guen. Un foc seulement, de toile usée, et une voile jaune sur un mât courbé.
—Maman reste près de ma tante? demanda Simone en s'asseyant à l'arrière, tournée vers la façade grise, là-bas, si étroite entre les maisons avançantes.
Guen fit semblant de ne pas entendre, très occupé à tirer l'ancre.
—Maman reste à la maison?
Cette fois, Guen rougit, de l'effort qu'il venait de faire, sans doute, en embarquant le gros hameçon de fer qui aurait pu servir à prendre un fort poisson autant qu'à tenir le bateau. Quand il l'eut posé sur le cordage soigneusement roulé:
—Non, dit-il négligemment, ta mère va à Lannion.
—Lannion! fit Simone en se retournant.
Il ne se retourna pas, devinant la vivacité du geste qu'il n'avait pas vu, et ajouta, tâchant de réparer l'effet:
—Oui, des commissions, je crois, pour Marie-Anne. Quand on a un enfant naissant, n'est-ce pas?...
Un instant après, quand il eut hissé la voile, et sous prétexte de dire: «Largue un peu l'écoute, petite», il la regarda. Elle était sérieuse, et elle fixait la maison du port avec des yeux si graves, si près de pleurer!
«Ce n'est pas facile de cacher les choses aux enfants, pensa Guen. Elle se doute qu'il y a une affaire.»
Mais il ne voulut pas être indiscret, et, amarrant l'écoute:
—Puisque tu connais la manœuvre, Simone, prends la barre, et droit sur Thomé! La passe est à gauche, pour les coques de noix.
Le canot doubla la jetée, brûlante de soleil, et d'où s'échappait une odeur de goëmon séché.
—Le foin d'ici, mademoiselle Simone.
Simone était redevenue la jeune fille douce et maîtresse de ses émotions qu'il aimait, avec un étonnement d'inventeur, chaque jour davantage. Elle avait le regard en avant, sur la grande nappe élargie entre les rives montueuses. Elle semblait tout entière au plaisir de la course, qui devenait d'instant en instant plus rapide. Car la brise, par-dessus les collines de Louannec, arrivait à présent, et claquait dans la toile.
Quand Guen se vit en bonne route, il vint s'asseoir près de Simone, et, tout épanoui:
—On m'a entendu dire du mal de la mer, ces jours, fit-il. Mais je ne pense pas tout ce que j'ai dit.
Cela lui pesait, les injures que la douleur lui avait arrachées.
—Que veux-tu, petite, on se fâche quelquefois avec elle. C'est comme une femme, n'est-ce pas? On la trouve mauvaise, on s'emporte. Et puis on revient à elle, parce qu'on l'aime.
—Pas de séparation durable? dit Simone, qui regardait toujours le large.
—Non, dit Guen embarrassé, pas de durable. Moi, je ne peux pas vivre huit jours sans elle. Et moi, mon Dieu, c'est comme tout le monde.
—Plus que tout le monde, grand-père!
—Oui, reprit-il, heureux de l'éloge et d'avoir évité l'allusion. Je ne m'en dédis pas. De tous ceux de Perros, je suis le plus naviguant, de tous les vieux, s'entend... Un peu à bâbord, Simone... Laisse aller... Bien... Est-elle jolie aujourd'hui la mer!
Ils couraient dans la passe, entre la pointe du château et les rochers de Thomé, sur le chenal vert comme une émeraude et glissant au-dessus d'eux. Le courant les portait. La terre, à gauche, découvrait une à une ses anses rocheuses et ses deux plages. Sur la seconde, à Trestrao, des points rouges, blancs, noirs, qui étaient des baigneurs, mouchetaient le sable; une ombrelle roulait, prise par le vent, plus petite qu'une fleur de mouron.
—Au large, Simone, par le travers de Rouzic!
Au large, c'était l'immense plaine que pas un frisson ne ternissait. La brise y coulait sans creuser. Des veines d'azur s'emmêlaient à l'infini, comme des sillages de navires disparus, sur la surface toute blanche, miroitant au soleil. Les Sept-Iles, au loin, laissaient pendre vers la Bretagne leurs falaises herbues, qui paraissaient de velours brun. A peine un ourlet blanc autour des pierres que la marée engloutissait sans bruit.
—Voilà ce que j'aime, dit Guen, remarquant l'enthousiasme muet de sa petite-fille: s'en aller avec le vent, causer tout seul et tendre ses lignes. Tiens, le fond est de roche, à présent, bon pour les congres et les vieilles. Tout à l'heure, ce sera de la coquille. Et puis la roche reprendra, à une demi-lieue de Rouzic.
Il s'était rapproché encore de Simone. Ils allaient, poussés par le grand souffle doux qu'exhalent les terres chauffées, le soir, et ils voyaient la courbe de l'horizon immense au bas du ciel.
—Mon enfant! dit Guen attendri.
Elle ne bougea pas, car ils se sentaient profondément unis de pensée.
—Mon enfant! je voudrais t'avoir toujours près de moi!
—Je voudrais bien, moi aussi, grand-père.
—Vois-tu, maintenant que j'ai goûté de vous, je ne me réhabituerai plus à mon ancienne vie: moi ici, vous là-bas.
—Il n'y a qu'un seul moyen, grand-père, dit posément Simone, et vous le connaissez.
—Oui, je le connais.
Il s'arrêta un peu, car il avait promis de se taire devant l'enfant. Et puis, il céda, conseillé par l'infini qui les enveloppait tous les deux, loin des conventions étroites.
—Simone, dit-il, ta mère est allée à Lannion, pour essayer...
—Je l'ai deviné, répondit-elle. Je suis venue en France parce que je pensais toujours à cela. Je ne pouvais pas savoir comment cela se ferait, mais je comptais que Dieu le permettrait. C'est si triste!...
Le vieux Guen sentit que la main de Simone saisissait la sienne, que la tête de Simone se penchait, touchait son épaule, s'y appuyait. Et il resta droit, immobile, transporté d'émotion et de tendresse, tandis que sa petite-fille pleurait silencieusement du même rêve que lui, et qu'il répétait, pour elle et pour lui-même:
—J'espère, ma petite amie, j'espère.
Le vent demeurait léger, la mer ensoleillée. Les îles grossissaient à peine. Et des bandes d'oiseaux se levaient en triangle, indiquant le large.