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Madame Sans-Gêne, Tome 1 / Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau cover

Madame Sans-Gêne, Tome 1 / Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

Chapter 23: IX L'ENVOYÉ DE BRUNSWICK
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About This Book

The narrative follows a frank, strong-willed laundress in revolutionary Paris whose blunt manners and steadfast loyalty carry her through public tumult and private encounters with militia and neighbors. Scenes move from crowded popular dances and street unrest to intimate domestic moments, revealing her quick wit in confrontations with soldiers and her effect on those around her. The story contrasts popular customs and courtly protocol while tracing shifts in fortune and allegiance, and it examines social mobility, civic fervor, and the tension between plainspoken authenticity and changing political power.

VIII
L'ARRIVÉE DES VOLONTAIRES

Une femme jeune et à l'allure franche parut.

Elle fit le salut militaire et dit en regardant avec aplomb le baron:

—Catherine Lefebvre, cantinière au 13e, pour vous servir!... Vous désirez savoir ce qu'il y a de nouveau?... Eh bien! parbleu! c'est le bataillon de Mayenne-et-Loire qui fait son entrée dans Verdun... avec une compagnie du 13e que commande mon homme, François Lefebvre... Hein, mademoiselle! c'est une belle surprise pour tout le monde!...

Le baron murmura, désappointé:

—Le bataillon de Mayenne-et-Loire! Que vient-il faire ici?

—Ce que nous venons faire? dit Catherine, parbleu! fiche une brûlée aux Prussiens, rassurer les patriotes, et taper sur les aristos, s'ils font mine de bouger!

—Bien parlé, madame! dit Herminie, ajoutez donc le nom du chef des volontaires de Mayenne-et-Loire... cela fera plaisir à monsieur...

—C'est le brave Beaurepaire qui les commande!...

—Beaurepaire! dit le baron avec effroi.

—Oui... mon frère!... qui, une heure avant son entrée dans la ville, m'a envoyé cette vaillante femme pour m'avertir, pour me rassurer!... dit Herminie dont le pâle visage était empourpré de joie.

—On dirait que ça vous défrise, mon petit père! fit Catherine Lefebvre, tapant familièrement sur l'épaule du baron décontenancé. Vous n'êtes donc pas patriote?... Ah! faut faire attention, voyez-vous, parce que les aristos qui voudraient parler de capitulation, à présent, ils n'auront pas beau jeu avec nous!

—Combien sont-ils vos volontaires? demanda le baron tout soucieux.

—Quatre cents... et puis, il y a la compagnie de Lefebvre, mon homme... Ça fait, en tout, cinq cents lapins qui vont remuer la ville, allez!

La physionomie du baron était redevenue calme.

—Cinq cents hommes! Le mal n'est pas si grand que je le craignais!... Ces cinq cents forcenés ne pourront tenir la ville... surtout si la population bien travaillée réclame à cor et à cris la capitulation... Le pire, c'est la présence de ce Beaurepaire!... Comment me débarrasser de lui?

Herminie, cependant, avait été chercher l'un des deux enfants qui se trouvaient dans la pièce voisine.

Elle amena une petite blondinette, blême et craintive, se tenant mal sur ses jambes grêles, et dit au baron:

—Voici votre fille, monsieur... voulez-vous l'embrasser?...

Lowendaal, dissimulant une grimace, se pencha vers l'enfant et déposa sur son front un rapide baiser.

L'enfant eut peur et se mit à pleurer.

Alors, s'élançant de l'autre chambre, un petit bonhomme, coiffé d'un bonnet de liberté, avec la cocarde nationale, vint à la fillette, l'emmena, la calma, en lui disant:

—Ne pleure pas!... Nous allons bien nous amuser, Alice... on va tirer le canon!... Poûm!... Poûm!... c'est joliment drôle le canon!...

Catherine Lefebvre montra le gamin avec orgueil, en disant:

—C'est mon petit Henriot... un futur sergent que j'élève, en attendant que mon homme me donne des mioches pour défendre la République!...

Herminie, pressant doucement la main de la cantinière, dit au baron:

—Cette excellente personne traversait, avec le bataillon, le village de Jouy-en-Argonne... le commandant de Beaurepaire la fit appeler et la pria de se rendre dans une maison du village, où elle trouverait un enfant qu'il lui désigna... le commandant lui indiqua en outre cette demeure... ici, elle devait me remettre l'enfant et me prévenir de l'arrivée des volontaires, de la présence d'un protecteur pour la malheureuse mère abandonnée... Voilà comment votre fille se trouve ici, monsieur!...

—Alors, balbutia Lowendaal, le commandant de Beaurepaire sait...

—Tout! dit avec fermeté Herminie... Oh! ce fut une douloureuse confession, allez! Mais je n'avais plus d'espoir qu'en mon frère... je ne savais comment il accueillerait la triste confidence que je lui faisais, un jour de découragement, où, lasse de tout, je voulais mourir.

—Et votre frère s'est montré clément?... dit le baron essayant de paraître indifférent et calme, ainsi qu'au commencement de l'entretien.

—Mon frère a pardonné... il s'est hâté de venir me secourir, me délivrer... Les volontaires de Mayenne-et-Loire, entraînés par lui, ont traversé la France en courant...

—Ah! nom de nom! quelles étapes, mes enfants! dit Catherine... Nous montrions tous grand désir d'arriver à temps pour secourir votre bonne ville de Verdun... mais le commandant Beaurepaire avait des ailes aux talons!...

Le son du tambour s'était rapproché. La ville semblait en fête. Des cris de joie, plus nourris, s'élevaient du côté de la Meuse.

—Il faut que je me retire, dit le baron... on m'attend à l'hôtel de ville!...

—Et moi j'ai besoin d'embrasser mon homme! fit Catherine. Allons! toi, marche, jeune conscrit!... ajouta-t-elle en empoignant le petit Henriot.

L'enfant résista. Il avait gardé dans sa main la jupe de la petite fille, et semblait vouloir rester auprès d'elle.

—Voyez-vous, le gaillard, dit avec bonne humeur la Sans-Gêne, il s'attache déjà au cotillon!... Ah! il promet, le moutard!... En route, petit, tu la reverras... tu la retrouveras, la gamine, quand nous aurons administré une frottée soignée aux Prussiens!...

—Madame, dit Herminie avec émotion, jamais je n'oublierai ce que vous avez fait pour moi... dites à mon frère que je vous bénis et que je l'attends!... Quant à cette enfant, ajouta-t-elle en montrant Alice, qui souriait au jeune Henriot et semblait, elle aussi, ne plus vouloir le quitter, si le malheur faisait que je ne puisse plus la défendre, l'aimer, la garder... remettez-la aux mains de mon frère...

—Comptez sur moi!... j'ai déjà ce gamin-là à brouetter dans ma carriole, ça me fera la paire... un moyen de prendre patience en attendant que mon homme se décide à me donner des enfants à moi... Ce qui ne sera pas trop long, je crois! dit-elle, en riant de son franc et large rire, et en avançant sa robuste poitrine... Au revoir, madame, v'là qu'on rappelle à présent, mes soldats doivent avoir besoin de moi là-bas et Lefebvre s'étonne, sans doute, de ne pas me trouver sur les rangs!

Emmenant alors le petit Henriot, devenu boudeur et mécontent de quitter si vite la jeune Alice, Catherine se hâta de rejoindre la compagnie détachée du 13e léger, qui formait les faisceaux sur la place.

Herminie, après un salut glacial au baron, s'était retirée dans la chambre voisine avec sa fille, qu'elle couvrait de caresses.

Lowendaal s'éloigna tout pensif dans la direction de l'hôtel de ville, en se disant:

—Si la capitulation pouvait me débarrasser de ce Beaurepaire!... Mais non!... cet enragé-là voudra défendre la ville et me faire épouser sa sœur!... Ah! dans quel guêpier suis-je venu me fourrer!...

Et, fort peu satisfait des événements, le baron monta à l'hôtel de ville, où déjà les notables se trouvaient rassemblés, sur la convocation du président du directoire Ternaux et du procureur-syndic Gossin, deux traîtres, dont les noms doivent demeurer cloués au pilori de l'histoire.

IX
L'ENVOYÉ DE BRUNSWICK

Dans la grande salle de l'hôtel de ville de Verdun, à la lueur des flambeaux, les membres du district et les notables étaient rassemblés.

Le commandant du génie Bellemond, gouverneur de la place, assistait à la délibération.

Le président Ternaux ayant ouvert la séance, le procureur-syndic Gossin exposa la situation.

Le duc de Brunswick campait aux portes de la ville. Fallait-il les lui ouvrir toutes grandes et acclamer le généralissime impérial comme un libérateur, ou bien devait-on lever les ponts-levis et répondre à coups de canon aux sommations de les baisser? C'était déjà une honte que de poser la question.

—Messieurs, dit le procureur d'une voix dolente, notre cœur saigne à l'idée des malheurs qui peuvent fondre sur Verdun assiégé... Messieurs, la résistance est folie contre un ennemi dix fois supérieur... Voulez-vous recevoir une personne qui nous est envoyée avec une mission conciliante?

Et le président consulta du regard en même temps l'assemblée, sollicitant son adhésion.

—Oui, nous le voulons! dirent plusieurs voix.

—Je vais donc, messieurs, reprit le président, faire introduire la personne qui nous est annoncée.

Un mouvement de curiosité se produisit.

Tous les yeux étaient tournés vers la porte du cabinet du président.

Elle s'ouvrit bientôt, livrant passage à un jeune homme, portant le costume civil. Il était très pâle et maintenait son bras en écharpe.

On eût dit qu'il relevait d'une longue maladie.

—M. le comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt, général en chef de l'armée autrichienne! dit le président, présentant le mandataire de Brunswick.

C'était en effet le jeune Autrichien sauvé par Catherine Sans-Gêne, dans la matinée du 10 août.

A peine rétabli de sa blessure, grâce aux soins de la bonne Catherine, il s'était échappé de Paris, et avait gagné le quartier général autrichien.

Bien que souffrant encore, il avait voulu reprendre du service. Le souvenir de Blanche de Laveline le faisait plus souffrir que sa blessure. En pensant à son enfant, le petit Henriot, exposé à tous les périls d'une naissance irrégulière, en se reportant aux tentatives de Lowendaal, soutenu par le marquis, et qui pouvait contraindre Blanche à un mariage les séparant à jamais, Neipperg éprouvait une cruelle et lente torture. Il avait besoin d'oublier, et la guerre ne permet pas à la pensée de s'éterniser dans la douleur. Avec joie il avait donc repris du service.

Le général Clerfayt, qui avait apprécié les qualités de bravoure et de finesse de Neipperg, l'avait attaché à son état-major.

Comme il connaissait parfaitement la langue française, le général l'avait choisi pour porter aux notables et aux autorités de Verdun les propositions de capitulation.

Après avoir salué l'assemblée, le jeune envoyé fit connaître les conditions de Brunswick: elles consistaient dans la reddition de la ville et de la citadelle dans les vingt-quatre heures, sous peine de voir Verdun soumis à un bombardement et ses habitants livrés, après l'assaut, à toute la fureur du soldat.

Au milieu d'une morne stupeur, ces farouches conditions furent écoutées.

On a beau se dire royaliste, comme se vantaient de l'être ces notables, et craindre pour ses propriétés, il était difficile à ces riches bourgeois d'entendre sans quelque révolte dans le cœur cette hautaine et insultante menace.

Plusieurs de ces poltrons n'auraient pas été fâchés d'assister à une protestation courageuse, ne fût-ce que pour la forme, afin de sauvegarder les apparences de l'honneur.

Mais nul n'éleva la voix. Personne n'osait paraître appeler sur Verdun la colère des Allemands.

Neipperg demeurait immobile, baissant les yeux.

Il s'indignait intérieurement de la couardise de ces marchands qui préféraient la honte et le démembrement de la patrie à une résistance, où leurs maisons auraient à subir les obus.

En lui-même il pensait que ce n'étaient point là les Français du 10 août, contre lesquels il s'était battu, et qui avaient si furieusement emporté d'assaut le château des Tuileries.

Il n'avait plus que de l'admiration pour ces patriotes qui l'avaient blessé. Les cœurs de soldat ne gardent pas de rancune après la bataille. Mais la peur de ces bourgeois lui faisait mal et leur silence honteux l'écœurait...

Il avait besoin de sortir, de respirer, de ne plus avoir sous les yeux le spectacle de cette lâcheté collective.

Il lui semblait que sa blessure s'envenimait au contact de ces trembleurs, qui étaient aussi des traîtres.

Il se leva et dit froidement:

—Vous avez entendu, messieurs, la communication du général en chef, que dois-je rapporter comme réponse à M. le duc de Brunswick?...

Et il attendit, plus pâle qu'à son arrivée, debout, la main appuyée au rebord de la table.

Une voix parla dans le silence général:

—Ne pensez-vous pas, messieurs, que tout en rendant hommage aux sentiments miséricordieux de monseigneur le duc de Brunswick, vous feriez bien d'ajourner votre réponse... ne fût-ce que pour permettre à l'artillerie de M. le duc de faire à notre ville l'honneur de quelques bombes?...

C'était Lowendaal qui avait pris tout à coup la parole.

Neipperg avait reconnu son rival.

Un flot de sang lui monta au visage.

Il eut un mouvement instinctif, comme pour s'élancer vers le baron, afin de le provoquer...

Mais il se contint: il était ambassadeur: il avait une mission à remplir, il ne s'appartenait pas...

Cette pensée lui traversa en même temps l'esprit: si le baron de Lowendaal se trouvait à Verdun, Blanche de Laveline devait y être aussi?...

Mais où la rencontrer? où la voir? où lui parler?

Il eut alors cet espoir que peut-être le baron, à son insu, lui ferait connaître la retraite de Blanche...

Il fallait donc se montrer impassible, attendre, chercher...

Un murmure assez vif avait suivi les paroles de Lowendaal.

—De quoi se mêlait-il, ce fermier général? se disaient les bourgeois chuchotant entre eux. Est-ce qu'il a des maisons, des ateliers, des marchandises dans la cité? Est-ce lui qui supportera les dégâts des propriétés? Puisqu'on sait qu'il est impossible de résister, le commandant du génie l'a reconnu, à quoi bon faire massacrer du monde et pour quelle raison exposer les immeubles au feu de l'artillerie?

—Notre population est sage et redoute les horreurs d'un siège, dit le président, la proposition de M. le marquis de Lowendaal n'aurait pour elle que la canaille... encore, presque tous ces braillards qui ne possèdent rien, ont-ils déjà quitté la ville... ils se sont réfugiés du côté de Thionville... ils ont retrouvé là un pas grand'chose de leur espèce, un certain Billaud-Varennes qui va les envoyer au feu... Espérons qu'on ne les reverra jamais à Verdun... Messieurs, êtes-vous d'avis de les imiter ici?... Voulez-vous être mitraillés?

—Non! non! pas de bombardement! Signons tout de suite! crièrent vingt voix.

Et les plus empressés, saisissant des plumes, entourèrent le président, le pressant de leur laisser apposer leur signature sur le projet de capitulation, rédigé à l'avance, dès l'annonce de l'arrivée de l'envoyé autrichien.

Neipperg observait en silence cette réunion qui, d'abord paisible, menaçait de devenir batailleuse.

Le baron de Lowendaal avait repris sa place, à l'écart:

—Mettons que je n'ai rien dit, avait-il murmuré, dépité.

Déjà le président levait la plume et cherchait l'endroit où il convenait, sur le projet de capitulation, de mettre son nom, qui engageait l'honneur de la ville, quand une fusillade lointaine éclata, en même temps que le tambour battait la générale et que, sous les fenêtres de l'hôtel de ville, des voix chantaient le Ça ira!

X
LE SERMENT DE BEAUREPAIRE

Tout le monde s'était levé dans un effarement indescriptible.

Les moins affolés avaient couru aux fenêtres...

La ville apparaissait illuminée, comme pour une fête...

Sur la place, des torches brûlaient, des femmes, des enfants battaient des mains et formaient une ronde fantastique dans cette rougeur d'incendie...

C'étaient les volontaires de Mayenne-et-Loire qui avaient entonné le Ça ira, donnant le signal joyeux du réveil à la ville engourdie.

Les hommes étaient rares dans cette foule...

Ils se tenaient à distance et semblaient ne participer que des yeux à ce tumulte martial.

Le procureur-syndic en fit la remarque au président.

—Voilà ces damnés volontaires qui font leur tapage! dit en soupirant M. Ternaux.

Et M. Gossin de répondre avec un haussement d'épaules:

—Patience!... le duc de Brunswick nous en débarrassera bientôt!

Et il ajouta:

—Pourvu que ces diables déchaînés ne nous attirent pas un bombardement!

Au même instant, une lueur rouge traversa l'espace et un corps flamboyant vint s'abattre sur une des maisons qui faisaient l'angle de la place, en même temps qu'une forte détonation ébranla les vitres de l'hôtel de ville...

—Tenez!... je l'avais prévu!... s'écria le procureur-syndic, voilà ce que nous attirent ces coquins!... Les Prussiens tirent à boulets rouges sur nos maisons!... Le voilà le bombardement que vous demandiez... vous devez être satisfait, baron?

Le procureur se tourna, cherchant Lowendaal, mais le fermier général avait disparu.

Impatient, désireux de le suivre, supposant que Lowendaal se dirigeait du côté de Blanche de Laveline, Neipperg voulut se retirer.

—Je n'ai rien à faire ici désormais, messieurs, dit-il en prenant congé. Le canon parle, je n'ai plus qu'à me taire... je vais retourner à mon quartier général... Ma réponse, c'est votre poudre qui la porte en ce moment!...

—Monsieur le comte, supplia le président, ne partez pas... restez!... c'est un malentendu... tout va s'expliquer... tout s'arrangera...

—Je ne vois pas trop comment! dit en souriant Neipperg; écoutez!... voici le canon de vos remparts qui donne la réplique à nos obusiers... le tambour bat dans vos rues... et il me semble que l'on vient jusque dans votre hôtel de ville chercher des renforts pour garnir les murailles et servir les pièces!...

Le tambour résonnait en effet dans l'escalier de l'hôtel de ville et des pas nombreux martelaient les degrés. On entendait sonner sur le pavé du vestibule les crosses des fusils.

—Ils osent venir ici! dit le procureur-syndic exaspéré. Monsieur le commandant, vite, signez l'ordre de faire taire le tambour, et que les hommes rentrent dans les logements qui ont dû leur être assignés! ajouta le magistrat en invoquant M. Bellemond, directeur du génie et de l'artillerie.

—Oui, monsieur le procureur, répondit cet officier pusillanime, je vais donner ces ordres... dans un quart d'heure Verdun sera tranquille...

—Dans un quart d'heure Verdun sera en flammes et nous chanterons l'Hymne des Marseillais à la lueur des obus! cria une voix forte, derrière eux.

La porte s'était ouverte sous une poussée, et Beaurepaire, accompagné de Lefebvre, et entouré de soldats du 13e et de volontaires de Mayenne-et-Loire, apparaissait terrible comme le Dieu de la guerre, devant ces citadins effarés.

Le président essaya de prendre un peu d'autorité:

—Qui vous a autorisé, commandant, à venir troubler les délibérations de la municipalité et des citoyens qu'elle a réunis en conseil? dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme.

—On assure, répondit Beaurepaire, sans se troubler, que vous machinez tous ici une infâme trahison et que vous parlez de rendre la ville... Est-ce vrai, citoyens?... répondez!

—Nous n'avons pas à vous faire connaître les résolutions de l'autorité, commandant... veuillez vous retirer avec vos hommes et faire cesser le feu que vous avez ordonné sans avoir pris l'avis du conseil de défense! dit sévèrement le président, se sentant soutenu par les notables.

Beaurepaire réfléchit un instant, puis, se découvrant, dit avec une intonation respectueuse:

—Messieurs, c'est vrai, je n'ai pas attendu l'avis du conseil de défense pour faire feu sur les Prussiens qui déjà s'approchaient des portes et faisaient mine d'entrer au premier signal... un signal qu'ils paraissaient attendre du dedans... J'ai barricadé les portes; mon brave ami Lefebvre, que voilà, a placé ses voltigeurs des deux côtés de chaque palissade, et l'ennemi s'est arrêté... en même temps, pour l'empêcher de voir de trop près ce que nous faisions sur les remparts, j'ai envoyé quelques boulets qui ont fait reculer un peloton d'Autrichiens trop pressés de nous rendre visite... je venais d'arriver avec mes volontaires quand on m'a prévenu de ce qui se passait... j'avoue que je n'ai pas pensé à prendre l'avis du conseil de défense!

—Et vous avez eu tort, commandant! dit le directeur du génie Bellemond.

Beaurepaire remit son chapeau.

—Camarade, dit-il au commandant, ceci me regarde... je répondrai, s'il le faut, de ma conduite devant les représentants du peuple qui ne vont pas tarder à venir ici... Je respecte la Commune de Verdun et ses officiers municipaux... j'espère qu'ils sont patriotes, et prêts à faire leur devoir... je prendrai leurs ordres pour tout ce qui concerne le service intérieur et les mesures de police... Je sais l'obéissance que les soldats de la nation doivent aux mandataires du peuple... Mais, pour ce qui regarde mon métier de soldat et les obus à envoyer aux Prussiens, vous me permettrez, camarade, d'agir comme il me paraîtra utile... Tenez-vous-le pour dit! je suis ici votre égal, et nous n'avons qu'à marcher d'accord ensemble pour repousser l'ennemi et sauver la ville!...

Ces paroles énergiques, lancées d'une voix mâle, impressionnèrent le directeur du génie, officier subalterne subitement promu, et qui eût agi bravement s'il ne se fût senti dominé par le président et le procureur-syndic.

—Pourtant, hasarda-t-il, le conseil de défense existe... vous devez prendre ses avis avant de livrer bataille!

—Quand l'ennemi est aux portes, et que déjà les combattants de la ville hésitent, le conseil de défense, s'il était alors consulté, ne pourrait qu'ordonner au chef des troupes de barrer la route, de disperser les tirailleurs sur les remparts, de braquer des pièces sur les corps ennemis s'approchant, et de commencer le feu... C'est ce que j'ai fait, camarade! tout comme si j'avais eu le temps de consulter le conseil que vous présidez... Mais en réalité, pouvait-il avoir un autre avis? Pouvait-il me commander autre chose? Tout ce qu'il devrait me reprocher, c'est de n'avoir pas ouvert un feu assez vif... Mais les munitions manquaient... Les voilà qui arrivent... Ecoutez!... ça va chauffer!...

De violentes détonations suivirent les paroles de Beaurepaire; c'était dans la direction de la porte Saint-Victor.

Les notables frémirent. Plusieurs se glissèrent dehors, inquiets pour leurs demeures, car à cette furieuse canonnade les Prussiens et les Autrichiens allaient certainement répondre par une pluie d'obus.

—Parbleu! voilà un brave homme! se dit Neipperg en regardant la franche physionomie de Beaurepaire. Sa vue console de tout ce spectacle honteux!...

Et s'avançant vers lui poliment, il lui dit:

—Commandant, je ne dois pas vous laisser ignorer qui je suis... le comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt...

—Vous êtes en civil? dit Beaurepaire défiant, regardant celui qui se présentait ainsi à lui.

—Je ne suis pas venu en parlementaire, commandant, mais simplement chargé de remettre à la municipalité de Verdun et au conseil de défense une note officieuse du généralissime.

—Une sommation d'avoir à rendre la place sans doute?

—Vous l'avez dit.

—Et qu'a-t-on répondu ici?...

Beaurepaire jeta un regard accusateur sur les notables et sur les magistrats municipaux, qui baissèrent les yeux et détournèrent la tête.

Gossin, le procureur, souffla à l'oreille du président:

—Si cet agent de Brunswick dit tout, ce chenapan de Beaurepaire est capable de nous faire fusiller par ses brigands, mon pauvre monsieur Ternaux!

—J'en ai peur, mon pauvre monsieur Gossin! répondit tristement le président.

Mais Neipperg se contenta de dire habilement:

—Je n'ai pas eu le temps de recueillir l'avis de ces messieurs... Vous vous êtes chargé de répondre vous-même au généralissime!...

Cette franchise plut à Beaurepaire, qui dit aussitôt:

—Alors, monsieur, votre mission est terminée... Voulez-vous me permettre de vous reconduire moi-même jusqu'aux avant-postes?

—Je suis à vos ordres, commandant!

Beaurepaire, avant de quitter la salle, se tourna une dernière fois vers le président et le procureur-syndic:

—Messieurs de la Commune, leur dit-il, j'ai promis à mes hommes de m'ensevelir avec eux sous les ruines de Verdun plutôt que de rendre la ville... J'espère que vous partagez mon avis?...

—Mais, commandant, si la ville entière voulait capituler?... Si les habitants refusaient de se laisser bombarder? Que décideriez-vous? Iriez-vous, malgré toute une population, continuer à entretenir un feu meurtrier? dit le président... Voyons! que feriez-vous?... Nous attendons votre réponse...

Beaurepaire réfléchit une seconde, puis il éclata:

—Si vous me forciez à rendre la ville, entendez-vous bien, messieurs? plutôt que de subir cette honte et de trahir mon serment... je me ferais sauter la cervelle!... J'ai juré de défendre Verdun jusqu'à la mort!...

Il alla vers la porte, puis revint brusquement, frappa d'un grand coup de poing la table et répéta:

—Oui, jusqu'à la mort!... jusqu'à la mort!...

Il sortit suivi de Neipperg, laissant les notables terrifiés.

—Il se tuerait?... Ma foi, ce serait de la besogne toute faite et un fort soulagement pour tout le monde, dit à mi-voix Lowendaal qui venait de rentrer, sans bruit, dans la salle du conseil.

On l'interrogea. On lui demanda ce qui se passait dans la ville.

—On se bombarde ferme de part et d'autre, dit-il avec son sourire sceptique. Les volontaires courent sur les remparts comme des fauves... Il y en a déjà parmi eux plusieurs d'atteints... Ah! ces fantassins du 13e!... ils ont avec eux une sorte de démon femelle, la femme du capitaine Lefebvre, m'a-t-on dit, une cantinière, qui se démène, va, vient, porte les munitions, s'attelle aux pièces de canon, arrache la mèche tout allumée des obus prussiens qui tombent sur les glacis... Je crois vraiment qu'elle a ramassé à plusieurs reprises les fusils des voltigeurs tombés près d'elle et ne s'en est allée qu'après avoir fait le coup de feu... comme un homme!... Heureusement qu'il n'y a pas beaucoup de soldats comme cette amazone, autrement jamais les Autrichiens n'entreraient ici!...

—Vous espérez donc encore, baron? demanda le président.

—Plus que jamais... Ce bombardement était nécessaire, je vous l'ai dit... les habitants n'étaient pas suffisamment impressionnés... Mon domestique, le fidèle Léonard, avait eu beau griser des artisans, des bourgeois, et leur raconter mille balivernes selon mes instructions, ils n'étaient pas encore persuadés... ils n'acceptaient qu'avec hésitation la capitulation... Demain matin, ils la réclameront tous!...

—Vous nous redonnez confiance!...

—Je vous dis, monsieur le président, que l'on viendra vous obliger à signer la capitulation... vous aurez la main forcée!...

—Le ciel vous entende! soupira le président; mais voici l'envoyé du duc de Brunswick retourné à son quartier général... Quand le revoir? Comment le faire revenir... il a gardé le projet de capitulation...

—Il suffit que quelqu'un de sûr aille au camp autrichien et lui porte le double que vous avez conservé... avec l'assurance que demain le généralissime trouvera les portes ouvertes...

—Mais qui charger d'une telle mission?

—Moi! dit Lowendaal.

—Ah! vous nous sauvez!... s'écria le président qui, se levant, dans un élan de joie, lui donna l'accolade comme il l'eût fait pour un messager annonçant une victoire.

XI
LA MISSION DE LÉONARD

Quelques instants après, Lowendaal, muni du double du projet de capitulation, quittait l'hôtel de ville. Il retrouva sur la place Léonard qui l'attendait.

A voix basse, bien que toute oreille fût éloignée, le baron lui donna un ordre assez détaillé.

Léonard eut des mouvements de surprise, témoignant qu'il comprenait la tâche qui lui était confiée, mais aussi montrant qu'elle l'embarrassait et l'effrayait même un peu...

Il se fit répéter deux fois ce que venait de lui dire son maître.

Celui-ci, d'un ton sévère, ajouta:

—Hésiteriez-vous, maître Léonard?... vous savez pourtant que, bien que nous nous trouvions dans une ville assiégée, il s'y rencontre des prisons et des gendarmes pour y conduire ceux qui... comme certain personnage de ma connaissance... ont contrefait le sceau de l'Etat et délivré, aux employés des aides et des gabelles, de faux récépissés...

—Je sais cela, monsieur le baron, hélas!... dit Léonard d'un ton soumis.

—Si vous le savez, ne l'oubliez plus! reprit le baron se radoucissant. Cela me peine, Léonard, d'être obligé de rappeler à un serviteur dévoué comme vous l'êtes, que je l'ai sauvé des galères!...

—Et que vous pouvez l'y renvoyer! Oh! monsieur, je m'en souviendrai!

—Alors, vous obéirez?...

—Oui, monsieur le baron... Mais songez comme c'est grave... comme c'est terrible ce que vous me demandez là!...

—Vous vous exagérez l'importance de cette affaire... de confiance, dont il me plaît de vous charger... Morbleu! maître Léonard, vous m'avez accoutumé à plus de docilité, à plus de dévouement aussi! Vous devenez ingrat!... C'est un vilain défaut, l'oubli des bienfaits!...

—Monsieur le baron, je vous serai éternellement reconnaissant, larmoya le misérable que Lowendaal avait surpris volant avec les employés des fermes à l'aide de faux poinçons... je suis prêt à vous suivre et à vous obéir partout où il vous plaira me conduire... Mais ce que vous m'ordonnez présentement est...

—Abominable? vous avez des scrupules à présent, maître Léonard? dit le baron, d'un ton devenu goguenard.

—Je ne me permettrais pas de trouver abominable une chose que M. le baron me commande... je voulais dire autrement...

—Et quelle était votre pensée? Je serais curieux de connaître votre opinion...

—Monsieur le baron, la... chose... est dangereuse... oh! pour moi seulement! se hâta de dire Léonard, car si j'étais pris, on me rôtirait à petit feu plutôt que de me faire dire ce que M. le baron m'aurait ordonné...

—D'abord, on ne vous croirait pas, interrompit sèchement le baron; ensuite, aucune preuve de l'ordre, que vous prétendriez avoir reçu de moi, ne serait trouvée... Enfin, et ceci doit vous rassurer pleinement, mes dispositions sont prises pour assurer votre retraite, au cas improbable où vous seriez découvert...

—Vraiment, monsieur le baron? dit avec joie Léonard.

—Ma chaise de poste vous attendra auprès de la Porte-Neuve, sur la route de Commercy... On ne se bat pas de ce côté!...

—Mais comment sortirai-je?

—Mission du conseil de défense... Prenez ce sauf-conduit et venez me retrouver demain, au point du jour, au camp du duc de Brunswick...

Et Lowendaal remit à Léonard un laissez-passer en blanc de la municipalité.

—J'obéirai! dit Léonard, plus rassuré.

—Tâchez de ne pas compromettre sottement votre mission en vous faisant prendre par les enragés volontaires de Beaurepaire... Si vous vous laissez arrêter, il me sera impossible de taire vos antécédents... Alors gare les galères!... C'est aussi peut-être la mort immédiate, comme espion!

Léonard eut un frisson.

—Je ferai attention, monsieur le baron!

—Bien... vous avez compris... allez donc!... et que du camp des émigrés je reçoive de vos nouvelles!...

—Je tâcherai, monsieur le baron!... C'est égal, ce que vous voulez de moi n'est pas commode... et j'ai peur que la chaise de poste attende inutilement à la Porte-Neuve!...

—Imbécile!... dans une ville que de toutes parts l'on bombarde... où la flamme est partout... la surveillance est impossible... Je compte sur vous, maître Léonard!... Si vous me trahissiez, ou si vous veniez à faiblir, comme je rentrerai demain dans Verdun, vous pouvez compter que ma première visite sera pour le présidial et la seconde pour le fonctionnaire chargé de ferrer les galériens en attendant le départ de la prochaine chiourme pour Toulon!... Adieu, maître Léonard, ou plutôt à demain, à la pointe du jour!...

Et Lowendaal s'éloigna d'un pas tranquille vers la Porte-Neuve, tandis que Léonard, perplexe, méditant sur l'accomplissement de sa mission, se demandait:

—Comment pénétrer, sans éveiller l'attention de personne, dans cet hôtel de madame de Blécourt?... Comment aborder au milieu de la nuit le commandant Beaurepaire?... sans escorte, désarmé, endormi?...

XII
LE CAMP DES ÉMIGRÉS

Lowendaal, en quittant Léonard, murmura d'un air satisfait:

—Le drôle fera ce que je lui ai dit... il tremble un peu... mais la peur des galères sera pour son esprit plus forte que la crainte du grand sabre de ce sacripant de Beaurepaire!... placer l'homme entre deux alternatives inégalement chanceuses, être envoyé aux galères ou bien risquer de l'être seulement si l'on est pris, tous les gens intelligents, et Léonard n'est pas un sot, choisiraient ce dernier parti... donc il ira et ne se fera pas prendre!... Il marchera un peu à contre-cœur et en serrant les jambes, mais il marchera... Les soldats ne font-ils pas ainsi? Quand on les envoie à la gueule d'un canon, ce n'est pas toujours l'amour de la gloire qui les y pousse, c'est aussi la crainte d'être fusillés s'ils lâchent pied... ce qui le prouve bien, c'est que l'on ne fuit qu'en masse... le châtiment, en se répandant sur trop de têtes, ne pourrait atteindre personne... Léonard est seul... il ne reculera pas... du camp des émigrés, comme le bon Talthybios, le héraut veillant au palais des Atrides, j'espère apercevoir bientôt le signal attendu!... ajouta en souriant le baron qui, en sa qualité de fermier général, s'il ne se montrait pas très scrupuleux en toutes matières, aimait fort à prouver sa délicatesse littéraire et sa connaissance érudite des bons auteurs.

Il marchait lentement dans la nuit, par les quartiers déserts de la ville, prêtant l'oreille aux détonations lointaines, et suivant d'un regard indifférent la trace lumineuse des obus qui, comme de rapides météores, s'entre-croisaient sur le fond noir du ciel.

On ne se battait pas de ce côté de la ville.

Quelques factionnaires veillaient sur les remparts, et leurs cris d'appel: Sentinelles, prenez garde à vous! espacés dans le silence, troublaient seuls les abords de la Porte-Neuve vers laquelle le baron se dirigeait.

Il trouva à cette porte des gardes nationaux à qui, ainsi que cela avait été convenu secrètement à son départ de l'hôtel de ville, un ordre avait été envoyé par le procureur-syndic de laisser passer le baron de Lowendaal.

Sans difficulté, le chef de poste fit franchir la poterne au baron, en lui souhaitant bonne réussite.

S'orientant dans la campagne déserte, le baron gagna un petit bois dont il longea les maigres arbres et marcha droit vers un feu qui brûlait à quelque distance dans la plaine,—un bivouac d'avant-poste vraisemblablement.

Un cri de: «Qui-vive?» prononcé en français le fit s'arrêter.

—Je ne me suis pas trompé! murmura-t-il, ce sont des Français qui sont là!

Il demeura immobile après avoir répondu:

—Ami!... envoyé de la municipalité de Verdun!...

Un silence suivit, puis il vit se détacher une masse sombre, qu'accompagnait un cliquetis de fer.

Une lueur se balançait et marchait vers lui...

Quatre hommes, avec le porteur du falot, venaient le reconnaître.

Après avoir décliné ses qualités au chef de l'escouade, et avoir demandé à être conduit au général en chef, le baron fut prié très poliment de prendre place au bivouac, en attendant qu'on pût le mener au quartier général.

Il accepta de grand cœur, car la nuit était fraîche. Il vint s'asseoir auprès des volontaires royaux, devant des fagots brûlants.

Son arrivée avait mis en rumeur le campement, et les plus dormeurs s'étaient éveillés pour venir aux nouvelles et apprendre de l'arrivant ce qui se passait dans Verdun.

Ce camp des émigrés était étrange et bigarré.

L'armée de Condé se composait de volontaires accourus de tous les points de la France, mais principalement de l'Ouest, pour se battre contre les armées du pays, défendre le drapeau blanc, rétablir le roi et abattre la Révolution.

Beaucoup de ces volontaires étaient venus là un peu contraints.

Les uns poussés par leurs familles, entraînés par l'exemple, incapables de rester dans leurs propriétés ruinées ou envahies.

Quelques-uns par fanatisme, beaucoup dans l'espoir de rentrer avec triomphe et profit en France, escomptant vingt-cinq ans d'avance le fameux milliard des émigrés.

Cette armée de rebelles et de traîtres était divisée par provinces. Les gentilshommes y conservaient leurs privilèges et leur infatuation. Ils ne se mêlaient pas aux roturiers. Ainsi la Bretagne avait fourni sept compagnies de nobles, et une huitième avait été réservée aux défenseurs issus du tiers état. Le costume affirmait encore cette distinction des castes. Les non-nobles portaient un uniforme gris de fer; les gentilshommes avaient l'habit bleu de roi avec retroussis. Ainsi ces insurgés contre la volonté de la nation, rassemblés pour une même cause, courant les mêmes dangers, se préoccupaient de perpétuer dans leurs bandes de partisans des hiérarchies et des catégories sociales qui n'étaient déjà plus qu'un legs du passé. Les bourgeois, avec leur triste casaque gris de fer, avaient pourtant plus d'abnégation et de vrai dévouement que les nobles, puisqu'ils se battaient pour défendre des privilèges auxquels ils n'avaient aucun droit.

Quelques déserteurs, conservant l'uniforme de leur corps, des officiers de marine en très grand nombre, formaient le seul élément vraiment militaire de l'émigration.

Le corps de la marine, brave, mais superstitieux et très entiché de la royauté, était surtout recruté parmi les familles du littoral breton, toutes hostiles à la Révolution. La désertion de ces marins affaiblit pour longtemps notre force sur mer et, malgré le courage des matelots, assura aux Anglais la victoire sur nos flottes et leur conserva l'empire des eaux. On n'a pas assez tenu compte de cette trahison des officiers de la marine royaliste, lorsqu'on a énuméré les mesures de rigueur prises par la Convention dans l'Ouest.

La résistance héroïque des chouans fanatisés fut moins funeste à la patrie que la fuite de ces marins expérimentés, les compagnons de La Pérouse et de d'Estaing, ces glorieux adversaires des Anglais durant la guerre d'Amérique, quittant le pont de leurs navires pour aller caracoler ridiculement derrière un général prussien et se faire battre par des gardes nationaux.

Les volontaires royaux étaient mal équipés, mal armés, mal approvisionnés en tout. Leurs fusils, de fabrication allemande, étaient fort pesants. Beaucoup de gentilshommes n'avaient que leurs armes de chasse.

La composition de cette armée disparate la faisait ressembler à une troupe de bohémiens révoltés. Les âges étaient mêlés. De vieux hobereaux, cassés, voûtés, traînant la jambe, s'avançaient à côté de jouvenceaux étiolés. Des familles entières, depuis le grand-père jusqu'au petit-fils, se trouvaient côte à côte sur les rangs. C'était touchant et grotesque.

L'armée des princes était d'ailleurs dépourvue d'artillerie et, malgré le courage individuel dont firent preuve la plupart de ces soldats improvisés, leur appoint à la cause royale ne fut jamais qu'une quantité négligeable. Les Prussiens et les Autrichiens ne se firent pas faute de le faire sentir à plus d'une reprise à ces gentilshommes encombrants et inutiles.

Le baron de Lowendaal écoutait, avec son sourire railleur, les confidences, les vantardises et les récriminations des volontaires.

Comme il venait de Paris, on l'accablait de questions sur l'état de la capitale et les prévisions favorables au retour triomphal du roi.

Le baron leur répondait évasivement, disant qu'à son avis tout pouvait encore s'arranger, qu'il fallait cependant compter avec la surexcitation des foules et l'ardeur avec laquelle on courait s'enrôler, depuis que la patrie avait été déclarée en danger.

Les jeunes gentilshommes écoutaient avec des ricanements hautains les réponses pourtant fort mesurées du baron qui, de son côté, tout en s'informant de l'heure à laquelle le général en chef pourrait le recevoir, témoignait une certaine impatience de remplir sa mission.

Tout en racontant à son auditoire irritable ce qu'il savait des préparatifs de résistance de la nation tout entière debout, prête à mourir, le baron, du coin de l'œil, par-dessus la flamme rouge du bivouac, guettait un coin sombre, par delà les remparts de Verdun, du côté de la porte Saint-Victor.

Il semblait attendre d'un instant à l'autre un signal qui ne se produisait pas...

Par moments il tirait sa montre, la consultait et, avec anxiété, n'écoutant plus que distraitement le verbiage des gentilshommes, regardait le coin du ciel toujours noir au-dessus de la ville...

—Que fait donc ce faquin de Léonard? murmurait-il. M'aurait-il trahi!... aurait-il manqué de courage au bon moment... Oh! je me vengerai terriblement... je l'envoie aux galères comme je l'ai dit, s'il m'a trompé!...

Et le baron, ne faisant même plus mine de prêter l'oreille aux propos des volontaires, feignant de céder au sommeil, fermait les yeux et s'apprêtait à se rouler dans son manteau, le long des cendres rougeâtres du bivouac, quand on vint l'avertir que le général Clerfayt l'attendait et qu'il le recevrait sur-le-champ dans sa tente.

Le baron se leva en rechignant et suivit le planton qui devait le guider, non sans jeter une dernière fois un regard chargé d'inquiétude vers les maisons de Verdun se dressant au-dessus du rempart, dans la ville haute. Plongées dans l'ombre et le repos, ces demeures paisibles semblaient indifférentes au bombardement qui continuait de l'autre côté de la ville, plus faible, plus ralenti, les Prussiens ne répondant que modérément au feu des assiégés, et ceux-ci, en prévision d'un siège qui pouvait, qui devait être long, ménageant les munitions.

Dans la tente du général en chef, le baron retrouva l'aide de camp qui s'était présenté à l'hôtel de ville.

Il fit une grimace en saluant toutefois poliment le comte de Neipperg.

Celui-ci lui rendit froidement son salut.

L'entrevue fut brève.

Le général autrichien s'informa des dispositions de la ville de Verdun.

Et comme le baron lui assurait qu'elles étaient excellentes, favorables à la reddition, le général répondit d'un geste muet, entr'ouvrant la toile de sa tente, comme pour montrer les flamboiements d'obus au-dessus des remparts...

Le baron regarda, suivant machinalement le geste du général.

Quelque maître qu'il fût de lui-même, il ne put s'empêcher de pousser une rapide exclamation où il y avait du triomphe et du soulagement.

Il venait d'apercevoir, dans la partie nord de la ville, une rougeur ardente.

Des flammes tourbillonnaient au milieu de flocons de fumée dans ce quartier de Verdun, qui jusque-là semblait épargné par le feu des assiégeants.

—Qu'avez-vous? demanda le général en chef, surpris de l'émotion extraordinaire que venait de manifester l'envoyé de la municipalité.

—Rien, mon général... rien du tout! la fatigue, le trouble... la joie aussi où je me trouve de savoir que demain les horreurs d'un siège seront épargnées à cette belle cité... Voilà l'explication de mon cri à la vue des obus et des boulets rouges sillonnant l'espace!... dit-il en s'efforçant de paraître calme.

—Alors vous croyez, dit Clerfayt, que la ville ouvrira demain ses portes?...

—J'en suis sûr, monseigneur... un homme à moi doit m'apporter ce matin même la capitulation signée...

—Pourquoi ne pas l'avoir apportée vous-même? Pourquoi renvoyer mon aide de camp, M. le comte de Neipperg que voici, chargé par moi et par monseigneur le duc de Brunswick de vous remettre votre acceptation?...

—Je n'étais pas certain, général, que la ville serait en état de capituler demain matin?...

—Ah!... et quel était l'obstacle?

—Un forcené... un chef de brigands, le commandant de Beaurepaire... entré hier soir, par surprise, dans la place, et qui pourrait contrecarrer nos projets, ruiner nos espérances...

—Un brave soldat! un adversaire énergique, que ce commandant, dit le comte de Neipperg à Clerfayt.

—Vous l'avez vu? demanda Clerfayt avec intérêt.

—Je l'ai vu... je l'ai entendu parler... vous pouvez le voir agir... car c'est lui qui a mis Verdun si rapidement en état de défense... tant qu'il sera debout, je ne suis pas de l'avis de monsieur, moi: Verdun ne capitulera pas...

Et Neipperg jeta un regard méprisant au baron.

—Qu'avez-vous à dire? fit Clerfayt. Vous me promettez l'ouverture des portes pour demain matin... mon aide de camp, qui a vu la place et qui affirme l'énergie de son défenseur, dit qu'elle ne cédera pas aussi facilement... répondez-moi!

—Pardon! monseigneur, dit le baron de sa voix onctueuse, je ne contredis point l'aide de camp... je vous avais déjà signalé cet obstacle... Beaurepaire... et je vous faisais part de mes hésitations, de mes craintes... je n'étais pas assuré, je vous l'ai dit, que Verdun capitulerait...

—Et maintenant vous croyez la reddition possible?

—Certaine, monseigneur!...

—Mais... Beaurepaire?...

—Beaurepaire est mort, monseigneur!

—Mort!... qu'en savez-vous?... qui vous l'a appris?...

Le baron s'inclina, et, avec un sourire plus accentué que de coutume:

—Monseigneur, dit-il, me permettra d'attendre la confirmation officielle de la nouvelle dont je ne suis que le prévoyant messager... L'homme qui doit apporter la capitulation signée vous apprendra également la fin, pour moi certaine, du commandant de Beaurepaire...

—Bien, monsieur, nous attendrons! dit froidement Clerfayt en faisant signe au baron que l'entretien était terminé.

Tandis que Lowendaal se retirait, le comte de Neipperg disait au général autrichien:

—Comment cet homme louche, à figure d'espion, sous son masque débonnaire et souriant, sait-il que Beaurepaire n'est plus?... Il était vivant il y a deux heures, quand j'ai quitté Verdun... l'auraient-ils assassiné là-bas!...

Clerfayt regarda avec surprise son aide de camp:

—Nous faisons la guerre loyale et au grand jour, nous autres soldats, mon cher Neipperg... Mais ces marchands qui nous tendent les mains et nous ouvrent les portes de leurs villes sont capables de bien des lâchetés!... il y a des épluchures et des débris peu propres dans la cuisine de la victoire!... Les convives du festin ne doivent pas trop s'inquiéter de la façon dont on leur a préparé les plats... Autrement personne n'aurait d'appétit et personne ne mordrait à la gloire!... Achevons notre courrier, mon cher, car déjà le matin paraît et, si ce baron a dit vrai, nous aurons pas mal de choses à faire dans la journée: la ville à occuper, les postes à garnir, les autorités à changer et à surveiller, sans compter la revue que Leurs Majestés doivent passer au milieu des félicitations et des hommages des habitants! A la besogne, et faisons comme si ce Lowendaal n'avait pas dit vrai... Continuons à envoyer quelques messagers énergiques à ce Beaurepaire, qui m'a l'air en effet d'un rude adversaire!...

Et tandis que Neipperg s'asseyait devant la petite table du général, se disposant à écrire sous sa dictée, Clerfayt, soulevant la porte de sa tente, cria à l'un des officiers d'artillerie qui attendait auprès d'une batterie:

—Commandant, continuez le feu jusqu'à ce que, sur les remparts de Verdun, vous aperceviez hissé le drapeau parlementaire!...