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Madame Sans-Gêne, Tome 1 / Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau cover

Madame Sans-Gêne, Tome 1 / Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau

Chapter 7: V LA CHAMBRE DE CATHERINE
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About This Book

The narrative follows a frank, strong-willed laundress in revolutionary Paris whose blunt manners and steadfast loyalty carry her through public tumult and private encounters with militia and neighbors. Scenes move from crowded popular dances and street unrest to intimate domestic moments, revealing her quick wit in confrontations with soldiers and her effect on those around her. The story contrasts popular customs and courtly protocol while tracing shifts in fortune and allegiance, and it examines social mobility, civic fervor, and the tension between plainspoken authenticity and changing political power.

V
LA CHAMBRE DE CATHERINE

La barre tombée, les verrous tirés, la porte s'ouvrit et laissa pénétrer Lefebvre, suivi de trois ou quatre gardes nationaux et d'une foule de voisins, de badauds, où les femmes et les enfants se trouvaient en majorité.

—Tu as bien tardé à nous ouvrir, ma bonne Catherine!... dit Lefebvre en l'embrassant sur les deux joues...

—Dame! ce bruit... ces cris...

—Oui... je comprends cela... tu avais peur... mais c'étaient des patriotes, des amis qui frappaient... Catherine, nous sommes vainqueurs sur toute la ligne!... le tyran n'est plus qu'un prisonnier de la nation... la forteresse du despotisme est prise... le peuple est le maître aujourd'hui!...

—Vive la nation!... crièrent des voix.

—A mort les traîtres!... A bas les Suisses et les Chevaliers du poignard! crièrent d'autres voix, dans la foule qui se pressait sur le seuil de la boutique de Catherine.

—Oui! la mort pour ceux qui ont tiré sur le peuple! dit Lefebvre d'une voix forte... Catherine, sais-tu pourquoi on cognait si rudement à ta boutique?...

—Non!... j'ai été effrayée... Il y a eu des coups de feu, près d'ici...

—Nous avons tiré sur un aristocrate qui s'était échappé des Tuileries... un de ces Chevaliers du poignard qui voulaient assassiner les patriotes... j'avais juré que s'il m'en tombait un sous la main je lui ferais payer le sang des nôtres... Justement, moi et les camarades, dit Lefebvre en désignant les gardes nationaux qui l'accompagnaient, nous en poursuivions un... nous avions déchargé sur lui nos fusils... quand tout à coup, au détour de la rue, il a disparu... il était blessé pourtant... il y avait du sang jusqu'auprès de la porte de ton allée, Catherine... alors nous avons cru qu'il s'était réfugié chez toi...

Lefebvre regarda autour de lui, et aussitôt reprit:

—Mais il n'y est pas... on le verrait... et puis tu nous l'aurais déjà dit, n'est-ce pas?...

Alors se tournant vers les gardes nationaux:

—Camarades, nous n'avons plus rien à faire ici... vous du moins!... vous voyez que l'habit blanc n'est pas là... vous permettrez bien à un vainqueur des Tuileries d'embrasser tranquillement sa femme...

—Ta femme? Oh! pas encore, Lefebvre!... dit Catherine.

—Comment!... est-ce que le tyran n'est pas abattu?...

Et tendant la main aux gardes:

—Au revoir, citoyens, à bientôt... à la section!... nous devons nommer un capitaine et deux lieutenants... et puis un curé pour la paroisse... un curé patriote, bien entendu!... le curé a pris peur et s'est enfui, les deux lieutenants et le capitaine ont été tués par les Suisses, il faut donc les remplacer... à tantôt!...

Les gardes s'éloignèrent.

Les badauds continuaient à stationner devant la porte.

—Eh bien! mes amis, vous n'avez pas entendu... pas compris?... dit Lefebvre d'une voix bourrue et bon enfant... qu'est-ce que vous attendez?... l'habit blanc?... il n'est pas chez Catherine, c'est clair!... oh! il a dû tomber pas bien loin d'ici, dans quelque coin... il avait au moins trois balles dans la poitrine... cherchez-le... c'est votre affaire!... ce n'est pas le chasseur qui ramasse le gibier!...

Et il les poussa devant lui.

—C'est bien!... c'est bien!... on s'en va, sergent!

—C'est pas la peine de bousculer le monde!... dit un des curieux.

Et il ajouta d'une voix traînarde:

—Avec ça qu'on ne pourrait pas cacher quelqu'un dans la chambre...

Lefebvre referma brusquement la porte, et revenant à Catherine, lui dit, les bras ouverts, pour l'embrasser de nouveau:

—J'ai cru qu'ils ne voudraient jamais s'en aller!... as-tu entendu cette bêtise, ils parlaient de la chambre... de ta chambre!... Quelle idée!... Mais comme tu es tremblante, ma Catherine!... Voyons, calme-toi... c'est fini!... occupons-nous de nous deux...

Il surprit un regard de Catherine fixé vers la porte de sa chambre...

Instinctivement il alla droit à cette porte et voulut l'ouvrir.

Elle résista.

Lefebvre s'arrêta, surpris, inquiet.

Un vague soupçon envahit son visage.

—Catherine, dit-il, pourquoi cette porte est-elle fermée?...

—Mais... parce que cela m'a plu!... répondit Catherine avec un embarras visible.

—Ce n'est pas une raison... donne-moi la clef?...

—Non!... tu ne l'auras pas!...

—Catherine, s'écria Lefebvre, blême de colère, tu me trompes... il y a quelqu'un dans cette chambre... un amant sans doute... je veux la clef...

—Je t'ai dit que tu ne l'aurais pas...

—Eh bien! je la prendrai!...

Et Lefebvre, plongeant la main dans la poche béante du tablier de Catherine, prit la clef, alla à la porte de la chambre, l'ouvrit...

—Lefebvre, cria Catherine, mon mari seul, je t'en avais prévenu, devait franchir cette porte... Tu veux entrer de force, jamais je n'y entrerai avec toi...

On cogna de nouveau aux volets de la boutique.

Catherine alla ouvrir.

Plusieurs gardes nationaux, en armes, se présentèrent.

—Où est le sergent Lefebvre? demandèrent-ils; on le réclame à la section... On parle de le nommer lieutenant...

Lefebvre, ému, pâle, grave, sortit de la chambre de Catherine.

Il referma soigneusement la porte, en retira la clef, qu'il rendit à Catherine en lui disant:

—Tu ne m'avais pas dit qu'il y avait un mort dans ta chambre?...

—Il est mort!... Ah! le pauvre garçon! fit Catherine avec tristesse.

—Non!... il vit!... Mais c'était donc vrai? Ce n'était donc pas un galant?...

—Gros bête! répondit Catherine, s'il avait été bien portant, est-ce que je l'aurais caché là!... Mais tu ne vas pas le livrer, au moins?... reprit-elle avec inquiétude. C'est, tout Autrichien qu'il est, un ami de mademoiselle Blanche de Laveline, ma bienfaitrice...

—Un blessé est sacré! dit Lefebvre... ta chambre est devenue une ambulance, ma Catherine, on ne tire jamais dessus!... Soigne ce pauvre diable! sauve-le! je suis content de t'aider à payer ta dette à cette demoiselle qui t'a obligée... mais tâche qu'on ne le sache jamais... ça me nuirait peut-être à ma section!...

—Oh! tu es un brave cœur!... aussi bon que brave!... Lefebvre, tu as ma parole! Quand tu voudras, je serai ta femme!...

—Ça sera vite fait... mais les amis s'impatientent... il faut que je les suive...

—Sergent Lefebvre, on vous attend... on va voter!... dit un des gardes.

—C'est bien!... je vous suis... en route, camarades!...

Et, tandis que le sergent se rendait à la section, dont les urnes recueillaient les suffrages, Catherine, sur la pointe du pied, pénétrait dans la chambre, où, d'un sommeil léger, entrecoupé de sursauts fébriles, reposait le jeune officier autrichien qu'elle avait recueilli, hôte sacré pour elle, ayant invoqué le nom de Blanche de Laveline.

VI
LE PETIT HENRIOT

Catherine avait apporté du bouillon, un peu de vin au blessé, en lui disant, car il s'était éveillé au léger bruit de ses pas:

—Prenez! il faut vous soutenir... Vous avez besoin de vos forces, car vous ne pourrez rester bien longtemps dans cette chambre... Oh! ce n'est pas moi qui vous renverrai!... Vous êtes ici l'hôte de mademoiselle Blanche, c'est elle qui vous a conduit vers ma demeure, c'est elle qui vous abrite et vous protège... Mais, voyez-vous, il vient beaucoup trop de monde dans cette boutique... votre habit est suspect... Mes ouvrières, mes pratiques ne tarderaient pas à jaser, et il pourrait survenir une dénonciation... Dame! vous avez tiré sur le peuple!

Neipperg fit un mouvement et dit lentement:

—Nous avons défendu le roi!...

—Le gros Véto! fit Catherine en haussant les épaules... il s'était réfugié à l'Assemblée... on n'allait pas le chercher là... il était en sûreté, bien tranquille... il vous laissait égorger, en égoïste qu'il est, sans plus penser à vous qu'au bonnet rouge qu'il avait arraché de sa tête le 20 juin, les patriotes partis, après avoir feint de le coiffer de bonne grâce devant nos compagnons du faubourg Antoine!... C'est un propre à rien, un fainéant, votre gros Véto, que sa coquine de femme mène par le bout du nez... savez-vous où? devant les fusils du peuple! Oh! ça lui arrivera pour sûr! Mais, reprit-elle, après un court silence, pourquoi donc vous êtes-vous fourré dans cette bagarre, vous, un étranger? Car vous êtes autrichien, m'avez-vous dit?

—Lieutenant aux gardes nobles de Sa Majesté, j'étais chargé d'une mission auprès de la reine...

—L'Autrichienne!... grommela Catherine... et c'est pour elle que vous avez combattu, vous qui n'aviez rien à faire dans nos luttes!...

—Je voulais mourir! répondit avec une grande simplicité le jeune officier.

—Mourir! à votre âge?... pour le roi?... pour la reine?... il doit y avoir autre anguille sous roche, mon jeune monsieur!... dit Catherine avec une raillerie pleine de bonne humeur... Excusez-moi si je suis indiscrète, mais quand on a vingt ans et qu'on veut se faire tuer pour des gens qu'on ne connaît pas et par des gens envers lesquels on n'a aucun motif de bataille... eh bien! c'est qu'on est amoureux... Hein? suis-je tombé juste?...

—Vous avez deviné, ma bonne hôtesse!...

—Parbleu!... ce n'était pas difficile!... et voulez-vous que je dise de qui vous êtes amoureux?... de mademoiselle Blanche de Laveline, je parie!... Oh! je ne vous demande pas vos confidences, fit vivement Catherine, surprenant de l'inquiétude sur le visage pâle du blessé... d'ailleurs ça ne me regarde pas... et puis mademoiselle de Laveline mérite bien d'être aimée...

Le comte de Neipperg se souleva à demi et s'écria avec exaltation:

—Oui... elle est belle et bonne, ma Blanche aimée!... Oh! madame, si la mort me prend, dites-lui que mon dernier souffle aura exhalé son nom! dites-lui que ma pensée, avant que la vie se retire de moi, aura été pour elle et pour...

Le jeune homme s'arrêta, suspendant un aveu prêt à tomber de ses lèvres.

—Vous ne mourrez pas! dit Catherine désireuse de le réconforter... est-ce qu'on meurt à votre âge et quand on est amoureux!... Vous devez vivre, monsieur, pour mademoiselle Blanche que vous aimez, qui vous aime certainement, et pour l'autre personne que vous alliez nommer... son père sans doute, M. de Laveline?... Un fort beau gentilhomme... je l'ai vu deux ou trois fois, le marquis de Laveline, là-bas, en notre Alsace... il portait un superbe habit de velours bleu, avec de l'or dessus, et il puisait du tabac dans une boîte où il y avait des pierres qui brillaient!...

Neipperg, en entendant prononcer le nom du marquis de Laveline, avait laissé échapper un geste qui pouvait passer pour un signe de mépris et de colère.

—Il paraît, se dit Catherine, qu'ils ne sont pas grands amis... bon à savoir! je ne lui en parlerai plus... sans doute que le père de Blanche s'est opposé au mariage... Pauvre demoiselle!... C'est pour cela que ce jeune homme a voulu se faire tuer!...

Et, avec un soupir de compassion, elle se mit à arranger l'oreiller sous la tête du blessé, en lui disant:

—Je bavarde et cela ne vous vaut sans doute rien... Si vous reposiez un peu, monsieur?... ça ferait tomber la fièvre...

Le malade secoua doucement la tête:

—Parlez-moi de Blanche, dit-il... parlez-moi d'elle encore!... Voilà ma guérison!...

Catherine sourit et se mit à raconter comment, née dans une petite ferme, non loin du château des seigneurs de Laveline, elle avait vu grandir mademoiselle Blanche. Elevée par sa mère que le marquis laissait seule la plus grande partie de l'année, étant retenu par une charge à la cour, Blanche avait vécu de la vie rustique, courant les forêts, chevauchant, chassant, et se lançant par les prés et par les champs au hasard, sans s'inquiéter des barrières à sauter, des fossés à franchir. Elle n'était pas fière et causait familièrement avec les paysans. Souvent elle était venue à la ferme et avait pris la petite Catherine en affection.

Un jour, le marquis avait mandé à Versailles sa femme et sa fille. Catherine avec trois autres jeunes filles du pays avaient été emmenées pour le service de madame et de mademoiselle de Laveline. A la buanderie, Catherine avait été attachée. Elle avait ainsi passé plusieurs années heureuses, puis madame de Laveline était morte; c'était alors que mademoiselle Blanche, que son père avait conduite à Londres, lors d'une mission diplomatique en Angleterre, avait bien voulu l'établir en lui achetant la blanchisserie de mademoiselle Lobligeois... où elle se trouvait présentement. Ah! c'était une créature digne d'être aimée et bénie que mademoiselle Blanche!

Comme Catherine achevait le récit de sa modeste existence et retraçait les bienfaits de la fille du marquis de Laveline, on heurta à la porte.

—Serait-ce déjà Lefebvre qui reviendrait avec ses camarades de la section? pensa Catherine inquiète... Rassurez-vous!... ne faites pas de bruit! dit-elle à Neipperg qui tendait l'oreille; si Lefebvre est seul, il n'y a aucun danger, mais si ses camarades sont avec lui, je vais leur parler et les renvoyer... Attendez-moi et ne craignez rien!...

Elle alla ouvrir, un peu émue. Sa surprise fut extrême en voyant une jeune femme, très effrayée, s'élancer dans la boutique en disant:

—Il est là, n'est-ce pas?... on m'a dit qu'on avait vu un homme se traîner de ce côté... vit-il encore?...

—Oui, mademoiselle Blanche, dit Catherine, reconnaissant, dans cette femme effarée, mademoiselle de Laveline, il est à côté... dans ma chambre... il vit et il ne parle que de vous!... venez le voir...

—Oh! ma bonne Catherine, quelle heureuse inspiration j'ai eue de lui indiquer ta maison comme un refuge sûr, lorsqu'il est parti pour se battre avec les gentilshommes du château!...

Et mademoiselle de Laveline prit les mains de Catherine et les serra avec reconnaissance, en lui disant:

—Mène-moi auprès de lui!...

La vue de Blanche produisit un effet saisissant sur le blessé.

Il voulut sauter à bas du lit, où si difficilement Catherine était parvenue à l'allonger.

Il fallut que les deux femmes eussent recours presque à la force pour le maintenir.

—Méchant!... dit Blanche de sa voix douce, tu as donc voulu mourir!...

—La vie sans toi m'était à charge... pouvais-je trouver plus noble occasion de quitter l'existence, qu'au milieu d'un combat, l'épée à la main et souriant à la mort qui venait à moi glorieuse et parée!...

—Ingrat!... tu devais vivre pour moi...

—Pour toi!... N'étais-tu pas à mes yeux comme une morte?... n'allais-tu pas me quitter pour toujours!...

—Ce mariage odieux n'était pas encore conclu... un hasard pouvait nous secourir... il fallait espérer!...

—Tu m'avais dit toi-même, fit Neipperg, qu'il n'existait aucune espérance... Aujourd'hui 10 août, tu devais être la femme d'un autre et t'appeler madame de Lowendaal!... ton père l'avait ainsi décidé... et tu n'avais pu résister...

—Tu sais bien que mes pleurs, mes prières étaient inutiles... Menacé d'être ruiné par ce baron de Lowendaal, ce Belge millionnaire qui lui avait prêté de grosses sommes et exigeait le remboursement immédiatement... ou ma main, mon père avait consenti à lui accorder ce qu'il désirait le plus...

—Et ce qui coûtait le moins à ton père... le Marquis payait ses dettes avec sa fille!...

—Oh! mon ami, mon père ignorait que notre amour fût si grand... il ne savait rien... il ne sait rien encore... dit Blanche avec une énergie croissante.

Catherine, pendant cette conversation entre les deux amoureux, s'était tenue à l'écart. Par discrétion, elle passa dans l'atelier au moment où Neipperg, avec une exaltation douloureuse, regardant Blanche, répondit:

—Oui... ils ignoreront tout... car je m'éloignerai, je disparaîtrai... Ma mort, vois-tu, aurait rendu le silence plus complet, l'ignorance plus profonde... mais les balles des sans-culottes n'ont pas voulu de moi, ce sera à recommencer!... Aussi bien les occasions de mourir ne sauraient manquer dans les années qui vont s'ouvrir... la guerre est déclarée... je vais chercher dans les rangs de l'armée impériale, sur les bords du Rhin, cette mort qui n'a pas voulu de moi dans les décombres des Tuileries!...

—Tu ne feras pas cela!

—Qui m'en empêcherait?... Mais, pardon, Blanche!... c'est aujourd'hui le 10 août, le jour fixé pour votre mariage... comment se fait-il que vous soyez ici... votre place doit être auprès de votre époux... On vous réclame à l'église!... qu'attendez-vous pour rendre heureux le baron de Lowendaal et acquitter les dettes du marquis?... Le combat a interrompu la cérémonie sans doute, mais à présent les coups de feu ont cessé, le tocsin se tait, on peut sonner les cloches nuptiales... laissez-moi mourir... ici ou ailleurs, aujourd'hui ou demain, peu importe?...

—Non!... non! tu dois vivre!... pour moi... pour notre enfant!... s'écria Blanche se penchant sur Neipperg et l'embrassant avec passion.

—Notre enfant! murmura le blessé...

—Oui... notre cher petit Henriot... tu n'as pas le droit de mourir!... ta vie ne t'appartient plus!...

—Notre enfant!... répéta avec douleur Neipperg, mais... mais ton mariage?...

—N'est pas encore fait... il y a tout espoir...

—Vraiment!... tu n'es pas encore madame de Lowendaal?...

—Pas encore!... jamais peut-être!...

—Explique-moi...

Et une anxiété fiévreuse agita la physionomie du blessé, tandis que Blanche répondait:

—Quand tu es parti... me disant un adieu que l'un et l'autre nous pensions devoir être éternel... tu m'as annoncé que tu allais te ranger parmi les défenseurs du château... c'était courir à la mort... j'avais cependant un peu d'espoir au fond du cœur... c'est alors que je t'indiquai la boutique de l'excellente Catherine comme un asile sûr si tu parvenais à t'échapper des Tuileries... j'avais aussi l'espérance de pouvoir t'y rejoindre...

—Tu espérais cela, toi?... cependant tu avais obéi à ton père... tu avais consenti à devenir la femme de ce Lowendaal...

—Oui... mais quelque chose me disait que le mariage serait reculé...

—Et il l'a été?...

—L'insurrection grondait dans les faubourgs... Mon père a déclaré qu'il était impossible de célébrer le mariage à la date fixée... Alors le baron de Lowendaal a proposé d'accomplir la cérémonie plus tard... dans trois mois...

—Trois mois!

—Oui, le 6 novembre... c'est la date qu'il a fixée...

—Ah! il est moins pressé, le baron...

—Epouvanté par les événements, redoutant les progrès de la Révolution, M. de Lowendaal a quitté Paris hier soir, avant la fermeture des barrières... Il s'est rendu dans ses terres. C'est son château, auprès de Jemmapes, sur la frontière de Belgique, qu'il a désigné pour la célébration de cet impossible mariage...

—Et tu iras à Jemmapes?...

—Mon père, un peu effrayé aussi, a décidé qu'il se rendrait au château du baron... Nous devons partir prochainement, si les routes sont libres...

—Et tu l'accompagneras?...

—Je l'accompagnerai... Oh! mais rassure-toi, je sais ce que j'ai résolu... Jamais je ne serai la femme du baron...

—Tu me le jures?

—Je le jure!...

—Mais qui te donnera cette force de résister à Jemmapes, quand ici tu cédais?...

—Avant son départ, le baron a reçu une lettre que je lui ai écrite... oh! avec des larmes!... son domestique, gagné par moi, n'a dû lui remettre ce message que les barrières franchies...

—Alors il sait?...

—La vérité!... il sait que je t'aime et que notre petit Henriot ne peut avoir d'autre père que toi...

—Oh! ma Blanche adorée!... ma chère femme, que je t'adore... tiens! tu me rends la vie... il me semble que je serais de force à me relever et à recommencer le combat contre les sans-culottes!...

Et Neipperg, dans sa surexcitation, fit un si brusque mouvement que les bandes qui couvraient sa blessure glissèrent, la plaie s'entr'ouvrit et un flot de sang coula.

Il poussa un cri.

Catherine accourut, offrit ses services.

Les deux femmes, de leur mieux, rajustèrent les linges et comprimèrent de nouveau la blessure.

Neipperg s'était évanoui.

Il reprit lentement ses sens.

Ses premières paroles, entrecoupées, laissèrent échapper son secret:

—Blanche... je vais mourir... veille sur notre enfant!... murmura-t-il.

Catherine, en entendant cette révélation, eut un geste de stupeur:

—Mademoiselle Blanche a un enfant! pensa-t-elle; puis aussitôt se tournant vers la jeune femme, honteuse et baissant les yeux:

—Ne craignez rien, dit-elle vivement, ce que je viens d'apprendre est entré par une oreille et est sorti par l'autre... Si toutefois vous aviez besoin de moi, vous savez que Catherine vous appartient des pieds à la tête... Voyons! ne vous désolez pas... les enfants, c'est des accidents qui arrivent à tout le monde quand on s'aime! Est-il déjà grand, le chérubin? je suis certaine qu'il est bien gentil!

—Il a trois ans bientôt.

—Et il se nomme?

—Henri... nous l'appelons Henriot.

—C'est un joli nom... Est-ce que je pourrai le voir, mademoiselle?

Blanche de Laveline réfléchissait.

—Ecoute, ma bonne Catherine, tu peux me rendre un grand service... achevant ainsi ce que tu as si bien commencé en recueillant et en soignant M. de Neipperg...

—Parlez... que faut-il faire?

—Mon fils est chez une brave femme des environs de Paris, la mère Hoche, dans un faubourg de Versailles.

—La mère Hoche, mais je la connais! Son fils est un ami de Lefebvre... c'est mon amoureux, Lefebvre, ou plutôt mon mari, car moi aussi je vais me marier et j'aurai un petit Henri... beaucoup de petits Henri...

—Je te félicite! Tu iras donc voir la maman Hoche...

—J'avais justement une commission pour elle de la part de son fils Lazare... qui était aux gardes-françaises avec Lefebvre... c'est Lefebvre qui l'a mis au port d'armes... ils ont pris la Bastille ensemble... Et qu'est-ce qu'il faudra lui dire à la citoyenne Hoche?...

—Tu lui remettras cet argent et cette lettre... dit Blanche en donnant une bourse et un papier à Catherine, et puis tu prendras l'enfant et tu l'emmèneras... Est-ce trop exiger de toi, Catherine?

—Ce n'est que cela!... Vous savez bien que vous me demanderiez d'aller, à moi toute seule, reprendre les Tuileries, si les Suisses y revenaient, que je le ferais pour vous!... trop exigeante, vous!... c'te bêtise!... est-ce que ce n'est pas grâce à vous que j'ai pu acheter cette boutique, m'établir, et devenir bientôt la citoyenne Lefebvre?... Voyons, vous devez avoir autre chose à me commander... ça ne suffit pas!... Une fois que j'aurai retiré le mioche de Versailles, qu'est-ce qu'il faudra en faire?

—Tu me l'amèneras...

—Où cela?...

—Au château de Lowendaal... auprès d'un village nommé Jemmapes... C'est en Belgique, à la frontière... pourras-tu facilement t'y rendre?...

—Pour vous je braverai tout!... et quand faudra-t-il me trouver avec l'enfant, à Jemmapes?...

—Au plus tard le 6 novembre...

—Bon. J'y serai!... Lefebvre s'arrangera pour me laisser partir... d'ailleurs, d'ici là, nous serons mariés... et, on ne sait pas, il viendra peut-être avec moi... On pourrait se battre par là!...

—Embrasse-moi, Catherine!... un jour, puissé-je reconnaître ce que tu fais pour moi...

—Vous l'avez reconnu d'avance... comptez sur moi...

—A Jemmapes donc!...

—A Jemmapes, le 6 novembre!...

Blanche de Laveline dit alors en montrant Neipperg:

—Il repose, je vais veiller auprès de lui... Va à tes affaires, Catherine, car tu dois nous trouver bien gênants, bien encombrants...

—Vous êtes ici chez vous, je vous l'ai dit... Mais tenez, voici qu'il se réveille, fit-elle en désignant le blessé qui rouvrait lentement les yeux, vous devez avoir à vous raconter tous les deux bien des choses encore... et je n'ai que faire auprès de vous.

—Tu t'en vas?... Tu me laisses ici seule?

—Oh! je ne serai pas longtemps... Du linge que je reporte à une pratique pas bien loin, et je reviens... N'ouvrez à personne!... A bientôt!

VII
LE LOCATAIRE DE L'HOTEL DE METZ

Tandis que le comte de Neipperg et Blanche de Laveline, dans un tête-à-tête délicieux, échangeaient des projets d'avenir et parlaient de leur enfant, Catherine avait passé un panier empli de linge à son bras et se disposait à sortir.

Elle voulait mettre à profit le temps. Les amoureux bavardaient, ils ne seraient pas fâchés de son absence, et puis toute la matinée avait été perdue pour la blanchisseuse. C'est vrai qu'on ne prend pas les Tuileries tous les jours, mais enfin il fallait bien rattraper un peu sa journée.

Et puis elle réfléchissait à tous les événements qui venaient de se produire.

Elle avait désormais charge d'âmes.

Neipperg avait fort approuvé la confiance de Blanche, la chargeant de retirer le petit Henriot des mains de la mère Hoche, qui le gardait à Versailles, pour le conduire à Jemmapes.

Une fois guéri, Neipperg irait retrouver la mère de son enfant, bravant la colère du marquis de Laveline, prêt à tenir tête au baron de Lowendaal et à lui disputer Blanche, l'épée à la main, s'il le fallait.

Et Catherine, tout en se mettant en route, se disait:

—Lefebvre est à sa section où l'on vote... Il ne sera pas de retour avant que l'élection des nouveaux officiers soit proclamée... Oh! ça prendra bien deux heures!... Ils sont longs à voter, à la section des Filles-Saint-Thomas... tous beaux parleurs, sauf mon Lefebvre!... J'ai donc le temps de donner un coup de pied jusque chez le capitaine Bonaparte!...

Et pensant à son client, le maigre et hâve officier d'artillerie, elle sourit:

—C'est qu'il n'en a pas trop de chemises, le capitaine! se dit-elle, celle-ci peut lui faire défaut...

Et, avec un soupir, elle ajouta:

—Puisque je vais devenir la citoyenne Lefebvre, je ne veux rien devoir au capitaine Bonaparte... c'est plutôt lui qui me devra... A tout hasard, je vais emporter sa note!... s'il me la demande, je la lui donnerai... sinon, tant pis!... je n'oserai jamais lui réclamer ce qu'il me doit... le pauvre garçon! en voilà un travailleur!... un savant!... toujours à lire ou à écrire... une triste jeunesse que la sienne!... comme s'il ne devait pas y avoir temps pour tout! fit-elle avec une moue ironique et quelque peu dépitée, en fourrant dans sa poche la note de blanchissage du capitaine Bonaparte.

Elle se rendit à l'hôtel de Metz, tenu par Maugeard, où logeait alors l'humble officier d'artillerie.

Il y occupait une modeste chambre, au troisième étage, portant le no 14.

La jeunesse de l'homme, à la fois grandiose et fatal, qui devait emplir le siècle de son nom et dont la gloire, auréolée de sang, empourpre encore tout notre horizon, fut sans mouvements extraordinaires, sans révélations surprenantes. Ce n'est qu'après coup qu'on a voulu y découvrir des particularités prophétiques, révélant son génie, prédisant sa carrière prodigieuse.

Bonaparte enfant, jeune homme, trompa tout le monde. Nul ne put annoncer sa fortune, personne ne crut à son mérite.

Ses premières années furent celles d'un étudiant pauvre, timide, laborieux, fier et un peu sombre. Il souffrit cruellement du mal de misère. Sa pauvreté l'isolait. Le sentiment très vif qu'il eut toujours de la famille, de la tribu, lui rendait fort pénible la condition précaire où se débattaient les siens.

Son père, Charles Bonaparte, ou, plus exactement, de Buonaparte, d'une ancienne famille noble de la Toscane, établie à Ajaccio depuis plus de deux siècles, exerçait la profession d'avocat. Tous ses ancêtres avaient été gens de robe. Charles Bonaparte se montra l'un des plus ardents partisans de Paoli, le patriote corse. Il se soumit à l'autorité française, quand Paoli eut quitté l'île.

Bien que membre du conseil d'administration de la Corse et très en vue, Charles Bonaparte était fort gêné. Il ne possédait, pour toutes ressources, qu'un domaine, vignes et oliviers, rapportant à peine douze cents livres de rente. Il le faisait valoir lui-même.

Plus tard, à la suite des troubles dont la Corse fut le théâtre, ce revenu lui manqua et il connut tout à fait le dénûment.

Il avait épousé Letizia Ramolino, née le 24 août 1749, belle jeune fille aux traits purs, au profil de camée antique, qui devait par la suite montrer tant de fermeté et de finesse, avec un esprit de prévoyance singulièrement aiguisé.

Quand, portant le titre de Madame Mère, elle trônait à côté de ses fils, dominateurs de l'Europe, ne répondait-elle pas à Napoléon, qui lui reprochait de ne pas dépenser toute sa liste civile: «Je fais des économies pour vous, mes enfants, qui en aurez peut-être un jour besoin!»

Selon une tradition non démentie, Napoléon Bonaparte naquit de Charles et de Letizia, le 15 août 1769.

Il se trouvait ainsi le second des fils du couple Bonaparte. Une assertion, fort plausible, affirme que Joseph n'est que le cadet. Ce serait lui l'enfant né à Ajaccio. Napoléon, né le 7 janvier 1768, aurait eu Corte pour berceau.

L'acte de naissance, existant à l'Ecole militaire, et produit pour l'admission du jeune Napoléon, porte bien la date du 15 août 1769, mais d'autres pièces peuvent justifier la confusion qui s'est établie par la suite. L'acte de mariage de Bonaparte et de Joséphine principalement. On a dit que Joséphine, par coquetterie, s'était rajeunie, ce qui est exact, mais on a ajouté que Bonaparte, pour rapprocher les distances d'âge, s'était, de son côté, vieilli de deux ans. Il a pu être incité à donner son âge vrai, par galanterie, et puis les motifs qui avaient poussé ses parents à une substitution d'actes d'état civil, n'existaient plus. La raison, en effet, de ce rajeunissement, tenait tout entière dans la condition d'âge pour l'admission à l'Ecole militaire de Brienne.

L'aîné, Napoléon, avait dépassé l'âge limitatif de dix ans. Ses parents, en lui attribuant l'acte de naissance de Joseph, plus jeune de deux ans, et dont les goûts n'étaient pas du tout militaires, auraient ainsi rendu possible l'entrée à l'école du futur général.

Deux circonstances influèrent sur la formation de ses idées et la trempe de son caractère: les perturbations politiques de son pays natal et la détresse de sa famille.

La guerre civile autour de son berceau, la misère au foyer paternel, endurcirent son âme et assombrirent son enfance.

Il était sérieux en entrant à l'École de Brienne; il en sortit triste, ulcéré.

Ses camarades s'étaient moqués de son accent italien, de son nom baroque de Napoleone,—on l'appelait Paille-au-Nez; ils l'avaient insulté dans sa pauvreté: on sait combien sont féroces ces railleries d'enfant et quelles cruelles plaies elles laissent à leurs victimes.

Elève studieux, fort en mathématiques, jouant peu, si ce n'est au fort de l'hiver, où, stratégiste précoce, il conduisait les assauts enfantins, à coups de boules de neige, donnés à des forteresses de glace, dans la cour de l'École de Brienne, il vécut, presque inaperçu, ces premières années de son existence.

Ce fut alors qu'il se lia avec Bourrienne, futur concussionnaire, son secrétaire intime, qui s'est vengé des bienfaits et de l'indulgence de son ami, devenu son empereur, en le bafouant et en le calomniant dans des mémoires payés par la police de la Restauration.

De Brienne, il passa à l'Ecole Militaire et, là encore, il souffrit, endurant ces petites blessures quotidiennes, supportant ces piqûres d'épingle qui parfois font mourir, que les jeunes gens pauvres connaissent, et dont ils n'osent se plaindre. Il n'avait nul argent et, ne pouvant partager les plaisirs coûteux des fils de famille, il se tenait à l'écart, un peu en paria. Cet isolement, à l'âge où le cœur aime à s'épancher, a contribué certainement à rendre impassible, et impitoyable aussi, celui qui devait devenir l'homme de bronze.

Il avait perdu son père, mort, d'un cancer à l'estomac, à l'âge de trente-neuf ans, lorsqu'il fut nommé, le 1er septembre 1785, lieutenant en second à la compagnie des bombardiers du régiment de la Fère, en garnison à Valence.

Il occupait ses loisirs de garnison à écrire une histoire de la Corse, et, débutant dans le monde, il prenait des leçons de danse du professeur Dautel et faisait la cour aux dames de la ville, rencontrées dans le salon d'une dame du Colombier.

Son régiment fut envoyé successivement à Lyon, à Douai. Il obtint un congé qui lui permit d'embrasser sa famille, à Ajaccio, et après un voyage à Paris, où il logea à l'hôtel de Cherbourg, rue du Four-Saint-Honoré, il reçut l'ordre de rejoindre son régiment à Auxonne, le 1er mai 1788.

Le travail, les privations,—il ne se nourrissait guère que de lait, faute d'argent,—le rendirent malade.

Pour soulager sa mère, restée veuve avec huit enfants, Napoléon avait pris auprès de lui son jeune frère Louis.

Il vivait avec cet enfant, en émargeant quatre-vingt-douze francs quinze centimes par mois.

Deux pièces sans feu, sans meubles, composaient tout son logement. Dans l'une, garnie d'un grabat, avec une malle pleine de paperasses, une chaise de paille et une table de bois blanc, travaillait et dormait l'hôte promis aux Tuileries et à Saint-Cloud. Le futur roi de Hollande couchait dans la pièce voisine, sur un matelas jeté par terre.

Naturellement, pas de valet de chambre. Bonaparte brossait ses habits, cirait ses bottes et cuisinait la soupe.

Napoléon fit un jour allusion à cette époque de sa vie, en présence d'un fonctionnaire qui se plaignait de l'insuffisance de ses émoluments.

—«Je connais cela, moi, monsieur; quand j'avais l'honneur d'être sous-lieutenant, je déjeunais avec du pain sec, mais je verrouillais ma porte sur ma pauvreté... En public, je ne faisais pas tache sur mes camarades!...»

La pauvreté rend chaste et ne dispose guère à l'amour.

A cette époque, Bonaparte, se comportant peut-être un peu comme le renard, en présence des raisins inabordables, lançait cet anathème aux femmes: «Je crois l'amour nuisible à la société, au bonheur individuel des hommes; enfin, je crois que l'amour fait plus de mal que de bien.»

La bonne Catherine qui, tout en blanchissant le linge de son client, avait éprouvé pour lui, avant de rencontrer Lefebvre, une certaine inclination, n'avait pas tardé à s'apercevoir que Bonaparte, retombé à Paris dans la gêne, pratiquait toujours sa sévère philosophie d'Auxonne.

Promu lieutenant en premier au 4e d'artillerie, Bonaparte était revenu à Valence, en compagnie de son frère Louis. Il avait repris sa vie d'officier studieux, sédentaire, un peu farouche. On était à l'aurore de la Révolution. Il se montra aussitôt chaud partisan des idées de liberté et de l'émancipation du peuple. Alors on le voit partout se signaler comme révolutionnaire. Il parle, il écrit, il agit; il se fait inscrire au club des Amis de la Constitution, dont il devient le secrétaire. Il était certainement de bonne foi. Cet homme extraordinaire a pu prendre tous les tons sans paraître mentir, et montrer tous les masques comme son véritable visage.

En octobre 1791, il demande un congé de trois mois pour soigner sa santé et embrasser sa famille. Il se rend en Corse.

Là, au milieu des siens, se créant des partisans, il brigue le grade de chef de bataillon dans la garde nationale d'Ajaccio. Ce commandement lui donnait la force publique, l'autorité. Il était ardemment disputé.

Son principal concurrent se nommait Marius Peraldi; il appartenait à une famille fort influente.

Bonaparte déploya une activité fébrile pour se recruter des partisans. Ajaccio fut partagé en deux camps.

Les commissaires de la Constituante, envoyés par le pouvoir central, pouvaient disposer, par leur présence seule, d'un grand nombre de suffrages et faire pencher la balance.

Le commissaire principal, Muratori, était descendu chez Marius Peraldi.

C'était désigner à l'opinion le concurrent de Bonaparte comme agréable au pouvoir.

On sait de quel poids pèse en Corse l'appui officiel.

Les amis de Bonaparte, impuissants à parer ce coup droit, jugèrent le triomphe de Peraldi certain.

Mais l'ardent et tenace jeune homme ne désespéra pas.

Il rassembla quelques amis solides, et, à l'heure du souper, quand les Peraldi se trouvaient à table, leur salle à manger fut envahie par une bande en armes.

On coucha en joue les convives et, entre deux hommes armés, Muratori, sommé de se lever et de marcher, fut conduit à la maison de Bonaparte.

Le commissaire était plus mort que vif.

Bonaparte vint à lui souriant, comme s'il ignorait de quelle façon on s'y était pris pour lui amener le visiteur, et dit, la main tendue:

—Vous êtes le bienvenu dans ma maison... j'ai voulu que vous fussiez libre, vous ne l'étiez pas chez les Peraldi... asseyez-vous à mon foyer, mon cher commissaire!

Comme ses guides avec leurs fusils étaient encore à portée, prêts à obéir aux ordres de Bonaparte, Muratori s'assit, fit contre fortune bon cœur et ne parla plus de retourner chez les Peraldi.

Le lendemain, Bonaparte fut élu commandant des gardes nationales d'Ajaccio.

L'homme de Brumaire était en germe dans le candidat à la milice. Le coup de force d'Ajaccio présageait celui de Saint-Cloud.

La situation de Bonaparte, acceptant un commandement territorial, alors qu'il faisait partie de l'armée active, n'était pas très régulière. Mais on était en période révolutionnaire.

Il est certain qu'en des temps différents, cette infraction pouvait lui coûter cher.

Il prolongea en effet son congé bien au delà du terme qui lui avait été assigné.

Le motif qui le poussa à rester à la tête de la milice corse, où il avait le grade de lieutenant-colonel, ne fut ni l'ambition ni la passion politique.

Son génie en ébullition ne pouvait être contenu dans son île étroite et misérable.

Ce fut l'argent, toujours la question d'argent, qui gouverna à cette époque la conduite de l'aventureux condottiere.

Sa solde dans la garde nationale était de 162 livres par mois, le double de ses appointements de lieutenant d'artillerie.

Avec cette somme, il pouvait subvenir aux charges croissantes de sa trop nombreuse famille et élever convenablement son frère Louis.

Voilà le motif qui le poussa à rester en Corse. Bonaparte a toujours été un peu la victime des siens.

Ajoutons qu'en commandant le bataillon d'Ajaccio, il ne désertait pas, comme on l'a prétendu. La garde nationale alors faisait, surtout en Corse, un service actif. Elle était assimilée à l'armée. Bonaparte, pour se justifier, argua d'ailleurs d'une autorisation du maréchal de camp de Rossi, qui lui avait été délivrée, en attendant la promesse de régularisation de sa situation, conformément au décret de l'Assemblée du 17 décembre 1791, qui autorisait les officiers de l'armée active à servir dans les bataillons de la garde nationale.

Destitué par le colonel Maillard, Bonaparte vint à Paris pour exposer sa conduite et plaider sa cause devant le ministre de la guerre.

Il avait l'espoir d'obtenir sa réintégration.

Mais, en attendant le décret, il menait à Paris une existence solitaire et besogneuse.

Il faisait maigre chère à son hôtel, dînait le plus souvent possible en ville, chez M. et madame Permon, qu'il avait connus à Valence et dont la fille devait épouser Junot et devenir duchesse d'Abrantès. Plus tard, Bonaparte eut la pensée de demander la main de madame Permon, restée veuve avec une certaine fortune.

Malgré son économie, il eut, à cette époque, quelques dettes.

Il devait quinze francs à son gargotier, et, comme nous l'avons vu, une note de quarante-cinq francs à sa blanchisseuse, Catherine Sans-Gêne.

Ses relations étaient rares. Il vivait en quotidienne intimité avec Junot, Marmont et Bourrienne.

Tous trois, comme lui, dénués d'argent et riches d'espérances.

Le matin du 10 août, Bonaparte s'était levé au son du tocsin et, simple spectateur du combat, avait couru chez Fauvelet de Bourrienne, le frère aîné de son camarade, qui tenait un bureau de prêts et de bric-à-brac place du Carrousel. Il avait besoin d'argent, et ne voulait pas être démuni un jour de révolution; il mit alors sa montre en gage chez Fauvelet, qui lui avança quinze francs.

De la boutique de ce prêteur, d'où il était difficile de sortir, la bataille étant engagée, Bonaparte suivit toutes les péripéties de la lutte.

A midi, quand la victoire fut acquise au peuple, il regagna son logis.

Il cheminait pensif, attristé par la vue des cadavres, écœuré à l'odeur du sang.

Bien des années après, le grand boucher de l'Europe, oubliant les hémorragies terribles de ses peuples et les monceaux de cadavres accumulés en trophées sous ses pas, se souvenait encore de l'horreur du spectacle: sur le rocher de Sainte-Hélène, il exprimait son indignation et son émotion, à la vue des innombrables victimes des Suisses et des Chevaliers du poignard, rencontrées par lui dans le parcours, pour rentrer à son hôtel, le matin rouge du 10 août.