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Madame Corentine

Chapter 15: XIV
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About This Book

The narrative centers on the delicate bond between a mourning mother and her adolescent daughter, whose Sunday excursions to Jersey reveal the girl's awakening curiosity and the mother's vigilant tenderness. Quiet domestic scenes and luminous coastal descriptions trace the daughter's emergence toward adulthood and the mother's gradual emotional recovery. A chance meeting with a stranded sloop and its crew prompts the girl to entrust a secret message to a sailor, an episode that links local acquaintances, youthful yearning for adventure, and the routines of seaside life. Recurring themes include maternal love, coming of age, and the consoling rhythms of nature.

XII

Seule dans le grand salon, la fenêtre ouverte, madame Jeanne additionnait des colonnes de chiffres. D'ordinaire, c'était une joie pour elle de régler ses comptes de ménage ou d'établir le bilan d'une année commerciale. Elle aimait le calcul, dont elle avait eu le goût très jeune. Elle s'était réservé le contrôle de la comptabilité chez son fils. Et, précisément, elle établissait, en ce moment, l'inventaire annuel.

Mais elle le faisait avec inquiétude. Elle n'était pas sûre: elle soupçonnait seulement un résultat mauvais. Déjà, les deux dernières années s'étaient soldées en perte. Elle avait espéré que les affaires du moulin à huile se relèveraient. Guillaume paraissait assez content. Les chiffres semblaient indiquer cependant une mauvaise année. Les deux rides, au coin des lèvres de madame Jeanne, se creusaient. Elle relevait la tête, par moments, lasse, et, pour se reposer, regardait les ondes mouvantes des arbres, vaguement.

«Encore une illusion de mon fils, pensait-elle. L'année va être mauvaise, si elle n'est pas désastreuse. Ah! le pauvre enfant, qui ne se doute pas où nous en sommes! S'il le savait! Mais j'ai mieux fait de le lui cacher. Il a assez de ses chagrins. Le commerce, pour lui, est une manière d'oublier, une occupation qui le force à ne plus songer. C'est tout... Et ce n'est pas assez pour réussir. Il aurait fallu mon mari.»

La physionomie austère de M. Jobic L'Héréec lui revenait en mémoire. Elle revoyait cet homme dont elle n'avait pas seulement pris le nom, mais les goûts, les habitudes, la manière de voir et d'agir, qu'elle interrogeait encore de souvenir avec vénération, dans les cas difficiles, contente au fond et immuable en ses résolutions, dès qu'elle était convaincue d'avoir fait ce qu'il eût fait lui-même. Oui, il eût fallu la grande expérience, l'esprit méthodique et réfléchi de M. Jobic, pour se tirer d'une situation comme celle-là. Il aurait eu la décision, l'énergie persévérante de l'effort, tandis que Guillaume...

Des mots de ce monologue intime étaient prononcés à demi-voix, sans suite. Ils tombaient dans le silence de la vaste salle blanche, dont un bourdon égaré faisait le tour en ronflant.

Puis elle se remettait à parcourir les colonnes de chiffres. Sa plume, posée en travers, suivait, d'un mouvement régulier, l'absorption des chiffres dans la mémoire de la calculatrice. Mais c'était une sorte de travail machinal, qui n'interrompait point, chez madame Jeanne, la rêverie commencée.

«Je ne vois pas d'issue. Lui parler à lui? A quoi bon? Il fait ce qu'il peut. Le commerce n'était pas son affaire. Et puis les chagrins... Oh! c'est bien sa faute à elle, si nous allons à cette...»

Le mot s'arrêta aux lèvres. Et elle s'arrêta aussi un moment, madame Jeanne. Bien qu'elle fût seule, une rougeur légère, un peu de sang venu du cœur troublé, mit une tache sur ses maigres joues. Elle sentait la réprobation de la longue suite de bourgeois patients, économes, qui avaient fait la fortune, et qui la voyaient prête à sombrer, du fond des tombes, au pays de Tréguier.

Dehors, le soleil chauffait les fleurs. Un parfum violent sortait des glycines, qui levaient leurs secondes fleurs au ras de la fenêtre.

Elle se pencha de nouveau.

Tréguier! Comment avait-elle fait pour quitter Tréguier, elle, Trégoroise depuis des siècles, attachée par des habitudes de race et par tous les liens de près de cinquante ans de vie à ce coin de sol breton? Elle se demandait cela encore quelquefois. Et la question se présenta de nouveau à son esprit, avec le cortège des réponses tristes, usées, que l'on revoit l'une après l'autre. Oui, le malheur avait commencé là... Au dedans de son cœur, le nom de Tréguier sonnait comme celui d'une noblesse dont elle avait été et dont elle n'était plus.

Tomber de Tréguier à Lannion! Pour elle, la chute avait été pressentie. Oui, elle savait d'avance qu'elle ne s'accoutumerait jamais dans la ville folle, comme elle l'appelait, que le séjour des Espagnols et des gouverneurs débauchés avait remplie d'une population avide de plaisir, et légère, et folle de cœur. Entre elles deux, il y avait une de ces haines de canton que la Bretagne nourrit, sous des apparences rigides et froides. Quand elle pensait à Tréguier, elle revoyait la splendeur épiscopale de l'ancienne cité; son air de pudeur farouche; la cathédrale, où un peuple aurait tenu, haute de voûte, couverte de moisissures qui verdissaient glorieusement le granit, avec ses longues files de chevaliers de pierre couchés dans les niches, ses inscriptions, son cloître, ses tours, ses rosaces découpées par le génie bizarre et poétique des aïeux. Elle revoyait sa place à l'église, sous les rayons atténués des vitraux, sa maison aux murs de forteresse, autour de laquelle une rue tournait. Elle nommait les bourgeois et les nobles qui la saluaient, les visites qu'elle avait reçues lors de la mort subite de M. Jobic L'Héréec. Vingt fois le jour, encore maintenant, son esprit pleurait l'homme énergique, entendu aux affaires, dominant et digne, qui l'avait faite la première bourgeoise de Tréguier, par l'immutabilité de sa fortune, de son caractère et de ses habitudes.

Quand il avait fallu quitter Tréguier, elle avait eu le sentiment que sa vie à elle était finie. Elle avait lutté. Pourquoi partir? Pourquoi abandonner cette usine médiocre et sûre qui avait un canal sur le port, où les goëlettes venaient s'approvisionner d'huile? M. Tanguy Morel, l'associé, suffisait à mener l'affaire. Guillaume, après la mort de son père, pouvait vivre honorablement, presque sans travail, assuré de l'avenir... Il avait fallu l'amour insensé pour cette Lannionnaise... Et tout quitter, la ville, l'usine, les amis, la paix, le paysage, si bien entré dans les yeux qu'il ne s'efface plus, renoncer à mourir là... et venir tomber à Lannion, parmi les filles aux cheveux blonds, qui ont les joues roses et la rage de la danse au cœur!

Tout cela repassait au travers des colonnes de chiffres, aussi net qu'au premier jour, aussi douloureux. Le reste, tout ce qui avait suivi cet arrachement au pays natal, ne lui revenait qu'en bloc, comme une conséquence logique, fatale, prévue: la brouille lente du ménage, les reproches, les dépenses inconsidérées d'une tête folle de petite ambitieuse, l'acquisition désavantageuse du moulin sur le Guer, les froissements nouveaux engendrés par la gêne, la séparation, la vie nouvelle, alors, où son fils et elle s'étaient retrouvés seuls, mais assombrie, préoccupée, atteinte par le souci d'argent et rongée de souvenirs.

Dix ans de lutte contre soi-même.

Elle était devenue blanche de cheveux, madame Jeanne L'Héréec. Elle avait beaucoup travaillé, comme un homme, comme le vrai chef de la maison «Veuve L'Héréec et fils». Le chagrin d'avoir quitté Tréguier la tenait toujours. Devant son fils, elle se contenait. C'était une sorte d'abîme entre eux, cette question du passé. Ils le regardaient chacun de leur bord, et tristement tous deux. Mais quand elle était seule à travailler, madame Jeanne laissait parler les vieilles déceptions de sa vie, amassées au fond de son cœur. Et elle concluait souvent: «Si j'étais un homme, je retournerais à Tréguier, et j'y referais ma fortune!»

Madame Jeanne, ce jour-là, n'eut pas le temps de conclure.

La sonnette qui, mêlée aux feuilles de la glycine, agitait en remuant tout un système de branches, rendit un son étouffé. L'heure était morte.

Madame Jeanne entendit une voix qui demandait son fils. Elle crut, à travers dix années, la reconnaître. Ses pommettes sèches pâlirent subitement. Elle posa la plume, et tendit l'aile de son bonnet. La domestique répondait que monsieur était à l'usine. Il y eut un silence. Puis, deux ombres coulèrent sur le bourrelet de verdure, au ras de la fenêtre. Gote ouvrit la porte du salon, et une femme en deuil entra.

Avant même que madame Corentine eût relevé sa voilette, madame Jeanne la reconnut. Elle demeura surprise, renversée par cette audace, dans son fauteuil jaune, ses yeux gris fixés sur Corentine et éclairés jusqu'au fond par la lumière de la fenêtre. La jeune femme, debout à contre-jour, ne trouvait pas une parole de son côté. Une émotion trop forte l'avait saisie, en mettant le pied dans cette maison qui était la sienne: le sentiment de la fragilité de ses espérances, du peu de chance qu'avait sa démarche d'être accueillie. Après dix ans, elle retrouvait les yeux, l'attitude, la raideur de cette femme, dans le même décor immobile du salon jaune. Elle baissa les yeux, comme devant un juge. Madame Jeanne se leva à son tour.

—Que venez-vous faire ici?

Madame Corentine reprit un peu de courage, et dit très doucement:

—Je venais voir mon mari.

—Vous n'en avez plus le droit.

—Oh! madame, après si longtemps... et quand on souffre...

—Vous souffrez?

—Oui... beaucoup...

—Nous aussi, madame, nous avons souffert, chacun a eu sa part... Et la nôtre a été large... Guillaume n'est pas ici...

—Je le savais... Gote m'avait dit...

—Il est inutile de le voir... Mon fils a pris son parti de notre solitude... Que lui vouliez-vous?

Corentine fut sur le point de répondre: «Lui demander pardon.» Les mots lui vinrent à l'esprit. Mais elle ne répondit pas. Madame Jeanne la tenait sous ce regard de mépris et d'invincible obstination qu'elle connaissait. Et ce fut la vieille femme qui reprit:

—Personne ne vous a demandée.

—Non. Je suis venue de moi-même, madame, et, je vous assure, par un bon mouvement... parce que j'étais à Perros... en passant... chez mon père... et que je ne voulais pas m'en aller sans avoir essayé... Ah! tenez, madame, ne me repoussez pas...

Elle s'avança jusqu'au près de la table où travaillait madame Jeanne.

—Je suis malheureuse... Je ne suis plus celle que vous avez connue... Il me semble que si vous étiez bonne, si vous vouliez m'aider... Guillaume peut-être me donnerait son pardon!

Sa main se tendait un peu en avant, tremblante, sur le bois de frêne noueux, prête à soutenir un corps qui s'agenouillait.

—Vous oubliez que je suis difficile à tromper, dit madame Jeanne en se reculant. Vous avez trop peu manifesté, pendant dix ans, le désir de savoir même des nouvelles de votre mari, pour que je croie aujourd'hui à ces attendrissements. Je crois plutôt à d'autres motifs.

Elle toisait du regard, en disant cela, sa belle-fille, et considérait la toilette modeste, presque pauvre, que la jeune femme avait mise, afin de mieux faire voir, justement, qu'elle n'était plus, comme autrefois, toute folle d'élégance.

—Vous venez mendier! continua madame Jeanne.

La petite main de madame Corentine se releva d'un geste brusque, comme pour repousser l'injure... Puis, rouge de honte, mais assez forte pour ne rien répondre, la jeune femme se détourna, et quitta rapidement le salon, tandis que madame Jeanne, implacable, ses yeux clairs poussant l'étrangère dehors, la suivant dans l'ouverture de la porte, par la fenêtre dans l'allée du jardin, disait:

—Vous autres séparées, on est sûr de vous revoir, à un moment ou à un autre. Vous quêtez quand la famine vous a réduites. Vous n'avez pas honte. Allez, allez! Le moment est mal choisi: il n'y a pas de pain pour vous!

Madame Corentine n'entendit pas ces derniers mots. Elle avait déjà traversé le jardin, elle ouvrait la porte, d'un coup nerveux de la main sur le loquet en forme de trèfle, qu'elle écoutait sauter avec un battement de cœur, autrefois, quand Guillaume rentrait.

Elle fuyait suffoquée, indignée. Cependant, quelque chose de plus fort que sa honte, de plus puissant que la colère qui l'avait une première fois entraînée hors de cette maison, lui faisait, en ce moment, accepter l'injustice. Était-ce le conseil profond et muet de ces objets frôlés par sa vie passée: elle sentit qu'elle ne pourrait quitter Lannion sans avoir revu au moins celui pour qui elle était venue.

Hâtivement, la voilette baissée, elle suivit la pente de la rue du Pavé-Neuf, laissa sur sa gauche la promenade plantée d'ormeaux, tourna près du café du pont de Viarmes, le long du quai au sable, descendit encore jusqu'au coin d'un vieil hôtel tout enveloppé de poiriers en pyramides, où elle avait joué, enfant, quand son père était mandé par l'armateur. Et elle se trouva sur l'allée de la Corderie, qui borde le Guer jusque très au delà de Lannion.

Toute jeune, les premiers soirs de son mariage, elle s'était promenée là, les yeux perdus dans le feuillage des ormes, et souriant aux choses passionnées qu'il disait...

Elle ne pleurait pas, elle était seulement très triste. Son espérance n'était plus de reprendre la vie d'autrefois,—l'avait-elle même formée?—mais elle pouvait encore le voir, lui, se faire pardonner, lui dire: «Je vous aime encore!» Après cela, qu'adviendrait-il? Peu importait. Elle partirait plus contente, plus forte, elle aurait obéi à cette impulsion qui la poussait ainsi, humiliée, troublée, vers celui qui était tout près, et qui ne se doutait pas... Même, l'injure qu'elle avait reçue la rejetait vers lui. Elle pensait, sans savoir pourquoi, très sûre pourtant, que si Guillaume avait été là, l'accueil eût été autre...

Elle allait, sans plus se hâter, regardant, de l'autre côté du chenal à peu près vide, la touffe d'arbres d'où s'élevaient une cheminée, un toit long couvert de tuiles: l'usine. Il était là. Elle n'irait pas le trouver là-bas, à cause des ouvriers, des anciens employés qui avaient tout su, hélas! Elle attendrait l'heure où M. L'Héréec, chaque soir, revenait en traversant le Guer... Dix coups de rames... Le bateau était amarré, à demi hors de l'eau, écrasant la boue molle de la rive opposée. Sur l'arrière, plongé dans le courant, des lettres à demi effacées disaient le nom du canot... Corent... Les dernières avaient péri. La rivière se vidait avec rapidité, bue par la mer lointaine. Et les herbes du fond, ployées, ondulaient comme des cheveux de femme qu'on peigne, avec des reflets blonds.

Madame Corentine comparait son attente humiliée d'à présent à ses promenades triomphantes dans cette même allée, quand, toute jeune femme, au bras de son mari ou de quelque amie qu'elle allait prendre au passage, elle emmenait Simone, et que l'enfant courait devant, dans le clair soleil.

Elle était si lasse, qu'un peu au delà du point où le bateau était attaché elle s'assit, et s'appuya le long d'un arbre. Plusieurs fois, elle crut entendre une voix qui donnait des ordres, et reconnaître la voix de son mari. Illusion, mais qui lui faisait lever les yeux, et la secouait d'un frisson. Elle avait l'air d'une pauvre fille honteuse qui attend son amant. S'il était passé quelqu'un, elle aurait fui. Personne ne longeait la promenade qui ne mène à rien. La fatigue l'endormit.

Quand elle se réveilla, elle eut peur qu'il ne fût trop tard. Mais non. La marée remontait, couvrant les vases, soulevant le canot qui roulait, collé à la rive. L'usine travaillait encore: une fumée de vapeur jaillissait au-dessus d'elle, avec un bruit régulier. Madame L'Héréec se leva. Elle se cacha presque entièrement derrière l'arbre. Quelqu'un était sorti par la porte du chantier, là-bas. Elle n'eut pas de doute, malgré l'éloignement et l'ombre déjà commencée. Elle reconnut le geste amical qu'il avait, en prenant congé d'un de ses employés. Bientôt, défaillante, elle le vit tout à fait, dans l'espace découvert qui séparait l'usine de la rivière. Il venait par le sentier du pré, la tête basse, songeant à des affaires, sans doute. Elle aurait voulu l'appeler, et elle avait peur de lui, peur du premier regard. Il allait lentement, droit vers elle. Dans une minute, il aurait détaché l'amarre, poussé le canot, abordé là... Elle n'eut plus la force de voir. Elle ferma les yeux... Puis, n'entendant plus rien, elle vit qu'il avait brusquement tourné le long de la rive, et qu'il remontait par le sentier de halage, pour rejoindre le pont de Lannion.

Un moment, elle courut, et puis elle s'arrêta... Ce n'était plus la même chose. Le rencontrer en ville, dans une rue? Non. L'occasion était perdue. Si l'entrevue pouvait amener un pardon, c'était à la condition de n'avoir pas de témoins... Il fallait même éviter de le rencontrer... Et elle demeura immobile, regardant diminuer la forme de ce passant, sur la levée, parmi les premières maisons.

XIII

Guillaume L'Héréec trouva sa mère au salon. En l'apercevant, elle l'enveloppa de ce regard rapide et sûr de la mère habituée à lire la physionomie de son enfant. Il avait son air de commerçant content de rentrer et d'oublier le travail.

—Comment, mère, encore dans les livres?

Il s'approcha, balançant ses épaules épaisses, pour embrasser sa mère au front, selon sa coutume. Elle continua de le regarder, prise d'un reste de doute, jusqu'à ce qu'elle sentît la mousseline de sa coiffe serrée contre sa joue par la barbe rude de Guillaume. Il se redressa. Elle prit sur la table un grain de blé, dont elle marquait les pages de ses livres, le glissa entre deux feuilles du registre, et dit, en se renversant un peu:

—Mais oui, Guillaume, il le faut bien. J'ai peur que, cette année encore...

Il l'interrompit du geste de repousser une chose importune.

—Non, je vous en prie, pas ce soir, pas avant d'être sûre! J'en ai assez!

Il s'était détourné vers la fenêtre, les sourcils rapprochés, son visage court et carré subitement assombri. Lui qui arrivait, dégagé des préoccupations du jour par la course du retour, il éprouvait un ennui vif à se sentir ramené vers elles.

—Est-ce que la journée a été mauvaise, Guillaume?

—Pas plus qu'une autre.

—Vous n'avez pas reçu la visite de M. Quimerc'h?

—Mais non.

—Ni aucune autre qui vous ait chagriné?

—Aucune. Je demande seulement à oublier les affaires, les ennuis, et le temps, si cela se peut.

Il répondait, le regard perdu dans l'ouverture de la baie.

—Non, reprit madame L'Héréec. Cela ne se peut pas toujours. Allons dîner, vous êtes en retard. Gote est venue deux fois prévenir.

Il offrit le bras à sa mère, et passa dans la salle à manger.

Depuis plusieurs jours, madame Jeanne avait remarqué chez son fils cette sorte d'irritabilité, résultat d'un trop long repliement sur soi-même. Cela ressemblait aux mélancolies invincibles où il tombait souvent, dans les premières années après la séparation. Le dîner fut presque silencieux. Madame Jeanne mangea moins encore que de coutume. Elle s'élevait et s'animait intérieurement, elle, femme de résolution et de pratique, contre ces accablements inutiles, nuisibles à la gestion de leurs affaires compromises. A peine revenu dans le salon, comme il allumait sa pipe, elle s'accouda près de lui, à la fenêtre ouverte, et ils restèrent un peu sans rien se dire, devant cette muraille déjà confuse d'arbustes, au-dessus desquels le ciel était pâle. Des grincements de poulie arrivaient du Guer invisible.

—Est-ce un bateau pour la maison, Guillaume?

Il répondit, d'une voix posée:

—Non, maman, je crois que c'est une barque de sable que j'ai vue arriver ce soir.

Elle avança, au delà du mur, sa main sèche de vieille femme, et, du bout des doigts, indiquant une direction, elle dit:

—Si pourtant nous pouvions...

—Quoi donc?

—Relever notre situation, transformer l'outillage, lutter avec des procédés nouveaux contre les usines de la côte! Ce n'est pas impossible! A nous deux...

Guillaume branla la tête.

—Je dis, continua-t-elle, que ce n'est pas impossible. M. Quimerc'h ne refuserait peut-être pas le crédit. Je me chargerais de lui demander...

—A quoi bon?

—Mais à vivre, mon enfant!

—Pour qui? fit-il, en soufflant une bouffée de fumée sur les plantes enlacées.

Au ton dont cela fut dit, elle sentit qu'elle avait touché le fond du mal. C'était bien ce qu'elle supposait. Cependant il n'avait pas eu d'entrevue avec madame Corentine, non, rien de nouveau, elle en était sûre. L'ancien souvenir seulement, contre lequel elle avait tant lutté.

—Mettons que ce soit pour moi, Guillaume.

Il la regarda, de son œil doux et voilé.

—Ma pauvre maman, il nous faut si peu! Puisque cela va encore!...

Il ajouta, en reprenant sa contemplation vague en avant:

—Si j'avais eu près de moi mon enfant, oui, j'aurais voulu mieux faire, j'aurais eu de la force.

—Voyons, Guillaume, dit la vieille femme en s'animant, vous ne comprenez donc pas que cela vous serait utile à vous-même, un effort, utile pour oublier? Vous ne réfléchissez pas! Car vous l'avez eue, votre fille, pendant quatre ans, un mois par an, selon les termes du jugement. Est-ce que, au lieu d'être une joie, ce n'était pas une épreuve de plus?

—Oui.

—Je me souviens de cela, vous pouvez me croire. Je me souviens de ces arrivées au bateau de Jersey, quand vous alliez l'attendre à Saint-Malo, et qu'elle vous embrassait timidement, comme un étranger, et même pis, car on l'avait mise en garde contre vous pendant onze mois. Elle avait déjà un air de réfléchir aux ordres que vous lui donniez, pour voir s'ils n'étaient pas contraires à ceux qu'elle avait reçus d'ailleurs.

—Grande coupable, en vérité!

—Non, vous l'aimiez, et je l'aimais, moi aussi, Guillaume. Mais elle était élevée en dehors de vous, contre vous, et vous en souffriez. Quand vous alliez avec elle acheter la moindre chose, vous lui disiez: «Aimes-tu ceci? Aimes-tu cela? As-tu mes goûts?» Souvent vous n'aviez pas les mêmes. Vous revoyiez une enfant, mon pauvre Guillaume, mais pas votre fille. Une autre que vous la formait, et vous aviez peur, je le devinais bien, allez! en rencontrant sans cesse en elle l'autre dont vous étiez séparé... celle qui a été cause de tout. De sorte que vous avez eu raison de renoncer à vos droits.

—Je n'en sais rien! fit-il brutalement.

Il avait toujours le même regard vague, errant au ras des ondes lourdes des feuilles. Une planète s'y était levée, tremblante. Il la fixa un moment, parut vouloir parler, puis il secoua sa pipe sur l'appui de la fenêtre, et se mit à marcher à grands pas dans le salon.

Madame L'Héréec regrettait à présent de s'être engagée sur cette voie dangereuse du passé. Elle devinait qu'elle avait fait fausse route. Son cœur de mère souffrait de voir cet homme torturé, écrasé par le passé, et, en même temps, elle s'en trouvait humiliée, comme d'une faiblesse de son fils. Elle vint à lui, au moment où il traversait le salon, près d'elle, lui prit les deux mains, et les serra dans les siennes, bien fort. On eût dit qu'elle voulait faire passer en lui quelque chose de sa propre énergie.

—Allons, mon Guillaume! dit-elle, j'ai eu tort de reparler de cela. En effet, à quoi bon? Ce qu'il faut, c'est oublier le passé et regarder en face l'avenir, tous les deux, voulez-vous?

Il retira ses mains et, levant sur elle ses yeux où toute flamme semblait éteinte:

—Je suis découragé. Tout est inutile.

Elle voulut essayer de plaisanter, pour voir.

—Découragé, Guillaume! On croirait vraiment que je ne suis pas votre aînée! Mais regardez-moi donc? Suis-je découragée! Mon pauvre garçon, vous n'avez jamais été jeune.

Que disait-elle là?

A ce mot de jeunesse, à ce reproche inconsidéré, Guillaume L'Héréec changea de physionomie. Sa figure placide s'anima d'une sorte d'indignation. Son regard brilla. Le Breton passionné, colère, excessif, s'éveilla.

—Jamais jeune! Ah! vous vous trompez, ma mère, je vous en réponds! Je l'ai été! J'ai eu l'éblouissement de l'avenir, j'ai senti le monde joyeux autour de moi. Je ne vous le disais pas. Quand j'allais par les chemins, enfant, à Tréguier, il y avait presque toujours un oiseau blanc qui partait devant moi. C'était le même, je le reconnaissais à son cri: c'était ma jeunesse qui chantait. A présent, je ne vois plus rien dans les carrefours. En ce temps-là aussi, lorsque je passais le long des champs de blé, je me couchais sur la pointe des épis, je ne sais si c'était en esprit ou en réalité, et je nageais, porté sur les houles vertes, léger comme les taons de printemps. Oh! si, j'ai été jeune, j'ai cru à la vie, j'ai cru à l'amour. Et je l'ai goûté si pur et si grand, qu'il m'en est resté des larmes pour toujours. Même aujourd'hui, je le sens bien, par moments, que tout n'est pas mort, et que ma jeunesse revivrait si elle avait une autre jeunesse à côté d'elle. Vous avez tort de me parler de cela. Vous me faites du mal...

Il parlait comme égaré. Des larmes tremblaient dans ses yeux. Madame Jeanne vit qu'elle avait été plus imprudente encore qu'elle ne le pensait.

—Allez vous reposer, Guillaume, dit-elle doucement. Nous recauserons quand vous serez en état de comprendre... Dieu sait que je n'ai d'autre volonté que de vous tirer de là... Allez, je vais me remettre aux comptes, puisqu'il faut être pratique et veiller pour deux ici.

Elle le suivit du regard, qui sortait du salon, et tournait pour monter. Depuis longtemps, elle ne l'avait plus trouvé ainsi. La quitter sans adieu! Et cette colère sourde, cette exaltation du passé, ce découragement absolu... Tristes signes qu'elle reconnaissait avec effroi, sans savoir exactement ce qui les ramenait.

Elle resta, la tête dans ses mains, devant le registre ouvert, incapable de lire deux chiffres.

XIV

La chambre de Guillaume occupait toute la largeur de l'hôtel, à gauche. Ses trois fenêtres ouvraient, l'une sur le bosquet du côté du Guer, l'autre sur un étroit couloir que bordait le mur de clôture, au delà duquel il y avait un chemin, et l'autre sur la cour pavée que prolongeait, séparé par un escalier, un potager montant.

Même en hiver, la domestique avait l'ordre de laisser les fenêtres ouvertes et de ne fermer que les contrevents. Guillaume aimait à respirer très tard l'air de la nuit, il jouissait d'écouter les bruits rares du port et des rues. Presque tous étaient habituels et connus. Il s'y laissait bercer, assis dans son fauteuil de paille, la bougie éteinte, la tête renversée, les yeux clos.

Ce Breton épais, à la carrure de garde-chasse, était doué, comme beaucoup de sa race, d'une sensibilité féminine. Il se reposait dans des rêves vagues, qu'il n'aurait pu raconter, tellement ils étaient inconsistants, fous quelquefois. Et puis, une rumeur inexpliquée s'élevait, un cri d'animal que la distance rendait étrange: il se redressait en sursaut, pris de peur, les pommettes rouges. Toutes les superstitions du vieux pays vivaient dans les dessous de son âme. Il allumait la bougie, fermait les fenêtres, et se couchait.

Ce soir-là, il alla droit à la cheminée, alluma le bougeoir, et le posa sur le bureau à étagère, en vieil acajou, dont les plaques se soulevaient par endroits. Au fond d'une case, derrière une boîte de plumes, il saisit une clef, et la fit tourner dans la serrure d'un des gros tiroirs pendus au-dessous de la table du meuble.

Dehors, un bruit comme d'une infinité de clochettes d'une sonorité adoucie. Guillaume écouta. C'était la pluie sur les toits et sur les feuilles. «Un grain amené par la marée, pensa-t-il. Ça ne m'étonne pas. On étouffe.» Il se leva, poussa les contrevents de la fenêtre ouverte sur la ruelle sablée, et respira profondément. Il essaya de boire lentement, à pleins poumons, l'air d'orage qui soufflait, chaud et pourtant mélangé de courants froids, imprégné d'odeurs de goëmon et de fruits mûrs. Des sensations lointaines lui revinrent. Son cœur battit plus vite sous la poussée de l'imagination qu'il espérait calmer. Des gouttes d'eau, lourdes comme la grêle, fouettèrent le mur, éclaboussant la fenêtre. Guillaume se retira, et revint s'asseoir devant le meuble. Sa main plongea dans le tiroir, et saisit une photographie et un papier d'un doigt de long. La photographie, c'était celle de Simone à cinq ans; le papier, c'était la ligne écrite sur la plage de Sainte-Brelade.

Il les posa devant lui, et appuya sa tête brûlante dans ses mains. Il aurait voulu, à l'aide de ces deux documents incomplets, se représenter Simone, telle qu'il l'avait entrevue à la procession de la Clarté. Et il arrivait bien à grandir cette petite fille en robe courte, l'air espiègle, assise les jambes croisées sur un banc, et tenant sa poupée sur le bras; il modelait cette taille, nouait les cheveux blonds, devenus châtains, derrière la nuque, se souvenait du chapeau de feutre à voile blanc. Mais la pensée de ces yeux qu'il n'avait pas rencontrés? Mais l'âme, les goûts, les rêves de la jeune fille? Le son de cette voix qu'il n'avait plus entendue depuis des années? Que savait-il de tout cela? La ligne d'écriture était nette, ferme, révélatrice d'une volonté déjà formée. Mais le reste, le sens vrai de ces mots qui ne disaient rien par eux-mêmes, et n'avaient que le sens mystérieux des reliques? Oh! qui le lui dirait?

Que cela était poignant, de constater une séparation si complète! Comme il se sentait étranger, lui, le père, à cette enfant qui était la sienne!

Il se rappelait le jour où Simone avait été conduite chez le photographe, à Tréguier, un mardi. On avait fait, la veille au soir, trente papillotes avec les cheveux blonds, et la petite avait dormi avec une résille blanche de la mère... Chez le photographe, en haut d'une rue, on voyait des photographies de la cathédrale avec des légendes en lettres rouges... Il s'était écrié: «La jolie enfant!» C'était un Parisien, qui ne fit que passer en Bretagne. Madame Corentine souriait, et la grand'mère pleurait presque d'orgueil. Celle-ci avait dit, au moment grave de la pose: «Regardez bien, mignonne, l'oiseau qui va sortir de la boîte.» Et l'étonnement, l'attente ravie de cinq ans qui vont voir voler un oiseau, s'était à jamais fixé sur le portrait...

Et voilà qu'elle avait quinze ans!

N'avait-il donc pas autre chose encore qui parlât d'elle?

Il hésitait. Il s'était si souvent défendu de toucher à cette relique du passé, où le souvenir de sa fille n'était ni le seul évoqué ni le plus poignant. Il se rendait compte, avec tant de certitude, que ce soir, comme bien des soirs, le regret de Simone, l'amour de Simone, enveloppait un autre regret et un autre amour.

La pluie avait pris une sorte d'allure régulière. Elle tombait plus fine et plus serrée, avec un balancement de feuillages chancelants, ployés en tous sens, ivres de bien-être sous l'ondée.

Guillaume fouilla dans le tiroir, écarta une liasse de titres et d'actes serrés par une sangle à boucle, et, dessous, prit un album de dessin, relié en toile grise. Les bords du papier avaient jauni, l'intérieur s'était piqué. Depuis dix ans, l'album avait dormi là, point oublié, mais redouté, comme un ami qui en sait trop long et qu'on évite.

D'une main tremblante, Guillaume l'ouvrit. Il n'y avait pas de dessin, mais cinq ou six pages couvertes d'une écriture rapide, capricieuse, avec des enroulements majuscules suivis de petits caractères à peine formés.

Il s'en échappa un parfum très ancien, comme une odeur décolorée, douce pourtant. Guillaume fut tenté de baiser la page. Il passa la main sur son front, et lut:

«Mon mari m'a demandé de recueillir les mots et hauts faits de Simone, notre fille, âgée de trois ans et sept mois. Bien volontiers. J'en suis flattée, étant la mère de cet amour. Les dames d'ici prétendent qu'elle me ressemble. Moi, je lui trouve les yeux de son père quand il est bon avec moi, c'est-à-dire à l'ordinaire. Je trouve surtout qu'elle a plus d'esprit que tout Lannion ensemble. Nous l'adorons. Je puis le dire ici, puisque ce petit cahier est pour nous deux, tout au plus pour nous trois. Guillaume assure que j'y mettrai des folies. Alors, ça sera pour nous deux.»

Oui, il se souvenait! Il avait dit, un soir, dans cette même chambre, comme ils revenaient d'endormir ensemble Simone: «Vous devriez écrire ce que dit de drôle cette petite. Quand nous serons vieux et qu'elle sera grande, cela nous rajeunira tous de la retrouver ainsi.» Corentine n'avait pas voulu écrire devant son mari. Mais le lendemain, avant le déjeuner, l'album était acheté, la première page écrite. Ils étaient restés à la lire. Ils étaient descendus en retard, et madame Jeanne les avait grondés.

«Je commence aujourd'hui 3 juillet. Hier soir, je couchais Simone. Elle avait le cœur gros, parce que le chat était mort dans la journée. «Maman, est-ce que je ne le verrai plus jamais?—Non.—Peut-être qu'il est dans le paradis?—Mais non, tu sais bien que le paradis est pour les hommes.—Alors, maman, les chats qui sont morts, ils n'ont donc pas, comme nous, une petite chose qui monte?» Et puis, Simone, se trouvant en veine de philosophie et de pensées sérieuses, a montré du doigt de grosses immortelles, que ma belle-mère cultive et dont elle remplit ensuite les vases des cheminées: «Maman, ces fleurs-là, c'est béni?—Pas du tout. Quelle idée?—Pas même le cœur?» Nous avons trouvé cela très remarquable, son papa et moi.

«8 juillet.—Sommes allés nous promener tous trois, en cabriolet, sous prétexte de visiter une vieille tante. Simone était en rose, ce qui lui va bien, et entre nous deux, ce qui nous ravit toujours. Elle saluait de la tête, à droite et à gauche. Personne ne passait dans la campagne. «Que fais-tu, petite?—Je salue le blé, maman, il me dit bonjour.» En effet, de tous côtés, les champs s'inclinaient sous le vent. Moi, je n'ai pu me retenir d'embrasser Simone. Son père non plus, et à la même place. Ce qui m'a touché le cœur. Il y a des jours où il ne l'eût pas fait.»

Mon Dieu! que ces choses, tracées d'une plume légère, s'enfonçaient cruellement dans l'âme! Comme il y retrouvait, avec un peu de l'enfant dont elles parlaient, tout le charme de la jeune femme d'alors, son esprit vif, sa vie débordante, et cette note d'amour, hélas!... Il ne croyait pas que l'album fût si plein de son nom et de celui de Corentine. Elle avait cru aussi, la petite plume fine courant sur les feuillets blancs, y mettre surtout des pensées de Simone. Et ces souvenirs de jeune mère étaient surtout des mémoires de jeune femme. Et c'était lui, à dix années de là, qui découvrait, le cœur saignant de regrets, pourquoi l'idée leur avait tant plu de conserver des mots de petite fille. Leur amour les enchâssait, les soulevait, les emportait, comme le courant du Guer charrie des algues roses.

Cette femme, avait-il su la guider, s'était-il appliqué à la former, à modérer ce qu'il y avait d'excessif dans son désir de plaire et de puéril dans sa vanité de jolie fille adulée? Non, il n'avait su qu'adorer, excuser, approuver quelquefois les impertinences qu'elle se croyait permises. Il s'était mis à la servir, comme il servait sa mère, combattu entre ces deux natures qui se repoussaient, faible entre elles deux très fortes, jusqu'au jour où sa trop longue faiblesse s'était changée en sévérité outrée. Les premières années avaient été pleines de ce bonheur lâche, presque coupable, les autres d'accès de fermeté tardive et parfois excessive.

Le sentiment de ce qui lui avait manqué l'étreignait en ce moment. Il voyait ce qu'il aurait fallu être avec cette femme si heureusement douée, mais à peine élevée: un maître indulgent, un conseiller tendre qui, peu à peu, en aurait imposé, par la douce raison persévérante, à cette nature d'impulsion et de caprice. L'expérience était finie, finie et manquée.

Il reprit la lecture:

«Aujourd'hui 22 août, la petite pleurait sur la plage de Trestrao. Nous étions allés voir mon père. Moi, je n'ai pu la consoler. Guillaume l'a emmenée; il a, du bout de sa canne, dessiné sur le sable un oiseau, le bec ouvert, et il a dit: «Regarde le rossignol, Simone, comme il est gai. Il chante toujours. Fais comme lui.» Elle a promis. Le soir, nous repassions au même endroit, et nous avions oublié l'oiseau consolateur. Simone s'est approchée de son père, lui a pris la main, comme elle sait faire, avec ses yeux levés, câlins: «Allez, mon petit papa, j'ai eu grande envie de pleurer tantôt, une autre fois, mais j'ai pensé au rossignol. Et alors, au lieu de pleurer, j'ai chanté.» Jamais je n'aurais inventé ce moyen-là. Guillaume a une sorte d'intuition naïve de ce qui convient aux enfants, de leurs goûts, de leurs jeux. Il est plus près d'eux que moi.

«... Oh! ce matin, ce matin! Dans notre chambre, Simone jouait. Elle s'est interrompue, tout à coup: «Maman, je voudrais bien une chose!—Quoi donc?—Maman, je voudrais bien être jumelle!» J'ai regardé Guillaume. C'est bon, la vie, quand on s'aime encore.»

Guillaume L'Héréec ferma l'album, lentement. Deux larmes tombèrent sur la couverture grise. Il ne voyait plus ni le bureau ni le tiroir ouvert. Il la voyait, elle, la reine blonde de Perros, avec ses jolis yeux bleus et ce rire perpétuel qui leur avait été fatal, mais qui avait mis tant de joie dans la maison. Il sanglotait d'amour et de regret. Dans sa soif inapaisée de tendresse, il étendit les bras de toute leur longueur, il les ramena frémissants, tout doucement, sur sa poitrine, comme s'il allait presser cette tête charmante. Puis, quand ils touchèrent le corps, brusquement il fut secoué d'un frisson.

—Je suis fou! dit-il.

Autour de la chambre, il regarda avec effarement les chaises immobiles, alignées le long du mur, l'armoire, le lit qui avait été le leur. Une souffrance nouvelle sortait de toutes ces choses. La pluie continuait de tomber avec un murmure monotone, d'une tristesse immense, traversé par la plainte aiguë des rafales qui se brisaient aux angles.

Il écoutait, et il s'entendit appeler:

—Guillaume!

Il se leva, l'oreille tendue vers la fenêtre.

Quelqu'un appela de nouveau dans la nuit:

—Guillaume!

Cette fois, il courut à la fenêtre. La voix était celle qui n'avait plus retenti dans la maison depuis dix ans. Il la reconnut au battement de son cœur. D'où venait-elle? Que voulait-elle de lui? Il se demanda s'il ne rêvait pas. Pour s'en assurer, il tâta de ses deux mains les bordures de granit de la fenêtre. L'impression du froid et de l'humidité le saisit. Non, ce n'était pas une création de son esprit malade. Il se pencha. L'allée était déserte. La pluie fouettait les arbres. De l'autre côté du mur, dans le crépitement des gouttes d'eau, il ne pouvait distinguer aucun bruit de pas. Il chercha du regard, dans le noir uniforme de la nuit, comme si les yeux de femme avaient dû luire. Et il voulut crier.

—Guillaume! répéta la voix, timide, implorante, comme épuisée de souffrance.

Il voulut crier. Il essaya. Un son rauque sortit de sa gorge. Alors il ne comprit qu'une chose, c'est qu'elle allait s'éloigner. Une pensée le traversa jusqu'aux moelles: courir, puisque c'était elle, courir et quoi qu'elle demandât, quoi qu'elle voulût, l'enlever grelottante de dessous l'averse, l'emporter dans ses bras, lui ouvrir la maison, la réchauffer contre son cœur et la couvrir de baisers, et puis revivre avec elle, revivre les années d'autrefois... Toute sa jeunesse était retrouvée, puisque Corentine l'appelait, et c'étaient ses vingt ans qui se jetaient au-devant d'elle, éperdument.

Et à tâtons, à travers le grand escalier qui craquait, étonné d'être troublé à cette heure-là, il descendit. Il arriva devant la porte du jardin. Elle était verrouillée. Il enleva les verrous. Elle était encore fermée à clé, et la clé avait été enlevée.

Il retourna sur ses pas, pour sortir par la cour, à l'autre extrémité du vestibule.

La porte du salon s'ouvrit, et il se trouva face à face avec sa mère.

Madame Jeanne, un bougeoir à la main, pâle, les traits accentués encore par la lumière rapprochée de son visage, avait cet air de statue sévère qui en imposait à Guillaume, dans sa petite enfance.

—Qu'y a-t-il donc? fit-elle.

—Vous n'avez pas entendu?

—Peut-être avant vous. Mais j'espère que vous n'y allez pas?

Elle disait cela avec un tel accent de mépris qu'il eut presque honte de répondre.

—Je ne puis pas ne pas y aller. Elle m'appelle. J'ai trouvé la porte fermée, j'irai par l'autre!

—Inutile, elles sont toutes fermées. J'avais prévu...

—Vous aviez...

—Non, vous n'irez pas!

Tout hors de lui, il s'avança dans le vestibule. Mais elle se jeta au-devant, les deux mains étendues, barrant le couloir.

—Non, vous n'irez pas! dit-elle, la voix sourde, les yeux étincelants d'une volonté impérieuse habituée à se faire obéir.

Guillaume pouvait, d'un mouvement, écarter l'obstacle.

Cependant il s'arrêta. Et sa mère reprit:

—Je ne veux pas! Dieu merci, je veille sur votre honneur et sur le mien. Je ne veux pas qu'on vous voie courir après une femme que vous avez chassée, qui a fait la ruine de votre maison, que vous avez traînée devant les tribunaux. A quoi pensez-vous donc?

Elle le prit par la main, et l'entraîna dans le salon.

—Venez, Guillaume, dit-elle.

Elle le conduisit au fond de l'appartement, le fit asseoir à côté d'elle, sur le canapé dont le bois contourné s'enlevait, comme une tache, sur la tapisserie.

Au moment où elle s'asseyait, ils crurent entendre la voix qui appelait encore, faible, de l'autre côté, là-bas. La pauvre Corentine avait dû faire le tour, sous la pluie battante, de cette maison qui avait été la sienne, et où elle demandait à rentrer. Elle suppliait encore. Madame Jeanne sentit dans ses mains la main de Guillaume qui cherchait à se dégager. Elle le retint. Tous deux tressaillirent. Il y eut un silence. Si la voix jetait un nouveau cri dans la nuit, madame Jeanne devinait que Guillaume allait lui échapper. Tout était retombé dans le silence. Les gouttières seules chantaient par saccades.

—Vous pouvez encore passer par la fenêtre, et escalader le mur pour aller retrouver cette femme, dit-elle. C'est votre seule ressource. J'ai tout fermé. Allez donc, Guillaume, je vous laisse libre. On racontera cela demain, dans Lannion. Seulement, moi, je ne serai plus là pour l'entendre. Je serai retournée à Tréguier.

En parlant, elle lui avait lâché la main.

Il ne bougea pas. La tête baissée, il pleurait. De grosses larmes roulaient sur sa barbe.

Le voyant à demi vaincu, elle changea de ton subitement. Sa tendresse maternelle, tout à l'heure irritée et violente, se fit caressante. La femme très bonne sous cette rude écorce reparut. Elle passa le bras autour du cou de son fils.

—Mon Guillaume, dit-elle, je vous rends un immense service. Restez près de moi. Écoutez-moi. Tout ceci n'est qu'une comédie de plus. Je l'ai vue, moi, tantôt, celle qui rôde ce soir autour de la maison.

—Comment, vous l'avez...

—Oui, elle est venue ici.

—Vous l'avez chassée?

—J'en avais le droit, je pense! Elle venait mendier. Elle cherchait à me tromper, elle voulait...

Il répéta, avec une pitié profonde:

—Vous l'avez chassée! Pauvre femme!

Et, suivant le même rêve inquiet, il demanda:

—A-t-elle beaucoup changé?

Madame L'Héréec répondit évasivement:

—Je ne sais pas. Je l'ai à peine regardée. Elle était assez mal vêtue.

—Vous croyez que c'était cela! O mon Dieu! mon Dieu!

Il cacha sa tête dans ses mains, pleurant comme un enfant.

Madame Jeanne se fit extrêmement douce, et, penchée au-dessus des grosses épaules de Guillaume, l'aile de sa coiffe frôlant les cheveux de l'homme accablé de douleur et pleurant d'amour, elle dit:

—Vous auriez voulu lui donner, n'est-ce pas? Je devine votre pensée. Je connais votre cœur. Mais ce cœur, mon pauvre enfant, vous vous êtes repenti déjà de l'avoir suivi. Est-ce que je ne l'avais pas prévu, moi, ce qui est arrivé? Vous étiez trop bon, trop faible. Vous avez laissé cette femme prendre un empire si grand sur vous, qu'en très peu d'années elle a tout compromis. Elle n'a été ni sage ni sérieuse, pour ne pas dire plus. Vous le savez bien. Elle nous a conduits à la gêne, elle qui n'avait que peu de chose, nous qui lui donnions tout. Il a fallu lui rendre encore sa dot intacte, sa dot qu'elle avait dix fois dépensée. Qu'est-ce que vous lui devez donc, je vous le demande? Et que voudriez-vous lui donner encore, à elle qui nous a presque ruinés?... Allez, il n'y avait pas autre chose à faire que ce que j'ai fait. J'ai agi comme votre meilleure amie, en nous défendant tous deux, en protégeant ce qui nous reste, mon enfant: notre honneur qui aurait pu être compromis, et le peu de tranquillité que nous avons acheté bien cher.

Il se leva sans répondre. Elle le retint par le bras, en faisant signe d'écouter. Des gouttes de pluie espacées heurtaient encore les vitres. C'était, avec le gloussement régulier des gouttières, tout ce qui emplissait le silence de la nuit. Madame Jeanne essaya de sourire.

—Vous voyez, dit-elle, il n'y a plus rien!

Elle attendait un de ces mots qui finissaient toujours les explications entre eux: «Je vous remercie, mère, vous avez eu raison», moins encore, une de ces plaintes qui annoncent l'acceptation, déjà consentie au fond, des rigueurs de la vie. Mais non. Elle avait bien pu empêcher Guillaume d'ouvrir une fenêtre et de rejoindre sa femme. Mais son action avait été toute physique. Elle avait bénéficié d'une longue déférence à ses volontés. Rien de plus. Entre elle et son fils il n'y avait eu aucune rencontre de pensée, même un moment. Il la regardait, les yeux vides de toute émotion filiale et de toute réponse, seulement pour voir si elle avait tout dit.

Alors elle se troubla. Elle se leva à son tour, lui jeta les bras autour du cou, en répétant comme une invocation:

—Mon Guillaume! mon Guillaume!

Il la laissa l'embrasser, et sortit sans rien dire.

Quand il eut disparu, elle alla jusqu'à la porte du salon, à petits pas, anxieuse, un sentiment de défaite dans l'âme. Elle écouta une minute, et revint au canapé, honteuse de ce rôle d'espion. Guillaume était remonté dans sa chambre.

XV

Sous l'averse moins violente, madame Corentine suivait la route de Perros. Sa robe, détrempée de pluie, lui collait aux jambes et gênait sa marche. Le vent soufflait de terre, et la poussait le long des talus qu'elle distinguait à peine. Elle ne songeait guère à la fatigue. Que lui importait? C'était l'âme qui souffrait le plus. Oh! cette après-midi, cette soirée, comme elle les revivait douloureusement! Rebutée, renvoyée, elle qui était venue, dans un élan de tout son être, si vrai, chercher le pardon du passé! Que fallait-il donc pour les toucher? En quel mépris ils la tenaient, après dix ans! Encore s'il n'y avait eu que les paroles blessantes de madame Jeanne! Mais le silence incompréhensible de Guillaume, voilà ce qui la torturait.

«Que pouvais-je faire mieux? disait-elle tout haut. Quoi encore? J'ai tout fait, tout. Et ils n'ont pas eu pitié!»

Elle avait attendu, en effet, rôdant autour de la maison, que la nuit fût tombée. Aux approches de l'heure où son mari se retirait dans sa chambre, elle s'était cachée tout près, dans la ruelle déserte qui borde le jardin et s'enfonce à travers la campagne. Elle connaissait le bruit doux que faisait le contrevent en tournant. Elle l'avait entendu, net dans la nuit pluvieuse, au delà du mur. Elle avait aperçu la lueur d'une lumière sur la corniche du toit. Guillaume était donc là. Elle avait appelé. Et tout son cœur était plein de la réponse désirée, du mot qui devait la sauver: «Corentine!» Hélas! elle avait répété l'appel, d'abord en face de la fenêtre, puis le long du verger, puis dans la rue du Pavé-Neuf, près du salon. Elle avait tourné autour de l'hôtel, implorant une réponse, espérant toujours. Et l'humiliation avait été vaine, la souffrance vaine, l'espérance vaine.

Toute seule, sur cette route bordée de talus d'ajoncs, elle allait vers son père, qui ne pourrait la consoler, vers sa fille, qui ne devait rien savoir. Et se voyant réduite là, par la dureté de ceux qu'elle avait été chercher, elle sentait passer en elle des réveils de l'ancienne colère. Elle se repentait de sa bonté, elle jurait de ne plus jamais se prêter à aucune réconciliation, se mît-on à genoux devant elle pour l'implorer à son tour. Mais cela ne durait qu'un instant. C'était plutôt en elle un grand chagrin, une impression d'abandon et le martèlement douloureux de cette question, toujours revenue: «Comment ne l'ai-je pas touché, lui du moins, lui qui m'a aimée?»

Elle ne trouvait point de réponse, si ce n'est qu'on la rejetait à jamais au delà de la mer, dans l'exil. Et cela lui semblait horrible, maintenant, cette vie à Saint-Hélier, qu'il allait falloir reprendre.

Parfois la pensée de la nuit et de l'heure la prenait, quand le vent secouait les buissons, quand les chiens, au loin, hurlaient. Alors elle se hâtait, portée par la peur, par la fièvre qui l'empêchaient de sentir le froid.

Il était plus de minuit lorsque, exténuée, madame Corentine s'engagea, au bas de la côte de Saint-Quay, entre les premières maisons du port de Perros. Elle fut ressaisie par de très anciennes timidités de bourgeoise, et s'efforça de ne plus faire de bruit en marchant, de crainte d'attirer l'attention. Que dirait-on de l'apercevoir à cette heure, trempée de pluie, seule sur les routes? Mais toutes les fenêtres étaient closes. Un douanier faisait le quart, enveloppé dans son manteau. Elle attendit, pour traverser la petite place, qu'il se fût éloigné.

Le vieux Guen veillait dans la salle basse. Il devinait que les choses avaient mal tourné. Jusque très tard dans la soirée, il était resté à causer, près de la cheminée, avec Simone. Il n'avait pu se retenir de lui parler de ce sujet qui l'occupait tout entier, et ce que lui avait dit la petite lui semblait si bien pensé, si brave, si fort au-dessus, croyait-il, d'une fille de quinze ans, que maintenant qu'elle était remontée là-haut, il ne cessait de songer à elle.

Au coup frappé par Corentine, il se leva brusquement, et vint ouvrir.

Quand il l'aperçut, pâle, haletante, les vêtements tachés de boue, il comprit, et dit, avec une grande pitié dans la voix:

—Entre, ma Corentine, assieds-toi. Comme tu arrives tard!

Il l'avait prise par la taille, et l'amenait vers la chaise qu'avait laissée Simone. Puis il enlevait le mantelet tout mouillé, et jetait sur le feu une brassée de bois.

—Chauffe-toi, approche-toi. Tiens, comme ceci.

Mais son orgueil de petite tête folle avait ressaisi Corentine. Elle passa la main sur son visage, pour écarter les cheveux collés à ses joues, et, regardant le père, elle dit, avec un rire forcé, qui tremblait:

—Eh bien! je n'ai pas réussi!

—L'as-tu vu?

—J'ai vu madame Jeanne. Je vous assure qu'elle n'a pas changé. C'est la même femme qui nous déteste, moi, vous, nous tous. J'ai eu grand tort d'écouter tout le monde et d'aller vers ces gens-là!

Elle avait l'air de reprocher son insuccès au vieux Guen, qui s'était assis près d'elle et, tantôt la regardait, tantôt rassemblait, du bout d'une pelle, les rames de bois brûlées en leur milieu. Il resta très doux, et répondit:

—Ce que tu faisais était bien, pourtant.

—J'en suis récompensée, vous voyez! Des injures, le mépris: voilà ce que j'en ai retiré.

—Cela ne m'étonne pas beaucoup d'elle, ma petite. Madame Jeanne n'a jamais été bien disposée pour toi. Mais lui, mon enfant?

—Il n'a pas paru.

—Peut-être il n'était pas là?

—Si! si! il était là, je le sais, et il n'est pas venu!

—Pauvre petite! dit Guen.

Il la considéra un moment, comme la chose la plus triste, la plus faible, la plus à plaindre qu'il eût vue. Puis il reprit:

—Alors, pourquoi es-tu rentrée si tard? Tu devais revenir avant le dîner, en voiture?

Elle rougit. Au coin de ses lèvres, deux plis se creusèrent. Elle renversa un peu la tête en arrière, puis de côté, et, la laissant retomber sur l'épaule de son père, elle dit, en sanglotant:

—Je ne puis pas vous dire... non, pas en ce moment... laissez-moi pleurer...

Et lui, qui n'avait guère l'habitude de ces menues attentions, il s'arrangea pour qu'elle pût mieux pleurer, sans honte, à moitié cachée dans le pli de sa veste brune et soutenue d'un bras, très doucement. Il la traita comme une enfant, se bornant à répéter: «Pauvre! pauvre!» Et cela voulait dire: «Pleure, va, tu es à l'abri. Je t'aime bien. Je suis vieux, Corentine. Mais tu ne pèses guère: appuie-toi.» Elle s'abandonnait à cette tendresse; pour la première fois depuis longtemps elle avait besoin de lui. Il le sentait. Et cela lui était une douceur incroyable.

Quand il la vit apaisée et les nerfs détendus, il la releva:

—A présent, dit-il, tu vas monter dans ta chambre. Fais attention: Simone dort.

—Ah! oui, Simone, fit-elle, comme si elle avait oublié la présence de sa fille.

—Il faudra nous la laisser, fit gravement le capitaine.

—La laisser? Y pensez-vous? Après cela?

Elle se retrouvait tout entière, avec son accent impérieux, son air de lutte et de révolte.

—Oui, dit Guen tranquillement. D'abord, tu l'as promis.

—A qui, je vous prie?

—A elle.

—Je voudrais voir qu'elle me le rappelât, par exemple! Demander à revoir son père, ma fille, après ce qui vient de m'être fait!

—Mais elle ne sait rien, Corentine. Elle serait excusable.

—C'est vrai.

—Et puis, ce n'est pas elle qui te le demande, mon enfant, c'est moi!

—Vous, père? Vous voulez?...

—Oui, je veux.

Elle fixait, stupéfaite, les yeux ardents, ce vieux père qui lui tenait tête sans se fâcher ni s'émouvoir, avec une conviction grave. Elle était si peu habituée à l'entendre parler de la sorte!

—Vois-tu, continua-t-il, je la connais bien ta Simone, à présent. Elle est capable de faire ce que nous ne ferions pas, ni toi, ni moi.

—Pauvre innocente!

—C'est peut-être à cause de cela, justement, Corentine. Laisse-la aller. J'ai idée qu'elle trouvera des moyens. Quand ils la verront, si belle comme elle est, et si facile à aimer...

Madame Corentine lui prit le bras, brusquement:

—Mais vous ne comprenez donc pas qu'ils la garderont!

—La garder?

—Eh! oui, la garder. Ils sont capables de tout!

Le vieux se leva tout d'une pièce, le visage et la voix rudes pour la première fois.

—Capables de tout, je veux bien, dit-il. Mais elle, ta fille, tu ne la connais pas!

—Allons donc!

—Non, tu ne la connais pas! Si elle te dit qu'elle reviendra, tu peux avoir confiance, elle reviendra, et elle t'en aimera mieux, de ne pas l'avoir traitée comme une enfant qu'elle n'est plus.

—Et s'ils la chassent? dit-elle, mobile comme toujours, et sans voir la contradiction.

—Je serai là, moi, Corentine, pour te la ramener. Et alors, jamais je ne demanderai plus rien. Je te le promets. Mais, essaye encore, dis, essaye par notre Simone, qui ne saura pas tout, mais qui devinera, s'il le faut, et qui peut-être, peut-être...

Sa voix se fit un peu tremblante:

—Tiens, Corentine, fais-le pour moi, qui ai toujours regretté ton mari!

Et telle était la fatigue morale et physique de Corentine, telle aussi la supplication douloureuse du père, que la jeune femme baissa la tête, et dit:

—Je ne sais plus ce que je veux. Faites ce que vous voudrez: je la laisserai.