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Madame Sans-Gêne, Tome 1 / Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau cover

Madame Sans-Gêne, Tome 1 / Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

Chapter 21: VII L'ABANDONNÉE
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About This Book

The narrative follows a frank, strong-willed laundress in revolutionary Paris whose blunt manners and steadfast loyalty carry her through public tumult and private encounters with militia and neighbors. Scenes move from crowded popular dances and street unrest to intimate domestic moments, revealing her quick wit in confrontations with soldiers and her effect on those around her. The story contrasts popular customs and courtly protocol while tracing shifts in fortune and allegiance, and it examines social mobility, civic fervor, and the tension between plainspoken authenticity and changing political power.

IV
PREMIÈRE DÉFAITE DE BONAPARTE

Le lendemain, après avoir touché le montant de l'indemnité de route allouée à la demoiselle de Saint-Cyr, pour son retour dans sa famille, Bonaparte se rendit, avec Elisa, chez madame Permon.

Il voulait lui présenter sa sœur, avant son départ pour la Corse.

Un autre projet l'amenait, en même temps, chez la veuve de son ami.

Madame Permon, mère de la future duchesse d'Abrantès, Grecque d'origine, ayant habité la Corse, était encore une fort jolie femme.

Par coquetterie, elle dissimulait son âge, et insouciante, frivole, sachant s'habiller, s'entourant, à une époque où le luxe était difficile et dangereux, de jolis bibelots du siècle de Louis XV et de meubles artistiques de cette époque délicate et sensuelle, elle apparaissait aux yeux du besogneux corse, comme la reine des grâces et des élégances.

Il la voyait parée de toutes les séductions, et cet aspect grande dame qu'elle prenait à ses yeux, qu'elle conserva toujours pour lui, cachait, à ses regards de jeune amoureux pauvre, les rides déjà visibles du visage et les lourdeurs inséparables de la maturité.

Les Permon avaient eu une assez jolie fortune. Bonaparte qui, souvent, avec Junot, Marmont et Bourrienne, venait, les jours de déficit, s'asseoir à leur table hospitalière, supposait à la veuve un avoir encore important.

Ces considérations le décidèrent à tenter une double démarche.

Après avoir laissé Elisa en tête à tête avec Laure, la fille aînée de madame Permon, il accompagna celle-ci dans un petit salon, et lui fit la proposition de marier le jeune Permon.

Et comme madame Permon s'informait avec curiosité de la personne qu'il voulait faire épouser à son fils, il répondit:

—Ma sœur Elisa!

—Mais elle est bien jeune, répondit madame Permon, et je sais que mon fils n'a présentement aucun goût pour le mariage.

Bonaparte se mordit les lèvres et reprit aussitôt:

—Peut-être ma sœur Paulette, qui est fort jolie, conviendrait-elle mieux à M. Permon? Et il ajouta qu'on pourrait du même coup marier Laure Permon à l'un de ses frères, Louis ou Jérôme...

—Jérôme est plus jeune que Laurette, dit madame Permon en riant... En vérité, mon cher Napoléon, vous faites le grand prêtre aujourd'hui... vous voulez marier tout le monde, même les enfants!...

Bonaparte fit semblant de rire et répondit, sur un ton embarrassé, qu'en effet le mariage des siens était l'un de ses plus grands soucis.

Puis, se précipitant sur la main de madame Permon, il y imprima deux brûlants baisers, en disant qu'il avait décidé de commencer l'union des deux familles, son rêve le plus cher, par un mariage entre lui et elle, aussitôt que les convenances, à raison de son deuil encore récent, le permettraient.

Stupéfaite, celle qui se trouvait l'objet de cette démarche inattendue n'y put tenir: elle éclata de rire au nez du postulant.

Bonaparte se montra froissé de cette hilarité. Madame Permon se hâta de l'expliquer:

—Mon cher Napoléon, lui dit-elle, se faisant tout à fait maternelle, parlons sérieusement: vous croyez connaître mon âge? Eh bien! vous ne vous en doutez pas... je ne vous le dirai point, parce que c'est ma petite faiblesse cette cachotterie-là... je vous dirai seulement que je serais non seulement votre mère, mais celle de Joseph, votre aîné. Laissons donc cette plaisanterie. Elle m'afflige, venant de vous...

—Je ne croyais pas plaisanter, dit d'un ton piqué Bonaparte, et je ne vois pas ce que ma demande a de si risible! L'âge de la femme que j'épouserai m'est indifférent. D'ailleurs, sans flatterie, vous ne paraissez avoir que trente ans.

—J'ai bien davantage!...

—Je l'ignore! je vous vois jeune et belle, s'écria Bonaparte avec feu, et vous êtes la femme que je rêve pour compagne...

—Et si je ne consens pas à cette folie, que ferez-vous?...

—Je chercherai ailleurs le bonheur que vous m'aurez refusé, reprit Bonaparte, avec énergie. Je veux me marier... ajouta-t-il après un instant de réflexion. Des amis ont pensé pour moi à une femme charmante comme vous... de votre âge ou à peu près... et dont le nom et la naissance sont fort honorables... Je veux me marier, je le répète!... réfléchissez!...

Madame Permon n'avait pas à beaucoup réfléchir. Son cœur n'était pas libre. Elle aimait, en secret, un de ses cousins, un grand bellâtre, nommé Stephanopolis. Elle l'avait présenté à Bonaparte et voulait le faire entrer dans la garde de la Convention qu'on créait en ce moment.

Pour ce brave soldat, qui d'ailleurs devait mourir fort prosaïquement en se coupant avec maladresse un cor au pied, elle repoussa l'offre de Bonaparte qui lui en garda rancune.

A quoi tiennent les destinées? Marié à madame Permon, Bonaparte n'eût peut-être jamais été général en chef de l'armée d'Italie et eût servi sans doute obscurément dans l'artillerie, durant des guerres sans gloire.

Bonaparte, dans cette conversation, avait manifesté son désir de réaliser un mariage avantageux, d'épouser une femme riche, qui lui faciliterait ses débuts dans la vie active, et lui ouvrirait les rangs de la haute société alors proscrite et terrifiée, mais qu'il devinait prête à ressortir, plus arrogante, de dessous les échafauds.

Le double refus de madame Permon devait faire, de la pensionnaire de Saint-Cyr, la princesse de Piombino, et du futur général Bonaparte, le mari de Joséphine.

V
LE SIÈGE DE VERDUN

M. de Lowendaal avait réussi à franchir la distance qui séparait Crépy-en-Valois de Verdun.

Il s'était, aussitôt arrivé, rendu à l'hôtel de ville.

Deux grands intérêts l'avaient contraint à se rapprocher du théâtre de la guerre et à venir s'enfermer dans une cité qui, d'un moment à l'autre, pouvait se trouver investie.

Il lui fallait liquider sa fortune et rentrer dans le cautionnement, par lui versé à la ville de Verdun, pour sa ferme des tabacs.

Et puis un autre grave souci nécessitait la venue du baron à Verdun.

Il voulait, à la veille d'épouser Blanche de Laveline, rompre un lien, pour lui insupportable à présent, et s'affranchir d'une affection remontant déjà à quelques années.

Il avait rencontré, à Verdun, une jeune fille d'une honorable famille, mais sans fortune, venue d'Angers pour entrer en religion.

Mademoiselle Herminie de Beaurepaire n'avait pas sur-le-champ prononcé ses vœux. Sa vocation était médiocre. Elle s'était résignée au sacrifice du voile, afin de permettre à son frère de tenir son rang dans le monde et d'acheter une compagnie.

Le baron de Lowendaal n'eut pas de peine à détourner Herminie du cloître.

Rappelé à Paris par les soins que nécessitait sa grande fortune, le baron ne tarda pas à oublier complètement la pauvre Herminie.

Affolé d'amour pour Blanche de Laveline, il n'avait plus qu'indifférence pour la jeune femme qui l'attendait avec des alternatives d'angoisse et d'espérance, dans la tristesse de l'antique hôtel d'une vieille tante, fort riche et peu valide.

Perplexe, le baron se demandait quel genre d'explication il devait fournir à celle qui se considérait toujours comme sa femme, au moment où sa chaise de poste franchit la porte de France, sur la route de Châlons.

Il lui fallait absolument trancher dans le vif et signifier à Herminie qu'elle n'eût plus à compter sur lui.

Il traversa la ville en rumeur, car les nouvelles les plus étranges et les plus contradictoires circulaient, et se présenta au procureur-syndic, auquel il exposa sa réclamation.

Celui-ci répondit que les finances de Verdun étaient à sec et qu'il ne pouvait être question d'un remboursement quelconque.

—Cependant, avait ajouté le magistrat, en prenant un air mystérieux et entendu, il vous reste, monsieur le baron, une chance d'être remboursé...

—Laquelle?... parlez! dit vivement Lowendaal.

—Si nous n'avons pas d'argent, reprit le procureur-syndic, l'empereur d'Autriche en a, lui... Que la paix soit maintenue... que les horreurs d'un siège puissent être épargnées à cette malheureuse ville, et je réponds de votre remboursement, monsieur le baron!

Le fermier général hésita avant de répondre.

Cosmopolite, comme tous les financiers, peu lui importait que son argent lui vînt du roi de France ou de l'empereur d'Autriche.

Il n'était donc arrêté par aucun scrupule patriotique.

Il n'éprouvait aucune indignation, en entendant ce magistrat lui parler de la remise de la ville aux ennemis.

Le baron se demandait si le procureur-syndic était exactement informé, s'il était certain que les soldats du roi de Prusse et de l'empereur d'Autriche, maîtres de Verdun, sauraient garder la ville et la préserver d'un mouvement offensif des volontaires qu'on disait en route.

Il calculait uniquement les chances que pouvait présenter le marché qu'on lui proposait.

Après avoir envisagé les fortunes diverses qu'offrait l'affaire, il s'informa des renforts, qu'on disait dirigés de Paris sur Verdun.

—Ils arriveront trop tard! répondit le procureur-syndic.

—Alors je suis votre homme! dit le baron.

—Bien. Vous êtes venu rapidement de Paris?... n'ayant parlé avec personne?

—J'étais fort pressé, en effet.

—Avez-vous dans votre suite un personnage à la fois discret... et bavard?...

—Discret? c'est-à-dire sachant garder un secret?

—Et bavard... c'est-à-dire capable de lâcher à propos quelques paroles en apparence inconsidérées... c'est cela!...

—J'ai cet homme... Léonard, mon valet de chambre... que devra-t-il taire?

—Nos projets d'abord...

—Il ne les connaît pas!

—Ceci nous garantit sa fidélité... les secrets qu'on ignore sont les mieux gardés.

—Et sur quoi devra-t-il se montrer bavard?

—Sur les nouvelles de Paris... la cité aux mains des brigands... l'autorité royale cependant forte de l'approche de l'armée de l'empereur d'Autriche et des troupes du roi de Prusse, prête à reprendre tout pouvoir, se disposant à châtier les rebelles...

—C'est tout? Léonard n'aime pas les sans-culottes, il s'acquittera fort bien de cette mission...

—Votre Léonard pourra ajouter qu'il tient de source sûre que 80.000 Anglais viennent de débarquer à Brest et marchent sur Paris...

—Et le but de ces alarmes répandues?

—Justifier la décision que nous allons prendre cette nuit...

—Où cela?

—Ici même... il y a assemblée des principaux bourgeois de la ville... et l'on doit arrêter les termes de la réponse qu'il convient de faire au duc de Brunswick... Vous serez des nôtres? dit le syndic.

—Vous avez ma promesse... comme j'ai la vôtre, n'est-ce pas, pour le remboursement de ma créance?

—Entre honnêtes gens, monsieur le baron, on n'a qu'une parole! dit le procureur-syndic en serrant la main du fermier général.

Les deux complices se séparèrent. L'un allant styler Léonard chargé de propager les bruits alarmistes dans le peuple, l'autre recrutant de nouvelles adhésions secrètes, pour la trahison qui allait s'accomplir.

VI
A L'ÉTAPE

Sur la route de Verdun, gaiement, les volontaires de Mayenne-et-Loire, accompagnés d'un détachement du 13e léger, où François Lefebvre servait en qualité de lieutenant faisant fonctions de capitaine, marchaient en chantant.

L'enthousiasme brillait dans les yeux, le désir de vaincre animait les cœurs.

En traversant les villages, aux femmes debout sur les seuils, présentant leurs enfants, comme au passage de la procession, les volontaires envoyaient des baisers. Aux hommes, ils promettaient de vaincre ou de mourir. Ils allaient confiants, hardis, superbes, au son aigrelet des fifres, dans le martèlement martial des tambours; les trois couleurs claquaient au vent dans un déploiement joyeux, et l'âme de la patrie était parmi eux.

Tous, en quittant leur pays natal, avaient fait don à leurs parents de ce qu'ils possédaient, en déclarant qu'on devait les considérer comme déjà morts.

Et ces héros allaient, la chanson aux lèvres, au-devant de cette mort pour la patrie, qui, pour eux, était, comme on l'a dit depuis, le sort le plus beau, le plus digne d'envie.

Par les routes, afin d'abréger la longueur des étapes, ils entonnaient sur l'air de la Carmagnole quelque refrain naïf et bon enfant, comme la Gamelle:

Savez-vous pourquoi, mes amis,
Nous sommes tous si réjouis?
C'est qu'un repas n'est bon
Qu'apprêté sans façon.
Mangeons à la gamelle!
Vive le son (bis)
Mangeons à la gamelle!
Vive le son du chaudron!

Le refrain se propageait par toute la colonne, et l'arrière-garde reprenait avec entrain:

Point de froideur, point de hauteur,
L'aménité fait le bonheur.
Oui, sans fraternité,
Il n'est point de gaîté.
Mangeons à la gamelle!
Vive le son (bis)
Mangeons à la gamelle!
Vive le son du chaudron!

Comme on approchait de Verdun, dont les murailles se dressaient au-dessus de la campagne boisée, le commandant Beaurepaire fit faire halte.

Il était prudent d'observer les abords de la place.

Les Prussiens n'étaient pas loin; d'après les derniers renseignements, l'on pouvait craindre de tomber dans une embuscade.

Sur un monticule, au milieu de taillis, bien abritée, invisible de la ville, la petite armée campa.

On dominait une gorge verdoyante, au fond de laquelle se groupaient quelques maisons.

Un berger, qui avait suivi les soldats depuis leur rencontre auprès de Dombasle, fut interrogé par Beaurepaire.

Il ne put fournir aucune indication sur le mouvement présumé de l'armée ennemie.

Beaurepaire allait renvoyer le berger. Il le rappela et lui demanda:

—Le nom de ce petit village, en face, entre les collines et que des bois cachent si complètement, le connais-tu?

—Oui, monsieur... c'est Jouy-en-Argonne!

Un tressaillement, aussitôt réprimé, échappa à Beaurepaire.

Il prit sa longue-vue et, du haut du tertre, considéra attentivement, avidement, avec de la tristesse dans les yeux, le modeste village...

Il ne pouvait en détacher sa vue... On eût dit qu'il cherchait à y découvrir quelque chose qui l'intéressait au plus haut point.

Pourtant nulle trace d'un campement, aucune lueur de bivouac; rien de ce qui décèle la présence de soldats n'apparaissait dans la gorge boisée...

Beaurepaire revint, pensif, au milieu des volontaires qui déjà, les faisceaux formés, s'occupaient à confectionner la soupe.

Tandis que les uns allaient couper du bois, que les autres puisaient de l'eau à une source qui dégoulinait en gazouillant de la hauteur, les aides de cuisine épluchaient les légumes empruntés, en passant, à des champs rencontrés, et accompagnaient leur opération culinaire d'un couplet de la Gamelle:

Bientôt les brigands couronnés,
Mourant de faim, proscrits, bernés,
Vont envier l'état
Du plus mince soldat
Qui mange à la gamelle!
Vive le son (bis) du chaudron!

Un chariot stationnait à quelques pas des cuisines en plein air. Un bon vieux cheval gris, dételé, paisiblement broutait l'herbe, cherchant à tirer sur la longe, pour atteindre l'écorce de jeunes arbrisseaux, objet de sa convoitise.

Le chariot portait sur sa caisse cette inscription:

13e LÉGER

Mme Catherine Lefebvre

Cantinière.

A quelques pas du chariot, un enfant gaminait, rôdant autour des faisceaux; comme pour chercher protection, il s'approchait de temps en temps de la cantinière, qui lui tapotait les joues pour le rassurer, sans s'interrompre, pressant la besogne, car les troupiers réclamaient l'ouverture de la cantine. Aidée par un soldat, elle disposait en forme de table, sur deux tréteaux, une grande planche.

Bientôt des cruchons, des brocs, un petit tonneau, avec des verres et des assiettes, se trouvaient rangés sur la table improvisée.

La cantine était montée.

Les buveurs déjà s'empressaient.

La route et les chansons avaient donné soif à la troupe pleine de bonne humeur.

Bientôt les verres s'emplissaient et l'on trinquait aux succès du bataillon de Mayenne-et-Loire, à la délivrance de Verdun, au triomphe de la liberté!

Tous n'avaient pas d'argent, mais la cantinière était bonne fille et faisait crédit aux désargentés... On la rembourserait après la victoire.

Beaurepaire regardait, en souriant, ce tableau animé, et ses yeux se reportant vers le village de Jouy-en-Argonne, il murmurait, perplexe:

—Impossible de m'éloigner... qui donc pourrai-je envoyer là?... il me faudrait quelqu'un de confiance... une femme serait préférable... mais où trouver cette messagère?...

Et il continua à observer les hommes groupés devant l'éventaire de Catherine Lefebvre.

A l'écart, et paraissant indifférents à la joie de la troupe en repos, un sergent et un jeune homme portant les aiguillettes distinctives du corps de santé s'entretenaient avec animation, baissant la voix quand ils se supposaient regardés.

C'était Marcel, qui avait retrouvé Renée, le joli sergent. Il avait, selon l'espoir de la jeune fille, obtenu par la protection de Robespierre jeune, et sur la recommandation de Bonaparte, d'être détaché du 4e d'artillerie. Envoyé à la batterie dépendant du petit corps placé sous le commandement de Beaurepaire, il avait rejoint le bataillon, à Sainte-Menehould.

Les exigences du service, la différence des grades et la place de l'aide-major à la queue de la colonne, avaient empêché les deux jeunes gens d'échanger leurs confidences et de témoigner leur joie de se revoir.

L'étape inattendue, ordonnée par le commandant sur la lisière de la forêt de Hesse, au-dessus du village de Jouy-en-Argonne, leur avait enfin fourni cette occasion si attendue. Ils en profitaient.

Beaurepaire allait s'éloigner, un peu surpris de l'intimité semblant exister entre ce sergent et l'aide-major. Il se réservait de s'informer des causes de cette familiarité, quand Lefebvre, venant à passer, interpella Marcel:

—Vous venez du 4e d'artillerie? demanda-t-il, troublant le tête-à-tête des deux amoureux.

—Oui, lieutenant... en droite ligne.

—Est-ce que le capitaine Bonaparte, qui a été réintégré dans son grade, se trouvait au régiment, quand vous l'avez quitté?

—Le capitaine Bonaparte était en Corse... il a obtenu une permission... mais il a écrit à des amis à Valence, et nous avons eu de ses nouvelles au régiment... On parlait beaucoup du capitaine Bonaparte.

Beaurepaire, qui avait entendu, s'avança et dit vivement:

—Ah!... et comment va-t-il, Bonaparte?... J'espère qu'il ne lui est rien survenu de fâcheux?... Pouvez-vous me renseigner, major?... Moi aussi, je suis de ses amis...

—Mon commandant, dit Marcel, le capitaine Bonaparte est aujourd'hui en sûreté, à Marseille, avec toute sa famille... Mais il a couru un grand danger.

—Diable!... contez-moi donc cela... ce cher Bonaparte! que lui est-il donc arrivé?...

—Pardon, mon commandant, dit Lefebvre, ne pensez-vous pas que pour écouter le récit du major, nous serions mieux, assis, là, devant un rafraîchissement... C'est ma femme qui nous servira...

—Volontiers!... dit le commandant, s'attablant, et à la santé de la citoyenne Lefebvre, la belle cantinière du 13e!...

Tous trois choquèrent leurs verres, tandis que Lefebvre, en clignant de l'œil, disait à sa femme:

—Ecoute ce que va raconter le major... il a des nouvelles de Corse... il s'agit de ton ami, le capitaine Bonaparte!...

—Vas-tu pas être jaloux à présent de ce pauvre Bonaparte! dit Catherine en haussant les épaules... Est-ce qu'il lui serait survenu quelque chose de fâcheux, monsieur le major?...

—Il n'a échappé que par miracle à la mort...

—Est-ce possible!... Oh! dites-nous vite de quoi il s'agit, monsieur le major... avec la permission du commandant! fit Catherine se campant à califourchon sur un tronc d'arbre, bouche béante, oreilles tendues, impatiente d'avoir des nouvelles de son ancien client.

Marcel expliqua d'abord que les Corses, hostiles à la Révolution, avaient cherché à se donner à l'Angleterre. Paoli, le héros des premières années de l'indépendance, avait négocié avec les Anglais. Il avait cherché à entraîner Bonaparte dans sa défection. L'appui du commandant de la garde nationale d'Ajaccio lui devenait indispensable. Mais Bonaparte avait refusé avec indignation de participer à sa trahison.

Paoli, irrité, avait ameuté contre lui et contre les siens la population. Napoléon et ses frères Joseph et Lucien avaient été obligés de s'enfuir sous des déguisements.

Contre la mère de Bonaparte, Paoli tourna sa fureur. La maison, où Letizia Bonaparte était réfugiée avec ses filles, fut assaillie, pillée, incendiée. La courageuse femme dut se sauver, la nuit, à travers le maquis.

Ce fut une fuite tragique. Quelques amis dévoués, sous les ordres d'un énergique vigneron nommé Bastelica, protégeaient les fugitifs. La famille Bonaparte marchait au centre de l'escouade armée de carabines. Letizia tenait par la main la petit Pauline, la future générale Leclerc; Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr qui, à peine sortie de la calme maison d'éducation, tombait dans les aventures d'un exode à travers la montagne, accompagnait son oncle, l'abbé Fesch, dont la pourpre était encore bien lointaine; le jeune Louis gambadait en avant de la colonne, sondant l'épaisseur des halliers et réclamant avec insistance une carabine. Le petit Jérôme était porté par Savaria, la servante dévouée.

On évitait les routes battues. On recherchait les sentiers les plus abrupts. Il s'agissait de gagner le rivage sans être aperçu des paolistes.

Les arbustes, les ronces, déchiraient au passage les vêtements, les mains, les visages des enfants en pleurs.

Après une nuit de fatigue et d'insomnie, les proscrits parvinrent à un torrent. Il était impossible de le franchir avec cette marmaille. Heureusement, on put se procurer un cheval, et le gué périlleux fut traversé.

Au moment d'atteindre la côte, une troupe de paolistes, lancée à la poursuite des Bonaparte, passa en courant.

On se blottit dans le maquis, chacun retenant son souffle. Madame Letizia s'efforçait d'empêcher la craintive Pauline de crier. Le cheval qui semblait deviner le danger, maintenu par Louis, demeurait immobile, les oreilles dressées, avec un frisson à fleur de peau.

Enfin, du haut d'un rocher, on aperçut Napoléon qui venait, en barque, d'un navire français croisant dans le golfe.

Bonaparte se hâta d'aborder. A peine était-il réuni avec les siens, qu'un berger accourut prévenir: les paolistes les avaient découverts.

On eut juste le temps d'embarquer. Les Corses, débouchant sur le rivage, saluèrent les fugitifs d'un feu de mousqueterie nourri, mais ils étaient déjà hors d'atteinte.

Une fois à bord, Bonaparte court à l'unique pièce de canon armant le navire, la charge à mitraille, la pointe, et envoie aux paolistes une si terrible décharge, que huit ou dix de ceux qui avaient tenté de l'assassiner restèrent sur le sable. Les autres s'enfuirent. La famille et son chef étaient sauvés.

—Bravo, Bonaparte!... dit Catherine, battant des mains au récit... ah! les canailles de Corsicos, si j'avais été là avec nos hommes, n'est-ce pas, Lefebvre?...

—Bonaparte suffisait! dit Lefebvre, c'est un fin canonnier!

—Et un bon Français! ajouta Beaurepaire. Il ne voulait pas que sa patrie fût livrée aux ennemis... c'est bien!... Voyez-vous Bonaparte mourant ainsi dans une île, prisonnier des Anglais?... C'eût été absurde et sa destinée vaut mieux que cela... Merci, major, de vos renseignements... Quand nous aurons délivré Verdun, j'écrirai à Bonaparte pour le féliciter...

Le commandant s'était levé. Ayant jugé le repos suffisant, rien de suspect ne lui apparaissant en avant de Verdun, il donna l'ordre de tout préparer pour le départ... On devait se remettre en route dans deux heures, afin d'atteindre Verdun un peu avant la nuit, en profitant du crépuscule.

Tandis que les hommes, ayant mangé la soupe et nettoyé leurs armes, se disposaient à reformer la colonne, le commandant se dirigea vers la voiture tout attelée de Catherine.

Il fit signe à la cantinière qu'il avait à lui parler.

A voix basse, il donna ses instructions à Catherine, qui semblait écouter avec quelque surprise.

Quand il eut fini, la cantinière répondit simplement:

—C'est compris, mon commandant... et quand j'aurai quitté Jouy-en-Argonne et que je serai dans Verdun, que faudra-t-il faire?

—Nous attendre, si la ville est tranquille... accourir nous avertir, si l'ennemi avait fait un mouvement...

—Bien, mon commandant!... je vais mettre mes vêtements civils... et j'espère que vous serez content de moi...

Puis elle cria à Lefebvre, qui se demandait quelle mission secrète le commandant pouvait bien confier à sa femme:

—François... je te retrouverai à Verdun... Ordre du commandant!... Aie bien soin d'Henriot... Que La Violette,—c'était le nom du jeune soldat désigné pour le service de la cantine,—prenne garde aux descentes... le cheval toujours au pas... et même tenu par la bride...

—On y veillera! dit Lefebvre... Mais, Catherine, sois prudente!... Si les cavaliers prussiens qui battent la campagne allaient te faire prisonnière?...

—T'es bête! Est-ce que, sous mes jupons, je n'ai pas mes deux chiens de garde! dit gaiement Catherine.

Et, soulevant sa jupe, elle fit voir à son mari les crosses de deux pistolets passés dans la ceinture qui contenait son argent.

Les volontaires, cependant, sur un signe de Beaurepaire, s'étaient alignés et se disposaient à continuer leur route.

Catherine, bravement, dévalait les pentes rapides de la gorge, au fond de laquelle était tapi le petit village de Jouy-en-Argonne.

Elle en avait atteint les premières maisons, quand par-dessus les bois, les prés, les champs, lui arriva ce chant plein d'entrain des volontaires en marche sur Verdun:

Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
Petits comme grands sont soldats dans l'âme:
Ah! ça ira! ça ira! ça ira!
Pendant la guerre aucun ne trahira...
Ah! ça ira! ça ira! ça ira!

Et l'écho du vallon répéta: Ça ira! ça ira! rythmant l'allure martiale de ces braves enfants de la patrie courant à la victoire, en chantant, sous le drapeau de la liberté!

VII
L'ABANDONNÉE

Herminie de Beaurepaire se trouvait dans une vaste pièce de l'hôtel de Blécourt, à Verdun, transformée en oratoire, sous les inspirations de sa tante, fort bigote, madame de Blécourt.

Deux prie-Dieu et un petit autel improvisé, sur lequel une Vierge Marie, tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, étalait sa robe bleue et sa couronne de bois doré, avec des candélabres et deux vases de fleurs, composaient l'ornement de ce salon, devenu chapelle depuis la suppression des ordres religieux. La pieuse tante entendait qu'Herminie continuât à se préparer à la vie monastique, à laquelle elle avait été destinée, en attendant la réouverture des couvents.

Quand Lowendaal parut sur le seuil de l'oratoire, mademoiselle de Beaurepaire poussa un cri, fit un bond de surprise, puis s'arrêta, le regardant, indécise, hésitante, intimidée, attendant un mot, un geste, un élan, un mouvement des lèvres, un cri du cœur.

Le baron demeurait froid, légèrement embarrassé, pinçant la bouche et n'osant parler.

—Ah! c'est vous, monsieur, dit la jeune femme d'une voix tremblante; je ne comptais plus guère vous revoir... un si long temps s'est écoulé depuis que, pour la dernière fois, nous nous sommes trouvés ici, à cette place... et puis là-bas, au village de Jouy-en-Argonne...

—Ah! oui... Jouy!... Et comment se porte l'enfant?... toujours bien, je suppose?...

—Votre fille grandit... elle aura tantôt trois ans... Ah! plût à Dieu que la pauvre petite ne fût jamais née!... et les yeux d'Herminie s'emplirent de larmes.

—Ne pleurez pas! ne vous désolez pas, dit le baron sans se départir de sa calme indifférence... Voyons, Herminie, il faut se faire une raison!... vos larmes, vos sanglots peuvent attirer l'attention... toute la maison est déjà en rumeur par ma venue, voulez-vous faire connaître à tous ce que vous avez si grand intérêt à cacher?...

Herminie releva la tête et dit avec fierté:

—Quand je me suis donnée à vous, monsieur, ce fut mon cœur qui seul parla... aujourd'hui ma raison revenue me dicte ma conduite... l'heure de folie qui m'a poussée dans vos bras est passée... je ne vis plus pour l'amour... tout en moi est éteint de la flamme d'autrefois... en remuant mon existence je n'y trouve que cendres et débris!... Mais j'ai une enfant... votre fille Alice... pour elle je dois vivre, pour elle je dois conserver les apparences.

—Vous avez, pardieu! fort raison... le monde est impitoyable, ma chère Herminie, pour les petites aventures du genre de la nôtre... Que voulez-vous? nous étions tous deux, comme vous l'avez dit, déraisonnables... de la folie traversait nos cerveaux... c'était une ivresse... nous voilà dégrisés... eh bien! mais c'est dans l'ordre... on ne peut rester, toute la vie, fol et enivré!...

Et le baron esquissa un geste plein de fatuité et de cynique désinvolture.

Herminie s'avança vers lui, sévère, presque tragique.

—Monsieur le baron, je ne vous aime plus! dit-elle.

—Vraiment! c'est un grand malheur pour moi...

—Ne raillez pas!... Oh! je sens bien que vous, pareillement, vous ne m'aimez plus... m'avez-vous même jamais aimée? Je fus pour vous la distraction d'un instant... le jouet du cœur... non pas même du cœur, l'amusement des sens, une façon d'user les heures de désœuvrement au fond d'une retraite provinciale... Vous étiez retenu par vos affaires ici... La vie des gentilshommes et des militaires, avec leurs plaisirs faciles et leurs bruyantes débauches, vous semblait fade et peu digne de vous, brillant personnage de la cour, habitué de Trianon, ami du prince de Rohan et du comte de Narbonne... vous m'avez aperçue dans mon coin, triste, seule, pensive...

—Vous étiez charmante, Herminie!... vous êtes toujours désirable et belle, mais à cette époque vous aviez pour moi un attrait indicible... un piquant... une saveur...

—J'ai perdu tout cela, à présent, n'est-ce pas?

—Je proteste! s'écria galamment le baron.

—Ne mentez pas!... je ne suis plus la même à vos yeux... Vous avez vu juste; je vous l'ai dit: je vous aimais alors et aujourd'hui vous m'êtes devenu indifférent.

—J'aime mieux cela! pensa le baron.

Et il ajouta en lui-même:

—Eh! mais, les choses se passent fort bien... La rupture s'accomplit sans secousse, sans trop de pleurs et de reproches... C'est parfait!

Il reprit, en tendant la main à Herminie:

—Restons de bons amis, voulez-vous?

La jeune femme demeura immobile, refusant la main qu'avançait Lowendaal.

Un plissement de ses lèvres indiqua son dédain.

—Ecoutez-moi, dit-elle d'un ton sévère. J'étais ici bien éloignée de toute idée d'amour... On me destinait au couvent et je me trouvais prête à obéir à ceux qui m'avaient offert le cloître comme un asile noble et digne pour les filles telles que moi, ayant un beau nom et nulle fortune... Auprès de mademoiselle de Blécourt, j'attendais l'heure de prononcer mes vœux. Vous dire que je ne regrettais pas ce monde, à peine entrevu par moi, mais dont je me faisais une idée assez riante, serait mentir... J'avais envié celles de mes compagnes qui pouvaient, grâce à leur richesse, épouser un honnête homme et traverser la vie, la joie au cœur, l'orgueil au front, entre leur mari et leur enfant... Ce bonheur ne m'était pas offert... Je me résignai...

—Vous étiez pourtant de celles à qui la vie ne devait donner que des joies...

—Et à qui elle n'a donné que des amertumes!... Pardonnez-moi, monsieur, de vous rappeler ces choses douloureuses... Mais c'est alors, quand mon abandon semblait complet et que je me voyais sacrifiée, dans ma jeunesse, dans mes désirs, dans mes rêves... c'est alors que vous m'êtes apparu... Etais-je consciente? Je ne sais... Oh! je ne veux pas récriminer... je ne cherche même pas à excuser ma faute... Mais, en ce jour, dans cette entrevue qui, pour nous deux, peut être décisive, permettez-moi de vous adresser une question...

—Laquelle?... Parlez!... Je vous autorise à me poser dix, vingt questions!... Que craignez-vous?... De quoi doutez-vous?

—Je ne crains plus! dit avec tristesse Herminie; j'ai malheureusement perdu le droit de douter... Monsieur le baron, vous m'avez juré de faire de moi votre femme, venez-vous aujourd'hui accomplir votre promesse?...

—Diable!... nous y voilà! pensa le baron.

Et, avec un sourire qui dissimulait mal une grimace, il murmura:

—Votre demande me charme... et, je vous l'avouerai, m'embarrasse... Certainement je n'ai pas oublié qu'autrefois... dans ces moments de folie, comme vous les désigniez tout à l'heure, j'ai pu m'engager... Oh! je ne me dédis pas... je vous prie de croire que mes sentiments sont toujours pour vous respectueux, ardents, sincères...

—Mais vous refusez?

—Je ne dis pas cela!...

—Alors, vous consentez?... Voyons, répondez franchement!... Je vous ai dit que je n'avais plus ni doute ni crainte. Je pourrais ajouter que l'espérance a marché côte à côte avec moi, et, brusquement, au détour du chemin, m'a faussé compagnie... J'attends votre réponse avec la fermeté d'un cœur où tout s'est apaisé!... où tout est mort!...

—Mon Dieu, ma chère Herminie, vous me prenez là au dépourvu... Je ne suis pas venu précisément à Verdun pour causer mariage... De graves affaires, des intérêts de premier ordre, nécessitent ma présence dans cette ville, où le moment serait mal choisi pour s'occuper de joies nuptiales...

—Ne parlez pas de joies entre nous!... Donc, vous refusez?...

—Non... je vous prie de m'accorder un délai... Attendez que la paix soit faite... ce ne sera pas long...

—Vous croyez?... Vous espérez donc que les lâches et les traîtres l'emporteront, et que Verdun ne se défendra pas?

—Je crois la défense impossible... Ce ne sont pas vos artisans, vos petits bourgeois, des cloutiers et des savetiers, qui sont capables de résister aux armées de l'empereur et du roi!

—N'insultez pas de braves gens qui se battront comme des héros, s'ils savent se débarrasser des traîtres et des chefs incapables! dit avec énergie Herminie.

—Je n'insulte personne, fit le baron de sa voix toujours doucereuse; je vous prie seulement de considérer que cette ville n'a pas de garnison...

—Elle en aura une bientôt! murmura Herminie.

—Que voulez-vous dire? s'écria le baron stupéfait.

—Je veux dire... Tenez! écoutez!...

Et Herminie fit signe au baron de prêter l'oreille.

Une rumeur confuse, des cris, des vivats montaient vers la ville haute...

Des roulements joyeux de tambours se mêlaient aux clameurs du peuple en mouvement.

Le baron pâlit.

—Que signifie ce vacarme? dit-il. Sans doute quelque émeute... Les habitants qui réclament l'ouverture des portes, et ne veulent pas entendre parler d'un siège...

—Non, ce bruit est tout autre, monsieur le baron!... Encore une fois, voulez-vous tenir votre promesse et donner à notre enfant, à notre fille Alice, le nom, le rang, la fortune qui lui appartiennent?

—Je vous ai dit, madame, que pour le moment je ne voulais... je ne pouvais prendre aucune décision... Attendez!... j'ai des affaires trop sérieuses à terminer... Que diable! un peu de patience!... A la paix, vous dis-je!... Quand les factieux seront punis et que Sa Majesté rentrera tranquillement, non pas aux Tuileries, la Révolution y pénètre avec trop de facilité, mais à Versailles... alors je verrai!... je déciderai...

—Prenez garde, monsieur!... je suis femme à me venger de ceux qui font de faux serments!...

—Des menaces!... Allons donc! fit le baron ricanant, j'aime mieux cela... C'est moins dangereux que vos larmes!

—Prenez garde, encore une fois!... Vous me croyez faible, désarmée, sans appui... Vous pouvez vous tromper!...

—Je vous répète, madame, que vous ne réussirez pas à m'intimider...

—Vous n'entendez donc pas ce bruit, ce tumulte?... C'est le tambour qui se rapproche!

—En effet... c'est singulier!... Est-ce que les Prussiens seraient déjà dans la ville? murmura le baron.

Et il ajouta, avec une satisfaction intérieure très visible:

—Ils arrivent à propos, nos bons amis les ennemis, pour couper court à cette sotte histoire et me fournir un honnête prétexte de prendre congé de cette ennuyeuse fille!...

—Ce ne sont pas les Prussiens, dit Herminie avec triomphe... ce sont des patriotes qui viennent secourir Verdun...

—Les renforts qu'on attendait!... Allons donc, ce n'est pas possible!... Lafayette est au pouvoir des Autrichiens... Dumouriez est occupé au camp de Maulde... Dillon est acheté par les alliés... Il n'y a pas de renforts!... Quels renforts, d'abord?...

—Vous allez le savoir!...

Et Herminie, ouvrant la porte de son oratoire, dit à une femme qui se trouvait dans une pièce voisine, avec deux jeunes enfants:

—Entrez, madame, et faites connaître à M. le baron de Lowendaal ce que c'est que ce bruit de tambours qui réveille la ville!...