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Madame Corentine

Chapter 19: XVIII
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About This Book

The narrative centers on the delicate bond between a mourning mother and her adolescent daughter, whose Sunday excursions to Jersey reveal the girl's awakening curiosity and the mother's vigilant tenderness. Quiet domestic scenes and luminous coastal descriptions trace the daughter's emergence toward adulthood and the mother's gradual emotional recovery. A chance meeting with a stranded sloop and its crew prompts the girl to entrust a secret message to a sailor, an episode that links local acquaintances, youthful yearning for adventure, and the routines of seaside life. Recurring themes include maternal love, coming of age, and the consoling rhythms of nature.

XVI

Quand Marie-Anne apprit que le projet était accepté, le lendemain, au réveil, elle eut, regardant le père qui lui parlait à voix basse, la même expression de ravissement qu'elle avait eue en apprenant la bonne nouvelle pour Sullian. Son fils dormait près d'elle. Guen, assis au pied du berceau, près du lit, avait l'air heureux, comme si on lui eût annoncé qu'il allait rajeunir de trente ans et reprendre le commandement de l'Armide.

Ce fut même une force pour madame Corentine, ce contentement où elle laissait les siens. Sa résolution prise, elle l'exécuta avec une hâte et une rigueur que personne ne lui eût demandées. Elle abandonna sa fille au grand-père. Elle partit sans pouvoir ni préparer ni juger cette tentative qu'allait faire son enfant. Dès le lendemain, elle louait une voiture qui la conduisait, sans toucher Lannion, à Plouaret. De là, ne voulant pas refaire seule toute la route qu'elle avait parcourue avec Simone, elle se rendit à l'un des ports voisins, et le petit cutter anglais qui, chaque semaine, vient chercher à Portrieux des œufs et des fruits pour Jersey, la prit à bord, et l'emmena.

Simone resta plusieurs jours à Perros. Puis, par une après-midi chaude de la fin d'août, un jour qu'elle se sentait plus de courage, ayant songé, prié, longuement causé avec sa tante devenue son intime amie, elle monta dans la carriole qui l'avait déjà menée au Pardon de la Clarté. Sa malle était ficelée à l'arrière. Le vieux Guen tenait les rênes. Au moment où il allait donner le coup de fouet du départ, Simone sauta à terre.

—Attendez! dit-elle, j'ai oublié!

Elle remonta en courant l'escalier.

—Tante Marie-Anne, j'ai oublié d'embrasser Sullian!

Elle se pencha, le cœur battant de sa course folle, au-dessus de l'enfant qui dormait, contempla une minute, avec un air de jeune mère, ce visage d'où rayonnait la paix inconsciente et profonde, le baisa au front, se releva:

—Ces petits-là, ça porte bonheur! dit-elle.

Et quand elle descendit, elle avait une assurance tranquille, qui ressemblait à celle du petit Sullian.

XVII

Tous deux, secoués par la carriole, ils montaient et dévalaient les coteaux familiers de la route. Le soleil épuisait, au fond des grappes de bruyères sèches et sur les dernières fleurs de ronces, un reste de parfum d'été qui s'en allait vers les terres, poussé par un vent doux. Les cimes des bois de pins luisaient comme des aigrettes. Ils n'y prenaient garde ni l'un ni l'autre. Guen conduisait distraitement. Il lui en coûtait de se séparer de Simone. Il se demandait aussi quel accueil serait fait à l'enfant, et l'envie lui prenait de tourner bride. Tout au moins, il eût voulu être là, quand elle entrerait, pour la protéger de sa présence, en imposer,—il le croyait,—à madame Jeanne, et, au moindre mot, ramener Simone dont la jeunesse ne serait pas, ne pourrait jamais être aimée là comme au logis de Perros. Mais la petite ne voulait pas. Elle avait dit: «Je désire être seule, grand-père. Attendez-moi deux heures près du marché au sable. Si je ne reviens pas, c'est qu'on m'aura bien reçue, et vous aurez de mes nouvelles demain matin.»

Les pensées du capitaine ne sortaient point de ce petit cercle d'amour. Il songeait à peine à Corentine. En vérité, cette confiance de Simone, calme et rose auprès de lui, l'étonnait. Il ne se rappelait plus, étant trop vieux, quelle force c'est d'ignorer, et d'être toute jeune, et de n'avoir en soi rien de brisé.

Pourtant, lorsqu'elle se trouva seule au bas de la rue du Pavé-Neuf, et qu'elle aperçut les volets bruns derrière lesquels son père et madame Jeanne vivaient, Simone hésita. Elle monta lentement les cinquante mètres qui la séparaient de la porte, effrayée de n'avoir pas préparé ce qu'elle allait dire. Et quand elle eut tiré la poignée de fer forgé de la sonnette, il lui sembla que tout Lannion, averti, avait les yeux sur elle, et regardait.

Ce fut Fantic, la noire, qui vint ouvrir.

—M. L'Héréec?

Simone n'osa pas dire: «Mon père?»

Mais la fille, qui l'avait élevée, la reconnut. Elle se recula, livide, comme si elle avait vu une morte apparaître, et, perdant la tête, les mains levées, elle s'enfuit en criant:

—Ciel adorable! voilà notre demoiselle à présent!

Simone avança, par l'allée sablée, jusqu'au milieu de la façade. Là elle trouva Gote, la blanche, la vieille Trégoroise inféodée à madame Jeanne. Gote était accourue aux exclamations de sa compagne et servante Fantic. Elle venait se rendre compte et défendre sa maison, avec son air de maîtresse, bourrue, et le ventre en avant, barrant la porte.

—Mon père est-il ici? demanda Simone.

—Il n'y est pas.

—Doit-il rentrer bientôt?

—Je ne sais pas.

—Et ma grand'mère?

Pour le coup, le visage impassible et dur de Gote exprima la stupeur. Oser demander madame Jeanne?

—Elle n'y est pas non plus, répondit-elle.

—C'est bien: j'entre et j'attendrai, fit Simone.

Intimidée par le ton résolu de Simone, Gote s'effaça à moitié le long du mur, et demeura immobile, tandis que la jeune fille ouvrait elle-même la porte du salon, et disparaissait.

Simone alla s'asseoir au fond, sur le canapé. Émue de ce premier accueil hostile de la vieille bonne, plus qu'elle ne l'aurait voulu, les narines serrées, comprimant de sa main les battements trop vifs de son cœur, elle tâchait de se remettre, en parcourant du regard ce mobilier qu'elle retrouvait dans le même ordre, aussi clairsemé le long de la tapisserie, comme elle se l'était souvent représenté, de souvenir. Mais, involontairement, ses yeux se tournaient vers la fenêtre. Qui allait-elle voir le premier? Son père ou madame Jeanne? Elle voyait déjà celle-ci entrer, l'air impérieux, ses deux papillotes blanches toutes raides au bord de sa coiffe. Et puis c'étaient les domestiques, dont elle entendait le chuchotement à travers les longs espaces endormis de cette maison. L'émotion ne faisait que grandir. Jamais Simone ne s'était sentie si dépourvue de moyens.

Elle attendait ainsi, inconsciente de la durée, frémissante au moindre bruit, quand la porte s'ouvrit brusquement. Son père entra. Elle s'était levée. Il ne jeta qu'un regard sur elle. Puis, comme s'il allait défaillir, il s'appuya, fermant à demi les yeux, contre la porte dont il tenait la poignée.

Alors Simone s'avança:

—Bonjour, mon père!

Il ouvrit les bras, poussa un grand soupir, et la tint embrassée.

Et elle ne bougea plus, écoutant la réponse de ce cœur d'homme qui battait puissamment contre le sien, comprenant que cet accueil muet valait mieux que toutes les paroles, sûre d'avoir bien fait, récompensée quoi qu'il advînt. Toute cachée sur l'épaule de son père, elle ne le voyait pas. Lui non plus ne songeait pas encore à la revoir. Il la tenait là, sa fille, son sang, l'être cher séparé de lui trop longtemps, la jeunesse qui rentrait.

Enfin ils s'écartèrent l'un de l'autre.

—Ah! Simone, dit le père, que tu me fais de bien! D'où viens-tu?

—De Perros. Grand-père m'a amenée.

—Quelle bonne idée tu as eue! Asseyons-nous là, veux-tu, où tu étais?... Tu m'as attendu?

—Un peu, je crois, je ne sais pas.

—Moi qui ne me doutais pas! Tu aurais dû écrire.

—A quoi bon?

—C'est vrai, à quoi bon?... Tu es grande à présent! M. Guen va bien?

—Très bien.

Il la dévorait des yeux, maintenant, assis en face d'elle sur une chaise, à contre-jour. Il s'était mis là pour la mieux voir, un peu penché en avant, les mains jointes sur les genoux, sa figure sérieuse éclairée d'un sourire, et juste à la même hauteur que celle de sa fille. On eût dit qu'il découvrait son enfant, cette robe, ce cou, cette coiffure, ce bout de dentelle. Il parlait, mais ce qu'il disait n'avait pour lui qu'une importance médiocre, et les réponses traversaient comme une partie vague, non encore attentive de son esprit. Simone, au contraire, tout heureuse qu'elle fût, et fière de ce long éloge qu'elle lisait dans les yeux de son père, ne pouvait s'empêcher de remarquer la navrante banalité des mots qu'ils échangeaient. M. L'Héréec n'avait pas demandé des nouvelles de sa femme. Il évitait de la mêler à cette entrevue d'où elle n'était pas absente, cependant. L'enfant devinait, elle voyait que la pensée de la mère était là, entre eux deux. Ils faisaient effort l'un et l'autre, lui par habitude, elle douloureusement et par discrétion, pour ne pas la nommer. Et tout de suite cela les réduisait à un bavardage d'étrangers.

Simone ne pouvait comprendre, d'ailleurs, les sentiments multiples qu'éprouvait son père en ce moment, l'un surtout, la peur de la voir s'échapper, de la perdre, de retomber dans la solitude, après cette apparition radieuse. Il ne savait pas pour combien de temps elle était venue. La question avait dix fois expiré sur ses lèvres, de crainte de cette réponse: «Mais, je retourne. Adieu, grand-père m'attend.»

Enfin, il s'enhardit. Ils causaient depuis une demi-heure au moins.

—Simone, est-ce que... est-ce que tu repars ce soir?

—Non, mon père, si vous voulez...

—Si je veux, Simone! Alors ce n'est pas une visite?

—Bien mieux qu'une visite. J'ai pensé, et ma mère a pensé,—elle le regarda en disant ce mot, et elle s'aperçut qu'il avait baissé les yeux comme sous une douleur vive,—que je ne pouvais passer en Bretagne sans vous donner au moins plusieurs jours. Je souffrais de ne plus vous connaître...

Il répondit, sans changer d'attitude, à demi-voix, confus devant elle:

—J'en ai souffert aussi, va, mon enfant. Mais je me croyais oublié, tu comprends, je n'osais pas t'imposer... La maison n'est pas très gaie... Enfin, puisque ton cœur t'a conduite, je te remercie.

Il leva sur elle ses yeux où brillait une joie encore inquiète.

—Tu restes?

—Oui, je reste. J'ai fait apporter mes bagages au pont de Viarmes.

—En effet, il faudrait les envoyer prendre... tu n'as pas vu ta grand'mère?

—Non, elle est sortie.

—En effet, à cette heure-ci...

Et M. L'Héréec ajouta, avec un sourire triste:

—C'est que, vois-tu, pour désigner ta chambre, pour tous les détails de service, c'est elle qui commande ici... Moi, je suis un peu son pensionnaire...

Il y eut un silence, pendant lequel ils pensèrent tous deux à madame Jeanne.

Un bruit de voix dans le jardin fit se détourner M. L'Héréec. Et, derrière les vitres, dehors, il aperçut sa mère qui le regardait.

La coiffe de la vieille Gote, à côté, dépassait à peine le bourrelet de glycine.

—La voici, dit-il.

Ils étaient debout l'un près de l'autre, quand elle entra doucement, son mantelet de soie sur le bras, grande, les yeux dans l'ombre de sa coiffe de Tréguier. Madame Jeanne ferma la porte, et s'arrêta à quelques pas, comme si elle venait seulement de découvrir la présence de Simone.

Un peu pâle, interdite, Simone marcha en glissant. Elle essaya de dire avec un sourire:

—C'est moi, grand'mère!

Et elle se haussa sur les pieds, pour l'embrasser au front.

Madame Jeanne ne lui rendit pas sa caresse. Elle n'eut pas même l'air de l'avoir reçue. Elle ne quittait pas des yeux Guillaume, son fils, resté près du canapé, et c'était bien à lui, au fond, qu'elle s'adressait, quand elle dit, de ce ton glacé que les émotions vives lui donnaient:

—Je suppose, Simone, que vous êtes seule ici?

—Oui, dit Simone en s'écartant un peu, toute seule. Ma mère est repartie.

Elle souffrait affreusement d'être obligée de dire cela. Elle regarda son père qui n'avait plus la même physionomie. Très froid d'apparence, comme sa mère, et l'œil aussi ferme maintenant, il dit avec lenteur, en caressant sa barbe:

—Je suis content qu'elle soit venue, mère. Elle a été conduite par son bon cœur. Elle vient passer plusieurs jours avec nous, comme autrefois.

Madame Jeanne comprit, à l'expression qu'il avait, que le Breton de race forte parlait en ce moment.

—C'est bien, dit-elle simplement. Tu n'as pas fait préparer une chambre?

—Je vous ai attendue.

—Alors, je vais m'en occuper. Nous nous retrouverons tout à l'heure, à dîner.

Quand elle fut sortie, M. L'Héréec et Simone s'approchèrent ensemble de la fenêtre, gênés.

—Simone, dit le père en prenant la main de l'enfant, il ne faut pas t'étonner ni te froisser... Ta grand'mère est un peu rude... Elle a eu des chagrins qui l'ont aigrie... Et puis elle ne te connaît guère... Ne fais pas attention... Elle est très bonne, je t'assure. Tu ne saurais croire le dévouement qu'elle a montré pour moi.

Et il expliqua, tenant toujours la main de Simone, comment madame Jeanne et lui vivaient dans l'hôtel de Lannion, quelles prévenances elle avait, quelle entente des choses du ménage et du commerce même, quelle situation honorable parmi les gens de la ville. Et plus il montrait, voulant défendre sa mère, la grande place qu'elle tenait dans sa vie, plus la pauvre Simone se sentait envie de pleurer.

XVIII

Le dîner fut étrange, les trois convives étant agités de pensées qu'ils ne se pouvaient communiquer.

En disant le benedicite, tout haut, selon sa coutume, madame Jeanne regarda, pour voir ce que ferait Simone. Mais Simone fit son signe de croix très simplement. Et l'on s'assit dans la salle à manger, où les paroles sonnaient comme des coups de trompe, et se prolongeaient en échos.

Très raide, très droite, les lèvres agitées d'un frisson, madame Jeanne découpait et servait chaque plat comme de coutume. Toute sa conversation se bornait à des phrases banales et sèchement dites: «Passez du sel, Guillaume... Demandez donc une autre carafe de cidre.» Ou bien, affectant de s'adresser toujours à son fils, elle disait: «Je ne sais pas si votre fille aime ceci? Nous n'avons que peu de chose à lui offrir.»

Mais dans le regard dont elle accompagnait ces phrases, il était facile de deviner l'irritation, l'étonnement, le trouble où l'avait jetée, à quelques jours de distance, l'apparition de la mère et de la fille. Il fallait bien la supporter, celle-ci: Guillaume le voulait. Elle avait vu son fils lui tenir tête, elle avait cédé, et cela l'humiliait. Elle aurait désiré, tout au moins, que le retour de Simone fût préparé, arrangé par elle, et limité à un temps précis. Lannion aurait appris que mademoiselle L'Héréec revenait passer chez sa grand'mère les vacances réglées par le tribunal. Tandis que ce coup de théâtre diminuait son autorité, et changeait le titre auquel Simone était admise dans la maison de la rue du Pavé-Neuf. A présent, pour combien de temps était-elle là, entre le fils et la mère, cette enfant toute façonnée aux idées et aux manières de la Jersiaise? Il fallait se taire cependant, et ne pas heurter l'homme, ce soir du moins. Et elle se taisait.

A peine si M. L'Héréec remarquait cette humeur de sa mère. Il lui semblait presque qu'il était à table avec sa fille toute seule. Ses yeux d'un vert marin, transparents, semés de petits points d'or, qui ne faisaient d'ordinaire qu'effleurer les choses et les gens, attirés et ressaisis aussitôt par le songe intérieur de l'âme, s'arrêtaient sur Simone avec une expression de ravissement. Il ne cessait de la regarder. Mais il ne parlait presque pas. Il se sentait timide devant sa propre fille. Les nouvelles sur le capitaine et sur Marie-Anne étaient épuisées: au delà il y avait le domaine interdit de la vie à Jersey, des habitudes, des occupations, des goûts, des derniers événements qui avaient amené Simone. Une imprudence aurait pu faire rougir ou froisser la jeune fille. Il la connaissait si peu, et il ignorait si complètement la mesure d'amour et d'estime qu'elle pouvait garder pour lui! Alors, pour ne pas rester tout à fait silencieux, il disait des choses de Lannion, qu'elle avait l'air de comprendre, ou bien il s'excusait de la médiocrité du repas: «Nous n'avons que cela, ma Simone. C'est très simple, ici. Les habitudes bretonnes.»

La vieille servante effarée, considérait alternativement ses maîtres, quand elle apportait un plat, et se sauvait à la cuisine, sentant qu'il y avait de l'orage et de la gêne dans cette réunion de famille.

Simone avait aussi perdu de son calme ordinaire. Sa grand'mère l'intimidait, et elle devinait que son père, le seul qui lui rendît possible le séjour à l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, n'était pas habitué à imposer sa volonté. Elle le voyait presque effrayé de l'énergie qu'il avait montrée. Mieux qu'avant, elle mesurait la difficulté de son projet de faire rentrer l'épouse là où, elle-même, l'enfant très innocente et forte de sa jeunesse, n'était entrée que par surprise, et pour combien de temps?

Après le dîner, madame Jeanne sortit devant son fils, et, l'attendant au milieu du vestibule qui divisait la maison:

—Votre fille a fait apporter ses bagages, sans doute?

Simone rougit, derrière elle, et dit:

—Oui, grand'mère... J'avais cru... Ils sont à l'auberge...

—Bien, je les enverrai prendre. La chambre est prête. Simone peut monter avec moi.

Par l'escalier de granit, bâti pour les siècles, les deux femmes montèrent, en effet, madame Jeanne toujours devant. Arrivée au premier étage, elle parut hésiter un moment si elle devait prendre à droite ou à gauche. Simone eut un battement de cœur, car à droite, c'était la chambre de réserve, rarement occupée par les étrangers, et l'appartement de la vieille dame. A gauche, au contraire, Simone se souvenait de la petite chambre qu'elle avait habitée, entre celle de son père et une autre, où sa mère s'était réfugiée, dans les derniers temps du séjour à Lannion. Ce côté-là était le sien. Madame Jeanne, ayant réfléchi, se dirigea vers la gauche, dans le couloir vitré, et ouvrit la porte du milieu.

Les rideaux bleu et blanc, à rayures, la glace toute petite encadrée d'un ruban Louis XVI peint des mêmes couleurs, les trois chaises de cretonne, le fauteuil pour jouer à la poupée, les statuettes même qui ornaient les murs, luisaient un peu dans l'ombre. Rien n'avait été touché. L'immobile tradition de la maison avait tenu fermée la chambre inutile, et une odeur légère y flottait, échappée sans doute du rameau de romarin oublié depuis dix ans au-dessus du bénitier.

—Voilà, dit madame Jeanne. Dans cinq minutes, Fantic apportera la malle.

Cela signifiait: «Il faut l'attendre.»

Elle reprit, comme si elle se fût adressée à une étrangère:

—Demain matin, que prendrez-vous?

—Mais, grand'mère, n'importe quoi, ce que vous prenez.

—Moi, je ne prends rien. J'ignore vos habitudes.

Simone, qui venait de pousser les contrevents, se retourna, et dit vivement:

—J'avais l'habitude de descendre et de faire moi-même un peu de thé, pendant que ma mère entrait au magasin.

Madame Jeanne regarda avec une certaine surprise la jeune fille qui parlait de la sorte, et répondit:

—Il sera facile d'en faire faire ici. Bonsoir.

Elle se retira, laissant Simone en proie à cet examen douloureux qui suit les premières tentatives infructueuses, et montre tout entier l'obstacle. M. L'Héréec fumait dans le jardin, sur un banc, près de la bordure de lilas. Elle le rejoignit, et, s'asseyant près de lui, dans l'ombre du soir voilé où s'endormait la petite ville:

—Guillaume, dit-elle, passant le bras par-dessus l'épaule de son fils, vous avez admis votre fille chez moi, sans m'avertir...

—Est-ce que je le pouvais? répondit-il, en écartant le bras de sa mère qui se posa, droit et pâle, sur la robe noire. Je n'étais pas prévenu, moi non plus.

—Peut-être. Il faut cependant que vous sachiez ce que vous faites.

—Je le sais, je heurte vos... vos rancunes.

—Vous vous trompez, mon enfant,—et la voix de madame L'Héréec s'adoucit, comme quand elle parlait aux enfants de l'école, dans les rues de Lannion;—vous vous trompez. J'ai trop de souvenirs de la mère, et trop peur d'elle, si vous voulez mon sentiment, pour accueillir avec enthousiasme une enfant qu'elle a élevée toute seule, et que je ne connais pas plus que vous, en somme. Il se peut qu'elle soit tout autre. Et je comprends très bien, mon pauvre ami, votre joie de la revoir. Moi-même j'ai dû faire effort pour vous dire en ce moment...

—Oh?

—Oui, pour vous mettre en garde contre un entraînement si naturel. J'ai achevé, cette après-midi, les comptes que j'avais commencés.

—Eh bien?

—Eh bien, mon ami, nous perdons encore vingt mille francs cette année!

M. L'Héréec jeta son cigare dans les feuilles.

—C'est grave, fit-il. Pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt? Vous auriez pu dès avant le dîner...

—Est-ce que j'ai eu le temps, avec ces émotions que vous me donnez, ces scènes que vous me faites? Et voilà le moment que vous choisissez pour recueillir votre fille chez nous? Quand nous sommes à la veille d'être obligés de réduire encore nos dépenses? Elle est innocente de tout cela, je le veux bien. Mais la mère ne l'est pas, elle. Et elle a juré de rentrer aussi. Elle a envoyé Simone pour préparer le terrain, pour s'insinuer, pour exploiter votre faiblesse. Croyez-vous qu'on me trompe? Croyez-vous que je ne voie pas?

Elle sentit se poser sur sa main la main lourde et ferme de son fils.

—Ma mère, dit-il, nous reparlerons demain de la question d'argent. Ma fille est chez vous ce soir. Je suppose que vous ne me demandez pas de la renvoyer?

—Non.

—Alors, que me demandez-vous donc?

A son tour elle se détourna un peu, et le regarda tout de près, de ses yeux agrandis qu'éclairait une flamme de tendresse et d'énergie virile.

—Je vous demande, mon Guillaume, de ne pas garder longtemps l'enfant, pour ne pas être repris au piège de la mère. Je vous supplie de considérer que celle qui a commencé votre ruine tourne autour de vous pour l'achever, et que vous n'avez même plus le moyen de commettre cette dernière folie où l'on vous pousse.

Guillaume se leva, tandis que sa mère le suivait des yeux, anxieuse, attendant la réponse, la baisa au front, et dit:

—Soyez tranquille, ma mère.

Elle ne répliqua rien; elle l'écouta s'éloigner sur le sable des allées tournantes, et, quand il fut loin, se laissant pencher en avant, la tête dans ses deux mains, elle murmura, comme anéantie:

—Le malheureux enfant, il l'aime! il l'aime!

Lui, sombre d'abord, sentit à s'éloigner une impression de décharge et de bien-être. Il avait à peine fait vingt pas dans le jardin, qu'une pensée effaça tout le reste. Lui-même s'étonna de se sentir si joyeux, d'avoir cette impression de nuit très douce, d'air très pur. Il se hâta. Car l'argent, c'était demain, l'ennui, c'était demain, et aujourd'hui il n'y avait de place que pour elle, elle la retrouvée, elle, la chère enfant qu'il avait encore à peine vue. Il allait la revoir.

Il eut peine à ne pas monter trois marches à la fois. Devant la porte de la seconde chambre, il s'arrêta, hésitant, heureux, oubliant tout le passé, tout l'avenir, et il frappa.

Elle l'attendait. Une forme blanche apparut derrière la porte qui s'ouvrit doucement. Deux bras frais de jeune fille, les bras de Simone enlacèrent M. L'Héréec. Une tête caressante se posa près de la sienne. Et lui la baisa longuement, sur les joues, sur le front, avec une joie indicible. Et il serra l'enfant sur son cœur, ne trouvant pas d'autres mots que le nom même de sa fille: «Simone! Simone!» Elle se sentait la joie et la vie qui revenaient. Elle se taisait aussi.

—Bonne nuit, mon adorée! dit-il enfin.

Il vit la forme blanche disparaître. En regagnant sa chambre, le vent de la marche lui fit sentir qu'il avait la joue toute mouillée de larmes. Et il s'enferma pour repasser son bonheur minute par minute, pendant des heures.

XIX

Le jardin, devant la façade de l'hôtel, était bien entretenu. Celui qui s'étendait par derrière, au delà de la cour pavée des servitudes, et auquel on accédait par quatre marches, bien plus grand que le premier et planté en potager, n'avait guère que de rares visites d'un homme de journée. L'homme venait, remuait la terre, semait, taillait les arbres. Gote et Fantic faisaient la récolte, au temps voulu. Quant à l'herbe folle, elle croissait là en liberté, sans ennemis que les chardonnerets, les linots, les mésanges, qui se pendaient aux plus hauts brins pour atteindre la graine, et les brisaient parfois sous le poids léger de leur corps. De l'herbe, il y en avait surtout dans les allées, car le fond était de vieille date assoupli par la culture, et les légumes venaient magnifiquement, étouffant le reste: potirons étalés sur des nappes de fumier, poireaux drus comme des épées, carottes en forêts plus pressées que des maquis, et des haricots, principalement, de vingt espèces différentes, hautes ou naines, bien rangées en planches, et qui presque toutes fleurissaient blanc, avec deux ailes, comme des petites coiffes bretonnes.

Quand Simone s'éveilla, au lendemain de son entrée dans la maison de madame Jeanne, sa première idée fut de revoir le jardin. Sa grand'mère devait être à la messe. Son père dormait, sans doute, car elle n'entendait aucun bruit. Elle descendit, coiffée à la diable, emportant une paire de ciseaux. En passant près de la cuisine, elle dit:

—Bonjour, Gote! bonjour, Fantic!

Fantic répondit, Gote grogna quelque chose: toutes deux la regardèrent traverser la cour et monter le perron moussu, car madame Jeanne ni M. Guillaume n'allaient jamais dans le potager, et c'était leur domaine, à elles.

Mais c'était le domaine aussi de l'enfant, qui se souvenait. Et en pénétrant au milieu de ce fouillis de plantes et d'arbustes, en suivant les allées en bosse, étroites et toutes mouillées qui fumaient au premier soleil, elle retrouvait l'émotion ancienne, le sentiment de solitude presque effrayant qu'elle avait gardé de ce jardin. Elle longeait le mur de droite, exposé au midi, couvert de vignes, et elle se rappelait que sa mère aimait à cueillir le raisin auquel elle laissait une feuille verte, par une sorte de goût naturel d'élégance et de couleur. Plus loin le bassin, dont il était défendu d'approcher: «Surtout, Simone, ne va jamais de ce côté-là. C'est si dangereux!» M. L'Héréec la rattrapait par sa jupe à plus de vingt mètres de ce lieu redoutable, quand elle courait, sans même penser à l'eau, devant ses parents. Ils venaient souvent là, le soir, en été, quand le ciel était tout d'or au-dessus de Lannion. Simone les revoyait, jeunes tous deux, causant à voix basse derrière elle. Ils entraient parfois dans cette tonnelle de haut buis. Elle voulut y pénétrer. Hélas! les touffes de buis s'étaient croisées et enlacées, masquant l'ouverture ancienne. Elle s'y enfonça, la tête baissée, et se trouva au centre de la grosse motte verte. La voûte était si épaisse maintenant qu'on ne pouvait plus se tenir debout; une mousse rase, étiolée, tapissait le sol: personne ne venait plus demander son ombre à la tonnelle, que les araignées pour leurs toiles et les mulots pour leurs cachettes.

Simone en eut l'âme serrée, comme d'une ingratitude. Elle sortit de la tonnelle, et se mit à tailler, avec une sorte de colère, à grands coups de ciseaux, les bottes de glaïeuls qui fleurissaient près de l'entrée. M. L'Héréec avait aimé les fleurs, autrefois: c'était le reste, abandonné, d'une collection de glaïeuls, achetée et entretenue à beaucoup de frais.

Lorsqu'elle en eut ramassé toute une gerbe, Simone se redressa, et revint par l'allée de gauche, s'arrêtant, écoutant le bruit de poulies qui montait du Guer voisin et le caquet des marchandes de volailles qu'on entendait passer, secouées dans leurs carrioles, du côté de la rue. Le soleil l'éclairait en face. Des spirales de calices roses et jaunes sortaient des plis de sa jupe, qu'elle tenait d'une main. Son père la voyait. Il l'attendait dans la cour pavée, l'ayant cherchée déjà.

—Ah! te voilà, chérie!

Elle descendait les marches, les deux bras étendus, maintenant, et sa robe déployée pour montrer la récolte.

M. L'Héréec l'embrassa.

—Des fleurs! dit-il. Ma pauvre Simone, il y a bien longtemps, qu'il n'en est entré à la maison!... Eh bien, qu'as-tu donc? Tu as l'air triste.

Elle fixait sur lui son regard tout droit, où il était si facile de lire.

—C'est que j'ai trouvé le jardin si abandonné! dit-elle. Cela m'a rappelé...

Le visage du père s'assombrit immédiatement.

—Qu'est-ce que cela t'a rappelé, Simone?

Elle se tut. Il y eut un silence qui la fit rougir.

Et M. L'Héréec reprit, d'un ton de reproche:

—Non, ne remue pas tout cela. Tu n'es pas venue pour me faire de la peine, n'est-ce pas? Va mettre tes fleurs dans les vases du salon, mon enfant, va. Moi, je pars à l'usine.

Simone rentra dans la grande maison, un peu déconcertée que son père n'eût pas mieux répondu à ce rappel de la vie passée. Pour elle, pardonner, oublier, semblait si facile! Toutes les générosités convenaient si bien à ce père idéal qu'elle s'était représenté! Comment celui qu'elle venait de retrouver n'avait-il encore rien dit qui pût faire espérer? Pourquoi se taisait-il obstinément, dès que la pensée de madame Corentine s'offrait à lui? Encore, si elle avait pu lire sur ce visage attristé autre chose qu'une sorte de reproche, comme si elle réveillait des douleurs stériles! C'était bien cela, oui, un reproche muet, un effort pour ne pas se plaindre d'un jeu cruel.

Cette impression découragée ne dura pas. Simone, en disposant ses gerbes de glaïeuls dans les vases du salon, vit passer Fantic, et l'appela. Elle lui remit une dépêche pour le grand-père Guen, une ligne confiante, qui disait, à mots couverts: «J'ai été bien accueillie, je reste.»

Et elle se sentit plus fortement engagée à suivre la mission de tendresse filiale qu'elle s'était donnée. Comment s'y prendrait-elle? Réussirait-elle? Elle ne le savait pas. Une seule chose lui paraissait résulter clairement de sa toute petite expérience de médiatrice: elle se promit de ne pas amener volontairement la conversation sur ces années de deuil qui renfermaient trop de mystères pénibles, d'attendre, d'être prévenante et bonne, espérant que, derrière elle, et sans qu'elle la montrât, les yeux du père et de madame Jeanne finiraient par voir celle qui l'avait formée.

Alors une vie nouvelle commença, pour les habitants du vieil hôtel de Lannion. Ce ne furent pas seulement des gerbes de fleurs qui rentrèrent dans les appartements vides, ce fut surtout une gaieté insinuante, une lueur discrète répandue sur toutes choses, une détente progressive des habitudes d'agir et de penser introduites par madame Jeanne.

Les premiers jours, Simone ne sortit pas. Elle attendait, travaillant à quelque ouvrage de lingerie qu'elle avait demandé à madame Jeanne, l'heure du déjeuner, puis celle du dîner qui réunissait la grand'mère, le père et l'enfant. Cette solitude ne lui déplaisait pas. Une douceur très grande venait à la jeune fille de cette reprise de possession paisible des lieux qu'elle avait habités. Simone s'en trouvait plus calme, plus forte, plus gaie aussi, lorsque M. L'Héréec rentrait de l'usine, fatigué le plus souvent et toujours un peu sombre. Il s'épanouissait en apercevant sa fille. Elle lui parlait de ce qu'elle avait vu ou songé, des événements minuscules de la matinée ou de l'après-midi, l'interrogeait sur Lannion et même sur Tréguier, et le forçait à oublier ses préoccupations d'affaires. Les repas, pendant lesquels la mère et le fils échangeaient autrefois de rares paroles, pour se communiquer des chiffres ou se raconter les histoires fastidieuses de la petite ville, devinrent des heures de trêve et de gaieté cordiale. Ils se prolongèrent. M. L'Héréec reprit son ancienne coutume de revenir de l'usine par le plus court. Le petit canot traversa le Guer, soir et matin, comme au temps de madame Corentine. Et les soirées parurent moins longues, à trois, sous les berceaux de lilas que le soleil encore tiède pénétrait de rayons penchés.

Il arrivait à Simone, sans trop y prendre garde, et par une sorte d'habitude, de dire en parlant d'elle-même: «Nous avions coutume, nous faisions, nous aimions...» Elle n'appuyait pas. Mais la pensée de l'absente s'insinuait entre eux subtilement, prenait, sous cette forme commune et vague, quelque chose du charme propre de Simone. L'approbation qu'obtenait la jeune fille remontait un peu jusqu'à la mère. Et, si mince que fût l'occasion, Simone éprouvait, à chaque fois, un contentement intime et profond, comme si madame Corentine avait souri, de loin, pour elle seule.

Madame Jeanne elle-même, très défiante au début, parce qu'elle redoutait un piège, une complicité secrète entre Simone et son père, perdait chaque jour de ses préventions. Elle s'était imaginé qu'une petite fille élevée par sa bru ne pouvait être que futile, intrigante, préoccupée de toilette et de plaisir. Au lieu de cela, elle découvrait une enfant sérieuse, adroite dans les travaux de femme qu'elle estimait très fort, simple de goûts, prompte à s'effacer devant l'autorité indiscutée de la maison. Ce dernier trait surtout commença à la faire changer d'attitude. Elle ne renonça pas à la visite quotidienne qu'elle faisait, chaque matin, à l'usine. Mais, l'après-midi, elle admit Simone à travailler près d'elle, dans le salon ou dans la grande chambre brune où se trouvait le portrait de M. Jobic.

Puis, comme une jeune fille de l'âge de Simone ne pouvait demeurer recluse à la maison, et qu'on commençait à jaser déjà de ne point la voir sortir avec sa grand'mère, madame Jeanne l'emmena. Ce fut à contre-cœur. Les quelques vieilles personnes qu'elle visitait chaque jour étaient, naturellement, des plus prévenues contre madame Corentine. Elle se trouvait assez embarrassée d'avoir à leur présenter Simone, ne pouvant expliquer par quelle suite de circonstances la jeune fille habitait, en ce moment, l'hôtel L'Héréec. Contre son attente, ni mesdemoiselles Le Gallic, ni la vieille madame de Pleumeur, ni M. Quimerc'h, le banquier, un des plus anciens amis de la famille, ne parurent surpris de voir entrer Simone auprès de madame Jeanne. Ils la savaient à Lannion. Ils l'attendaient. Et, découvrant en elle si peu de ressemblance physique avec la mère, ils eurent vite fait d'oublier le passé déjà lointain, pour ne retenir de la présence de l'enfant que ce sentiment de curiosité, d'attendrissement mêlé d'envie, que cause une entrée de jeunesse épanouie dans un milieu fané. Ils exprimaient leur émotion à voix basse, en reconduisant la grand'mère:

—Votre petite-fille vous fera honneur, chère amie. Ce doit être une joie pour ce pauvre Guillaume? L'avez-vous pour longtemps? Ramenez-la, vous savez, quand vous voudrez.

Le soir, le père demandait:

—Eh bien! que vous a dit aujourd'hui madame de Pleumeur?

Madame Jeanne laissait deviner que l'accueil avait été très bon. Elle parlait complaisamment du temps qu'il avait fait, des gens rencontrés et salués dans la rue, prenait sa petite-fille à témoin, avec un air d'intérêt où l'aïeule déjà transparaissait. Et Guillaume L'Héréec, fier, au premier moment, de ce que cette petite attirait toutes les âmes à elle, de ce qu'elle apaisait les rancunes et rendait la vie aux soirées mortes du vieil hôtel, songeait presque aussitôt: «Ce n'est qu'en passant, elle partira.»

Cela suffisait pour empêcher le sourire de monter à ses lèvres. Il était de ceux que le rêve ne quitte jamais tout à fait, et auxquels il faut, pour jouir du présent, l'illusion de la durée. Avec son habitude de vivre, par la pensée, toujours un peu en avant, sa disposition à souffrir des tristesses prévues, ce qu'il apercevait, c'était le lendemain de ce départ fatal, prochain peut-être, et l'isolement plus cruel qui suivrait. Avoir entrevu Simone, la perdre, ne pas savoir, en la perdant, quand il la retrouverait, voilà l'épreuve qui hantait déjà sa tête songeuse de Breton. Elle l'absorbait au milieu de ses ouvriers, parfois dans le cours d'une conversation d'affaires; elle le ressaisissait dès que Simone le quittait un instant, ou lorsqu'il entendait, le matin, le craquement des vieux planchers dans la chambre voisine, et une voix qui disait, à travers la cloison:

—Bonjour, père! avez-vous bien dormi?

Certes, la tentation lui venait souvent d'appeler l'enfant, de la prendre à part, pendant une absence de madame Jeanne, et de lui dire:

«Écoute, je ne puis vivre sans toi, je sens que je ne pourrai pas. Dis-moi si ta mère consentirait à rentrer, maintenant que, hélas! pour la deuxième fois, elle a été chassée? Je vois bien que tu cherches à ramener ton père vers ta mère, mais n'est-ce qu'une inspiration généreuse d'enfant qui souffre d'être disputée entre nous? Ou bien sais-tu quelque chose? Es-tu sûre qu'elle voudrait? Dis-moi vite. Et finissons cette torture trop longue, pour toi et pour moi.»

Et, à chaque fois, il se répondait à lui-même:

«Non, non, elle ne voudrait pas! C'est fini. L'occasion unique est passée. Ma femme était venue à nous, peut-être forcée par le malheur, comme le prétend ma mère, par des circonstances que Simone ignore, évidemment, et qu'elle doit ignorer. Mais enfin j'aurais pu, un instant, la reprendre à mon foyer. J'ai manqué d'énergie. A présent nous sommes plus loin l'un de l'autre que jamais. Et puis, la rappeler, à quoi bon? Quand même elle voudrait revenir, qui me garantit que la vie ancienne ne reviendrait pas aussi, avec ses luttes, ses querelles, ses blessures de cœur? Elle a bien élevé notre enfant, c'est vrai... Mais est-ce là un signe certain qu'elle s'est assagie? Qui peut me dire si ma Simone ne doit pas ce charme, cette gravité naïve, cette égalité d'humeur et de tendresse, bien plus à la bonté de sa nature qu'à l'éducation qu'elle a reçue? Et puis-je, en honneur, puis-je, de sang-froid, pour ma femme qui ne rendra peut-être aucun bonheur à ma vie, sacrifier ma mère qui ne voudra pas rester, elle, qui s'en ira...»

Il se rappelait alors le dévouement constant de madame Jeanne, la tendresse dont elle l'avait entouré, surtout dans ces dix années d'épreuve, les dernières, et il concluait: «Il n'y a rien à faire, je ne troublerai point Simone de pareilles questions. Ce sont des douleurs stériles que je n'ai pas le droit de lui imposer.»

Et il ne se résolvait à rien. Après la crise où sa volonté s'était un moment réveillée et fixée, il se retrouvait l'homme faible, timide, combattu entre des raisons multiples. Il avait peur de ces trois femmes qu'il aimait, et il se renfermait en lui-même, usant sa force et sa vie en projets, en luttes muettes, en rêves et en regrets.

Un dimanche, il y avait trois semaines que Simone vivait près de son père, madame Jeanne et Simone achevaient de déjeuner. Elles étaient seules. M. L'Héréec était parti le matin pour passer la journée à Tréguier. Un coup de sonnette étonnamment long et retentissant s'engouffra dans les corridors ouverts et les escaliers de la maison. Simone s'avança jusqu'à la porte du jardin, et revint presque aussitôt, rouge d'émotion.

—C'est mon grand-père Guen, dit-elle, avec...

—Avec qui? demanda madame Jeanne.

—Je crois que c'est mon oncle Sullian. Je ne le connais pas... Ils me prient de venir.

—Est-ce qu'ils vous emmènent, Simone?

La jeune fille, étonnée, regarda, et vit que madame Jeanne, assise de l'autre côté de la table, était toute pâle.

—Je ne suppose pas, dit-elle. Et même non, assurément. Ils viennent me voir.

Madame Jeanne, qui avait une merveilleuse puissance sur elle-même, reprit son calme habituel, pas assez vite cependant pour que sa petite-fille n'eût saisi ce mouvement d'angoisse rapide.

—Vous pouvez leur dire, reprit madame Jeanne, qu'ils entrent au salon, s'il leur plaît. J'en serai même bien aise, car j'ai de l'estime pour M. Guen... Moi, je me tiendrai dans ma chambre.

Simone courut. Dans l'encadrement de la petite porte extérieure, toute coiffée de lierre retombant, le grand-père était toujours debout, parcourant de ses yeux clairs les massifs du jardin coupé d'allées tournantes. Si pressée qu'elle fût de l'embrasser, Simone s'arrêta un instant, à deux pas de lui, contente de lui jeter:

—Voulez-vous entrer? Grand'mère vous en prie!

Mais Guen se retira d'un mètre, pour être bien dans la rue, et, quand il eut embrassé sa petite-fille, à plein cœur:

—Je n'entrerai pas où ma fille n'est pas reçue, dit-il tranquillement. Ta mère est-elle ici?

L'enfant baissa la tête, et le sourire de ses joues s'effaça.

—Alors, continua Guen, va mettre ton chapeau, et faisons un tour dans la ville. C'est Sullian qui a voulu te voir...

Il montrait du bras, avec orgueil, un beau grand garçon, au teint vif, la barbiche divisée en deux petites pointes rousses, et qui se tenait découvert, à dix pas en arrière, intimidé d'avoir pour nièce une pareille demoiselle.

Simone aussi fut prise d'un accès de sauvagerie, devant ce marin qu'elle n'avait jamais vu qu'en photographie, et elle s'enfuit, à travers le jardin, sans lui dire bonjour.

Mais, dix minutes plus tard, ils causaient tous trois, la petite entre les deux capitaines, en longeant le quai, sous les ormeaux. Ils s'étaient tout de suite plu, Simone et Sullian. Leur jeunesse les rapprochait, et je ne sais quoi de décidé dans l'humeur, une manière semblable de répondre, à la volée, tout ce qu'ils pensaient.

—Ma foi, ma nièce, nous avons bien failli ne pas nous connaître! Coulé à pic, figurez-vous, en pleine nuit et par un temps!

—N'en parlez plus, ça me fait mal de me souvenir...

—Mais au contraire! ça donne confiance dans la vie! Voyez le grand-père, sept naufrages à l'actif.

—Huit, fit Guen humblement, mais deux seulement qui comptent: le reste avec mon canot, dans les baies.

—C'est égal, père, vous avez de l'avance. Et puis songez, Simone, que me voilà en congé d'un mois. Je n'en ai jamais eu autant!

—Vous arrivez de Bordeaux?

—Avant-hier. Il a fallu un temps pour les assurances! J'ai cru que j'en deviendrais fou d'envie de partir.

—Et Marie-Anne? Bien contente, n'est-ce pas?

—Ah! ma petite, interrompit Guen, j'aurais voulu que tu fusses là: ça faisait pleurer de voir sa joie.

Simone les considérait l'un après l'autre, son grand-père un peu solennel, droit, comme fier d'être d'une famille où l'on naufrageait si heureusement, et Sullian penché et tourné vers elle, au contraire, la figure épanouie par un large sourire qui relevait ses fines moustaches rousses, et qui disait: «Oui, regardez-moi, petite nièce Simone, c'est moi le naufragé, moi qu'on a reçu avec des larmes de joie, moi qui bénis la vie à présent!»

Son visage disait cela si clairement, que Sullian jugea inutile d'exprimer autrement la joie qu'il avait eue, lui aussi, de retrouver Marie-Anne. Il laissa passer un moment, et murmura, en tirant sa barbe:

—Et mon fils dont vous ne parlez pas? Est-il gentil, mon petit mousse!

Tous trois ils passaient ainsi, causant, l'air heureux, sans se préoccuper des bourgeois de Lannion. Comme c'était jour de fête, la plupart des boutiques étaient fermées. Sullian trouva une pâtisserie ouverte, et il acheta un grand gâteau pour Marie-Anne, un autre pour Simone, un troisième qu'il enverrait à son père, et des bonbons qu'il ferait goûter au petit. Il dépensait avec une sorte de rage joyeuse, riant de jeter son argent sur le comptoir, et de l'écouter sonner. Car c'était de la vie encore, et la vie l'enivrait, sans qu'il sût trop pourquoi, lui qui venait de voir la mort.

Au hasard, ils tournèrent dans les rues de la ville, s'arrêtèrent sur la place du marché, à cause des vieilles maisons qui sont là, vêtues d'ardoises du haut en bas, comme d'une cotte de maille, et que Simone trouvait jolies, puis, ne pouvant se résoudre à se quitter encore, s'en allèrent près de la chapelle de Brélévenez, pour revenir par la route de Perros jusqu'à l'hôtel des L'Héréec.

Le capitaine Guen avait remis à Simone une lettre de madame Corentine, donnant des nouvelles de Jersey, mais ne demandant rien au sujet de M. L'Héréec ou de madame Jeanne. Et telle était la réserve naturelle du vieux Guen, qu'il fit instinctivement comme sa fille. Il évita d'interroger l'enfant sur les projets qu'elle faisait, sur les chances de réussite de cette grande affaire qu'ils avaient complotée tous deux. Du moment que ses conseils ne pouvaient pas servir, et il le sentait bien, pourquoi lui parler de cela?

Seulement, comme il la quittait, l'embrassant, auprès de la porte encore fermée de l'hôtel:

—Ma Simone, dit-il, personne ne t'a manqué, j'espère, dans cette maison-là?

Vers l'heure du dîner, quand M. L'Héréec revint de Tréguier, il n'apprit pas sans émotion que M. Guen et Sullian avaient failli entrer dans la maison de madame Jeanne. Il se fit raconter la promenade à travers les rues de Lannion, le naufrage de Sullian, le retour à Perros, et, comme il demandait:

—J'aurais voulu assister à cette scène que tu as vue, quand la dernière dépêche est arrivée, annonçant le sauvetage...

—Oui, répondit naïvement Simone, quand ma tante Marie-Anne y pensait seulement, on l'aurait crue en paradis.

Il était dans la destinée de cette petite Marie-Anne, l'humble Perrosienne, de répandre autour d'elle comme un rêve très doux et très sain.

M. L'Héréec ne cessa toute la soirée de songer à elle.

Et Simone se dit que la journée avait été bonne, puisque madame Jeanne avait eu un mouvement de tendresse, et que son père était près de pleurer du retour de Sullian.

XX

Octobre était venu. Depuis une quinzaine, presque chaque matin, Simone accompagnait son père, quand il se rendait à l'usine. Elle l'attendait, laissant ouverte la porte de sa chambre pour le voir passer, courait à sa rencontre dans le couloir vitré où des papillons bruns, réfugiés contre le froid de la nuit, battaient de l'aile en montant. Tous deux, ils s'embrassaient, très heureux de se dire: «mon père, ma fille», si bien accoutumés l'un à l'autre qu'on aurait pu croire qu'ils avaient toujours vécu ainsi. M. L'Héréec entrait chez sa mère, comme il en avait l'habitude depuis sa petite enfance, et alors, libre, presque gai bien souvent, il emmenait Simone par la rue du Pavé-Neuf, l'espace de deux cents mètres peut-être, jusqu'au bord du Guer où il trouvait le canot. C'était leur meilleur moment de la journée. Ils allaient à tout petits pas pour le prolonger. Simone s'était dit que l'explication tant souhaitée, l'aveu qu'elle espérait et qu'elle avait senti plusieurs fois effleurer les lèvres du père, aurait lieu pendant une de ces promenades matinales.

Cependant M. L'Héréec n'avait pas parlé encore.

Un matin, ils s'étaient attardés sur le pont, à regarder une file de chalands chargés de goëmons, qui remontaient la rivière.

Huit heures sonnèrent à la cathédrale.

—Comment, huit heures! Mais je suis en retard, dit M. L'Héréec. Moi, qui ne l'étais jamais!

Il ajouta, avec un bon sourire, en se remettant à marcher:

—Je te remercie de changer quelque chose à ma vie! Rien ne me retenait chez nous, il y a six semaines. Je n'avais pas de raisons d'être en retard. Tandis que maintenant!

Simone lui avait pris le bras. Ils allèrent grand train jusqu'à l'endroit de la rive où le canot, attaché à un pieu, tirait en roulant sur sa chaîne, et descendirent la berge sans s'être séparés.

Simone s'arrêta sur une presqu'île de terre et d'herbes, tandis que son père enjambait le bordage du bateau.

—Si vous vouliez? demanda-t-elle.

—Quoi donc?

—J'irais avec vous au moulin.

—Non, mon enfant.

—Cela m'amuserait beaucoup, les meules, les greniers, le bruit des machines. Je serais contente de voir où vous travaillez.

—Je n'ai pas le temps, ce matin.

—Je vous en prie! Vous me ferez grand plaisir!

M. L'Héréec, qui avait saisi la perche ferrée, et s'apprêtait à pousser au large, fixa un moment Simone, et, voyant qu'elle n'était pas dupe de ce petit mensonge, reprit, d'un air très triste:

—Non, ma Simone. J'attends quelqu'un ce matin, M. Quimerc'h. Et puis, c'est si pauvre, à présent, là-bas!

Elle fut affectée du ton et de l'air dont il disait cela. Longtemps après qu'il eut abordé de l'autre côté du Guer, en lui envoyant un baiser d'adieu, elle le suivit du regard, et elle le vit entrer dans ce carré de murs de briques où il avait dépensé tant d'heures vaines.

Toute la matinée, elle ne cessa de penser à ce mot découragé. Sans doute, depuis qu'elle demeurait avec son père, elle avait bien vu, à la stricte économie de la maison, que l'ancienne aisance avait fait place à un état voisin de la gêne. L'étoffe éclatée des meubles du salon, que madame Jeanne réparait au passé avec des brins de soie jaune, les papiers défraîchis recouverts par endroits de morceaux de rouleaux neufs, l'abandon du jardin, le prix même que son père et sa grand'mère attachaient, naïvement, aux menues surprises qu'ils ménageaient à Simone, des primeurs, un poisson plus recherché, un gâteau apporté par madame Jeanne sous sa mante, ou par M. L'Héréec entre deux liasses de papiers, lui avait laissé deviner que le moulin ne donnait plus que de maigres bénéfices. Mais la constatation directe de leur misère, ils l'avaient épargnée à l'enfant. «C'est si pauvre là-bas!» La phrase revenait en bourdonnant, et rendait Simone distraite, tandis qu'elle travaillait à l'aiguille auprès de madame Jeanne, restée ce matin-là au logis, appliquée à tracer, sur des effets de commerce, la signature respectée dans toute la Bretagne: «Veuve L'Héréec et fils.»

A midi, M. L'Héréec n'était pas rentré. Comme il déjeunait quelquefois à l'usine, les jours où les affaires l'y obligeaient, madame Jeanne se mit à table, sans trop se préoccuper de l'absence de son fils.

Cependant, vers deux heures, ne l'ayant pas revu, elle se montra inquiète. D'ordinaire, M. L'Héréec l'envoyait prévenir qu'il avait été retenu, car il la savait prompte à s'alarmer, au sujet de ce fils unique, si jalousement aimé.

—Venez, Simone, dit-elle, je dois porter des traites à recouvrer chez M. Quimerc'h. Il nous donnera des nouvelles de mon fils, puisqu'il l'a vu ce matin.

Pour aller chez M. Quimerc'h, son banquier depuis de longues années, madame Jeanne faisait toujours un peu de toilette. Comme le temps était pluvieux et déjà froid, elle mit son manteau long, orné d'un col de martre rabattu, couvrant toutes les épaules et retenu par une agrafe d'argent. L'étoffe, ample comme une limousine, datait des temps anciens; la fourrure avait des sillons garnis d'un maigre duvet. Et cependant, personne de Lannion, pas une bourgeoise, même plus jeune, n'avait meilleur air, plus de dignité naturelle et d'allure que madame Jeanne avec ses papillotes, sa coiffe du pays et sa pelisse de fourrure. On sentait que c'était une vieille dame, de bonne race, fidèle aux modes de ses vingt ans. Elle monta, toujours droite, toujours attentive aux passants qui pouvaient la saluer, vers la place du Centre, traversa la rue de Saint-Malo, et, au coin de la rue de Tréguier, entra sous un porche que flanquaient deux colonnes de granit, toutes vertes par endroits.

M. Quimerc'h habitait à droite. Elle poussa la porte rembourrée, et pénétra dans une salle d'attente, où il n'y avait qu'une demi-douzaine de chaises, le pupitre noir et le fauteuil vide d'un clerc.

M. Quimerc'h, au bruit mou de la porte retombant sur le mur, était sorti de son cabinet. En apercevant les deux femmes, il prit un air de condoléance affectueuse, serra le bout des doigts de madame Jeanne, et ses yeux enfoncés de vieux travailleur, restés jeunes, au milieu de ce visage maigre et long, se portèrent de madame Jeanne à Simone, et de Simone à madame Jeanne, comme pour chercher, sur leurs visages, la trace d'émotion qu'il n'y rencontrait pas.

—Eh bien? demanda-t-il.

—Quoi donc? Vous avez vu mon fils?

—Oui, ce matin.

—Où est-il?

—Mais... à l'usine. J'ai envoyé mon clerc lui porter ma réponse... Est-ce que...

Madame L'Héréec, aussi grande et aussi sèche que lui, le regardait dans les yeux, avec un étonnement croissant. Elle avait mis la main dans la poche de son manteau, pour retirer la liasse de papiers signés d'elle, puis elle s'était arrêtée, au milieu de son geste, comprenant vaguement qu'il y avait une autre question plus grave.

—Vous ne l'avez donc pas vu, vous-même?

—Non, il n'est pas venu déjeuner...

Le visage du banquier devint tout sombre. M. Quimerc'h s'inclina un peu.

—Alors entrez, ma pauvre amie.

Madame L'Héréec n'entra pas tout de suite. Un malheur l'avait frappée sûrement. Elle ne savait pas encore lequel, et elle en avait déjà les traits tout tirés et raidis par l'émotion. Mais ce qu'il ne fallait pas, c'est que la petite la vît souffrir. Les vieilles femmes, même les mieux habituées aux trahisons de la vie, peuvent avoir une faiblesse: et ce n'est point dans l'ordre de se montrer ainsi devant les jeunes, qui regardent et prennent exemple.

—Simone, je reviens tout à l'heure, dit-elle d'une voix aussi calme qu'elle put.

Et, déboutonnant le col de sa pelisse, comme elle faisait d'habitude à la porte des salons, la grand'mère entra seule, à la suite de M. Quimerc'h.

Ce que celui-ci devait apprendre à sa vieille amie madame Jeanne, c'était la ruine. Il le fit en peu de mots, sans détour, sans étalage d'inutile pitié, comme un chirurgien qui connaît la vigueur du tempérament de son malade. Il raconta comment il avait su, le matin même, la faillite d'une maison de Paimpol, client principal des L'Héréec. Aussitôt, il avait couru à l'usine du Guer, pour se rendre compte, livres en mains, du crédit accordé à cette maison par Guillaume et sa mère.

—Considérable, dit madame Jeanne.

—Je ne l'ai que trop vu. Et tout est perdu.

—Tout?

—Absolument.

—Alors?

—Il faut vendre.

—L'usine?

—Et aussi, j'en ai peur, votre maison de Tréguier.

Elle était assise en face du bureau, les mains jointes et posées sur les plis de son manteau, très pâle, mais brave comme toujours, raisonnant déjà ce nouveau malheur. Pourtant, lorsqu'elle entendit parler de vendre la maison de Tréguier, elle ferma les yeux comme devant une vision trop triste, et elle se tut. Puis, sa tendresse maternelle, plus forte que tout, l'emporta et consentit.

—Il ne pourrait pas, en effet, quitter Lannion, à présent. Sa vie, à lui, s'est passée ici. Comment l'avez-vous trouvé?

—Calme, étonné seulement des emprunts que vous m'aviez faits.

Elle rougit un peu, elle si pâle tout à l'heure. Ses yeux de vieille, tout humides, rencontrèrent ceux de M. Quimerc'h.

—Je les lui cachais, voyez-vous. Il eût été trop tourmenté, s'il avait su que j'hypothéquais l'un après l'autre mes biens, pour maintenir notre crédit. Le travail lui était une diversion nécessaire, monsieur Quimerc'h... J'ai tout fait pour la conserver... Je suis vaincue... encore une fois...

Elle se leva, n'y voyant plus, pour remettre sur le meuble la petite liasse de traites, destinée à tomber dans le gouffre ouvert de cette liquidation désastreuse. Le banquier les prit. Et, serrant la main qui se tendait vers lui:

—Vous avez été une mère admirable, madame L'Héréec, dit-il. Si je puis vous rendre quelque service...

Elle le remercia d'un signe.

—J'oubliais, reprit M. Quimerc'h. A une heure, votre fils m'a prié de lui faire une avance sur ces valeurs, justement. Je viens de répondre. J'ai envoyé par mon clerc ce que M. Guillaume m'a demandé.

Madame Jeanne eut un mouvement de surprise. Pourquoi une avance dans des conditions pareilles, sans entente préalable? Cependant elle n'exprima pas autrement sa pensée. Et, montrant la porte:

—Je désire, vous comprenez, monsieur Quimerc'h... Une enfant si jeune...

—Assurément, madame.

Elle passa son mouchoir sur ses yeux, rattacha le col de sa pelisse, et, élevant la voix pour mieux tromper la petite qui ne savait rien, elle sortit.

—Nous reparlerons de l'affaire, monsieur Quimerc'h. Je reviendrai avec mon fils.

—Quand vous voudrez, madame. Serviteur.

Mais quand elle se retrouva dehors à côté de sa grand'mère, Simone vit bien que quelque chose de grave s'était passé chez le banquier. Madame Jeanne s'en allait dans les rues sans prendre garde où elle posait le pied, buttant aux saillies des pavés de Lannion, les yeux à terre et ne voyant rien, ni sa route, ni les gens qui saluaient, ni Simone qui n'osait pas l'interroger et commençait à s'inquiéter. Pourquoi marchait-elle si vite? Pourquoi, dans l'ouverture des rues descendantes, dès que les arbres du Guer pouvaient se découvrir, jetait-elle de leur côté ce regard désespéré?

Elle ne sembla revenir au sentiment de la réalité qu'en s'arrêtant devant la porte de l'hôtel. Au lieu d'ouvrir elle-même, elle sonna. Gote accourut, autant qu'elle pouvait courir, car la sonnette avait reçu un branle formidable.

—Mon fils est rentré?

—Non, notre maîtresse. Il a fait dire qu'il serait là pour dîner.

—Où est Fantic?

—Jusqu'en Brélévenez, pour chercher les poules, madame sait bien, chez la...

—Oui, oui... c'est bon.

Elle ne rêvait plus, madame Jeanne. Son ton de décision, son air froid et ferme avaient reparu. Elle s'adressa à Simone:

—Rendez-moi un service, dit-elle. C'est le premier que je vous demande. Allez à l'usine, et ramenez votre père.

Il fallait que la commission fût bien pressée, pour que madame Jeanne en chargeât Simone, elle qui blâmait Guillaume de laisser chaque matin sa fille remonter seule la promenade et la rue du Pavé-Neuf.

La jeune fille était déjà au bas de la rue, quand, sur le seuil d'ardoise, le bout de la robe de madame Jeanne s'effaça en glissant. Le chemin, elle le connaissait. Le canot ne lui faisait pas peur. Elle prit la rame. En vingt coups, dérivant un peu, elle aborda de l'autre côté de la rivière, attacha la chaîne à une pierre saillante, et suivit, à travers le pré, le talus pierreux encaissant le canal du moulin. Personne sur le sentier. Des chevaux blancs sans gardien, dans les pâturages, et devant elle, au premier exhaussement du sol qui s'élevait en colline, les murs rouges, plus visibles parmi leurs peupliers à demi dépouillés de feuilles. Elle ne pouvait s'empêcher de penser à tant de fois que son père était passé là, au dur travail de cette vie sans joie. Elle songeait au sens mystérieux de la commission qu'elle allait remplir, et le souvenir de sa mère, malheureuse aussi, seule dans la petite maison de Saint-Hélier, l'oppressait comme un poids très lourd pour sa jeunesse.

Aucune trace n'était restée dans sa mémoire du chemin qu'elle suivait. Des feuilles toutes d'or, tournant sur leur queue pendante, venaient au-devant d'elle, portées par la brise d'automne. Arrivée au pied du double rang de peupliers qui enveloppait le moulin, elle se rappela que son père inclinait à gauche, le matin. Et, dans la paroi des murs qu'on ne pouvait distinguer des bords du Guer et qui regardait au loin la grande rue de Kérampont, elle découvrit une porte: l'ayant poussée, elle entra. Derrière l'enceinte de construction récente, au delà d'une grande charroyère pleine de débris de charbon, le moulin, bâti en long, bas d'étage, percé de fenêtres inégales, comme les très anciennes choses, indéfiniment refaites et réparées, craquait de toutes parts. «C'est si pauvre là-bas!» Oh! oui, Simone put mesurer d'un coup d'œil cette misère dont le père avait honte, et la tristesse de ce grand bâtiment dont les deux ailes, où le travail avait cessé, closes, barricadées, sans bruit de machine, avaient un air de mort. Dans le pavillon seulement, au milieu, des meules tournaient, en petit nombre. La terre tremblait dans l'enclos. Un chauffeur traversa l'allée. Un porteur de sacs se pencha par une fenêtre. Simone n'eut pas la tentation de s'arrêter. Elle continua sa route, ayant aperçu, accolée au mur d'enceinte, une construction légère qui devait être les bureaux.

M. L'Héréec se trouvait dans la première pièce, éclairée par une baie vitrée, ouvrant sur l'usine. Il ne voyait pas venir Simone. La tête appuyée sur un coude, il était absorbé par un travail difficile que l'entrée de la jeune fille interrompit, pas tout de suite cependant. Il demeura penché, réfléchissant, comparant deux livres. Et ce fut seulement quand trois doigts d'enfant se posèrent sur son épaule que, d'un mouvement brusque, il se retourna.

Le visage de Simone souriait, au-dessus de lui.

—Toi, Simone?

—Je viens vous chercher. Grand'mère est inquiète.

Il passa la main sur son visage, pour en effacer les rides creusées par le travail et l'expression trop sombre qu'il y sentait fixée.

—Oui, dit-il, je ne suis pas rentré pour déjeuner avec vous. J'ai eu beaucoup de travail, ma petite Simone. Cela t'étonne, n'est-ce pas?

Il interrogeait son enfant, pour essayer de deviner ce qu'elle savait.

Elle lui répondit, avec un regard où il y avait un reproche très doux:

—Pouvez-vous venir?

—Allons! fit-il en se levant. Aussi bien, tout est fini.

Il ferma les livres, plaça par-dessus des liasses de papiers, et appela un commis, qui sortit du bureau voisin:

—Portez ceci chez ma mère.

L'employé, un vieux aux cheveux plaqués, maigre dans sa redingote longue, passa entre Simone et M. L'Héréec, sans plus aucun souci des formes, le regard dur et chargé de cette colère contre les gens, contre les choses, contre tout, qui prend les serviteurs congédiés, jetés à l'abandon, à l'âge où le passé n'est plus qu'une chance de moins pour retrouver une place.

—Comme il fait doux dehors! dit M. L'Héréec, vois donc, on dirait une journée d'été.

Simone lui donnait le bras, et, pour qu'elle ne remarquât pas trop les lézardes du moulin, ni les fenêtres grillées d'où pendaient des brins de paille semés par les moineaux, il lui montrait, en avant, les collines boisées, très nettes, un peu blondes à cause des bouleaux et des platanes déjà touchés par les nuits fraîches.