II
Le lendemain matin, quand Simone entra dans la chambre de sa mère, celle-ci dormait encore, lasse d'avoir veillé et d'avoir pleuré. La jeune fille s'avança sur la pointe des pieds, enveloppa sa mère de ses bras, et l'éveilla en l'embrassant longuement, sans rien dire, avec ce merveilleux tact des enfants qui grandissent, et qui savent déjà que les tendresses blessées n'ont pas besoin d'explication, mais de caresses pour guérir.
Elle retournait dans son appartement, heureuse d'avoir fait plaisir et de se sentir tant aimée. En passant à côté du métier, elle jeta un coup d'œil sur le dessin du canevas. A peine si le mouvement fut marqué: une inflexion légère de la taille, les grands cils qui s'abaissent et se relèvent. Mais elle avait vu que le trait à l'encre de Chine en était au même point. Madame L'Héréec avait deviné la pensée de sa fille.
—J'avais les yeux si fatigués hier soir, dit-elle, que je n'ai pu continuer.
Une demi-heure plus tard, elles descendaient au magasin, que la servante venait d'ouvrir et de balayer. Il faisait un soleil radieux. Et il était bien joli, sous cette pluie de rayons, l'étalage de la Lande fleurie. La lumière se brisait, en éclats de toutes les couleurs, sur mille objets aux surfaces polies, cailloux du Rhin, broches, bracelets, épinglettes, émaux, éventails en ivoire ou en plumes. Elle mettait une aigrette au bord rose des gros coquillages de l'Inde, sur les ongles des pattes de lagopèdes montées en porte-plumes et en coupe-papier, glissait en lueurs fauves le long des cannes de choux vernies, des cabbage sticks entassés dans un coin, cerclait d'une auréole les assiettes du Japon et les coupes de cristal, d'où s'élevaient, en pyramides crêpelées, tous les tabacs de la libre Angleterre, Virginian, Old Judge, army and navy mixture, Richmond gem, Orient, qui répandaient dans l'atmosphère un parfum de bazar levantin.
Simone aimait ces choses brillantes et bien rangées. Elle aimait les clairs jours d'été. Elle s'avança, ouvrant les yeux tout grands, comme si elle fût entrée dans une salle de bal, devinant que sa jeunesse et cette lumière étaient faites l'une pour l'autre.
Madame Corentine, qui la suivait, parut, au contraire, gênée par ce miroitement universel. Elle s'assit derrière un bureau qui occupait le milieu de la pièce, et se courba sur un livre de comptes, tandis que sa fille, debout, penchée au-dessus d'une vitrine, rangeait une collection de bijoux en granit de Jersey et de sous de l'île émaillés. Les doigts de Simone, à petits coups légers, redressaient l'alignement compromis par les acheteurs de l'avant-veille, donnaient une inclinaison plus heureuse à un croissant de pierre bleue ou rose, essuyaient un grain de poussière. Elle avait l'habitude et le goût de ce joli ménage. Son esprit ne s'y dépensait guère. Il lui en restait assez pour songer, et son cœur faisait du chemin autant que sa main en faisait peu, son cœur si jeune, grisé pour un rayon de jour. Elle pensait à son père qui, en ce moment peut-être, lisait la ligne tracée par elle sur la page blanche. Comment l'avait-il reçue? Un petit frisson l'agitait à cette idée. Elle se représentait bien la maison, le jardin, le salon où se tenait sans doute M. L'Héréec, avec sa mère, la sévère madame Jeanne, le coup de sonnette du marin, la porte ouverte par la vieille Gote; mais tout se brouillait ensuite, et elle cherchait, sans pouvoir la trouver, la figure de son père. Cinq années sans le voir avaient presque effacé l'image, altéré les contours, l'expression des yeux, le souvenir du son de la voix. Elle ne pouvait pas. C'était déjà comme si la mort avait passé, avec ses voiles qui s'ajoutent les uns aux autres, d'année en année. Pas même un portrait qui pût l'aider à ressaisir l'impression ancienne et si chère. Dans la nouvelle maison, tout ce qui rappelait le père était banni, excepté une photographie déjà jaune, datant des premières semaines après le mariage, et qu'elle avait aperçue une fois, un jour que sa mère feuilletait des liasses de lettres pliées en quatre.
Elle se ralentit un peu dans son travail, leva la tête, et regarda sa mère.
Madame Corentine avait appuyé son menton sur une de ses mains, et, les yeux vagues fixés sur la rue, elle réfléchissait. Elle avait l'air triste.
Comme tout avait changé, depuis la veille, pour une ligne d'écriture!
Simone se remit à ranger les bijoux de granit et les sous de Jersey. De temps en temps, elle levait les yeux vers le bureau d'où ne venait aucun bruit de plume rayant le papier, aucune ombre rapide d'un bras levé brisant les lueurs du parquet. Elle retrouvait toujours la même silhouette fine et songeuse.
Il devait y avoir autre chose que le souci de la veille, pour que madame Corentine fût à ce point absorbée dans ses réflexions. Après le déjeuner, elle annonça l'intention d'aller rendre visite à miss Ellen Crawford, vieille demoiselle pauvre, qui se disait toujours institutrice, bien que, depuis longtemps, on ne lui eût connu aucune élève, et pouvait sans déchoir, à l'abri de ce pavillon, rendre mille petits offices rétribués qui lui eussent fait sans cela un état inférieur: Miss Ellen gardait les cottages, les louait, gageait les cuisinières, et prenait en pension, dans son petit jardin de Springfield Road, les géraniums et les fuchsias laissés par les baigneurs ou par les familles en voyage.
Simone, restée seule, se demanda ce que sa mère pouvait bien avoir à confier à miss Ellen Crawford. Il lui fallut attendre, pour le savoir, plus d'une grande heure, vendre une demi-douzaine de cabbage sticks, de broches en vieil argent et de vues de Jersey. Enfin sa mère revint, et, comme personne ne se trouvait arrêté à la devanture du magasin:
—Simone, dit-elle, je viens de convenir avec miss Ellen qu'elle gardera la maison pendant une absence que je compte faire.
—Avec moi?
—Oui. Marie-Anne désire beaucoup que je sois marraine de son enfant; j'ai réfléchi, et j'accepte.
—Oh! maman!
La jeune fille traversa l'appartement; elle arriva, toute sa joie étonnée dans les yeux, jusqu'à madame Corentine, qui se tenait au delà de la porte, et enlevait son chapeau.
—Alors, Perros? dit-elle.
—Certainement.
—Et le grand-père Guen?
—Et même Lannion, si tu veux.
Simone voulut passer le bras autour du cou de sa mère.
—Merci, dit-elle, vous me faites si grand plaisir!...
Elle s'arrêta, sentant que sa mère la repoussait doucement.
—Laisse-moi, petite, laisse-moi. Nous ne partons pas tout de suite, d'ailleurs. Dans quatre jours: miss Ellen est occupée jusque-là.
L'enfant s'écarta. Elle vit que sa mère pleurait. Sa joie, brusquement refoulée, lui fit comme une blessure à l'âme. De nouveau, elles souffraient de tant s'aimer sans pouvoir se mettre à l'unisson.
Mais, un moment après, comme elles rentraient toutes deux dans le magasin, madame Corentine pria Simone d'aller chercher une liasse de papiers dans une des chambres du second. Simone partit. Elle monta l'escalier en courant. Et à mesure qu'elle montait, la joie recommençait à grandir en elle. Il fallait passer par un couloir vitré d'où l'on découvrait, par-dessus les toits voisins, le bout des jetées de Saint-Hélier et une large bande de mer. Simone s'arrêta. Elle regarda, tout attendrie, la limite bleue si loin, si loin. Et, comme personne n'était là pour l'épier, elle envoya un baiser vers la terre invisible de France.
Au retour, elle entra, sans raison, dans sa chambre de jeune fille, qu'elle trouva plus jolie que de coutume.
Des mots traversaient son esprit, bondissant l'un après l'autre, se rattrapant, se confondant, pêle-mêle, sans repos, comme des papillons de printemps: Perros, Trestrao, Marie-Anne, Lannion, Guen, Sullian, le père.
Et elle souriait à tous.
III
A peine le voyage de Lannion fut-il décidé, que madame Corentine regretta la parole donnée.
Elle était nerveuse, pâle, incapable de rien entendre en dehors de ses propres pensées qui la torturaient, quand elle monta, quatre jours après son entrevue avec miss Ellen Crawford, sur le pont de l'Alliance, le petit vapeur anglais qui fait le service entre Saint-Hélier et Saint-Malo. Étendue à l'arrière, sur une chaise longue, la tête enveloppée dans un châle, elle prétexta le malaise du roulis pour éloigner Simone: «Va, dit-elle, laisse-moi, je ne rouvrirai les yeux qu'à Saint-Malo.» Et elle se mit à penser, avec un trouble affreux, qu'elle allait perdre son enfant, qu'on la lui volerait, oui, sûrement, et à repasser toutes ces circonstances qui l'avaient amenée là, tous les mots échangés avec Simone depuis une semaine.
Des terreurs subites la prenaient. Et sa main, conduite par une espèce d'instinct de défense, touchait le sac aux armatures nickelées, posé près d'elle, et où elle avait renfermé la charte de sa liberté, la copie du jugement dont elle lisait de mémoire les lignes régulières, nettes comme des lames d'acier: «Au nom du peuple français, attendu qu'il résulte de l'enquête des sévices graves... Par ces motifs, prononce la séparation de corps entre les époux L'Héréec, avec tous ses effets de droit, déclare que la demanderesse aura la garde exclusive de l'enfant, qu'elle sera tenue seulement de remettre au mari pendant le mois de septembre...» Oserait-on, après cela, lui ravir sa fille? Non, il était lié. Elle avait pour elle la force des lois, les gens de justice. Elle en userait, au besoin. Elle se disait cela, et elle continuait quand même à s'enfoncer dans ce dédale de souvenirs, d'appréhensions, de raisonnements contradictoires, qui brisent l'énergie, et ne réparent pas les fautes commises.
Simone, après avoir refusé de quitter sa mère, la voyant immobile et la croyant assoupie, monta sur la passerelle. Il y avait peu de passagers. Elle s'accouda aux balustrades de fer, la figure dans le vent qui soulevait ses cheveux, près du lieutenant, un marin irlandais, que sa mère et elle avaient connu à Saint-Hélier. Et, pendant plus de deux heures, tandis que le bateau courait, brisant les lames courtes, elle prit un plaisir d'enfant à se faire expliquer la route, les manœuvres, les courants qui portent sur les roches, les balises. Le lieutenant racontait des histoires de mer, souriant dans sa barbe blonde aux questions de la jeune fille, et lui nommait les écueils, les uns trouant les vagues, les autres invisibles, reconnaissables seulement au bouillonnement et à la nuance de l'eau.
Bientôt Cézembre émergea, ronde comme un chaton de bague. La terre de France, simple ligne d'abord, se dentela, prit couleur, s'éleva. Le clocher de Saint-Malo pointa dans l'azur, et ce fut l'entrée de la Rance, large et superbe, toute blonde sur ses bords de roches et toute bleue au milieu, avec des lointains de forêts comme les fjords de Norvège.
Alors Simone, enthousiaste, descendit par l'échelle de la passerelle. Les mots d'admiration se pressaient sur ses lèvres. Elle fut surprise de trouver sa mère debout, qui la regardait venir, en souriant un peu derrière son lorgnon d'écaille.
—Est-ce beau, cette Bretagne!
Madame L'Héréec répondit, avec moins d'accent, mais avec un sérieux qui n'échappa point à Simone:
—Oui, très beau. Cela fait je ne sais quoi de se retrouver en France, n'est-ce pas, Simonette?
Et elle caressa la joue de Simone du bout de sa main gantée.
Dès leur arrivée, madame Corentine et sa fille prirent le train de Bretagne, mais elles s'arrêtèrent à Plouaret. Le lendemain seulement, vers dix heures, une calèche de louage vint les prendre, pour les mener à Perros, en tournant Lannion. Madame Corentine ne voulait pas s'exposer à rencontrer son mari, elle voulait éviter jusqu'à la vue de l'hôtel de la rue du Pavé-Neuf, massif entre ses deux jardins, avec ses contrevents bruns, son toit long coiffé d'un bourrelet de zinc, et qu'on aperçoit des coteaux voisins, au-dessus des ormeaux du Guer.
Il fallut couper à travers la campagne, par les chemins tordus autour des fermes. On allait lentement. La matinée avait la douceur bretonne, pénétrante et voilée. La brume, qui s'était embaumée toute la nuit sur les landes et les chaumes, comblait encore les vallées, et fumait sur les buissons bas, tandis que le soleil chauffait les arêtes rocheuses couronnées de pins. Les alouettes, qui sont nombreuses sur les côtes, se levaient et montaient pour voir la mer. On devinait que la splendeur de midi serait superbe et courte.
Madame Corentine, assise à droite, au fond de la calèche, resta d'abord silencieuse et distraite. Souvent, elle jetait un regard rapide sur les hauteurs qui cachaient Lannion. Ses yeux s'animaient comme au voisinage du danger. Un sentiment de révolte et de défi faisait redresser cette petite tête volontiers hautaine. Puis l'émotion d'une minute s'effaçait. Les yeux bleus se laissaient prendre aux détails familiers de la route. Un apaisement, un demi-sourire détendaient la physionomie de la jeune femme. Madame Corentine passait où elle avait passé petite fille, jeune fille, jeune épousée.
Quand les collines de Lannion, évitées par un long détour, bleuirent derrière la voiture, quand les chevaux, rendus plus vites par les effluves salins, commencèrent à trotter sur la route de Perros, cette impression devint dominante, et se fixa. Madame Corentine répondit aux questions de sa fille, s'intéressa à tous les clochers de l'horizon, se pencha quand Simone se penchait, pour lire, sur les bornes, les kilomètres franchis. Les inquiétudes avaient disparu. Le charme du pays natal prévalait souverainement. La mère et l'enfant se retrouvaient, unies dans la même attente joyeuse. Au sommet des côtes, les pinières dressaient leurs bouquets de poils drus, qui chantaient. Par l'ouverture étroite des vallées, chacune ayant son ruisseau plein de menthes et sa ferme écrasée parmi les arbres, la mer apparaissait, entre deux pointes de falaises, d'où venait le souffle frais et l'étincelle des vagues. On approchait de Perros.
IV
—Petite, attrape l'amarre!
Le capitaine Guen, qui arrivait à la godille, et doublait la pointe de la jetée de Perros, lança un paquet de cordes qui se déroula, et vint tomber sur la haute levée de granit, couverte de goëmons comme un vieux mur où grimperaient des lierres bruns. Marie-Anne se baissa avec effort, et attacha la corde au dernier échelon d'une échelle de fer. Le douanier de service regardait.
—Est-ce que la pêche est bonne, père?
M. Guen, sans répondre, se mit à parer son canot, en alignant, le long des bordages, les deux avirons, la gaffe et le bâton de sapin qui lui servait de beaupré. Le bruit des bois heurtés s'en allait, porté au loin par l'eau, dans le petit port en demi-cercle. Cette musique-là réjouissait le capitaine, et donnait de l'importance à son débarquement. Il ne se pressait pas. Des baigneurs, qui l'avaient aperçu, hâtaient le pas dans l'espoir d'acheter du poisson.
—La pêche doit être bonne, puisque vous ne répondez pas! reprit la jeune femme, les mains jointes sur le devant renflé de sa jupe grise.
Le capitaine enleva encore son ciré de toile, l'enferma dans un placard, à l'arrière, revêtit sa veste usée à deux rangs de boutons d'or qui lui donnait haute mine, puis, saisissant d'une main les barreaux de l'échelle, il monta, tenant de l'autre un panier d'où s'échappaient des gouttes de saumure mêlées d'écailles, qui tombaient dans la mer.
—Voilà! fit-il en apparaissant sur la jetée: dix dorades, deux vieilles et un congre, un petit, par exemple!
—Combien vos dorades, mon ami? demanda une voix d'homme, dans un groupe de cinq ou six curieux qui s'était formé autour de lui.
—Je ne vends pas mon poisson! dit le capitaine.
Il se redressa, en se voyant entouré d'étrangers, de ces «gallos» qu'il n'aimait guère, et, par-dessus leurs têtes, comme il était très grand, il regarda quelque chose droit en face de lui, sur le quai, là-bas. C'était son habitude, quand il prenait terre, de donner le premier coup d'œil à sa maison. Il aimait la revoir, en retraite sur l'alignement des autres, avec la porte abritée d'un auvent, et ses deux fenêtres ouvertes sur la baie, par où la brise entrait jusqu'à la nuit. Et ma foi, il n'avait point l'air ainsi d'un homme qui vend ses dorades, le capitaine Guen! Son cou, maigre et tanné, portait une tête petite et aplatie, une tête de goëland. Comme beaucoup de marins, Guen avait des oiseaux du large l'œil bleu vert et transparent. Quand il se fut assuré que tout était bien en place, dans le bas Perros:
—Enlève, petite!
Marie-Anne souleva le panier, le douanier porta la main à son képi, et Guen se mit à marcher rapidement vers le bourg. Arrivé à l'endroit où la jetée se coude pour rejoindre le quai, il se détourna pour voir l'étranger qui lui avait ainsi fait perdre ses mots, leva les épaules, et dit, d'une voie radoucie, tandis qu'une sorte de contentement plissait ses joues raidies par le vent et par le sel:
—Eh! eh! Marie-Anne! jolie pêche, n'est-ce pas?
—Oui, père!
—Et je n'ai été que jusqu'à la Noire de Thomé, sais-tu? Je n'avais qu'à moitié le cœur à mes lignes. Toujours je croyais qu'il nous était arrivé quelqu'un. Personne n'est venu?
—Non, personne, répondit la jeune femme en changeant de main le panier.
—Et pas de lettres?
—Ça sera pour demain. Dommage que ton Sullian ne soit pas là, lui qui aime tant la soupe de vieilles! Enfin tu les porteras aux Tudy, qui sont pauvres.
—Oui, père.
Ils longèrent le quai, où quelques notables, moins actifs que le vieux Guen, revenus de toute navigation, même de la petite, bonnes gens à colliers de barbe rude, assis sur les bornes d'amarre et les pieds sur les câbles, échangèrent avec le capitaine le grognement bref des anciennes connaissances du même port. Ils baissaient la tête, balbutiaient un bonjour, et laissaient passer avec la belle indifférence d'un navire qui en croise un autre.
Guen, au milieu du port, inclina à droite, entra dans le petit cul-de-sac qui formait une place minuscule au-devant de sa maison, passa sous l'auvent couvert d'ardoises épaisses, d'un bleu gris, qui tremblaient, les jours de tempête, comme un clavier de castagnettes, et ouvrit la porte.
Pas de lettres! Cela le tourmentait un peu. Pourquoi Corentine n'avait-elle pas écrit, ni Sullian?
Selon son habitude, quand il rentrait de la pêche, il s'assit à califourchon sur une chaise, et alluma sa pipe, tourné vers le maigre feu qui faisait bouillir la marmite.
—Je sors, père, dit Marie-Anne; je vais chez les Tudy.
Quand elle eut refermé la porte, la longue salle enfumée redevint aux trois quarts obscure. Une seule fenêtre l'éclairait, petite et grillagée, à droite de l'entrée. Il faisait nuit de bonne heure dans cette pièce basse, qui servait de cuisine et de magasin de pêche au capitaine. Une table, des chaises, des filets, des lignes roulées sur des lièges, une paire d'avirons pendus au mur, une voile neuve dans un angle, c'était tout l'ameublement. Par prévision, depuis quatre jours, on avait dressé dans le fond un lit de bois pour le capitaine: si les Jersiaises allaient arriver! La chambre du capitaine, là-haut, était prête à les recevoir. Mais non, rien, pas de nouvelles!
Pourquoi se tourmenter, cependant? Corentine était comme cela, capricieuse, irrégulière. N'allait-elle pas se décider tout à coup et sans prévenir? Il la connaissait bien, sa Corentine! Si elle allait revenir au pays, là, chez lui! A cette pensée, qu'il avait eue pourtant bien des fois, Guen sentit son cœur se troubler.
C'est qu'il l'aimait bien, Corentine! Il l'avait aimée, même, d'un amour de prédilection, quand elle était jeune fille, et qu'on le louait si souvent à cause d'elle. Au retour de chaque voyage, il la trouvait embellie. Il comptait avec orgueil qu'il pourrait lui donner une dot assez ronde, pour une fille de simple capitaine, vingt mille francs, et qu'elle serait recherchée par quelque breveté, commandant un beau navire à vapeur, un de ceux qu'il aurait voulu être, lui.
Hélas! ç'avait été son grand chagrin bientôt, sa fille aînée. Il ne lui en avait pas gardé rancune. Il l'avait excusée tant qu'il avait pu, disant: «Attendez, laissez venir le temps», et, plus tard, quand, répudiée, chassée de Lannion, réfugiée à Perros pendant le procès qui se déroulait, elle était en butte aux médisances de tant de mauvais cœurs jaloux, ne cessant de répéter: «On n'a pas su la prendre, on a été trop dur avec Corentine, oui, trop dur!»
Ses raisons n'étaient jamais bien abondantes ni compliquées. Il n'avait point voulu entendre ce qu'on lui contait des dépenses, de la coquetterie et des impertinences de sa fille. Et il était demeuré frappé dans sa joie de vieux brave homme, dans la paix de sa conscience droite, comme par un malheur injuste, quand madame Corentine, séparée, trouvant la vie impossible à Perros aussi bien qu'à Lannion, s'était enfuie à Jersey.
Depuis ce moment-là, il s'était mis à pêcher avec passion. Il passait des jours, quelquefois une partie de la nuit, dans son canot à une voile, toujours seul et par tous les temps. Les retraités de son âge, qui le voyaient tant naviguer et se lasser, lui, un riche, qui avait bien le moyen d'acheter son poisson, disaient: «C'est Corentine qui lui manque. Il a un chagrin, cet homme-là.» Et ils n'avaient pas tort.
Mais la maison du port l'induisait aussi en tentation. Rien ne volait, rien ne flottait sur la baie qu'il ne le vît, pas un coup de vent, pas un yacht, l'aile tendue, gouvernant vers la jetée, pas un vol de ces petites bécassines qui vont, comme des balles d'écume fouettées du vent, d'une grève à l'autre. Des fois, quand il souffrait d'un rhumatisme, il regardait par la fenêtre de sa chambre, pendant des heures, la ligne d'horizon, nette, légèrement courbée, et il naviguait en pensée. Il s'en allait bien loin dans les grands espaces, dans l'infini où il avait commandé ce petit point obéissant, mobile, intrépide, qui s'appelait l'Armide ou le Légué.
Des ports lointains où il s'était arrêté, des escales pour une avarie, pour un supplément de charge à prendre, lui revenaient en mémoire, et les navires qu'on croisait, et les jolis profits du commerce que lui permettait l'armateur, et les nuits sous les vergues tendues qui criaient, d'un gémissement doux, à chaque houle, et le susurrement continu de la brise dans les mâts de sapin, si beaux chanteurs qu'on les eût dit accordés ensemble pour se répondre et siffler en parties! Il y avait si longtemps que la mer lui avait pris le cœur! Il se rappelait les fiançailles, quand, futur mousse aux pieds nus, il courait dans les vases du Guer, pêchant des crabes et des anguilles jusque sous la carène des goëlettes amarrées au quai; il se rappelait le capricieux et fort amour dont elle l'avait aimé, elle aussi, quarante-cinq ans durant, ses caresses, ses colères, l'indicible malaise qu'il éprouvait loin d'elle, les nuits toujours parlantes, l'œil mobile des lames qui fuirent. Oh! il était bien de la race aventureuse dont il est dit, dès les siècles anciens, qu'elle aimait à se lancer sur la mer pour y découvrir des îles, de l'espèce des oiseaux qui ne trouvent pas seulement leur nourriture au large, mais qui aiment à y planer pour le plaisir et pour le libre essor de leurs ailes.
Cependant, toute cette douceur qui lui venait du voisinage de la rade était empoisonnée par la pensée de la séparation d'avec sa fille aînée. Même en regardant la mer, même en se souvenant de ses belles années, il se rappelait les mauvaises. Il y avait des calomnies, des mots qu'il ne pouvait plus chasser. Par exemple, cette phrase de madame L'Héréec la mère, de madame Jeanne, comme on la nommait, disant au tribunal: «Je savais, dès le début, que mon fils se repentirait de cette mésalliance, et je l'en avais prévenu.»
Mésalliance! Qui donc, en pays breton, avait le droit de prononcer un mot pareil en visant la fille du capitaine Guen? Qui donc pouvait accuser la famille d'avoir manqué d'honneur ou de probité, et qui donc pouvait se vanter d'être de meilleur sang, plus honnête, et peut-être, après tout, plus illustre?
Car il y avait, au sujet des Guen, de vieilles traditions. Le capitaine ne s'en vantait pas, mais il les connaissait. On disait que la race était parente de l'apôtre armoricain, saint Guénolé. Tout petit, il avait été bercé au récit que les grand'mères, discrètement, racontaient, sous l'abri de leurs capes, les soirs d'hiver. Il savait l'histoire du saint, fils de comte, dont le nom signifiait: «Il est tout blanc»; âme toute blanche, en effet, réfugiée de bonne heure dans la discipline monastique, à l'ombre errante du manteau de saint Corentin, que les landes de Bretagne voyaient passer tour à tour; âme égale et sévère pour elle seule, qui fut prise de pitié aux chants de fête de la ville d'Ys, et pleura, devant le roi Grallon, sur la ruine prochaine de la grande cité; âme éprise de solitude aussi, vagabonde au service de Dieu. Comme ils étaient nombreux, dans la rudesse des temps païens, ces jeunes hommes, fils de pères grossiers et de mères délicates, qui conservaient de l'un le goût des longues courses et des navigations à l'aventure, et développaient l'instinctive pureté de l'autre jusqu'au renoncement du cloître! On les voyait passer, amaigris par le jeûne et rayonnants de visage, au lendemain des douleurs publiques, soit des rencontres d'hommes d'armes, soit des pestes, soit des pillages qui laissent les maisons vides et les champs sans moisson. Pour les deuils, pour les querelles entre frères, pour les enfants premiers-nés emportés dans leur fleur, on les appelait en hâte. Ils venaient, ils consolaient, et parfois rendaient toute la joie perdue en ranimant les morts. Puis ils s'en allaient, ayant peur d'eux-mêmes et des louanges du monde. Ils retournaient au monastère, dont la porte s'ouvrait sur plusieurs lieues de landes ou devant la mer infinie. Parfois, ils prenaient un pain d'orge, leur bourdon, un livre de chant, et, montant sur une barque, ils allaient à la recherche des îles, encore plus loin des hommes, encore plus près de Dieu. Et leur cœur était ravi dans le bruit des vagues. Et l'instinct profond de leur race chantait en eux, parmi les écueils.
Que de fois Guen, avec son équipage de bons matelots, choisis dans Perros et Lannion, avait contourné la presqu'île bretonne et passé le raz de Sein! Il regardait alors, avec un sentiment d'amour et de prière, l'île plate, rase sur la mer toujours creusée de lames. Dans les beaux jours, à l'époque où les pêcheurs mettent le feu au goëmon dans leurs champs, il s'élevait de là des fumées légères, droites dans le ciel pâle. Guen songeait que l'aïeul avait fait ainsi. Le disciple de saint Corentin avait semé l'orge sur ce rocher. Ses cantiques s'étaient répandus parmi les houles, mêlés aux voix d'oiseaux. C'est de là que, voulant regagner le continent et n'ayant plus de barque, il s'était mis à marcher sur le détroit avec ses compagnons, et qu'on les avait vus s'avancer en file, tout blancs, pareils à une troupe d'alouettes de mer qui suit le creux des lames. Toujours Guen cherchait du regard l'endroit le moins large du raz et la pointe probable où ils avaient dû aborder.
Se rattachait-il vraiment, par une suite d'ancêtres inconnus, pêcheurs de homards et de congres, à la race du comte Fragan, qui vit périr la ville d'Ys? Un signe aurait pu donner, un seul, quelque ombre de vraisemblance à la légende: la seconde fille de Guen, Marie-Anne. Celle-là était demeurée fille du peuple. Elle avait conservé le costume, l'allure et les préoccupations ménagères de ses compagnes d'école. Au sortir des classes, elle n'avait pas demandé des leçons particulières, comme Corentine, ni couru les assemblées, ni rêvé bien loin un mari. Tout son roman tenait entre l'église de Perros et la maison du vieux Guen, où, un jour, vers la vingtième année, un capitaine au long cours était venu la demander en mariage, où, depuis, elle attendait, pendant des mois, silencieuse et l'esprit toujours en mer, des réunions qui duraient à peine des semaines. Ce n'était qu'une femme de marin, dans un bourg de la côte bretonne. Mais l'étrange et charmante physionomie qu'elle avait, et qui la distinguait de toutes les autres: des yeux mauves très doux, des cils si fins et si dorés qu'on n'en voyait que le rayon, point de sourcils, deux grands bandeaux de cheveux d'or sous la dentelle de la coiffe, la bouche longue, les épaules tombantes et, surtout, une sorte de transparence de visage à travers laquelle se lisait une seule pensée, grave et pure, comme dans les images de saintes! Ceux qui la voyaient prier dans l'église de Perros songeaient à des figures de fresque. Elle faisait une impression de passé noble et lointain.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que la légende, même incertaine, et dont il ne se vantait jamais, avait contribué à bien poser le capitaine dans le pays de Perros-Guirec. Sans doute, il n'était que Lannionnais, et il avait vécu à Lannion jusqu'à son mariage. Mais, pour une distance de six kilomètres, l'excommunication bretonne peut être levée: on l'avait adopté à Perros. Il y jouissait de l'estime et d'une autorité particulière dans les choses de la mer. Quand on était longtemps sans nouvelles d'un bateau, les femmes ou même le syndic venaient le trouver: «Capitaine, il y a la Marie qui devait arriver la semaine dernière de Christiana; elle n'est pas encore signalée?» Il avait toujours une explication rassurante: les relâches dans les petits ports, les avaries qu'on répare dans des îles, certains courants dont il se souvenait et qui mangeaient la marche des navires. Si Guen ne faisait pas partie du conseil, c'est parce qu'il ne l'avait pas voulu.
Il réfléchissait justement à ce défaut de nouvelles où l'on était du beau dindy commandé par son gendre, la Jeanne, de Lannion, et il se donnait des raisons qu'il approuvait de la tête.
Un bruit de pas qui claquaient sur la terre dure de la place. Il écouta. C'était le pas alourdi de Marie-Anne. Il y avait aussi des voix, plusieurs, des voix douces. Qu'est-ce que cela? Serait-il possible?... Guen se leva, déposa sa pipe dans un trou de la cheminée, et ouvrit la porte.
—Père, c'est Corentine! dit une voix. Grand-père, c'est Simone! dit une autre.
Avant qu'il eût pu se reconnaître, il se sentit attiré par deux bras jetés sur ses épaules. Il se pencha, et deux lèvres fraîches, un pli de voilette relevée, un nœud de satin froissé se posèrent sur sa joue hâlée.
—Bonjour, père!
Il ne dit rien, mais il la serra si fort contre son cœur qu'il l'enleva de terre un moment. Puis, détachant ses bras, et se reculant, et fermant à demi les yeux, comme s'il avait voulu juger la voilure neuve d'une goëlette:
—Pas changée! dit-il, la même, bien la même! Et l'autre? Voyons?
Simone se tenait en arrière de sa mère, un peu à gauche. La porte entre-bâillée laissait en pleine lumière cette grande jeune fille, rose comme une Anglaise, étonnée, souriante et grave. Le capitaine la considéra de la tête aux pieds, examina son chapeau de feutre noir, où s'enroulait un voile blanc, son cache-poussière, qui était un vêtement nouveau pour lui, et, ne reconnaissant point en elle le type des Guen, ni leur manière d'être, en fut comme décontenancé.
—Ma foi, fit-il, je ne l'aurais point avouée pour mienne dans la rue, cette enfant-là, Corentine. Bonne mine, d'ailleurs... Comme la voilà grande!
—Je le crois bien, depuis le temps que vous ne m'avez vue! Vous ne m'embrassez pas, grand-père?
Elle s'avança, droite, tendit une joue, puis l'autre.
—Vous savez, grand-père, dit-elle posément, c'est moi qui ai voulu venir.
—Qu'est-ce que tu dis, Simone?
—Maman, il ne faut pas me démentir. Je vous suis si reconnaissante d'avoir consenti! Oui, grand-père, je suis très heureuse d'être ici. Je m'y reconnais!
—Oh! petite, ça n'est guère possible!
—Parfaitement, et je me souviens encore des deux jolis bricks de la chambre, là-haut!... Je vois bien que vous me prenez pour une demoiselle. Mais je n'en suis pas une, allez! Pour vous le prouver, si tante Marie-Anne veut me garder avec elle, je l'aiderai à préparer le dîner.
Elle avait déjà tiré l'épingle qui tenait son chapeau, et accroché le feutre à la dent d'une ancre pendue au mur.
Le capitaine la suivit du regard, content, au fond, de cette franchise et de cette décision, se demandant: «Qu'est-ce que c'est que celle-là?»
—Comme il te plaira, répondit-il. Marie-Anne devient lourde, la pauvre, et un peu d'aide ne lui fera pas de mal. Toi, Corentine, viens là-haut, que je te montre ta chambre.
Ils s'engagèrent, le capitaine précédant sa fille, dans l'escalier de bois à petits paliers, bordé de colonnes torses, vieille relique bretonne de cette vieille maison.
—Vous excuserez Simone, mon père, dit madame Corentine à voix basse: c'est un peu une enfant gâtée... toute seule avec moi... vous comprenez...
—Gâtée? Ma foi, je n'en sais rien encore, repartit tout haut le marin, qui se sentait porté à défendre sa petite-fille; non, ce qu'elle a dit n'est pas mal du tout. Seulement elle n'a pas pris de ton côté, voilà!
—Je crois, en effet...
—Il n'y a pas de crime à cela, Corentine. Il avait bien ses qualités, lui aussi! N'avait été la mère, la dame Jeanne, les malheurs ne seraient peut-être pas arrivés.
Le nom du mari ne fut pas prononcé. Mais madame Corentine éprouva une sorte d'impatience de le sentir si près. Deux portes ouvraient sur le dernier palier: en face, la chambre de Marie-Anne; à droite, celle du capitaine. Madame Corentine se hâta d'entrer dans la dernière.
—Que vous l'avez bien arrangée pour nous! dit-elle.
C'était vrai. Tout reluisait, tout avait été frotté, lavé ou épousseté: les bois du lit, de vieux noyer, sculptés de feuilles de trèfle et d'où débordaient deux draps brodés, fleurant la verveine; les deux coquillages de l'Inde, à valves roses, garnis d'épines blanches comme des clochetons, qui flanquaient, sur la cheminée, le rameau de corail épanoui sous verre; la longue-vue suspendue à deux clous; le brevet de capitaine encadré; deux gravures coloriées représentant les anciens navires commandés par le capitaine, un brick et une goëlette d'une fidélité de lignes et de gréement excessive, posés sur une mer très régulièrement labourée avec du bleu et du vert: tout, jusqu'aux vitres, un peu épaisses, mais nettes, de la fenêtre, à travers lesquelles on apercevait un géranium en pot, des tiges de volubilis grimpant à une ficelle agitée, et la belle rade au delà, la royale avenue que font les collines en s'écartant, pour le plus grand bien des caboteurs de Perros, et pour le plaisir des vieux capitaines en retraite.
—Cela vaut mieux que Jersey, hein? demanda Guen, qui voyait madame Corentine fixer le large un peu rêveuse.
—Oui! fit-elle, sortant de cette distraction et secouant le piquet de plumes noires de son chapeau: bien mieux!
—Si seulement Sullian était avec nous!
—Où se trouve-t-il?
—A Bilbao, chargeant pour le retour. Si tu nous restes un peu, tu auras la chance de le revoir. Nous attendons de ses nouvelles. Il se hâtera de revenir, tu comprends!
—Oui, embrasser le petit dans son berceau... Elle est bien lourde, Marie-Anne!
—N'est-ce pas? dit Guen avec un sourire. Ce sera un garçon!... Dire que si mon gendre Sullian était là, nous serions...
Il voulait dire «au complet». Mais il songea qu'un autre manquerait encore, le premier gendre. Et il rougit, le vieux Guen, en s'arrêtant de parler, comme quelqu'un qui n'a pas l'habitude de rien taire, et qui se trouve pris.
Corentine n'eut pas l'air de comprendre, et dit, en revenant sur ses pas:
—Nous allons être bien ici, père! Voyons la chambre de Marie-Anne?
Quelques heures plus tard, ils dînaient tous dans la salle basse, autour de la table ronde qui n'avait jamais eu de rallonge. Les quatre couverts étaient mis sur une nappe fine, repassée par la plus adroite lingère du bourg. Guen avait en face de lui Corentine, à droite et à gauche sa petite-fille et Marie-Anne.
Entre les convives c'étaient des regards heureux, et cette conversation brisée de gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps, et qui effleurent tous les sujets, dans la hâte de se remettre au point les uns des autres, et de tout dire pour se mieux faire agréer.
Plus que les autres, le capitaine causait. Il racontait des pêches, des histoires du haut et du bas Perros, il se souvenait, il rajeunissait, et retrouvait ses formules et jusqu'à ses intonations du vieux temps, pour dire, à propos de tout:
—Eh bien, petite Corentine, le pays breton, est-ce assez bon?
Corentine subissait à sa manière le charme de la réunion. Comme beaucoup de natures que la vie a tendues, que l'effort à soutenir, le rôle à jouer surexcitent, elle éprouvait une détente, elle jouissait de pouvoir s'abandonner librement en paroles, sans être jalousement observée, comme à Jersey, par des étrangers qui ne comprennent jamais tout de nous-mêmes. Marie-Anne, au nom de Sullian, souvent prononcé, souriait de ce sourire infiniment doux et grave qu'ont les statues de saints dans les églises et les filles de pure race celte dans les coins ignorés de Bretagne. Mais le dialogue était vif surtout entre le capitaine et Simone, Simone, curieuse des moindres détails, nouvelle en ce pays qu'elle avait à peine entrevu dans son enfance, et qui s'apercevait de la conquête rapide qu'elle faisait en la personne de son grand-père.
—Nous irons voir l'église demain, n'est-ce pas, grand-père?
—Oui, ma mignonne.
—Et la plage de Trestrao?
—Sans doute.
—Et la pointe du château où vous avez chaviré?
—Je le crois!
—Et puis nous irons à Ploumanac'h, quand la mer sautera autour du phare? à Trégastel aussi? Grand-père, il faudra décider maman à venir avec nous au pardon de la Clarté. C'est bientôt?
—Le 15 août.
—Elle viendra! Voyez-vous comme elle a envie de dire oui! Elle viendra! Dans la carriole du boulanger! Je ne veux pas de voiture. Nous ferons comme maman faisait, quand elle avait mon âge!
Ce soir-là, la maison du capitaine, bien close contre le vent, contre les regards, ressemblait à une île où des gens heureux se seraient retirés à l'abri, ignorés, sans témoins. Personne encore, ou bien peu de gens savaient l'arrivée des deux Jersiaises. L'émotion du retour était dans sa fraîcheur. Les souvenirs, qui remontent comme une plante vivace, n'avaient pas eu le temps de jeter leurs grandes rames tristes dans cette subite floraison de joie.
Le vieux Guen rayonnait. Bien tard, quand tout le monde fut couché, il ouvrit discrètement la porte, il s'échappa pour se promener à grands pas sur la jetée, où la mer montait caressante et chantante. Il reconnut son canot, et, pour la première fois depuis longtemps, ne songea pas aux projets de pêche pour le lendemain. Il pensait: «Que c'est bon de se retrouver!» Et cela lui remplissait l'âme. Et les voyageuses, dans la chambre qu'il apercevait de loin, à cause de la veilleuse allumée, pensaient de même.
Seule, Marie-Anne rêvait des villes lointaines, des ports qui ne devaient pas ressembler à celui de Perros, et qu'elle s'efforçait d'imaginer, parce que son mari était en voyage. Sullian lui manquait. Elle ne vivait qu'à demi en son absence. Mais elle se sentait raisonnable, ce soir, et confiante, comme protégée par la joie des autres.
V
La veille au soir, 14 août, les cloches de la Clarté avaient sonné pour annoncer le pardon du lendemain. Elles avaient sonné longtemps, à toute volée, dans le clocher de granit qui pointe, au bout de la plage de Perros, sur l'arête rocheuse partie de la mer et montant vers les collines. Il y avait déjà du monde autour du hameau sans verdure, des jeunes surtout, venus pour le feu de l'Assomption. Et, selon l'ancien usage, le vicaire était descendu, en procession, bénir et allumer le bûcher de fagots et de broussailles dressé un peu plus bas, près d'un calvaire. On avait aperçu la flamme de plusieurs lieues, les gens de mer qui passaient inconnus dans la nuit, les gens des terres qui veillaient. Longtemps des traînées d'étincelles avaient tournoyé en l'air, voyageant parmi les étoiles, et madame Corentine, debout sur la falaise de Perros, debout et muette derrière le groupe des siens, s'était souvenue de la joute des jeunes gens bretons, sautant par-dessus les tisons ardents, emportant la braise rouge aux talons de leurs bottes, pour montrer leur courage aux belles qui sont venues, et puis de la promenade que font les fiancés, la main dans la main, autour du bûcher, pauvres gens naïfs dont l'amour longtemps caché, secret des chemins bordés d'ajoncs ou des roches de la côte, s'épanouit et se déclare devant la Bretagne assemblée, en la nuit de vigile.
Les cloches avaient sonné. Elles s'étaient tues. La pleine nuit avait dispersé les amants, et, depuis des heures et des heures, il n'y avait plus, sur l'immense dentelure des côtes, d'autre lueur que le feu du petit phare de Ploumanac'h; il n'y avait plus d'autre bruit que le roulement ininterrompu des vagues sur les plages et le sifflement du vent qui fraîchissait aux pointes des falaises.
Les hommes tiennent si peu de place dans la nuit!
Cependant beaucoup étaient en marche. Car on vient de très loin au pardon de la Clarté, d'au moins cinq ou six lieues, de plus loin encore. Dans les ravins pleins d'herbe, au bord des ruisseaux tout couverts de vapeur, dans la buée lourde des iris et des menthes foulés aux pieds des bœufs, des fermes s'éveillaient; des gars bretons allaient donner l'avoine aux chevaux immobiles devant le râtelier et qui penchaient la tête, endormis sur trois pieds; dans les maisons de Trégastel, de l'Ile-Grande et de Pleumeur, dans le pays côtier tout entier frémissant sous la même nappe régulière du vent qui passe, les pêcheurs, plus tôt que d'ordinaire, et comme aux jours où la marée le commande, sortaient du lit, et allumaient la résine. «Est-ce qu'il est temps de partir déjà, mon homme?—Oui, deux heures avant le jour.» Et l'homme allait ouvrir la porte, observait les nuées glissant sur le ciel presque entièrement obscur, et revenait dire, ayant vérifié l'heure à je ne sais quel signe mystérieux: «Il est temps.»
Chez les Guen aussi, on se préparait. Madame Corentine l'avait voulu ainsi, malgré la petite distance qui sépare Perros de la Clarté, pour échapper aux commérages dont elle eût été l'objet, en plein jour, tant qu'aurait duré le voyage, parmi les groupes inoccupés des voisins et des voisines. Déjà elle avait deviné derrière elle, plus d'une fois, le murmure des anciennes médisances échangées d'une porte à l'autre, et elle était résolue à ne se montrer que le moins possible en Perros. Elle s'habillait donc, à la lueur de la minuscule lampe à pétrole, l'unique lampe de la maison, que Guen avait prêtée à sa fille. Dans la chambre voisine, elle entendait aller et venir Simone et, de temps en temps, la voix couverte et lente de sommeil de Marie-Anne, faisant des recommandations pieuses.
—Tu prieras pour moi?
—Pour Sullian, qui est en mer?
—Oui, tante.
—Pour le petit qui doit venir?
—Oh! bien sûr!
Elle ajouta quelque chose bien bas, une demande secrète à peine murmurée, qui ne parvint pas jusqu'à la chambre voisine. Madame Corentine se pencha dans l'entre-bâillement de la porte, sans être vue, et elle aperçut, devant une glace, Simone qui répondait de la tête un oui sérieux.
Quand ils furent tous partis, Marie-Anne descendit en chemise pour aller pousser le verrou de la porte, puis elle se recoucha, ayant froid, ayant peur dans la maison déserte.
Il faisait noir dans la chambre. Le vent secouait les ardoises de l'auvent et les volets fendus, par où entraient les lueurs pâles du matin. Elle se tourna du côté du mur, et ferma les yeux.
La mer montait.
Tout à l'heure le bruit des pas, la voix du père, de Corentine, de Simone, les roulements de la carriole s'éloignant, couvraient la plainte de la marée. A présent elle emplissait tout le grand silence du bourg endormi; elle arrivait, apportée de toutes les plages voisines, de tous les écueils semés au large, tantôt aiguë et sifflante, tantôt sourde, toujours triste.
Oh! quand elle était petite, Marie-Anne était curieuse de la mer et attirée par elle. Dans les jours d'été, elle restait des après-midi entières, gamine aux cheveux emmêlés, couchée à plat ventre sur les falaises, à voir galoper les vagues et l'écume sauter, familière comme toutes les petites de la côte avec celle qui les rendra veuves.
Quand elle était petite, elle courait pieds nus sur les grèves, pour chercher des coquillages roulés par la tempête et des débris qu'elle jette souvent, des boîtes de conserves, des bouteilles et des bois flottants qui sont couverts d'animaux.
Quand elle était petite et qu'il faisait gros temps, la nuit, elle se tenait éveillée dans son lit, contente d'avoir peur, parce que le père était là, au fond de la chambre, qui la rassurait, et elle écoutait avec ravissement, le drap ramené sur les yeux, la grande musique de Bretagne, l'hymne sauvage qui s'élève de toutes les plages à la fois.
Mais à présent, elle avait horreur de l'entendre. Elle ne se promenait jamais sur les falaises. Les coups de vent l'épouvantaient. Elle savait que la mer emporte au loin les hommes, qu'elle sépare les époux, et brise les cœurs. Elle aurait voulu ne point rencontrer toutes ces veuves dans le bourg, car cela fait penser. Elle connaissait les attentes longues, l'inquiétude des retards quand une lettre doit venir, et cette souffrance d'appliquer son pauvre esprit, des heures entières, sans même pouvoir imaginer où se trouve le navire du bien-aimé, en route, au port, ou bien... La nuit surtout, quand elle était seule et que la mer parlait ainsi, il lui semblait qu'on criait au secours. C'était lui, dans la brume, dans la houle, à des distances infinies. Il appelait: «Marie-Anne! Marie-Anne!» Elle s'éveillait en tendant les bras. Oh! la mer, elle la détestait.
Et voilà qu'au matin de ce pardon, et depuis des heures déjà, la mer chantait sa chanson mauvaise. Marie-Anne s'enfonça dans les draps pour ne plus l'entendre. Elle tâcha de ne plus penser.
VI
Les trois voyageurs avaient monté la rude côte du bourg, passé devant l'église, laissé à droite la Croix-Erskine, et suivaient la route qui tourne par la crête des collines, autour de la plage de Trestrao. Le cheval, un mauvais cheval blanc, tout menu entre les brancards et qu'on s'étonnait de ne pas voir enlevé en l'air quand il portait le pain du boulanger, traînait assez résolument la carriole, au petit trot, le capitaine et Simone par devant, madame Corentine à l'arrière, assise sur un pliant. C'était l'heure grise, sans relief et sans joie, qui précède l'aube. Mais déjà on pouvait prédire que la journée ne serait pas belle. Le vent avait ce souffle régulier qui dure. Il venait de l'ouest, poussant la brume, non pas des nuages amoncelés comme il en passe souvent au matin et que le soleil dissout, mais une masse lourde, uniforme, couvrant des lieues de côte. Dans la campagne, appesantie d'eau et de sommeil, rien ne luisait. L'horizon rétréci coupait en deux des pointes toutes proches des falaises. La mer n'était d'aucune couleur. Seule, la vague déferlait, très lente, en volutes d'un vert tendre sur le sable de Trestrao.
—Ça ressemble à la Norvège, ce temps-là, disait le capitaine.
Les femmes se taisaient, saisies par le froid. Leurs yeux, las d'errer sur cette ombre morne, revenaient sans cesse à ce point fixe devant elles, le clocher de la chapelle de la Clarté, droit et net au-dessus d'un plateau de roches dénudées. A mesure qu'elles approchaient, des bruits de voix et de pas montaient plus fréquents des vallons noyés dans la brume. Les bourrelets d'ajoncs qui bordent les chemins s'écartaient au passage d'une carriole. Des groupes de pèlerins débouchaient sur la route, de tous les sentiers qui tordent autour des champs leurs deux murs en pierres sèches, ou des adresses invisibles tracées parmi les landes. Simone regardait curieusement ces bandes de paysans rapidement dépassés par la voiture, tandis que sa mère, gênée, tournait presque aussitôt la tête, avant d'avoir pu lire, sur la physionomie des gens, ce mouvement de surprise qu'elle connaissait si bien: «Tiens, la fille de M. Guen, celle qui a laissé son mari à Lannion! La voilà! C'est elle! Voyez donc!»
Bientôt la rumeur grandit. Le cheval se mit de lui-même au pas pour gravir le dos pierreux de la butte. Et Guen prit son air de pilote responsable, les yeux bridés et fixes, tâchant de ne heurter personne dans la foule serrée autour de la carriole. En haut, on voyait maintenant quelques pauvres toits d'herbes sèches collés à l'abri de gros rochers ronds, couverts de lichens, un village misérable au-dessus duquel s'enlevaient la petite nef de granit, les ogives, la balustrade à jour et le clocher dentelé, comme un cierge avec sa manchette de papier. La nuit se dissipait. Vers Perros, en arrière, une bande rose affleura l'horizon, et s'éteignit, couverte aussi par le brouillard. C'était le jour. La plainte de la mer parut grandir encore. Il y eut des mouettes qui passèrent dans le vent. Les cloches sonnaient la première messe.
Guen fit le tour de l'enceinte de murs bas qui enveloppe la chapelle, ayant peine à se faire un chemin, à cause des hommes qui refusaient de se ranger. Ils étaient si nombreux, que le peu de bruit qui s'élevait de la place étonnait d'abord, pêcheurs pour la plupart ou paysans des paroisses voisines, vêtus de sombre, toutes les lignes anguleuses, le visage creusé de rides, l'œil fixe et froid, gardant, même aux jours de fête, la songerie du large et l'inquiétude du danger. Aux abords de la place, sur le seuil des portes, aux angles des routes, des mendiants demandaient l'aumône, dans une langue rauque. Il y en avait des grappes autour des brèches ouvertes dans l'enceinte de la chapelle, des êtres affreux de misère, tendant aux pèlerins, dans une sorte de concurrence sauvage, leurs moignons, leur poitrine rongée de lèpre, des plaies mal bandées et saignantes. Des idiots, habillés de jupons, tournaient autour de leur bâton. Des joueurs de vielle raclaient des airs lugubres. Et tout au bout du tertre, le long de la pente qui descend vers Ploumanac'h, les marchands ambulants dressaient sur leurs tréteaux des piles de pains mous, de gâteaux mal levés, ou des mannequins pleins de poires et de prunes, cahotées, meurtries, mais jamais mûres.
De rares coiffes blanches glissaient dans cette cohue sans gaieté: les coiffes blanches emplissaient l'église.
Guen détela le cheval dans un pré voisin, déjà encombré de carrioles, les brancards en l'air, et de chevaux attachés par des cordes aux ajoncs de la haie. Puis il vint retrouver Corentine et Simone dans la chapelle.
La matinée ressembla aux matinées de tous les pardons, quand l'assistance est encore exclusivement bretonne. Après avoir erré autour de la place et fait le tour de toutes les maisons, examiné les costumes, les étalages forains, déjeûné dans une chambre, dont une paroi de rocher avançante formait le fond, les deux femmes abandonnèrent le capitaine, qui rencontrait à chaque pas d'anciennes connaissances des ports de la côte, et s'assirent à l'écart, sur un petit mur de champ, près de la pente par où devait descendre la procession.
La brume accourait toujours du large. Elles apercevaient la mer comme une lame de métal poli, au delà des roches confondues et ternes. Le nez rose de la pointe de Ploumanac'h lui-même paraissait gris. A leurs pieds une vallée désolée, coupée de ravins où la mer avait dû venir autrefois, des landes, de pauvres coins de chaume entourés de murs, la route qui montait, et, juste au bas de la côte, le calvaire, encore noirci tout autour par le feu de joie de la veille. Longtemps elles restèrent là, causant un peu, envahies par la mélancolie de ce jour brumeux et de cette campagne morte. A leur droite pourtant, la place se remplissait de plus en plus de pèlerins et de curieux. On ne voyait plus l'herbe, mais seulement un flot mouvant de chapeaux noirs et de coiffes blanches. Des étrangers, perdus dans cette marée humaine, l'ombrelle ouverte, tâchaient de gagner le bord. Et de grands gars bretons levaient leurs têtes de cavaliers par-dessus la foule, et bousculaient leurs voisins avec le sourire bête de la force.
Enfin les cloches sonnèrent, mêlées au vacarme de la fanfare du collège de Tréguier, pour annoncer le départ de la procession.
Et voilà, sortant de la chapelle et refoulant la masse noire des curieux, la croix d'argent aux bras de laquelle pendent six clochettes en carillon, puis les petits garçons et les petites filles des villages avec des banderoles, les pupilles de la marine, en vareuse bleue, le col ouvert, qui portent trois vaisseaux, de ceux qui tournent toute l'année, au bout d'une corde, devant l'autel. Quand les jeunes filles passent, Simone, qui a eu de la peine à obtenir la permission de madame Corentine, se met au milieu d'elles, dans le rang le plus proche, et commence à descendre la pente. La mère reste seule. Les jeunes femmes défilent à leur tour, sur deux rangs, graves, ayant encore leur air de vierges. Elles tiennent d'une main leur cierge, de l'autre un petit paquet blanc ou gris, l'enfant nouveau-né qu'elles consacrent ainsi à la Mère d'espérance, dont la statue s'en va devant. Celles qui suivent n'ont plus leur mari; elles ont quitté les châles clairs, enlevé l'épingle qui tenait assemblées les ailes de leur coiffe, et les deux bandeaux maintenant pendent sur leurs épaules. Un seul jour a suffi. Le regard dur et défiant de la race a reparu en elles. Plusieurs sont jeunes pourtant. Elles descendent lentement, poussées par les files noires des hommes, les bannières, la musique, les prêtres qui chantent. La procession est tout allongée sur la pente. Elle s'enfonce dans la buée. Et le vent qui secoue les capes, les banderoles, les tabliers clairs, les mousselines des coiffes, fait de tout cela comme de l'écume qui vole aux deux bords du chemin.
Madame Corentine avait regardé la procession, tant qu'elle avait pu apercevoir le feutre noir et le bout flottant du voile de Simone. Quand elle ne vit plus rien qu'une masse indistincte ondulant autour du calvaire, son regard parcourut les groupes de baigneurs échelonnés dans les petits champs pierreux, de l'autre côté du chemin. Ils dominaient de plusieurs mètres l'endroit où elle se trouvait. Et à mesure que ses yeux remontaient ainsi la pente, une inquiétude grandissait en elle. Elle avait été saisie, à l'instant où sa fille la quittait, du pressentiment qu'elle allait le revoir, lui, dans cette foule. Sans doute, il ne venait que rarement aux fêtes, en dehors de Lannion, mais il devait être à celle-là. Elle le devinait: elle en était sûre.
Et, en effet, presque en face, séparé d'elle par vingt rangs de fidèles suivant, pêle-mêle, le clergé, elle le reconnut, lui, son mari, Guillaume L'Héréec.
Elle se baissa instinctivement, pour être mieux cachée par le flot des passants.
Depuis dix ans, elle ne l'avait pas revu. Il était là, le dos appuyé à une roche ronde, un peu en arrière d'une jeune femme qu'elle ne connaissait pas et d'un étranger en béret blanc, qui prenait un croquis à main levée sur un album. Il semblait regarder vers Ploumanac'h. Combien changé! Non pas qu'il eût beaucoup vieilli: sa barbe en carré, un peu plus longue qu'autrefois, demeurait presque entièrement noire. La taille avait épaissi, mais la physionomie surtout n'était plus la même: toute la jeunesse en avait disparu, tout le feu du regard, et l'énergie était devenue sombre, sur ce visage qui portait écrit qu'il y a des douleurs sans trêve et que la vie est lourde.
Corentine se sentit émue d'abord; elle ne s'attendait pas à lui trouver cette figure-là. Elle ne pouvait détacher les yeux de cet homme qu'elle avait aimé, puis détesté, et qu'elle considérait à présent avec une sorte de curiosité apitoyée. La jeune femme qui, devant lui, montée sur une chaise, applaudissait du bout des doigts la procession, comme un spectacle, se détourna, et, par-dessus l'épaule, lui dit quelques mots. M. L'Héréec sourit à peine, et s'absorba de nouveau dans la contemplation d'un point, sur la pente, là-bas.
Une pensée traversa l'esprit de madame Corentine. Son mari avait vu Simone. C'est elle qu'il fixait. Il était venu pour elle. Il attendait qu'elle passât pour se faire reconnaître, pour lui parler, pour l'emmener!
L'ancienne jalousie se réveilla tout entière. En un instant, cette pitié disparut qu'elle avait éprouvée en apercevant M. L'Héréec. Il redevint l'ennemi. Elle se sentit prisonnière de la foule. Son imagination exaltée lui représenta comme une trahison la présence de son mari à la fête de la Clarté. Elle l'accusa de lâcheté, elle ne se souvint plus qu'elle-même était venue à Perros avec l'intention déclarée de lui laisser quelques jours sa fille. Non, dès lors qu'elle n'était maîtresse ni de l'heure ni du lieu, la conduite de son mari lui semblait odieuse. Elle s'y opposerait, elle ferait un scandale plutôt que de céder. Et, tremblante, prête à crier, elle regardait venir Simone, parmi les jeunes filles qui remontaient vers la chapelle.
Simone chantait un cantique breton, les yeux levés, radieuse.
Elle approchait. M. L'Héréec la suivait du regard. Madame Corentine crut remarquer qu'il devenait tout pâle, puis qu'il faisait un pas en avant.
Une minute s'écoula, où la vie s'arrêta en elle.
Simone arriva, ne se doutant de rien. Elle chercha sa mère, voulant continuer, et dit:
—Avons-nous bien fait de venir, mère!
Mais celle-ci étendit le bras impérieusement, et prit la main de Simone.
—Viens, viens! dit-elle.
—Où donc?
—Viens vite!
Les spectateurs se rangèrent, pour laisser passer la jeune fille.
—Je suis souffrante, dit madame Corentine en l'entraînant. Viens... je veux rentrer.
Elle tournait les groupes inégaux massés sur la place, elle ne levait pas les yeux, sa main tremblait, et ne lâchait pas celle de Simone. Une voix d'homme, éclatant près d'elle, la secoua d'un frisson. C'était un marchand dont la foule avait renversé le tréteau.
Au bout de la place, vers le nord, il y avait l'auberge où l'on s'était donné rendez-vous.
—Entre là, dit madame Corentine: de l'autre côté, dans la petite salle, tu seras mieux... Mets ton manteau... nous partons.
Elle-même, debout près de la porte, jeta un coup d'œil sur les hommes plus rares autour d'elle. Celui qu'elle redoutait d'y voir n'était pas là. Il n'y avait que Guen, causant paisible, comme elle l'avait laissé, avec deux vieux de son âge.
Il vint, elle lui dit quelques mots, et il partit aussitôt vers le pré voisin en hochant la tête. Que cela était triste, capitaine Guen, cette guerre des époux que vous n'aviez pas connue, vous, dans vos vingt ans de mariage! Que cela était dur de fuir, emmenant la fille de peur du mari, et la petite-fille de peur du père! Oh! la maudite fête de Lannion, qui troublait encore celle-ci, quinze ans après!...
Les cloches sonnaient joyeuses, sonnaient la rentrée des clercs à la chapelle, quand la carriole s'éloigna au trot, décrivant un cercle au delà du village, loin dans la campagne. Les deux femmes se taisaient. Simone avait deviné. Elle ne demandait rien. Et, se sentant disputée, elle souffrait comme elle avait déjà souffert tant de fois à Jersey, mais plus vivement, avec un trouble de plus et le regret de ne point l'avoir vu, lui qui était venu, lui qui avait dû la regarder passer avec des larmes. Et elle avait souri! Et elle avait chanté! Comme il l'avait trouvée, sans doute, insouciante et légère! Comme elle avait eu tort d'être gaie, involontairement, devant lui!
Le capitaine essayait de faire diversion et d'amuser ses compagnes de route, en racontant des histoires de Trébeurden et de Pleumeur qu'il venait d'apprendre. Mais cela ne rencontrait point d'écho.
Ils avaient tous hâte de rentrer. Les femmes, enveloppées dans leur manteau long, penchées en avant à cause du vent violent qui soufflait d'en face, ne regardaient même plus la route, ni les passants, ni rien.