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Madame Sans-Gêne, Tome 1 / Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau cover

Madame Sans-Gêne, Tome 1 / Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

Chapter 15: I EN CHAISE DE POSTE
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About This Book

The narrative follows a frank, strong-willed laundress in revolutionary Paris whose blunt manners and steadfast loyalty carry her through public tumult and private encounters with militia and neighbors. Scenes move from crowded popular dances and street unrest to intimate domestic moments, revealing her quick wit in confrontations with soldiers and her effect on those around her. The story contrasts popular customs and courtly protocol while tracing shifts in fortune and allegiance, and it examines social mobility, civic fervor, and the tension between plainspoken authenticity and changing political power.

XI
LA CRÉANCE DE MADAME SANS-GÊNE

Après le départ du Joli Sergent, Bonaparte, s'isolant dans sa pensée, s'était remis au travail. Combinant, devant la carte, de vastes projets de défense du littoral méditerranéen, il jetait un coup d'œil ambitieux sur les montagnes séparant la France du Piémont, la clef de l'Italie...

Au milieu de ses calculs stratégiques, un coup frappé à la porte lui fit relever la tête:

—Qui vient encore? pensa-t-il, impatienté d'être dérangé... c'est donc le jour aux visites!... Qui est là? cria-t-il.

—C'est moi... répondit une voix de femme... Catherine... la blanchisseuse!...

—Entrez! grommela-t-il.

Catherine parut, un peu embarrassée, son panier au bras:

—Ne vous dérangez pas, capitaine, dit-elle presque timidement... je vous rapporte votre linge... j'ai pensé que vous pourriez en avoir besoin...

Sans lever les yeux, Bonaparte grogna:

—Le linge? C'est bien... Posez-le sur le lit.

Catherine demeura tout interdite.

Elle n'osait ni avancer, ni bouger, son panier à la main. Elle pensait: Je dois avoir l'air godiche! Mais c'est plus fort que moi, il m'en impose cet homme-là!

Celle qu'on nommait dans tout le quartier Saint-Roch la Sans-Gêne, et qui volontiers justifiait son surnom, se trouvait visiblement intimidée.

Elle regardait le lit, que lui avait indiqué Bonaparte; elle changeait son panier de bras, et puis aussi, elle palpait, dans la poche de son tablier, la note qu'elle avait apportée, sans oser se décider à une action quelconque.

Elle était, comme on dit, dans ses petits souliers.

Bonaparte continuait à examiner la carte déployée sur sa table, sans paraître faire aucune attention à elle.

A la fin elle se mit à toussoter légèrement, pour indiquer sa présence.

—Il n'est guère galant le capitaine! pensait-elle... Sans doute, on est honnête femme, et l'on ne vient pas pour... des bêtises, mais tout de même on vaut bien la peine d'être regardée un brin!...

Et, piquée, elle recommença son léger toussotement...

Bonaparte releva la tête et fronça le sourcil:

—Comment, vous êtes encore là? dit-il peu galamment... Qu'attendez-vous? reprit-il après un court silence, avec sa brusquerie accoutumée.

—Mais, citoyen... pardon, capitaine! je voulais vous dire... enfin, c'est que je me marie! dit Catherine vivement.

Elle était rouge comme une pomme d'api. Sous son fichu de laine son sein battait. Décidément, le capitaine lui faisait perdre l'aplomb.

—Ah! vous vous mariez?... dit Bonaparte, froidement, eh bien! tant mieux pour vous, ma fille... je vous souhaite bien du bonheur!... Et vous épousez un brave garçon, je suppose, quelque garçon blanchisseur?...

—Non, capitaine! répliqua vivement Catherine froissée, un soldat... un sergent!...

—Ah! très bien! vous avez raison d'épouser un militaire, mademoiselle... reprit Bonaparte d'un ton plus aimable; être soldat, c'est être deux fois Français... je vous souhaite bonne chance!...

Bonaparte allait se remettre à son travail, s'intéressant médiocrement aux amours de sa blanchisseuse; cependant il ne put s'empêcher de sourire à l'aspect égayant du corsage solide de Catherine, de la belle santé rayonnante de ses joues et de tout son aspect gaillard et engageant, contrastant avec la mine confite et l'air sainte-nitouche qu'elle prenait, pour lui apporter son linge.

Il eut toujours du goût pour les femmes bien en chair; le maigre et famélique officier comme le premier consul nerveux, comme l'empereur bedonnant, se plurent au contact de formes rebondies...

La beauté robuste de Catherine l'arracha un instant à ses préoccupations stratégiques...

Avec la galanterie, un peu brutale, qui lui était déjà habituelle, il s'avança vivement vers la jeune blanchisseuse et porta une main hardie sur sa gorge...

Catherine poussa un léger cri.

Le futur vainqueur d'Arcole n'était pas pour hésiter. L'attaque commença...

Il redoubla de vivacité et pressa Catherine, la forçant à reculer jusqu'au bord du lit, où elle s'adossa, faisant hardiment front à l'assaillant...

Elle se défendit, sans fausse pudeur, sans se montrer effarouchée.

Et comme Bonaparte, oubliant tout à fait Toulon, semblait vouloir hâter les travaux d'approche, brusquer le siège et finalement donner l'assaut au corps de place, elle se fit une défense de son panier qu'elle posa devant elle, comme un gabion, et dit à l'assiégeant surpris:

—Non!... non! capitaine... c'est trop tard!... Vous ne me prendrez pas... j'ai capitulé... que dirait mon mari!...

—Vraiment! dit Bonaparte, s'arrêtant... Alors, ce mariage, c'est sérieux?...

—Très sérieux... et je venais vous prévenir aussi, en vous annonçant mon mariage, que je ne pourrais plus continuer à vous blanchir...

—Vous fermez boutique, ma belle enfant?...

—Ça va si mal, la blanchisserie, en ce moment!... Et puis, je veux suivre mon mari...

—Au régiment? fit Bonaparte surpris.

—Pourquoi pas?...

—Cela s'est déjà vu! Et, pensant à Renée, s'enrôlant pour rejoindre Marcel, il murmura: Ah çà! l'armée, à présent, va donc n'avoir que des ménages!... Alors, vous allez apprendre la charge en douze temps, et peut-être la manœuvre du canon?... reprit-il d'un ton railleur.

—Je sais manier un fusil, capitaine, et quant au canon, j'aurais bien pris des leçons avec vous... mais mon homme est dans l'infanterie, fit-elle en riant. Non, je ne ferai pas le coup de feu... à moins d'y être forcée... mais il y a besoin de cantinières dans les bataillons... Je vais verser la goutte aux camarades de mon homme!... et j'espère avoir votre pratique, capitaine, si vous servez de notre côté...

—Je m'inscrirai à votre cantine... mais pas pour le moment!... le ministre ne me permet ni de me battre... ni de...

Il allait dire: ni de manger. Il se retint et finit simplement sa phrase ainsi:

—Ni de dépenser de l'argent à la cantine... Ce sera pour plus tard!... pour beaucoup plus tard, mon enfant!... ajouta-t-il avec un soupir.

Et il retourna à sa table, en proie à de tristes pensées. Catherine lentement, sans mot dire, le cœur un peu serré par la mélancolie de ce jeune officier dont elle constatait le dénûment, rangea rapidement sur le lit le linge qu'elle avait apporté, ainsi que le lui avait indiqué son client.

Puis, faisant une révérence, elle alla vers la porte, l'ouvrit et dit, comme se ravisant:

—Ah! j'avais roussi par mégarde une de vos chemises, je vous en ai remis une autre... elle est là, avec les caleçons et les mouchoirs... Au revoir, capitaine!...

—Au revoir!... à votre cantine, ma belle enfant!... répondit Bonaparte, qui se replongea aussitôt dans son étude.

En descendant l'escalier de l'hôtel de Metz, Catherine murmurait:

—Je lui avais aussi apporté sa note... mais je n'ai pas eu le courage de la lui donner... Bah! il me la paiera un jour ou l'autre... j'ai confiance dans ce garçon-là, moi!... je ne suis pas comme le citoyen Fouché, je suis sûre qu'il fera son chemin!...

Puis elle pensa, riant toute seule et mise en belle humeur par un souvenir amusant:

—Comme il me lutinait, le capitaine!... Oh! il s'était dérangé tout de même de ses papiers... Voyez vous ça!... il n'y allait pas de main morte!... Dame! ça l'a distrait un peu... il n'a pas tant d'occasions de batifoler, ce pauvre jeune homme!...

Et elle ajouta, rougissant un peu:

—Dire que s'il avait voulu...! Oh! pas aujourd'hui, mais autrefois, avant de m'être engagée avec Lefebvre!...

Elle s'interrompit dans ce regret rétrospectif d'une inclination qu'elle s'était d'abord sentie pour le maigre et triste officier d'artillerie.

Gaiement elle reprit:

—Au fond, je n'y pense guère... et lui n'y a jamais pensé!... Allons voir si Lefebvre n'est pas à la boutique! Il m'aime bien, celui-là... et je suis sûre qu'il fera un meilleur mari que le capitaine Bonaparte!

A peine était-elle rentrée dans la blanchisserie, que des cris, des vivats retentirent dans la rue.

Elle ouvrit la porte pour se rendre compte de ce qui se passait.

Tout le voisinage était en rumeur.

Elle aperçut alors Lefebvre, sans fusil, sans buffleteries, mais tenant à la main son sabre, qu'ornait une dragonne d'or.

Ses camarades l'entouraient et semblaient lui faire un cortège triomphal.

—Catherine, je suis lieutenant! s'écria-t-il tout joyeux, en sautant au cou de sa fiancée.

—Vive le lieutenant Lefebvre! clamèrent les gardes nationaux, levant en l'air tricornes et fusils.

—Ajoutez, camarades, dit le nouveau lieutenant en présentant Catherine, vive la citoyenne Lefebvre... car voici ma femme!... Nous nous marions la semaine prochaine!...

—Vive la citoyenne Lefebvre! crièrent les gardes enthousiasmés.

—Vive madame Sans-Gêne! reprirent les commères accourues...

—Qu'ils ne crient pas si fort! dit Catherine à l'oreille de son mari, pensant à Neipperg, couché dans la chambre voisine, ils vont réveiller notre blessé!...


Dans la petite chambre de l'hôtel de Metz, cependant, l'officier d'artillerie sans solde et sans emploi, ayant fini d'étudier sa carte, rangeait méthodiquement, sur une planchette de sapin, le linge que lui avait apporté Catherine.

—Tiens!... elle ne m'a pas laissé sa note! dit le futur empereur, au fond satisfait de cet oubli, car il lui aurait fallu exposer l'impossibilité où il se trouvait de payer.

Il ajouta, en faisant mentalement le calcul de ses dettes:

—Je dois lui devoir au moins 30 francs, peut-être plus!... Diable!... je passerai lui régler cela... au premier argent que je toucherai!... C'est une bonne fille, cette Catherine, je ne l'oublierai pas!

Et il s'habilla pour aller dîner chez ses amis, les Permon...

Cette modeste créance, Napoléon devait, durant bien des années, ne plus en entendre parler.

Ce ne fut que longtemps après qu'elle lui fut tout à coup mise sous les yeux, à un moment fort imprévu, la note oubliée de la blanchisseuse,—ainsi que l'apprendront nos lecteurs s'ils veulent bien suivre avec nous, dans les pages où seront retrouvés Neipperg, Blanche, le Joli Sergent, Marcel, et le petit Henriot, les étapes pleines d'aventures et de gloire de Catherine la blanchisseuse, devenue cantinière au 13e léger, puis maréchale Lefebvre, ensuite duchesse de Dantzig, et toujours restée sympathique et populaire, vaillante et bonne enfant, héroïque et charitable, sous le sobriquet parisien de Madame Sans-Gêne.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈME PARTIE
LA CANTINIÈRE


I
EN CHAISE DE POSTE

—Allons, ils ne s'arrêteront pas... Voyez comme le postillon a fait claquer son fouet en passant devant l'Ecu... Il semblait nous narguer!

—Les voyageurs ne sont pas si nombreux au jour d'aujourd'hui...

—On ne les voit déjà plus!... Ce sera pour le Lion-d'Or...

—Ou pour le Cheval-Blanc...

Un double soupir ponctuait ces paroles, mélancoliquement échangées entre le ventripotent patron de l'hôtel de l'Ecu et sa fluette épouse sur le seuil de la principale auberge de Dammartin.

Les voyageurs en chaise de poste étaient rares, depuis les événements qui avaient suivi le 20 juin.

La voiture qui avait disparu, aux yeux désappointés des hôteliers de l'Ecu, avait quitté Paris la veille au soir. Elle était vraisemblablement la dernière qui eût franchi les barrières, car l'ordre d'empêcher qui que ce fût de sortir de Paris avait été notifié dans la soirée, lorsque fut prise la résolution d'attaquer les Tuileries, au matin.

Informé par des amis de ce qui s'était agité dans les sections, du mouvement qui se préparait, le baron de Lowendaal avait ajourné son mariage avec la fille du marquis de Laveline et s'était hâté de faire ses préparatifs de départ.

Fermier général, il redoutait le contrôle prochain des vrais mandataires de la nation. Le baron de Lowendaal avait du flair.

La veille du 10 août, il se jeta donc dans une chaise de poste, accompagné de son factotum Léonard, emportant tout ce qu'il avait pu réunir d'argent, donnant l'ordre au postillon de brûler les premiers relais.

Le baron voyageait un peu comme on se sauve.

A Crépy, il fallut cependant faire halte. Les chevaux n'en pouvaient plus.

Le matin avait chassé la nuit et sur la plaine, déjà, le grand jour avait balayé les nuées, blanchissait les ombres. Les dernières étoiles s'éteignaient dans le recul bleu pâle du ciel, tandis que, du côté de Soissons, le soleil s'allumait.

Le baron de Lowendaal se rendait à son château, situé auprès du village de Jemmapes, à la frontière belge. Originaire de Belgique, bien que devenu Français, là, le baron se sentirait en sûreté. La Révolution ne viendrait jamais le chercher jusque sur le territoire belge; d'ailleurs, l'armée du prince de Brunswick était rassemblée à la frontière; elle ne tarderait pas à mettre les sans-culottes à la raison, et à rétablir le roi dans toutes ses prérogatives. Il en serait quitte pour un court déplacement, juste le temps d'épouser la charmante fille du marquis de Laveline. Un simple voyage de noces.

Il avait fixé la célébration de son mariage au 6 novembre, car il lui fallait auparavant régler une grosse affaire d'intérêts, dans la ville de Verdun, dont il gérait la ferme des tabacs.

Il s'était assoupi au sortir de Paris, certain d'échapper, si par hasard on tentait de le poursuivre. Ses chevaux étaient excellents et ne pourraient être rejoints.

Il s'éveilla lorsqu'il avait déjà mis quelques bonnes lieues protectrices entre lui et les sans-culottes.

Le nez à la portière, il huma l'air matinal, et comme on avait dépassé les premières maisons de Crépy, tout à fait rassuré, il ordonna au postillon de faire halte.

Celui-ci obéit de grand cœur. Il était navré de brûler ainsi, en route, les meilleurs bouchons, sans une lampée, sans un bout de causette. Il en avait pourtant long à raconter! Ce n'est pas tous les jours que l'on peut voir Paris s'armant et se préparant à déloger le roi du château de ses pères... C'étaient des nouvelles, ça!... Comme on l'eût écouté et régalé, narrant ce qui se passait dans les sections!...

A l'hôtel de la Poste, on fit relais.

Tandis que l'hôte et ses gens s'empressaient, offrant au baron un lit, lui proposant de déjeuner, énumérant des rafraîchissements variés, et qu'ils tournaient autour de lui d'un air inquiet, afin d'avoir des nouvelles de la capitale, l'homme de confiance, Léonard, s'éloigna un moment, sous le prétexte de s'assurer que nul citoyen trop curieux ne rôdait aux alentours.

Depuis la fuite manquée du roi à Varennes, non seulement les municipalités étaient plus défiantes, mais aussi beaucoup de particuliers ambitionnaient la gloire du citoyen Drouet, qui avait eu l'honneur d'arrêter Louis XVI. Ces surveillants volontaires examinaient et fouillaient toute voiture suspecte. Une chaise de poste était particulièrement désignée à la vigilance des patriotes.

Heureusement pour le baron, le patriotisme local n'était pas encore levé quand la chaise de poste fit son entrée tapageuse dans la bonne ville de Crépy-en-Valois.

Tandis que le voyageur s'attablait devant un appétissant bol de chocolat, apporté bouillant par une servante plantureuse, dont il tapota les joues rougeaudes, car c'était un terrible lutineur de tendrons que notre financier, Léonard s'était enfermé dans l'écurie.

Là, profitant de la lueur d'une lanterne, il se mit en mesure de lire la lettre que lui avait confiée mademoiselle de Laveline, au moment du départ.

Blanche lui avait bien recommandé, en ajoutant à sa prière deux doubles louis, de ne remettre cette missive, fort importante, que lorsque le baron serait sorti de Paris.

Léonard, flairant un mystère dont la découverte pouvait être profitable, résolut de prendre connaissance d'abord de ce message si sérieux.

Les secrets des maîtres, c'est parfois la fortune des domestiques...

Il avait remarqué combien ce mariage, que souhaitait vivement le baron, semblait pénible à mademoiselle de Laveline!

Peut-être dans cette lettre remise à ses soins se trouvait-il quelque grave révélation dont il lui serait facile de tirer profit par la suite... Hardiment, mais avec certaines précautions, de façon à pouvoir rendre à l'étrange missive son aspect primitif, il rompit le cachet en se servant de la lame de son couteau, préalablement chauffée à la flamme de la lanterne.

Il lut, et son visage exprima la profonde surprise où le plongeait le secret qu'il venait d'apprendre.

Voici ce que contenait la lettre de Blanche:

«Monsieur le baron,

«Je vous dois un aveu pénible, qu'il me faut faire pour ne pas entretenir plus longtemps une illusion sur mon compte, que les événements ne tarderaient pas à dissiper cruellement.

»Vous m'avez témoigné de l'affection, et vous avez obtenu de mon père un consentement à un mariage où vous pensiez trouver le bonheur, peut-être l'amour...

»Le bonheur est impossible pour vous dans une pareille union: l'amour, je ne saurais vous le promettre, mon cœur appartient à un autre... Excusez-moi de ne pas vous nommer celui qui a toute mon âme, et dont je me considère comme la femme devant Dieu!...

»Il me reste un dernier aveu à vous faire: je suis mère, monsieur le baron, et la mort seule pourra me détacher de mon époux, du père de mon petit Henriot.

»Je suivrai M. de Laveline à Jemmapes, puisque telle est sa volonté, mais j'ose espérer, qu'informé de l'obstacle absolu qui s'oppose à la réalisation de vos projets, vous aurez pitié de moi et que vous m'épargnerez la honte de révéler à mon père la véritable cause qui rend impossible cette union.

»Je me fie, monsieur, à votre discrétion de galant homme. Brûlez cette lettre et croyez à ma reconnaissance et à mon amitié.

»Blanche.»

Léonard, ayant lu, poussa un cri de surprise et de joie.

—Saperlipopette! voilà qui peut faire une fortune! se dit-il.

Il tournait et retournait la lettre de Blanche entre ses doigts, comme s'il devait, à force de la presser, faire jaillir, de cette éponge à secrets, tout l'or qu'elle lui semblait contenir.

—Je me doutais bien de quelque chose, se dit-il en grimaçant un sourire; M. le baron désirait mademoiselle et mademoiselle ne désirait nullement M. le baron. Mais je n'aurais jamais imaginé que mademoiselle Blanche de Laveline eût un enfant... ce que j'aurais encore moins supposé, c'est qu'elle ferait savoir son escapade à M. le baron!... Que les femmes sont bêtes!... elle ne se doute pas, la petite Blanche, de la bêtise qu'elle a faite là... non! pas celle qu'elle s'imagine... ça n'est rien!... un enfant de plus ou de moins, baste!... la sottise c'est d'avoir confié ce secret au papier... heureusement que je suis là, moi!...

Il s'arrêta, rapprocha la lettre du falot, dont la clarté douteuse emplissait l'écurie d'un jeu d'ombre et de demi-clartés, et murmura après examen du papier:

—Elle a écrit elle-même... pas moyen de nier l'écriture!... Oh! elle est toute naïve cette enfant-là!... elle pourrait regretter ce qu'elle a raconté, dans un moment d'abandon et de nerfs surexcités... heureusement, c'est à moi qu'elle a confié le soin de son honneur et de sa fortune!...

Il eut comme un mouvement d'hésitation. Puis, serrant la lettre dans sa poche, il se dit:

—Mademoiselle Blanche paiera peut-être un jour fort cher... plus tard, quand elle sera devenue la baronne de Lowendaal... ce qui est inévitable... pour ravoir cette lettre... alors je verrai le prix qu'il me conviendra d'y mettre!...

Et Léonard eut un nouveau sourire avantageux et coquin:

—Peut-être, murmura-t-il, ne me contenterai-je pas d'un peu d'or... je voudrai mieux... ou du moins un autre prix... car, moi aussi, je la trouve gentille mademoiselle Blanche!... mais, pour le moment, rien à faire qu'à garder précieusement cette preuve... cette arme... tout en encourageant discrètement les projets de mon maître, qui, plus que jamais, doit épouser mademoiselle Blanche!...

Et Léonard, après avoir boutonné soigneusement sa veste, palpa, comme pour s'assurer qu'elle se trouvait toujours à sa portée, la lettre révélatrice, avec la joie intime et féroce de l'usurier, gardant le billet qui doit livrer un jour à sa discrétion la victime imprudente, ayant donné sa signature.

Il s'en fut retrouver le baron, un peu inquiet, son déjeuner fini, car déjà les curieux s'attroupaient devant la cour de l'hôtel, contemplant la chaise de poste. Il avait à deux reprises demandé pourquoi l'on n'attelait pas?...

Léonard donna pour explication de son absence le soin qu'il avait pris de vérifier si rien ne s'opposait au départ.

Le baron, rassuré, remonta de fort belle humeur dans sa chaise de poste qui roula bientôt comme un tonnerre sur le pavé, lequel n'était déjà plus celui du roi.

II
CHEZ LA FRUITIÈRE

Sur le seuil de sa boutique de fruitière, rue de Montreuil, à Versailles, la mère Hoche achevait de servir ses pratiques, tout en donnant un coup d'œil maternel à un petit bonhomme, rose et joufflu, qui jouait sur le carreau parmi les tas de choux et les bottes de carottes amoncelées.

—Henriot!... Henriot!... Veux-tu ne pas te fourrer ça dans la bouche!... Tu vas te faire du mal! criait-elle de temps en temps, quand le petit garçon essayait de sucer une carotte ou de mordre dans un navet.

Et la bonne femme continuait à répondre aux commandes des ménagères, tout en grommelant:

—Ce petit garnement-là... quel appétit, quel touche-à-tout!... Il est bien gentil tout de même...

Elle ajoutait sur un ton bon enfant, se tournant en souriant vers la pratique:

—Et avec cela, ma belle, qu'est-ce qu'il vous faut?

Tout à coup, s'interrompant dans sa besogne délicate, qui consistait à mesurer de la fourniture à une bourgeoise, qui achetait une salade, elle poussa un grand cri de surprise!

Sur le pas de la porte, précédant un lieutenant,—qui donnait le bras à une fraîche et accorte jeune femme, endimanchée, toute empêtrée dans une robe d'organdi, la tête empanachée d'un haut bonnet tuyauté,—un grand garçon, à l'air fier et au visage martial, venait d'apparaître...

Il portait l'uniforme de grenadier...

Il souriait... il tendait les bras...

—Eh bien, maman Hoche, on ne me reconnaît donc pas! dit-il en avançant brusquement et en serrant sur sa poitrine la bonne femme, émue, tremblante de joie et frissonnante d'orgueil.

Les pratiques, ébahies, regardaient, stationnant, à quelques pas de la boutique, le cabriolet qui avait amené de Paris le jeune homme et ses deux compagnons. On admirait l'uniforme tout neuf, le chapeau, l'écharpe, la ceinture et la ganse d'or du sabre du jeune militaire.

Et les commères murmuraient:

—C'est un capitaine!...

—Pardine! je le connais bien, disait une des ménagères, mieux informée, c'est le petit Lazare... le neveu de la fruitière... celui qu'elle a élevé comme son fils... nous l'avons vu jouer avec les polissons de son âge, sur la place d'Armes, le v'là devenu capitaine à c'te heure!...

—Oui, ma bonne maman, disait Lazare Hoche à son excellente tante, sa mère adoptive, tu me vois capitaine... hein! c'est une surprise!... nommé d'hier, à l'ancienneté, c'est vrai, mais je regagnerai le temps perdu, je te le jure!... Aussitôt promu, je suis accouru pour t'embrasser... j'ai voulu que tu sois la première à arroser mon grade... car je m'invite, avec ces deux amis que voilà...

Et Hoche, s'écartant, présenta ses compagnons:

—François Lefebvre... lieutenant... Un camarade des gardes-françaises... Un solide!... C'est pourtant lui qui m'a mis au port d'armes! dit Hoche en tapant familièrement sur l'épaule de son compagnon.

—Et te voilà mon supérieur! répondit gaiement Lefebvre.

—Oh! tu me rattraperas!... tu me dépasseras peut-être... La guerre, c'est une loterie où tout le monde peut avoir un bon numéro... à condition de vivre!... mais laisse-moi finir les présentations... Maman, voici la bonne Catherine, la femme du camarade Lefebvre, continua Hoche en montrant à la fruitière l'ex-blanchisseuse de la rue Royale-Saint-Roch.

Catherine fit vivement deux pas en avant et, sans barguigner, tendit ses deux joues à la fruitière, qui l'embrassa chaudement.

—A présent, dit Hoche, que l'on est en pays de connaissance, nous allons te quitter un instant, maman...

—Comment, vous vous en allez déjà? dit la bonne femme mécontente... ça n'était pas la peine de venir, alors!...

—Calme-toi... nous allons faire un petit tour, près d'ici, avec Lefebvre... nous avons des personnes... des officiers qui nous attendent, ajouta Hoche en clignant de l'œil du côté de son camarade, comme pour lui recommander la discrétion... oh! nous reviendrons!... ça ne sera pas trop long, je pense... pendant ce temps-là tu nous cuisineras un de ces excellents fricots dont tu possèdes le secret...

—De l'abatis d'oie aux navets, n'est-ce pas, fiston?

—Oui, c'est délicieux, l'abatis!... et puis Catherine a besoin de te parler au sujet de ce moutard, qui nous regarde là, assis sur son derrière, avec de grands yeux étonnés!...

—Le petit Henriot? demanda la fruitière surprise.

—Oui, dit Catherine intervenant, il s'agit du petit Henriot, citoyenne, c'est pour lui que je suis ici, sans cela j'aurais laissé Lefebvre venir avec le capitaine Hoche. Ils n'avaient pas du tout besoin de moi pour ce qu'ils ont à faire dans le bois de Satory... J'ai à vous parler de ce petit...

—Bien, nous causerons du mioche, et vous m'aiderez à gratter mes navets, dit la fruitière, et puis nous casserons le cou à un poulet... avec une omelette au lard, ça fera-t-il votre affaire, mes gaillards?

—Fameuse, l'omelette au lard! dit Hoche à Lefebvre... La maman la fait si bien! Mais viens-tu, François, il faut les laisser toutes les deux bavarder et cuisiner. A tantôt! On nous attend!

Les deux amis s'en furent au rendez-vous mystérieux, dont Catherine semblait avoir la confidence.

Les deux femmes, restées seules, commencèrent les apprêts du repas.

Tout en épluchant les légumes et en aidant à trousser le poulet, Catherine fit connaître à la fruitière qu'elle venait chercher l'enfant, pour le conduire à sa mère, ainsi qu'elle s'y était engagée.

La bonne fruitière fut tout émue. Elle s'était attachée à Henriot. Il lui rappelait son Lazare, quand il jouait tout petit, sur le pas de la porte.

Catherine lui apprit en même temps que son mari partait; de là cette hâte à emmener le fils de Blanche de Laveline.

—Où allez-vous donc? demanda la mère Hoche.

—Parbleu!... à la frontière, où on se bat... Lefebvre va être nommé capitaine...

—Comme Lazare?

—Oui... au 13e d'infanterie légère... il a reçu l'ordre de se diriger sur Verdun...

—Eh bien! votre mari part à l'armée, pourquoi le petit Henriot ne reste-t-il pas ici? vous le verriez aussi souvent qu'il vous plairait et vous viendriez le reprendre, au dernier moment, quand il serait temps d'aller retrouver sa mère...

—Il y a une petite difficulté, dit Catherine en souriant, c'est que j'accompagne Lefebvre...

—Au régiment?... vous, ma belle enfant?...

—Au 13e léger!... oui, maman Hoche... j'ai dans ma poche mon brevet de cantinière!...

Catherine souriait à l'enfant, qui n'avait cessé de la regarder, avec ces yeux fixes et profonds de l'enfance attentive qui écoute, se recueille et semble graver dans la molle matière de sa cervelle tout ce qu'elle voit, entend, touche, surprend. Puis elle tira de son corsage un grand papier format ministre, signé, paraphé et scellé du sceau de la Guerre. Elle le tendit triomphalement à la fruitière:

—Vous voyez, ma commission est en règle!... et je dois rejoindre mon corps sous huit jours, dernier délai... c'est qu'il s'agit de délivrer Verdun!... il y a là-bas des royalistes qui conspirent avec Brunswick... nous allons les déloger! ajouta gaiement la nouvelle cantinière.

La maman Hoche l'examinait avec surprise:

—Comment!... vous voilà cantinière?... dit-elle en hochant la tête; puis, fixant des regards d'envie sur la Sans-Gêne, elle reprit: Ah! c'est un bel état!... j'aurais bien aimé cela, moi, dans les temps!... on marche au son du tambour... on voit du pays... on a tout le jour de la joie autour de soi... le soldat est si bien à la cantine!... il oublie ses misères et il rêve qu'il deviendra général... ou caporal!... Et puis, les matins de combat, on se dit qu'on n'est pas une femme inutile, bonne à pleurnicher et à s'effrayer en entendant la canonnade... on fait partie de l'armée, et, de rang en rang, on verse, aux défenseurs de la nation, l'héroïsme et le courage pour deux sous, dans un petit verre!... l'eau-de-vie que porte la cantinière, c'est de la poudre aussi, et son petit baril a plus d'une fois contribué à décider de la victoire... je vous admire et je voudrais bien être comme vous, citoyenne!... vraiment, si j'étais plus jeune, je demanderais à accompagner mon cher Lazare, comme vous allez suivre votre Lefebvre... Mais l'enfant?... que ferez-vous du petit Henriot au milieu d'un camp, pendant les étapes, dans le tintamarre du combat?...

—Comme cantinière du 13e, j'ai droit à une voiture et à un cheval... nous en avons déjà fait l'emplette, sur nos économies, dit Catherine avec orgueil, j'ai vendu mon fonds de blanchisserie... Lefebvre, en se mariant, a reçu une petite somme... ça provenait de l'héritage de son père, le meunier de Ruffach, tout près de chez nous, en Alsace... Oh! nous ne manquerons de rien!... et le petit sera plus dorloté dans notre carriole qu'un fils de commandant... N'est-ce pas que tu te trouveras bien aise et que tu ne regretteras pas d'être venu avec nous? dit-elle en prenant le moutard et en l'élevant à la hauteur de ses lèvres pour l'embrasser.

A ce moment, un bruit de pas se fit entendre et l'enfant, subitement effrayé, détourna la tête pour se cacher derrière l'épaule de Catherine, en poussant des cris aigus...

Hoche rentrait, appuyé au bras de Lefebvre.

Il avait un mouchoir taché de sang, disposé en bandeau, lui cachant la moitié du visage...

—N'aie pas peur, maman!... cria-t-il de la porte... ça n'est rien!... une simple coupure qui ne m'empêchera pas de me mettre à table, ajouta-t-il gaiement.

—Ah! mon Dieu! il est blessé! que s'est-il donc passé? s'écria maman Hoche. Vous l'avez mené quelque part où l'on assassinait, lieutenant Lefebvre?

Hoche se mit à rire et dit:

—N'accusez pas Lefebvre, la mère! il a été tout bonnement mon témoin, dans une affaire, assez sotte d'ailleurs! Un duel avec un collègue!... Je vous le répète, ça n'est rien!

—Oh! j'étais bien sûr que vous n'auriez pas grand'chose!... dit Catherine, mais lui...?

Hoche ne répondit rien. Il était occupé à rassurer sa bonne mère adoptive, tout en réclamant de l'eau pour laver une fente rouge et profonde qui lui partageait le front, et s'arrêtait juste à la naissance du nez.

—Hoche a été un vaillant comme toujours, dit Lefebvre... imaginez-vous qu'il y avait autrefois aux gardes, et dernièrement encore dans la milice, un lieutenant nommé Serre qui était bien le plus mauvais coucheur qu'on ait jamais reçu dans une chambrée... il en voulait à Hoche... pour un tapage qui avait eu lieu dans un cabaret—où Lazare avait pris fait et cause pour de simples gardes, ses anciens camarades... ce coquin l'avait dénoncé... il l'avait fait punir de trois mois de cachot, parce qu'il avait refusé de livrer les noms des hommes recherchés... à sa sortie du cachot, une rencontre avait été décidée entre Serre et Lazare... il faut vous dire que Serre passait pour une lame... c'était la terreur du quartier... et il avait tué ou blessé plusieurs hommes en duel...

—C'était grave d'aller te battre avec ce bretteur! dit maman Hoche, tout émue du danger qu'avait pu courir son cher Lazare.

—Mais, reprit Lefebvre, le duel ne pouvait pas avoir lieu... Lazare n'était que lieutenant et Serre se trouvait capitaine...

—Il s'est pourtant battu...

—Oui... dès qu'il a été l'égal de son adversaire...

—Mais lui si brave, si gaillard, comment a-t-il pu recevoir cet affreux coup?

—De la façon la plus simple, maman, dit Hoche en souriant; bien que peu partisan des combats singuliers, car j'estime qu'un soldat déserte quand il risque sa vie pour une querelle particulière, il ne m'était pas possible de rester sous le coup des menaces et des insultes de ce drôle... il faisait trembler les recrues, il avait insulté la femme d'un ami absent...

Lefebvre prit la main de Hoche et la serra chaudement, les larmes aux yeux:

—C'est pour moi... c'est pour nous, qu'il s'est battu! dit-il en se tournant vers Catherine... n'avait-il pas prétendu, ce Serre, que tu avais un amant caché dans ta chambre, le 10 août...

—Oh! le monstre! dit Catherine furieuse, où est-il?... C'est à moi qu'il aura affaire à présent... Mais dites-moi donc où il est le misérable!

—A l'hôpital... avec un coup de pointe dans le ventre... il en a pour six mois! dit Lefebvre... s'il guérit, je le retrouverai peut-être à sa sortie... et je lui réglerai à la fois son compte, le mien et celui de Hoche!...

—Nous aurons d'autres occasions de nous servir de nos sabres, ami Lefebvre, dit avec énergie Hoche... la patrie est en danger! la patrie nous appelle!... dédaignons ces rixes particulières... mon adversaire avait calomnié, avait insulté, de plus il prétendait que j'avais sollicité mon envoi à l'armée du Nord pour le fuir... il fallait, malgré ma répugnance, mettre le sabre en main et montrer à ce spadassin qu'il n'effrayait pas les braves, je lui ai donné une leçon dont il se souviendra... à présent parlons d'autres choses et, si le fricot est à point, mettons-nous à table...

—Mais cette blessure?... dit la fruitière encore toute tremblante, en posant sur la table la soupière d'où montait une buée odorante...

—Bah! dit gaiement Hoche, s'asseyant et déployant sa serviette, les Autrichiens et les Prussiens me feront vraisemblablement d'autres estafilades... une de plus ou de moins, ça ne tire pas à conséquence!... d'ailleurs c'est déjà sec, voyez!

Et, avec insouciance, il enleva le mouchoir qui lui bandait la peau et mit à nu cette balafre, qui depuis caractérisa la physionomie martiale du futur général de Sambre-et-Meuse.

III
LA DEMOISELLE DE SAINT-CYR

Le repas fini, la maman Hoche et Catherine disposèrent tout pour le départ du petit Henriot.

On cherchait ses modestes hardes, qu'on empilait dans une malle, où la bonne fruitière ajoutait des pots de confitures, des petits gâteaux, des sucreries.

L'enfant assistait impassible, et plutôt satisfait, à ces préparatifs.

Elle aime le changement, l'enfance! Et tout émerveillé par la dragonne d'or du sabre de Hoche, avec laquelle il avait joué, le jeune Henriot commençait à trouver quelque plaisir dans ce départ. Il entrevoyait les joies du voyage. Et puis, il se disait que là où on le mènerait, il verrait des soldats, beaucoup de soldats, faisant l'exercice, et qu'on le laisserait sans doute s'amuser avec toutes les dragonnes des sabres de tous ces militaires, au milieu desquels il vivrait.

Il oubliait toute la tendresse et tous les soins de la bonne maman Hoche. Loin de l'attrister, l'idée de s'en aller loin, très loin, donnait à sa jeune rêverie un tour nullement désagréable. L'enfance est ingrate, et son innocence admirable a pour corrélatif un égoïsme puissant, nécessaire et utile d'ailleurs, qui protège et affermit la débile créature et lui permet de concentrer sur elle-même son attention, son instinct de conservation et sa volonté de vivre.

Hoche et Lefebvre, laissant agir les femmes, s'étaient assis à la cavalière sur leurs chaises et parlaient de la Révolution qui grondait, de la guerre qui déjà s'allumait aux quatre coins de la frontière.

Ils étaient sortis de la boutique, plaçant leurs sièges devant la façade de la fruiterie, sur la route de Montreuil. Heureux de vivre, pleins de jeunesse, avec l'espoir dans l'âme et la vaillance dans les yeux, ces deux héros promis aux armées de la République, digérant l'excellent déjeuner de la maman Hoche, devisaient gaiement, fumant, riant et dévisageant les passants.

Cette route de Montreuil, aujourd'hui appelée avenue de Saint-Cloud, était le grand chemin ordinaire des gens venus à pied de Paris: maraîchers, soldats, petits bourgeois.

Par économie, beaucoup de voyageurs modestes prenaient le coche d'eau à la Samaritaine, au Pont-Neuf, et du pont de Sèvres gagnaient ensuite pédestrement Versailles, et réciproquement.

Au milieu des allées et venues de ces humbles piétons, Lefebvre distingua tout à coup un jeune homme maigre, à longs cheveux, dont l'uniforme râpé était celui de l'artillerie.

Ce passant, qui semblait pressé, accompagnait une jeune fille, en fourreau de laine noire, portant un petit carton à la main.

Tous deux cheminaient pensifs dans la poussière de la route.

Lefebvre, regardant avec plus d'attention, dit tout à coup:

—Mais je ne me trompe pas! on dirait le capitaine Bonaparte...

—Qui ça, Bonaparte? demanda Hoche.

—Un bon républicain... un excellent artilleur et un chaud jacobin, celui-là! répondit Lefebvre... il est Corse, il paraîtrait qu'on lui a retiré son grade, pour ses opinions là-bas... c'est tous des aristocrates menés par les prêtres, dans cette île!... mais je vais appeler ma femme, elle le connaît plus que moi...

Il héla Catherine, qui accourut toute surprise:

—Quoi qu'il y a, mon homme? dit-elle en campant ses deux poings sur ses fortes hanches, attitude favorite que tous les maîtres à danser, Despréaux en tête, eurent bien de la peine à lui faire perdre, lorsqu'elle fut maréchale et duchesse.

—Est-ce que ce n'est pas le capitaine Bonaparte, qui passe là-bas sur la route, avec cette jeune demoiselle?... demanda Lefebvre.

—Parbleu! oui... je le reconnaîtrais entre dix mille... c'est pas parce qu'il me doit de l'argent... mais il me va, moi, le capitaine Bonaparte!... qu'est-ce qu'il peut bien faire à Versailles, avec une jeunesse?... Dis donc, Lefebvre, une idée?...

—Parle, ma bonne Catherine...

—Si on l'invitait sans façon à se rafraîchir... avec la demoiselle?... il fait chaud et la poussière est desséchante...

Lefebvre, avec l'assentiment de Hoche, se leva, courut sur la route et rejoignit le capitaine et sa compagne. Il leur fit part de l'invitation.

Le premier mouvement de Bonaparte fut de refuser. Il n'avait jamais ni chaud ni soif. Et puis, lui et la jeune fille qu'il escortait n'avaient pas de temps à perdre, s'ils voulaient prendre le coche d'eau à Sèvres, qui partait dans une heure.

—Bah! il y en a un autre à cinq heures, dit Lefebvre... mademoiselle ne sera peut-être pas fâchée de se reposer un instant? ajouta-t-il en se tournant vers la compagne de Bonaparte.

La jeune fille insinua qu'elle accepterait volontiers un verre d'eau...

Bonaparte suivit donc Lefebvre. On apporta une table, des chaises, que l'on plaça sur la route, à l'ombre, puis des verres et deux bouteilles de bon petit vin aigrelet, couleur de sirop de groseille, provenant des coteaux de Marly.

On trinqua à la nation, et Bonaparte, se déridant, présenta sa sœur, Marie-Anne, plus connue sous le nom d'Elisa, et qui devait, par la suite, épouser Félix Bacciochi et devenir successivement princesse de Piombino et de Lucques, puis grande-duchesse de Toscane.

Elisa, dont les obsessions continuelles devaient, comme celles de ses sœurs, lasser la patience de Napoléon, et qui toujours fut revêche, au milieu de ses galanteries, et se montra fort jalouse de ses cadettes ayant épousé des rois, avait alors seize ans. Elle ne soupçonnait nullement ses grandeurs futures, ni les convoitises envieuses qui en seraient la conséquence.

C'était une grande fille, brune et maigre, avec le teint mat, les cheveux très noirs et très opulents, les lèvres fortes dénotant la sensualité, le menton un peu proéminent, la tête d'un ovale parfait, le regard profond et plein d'intelligence. Tout son aspect était hérissé d'orgueil et son œil toisait dédaigneusement les petites gens, avec lesquelles on la faisait s'attabler, devant la boutique d'une fruitière.

Elisa était une de ces demoiselles de Saint-Cyr, dont l'éducation, issue des règles de madame de Maintenon, était rétribuée par la cassette royale, et qui se croyaient toutes sorties de la cuisse de Jupiter.

Un décret du 16 août avait supprimé la maison d'éducation de Saint-Cyr, comme un foyer royaliste.

Les parents avaient dû au plus vite retirer leurs filles, et l'établissement s'était promptement vidé.

Bonaparte, faute d'argent, avait tardé à venir retirer sa sœur du couvent aboli.

Il fallait cependant que la maison fût évacuée complètement, le 1er septembre.

Sur le conseil de son frère, Elisa adressa une demande au directoire de Versailles à l'effet de toucher la somme nécessaire, pour son retour dans sa famille.

M. Aubrun, alors maire de Versailles, délivra un certificat constatant: que la demoiselle Marie-Anne Bonaparte, née le 3 janvier 1777, entrée le 22 juin 1784 comme élève de la maison de Saint-Louis, s'y trouvait encore, et demandait une somme de 352 livres pour se rendre à Ajaccio, résidence de sa famille distante de 352 lieues.

En vertu de cette autorisation, Bonaparte était venu le matin à Versailles, pour chercher sa sœur.

Il l'emmenait avec lui, à Paris, et de là se rendait en Corse.

Lefebvre et Hoche félicitèrent le capitaine d'avoir ainsi pu terminer cette délicate affaire de famille.

Bonaparte leur apprit en même temps que l'obligation où il se trouvait de ramener sa sœur dans sa famille lui avait permis de solliciter, avec plus d'énergie, sa propre réintégration dans l'armée.

—Alors, lui demanda Hoche avec intérêt, vous rejoignez votre régiment bientôt?

—Le ministre de la guerre, Servan, m'a replacé au 4e d'artillerie, avec mon grade de capitaine, répondit Bonaparte, mais je vais en Corse accompagner ma sœur. Là, je suis autorisé à reprendre le commandement de mon bataillon de volontaires.

—Bonne chance, camarade! dit Hoche. On se battra peut-être aussi de ce côté-là?

—On se battra partout!

—C'est dommage qu'on ne puisse pas se faire tuer en deux endroits à la fois! dit alors, avec enthousiasme, Catherine, à qui la langue démangeait furieusement.

—Ah! si les circonstances me favorisent, mes amis, s'écria Bonaparte avec conviction, je vous en fournirai, moi, des occasions de périr avec honneur ou de glaner grades, titres, gloire, dignités, richesses, dans le sillon de la victoire!... Mais, excusez-nous, ma sœur et moi... il se fait tard et nous devons nous rendre à pied jusqu'à Sèvres...

—Et nous, avant de nous mettre en chemin pour délivrer Verdun que les Prussiens menacent, il nous faut regagner Paris, en emmenant ce futur hussard-là! dit gaiement Catherine, montrant le petit Henriot, tout harnaché, prêt à partir. L'enfant regardait avec impatience tous ces gens qui bavardaient et s'éternisaient, sans paraître se décider à se mettre en route.

—On se retrouvera peut-être, capitaine Bonaparte! dit Hoche, serrant la main de son collègue.

—Sur le chemin de la gloire! fit Lefebvre.

—Pour y arriver, ajouta Bonaparte en souriant, il faut commencer par prendre la galiote au pont de Sèvres!... Allons, venez, mademoiselle de Saint-Louis! fit-il en montrant l'horizon à sa sœur.

Tous deux, en cheminant, causèrent.

—Comment trouves-tu ce capitaine? demanda Bonaparte à la pensionnaire.

—Le capitaine Lefebvre?

—Non, pas celui-là... il est marié, Lefebvre! Sa femme, c'est cette bonne réjouie de Catherine... mais l'autre... Lazare Hoche?

—Il n'est pas trop mal...

—Te plairait-il pour mari?...

La future grande-duchesse rougit et eut un mouvement de dénégation.

—Oh! il ne te convient pas... dit vivement son frère, interprétant comme un refus son mouvement, c'est dommage! Hoche est un bon soldat et un garçon d'avenir...

—Je n'ai pas dit que M. Hoche me déplairait... murmura Elisa, mais, mon frère, je suis bien jeune pour songer à me marier... et puis...

—Et puis quoi?

—Je ne voudrais pas d'un homme qui ne soit pas dévoué au roi... non! jamais je n'épouserai un républicain!...

—Tu es donc royaliste?

—Tout le monde l'était à Saint-Cyr...

—Voilà qui justifie le décret de licenciement! dit en riant Bonaparte... Voyez-vous ces demoiselles de Saint-Louis... quelles aristocrates! Il faudra peut-être qu'on rétablisse toute une noblesse pour leur trouver des maris!...

—Et pourquoi pas? répondit l'orgueilleuse Elisa.

Bonaparte fronça le sourcil et ne releva pas le propos ambitieux de sa sœur.

La réponse d'Elisa ne le choquait pas, mais il était inquiet de ses visées trop hautes.

—Avec cela, pensait-il, que toute élève de Saint-Louis qu'elle soit, il sera facile de lui donner un mari! Ces petites filles ne doutent de rien, ma parole!... Sans dot, des frères sans position... et ça veut encore faire les difficiles!...

Toujours hanté par le spectre familial, se représentant la vision lamentable de sa mère Letizia entourée de sa nombreuse nichée, devant un âtre toujours éteint et un buffet souvent vide, il s'effrayait de la responsabilité qu'il prenait, en se déclarant chef de la famille.

L'avenir de ses trois sœurs surtout le tourmentait, l'obsédait.

Il était impatient de les voir établies et leur cherchait partout des maris.

Il avait rencontré ce jour-là Hoche; il n'eût pas été fâché qu'il plût à la jeune pensionnaire de Saint-Cyr. Hoche n'était que capitaine, mais on pouvait prévoir qu'il ne s'arrêterait pas là.

Il murmura, avec irritation, méditant le refus de sa sœur:

—Ce sont les hommes qui ne devraient pas se marier capitaines, mais les filles sans le sou, qu'ont-elles à risquer?...

Puis il reprit, comme répondant à un secret calcul, qu'il faisait dans son âme:

—Les capitaines ont raison de se marier, s'ils trouvent une femme agréable, riche, influente, pouvant leur créer des relations, leur donner une situation, un rang dans le monde... mais alors ce n'est pas à des jeunes filles qu'ils doivent s'adresser!...

Considérant le mariage comme une façon de sortir les siens de leur détresse sans cesse plus grande, il n'était pas loin de chercher lui-même dans une union, fût-elle disproportionnée, un refuge contre la misère, un instrument de fortune, un marchepied pour s'élever au-dessus de ce misérable grade de capitaine, qu'il venait, non sans difficulté, de reconquérir.