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Madame Sans-Gêne, Tome 1 / Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau cover

Madame Sans-Gêne, Tome 1 / Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

Chapter 36: XXII YEYETTE
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About This Book

The narrative follows a frank, strong-willed laundress in revolutionary Paris whose blunt manners and steadfast loyalty carry her through public tumult and private encounters with militia and neighbors. Scenes move from crowded popular dances and street unrest to intimate domestic moments, revealing her quick wit in confrontations with soldiers and her effect on those around her. The story contrasts popular customs and courtly protocol while tracing shifts in fortune and allegiance, and it examines social mobility, civic fervor, and the tension between plainspoken authenticity and changing political power.

XIX
AVANT L'ATTAQUE

Neipperg, tout soucieux, regardait s'éloigner Catherine.

Il se demandait si, comme l'avait annoncé la brave cantinière, il lui serait donné de retrouver bientôt Blanche et de revoir enfin son petit Henriot.

Comment, au milieu d'armées en bataille, une jeune femme, avec un enfant, pourrait-elle se frayer un passage sans danger?

Il était heureux toutefois de savoir que le mariage comploté par Lowendaal et le marquis n'avait pas été accompli. Blanche demeurait libre et pouvait encore être à lui.

Il chercha, des yeux, Lowendaal et M. de Laveline, mais ils avaient disparu.

Un sous-officier, qu'il interrogea, lui apprit que le baron et le marquis étaient montés dans la berline tout attelée qui les attendait. Ils avaient pris en hâte la route de Bruxelles.

Neipperg poussa un soupir de soulagement. Son rival ne serait plus là pour lui disputer celle qui tenait toute son âme. L'espoir lui appartenait. L'avenir n'était plus un gouffre noir, où il s'abîmait.

Blanche et son enfant lui apparaissaient, émergeant de ce gouffre. Il les arrachait à la nuit, et, avec eux, se baignait dans un bonheur radieux...

Une ombre à cette vision rayonnante. Comment rejoindrait-il Blanche? en quel endroit retrouverait-il son enfant?...

La bataille allait commencer. Il ne pouvait songer à traverser les lignes, ni à se rendre au camp français, même comme parlementaire, à l'heure où, avec le soleil allumant la crête des collines, luirait de Jemmapes à Mons la flamme des canons...

Il fallait attendre le résultat de la journée. La victoire devait sans nul doute appartenir aux vieilles troupes disciplinées de l'armée impériale. Les cordonniers, les tailleurs et les merciers qui formaient les bataillons républicains pouvaient-ils avoir l'espérance de tenir contre les soldats aguerris du duc de Saxe? La canonnade de Valmy n'avait été qu'une surprise. La fortune des armes, à Jemmapes, devait revenir du côté du nombre, du savoir militaire et de l'ordre tactique: le duc de Saxe-Teschen avait déjà dépêché un courrier à Vienne annonçant la défaite des sans-culottes.

Mais, dans la déroute inévitable des Français, que deviendraient Blanche et son enfant?...

L'angoisse de Neipperg croissait, à la prévision des dangers qui suivraient cette défaite, et la débandade de cette armée improvisée, incapable d'opérer une retraite, selon les règles de l'art militaire.

Il cherchait vainement le moyen de préserver les deux êtres qui lui étaient si chers des conséquences terribles de la débâcle prévue, quand une rumeur au dehors le fit sortir précipitamment du grand salon du château transformé en quartier général, où les officiers qui l'accompagnaient rédigeaient sous sa dictée les ordres de combat du général Clerfayt et remettaient aux estafettes des plis pour les différents chefs de corps, en vue de l'action qui allait s'engager...

Il s'informa de la cause de ce tumulte.

On lui apprit qu'une femme échevelée, les vêtements déchirés, souillés de boue, l'air égaré, venait d'être arrêtée par les sentinelles, à l'entrée du parc. Elle voulait pénétrer dans le château. Elle prétendait qu'elle était la fille du marquis de Laveline, logé en ce moment chez M. de Lowendaal.

Neipperg poussa un cri de surprise et d'effroi.

Blanche au château! Blanche ayant passé à travers les troupes occupant la plaine!... Que signifiait ce retour brusque de la jeune fille, que Catherine lui avait assuré être en sûreté au camp des Français?... Quel malheur inattendu présageait cette rencontre inespérée!...

Il ordonna qu'on lui amenât sur-le-champ cette femme...

C'était bien Blanche de Laveline, le costume en lambeaux, ayant couru à travers les buissons et les fondrières de la campagne marécageuse.

Il se précipita vers elle, il l'étreignit dans un élan passionné...

Au milieu de ses sanglots et de ses sourires, car la joie, comme un rayon de soleil à travers la pluie, croisait sa douleur, Blanche de Laveline raconta à son amant sa fuite, qu'il savait déjà, et son arrivée au camp des républicains, escortée par les soldats du capitaine Lefebvre.

Selon les indications données par la bonne Catherine, elle s'était dirigée en hâte vers la cantine du 13e léger...

Là, dans la carriole de la cantinière, elle avait trouvé un enfant endormi sur un matelas roulé dans des couvertures.

Auprès se trouvait un autre matelas, mais dont les couvertures étaient rejetées...

Elle s'était penchée vers l'enfant endormi, et déjà sa lèvre maternelle allait se poser, ravie, sur le front pur de son fils, surpris dans son sommeil par ce baiser, quand, à la lueur d'une lanterne que portait un des soldats lui servant de guide, elle distingua les traits du petit être reposant...

C'était une fillette, qui, s'éveillant, se mit à l'examiner avec des yeux effarés...

Elle poussa un grand cri:

—Où est mon enfant?... où est mon petit Henriot? s'écria-t-elle, le cœur déchiré d'angoisse.

La petite fille, regardant à côté d'elle, dit:

—Tiens... Henriot qui n'est plus là!... Est-ce qu'il est allé voir tirer le canon?... Oh! le vilain, de ne pas m'avoir éveillée!...

Un soldat expliqua alors qu'il avait cru apercevoir un homme,—un civil,—qui s'enfuyait du côté de Maubeuge, emportant dans ses bras un enfant endormi...

Blanche s'était évanouie en apprenant cette affreuse nouvelle.

On la transporta au poste de santé. Des premiers soins lui furent donnés.

Dès qu'elle rouvrit les yeux, elle réclama son enfant... elle se souvenait de ce qu'elle venait d'apprendre... cet homme aperçu s'enfuyant vers Maubeuge, un enfant dans les bras... elle voulait se lever, s'élancer à sa poursuite...

L'aide-major qui la soignait eut pitié de sa douleur.

—Vous ne pourriez, lui dit-il, passer par cette route tout encombrée de charrois, de caissons, de troupes, de fuyards aussi...

—Je veux retrouver mon enfant! répétait la malheureuse mère avec obstination, et elle ajoutait, en suppliant l'aide-major de la laisser partir: Mais pourquoi cet homme a-t-il pris mon fils?... quel crime cet enlèvement cache-t-il? quel or a payé ce scélérat?... pour le compte de qui agissait-il?

L'aide-major Marcel ne pouvait répondre à ces questions pressées, qui s'échappaient confusément de la gorge enfiévrée de la jeune femme.

Un sergent qui était venu rejoindre à l'ambulance l'aide-major et lui avait parlé à l'oreille, dit tout à coup, comme pris de pitié devant cette grande souffrance:

—Madame, un renseignement que j'ai surpris peut vous mettre sur la trace du misérable qui s'est introduit dans le camp, à l'aide de la trahison sans doute...

—Oh! dites-moi ce que vous savez, sergent! fit Blanche reprenant espoir.

—Parle, René, dit l'aide-major, dans une audacieuse tentative comme celle-ci, le moindre indice peut aider à surprendre le coupable...

Et le Joli Sergent, car c'était la jeune fiancée de Marcel le philosophe qui intervenait, raconta que dans sa compagnie se trouvait un homme qui avait été, à Verdun, l'ordonnance du malheureux commandant Beaurepaire.

Cette ordonnance avait reconnu, s'approchant de la carriole de la cantinière Lefebvre, un homme avec lequel il avait bu à Verdun, la nuit du bombardement. Il l'avait parfaitement reconnu. Cet homme était le domestique du baron de Lowendaal. Il se nommait Léonard...

—Léonard?... le valet à tout faire de M. de Lowendaal? s'était écriée Blanche. Et aussitôt, devinant d'où le coup partait, elle avait accusé Lowendaal de lui avoir fait enlever son enfant par ce Léonard, afin de la dominer, de la contraindre au mariage qu'elle avait cru rompre à jamais par sa fuite. Le petit Henriot devenait un otage aux mains du baron.

Aussi, malgré les conseils de l'aide-major et de René, Blanche, subitement ranimée, s'était remise en route.

Elle avait refait le chemin périlleux déjà parcouru; se glissant parmi les herbes, les taillis, les ronces, enjambant les fossés, franchissant les ruisseaux, les pieds ensanglantés, la robe en loques; elle était revenue au château, espérant y retrouver, avec Lowendaal et Léonard, son enfant volé.

Elle ne savait ce qu'elle ferait, ce qu'elle dirait pour résister aux menaces de Lowendaal, aux injonctions de son père...

Mais elle se sentait forte, elle ne faillirait pas puisqu'il s'agissait d'arracher son enfant aux mains du ravisseur.

Sa joie de trouver Neipperg au château se mêlait à l'accablement où la jetait la nouvelle du départ de son père et de Lowendaal, sans qu'aucune trace de Léonard et de l'enfant eût été reconnue.

Sans doute, le scélérat avait été rejoindre, à un endroit désigné à l'avance, le baron, et lui avait remis l'enfant.

Où et comment atteindre Lowendaal, le marquis de Laveline? car personne ne savait certainement vers quel point s'était dirigé Léonard avec son précieux fardeau.

Neipperg fit connaître à Blanche que son père et le baron avaient pris la route de Bruxelles.

—Nous les rattraperons là demain, dit-il, avec une assurance qui calma un peu Blanche.

—Pourquoi ne pas nous mettre en route cette nuit même? demanda Blanche impatiente. Demain nous serions à Bruxelles...

—Demain, chère amie, chère femme, dit en souriant Neipperg, il faut que je me batte... Quand nous aurons mis les Français en déroute, je pourrai revenir sur mes pas et poursuivre les misérables qui nous ont volé notre enfant... mon devoir de soldat passe avant mes angoisses de père!...

Blanche poussa un soupir et dit:

—Je vous obéis... j'attendrai donc... Oh! que cette nuit, que cette journée vont me paraître longues!...

Neipperg réfléchissait profondément.

—Blanche, dit-il tout à coup avec gravité, qu'allez-vous devenir ici, seule femme au milieu de tant de gens de guerre rassemblés?... Je ne puis me tenir sans cesse auprès de vous... et ma protection ne saurait être que discrète, réservée... je suis sans droits pour vous faire respecter... pour réclamer en votre nom l'aide, les égards, et même l'appui de nos généraux, de nos princes, de nos soldats aussi... Blanche, me comprenez-vous?...

Mademoiselle de Laveline rougit, baissa la tête, et ne répondit pas.

Neipperg continua:

—Si nous rejoignons, après la bataille, votre père et M. de Lowendaal, croyez-vous qu'ils ne se targueront pas de leur autorité!...

—Je résisterai... je me défendrai...

—Ils vous domineront par votre enfant... qu'ils garderont... ainsi ils s'empareront de mon fils!... quel droit pourrais-je invoquer pour réclamer cet enfant, pour leur ordonner de vous le remettre?... Blanche, avez-vous songé à cette difficulté que rien ne saurait surmonter... rien que votre volonté?

—Que faut-il faire?

—Me donner les droits qui me permettront de parler haut et ferme, en votre nom et au mien...

—Faites ce que vous jugerez bon, ne savez-vous pas que mon sort est lié au vôtre?...

—Eh bien, quoique séparés, les hasards de la guerre nous ont rapprochés, il faut que nous soyons à jamais unis, Blanche, il faut que vous soyez ma femme!... Y consentez-vous?...

Pour toute réponse, mademoiselle de Laveline s'élança dans les bras de celui qui allait devenir son époux.

—Tout avait été préparé ici pour la célébration du mariage, dit Neipperg... le prêtre est à l'autel, le notaire sommeille avec ses paperasses dans une des salles du château... il n'y a qu'à l'éveiller... il changera les noms du futur, tandis que l'ecclésiastique donnera sa bénédiction... Venez, Blanche, venez faire de moi le plus heureux des époux!...

Une heure après, dans la chapelle où Catherine Lefebvre avait joué un instant le personnage de l'épousée, Blanche de Laveline devenait comtesse de Neipperg...

A peine les paroles sacramentelles de l'église avaient-elles uni les époux, pendant que le tabellion, effaré, remportait précipitamment son contrat dûment signé, paraphé, scellé, un crépitement de fusillade éclata dans le vallon au pied de la chapelle...

Les trompettes, les tambours lançaient éperdument aux échos le signal du combat...

—Messieurs, dit Neipperg en conduisant Blanche vers un groupe d'officiers, je vous présente la comtesse de Neipperg, ma femme...

Tous s'inclinèrent et souhaitèrent mille chances et prospérité à une union contractée un si beau matin de bataille, la veille d'une grande victoire, dans une chapelle transformée en redoute, où les volées formidables du canon remplaçaient l'alleluia des cloches.

XX
LA VICTOIRE EN CHANTANT...

Ceux qui se trouvaient, ce mémorable matin du 6 novembre 1792, sur la crête de Jemmapes,—les paysans belges opprimés par l'Empire que la victoire des sans-culottes allait affranchir,—virent un inoubliable et majestueux spectacle...

Une aube pâle et grise se levait sur les collines. De légers frissons couraient sur les sommets, courbant les tiges des arbustes, éparpillant des feuilles séchées.

Les masses profondes des Autrichiens, des Hongrois, des Prussiens, garnissaient toutes les cimes. Les pelisses fourrées des hussards, les hauts bonnets des grenadiers, les shakos demi-coniques de l'infanterie, les lances, les sabres courbés de la cavalerie, luisaient, papillotaient, bruissaient, dans la clarté livide de cette matinée automnale.

Plus bas, des redoutes improvisées, des fortins, des palissades, abritaient des tirailleurs tyroliens, aux chapeaux de feutre en pointe, avec une plume de faisan ou de héron passée dans la ganse.

L'artillerie, embusquée à droite et à gauche, espaçait, dans l'embrasure des gabions et des madriers, ses longs cous de bronze aux bouches prêtes à cracher la mitraille.

La position des Autrichiens s'étendait formidable: la droite s'adossait au village de Jemmapes, formant une équerre avec le front et la gauche appuyée à la chaussée de Valenciennes.

Sur les trois collines boisées, en amphithéâtre, s'étageaient trois rangs de redoutes garnies de vingt pièces de grosse artillerie, d'autant d'obusiers et de trois pièces de canon par bataillon, formant un total de près de cent bouches à feu.

L'avantage de l'emplacement, la supériorité incontestable d'une armée aguerrie, bien pourvue de munitions, commandée par des chefs expérimentés comme Clerfayt et Beaulieu, la puissance d'une artillerie foudroyant d'en haut l'ennemi s'avançant dans une plaine coupée de marais, et forcé de gravir sous un feu meurtrier des pentes aussi terriblement défendues, donnaient aux généraux de l'Empire la presque certitude de la victoire.

De plus, l'armée autrichienne, bien reposée, installée sur un terrain sec, avait le ventre garni, quand le premier coup de canon, avec l'aurore, ouvrit la bataille.

Les Français, eux, avaient pataugé toute la nuit dans un terrain humide, ils n'avaient pas eu le temps de faire la soupe. On leur avait dit qu'ils mangeraient dans la journée, à Mons, après la victoire.

Ils s'étaient mis en marche, l'estomac vide, mais le cœur plein d'espérance, se promettant de gagner, avec la bataille, leur déjeuner avant midi...

Le brouillard lentement se leva sur les fonds fangeux de la plaine couverte d'hommes, piétinant, se bousculant, avançant dans un désordre de torrent...

Au signal du canon, en même temps que l'armée s'ébranlait, toutes les musiques des brigades attaquèrent, dans un ensemble sublime, la Marseillaise... Les sonorités des cuivres répondaient aux détonations des obusiers...

De cinquante mille poitrines s'échappaient à la fois, rythmées par l'artillerie et soutenues par les instruments, les paroles martiales de l'hymne terrifiant de la Révolution...

Et les échos de Jemmapes, de Cuesmes, de Berthaimont renvoyaient aux Autrichiens les défis superbes de ces appels héroïques: Aux armes, citoyens!... formez vos bataillons!...

Ce n'était plus une armée qui entrait en ligne, c'était une nation entière, debout, se ruant, pour défendre son sol et sauver sa liberté...

La vieille tactique était abandonnée. Comme une mer rompant ses digues, la France écumante poussait sa marée d'hommes à l'assaut de ces hauteurs, brisant tout, emportant redoutes, fortins, palissades, abatis, sous ses vagues de plus en plus hautes...

Une inondation dans un ouragan, telle fut la bataille de Jemmapes...

Le canon et la baïonnette furent seuls employés...

De loin, l'artillerie ravageait les défenses autrichiennes, puis, à l'arme blanche, les volontaires, les gardes, les bourgeois et les ouvriers d'hier s'élançaient sur les pièces, sabraient les artilleurs, enfonçaient les carrés d'infanterie, arrêtaient les escadrons, les cavaliers en un instant culbutés...

Les antiques bandes impériales, les vétérans des guerres dynastiques, furent décimés, dispersés, anéantis, par ces héros à jeun, dont beaucoup portaient encore le sarrau campagnard, la veste de l'artisan, et dont les mains pour la première fois maniaient le fusil.

Le général d'Harville commandait à gauche, avec le vieux général Ferrand. Chargé d'enlever le village de Jemmapes, celui-ci trouva de la résistance; Dumouriez lui envoya Thévenot comme renfort, qui, bientôt, pénétrait victorieux dans la place. Il était midi.

Beurnonville attaquait à droite. Sous ses ordres, Dampierre commandait les volontaires parisiens. A ces enfants des faubourgs de Paris revint l'honneur d'emporter les trois redoutes. Ils hésitaient un peu, nos guerriers improvisés. L'imposante ordonnance de l'armée autrichienne les surprenait. Les dragons impériaux les chargeaient avec un ensemble magnifique et terrifiant. Intrépides, face à la mort, croisant le fusil, ils se laissèrent aborder, puis, faisant feu à bout portant, se jetèrent la baïonnette en avant et dispersèrent cette cavalerie chamarrée. Les hussards de Dumouriez achevèrent la déroute, détruisant tout, jusqu'à Mons.

Au centre, deux brigades s'étaient arrêtées. Un combattant, sans grade, sans uniforme, le valet de chambre de Dumouriez, Baptiste Renard, prit sur lui de les rallier, de les entraîner, et assura la victoire sur ce point. Là commandait le lieutenant-général Egalité, plus connu par la suite sous le nom de Louis-Philippe.

Ce fut au chant de la Marseillaise et du Ça ira que les derniers retranchements des Autrichiens furent emportés par les bataillons parisiens, celui de la section des Lombards entre autres, et par les braves volontaires. Les troupes de ligne, le 13e léger où Lefebvre se battit comme un enragé, les chasseurs et hussards de Berchiny et de Chamborand contribuèrent également à cette victoire décisive, qui préservait la France de l'invasion, délivrait la Belgique, écrasait les vieilles bandes d'Allemagne et donnait à la République naissante le baptême de la gloire.


Après la bataille, on se mit en mesure de souper, chez les vainqueurs.

L'heure du déjeuner et du dîner était passée. On se rattrapa sur le repas du soir.

On but à la victoire, à la nation, à Dumouriez, à Baptiste Renard, héros en livrée, à la Convention nationale, aux Belges affranchis, et aussi à l'humanité!...

Ce dernier toast fut porté au bivouac des volontaires de Mayenne-et-Loire, par un aide-major, à l'uniforme tout éclaboussé de sang, car il avait, lui aussi, terriblement manœuvré avec l'arme blanche, parmi les héros de cette immortelle journée.

Comme on se racontait les diverses péripéties de la bataille, un soldat dit tout à coup:

—Vous ne savez pas ce que nous avons trouvé dans ce château que l'on voit là-bas, à mi-côte, et qui était, paraît-il, le quartier général des Autrichiens?... Major Marcel, ça pourrait vous intéresser...

—Qu'est-ce qu'il y avait donc dans ce château? demanda notre philosophe, qui avait, ce jour-là du moins, de décisifs arguments, vivants et morts, à faire valoir contre la barbarie des guerres.

—Eh bien! major, il y avait un enfant...

—Que dites-vous, un enfant?... Expliquez-vous, dit René qui s'était approché, ce qui ne pouvait guère surprendre, car on était sûr de rencontrer le Joli Sergent partout où se trouvait l'aide-major Marcel.

René ajouta:

—La citoyenne Lefebvre, la cantinière du 13e, s'informait tantôt d'un enfant... Dites-nous un peu ce que c'était que ce p'tiot ramassé au milieu des balles?...

—Je ne l'ai pas ramassé, dit le soldat.

—Vous avez eu le cœur de laisser cet innocent exposé à la mitraille... Ça n'est pas d'un soldat français!

—Ecoutez donc, sergent, reprit le narrateur... Nous avancions, quelques camarades et moi, dans ce château tout désert... On se défilait avec prudence, redoutant quelque embuscade... Ça ne nous disait rien de bon, ce silence, cette tranquillité...

—C'était sage, dit le major... Continue...

—Voilà que tout à coup, en regardant par un soupirail, dans une cave, nous apercevons comme une ombre... j'ajuste... je tire... plus rien!... nous descendons vers la cave... nous entendons vaguement appeler... crier... nous enfonçons la porte... qu'est-ce que nous trouvons?... Un petit bonhomme, tout effaré, qu'on avait enfermé là, et qui nous dit, en nous voyant:—C'est Léonard!... Il s'est sauvé par là!... Et l'enfant nous montrait un second soupirail donnant sur une cour extérieure.

—Léonard!... on devait retrouver ce traître-là partout où il y a une lâcheté à commettre, dit une voix derrière les soldats...

C'était Catherine Lefebvre qui survenait. Elle avait entendu la fin du récit du soldat.

Elle dit vivement:

—Et qu'avez-vous fait?... Vous avez fusillé Léonard, je pense... et rassuré l'enfant... Où est-il, mon petit Henriot? Car c'est lui, j'en suis sûre, que ce scélérat avait volé et qu'il voulait livrer à ce baron de Lowendaal... Mais parle donc, clampin! cria-t-elle au soldat.

Celui-ci secoua la tête:

—Léonard s'est échappé... quant à l'enfant...

—Tu l'as abandonné, malheureux?

—Il a bien fallu!... En se donnant de l'air, ce coquin que vous nommez Léonard a mis le feu à un baril de poudre abandonné par les Autrichiens... Nous avons tous failli sauter avec la baraque!... Alors, nous avons battu en retraite...

—Mes amis, s'écria Catherine, des gens de cœur il n'en manque pas ici... qui veut aller chercher sous les décombres du château?... peut-être ce pauvre petit être sera-t-il encore vivant!... Allons! ne parlez pas tous à la fois! dit la cantinière irritée du silence.

—C'est qu'on est moulu, fit un des soldats.

—On n'a seulement pas fini la soupe, dit un autre.

—Demain, il faut être d'aplomb pour entrer dans Mons, ajouta un troisième.

Et celui qui avait raconté l'aventure grommela:

—Il y a peut-être encore des coups de fusil à attraper et des barils de poudre à voir péter dans ce maudit château!... Un moutard ne vaut pas la peine qu'on risque sa peau comme ça...

—J'irai donc, moi, dit Catherine, et toute seule encore, puisque Lefebvre est de service aux grand'gardes et que vous êtes tous trop lâches pour m'accompagner... J'ai promis à sa mère de lui rendre un jour cet enfant, je tiendrai ma promesse... Buvez bien, mangez bien, dormez bien, les enfants!... bonsoir!...

—Citoyenne Lefebvre, je vous suivrai, moi, si vous le voulez, dit le Joli Sergent. A deux, on a plus de courage!...

—Dites à trois, fit une voix timide, et le long La Violette apparut. Son sabre n'avait plus de fourreau, son uniforme était haché de coups de sabre. Il était coiffé d'un casque de capitaine de dragons impériaux.

—Tu viens avec nous, La Violette?... C'est bien ça, mon garçon!... Il s'agit, tu sais, de notre petit Henriot, car c'est certainement lui que ce misérable Léonard a abandonné dans le château.

—Il s'agit de vous, m'ame Lefebvre!... j'veux pas vous laisser seule, dans les champs de bataille, vous le savez bien... ah! c'est que j'ai eu une fière peur toute la journée, allez!... il s'en apercevait, le capitaine de dragons!... oh! oui, quand il m'a fendu mon shako d'un coup de sabre... J'étais décoiffé, voyez-vous...

—Et tu l'as tué, le capitaine?...

—Oui... pour lui prendre son casque... je ne pouvais pas m'en aller nu-tête... j'aurais eu l'air de m'être endormi pendant qu'on se battait... Oh! ça n'a pas été si commode, m'ame Lefebvre!... le capitaine avait auprès de lui cinq dragons qui ne voulaient pas me laisser emporter le casque de leur chef... ils y tenaient, paraît-il! Je l'ai eu tout de même, vous le voyez... mais ça a été dur... les cinq dragons ont tenu bon jusqu'au dernier... c'est très entêté, ces Allemands!...

—Brave garçon, tu as fait cela, toi... un aide-cantinier?...

—Oui, m'ame Lefebvre... Mais marchons, allons au château... vous verrez que, la nuit, je vous l'ai dit, je ne suis pas un poltron...

Au moment où ils se disposaient à se mettre en route, une forme sombre se dessina, leur barrant le passage...

Catherine eut un mouvement de surprise:

—Comment! c'est vous, major Marcel? dit-elle étonnée.

—Il vient avec nous! dit René aussitôt.

—Ne faut-il pas un médecin, là-bas?... si l'enfant est blessé, fit l'aide-major.

Et tous les quatre s'enfoncèrent dans la nuit, parmi les morts, les débris d'affûts, les armes brisées, encombrant les pentes glorieuses de Jemmapes.

Sous les ruines du château de Lowendaal, Catherine découvrit le petit Henriot, évanoui, atteint seulement de contusions légères.

Marcel le soigna, le ranima. Ramené au camp, le jeune garçon sauvé du champ de bataille fut adopté par le 13e léger et devint l'enfant du régiment.

XXI
L'ÉTOILE

Toulon, comme Lyon, Marseille, Caen, Bordeaux, était devenu une place forte de la trahison.

Les royalistes, unis aux Girondins, avaient ouvert les portes de la ville, avec l'arsenal, à la coalition.

Toute la poésie lamartinienne, tout le charme qui s'attache aux talents oratoires, aux vertus et aux renommées des députés de la Gironde, ne sauraient les amnistier du crime de lèse-patrie.

A l'heure où l'Europe monarchique se ruait sur la France et prétendait dicter des lois et imposer un régime dynastique à la nation affranchie, les Girondins, oublieux de leur passé, méconnaissant le devoir, par haine contre la Montagne, par peur aussi, dans un mouvement de recul à jamais exécrable, pactisèrent avec l'ennemi, firent appel à l'étranger.

Heureusement, Robespierre, Saint-Just, Couthon, Carnot veillaient au Comité de salut public; les volontaires accouraient aux armées; de jeunes généraux comme Hoche et Marceau remplaçaient aux frontières les Dumouriez et les Custine, conspirateurs royalistes; heureusement, surtout, le hasard fit que les canons de la République, devant Toulon et la flotte anglaise, furent confiés à un jeune artilleur inconnu, Napoléon Bonaparte.

La ville traîtresse était occupée par une tourbe exotique venue, comme à la curée, de tous les ports du littoral: des Espagnols, des Napolitains, des Sardes, des Maltais. Le pape avait envoyé des moines chargés de fanatiser la population. C'était la Vendée du Midi. Une Vendée pire que celle de l'Ouest: les rebelles ayant la route de la mer pour recevoir des renforts et, au milieu d'eux, les troupes anglaises.

L'armée républicaine était divisée en deux corps séparés par le mont Pharon; l'enthousiasme, l'inexpérience, la bravoure et l'indiscipline se rencontraient, dans le mélange tumultueux de ces bataillons improvisés, qui furent le noyau de la future armée d'Italie.

Le commandement était échu un peu au hasard. De simples soldats devenaient généraux en une semaine. Le général en chef était un mauvais peintre, pire militaire, Carteaux. Le médecin Doppet et le ci-devant marquis Lapoype étaient ses seconds. Cette bigarrure s'expliquait par la désertion et l'émigration de presque tous les anciens officiers, appartenant à la noblesse.

Les commissaires de la Convention, Salicetti, Fréron, Albitte, Barras et Gasparin, se multipliaient, enflammant le zèle des chefs, haranguant les soldats, et décrétant la résistance, en attendant la victoire.

Le siège se prolongeait. Les gorges d'Ollioules, les défilés avoisinant Toulon, avaient été emportés, mais la place tenait toujours, défendue par de formidables ouvrages. Les sièges réclament de l'expérience militaire, de la science et des qualités de sang-froid qui faisaient défaut aux chefs comme aux soldats de cette armée, formée de la veille. Carteaux, le général en chef, ne connaissait même pas la portée d'une pièce d'artillerie.

Le hasard lui amena Bonaparte. Se rendant d'Avignon à Nice, Bonaparte s'arrêta à Toulon pour faire visite à son compatriote le représentant Salicetti.

Celui-ci le présenta à Carteaux, qui, avec une satisfaction réelle, quêtant un compliment, s'empressa de montrer à l'officier d'artillerie ses batteries. Bonaparte ne put que hausser les épaules; les pièces étaient si mal placées que les boulets destinés à atteindre la flotte anglaise n'allaient pas jusqu'au rivage.

Carteaux se retrancha derrière la mauvaise qualité de la poudre, mais Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer l'inanité de l'explication. Les représentants, frappés de ses raisonnements, lui confièrent aussitôt la direction des opérations du siège.

En quelques jours, avec une activité prodigieuse, il fit venir du matériel, des pièces, des officiers, de Lyon, de Grenoble, de Marseille. Il sentait qu'il était inutile de faire un siège en règle. Si l'on parvenait à forcer l'escadre anglaise à s'éloigner de Toulon, la ville bloquée se rendrait. Il fallait donc s'emparer d'un point, d'où l'on pût battre la double rade, le promontoire de l'Eguillette. «Là est Toulon!» dit Bonaparte, avec la vision du génie. Il s'empara en effet du fort de l'Eguillette; la flotte anglaise mit à la voile, et Toulon se rendit. La coalition était vaincue. Le Midi ne connaîtrait point la Vendée, et Bonaparte entrait dans l'histoire, victorieux et tout surprenant de génie. Il fut fait général d'artillerie et envoyé à Nice au quartier général de l'armée d'Italie, commandée par Dumerbion.

Glorieux, pourvu d'un grade qui pouvait, à vingt-quatre ans, satisfaire son ambition et amortir le choc de ses désirs, Bonaparte se préoccupa de l'établissement de ses frères et sœurs, son idée fixe.

Le bonheur de Joseph le ravissait. Il ne cessait de dire en parlant de lui: «Est-il heureux, ce coquin de Joseph!» Avoir épousé la fille d'un marchand de savons lui semblait alors la plus belle destinée. Il se mêlait, à cette admiration pour le couple nouvellement uni, un peu de regret de n'avoir pu épouser Désirée, la seconde fille du négociant Clary.

Mais un incident matrimonial qu'il n'avait pas prévu vint le troubler et l'irriter.

Il apprit, à Nice, que son frère Lucien venait de se marier. Et dans quelles conditions! Bonaparte n'en décoléra pas de dix ans.

Lucien avait un petit emploi dans l'administration militaire, à Saint-Maximin, dans le Vaucluse.

Il était jeune, ardent, beau parleur, et faisait la joie et la gloire d'une auberge où il prenait ses repas.

Boyer, l'aubergiste, avait une fille charmante, nommée Christine. Celle-ci ne put demeurer insensible à la faconde et aux compliments du futur président des Cinq-Cents. Elle déclara à son père qu'elle voulait épouser Lucien.

L'aubergiste, qui était sur le point de refuser la clef et la table à son pensionnaire, toujours en retard pour le paiement des quinzaines, se gratta la tête et finit par donner son consentement. C'était une façon de solder le compte de ce mauvais payeur.

Bonaparte, en découvrant que son frère lui donnait pour belle-sœur la fille d'un aubergiste, eut un violent accès de fureur. Déjà il devinait sa grandeur et s'irritait de tout ce qui pouvait, parmi les siens, nuire à sa fortune ou amoindrir l'éclat de sa renommée grandissante.

Il rompit toute relation avec son frère.

A la jeune femme il garda toujours rancune. Elle était douce et résignée, cette Christine Boyer; elle s'efforça à plusieurs reprises d'apaiser Bonaparte et de rentrer en grâce.

On a conservé d'elle cette lettre touchante, écrite au moment où elle allait devenir mère:

«Permettez-moi de vous appeler du nom de frère. Fuyant Paris d'après votre ordre, j'ai avorté en Allemagne. Dans un mois, j'espère vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien d'autres circonstances me font espérer que ce sera un neveu. Je vous promets d'en faire un militaire; mais je désire qu'il porte votre nom et soit votre filleul. J'espère que vous ne me refuserez pas. Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous dédaignerez pas, car après tout vous êtes notre frère; mes enfants sont vos seuls neveux et nous vous aimons plus que la fortune. Puissé-je un jour vous témoigner toute la tendresse que j'ai pour vous!»

Bonaparte demeura sourd à cette plainte. La fille de l'aubergiste demeura consignée à la porte de son cœur.

Il rêvait d'ailleurs pour lui-même une alliance qui flattait son amour-propre, et se souciait peu de présenter à la grande dame qu'il se proposait d'épouser l'ignorante et rustique Christine.

Les événements s'étaient précipités pour Bonaparte.

Il avait perdu ses protecteurs: les deux Robespierre guillotinés, les thermidoriens poursuivaient leurs vengeances. Bonaparte eut un instant la pensée, en apprenant le 9 thermidor, de proposer aux représentants de marcher sur Paris avec ses troupes. Il renonça à ce projet, mais ne put se faire pardonner ses attaches avec les révolutionnaires.

Dubois-Crancé, membre du Comité de Salut public, désireux de disperser les Jacobins, qui, selon des rapports de police, étaient nombreux à l'armée d'Italie, désigna Bonaparte comme général d'artillerie en Vendée.

Stupéfait et accablé par ce coup, Bonaparte partit pour Paris, accompagné de ses deux aides de camp, Junot et Marmont.

Un capitaine d'artillerie sans valeur, Aubry, étant alors ministre de la guerre, jalousait les officiers de son arme qui avaient eu de l'avancement rapide. Girondin par-dessus le marché, Aubry se vengea de l'ami de Robespierre, du stratégiste de Toulon, en l'envoyant comme général d'infanterie à l'armée de l'Ouest. C'était renchérir sur la disgrâce de Dubois-Crancé.

Comme on essayait de fléchir le ministre de la guerre, ce triste successeur de Carnot s'étonna que l'on soutînt aussi chaleureusement un terroriste. Bonaparte ayant voulu plaider sa cause lui-même, Aubry lui dit sèchement:

—Vous êtes trop jeune pour commander l'artillerie d'une armée!

—On vieillit vite sur les champs de bataille et j'en arrive! répondit cruellement le général, cinglant le rond de cuir arrogant.

Aubry fut inflexible. Bonaparte, refusant d'aller combattre en Vendée, fut rayé de l'armée.

Il chercha alors à prendre du service auprès du sultan, et serait retombé dans la misère noire des années précédentes, si son frère Joseph ne lui était venu en aide.

Un des directeurs du ministère de la guerre, Doulcet de Pontécoulant, se souvint tout à coup de lui et le fit entrer au service topographique, au moment même où il allait s'embarquer pour Constantinople.

L'Orient l'attirait toujours. Il rêvait, sous un ciel lointain, la fortune et la gloire. Un fatalisme tout musulman dominait déjà son âme: «Tout me fait braver le sort et le destin, écrivait-il à son frère Joseph, et si cela continue, mon ami, je finirai par ne plus me détourner lorsque passe une voiture.»

Avec les pays bleus de l'Islam, un autre mirage attire et fascine sa pensée: il entrevoit, parée, brillante, ornée d'élégance et toute rehaussée d'aristocratie, une femme, de l'ancienne société, à qui il donnera son cœur, son nom, et qui en échange lui apportera la satisfaction des sens, le bonheur domestique, l'aisance aussi, et l'accès dans la société qui se reconstitue.

Un événement retentissant vint condenser les vapeurs de cette rêverie en réalité...

La Convention avait terminé sa laborieuse et formidable carrière. La Constitution de l'an III était son legs. Les conventionnels, en se retirant, avaient décidé que les deux tiers de membres de la Convention resteraient sur leurs sièges. Ces décrets soulevèrent une insurrection dans Paris.

Le 11 vendémiaire (3 octobre 1795), les électeurs de diverses sections réunis à l'Odéon, et, le 12, les électeurs de la section Lepelletier (Bourse) firent un appel aux armes. Le général de Menou, qui reçut l'ordre de désarmer les sections, se laissa déborder. Il sortit du couvent des Filles-Saint-Thomas, aujourd'hui l'emplacement de la rue du 4 Septembre et de la rue Vivienne, en parlementant. Les insurgés triomphaient. Il était huit heures du soir.

Bonaparte se trouvait au théâtre Feydeau. Surpris par les événements, il se rendit à l'assemblée. On discutait les mesures à prendre. On cherchait à désigner un général pour remplacer Menou.

Barras, qui était désigné pour assurer le maintien de l'ordre, se ressouvint de Bonaparte qu'il avait connu et apprécié devant Toulon.

Le lendemain 13 vendémiaire, Bonaparte balayait les sectionnaires devant l'église Saint-Roch, et se trouvait nommé général pour l'intérieur.

Il tenait cette fois le pouvoir et n'allait plus le lâcher. La veille, destitué et sans ressources, il se voyait brusquement maître de Paris et bientôt de la nation.

Son étoile, tour à tour radieuse et pâlissante, luisait enfin claire et fixe au firmament. Pour vingt ans elle allait devenir le phare de la France éblouie.

XXII
YEYETTE

La fortune avait soudainement souri à Bonaparte.

Un coup de bascule inattendu et puissant venait de l'envoyer au pinacle.

Malgré ses talents militaires déjà révélés, et les éloges que lui avaient décernés publiquement des hommes au pouvoir, son nom demeurait obscur et sa situation précaire.

Cambon, le grand financier de la Convention, homme intègre et esprit d'élite, le héros favori de Michelet, peu tendre pour la plupart des vrais chefs de la Révolution, avait délivré en sa faveur ce certificat à l'occasion des combats d'Antibes: «Nous étions dans ces imminents dangers, lorsque le vertueux et brave général Bonaparte se mit à la tête de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage.»

Fréron déclarait qu'il était seul capable de sauver les armées en péril de la République.

Barras, le corrompu mais intelligent politicien, l'oubliait.

Mariette, arrachée par lui à la mort, au milieu des forçats de Toulon lâchés par les Anglais, ne donnait aucun signe de vie.

Aubry, le capitaine obtus qui s'était bombardé général de division en prenant le portefeuille de la guerre, le rayait de l'armée.

Enfin ce rêve d'un mariage riche qu'il avait par deux fois tenté de réaliser, en épousant, soit la veuve de son ami Permon, soit Désirée Clary, la seconde fille de l'aubergiste Boyer, s'était évanoui.

Il ne lui restait plus qu'à partir pour la Turquie, organiser la garde du sultan, ainsi que l'y autorisait un décret du Comité de Salut public, en date du 15 septembre 1795, ainsi conçu: